MONSIEUR JOURDAIN
Je me l'imagine, parce que je le sens. Voyez lu belle raison !
MAÎTRE TAILLEUR
Tenez, voilh le plus bel habit de la cour 3t le mieux assorti. C'est un chefd'œuvre que d'avoir invenlé un habil sérieux qui ne fut pas noir; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés... Je défie un peintre avec ses pinceaux de vous rien faire de plus juste.
Cet artiste est un voleur effronté, et M. Jourdain, si aveugle qu'il soit, le découvre; mais il n'est, lui, nullement confus de la découverte, et il continue, avec une dignité grave, à babiller le bourgeois en cadence.
Dans la Vieille fille, de Lessing, un tailleur s'indigne d'être pris pour un poète : être confondu avec un rimeur, lui qui a eu l'honneur d'habiller des personnes princières! Et la dispute s'engage entre le poète et le tailleur. Une autre pièce allemande, le Pùiant, de Kotzebue, met en scène un directeur de théâtre, un danseur et un artificier, dont chacun croit et dit son art supérieur à celui des autres. On trouverait dans le théâtre étranger d'autres souvenirs de ces deux premiers actes si vifs et si
fins. En les écrivant, Molière savait-il que le premier acte du Timon d'Athènes de Shakespeare débute par une querelle du même genre entre un poète et un peintre, et que le dédain du peintre pour le poète ne le cède en rien au dédain du maître de philosophie pour ceux qu'il appelle un baladin, un chanteur, un gladiateur?
Le « Bourgeois gentilhomme » et les « IVaées » d'Aristophane. — Comment .11. Jonrdaiu est ridicule dans son désir de s'instruire. — Le maître de philosophie et M. Jourdain.
En remontant plus haut encore, jusqu'à l'antiquité grecque, on découvrirait , à la rigueur, en Aristophane un précurseur de l'auteur du Boitrgfois gentilhomme. Ce bonhomme Slrepsiade qui nous est peint dans les Nuées, serait plutôt le George Dandin que le Jourdain d'Athènes, car c'est un paysan économe, qui a eu le tort d'épouser une fille noble, habituée au luxe, et qui maintenant est ruiné par les folies de son fils Phidippide, passionné pour les courses de chevaux, 11 a de commun avec M. Jourdain le désir de s'instruire; mais s'il se fait, sur le tard, l'élève de Socrate, — représenté ici comme un sophiste et un charlatan, — c'est dans une tout autre vue que le bourgeois français : il veut rétablir sa fortune en ne payant pas les dettes de son fils et en persuadant aux juges qu'il a raison de ne pas les payer; pour y réussir, il doit apprendre l'art de donner aux mauvaises causes une apparence de justice. Au reste, il se place quelquefois à un point de vue aussi étroitement pratique que M. Jourdain. « Que veux-tu apprendre d'abord? lui demande Socrate. Sera-ce la mesure, le rythme ou les vers? « Et Strepsiade lui répond : « La mesure, car, l'autre jour, un marchand de farines m'a trompé de deux chénices. » Il engage avec Socrate de subtiles discussions de grammaire, et d'autres plus subtiles, plus étranges encore. Mais ce vieillard n'est qu'un écolier bien médiocre, et Socrate renonce à lui donner des leçons. Il substitue donc à sa place son fils, à qui il répète les paroles de Socrate avec cette même ignorance orgueilleuse qu'étale M. Jourdain lorsqu'il répète devant sa femme et sa servante la leçon du maître de philosophie. Puis, quand son fils
a reçu à son tour les préceptes du philosophe, il l'interroge de nouveau, s'étonne de ses réponses, puis s'en indigne, et met le feu à l'école où l'on donne un enseignement niais à la fois et corrupteur.
Ce dénouement violent est bien loin des scènes burlesque» qui terminent le Bourgeois gentil/tomme. Quelques ressemblances de détail ont pu faire croire que Molière avait imité Aristophane. Alors même qu'on l'admettrait, il faudrait reconnalfre que l'imitation est devenue pleinement création. M. Jourdain est un peu fou, mais n'est pas aussi grossier que Slrepsiade. 11 est aussi, malgré tous ses ridicules, moins indigne de notre sympathie. Est-il dépourvu de toute sincérité, l'homme à qui échappent des cris comme ceux-ci : « J'ai toutes les envies du monde d'être savant, et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune... Plût à Dieu l'avoir tout à l'heure le fouet devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collège ! » N'est-il que grotesque dans l'expression d'un pareil vœu? Ne sent-il pas vaguement, ce marchand devenu bourgeois et qui aspire à s'élever encore, qu'un temps approche où ce besoin latent d'instruction va être satisfait chez tous, et où la science sera une puissance aussi?
Mais Molière ne pouvait prévoir cette évolution de la société française, et il a prêté à son bourgeois, non pas une ambition légitime, mais une velléité risible. Par où il l'a rendue risible, on le voit sans peine. D'abord, M. Jourdain veut s'instruire, non pas pour s'instruire, mais pour imiter ces gens de qualité dont il parle si souvent avec envie. « Est-ce que les gens de qualité apprennent la musique? — Oui, Monsieur. — Je l'apprendrai donc. )) Ainsi, il n'aime pas l'art et la science pour euxmêmes ; il les aime pour le profit qu'en pourra tirer sa vanité, ou pour l'avantage immédiat que procurent certaines connaissances pratiques : par exemple, il admire l'escrime, parce que « de cette façon un homme, sans avoir de cœur, est sur de tuer son homme et de n'être point lue ». Enfin, déjà sur le retour de l'âge, il est dévoré par une impatience à la fois sénile et enfantine de tout apprendre en aussi peu de temps que possible. « La sotte chose qu'un vieillard abécédaire ! On peut continuer en tout temps l'estude, non pas l'escholage. » Montaigne, qui lance ce trait aux trop vieux écoliers, leur aurait appris que le meilleur maître, c'est la vie. Ajoutez que, dans son ignorance profonde, M. Jourdain, qui a longtemps fait de la prose sans le
savoir, ne sait pas distinguer les connaissances vraiment utiles de celles qui ne le sont pas ou le sont moins. Il sera satisfait s'il apprend « comme il faut faire une révérence pour saluer une marquise », s'il sait un peu d'orthographe, et s'il approfondit les mystères de l'almanach.
C'est ce qui donne tout son comique et toute sa portée à la leçon fameuse du maître de philosophie : le professeur et l'élève sont dignes l'un de l'autre : l'un ne sait pas plus instruire que l'autre ne sait s'instruire. Tous deux s'arrêtent à la superficie des choses et n'ont aucun souci d'y pénétrer plus avant. Ce n'était pas la première fois que l'ancien disciple de Gassendi s'égayait aux dépens des philosophes, scolastiques ou cartésiens. Métaphraste dans le Dépit, Pancrace et Marphurius dans le Mariage forcé. Robinet dans la Comtesse d' Escarbagnas, sont des variétés plaisantes du même type. Le maître de philosophie est un personnage plus comique encore, parce qu'il n'est point, comme ailleurs, une caricature énorme, mais la nature même, prise sur le vif. Voyez-le intervenir en arbitre pacificateur dans la querelle des maîtres. N'ont-ils pas lu le docte traité de Sénèque sur la colère? Ne savent-ils pas à quel point est basse et honteuse une passion qui fait de l'homme une bête féroce ? N'est-ce pas la raison qui doit être la maîtresse de tous nos mouvements ? « Ce n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la vertu. » Ils ne l'écoutent pas, ils reprennent leur querelle, et voici que le philosophe s'emporte à son tour : « Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance... » A son tour, il injurie, avec quelle facilité et quelle richesse I il donne et reçoit des coups ; mais il est seul contre tous, et sa philosophie sort assez maltraitée de la lutte. Qu'importe! il a bientôt repris sa séré' nité un moment troublée :
UOMSIBUa JOURDAIN.
Ah I Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils tous ont donnés.
HAÎTRB DE PHILOSOPHIE.
Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choui; et je vais composer contre eux une satire, du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre?
M. Jourdain veut tout apprendre, et le maître de philosophie
10 crOUHS DE LITTÉRATURE
est prêt à tout enseigner : d'abord, comme il convient, la logique et les trois opérations de l'esprit qu'elle enseigne, avec les mots liérissés qui les désignent et les formules baroque» qui les enfoncent dans la mémoire*, puis la morale, qui enseigne aux hommes à modérer leurs passions (le philosophe vient d'en donner une preuve éclatante), et dont M. Jourdain ne veut pas, parce qu'il est « bilieux comme tous les diables » ; la physique, avec tout son tintamarre et son brouillamini; enfin l'orthographe : il y a ici le germe d'une leçon sur la prononcialion^, qui ne serait point tant à dédaigner, si on la dépouillait des formes comiques et si on l'approfondissait. Bien que çà et là perce une lueur de bon sens, ce sont là de pures « curiosités », pour employer un mc^t du maître de philosophie lui-même. Il sait de tout un peu et ne sait rien à fond ; il n'enseignera donc rien qui soit sérieux et qui demeure. Mais c'est un philosophe à tout faire : on le consulte utilement pour la rédaction d'un billet galant.
La leçon que nous donne cette scène est, pour ainsi dire, négative : elle nous apprend comment il ne faut pas enseigner et comment il ne faut pas s'instruire. Molière y tourne en ridicule les méthodes surannées, débris de la scolaslique, qui ne nous conduisent qu'à des connaissances tout extérieures et vides ; ce n'était pas son affaire d'y opposer la méthode vraie ; à nous de le comprendre et de n'être ni des Jom'dains ni des maîtres de philosophie.
Deuxième partie ; troisième et quatrième actes. — La comédie de mœurs. — Le grand seigneur escroc, Do> rante. — La marquise Dorimène.
Entre la farce-comédie des deux premiers actes et la farce pure qui occupera la fin du quatrième et tout le cinquième, Molière a placé une comédie de mœurs et de caractère tout à la fois.
1. « Voici le philosophe qui entre et vous démontre : c'est ainsi que cela doit se faire; la première chose est ceci; la seconde, ceci, et, par conséquent, la troisième et la qiiatiienie ceci ; et si la première et la seconde n'étaient pas, la troisième et la quatrième ne se feraient jamais. » (Gcethb, Faust.)
2. Presque toute cette partie est empruntée à un livre de M. de Cordomoy, Z>i#" tours physique de la parole; 1668.
A mesure que s'avançait le xvii* siècle, un double mouvement en sens inverse se dessinait de plus en plus : la noblesse, amoindrie dans sa fortune et dans son or^îueil, tend à s'abaisser veis la bourgeoisie ; la bourgeoisie, appuyée sur cette puissance nouvelle, l'argent, tend à s'élever vers la noblesse. On voyait Louis XIV lui-même promener avec complaisance dans Marly le banquier Samuel Bernard ; on voyait, d'autre part, le fastueux Montauron traiter familièrement les d'Orléans et les Condé : « Sa plus grande joie, dit Tallemant des Réaux, était de tutoyer les grands seigneurs, qui lui soutiraient toutes ces familiarités à cause qu'il leur faisait bonne chère et leur prêtait de l'argent. 11 était ravi quand il leur disait : Çà, çà, mes enfants, réjouissons-nous. » Le premier travers, qui dégénérait presque en vice, celui des gentilshommes besogneux et avilis, est représenté ici par Dorante ; le second, qui ne dépasse pas les limites du ridicule, par M. Jourdain.
L'auteur de la Lettre à d'Alemhert sur les spectacles a bien mal compris le sens dramatique et historique de cette peinture lorsqu'il a vu en Dorante le véritable héros du Bourgeois gentilhomme :
J'entends dire que Molière attaque les vices ; mais je voudrais bien que l'on comparût ceux qu'il attaque avec ceux qu'il favorise. Quel est le plus blâmable, d'un bourgeois sans esprit et vain, qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui la dupe? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme? N'a-t-il pas pour lui l'intérêt, et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre ?
On rit de M. Jourdain, cela est certain ; mais cela ne veut point dire qu'on approuve Dorante. Jamais, au contraire, Molière n'avait peint de couleurs si sombres un homme de cette qualité, et ses ennemis, dans leurs pamphlets, ont eu beau jeu à le lui reprocher. Que sont, en comparaison, les légers ridicules des petits marquis? Il avait créé, il est vrai, le caractère de don Juan, et l'on sait avec quelle galante prestesse don Juan renvoie son créancier M. Dimanche charmé d'être si caressé par son débiteur et furieux de n'être point payé : « Ah! Monsieur Dimanche, approchez; que je suis ravi de vous voir!... Je suis votre serviteur, Monsieur Dimanche, et, de plus, votre débiteur. C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde. » Dorante n'a pas moins de souplesse :
Ma foi, Monsieur Jourdain, j'avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et je parlais encore de voui
ce mntin dans la chambre du roi... Je suis votre débiteur, comme vous le tarez... Je veux sortir d'affaires avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble... Somme totale et juste : quinze mille huit cents livres. Mêliez encore deux cents pistoles, que vous m' allez donner : cela fera justement dix-huil milles francs, que je vous payerai au premier jour.
Il y a moins de mérite à se débarrasser de M. Dimanche, à qui on ne laisse pas le loisir de placer un seul mot, et qu'on fait reconduire ensuite, tout étourdi, par ses valets. Près de M. Jourdain, qui est ch'iz lui, devant la terrible M™* Jourdain, le succès est moins facile à conquérir. Dorante essaye de gagner tout au moins la neutralité de M"« Jourdain par quelques compliments qui réussiraient près de bien d'autres, mais dont elle sent l'ironie secrète et le peu de sincérité. Repoussé de ce côlé avec perle, humilié, mais résolu à supporter toutes les humilialions pour atteindre son but, ij a de sûrs moyens d'enjôler M. Jourdain, qui a l'orgueil de sa richesse :
Cela vous incommodera-t-il de me donner ce que ]e vous dis?... Vous n'avez qu'à me dire si rela vous embarrasse... J'ai force gens qui m'en prêteraient avec joie; mais, comme vous êtes mon meilleur ami, j'ai cru que je vous ferais tort si j'en demandais à quelque autre.
Dorante met bien de l'élégance dans l'escroquerie, mais enfin Il est escroc. On l'a très bien dit*, c'est le père de ces aventuriers qui conservent dans leur bassesse une allure aristocratique, de ces chevalines à la mode, devenus plus tard des chevaliers d'industrie, qui réussissent à faire passer leur absence de scrupules pour un scepticisme de haut goût ; c'est un don Juan sans grandeur, qui ne fait plus des victimes, mais des dupes, qui, lorsque l'heure du châtiment sonnera, n'aura point affaire à la statue du commandeur, mais à quelque exempt : avec don Juan, Molière nous montrait les crimes de la noblesse; il peint son avilissement avec Dorante.
Son attitude vis-à-vis de Dorimène n'est guère plus loyale. Il laime, il le lui a prouvé, semble-t-il, par ce que Dorimène appelle la « civile opiniâtreté » de ses démarches, visites el déclarations, sérénades et cadeaux. Mais elle doit être riche, alors qu'il est ruiné. Il la trompe donc en trompant M. Jourdain, car il laisse croire à cette veuve de distinction que les présent» qu'il lui fait appauvrissent sa bourse, alors qu'ils sont payés par sa dupe, et ce sont ces dépenses exagérées qui « engagent " Dorimène plus qu'elle ne voudrait, qui l'inquiètent, et la dé-