Souvenirs de M""^ do CavUis
pièce nouvelle l'extraordinaire succès dont elle jouit à la coui. pendant les années 168U et 1090.
Sur ce point, M'"'^ de la Fayette, esprit indépendant, d'une fermeté presque virile, nous instruira beaucoup plus que M™'^ de Caylus. Ses Mémoires delà cour de France pour les années 1688 et 1689 ont le piquant d'un pamphlet à la fois et l'autorité d'un document.
M™e de Maintenon, pour divertir ses petites filles et le roi, fit faire une comédie par Racine, le meilleur poète du temps, que l'on a tiré de sa poésie où il était inimitable, pour en faire, à son malheur et celui de ceux qui ont le goût du théâtre, un historien très imitable. Elle ordonna au poète de faire une comédie, mais de choisir un sujet pieux; car, à l'heure qu'il est, hors ilr lu pièlé jwiiit de satiU ii la cour uussi hieii que dans l'autre momie. Racine choisit l'histoire d'Esther et d'Assuérus et fit des paroles pour la musique. Gomme il est aussi bon acteur qu'auteur, il instruisit les petites filles. La musique était bonne; on fit un joli théâtre et des changements. Tout cela composa un petit divertissement fort agréable pour les petites filles de M^io de Maintenon ; mais comme le prix des choses dépend des personnes qui les font ou qui les font faire, la place qu'occupe i/'"" de Maintenon fil dire à tous les gens qu'elle y mena que jamais il n'y avait rien eu de plus charmant; que la comédie était supérieure à tout ce qui s'était jamais fait en ce genre-là; et que les actrices, même celles qui étaient transformées en acteurs, jetaient de la poudre aux yeux de la Champmêlé, de la Raisin, de Baron et des Monttleury. Le moyen de résister à tant de louanges ! M""' de Maintenon était fiait ce de l'invention et de l'exécution, La comédie représentait, en quelque sorte, la chute de 3/""-' de Montespan et l'élévation, de M'"'-' de Maintenon: toute lu dijfcrcnce fut qu'Esther était un peu plus jeune, et moins précieuse en fait de pieté. L'application qu'on lui faisait du caractère d'Esther, et de celui de 'Vaslhi à J/""^ de Montespan, fil qu'elle ne fut pas fâchée de rendre public un divertissement qui n'avait été fait que pour la communauté et pour quelques-unes de ses amies particulières. Le roi en revint charmé ; les applaudissements que Sa Majesté donna augmentèrent encore ceux du public. Enfin l'on y porta un degré de chaleur qui ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. A la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent quand il va à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le P. de la Chaise et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit }>l'^<^ de Miramion et beaucoup d'autres dévots et dévotes'. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre : il l'y mena, et la reine aussi. Il est impossible de no point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à l'établissement : aussi ils ne s'y épargnèrent pas et y mêlèrent celles de la comédie. Tout le monde crut toujours que celte comédie était allégorique; qu'Assuérus était le roi; que Vaslhi, qui était lu femme concubine détrônée, paraissait pour M""- de Montespan; Esther tombait sur Mme ,ii> Maintenon; Aman représentait M. de Lourois, mais il n'y était pas bien peint, et apparemment Racine n'avait pas voulu le marquer.
1. C'est ce qu'on appelait " le jour des saints ». Bossuet vit plus d'une fois Esther, et M"° de Sévigno l'y reneoiitra.
On a loujours plaisir à citer une page de M""" «le la Fayette; mais ici, tout est curieux et précis, tout porte; ce qui ne veut point dire que tout }' soit d'une inattaquable exactitude. « M™<^ de la Fayette, observe Sainte-Beuve, avait été d'un monde qui préfi-ra longtemps Corneille à Racine. » Mais M™° de Sévigné en avait été aussi, et pourtant elle écrivit la lettre du "21 février, si amusante daus son enthousiasme, où il entre beaucoup d'amourpropre satisfait'. Moins facile à désarmer, M'"'' de la Fayette était alors un peu en froid, sinon avec la cour, du moins avec M™<^ de Maintenon, et la dévotion régnante n'était pas faite pour lui ramener Famie de la Ilocliefoucauld. Esprit volontiers épigrammalique, elle a pu, non seulement méconnaître le charme d'une pièce tout imprégnée de la poésie biblique, mais encore y découvrir des allusions auxquelles Racine n'avait pas songé; mais il faut distinguer entre les alhisions plus ou moins discutables et les souvenirs Aoni le poète n'a pas pu ne pas s'inspirer. Ce n'est pas le seul désir de plaire au roi, président majestueux de ces fêtes intimes et contrôleur des entrées; ce n'est pas le seul attrait de « l'actualité » malignement saisie el interprétée, découverte souvent là même où Racine ne l'avait pas mise, nila seule ambition d'être de Félite admise à applaudir Esther, qui explique le prodigieux succès de l'œuvre nouvelle; c'est aussi ce parfait « rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes », que sentait et vantait M™« de Sévigné. Le génie de Racine attendri et sanctilié, les intentions de M™^ de Maintenon merveilleusement comprises et satisfaites, l'esprit de Saint-Cyr pénétré, les talents des jeunes actrices mis en œuvre dans un poème plié à leur bouche, fait pour les élever au-dessus d'elles-mêmes sans les dépasser; les préoccupations plus graves d'une cour qui vieillissait, tout concourait à prêter à Esther non seulement une grâce singulière, mais un singulier à-propos. C'était bien Fœuvre naturelle, attendrie, de ce poète, à ce moment de sa carrière interrompue et rouverte ; l'œuvre écrite sur la prière de cette reine non couronnée, à ce moment de son étrange destinée; pour ce pieux établissement, à ce moment de son histoire.