LE SOI
Mais enfin pour tirer ilardochée De cette obscurité dont sa gloire est cachée. Pour rendre avec usure à sa fidélité Le bien que je lui dois, et qu'elle a mérité. Je veux en sa faveur, devant que tu sommeilles, Te voir exécuter ce que tu me conseilles ; Je veux rendre par toi ses honneurs sans égaux : Fais-le donc revêtir des ornements royaux, Fais briller sur son front l'éclat du diadème. Fais-le voir à mon peuple en ce degré suprême ; Toi-même en sa faveur publie à haute voix : Qu'ainsi soient honorés ceux qu'honorent les rois.
Vu iii"ol)L'ir, Ham;in, va-l'en mo satisfaire; ExL'Cute cet onlie, ou crains île me (Jéplairo ; Et montre par l'ardeur que j'espère île toi Que tu chéris les cœurs qui chérissent le roi.
Les personnages d'Esther et de Mardochée ne sont pas dessinés avec moins de force. L'antillièse est déjà très nette entre l'irrésolution d'Ksther et la résolution de Mardochée, qui veut des actes, non des pleurs.
L'infortune des Juifs, lenrs douleurs et leurs craintes Ont besoin de secours, et non pas de vos i)laintos...
Croyez-vous que le Ciel vous rende souveraine Et vous donne l'éclat et le titre de reine Pour lirillcr si'ulemi'nt de l'illustre splendeur Que répandent sur vous la jiourpre et la grandeur ? Croyez-vous aujourd'hui posséder la couronne Pour jouir seulement des plaisirs qu'elle donne?
Comme il lui a ordonné de cacher son san;.' et son pays, il lui ordonne de les révéler à Assuérus, et en tout elle lui obéit. Il semble bien, pourtant, que c'est de sa propie initiative qu'elle demande, au cinquième acte, la iirkce d'Aman, et cette mansuétude étonne. Moins tendre, Mardochée laisse passer la juslice de Dieu, et c'est à Dieu ffu'il reporte tout l'honneur de la victoire, dans les vers qui terminent la tragédie :
O Ciel, c'est de toi seul que ce bien va descendre, El ce n'est qu'à toi seul que nous devons le rendre.
Analyse «le la pièce. — Faiblesse dramatique d* '< Estlier >eonipari'c à <' Athalie ; réiêgie et le drame épique.
Quand en face de ces pièces on met la pièce de Racine, on croit voir d'abord qu'elle en diffère plutôt pour le style et pour le goiU que pour le fond des événements. Racine, en effet, n'a rien inventé, et une analyse d'Esther n'ajoutera pas un seul élément nouveau à ceux que nous a fait connaître l'analyse du Livi'e d'Esther et des poèmes dramatiques qu'on en a tirés.
Acte J"'. — Élise, confidente d'Esther, qui depuis de longs mois n'avait plus entendu parler de sa compagne et la croyait
morte, apprend d'elle comment, après la disgrâce de l'altière Vasthi, elle a, sur l'ordre de Mardochée, briiiué l'honneur de la remplacer près d'Assuérus, et comment Assuérus l'a élevée au trône sans lui demander qui elle est. Depuis, Mardocliée a continué à veiller de loin sur elle. A ce moment même il apparaît, lui annonce l'arrêt de mort porté cantre tous les Juifs, et qu'Aman, favori d'Assuérus, a arraché au roi trop crédule. Il adjure Eslher de sauver la race à laquelle elle appartient. Par une fervente prière à Dieu, Esther se prépare à affronter son redoutable époux, dans le fond mystérieux de ce palais où nul ne peut pénétrer, sous peine de mort, s'il n'est appelé par le roi.
Acte IL — Aman révèle à son confident Hydaspe le secret de sa haine contre les Juifs : le seul Mardochée a refusé de se courber devant lui. Cependant Assuérus, qui s'est fait lire, pendant une insomnie, les annales de son royaume, y a trouvé fixé le souvenir, vite effacé de son âme, d'une conjuration que les révélations de Mardochée ont fait jadis échouer. Il apprend que son sauveur n'a pas été encore récompensé; il consulte Aman sur la récompense éclatante dont un roi peut honorer un sujet digne de sa reconnaissante estime. Aman, persuadé qu'il va prononcer pour lui-même, conseille au roi de le faire promener à travers Suse, paré de la pourpre, revêtu du diadème, et monté sur un coursier royal que conduira le premier du royaume après le roi. Sa confusion et sa colère sont grandes lorsqu'il apprend qu'il a préparé lui-même cette apothéose à son ennemi Mardochée, et que c'est lui, Aman, qui conduira son triomphe. L'acte se termine par la visite d'Esther à Assuérus : d'abord teriiflée et pâmée, elle est bientôt rassurée par les douces paroles d'Assuérus, et, sans s'expliquer davantage, elle le prie de s'asseoir, ce jour même, à sa table, en compagnie d'Aman.
Acte III. — Les sages exhortations de Zarès, sa femme, ne peuvent apaiser la colère d'Aman, qui vient de promener triomphalement Mardochée dans Suse. L'invitation d'Assuérus, que lui porte Hydaspe, rassérène un peu son esprit; il s'asseoit donc à la table d'Esther; mais celle-ci l'y accable. Éclairé par elle et sur la scélératesse d'Aman et sur l'innocence des Juifs, Assuérus envoie Aman au supplice, donne ses honneurs à Mardochée, rend la liberté aux Juifs, et leur livre « le sang de tous leurs ennemis ».
On le voit, raclion de celte tragédie, la seule des traf;édie& de Racine qui n'ait que trois actes, n'est ni très complexe nt très vive. Esther est par là sœur de Bérénice, si dilïérentes d'inspiration que soient l'élégie profane et l'élégie sacrée. Mais Bé- >vj«/ce était destinée au tliéàtre public; EMliur n'était écrite que pour Saint-Cyr. Ne serait-il donc pas injuste de juger comme on jugerait un lir'dannlcm ou une Phfxire, un « ouvrage de poésie )> fait pour charmer, en les édilianl, les « filles » deM""*^ de Mainlenon? C'est ce qu'ont fait pourtant les critiques comme Voltaire et la Harpe, qui ont constaté le froid accueil fait à Ksthei' par le grand public, le 8 mai 1721, et depuis.
Le public impartial ne vit qu'une aventure sans intérêt et sans vraisemblance ; un roi insensé, qui a j)assé six mois avec sa femme sans savoir, sans s'informer même qui elle est ; un ministre assez ridiculement barbare pour demander au roi qu'il extermine toute une nation, vieillards, femmes, enfants, parce qu'on ne lui a pas fait la révérence ; ce même ministre assez bête pour sij,'nifier l'ordre de tuer tous les Juifs dans onze mois,, afin de leur donner apparemment le temps d'échapper ou de se défendre i ; un roi imbécile, qui, sans prétexte, signe cet ordre ridicule, et qui, sans l)rétexte, fait pendre subitement son favori : tout cela, sans intrif,'ue, sans action, sans intérêt, déplut beaucoup à quiconi(ue avait du sens et du goût. Mais, malgré le vice du sujet, trente vers d'EslIicr vali'nt mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de grands succès... Rien n'est plus élégant, plus correct que le style d'KslIter; il est même quelquefois touchant et sublime; mais quand cette pièce fut jouée à Paris, elle ne lit aucun effet ; le théiitre fut bientôt désert ; c'est sans doute que le sujet est bien moins naturel, moins vraisemblable, moins intéressant que celui d'Heriicliiis. Quel roi qu'Assuérus, qui ne s'est pas fait informer, les six premiers mois de son mariage, de quel pays est sa femme! qui fait égorger toute une nation parce qu'un homme de cette nation n'a pas fait la révérence à son vizir I qui ordonne ensuite à ce vizir de rfiener par la bride le cheval de ce même homme, etc. ! Le fond dHéracIms est noble, théâtral, attachant, et le fond d'KslIier n'était fait que pour des petites filles de couvent, et pour flatter Mi"» de Maintenons...
Les défauts du plan d'EslIier sont connus et avoués : le plus grand de tous est le manque d'intérêt. Il ne peut y en avoir d'aucune espèce. Esther et Mardochée ne sont nullement en danger, malgré la proscription "des Juifs ; car assurément Assuérus, qui aime sa femme, ne la fera pas mourir parce qu'elle est Juive, ni Mardocliée qui lui a sauvé la vie, et qui est comblé, par son ordre, des plus grands honneurs. 11 ne s'agit donc que du peuple juif ; mais on sait que le danger d'un peuple ne peut pas faire la base d'un intérêt dramatique, parce qu'on ne s'attache pas à une nation comme à un individu : il faut, dans ce cas, lier au sort de cette nation celui de quelques personnages intéressants par leur situation ; et l'on voit que celle d'Esther et de Mardochée n'a rien qui fasse craindre pour eux. Les caractères ne sont pas moins répréhensibleSjSil'on excepte celui d'Estlier, qui est d'un bout à l'au-
i . Ceci est une erreur matérielle : c'est dans le Licre d'Esther que ce délai de onze mois est fixé ; Racine, au contraire, suppose que l'édit royal va recevoir une csécution presque immédiate.
2. Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. XXVII. — Coimncntaires sur HtJracUus.
ESTIIER 23-
tre ce qu'elle doit être, et dont le rôle est fort beau. Zarès, femme d'Amau , est entièrement inutile, et ne tient en rien à la pièce : c'est un remplissage. Mardocliée n'est guère plus nécessaire. Assuérus n'est pas excusable; c'est un fantôme de roi, un despote insensé, qui proscrit tout un peuple sans le plus léger examen, et en abandonne la dépouille au ministre qui en a proposé la destruction. La haine d'Aman a des motifs trop petits, et l'on ne peut concevoir que le maître d'un grand empire soit malheureux parce qu'un homme du peuple ne s'est pas prosterné devant lui comme les autres... Il ne faut pas s'étonner qu'un drame qui n'a rien de théâtral n'ait eu aucun succès au théâtre, lorsqu'il y parut dépouillé de tous les accessoires qui en avalent fait la fortune i.
Ces critiques sont au moins exagérées. Esther, cette Esther que Sainte-Beuve, sur les pas d'Arnauld, allait presque jusqu'à préférer à Athalie; où il voyait « le plus accompli des chefsd'œuvre dans Tordre des clioses gracieuses, tendres et pures n^ est plus qu'une pièce de couvent, et moins qu'un drame puissant comme le fut la grande tragédie sacrée qui la suivit d& près. Ce qui lui nuit, précisément , c'est qu'on l'écrase souscette comparaison impossible, c'est qu'on oppose d'ordinaire, à la manière de V. Hugo dans la préface de Croinaell, la « ravissante élégie » d'Esther à la « magnifique épopée » d'Athalit'. On n'a point de peine à montrer combien le sujet d' Athalie, où Racine avait, d'ailleurs, beaucoup plus à créer quedans Esther, est plus haut, plus fortement embrassé dans toute son étendue, combien l'action en est plus dramatique et plus ample , la couleur locale plus vraiment antique. Et pourtant Chamfort n'avait pas tort, non plus, d'écrire: « Rien n'est plus grand que le sujet, puisqu'il s'agit du sort de toute une nation... La péripétie est une des plus belles qu'il y ait au théâtre, car c'est au moment où Aman s'imagine être au faite des honneurs qu'il tombe tout à coup et qu'une nation entière, dévouée à la mort, semble sortir du tombeau pour renaître au bonheur. » Mais il est certain que le sujet d'Esther, dont les moindres détails étaient précisés par la Bible, oflrait peu de ressources^ au génie du poète. Aussi n'était-ce point pour sa richesse dramatique qu'il l'avait choisi, mais pour sa haute signiflcation morale. Il le fait entendre assez clairement dans le prologue i
Et vous, qui vous plaisez aux folles passions Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions. Profanes amateurs de spectacles frivoles. Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles , Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité : Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.