‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 118 sur 134 · DORIMÈNE · texte numérisé non relu

DORIMÈNE

Mon Dieu ! Dorante, il faut des d^x parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble; et les deux pfe raisonnables personnes du monde ont •ouvent peine ii composer une union dont ils soient satisfait!.

11 y a là comme une nuance de mélancolie. Une première épreuve du maria^'e lui a-t-elle laissé un arrière-goùt d'amertume? Est-ce pour cela qu'elle est d'abord « tant éloignée » de l'idée d'une épreuve nouvelle? On ne sait encore. Tout est indiqué, rien n'est précisé. Selon qu'on inclinera d'un côté ou de l'autre, on fera de Doriraène une Célimène ou une Elmire. En tout cas, il ne faudrait pas pousser au noir un portrait que Molière a esquissé d'une main si légère.

La comédie de mœnrs : H. Jourdain bourgeois gentll< homme. — Par où sa manie est ridicule et son ambition irréalisable.

Par un côté, le personnage de M. Jourdain appartient à la comédie de mœurs; par un autre côté, à la comédie de caractère.

Il appartient à la comédie de mœurs par la manie qui le possède; car si plus d'un gentilhomme se ravalait jusqu'à la bourgeoisie, plus nombreux encore étaient les bourgeois qui s'eflorçaient de se hausser jusqu'à la noblesse, en ce siècle où la bourgeoisie avait pour elle, non seulement l'argent, mais le savoir, où elle arrivait souvent aux affaires et se montrait à la hauteur des emplois les plus relevés. La fortune heureuse et méritée des bourgeois ainsi parvenus devait faire bien des imitateurs maladroits. Tous n'étaient pas punis comme George Dandin, mais tous étaient ridicules, comme Arnolphe, décoré du nom de M. de la Souche. Quelques-uns, plus pressés, ne craignaient pas de grossir les rangs de ces « larrons de noblesse » dont il est parlé dans l'Ara?-*?. Parfois ils étaient appelés à rendre compte de leur noblesse improvisée, se voyaient frappés d'une forte amende et contraints de redevenir Gros- Jeans comme devant. Le bon la Fontaine avait raillé cette rage de se montrer autre chose que ce qu'on est. Il avait dit dans"/? Rat el l'Éléphant :

Se croire un personnage est fort commun en France ;

On II fait l'homme d'importance.

Et l'on n'est souvent qu'un hourçieois.

C'est proprement le mal françois ; La sotte vanité nous est particulière.

Les Espagnols sont vains, mais d'une aulre manière :

Leur orgueil me semble, en un mot,

Beaucoup plus fou, mais pas si sol...

Tout bourgeois veut bùlir comme les grands seigneur»;

Et dans la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf:

Tout pelit prince a de? ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.

Boileau dans sa satire de la Noblesse, Boursault dans son Mercure galant, n'avaient pas épargné ces roturiers honteux qui se faisaient, à prix d'argent, fabriquer des généalogies de toutes pièces. La Bruyère revient sans cesse à ce ridicule.

Svlvain de ses deniers a acquis de la naissance et un autre nom. Il est seigneur de la paroisse où ses aïeux payaient la taille : il n'aurait pu autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre... Je dirais volontiers aux Sannions ■ « Votre folie est prématurée ; attendez du moins que le siècle s achevé sur votre race ; ceux qui- ont vu votre grand-père, qui lui ont parle, sont vieux, et ne sauraient plus vivre longtemps ; qui pourra dire comme eux : « Là, il étalait, et vendait très cher' ?

Mais ce qui fait de M. Jourdain, entre tous, un personnage comique, c'est que sa vanité enfantine est doublée d'une naïveté candide. Il a pour « la qualité » une sorte de respect superstitieux. Quand M-^^ Jourdain lui reproche de se laisser exploiter par Dorante, il répond : « Hé bien! ne m"est-ce pas de l'honneur de prêter à un homme de cette condition-là, et puis-je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami? » Et quand ce seigneur vient de lui escroquer encore une fois de l'argent, quand la fourberie est évidente, il lui suffit d'un mensonge banal pour s'entendre dire par M. Jourdain, plus que jamais aveuglé et extasié : « Ce sont. Monsieur, des bontés qui m'accablent, et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une personne de voire qualité s'abaisser pour moi à ce que vous faites. » M°^« Jourdain revendique-t-elle ses droits de maîtresse de maison et d'épouse, il est confondu de cette audace : « Oui, impertinente, c'est monsieur le comte qui donne tout ceci à madame, qui est une personne de qualité. Il me fait l'honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui. » Dorimène, outrée, sort-elle suivie de Dorante : « Vous chassez de chez moi, s'écrie-t-il, des personnes de qualité! »

1. Chapitres des Biens de fortune et de la Ville. Les San nions sont le\ Pelletier, dont les ancêtres étaient tanneurs. Voyez aussi le portrait de Penandre (M. de Langlée), dans le chapitre des Biens de fortune, et toute la première partie du cha^jUre de Quelques Usages.

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Pourquoi airae-t-il ou croit-il aimer Dorimène? pourquoi tient-il à lui plaire? Parce qu'elle est marquise. U ne dira pas que toucher son cœur le rendrait heureux; non, mais qu'il en serait fier : « C'est un honneur que j'achèterais au prix de toutes choses. » Mais cette prétendue passion n'a rien de profond. Peut-être Dorante la lui a-t-il inspirée, pour faire tourner encore à son profit cette autre variété d'une même folie. Et puis, était-il besoin de Dorante? L'amour d'Harpagon n'est qu'une forme de son avarice; l'amour de M. Jourdain n'est qu'une forme de sa manie imitatrice. Il ne croit pas pouvoir jamais être pleinement homme de qualité, s'il n'aime une femme de qualité.

Tous autour de lui connaissent cette manie et savent quel parti on en peut tirer. C'est par là que Dorante le tient : selon le mot énergique de M™« Jourdain, « il le gratte par où il se démange ». C'est en lui prodiguant ces titres qu'il envie, « mon gentilhomme. Monseigneur, Votre Grandeur», que les garçons tailleurs le forcent à ouvrir sa bourse toute large; c'est en témoignant que M. Jourdain père était « un fort honnête gentilhomme » que Covielle le prépare doucement à la farce qu'il va lui jouer. Au fond, il n'est gentilhomme ni de race ni d'esprit; s'il gaspille parfois son argent, c'est que sa vanité est en jeu ; mais les questions d'argent lui sont plus à cœur qu'il ne veut bien dire, et Ton a remarqué qu'il tient une comptabilité fort exacte des sommes prêtées à Dorante. La principale source du comique, dans cette pièce, est précisément dans le contraste entre les qualités médiocres et très bourgeoises de M. Jourdain, et ses prétentions aristocratiques. S'il ne voulait qu'usurper un titre, il ne se distinguerait pas de milliers d'autres ambitieux vulgaires; mais il veut usurper le ton, l'air, les manières des « honnêtes gens », et paraître ce qu'il n'est pas, ce qu'il ne peut pas être, car il est et, quoi qu'il fasse, il restera un marchand parvenu. En ce temps-là surtout, ce ridicule devait prêter à rire; il n'a pas cessé d'y prêter aujourd'hui chez nos parvenus, et l'on a porté au théâtre, depuis Molière, plus d'un M. Jourdain ou d'un M. Poirier.

Ca comédie de caractère. — M. Jonrdaîn mari et père de famille. — Par où sa manie pourrait être dangereuse. — M. Jourdain et Turcaret. — Que M, Jourdain pourtant n'est pas odieux.

Mais en poursuivant une chimère, en rompant, par une mauvaise honte, le lien qui le rattache à sa famille d'autrefois, M. Jourdain oublie la famille qui l'entoure. 11 abandonne sa femme pour adresser des madrigaux à Dorimène, il fait litière à Dorante de la fortune qu'il doit aux siens, il refuse sa fille à Cléonte qui l'aime et qu'elle aime, pour la jeter à la tète du fils du Grand Turc. Mettez les choses au pis : supposez-le volé par Dorante, dupé par Dorimène, abandonné à son tour par sa femme, tourmenté par le remords de sa fille vraiment sacrifiée, et vous avez un drame domestique. Qu'est-ce au fond que M. Jourdain? Un ambitieux. L'ambition, qui a son aspect ridicule, peut avoir aussi son aspect odieux : c'est la même passion, avec de singulières différences dans la situation, le caractère et le but, qui fait de M. Jourdain un fantoche grotesque, de Macbeth et de Mathan des criminels tragiques. Dans son Criminel par ambition, l'acteur-auteur allemand Iffland a pu tourner au tragique le Bourgeois gentilhomme. Pour ne parler que du théâtre français, c'est une comédie encore, mais une comédie assez triste, que le Turcaret de Lesage. Le gros financier Turcarel se donne beaucoup de peine aussi pour imiter les manières des grands seigneurs :

Je ne sais pas, Monsieur, sous quelle heureuse étoile vous êtes né; mais tout le monde a naturellement un grand faible pour vous.

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