‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 37 sur 134 · DU GENRE COMIQUE · texte numérisé non relu

DU GENRE COMIQUE

Avant le seizième siècle*

Les origines de la comédie en France sont moins reculées que celles de la tragédie : on ne la voit guère paraître avant le xiv« siècle; encore ne peut-on ciler à celle époque un nom précis de poète comique ni une œuvre, même anonyme, qui mérite l'attention. A quoi bon, d'ailleurs, la comédie? Elle est intiment associée à l'action tragique des mystères; les genres lie se sont pas encore séparés, et les représentations populaires satisfont à la fois le besoin de rire et le besoin d'émotion que les spectateurs primitifs apportaient au théâtre. On peut dire pourtant que la comédie était depuis longtemps en germe dans l'esprit français : telle branche du Renart, tel fabliau malin, telle fête grotesque célébrée presque dans l'église, tel «jeu » d'Adam de la Halle, d'Arras (xiii° siècle), comme le Jeu de la l'euillée, satirique, et le Jeu de Robin et Marion, sorte de pastorale, est déjà une véritable comédie. Peut-être les soties ontelles pour origine la fête des Sots, confrérie joyeuse présidée par un prince des sols et une mère sotte : c'est ainsi que Roger de Collerye, surnommé Roger Bontemps, contemporain de Villon, était le héraut des sots ou des fous d'Auxerre. Ce qui est certain, c'est que ces confréries bouffonnes étaient nombreuses en province et à Paris, et qu'on leur doit la comédie primitive, comme on doit la tragédie aux confrères de la Passion. A côté des Sots on doit surtout citer les Enfants Sans- Souci et les clercs de la Basoche, corporation qui élisait un roi et avait reçu de Philippe le Bel une juridiction spéciale.

Quel qu'ait été le rôle, encore assez mal défini, de ces cor-

G. de Litt. — moubhb. 1

poralions diverses, on peut distinguer les premières pièces comiques en trois catégories très distinctes : les moralités et les farces, entre lesquelles tiennent le milieu les soties, satires allégoriques en général. C'est dans les moralités que triomphe l'allégorie, presque toujours didactique, comme l'indique le titre, et contenant une leçon morale assez froide. C'est dans les soties que l'allégorie prend le caractère d'une satire, allégorique encore en général, mais fort transparente et souvent fort hardie. Louis XII, dont on avait osé railler l'avarice, disait : « J'aime mieux les faire rire par mon avarice que si mes dépenses les faisaient pleurer... » Mais François l" se montra, dit-on, moins tolérant. Parmi les principaux auteurs de moralités et de soties, on nomme : Pontàlais, bateleur des Halles, auteur des Contredits de Songe-Creux; la Chesnaye. dont la moralité de Banquet, attaqué par la Colique et la Goutte et mis à mort par Diète, est une allégorie assez froide; surtout Pierre Gringore ou Gringoire, né à Caen sous Louis XI, joyeux aventurier qui suivit les armées françaises en Italie, et, avant de mourir héraut d'armes du duc de Lorraine, pour qui il composait des moralités édifiantes, mit sa verve comique au service des rois de France dans leur lutte contre les papes. Si les Folles Ambitions sont une satire de tous les ambitieux en général, VEnlrcprise de Venise est manifestement dirigée contre le pape Jules II, comme la Chasse du cerf des cerfs{sermis servorum Dei, serviteur des serviteurs de Dieu, titre que prenait le pape). Ajoutonsy le Jeu du 2:)rince des sols. Quant à la farce (étymologiquement, mélange), sorte de fabliau en vers à l'origine, elle a produit un vrai chef-d'œuvre: c'est la farce célèbre de Maître Pathelin, attribuée par les uns à Pierre Blanchet, de Poitiers, par d'autres même à Villon, mais dont nous devons renoncer à connaître l'auteur véritable. Rien de plus finement gaulois que cette comédie alerte, dont plusieurs vers (Revenons à nos moutons, etc.) ont passé en proverbe ; rien de plus amusant que la confusion du trompe^^r trompé, Pathelin, qui, après avoir plaisamment dupé le drapier, maître Guillaume, est plus plaisamment dupé encore par le berger Agnelet. 11 n'y a pas seulement là un tableau curieux des choses et des gens de justice; il y a déjà une peinture de caractère. Toute une époque revit dans ce conte dramatique et satirique, le seul qui ail mérité de vivre entre toutes les farces et les soties plus grossières qui l'ont précédé et l'ont suivi. Au xvii° siècle, Brueys et Palaprat l'ont rajeuni en le gâtant.

La comédie au seizième siècle. — Jodelle. — Larrîvey. L'influence antique et Tinfluence italienne.

Toute française à l'origine, la comédie a subi ensuite deux influences : celle de l'antiquité, que l'enthousiasme de la Renaissance fit revivre ; celle du théâtre italien, que des reines venues d'Italie naturalisèrent en France : c'est ainsi que, sous Catherine de Médicis, la troupe des Gelosi obtint un immense succès à Paris. Il faut distinguer deux sortes decomédie italienne : la commecUa sosteniita, comédie soutenue, héritière directe du théâtre latin, le plus souvent imbroglio peu moral; la commedla dclV orte, comédie improvisée, où les incidents romanesques, travestissements, méprises, substitutions, étaient multipliés, mais dont certains types invariables, ceux du pédant, du matamore, etc., faisaient le fond, et dont la forme dépendait du libre caprice des acteurs. Sous cette double influence, la comédie française se transforma lentement.

Aucune révolution soudaine ne s'est, en etfet, accomplie au xvi= siècle dans la comédie : là, pas plus que dans la tragédie, Jodelle n'est un véritable novateur : sa comédie d'Eugène, qu'il a écrite à vingt ans (1532), est en cinq actes, mais n'est qu'en apparence plus régulière; pour le fond, on cherche en vain le progrès : la morale même n'est pas plus respectée que dans certaines farces des siècles précédents. On en peut dire autant de la Ti^sorière et des Ébahis de Grévin, de la Reconnue, pièce supérieure aux précédentes, trouvée dans les papiers de Rémi Belleau, et des autres comédies composées par des disciples de Ronsard, comme du Brave de Baïf, simple imitation de Plaute. Était-ce bien la peine d'affecter un tel mépris pour la farce gauloise, à laquelle, en somme, on n'ajoutait rien?

Pendant la première partie du siècle, et même jusqu'à la mort de Jocfelle (1372), c'est l'influence de l'antiquité qui domine dans la comédie comme dans la tragédie. Pendant la seconde moitié, au contraire, l'influence italienne prend le dessus ; elle était originaire d'Italie, cette famille des Giunti, dont le nom, traduit en français, devint I.arrivey {Giunto. arrivé), Pierre Larrivey (Ioo0-i612), né à Troycs, où il fut chanoine, imite à la fois le théâtre latin et le théâtre italien : la meil-

Jeure de ses neuf pièces, les Esprits, o.ù le caractère de l'avare Séverin est bien tracé, combine trois pièces de Plaute et de Térence, d'où Molière tirera ÏÉcole des maris et l'Avare; Regnard, le Retour imprévu. S'il n'est pas fort original pour le fond, traduit en général de l'italien, il l'est pour la forme, souvent lesle et vive, pour l'entrain d'une verve qui fait de lui le premier des précurseurs de Molière. Son ami François d'Araboise, grave magistrat, est aussi licencieux et moins plaisant dans ses Napolitaines. On cite aussi les Mécontents, assez bonne comédie en prose d'Odet de Turnébe, le fils du savant professeur; les Déguisés, de Jean Godard; les Escoliers, de François Perrin, cbanoine à Aulun, toutes pièces à la mode italienne, c'est-à-dire fort peu morales.

De Larrivey à Molière*

Il est certain que peu à peu, au xvi« siècle, les éléments purement gaulois perdent de leur importance dans la comédie latinisée ou italianisée; maison se tromperait pourtant si l'on cioyait que la vieille farce gauloise ait tout à fait disparu au début du xvii^ siècle. Elle se transforme sans doute et emprunte à la commcdia deW arte ses personnages traditionnels, son canevas sur lequel brode la fantaisie des acteurs ; par suite, elle abandonne la forme du vers, mais elle ne renonce pas à ses mots vifs, à ses facéties parfois risquées, à ses allures vraiment françaises. Le siècle de Molière est aussi celui où Ton applaudissait Gros- Guillaume, Turlupin, Bruscambille, Gautier Garguille, Tabarin, et tant d'autres « farceurs » ■îélèbres.

Le plus célèbre des comiques boufTons de cette période est Scarron (1610-1660). Il y a beaucoup d'esprit et de verve, sinon de goût, dans Jodelet ou le Maître valet, dans ÏÊcolier de Salamanque et Don Japhet d'Arménie ; mais c'est un comique de mots plutôt que de caractères. On lit encore avec plaisir le Pédant joué, de Cyrano de Bergerac, à qui Molière a emprunté l'idée de la fameuse scène des Fourberies : « Qu'allait-il faire dans cette galère? « Du Ryer, plus connu comme tragique, a écrit une jolie comédie, les Vendanges de Surcsnes; de même l'auteur de Sophonisbe, le rival de Corneille, Mairet, ne manque

pas d'esprit dans la comédie, et l'auteur de Clovis, ce poème épique bizarre, Desmarets, a composé les Visionnaires, plaisante galerie des ridicules contemporains, où les précieuses sont raillées avant Molière, et où Molière lui-même a peut-être pris son caractère de Bélise. Sans diminuer le génie de Molière, ces emprunts, d'ailleurs transfigurés, montrent assez qu'il y avait eu avant lui quelques poètes comiques dignes d'estime. C'est ainsi que plus d'un trait des comédies de Molière se lit déjà dans la Sœur, charmante comédie dont l'auteur, Jean Uotrou, a écrit de si sombres drames, après avoir imité Plaute, il est vrai, dans ses Ménechmes, ses Captifs et ses Sosies, devenus V Amphitryon.

Cependant, on peut l'affirmer, si l'esprit était partout déjà, les peintures de caractères étaient rares; on ne connaissait guère que la comédie d'intrigue, fertile en piquants dialogues et en péripéties imprévues, moins vraie, moins largement humaine que la haute comédie d'un Molière.

Molière et ses contemporains*

Lui-même, Molière (1622-1673), eut pour prédécesseur et pour modèle Corneille, dont le Menteur lui apprit à faire parler les honnêtes gens. De même que Corneille avait longtemps hésité sur la route à suivre et avait écrit Mélite, la Veuve, la Galerie, la Place Royale, avant d'écrire le Cid, de même Molière, parti de la farce, traversa l'imitation italienne {ÏÉlourdi, le Dépit amoureux), pour arriver à la comédie de mœurs ou de caractère, substituée à la comédie d'intrigue (les Précieuses, l'École des maris, YÉcole des femmes), et atteindre enfin à la haute comédie, en créant le Misanthrope, Tartufe, l'Avare, les Femmes savantes, ayant de plus en plus la claire conscience de son génie (la Critique, Vlmpromptu), mais ne dédaignant pas de revenir parfois encore à la farce, à l'imbroglio, à la comédie improvisée, où le comique touche au grotesque, encadrant, par exemple, le Misanthrope entre l'Amour médecin et le Médecin malgré lui, l'Avare entre Dandin et Pourceaugnac, les Femmes savantes entre les Fourberies, la Comtesse d'Escarbagnas et le Malade imaginaire. C'est ce qu'on ne doit pas oublier lorsqu'on divise sa carrière dramatique en trois périodes : période d'imitation lia-

lienne el de la comédie d'intrigue, période de la comédie des mœurs, période de la haute comédie. Ces divisions sont justes pourvu qu'on n'oublie pas que le génie de Molière a consisté précisément à tout comprendre, à mêler tous les genres comme à prendre tous les tons, tantôt profond dans la farce, tantôt franchement comique dans la comédie élevée qui touche au drame. Directeur de troupe, acteur, auteur, il fait succéder à Don Juan (le Festin de Pierre, oa mieux, le Convive de pierre) telle pastorale ou tel divertissement composé pour les plaisirs du roi ; aux Amants magnifiques, le Bourgeois gentilhomme et Psyché.

Quelques-uns, acteurs et auteurs à la fois, essayèrent de marcher sur les traces de Molière, mais ne le suivirent que de loin; on cite pourtant la Femme juge et partie, de Montfleury, et YHomme à bonnes fortunes, de Baron. Avant de composer des opéras, Quinault, on le sait, avait écrit des tragédies ; mais elles ne valent pas sa comédie de la Mère coqurtte. Boursault, qui s'est essayé aussi sans succès dans la tragédie, a laissé des comédies à tiroirs plus ingénieuses que vives : Ésope à la cour, les Fables d'Ésope, le Mercure galant, les Mots à la mode. Au contraire, les comédies de Thomas Corneille valent moins que ses tragédies. C'est à Pierre Corneille qu'il en faut revenir pour rencontrer un digne précurseur et rival de Molière; mais on doit faire à côté de lui une place à l'autre grand tragique du siècle, à Racine, qui s'est montré excellent comique dans les Plaideurs.

De Molière à la Révointion. — Comiques de transition; dix-septième et dix-huitième siècles.

Aucun comique ne se trouva de force à recueillir l'héritage tout entier de Molière, mais plusieurs s'y firent leur part. Dancourt (166i-172o), l'auteur du Chevalier à la mode, et Dufresny (1648-1724), jardinier du roi, auteur de l'Esprit de contradiction et peintre fidèle des paysans, semblent avoir pris pour eux la force; mais Dancourt, l'un des créateurs du vaudeville moderne, unit souvent la finesse à la verve bouffonne et a de vraies trouvailles d'expression. C'est l'entrain du style et la vie du dialogue que Regnard (de Paris, 16oo-1709) semble avoir empruntés à Molière : même dans le Joueur, son chef-d'œuvre,

il n'est pas très profond; à plus forte raison sera-t-il plus gai qu'instructif dans le Légataire universel, les Folies amoureuses, les Mcnechmes, imités de Plante, etc. Grand voyageur, un moment prisonnier en Algérie, courant Ci l'Inde à l'océan Glacial, puis homme de finance, il a toujours mené une vie large et aisée, qui l'a dispensé de l'effort opiniâtre; aussi est-il facile à l'excès, non seulement dans sa morale, mais dans la composition de ses pièces, parfois superficielles. Quand même pourl it on ne lui reconnaîtrait que la gaieté, il faudrait avouer avec Boileau, son adversaire d'un jour, qu'il n'est pas médiocrement gai.

Qui donc prendra dans la succession de Molière le lot vraiment sérieux? Qui (racera des caractères vrais? Qui, au lieu d'accumuler les traits de détail et de décrire les individus, peindra l'homme de tous les temps? Ce ne seront pas, malgré leurs mérites, Brueys et Palaprat, les auteurs associés du Grondeur, ni d'Allainval, qui écrira bientôt VÉcole des bour- Qeois, ni Barthe ou Desmahis. Sera-ce Destouches (de Tours. 1660-1754), poète, homme d'affaires, diplomate, qui s'est mis lui-même sur la scène dans le Philosophe marié? Ne se sentant ni la profonde philosophie de Molière, ni la gaieté entraînante de Regnard, il essaya de créer un genre intermédiaire entre le haut comique de l'un, le comique d'imagination et de fantaisie de l'autre : dans le Dissipateur, la Fausse Agnès et surtout [c Glorieux, son chef-d'œuvre, excellente opposition du noble altier et du parvenu sottement familier, il y a plus de noblesse et de sagesse que de verve. Avant lui, Lesage (Sarzeau, en Bretagne, 1668-1747) avait semblé plus capable de rappeler Molière. ÙHspin rival de S07i maître n'était qu'un acte amusant; mais Turcaret offrait une étude de niœurs originale et même triste, car dans cette comédie audacieuse, qui ne triompha pas saus peine de la colère des « Turcarets » financiers, pas un person • nage ne mérite notre sympathie. L'action manque de vivacité; mais la vérité saisissante des caractères promettait un grand comique, lorsqu'une brouille avec les comédiens réduisit l'auteur de Gil Blas h écrire des pièces pour le théâtre de la foire.

Parmi les auteurs comiques nés au xvii° siècle et qui vécurent au xYin", il faut citer, avec Lesage et Destouches, Piron (Dijon, 1689-1713) et Marivaux (Paris, 1688-1763). Le premier, poète souvent licencieux, ne vit guère aujourd'hui que par sa Mélromanie, comédie spirituelle et vive, satire légère de ridicules littéraires que Piron connaissait bien. « 11 n'avait que

cette pièce en lui; c'était lui-même, » a dit M. Villemain. 11 y a un comique moins franc peut-être, mais plus d'originalité au fond, et un tour d'esprit plus particulier dans ces fines analyses du cœur humain qui, du nom de Marivaux, ont pris le nom de marivaudages. Voltaire, qui n'aimait guère cette comédie « métaphysique », disait de l'auteur qu'il pesait des riens dans des toiles d'araignée; mais Voltaire n'est peut-être pasjuge infaillible d'un genre où il n'a pas réussi, malgré tout son esprit, même dans Nanine. Les Jeux de l'amour et du hasard, le Legs, les Fausses Confidences, sont des comédies exquises, encore lues avec plaisir et reprises avec succès de nos jours, en dépit de ce qu'il y a de subtil dans leur finesse et de maniéré parfois dans leur grâce. A ce point de vue, Marivaux est supérieur à Gresset (Amiens, 1709-1777), dont le Méchant est pourtant une agréable comédie, assez faiblement composée, mais joliment écrite, dans cette langue spirituelle et nuancée qu'on parlait dans les salons du temps.

Il faut bien le reconnaître pourtant : ce qui domine dans la co#nédie du xvni° siècle, ce n'est pas la haute raison de Molière, c'est l'esprit sous toutes ses formes, l'esprit vif ou délicat. Un réformateur plus estimable qu'heureux, la Chaussée (Paris, 1692-1754), « un des premiers, dit Voltaire, après ceux qui ont eu du génie», voulut substituer le sentiment à l'esprit; mais le Préjugé à la mode, Mélanide, VÊcole des mères, « comédies larmoyantes », n'ont plus le charme piquant de la comédie, sans avoir la fierté tragique; on y abuse du pathétique, la morale y est doucereuse et monotone, comme la gaieté trop contrainte; mais la peinture des mœurs n'y manque pas de vérité. Du moins, la Chaussée forma un illustre disciple, Sedaine, auteur de la Gageure imprévue et du Philosophe sans le savoir, pièces morales et sérieuses qui font contraste avec la frivolité du temps et qui participent de la comédie et de la tragédie.

Ce n'est pas au xviii« siècle que la réforme de la Chaussée et de Sedaine porta tous ses fruits : celte époque de lutte devait incliner de préférence vers la comédie militante, pour ainsi dire. Beaumarchais (Paris, 1732-1799), après avoir débuté par des drames médiocres, entrait bientôt dans sa véritable voie, écrivait le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro, et donnait dans la comédie une large place à la satire des hommes et des choses. Ces fantaisies élincelantes, où les abus de la vieille société étaient si vivement critiqués par un homme remuant, intrigant, souple, assez semblable h son Figaro, eurent cette

bonne fortune étrange d'être applaudies surtout par l'aristocratie, dont elles battaient en brèche le prestige. Les comédies de Beaumarchais, comme ses Mémoires, annoncent la Révolution, qui est proche, elles idées de Rousseau, qui domineront les révolutionnaires, se produiront jusque sur le théâtre dans les Précepteurs, de Fabre d'Églantine (1753-1794), et dans son Philinte de Molière, où le futur conventionnel continue le Misanthrope en falsifiant les caractères principaux. La comédie désintéressée n'a pas cependant disparu; c'est à la veille même de la crise révolutionnaire ou pendant cette crise que Florian (1755-1794) écrivait ses arlequinades, si naturelles et d'une finesse si attendrie, et que Colin dHarleville (1755-1806) faisait jouer VOptimiste, les Châteaux en Espagne, le Vieux célibataire, comédies agréables, sans grande force, mais aussi Scms aigreur.

La comédie au dix-neavlëme siècle.

Avec Colin d'Harleville nous touchons déjà au xxx« siècle; avec Picard (1769-1828), nous y entrons : la Petite Ville, Médiocre et rampant, etc., sont d'amusantes peintures de ridicules individuels plus que de travers généraux. Il y a une étude de mœurs moins superficielle dans les Étourdis, d'Andrieux (1759- 1833), et surtout dans les Deux Gendres, d'Etienne (1778-1845). Les Comédiens et VÉcole des vieillards de Casimir Delavigne (le Havre, 1793-1843), sans renouveler la comédie française, en soutiennent la réputation avec honneur ; mais de plus en plus cette comédie tend à prendre la forme plus courte et plus familière du vaudeville. C'est le vaudeville [l'Ours et le Pacha, Michel et Christine, etc.) qui fit la longue fortune dramatique d'Eugène Scribe (Paris, 1791-1861), auteur fécond, qui ne passa que tard du Gymnase au Théâtre-Français, du vaudeville à la comédie de mœurs {Valérie, Bertrand et Raton, la Camaraderie, le Verre d'eau, Adrienne Lecouvreur, Bataille de dames, ces deux dernières pièces en collaboration avec M. Legouvé).

Le mouvement romantique, en portant l'attention vers le drame, ne fut pas favorable à la rénovation de la comédie; Alexandre Dumas (Villers-Gotterets, 1803-1870) écrivit pourtant Mademoiselle de Belle-Isle et les Demoiselles de Saint-Cyr ; AUreà de Musset (Paris, 1810-1857) composa des proverbes d'une

délicatesse parfois un peu précieuse (Un Caprice, Il faut qu'une porte soit. ouverte ou fermée, etc.); George Sand, Jules Sandeau, etc., tirèrent de leurs romans des comédies dont le succès fut inégal. Dans l'intervalle, la comédie avait reçu le contre-coup de la révolution littéraire et vu son champ s'élargir à tel point qu'il est difficile de la définir sous ses formes nouvelles et multiples. Là comme partout, les limites étroites du genre ont été reculées; il suffit, pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur l'Académie française, où l'on compte des écrivains dramatiques aussi divers que MM. Emile Augier, Camille Doucet, Claretie, Coppée, Alexandre Dumas fils, Octave Feuillet, Ludovic Halévy, Meilhac, Labiche, Legouvé, Pailleron, Victorien Sardou. On y reviendra lorsqu'on aura occasion de juger le thétàtre contemporain.

Biographie sommaire.

J.-B. Poquelin, qui prit plus tard au théâtre le nom de Molière, naquit à Paris en 1622, d'un tapissier valet de chambre du roi, et de Marie Cressé. A dix ans, il perdit sa mère, qui fut bientôt remplacée par une belle-mère, Catherine Fleurette. Rien ne prouve ni qu'il ail eu à se plaindre de celle-ci (dont quelques-uns veulent qu'il se soit souvenu en traçant le caractère odieux de la marâtre dans le Malade imaginaire, et qui d'ailleurs vécut peu) ni que le défaut d'éducatidti maternelle se tialiisse chez lui, comme on l'a dit aussi, par un certain manque de délicatesse dans la plaisanterie K De 1636 à 1641, il fut eleve des jésuites au coUè-e de Clermont, bientôt collège Louis-le- Grand. Puis, avec Chapelle, Dernier, Cyrano de Bergerac, il reçut des leçons de Gassendi, dont l'influence, opposée à l'influence toute 'spiritualiste de Descartes, est sensible dans tout son théâtre. Peut-être prit-il ses degrés en droit à Orléans. En tout cas, il avait été investi, avant sa sortie du collège, de la survivance de la charge paternelle, et il paraît certain qu'à ce titre, alors qu'il approchait de la vingtième année, il suivit la cour à Narbonne , pendant le fameux voyage qui vit l'exécution de Cinq-Mars et la dernière victoire de Richelieu mourant. Il est plus certain encore que, passionné depuis longtemps pour le théâtre, il ne peut résister à la vocation qui Tentraîne ; à 1 âge de vingt-trois ans il déclare sa résolution à son père.

Première période. Les débuis à Paris et en province (1645- 1658). — Il se met à la tête d'une troupe qui s'intitule superbement « rUlustre Théâtre », et il prend le nom de Molière. Trois tentatives faites par cette troupe pour conquérir le public pan-

1. On a remarqué que Racine perdit sa mère à treiie mois, m qui ne l'empéch* p«8 d'être Racine, le poète délicat par excellence.

sien restèrent vaines ; à la porte de Nesle, au port Saint-Paul, au faubourg Saint-Germain, la troupe échoua et s'endetta. Elle partit alors pour la province, qu'elle parcourut pendant douze années entières, interrompues seulement par quelques retours à Paris : de Bordeaux à Grenoble, de Nantes à Lyon, de Montpellier à Rouen, elle est sur tous les chemins et mène une vie large et joyeuse, pendant que Molière observe le public qu'il amuse. A un moment même, la troupe est autorisée à prendre le nom du prince de Conti, gouverneur du Languedoc, qui se l'attache, puis l'abandonne. VÊtourdi est représenté à Lyon (1653 ou I65b), le Dépit amoureux à Béziers (16.S4). Pendant toute cette première période, Molière imite les Italiens, soit dans leurs comédies soutenues, soit dans leurs comédies improvisées, dont les souvenirs se confondent avec les souvenirs de l'ancienne farce gauloise.

Deuxième période. Molière à Paris jusqu'au Misanthrope (1658- 1666). — Enfin il revient se fixer à Paris, joue devant la famille royale avec succès, et reçoit la salle du Petit- Bourbon, d'où il doit se transporter, après deux ans, dans celle du Palais- Royal. Dans la première salle il représente les Précieuses ridicules (1659 , sa première véritable comédie, et Sganarelle; dans la seconde. Don Garde de Navarre, pièce du genre noble, qui réussit peu, YÉcole des maris, les Fâcheux (1661) et YÉcole des femmes (1663). Dans l'intervalle de ces deux dernières pièces, il avait épousé Arraande Béjart. L'École des femmes souleva une violente cabale contre Molière, qui se vengea de ses ennemis en donnant coup sur coup la Critique de VÉcole des femmes et VImpromptu de Versailles. La faveur de Molière est alors à son comble ; on voit Louis XIV tenir sur les fonts de baptême, avec la duchesse d'Orléans, le premier enfant du poète, danser un rôle dans le Mariage forcé, comédie-ballet, et commander à Molière la Princesse d'Élide pour les fêtes de l'Ile enchantée C'est à cette occasion que furent joués les trois premiers actes du Tartufe ; mais cette révélation inattendue fit scandale dans le monde des dévots exagérés, et la représentation définitive fut indéfiniment ajournée. Le Festin de Pierre (1665) est la revanche de Molière, qui fait suivre cette pièce étrange d'une petite comédie, V Amour médecin, mais commence à être misérablement partagé entre les intrigues de ses calomniateurs, qu'il s'efforce de déjouer, et ses chagrins domestiques, qui le blessent au cœur. Du moins il s'est affranchi de limitation étrangère et a pris conscience de son génie.

Troisième période. Du Misanthrope à la mort de Molière (1666- 1673). — Si l'on écarte le Tartufe, dont une partie seulement a été mise au jour, et le Festin de Pierre, dont les beautés sont inégales autant qu'uniques, la première haute comédie de Molière sera le Misanthrope (1666). Il est curieux de voir cette comédie, presque tragédie à certains endroits, se présenter à nous avec un cortège de pièces très diverses; le Médecin 7nalgré lui, Mélicerle, la Pastorale comique, le Sicilien, sont de cette même année. De même. Amphitryon et George Dandin précèdent de fort pou V Avare (1668); et Tartufe, joué enfin dans son entier en 1669 (après une représentation unique en 1667), est accompagné de Monsieur de Pourceaugnac, comme le Bourgeois gentilhomme {i&lO) est précédé des Amants magnifiques, pièce de commande, comme les Fourberies de Scapin et la Comtesse d'Escarbagnas sont de l'année de Psyché (1671), comédie-opéra écrite par Molière avec la collaboration du grand Corneille et de Quinault. En revanche, un seul chef-d'œuvre, les Femmes savantes, marque l'année 1672. L'année suivante, enfin, celle du Malade imaginaire, est aussi celle qui vit mourir Molière. Souffrant depuis longtemps, le poète, qui jouait le rôle d'Argan, fut pris de convulsions sur la scène; transporté chez lui, il expira entre les bras de deux religieuses qu'il soutenait de ses aumônes. On sait que sa veuve dut obtenir « par prière « du roi la sépulture qu'on lui refusait.

Le progrès incessant da génie de Molière. Division rationnelle de ses comédies.

Il semble facile, après avoir embrassé d'un coup d'oeil l'ensemble de la vie et de l'œuvre de Molière, d'y suivre les progrès d'un génie qui va toujours s'élargissant de la farce à la haute comédie. Pendant la première période, celle des débuts au théâtre et des tournées en province, il est clair que Molière n'est pas encore lui-même, qu'il imite les vieux conteurs et farceurs gaulois ou les auteurs italiens; il n'est pas le poète créateur que ces premiers essais permettent d'espérer, sans le montrer encore. De même il est clair qu'à partir de son retour à Paris une ère nouvelle s'ouvre pour lui; que, moins tourmenté par les besoins du présent, plus sûr de l'avenir, il

puise dans le trésor des observations lonj^uement accumulées; qu'il s'élève de la comédio d'iutrigue à la comédie de mœurs (les Prôcieuses ridicules), puis à la comédie de caractères {l'Ecole des maris et l'École des femmes); que même il prend une conscience de plus en plus claire de son génie, et le fait voir en des pièces mi-comiques mi-théoriques, comme la Critique et VMpromptu ; qu'enfin dans les trois premiers actes du Tartiife et à plus d'un endroit du Festin de Pierre, il conçoit et réalise déjà la haute comédie, représentation si vraie de la vie humaine qu'une certaine force tragique et une certaine tristesse n'en sont pas absentes. Dans la dernière période, il n'a plus qu'à se maintenir à cette hauteur avec le Misanthrope, l'Avare, le Tartufe délinitif, les Femmes savantes.

Cette vue générale est juste, mais trop systématique et incomplète. On a déjà remarqué que la plupart de ces hautes comédies étaient encadrées, pour ainsi dire, dans des comédiesballets, des pastorales, des farces même. En s'élevant au plus haut degré de son art, Molière se réserva toujours le droit de redescendre aux degrés inférieurs, ou plutôt, sans distinguer, son génie universel ne cessa d'embrasser toutes les formes de la comédie, plaisante ou profonde, souvent plaisante et profonde à la fois.

Puis, il n'est pas si aisé désigner à chacune de ces comédies un caractère et un nom particuliers. La première, l'Étourdi, est-elle une comédie de caractère ou une comédie d'intrigue? Si les Précieuses sont une comédie de mœurs, ne contiennentelles pas cependant une part de farce? Est-ce une haute comédie que Don Juan? Mais il y a de tout dans ce mélange extraordinaire : de la farce, du drame, du mélodrame. Rangeronsnous le Bourgeois gentilhomme au nombre des farces? Non, car toute la première partie est une satire très fine de ridicules très réels. Au nombre des comédies de mœurs? Sans doute, et pourtant la cérémonie qui en fait le dénouement est franchement grotesque. Enfin, les Femmes savantes sont une haute comédie si on les compare aux Précieuses; elles ne semblent plus qu'une comédie de caractère si on les rapproche du Misanthrope et de Tartufe, ces hautes comédies par excellence.

Qu'en conclure? C'est que toutes les divisions et les catégories sont artificielles, appliquées à l'œuvre de Molière. En les donnant pour telles, nous n'v aurons pas moins recours, pour plus de clarté. Voici dans quelle mesure, ce nous semble, on

pourrait établir un classement méthodique des comédies d6 Molière :

1° Les farces non écrites par Molière, venues jusqu'à nous : la Jalousie du Barbouillé et le Médecin volant;

2° Les farces écrites : Sq marelle, le Médecin malgré lui, George Dandin, Monsieur de Pourceaugnac, la Comtesse d'Escarbaguas;

3" Les farces plus approfondies et étendues en comédies véritables, comédies d'intrigue ou de mœurs : les Fourberies de Scapin, le Malade imaginaire, qui a des parties de haute comédie;

4° Les comédies d'intrigue : Étourdi, Dépit amoureux, Amphitryon. On peut y ajouter les comédies à tiroir, dont le type est l.'s Fâcheux. L'Etourdi, d'ailleurs, se rapproche de ce type.

0° Les comédies-ballets ou pièces de commande' : Mariage forcé. Princesse d'Élide, Amour médecin, Mélicerte, Pastorale comique, Sicilien, Amants magnifiques;

6° Il faut mettre à part Psyché, sorte d'opéra ou comédie à grand spectacle, tragédie-ballet, dit le titre|;

7° La comédie de mœurs et de caractères : Précieuses ridicules. École des maris. École des femmes, Bourgeois gentilhomme ; peutêtre Don Juan et les Femmes savantes, si l'on n'y voit pas de hautes comédies;

8" Les hautes comédies : Misanthrope, Avare, Tartufe;

9° Une pièce malheureuse du genre noble : Doii Garde de Navarre;

10° Deux comédies critiques : la Critique de l'École des femmes et VImpromptu de Versailles.

Les farces : la c< Jaloasie du Barboaillé » et « Geor^^e Dandin » ; le «■ Médecin volant •> et le c Uédccln malgré

lai >i.

Les premières farces que Molière joua en province ressemblent fort à ces canevas de la commedia deW arte sur lesquels chaque acteur brodait à sa fantaisie, ajoutant des mots et des incidents nouveaux, respectant seulement certaines situations convenues

1. Nous n'oublions pas que les Fâcheux, George Dandin, Pourceaugnac, le Bourgeois geutilliomme , la Comtesse d Escarbngnas, feuvent rentrer dans cette catégorie ; mais ils nous ont paru rentrer plus naturellement en d'autre*.

et certains types traditionnels. Plusieurs n'ont laissé qu'un très vague souvenir; ainsi le Docteur amoureux, que Molière, admis pour la première fois à jouer devant la cour, tint à représenter après Nicomède, avait déjà disparu à la fin du xvii° siècle, si l'on en croit le Bolœana : » M. Despréaux, qui ne se lassait point d'admirer Molière, regrettait fort qu'on eût perdu sa petite comédie du Docteur amoureux, parce qu'il y a toujours quelque chose de saillant et d'instructif dans ses moindres ouvrages. »

Notre regret serait moins vif s'il nous était démontré que ces premiers essais n'étaient que l'embryon, informe encore, de comédies futures qui nous sont restées. Cela est vrai, du moins, du Médecin volant et de la Jalousie du Barbouillé, qui appellent la comparaison avec le Médecin malgré lui et George Dandin.

Dans le Médecin volant, Sganarelle, médecin improvisé, tient ce langage au bourgeois Gorgibus, père de Lucile soi-disant malade, puis à la malade elle-même :

Moiiiieur le médecin, j'ai graud'peur qu'elle ne meure. — Ah! qu'elle s'en garde bien ! Il ne faul pas qu'elle s'amuse à se laisser mourir sans l'ordondance du médecin. — A la malade : Senlez-vousde grandes douleurs à la tête, aux reins? — Oui, Monsieur. — C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de la nature des animaux, dit... cent belles choses; et comme les humeurs qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport, car, par exemple, comme la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien de plus contraire à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que votre fille est fort malade.

On reconnaît là, mais en germe seulement, la scène irrésistiblement comique de la consultation dans le Médecin malgré lui. Il est vrai que plusieurs traits de cette scène ont pu être empruntés à une autre farce composée et jouée par Molière, mais perdue, le Fagotier, comme le latin de Sganarelle est emprunté en partie à une comédie de Rotrou, la Sœur, comme l'idée première de cette bouffonnerie de génie a été prise sans doute dans un fabliau du moyen âge, le Vilain Mire (médecin). Il est vrai que le héros du faliliau a quelques traits de George Dandin autant que de Sganarelle : c'est un riche cultivateur qui a épousé la fille d'un chevalier, et qui, craignant les conséquences de cette union mal assortie, bat sa femme chaque matin pour l'empêcher de penser tout le jour à autre chose qu'à son chagrin. Héritier de cette vieille littéra-

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ture gauloise, Molière s'est souvenu encore de Rabelais : ce mari qui, voyant sa femme guérie du mutisme et étourdi par son bavardage longtemps comprimé, supplie qu'on la fasse redevenir muette, ce médecin Rondibilis, qui refuse et reçoit en même temps l'argent : « Hé, hé, hé, Monsieur, il ne fallait rien, )> il les a fait revivre sous des traits différents.

Il ne faudrait pas établir une comparaison détaillée entre la Jalousie du Barbouillé et George Dandin ou le Mari confondu. C'est dans le détail seulement qu'on rencontrerait quelques analogies. Le Barbouillé, gendre du bourgeois Gorgibus.n'a point commis l'énorme sottise que se reproche George Dandin :

Ah! qu'une femme demoiselle est une étrange affaire ! et que mon mariage est une leçon bien parlante à toias les paysans qui veulent s'élever au-dessus de leur condition et s'allier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme!... J'aurais bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie que de prendre une femme qui se tient au-dessus ■ie moi, s'offense de porter mon nom et pense qu'avec tout mon bien je n'ai pas assez acheté la qualité de son mari. George Dandin, George Dandin! vous avez fait une sottise, la plus grande du monde.

Dès les premiers mots de la pièce, nous sommes avertis de la « leçon » qui s'en dégagera. Tandis que la Jalousie du Barbouillé est une farce pure, sans profondeur, George Dandin est moins une farce qu'une comédie de. mœurs, puisqu'on y voit peints au vif les inconvénients des mésalliances, puisque les rapports des classes au xvii" siècle y sont marqués d'un trait frappant. Molière a pu et dû connaître par la tradition le fabliau de Celui qui enferma sa femme dans une tour ; il a connu certainement Boccace. Mais il ne s'est pas borné à mettre sur la scène les infortunes d'un mari malheureux par sa propre faute; il a créé ces types immortels, M. et M™^ de Sotenville. M. de Sotenville, qui fait toi*t dans les règles, avec solennité, comme il sied à un homme de son nom et de son passé, cède la palme du ridicule à M™" de Sotenville, sa tendre épouse, née de la Prudoterie. Avec quelle morgue cette femme sèche et dure d'un hobereau sans argent se redresse en face de son gendre plébéien! « Il y a grande différence de vous à nous... Ne vous déferez-vous jamais avec moi de la familiarité de ce mot de belle-mère, et ne sauriez-vous vous accoutumer à me dire madame? » De quel air elle blâme les indulgences de son mari, qui « ne sait pas se faire rendre par les gens ce qui lui est dû » !

Dans sa Lettre à d'Alembert, J.-J. Rousseau a critiqué le sujet

18 coulis DE LITTERATURE

l!c celle pièce comme peu moral. Avec raison d'Aiembert réplique : « Qu'apprenons-nous dans George handin? Qi.e le déirglement des femmes est la suite ordinaire des mariages mal rïssortis où la vanité a présidé. » C'est ce qui excuserait la conduite d'Angélique, femme de Dandin, si l'on pouvait l'excuser. Marmontel s'attache à montrer que Molière n'a pas voulu .■■^iidre intéressant ce personnage vicieux. Mais si Angélique ': est qu'odieuse et si Dandin n'est que malheureux, la pièce S;;ra effroyablement tL^^te (elle l'est un peu, mais au fond, et à ia réflexion). Molière a su nous faire rire de Dandin, qui est un lourdaud et un lourdaud vaniteux, et il a su, d'autre part, atténuer les torts d'Angélique, qu'il a faite si supérieure à son mari parla finesse et l'élégance. Angélique ne peut se résigner, selon sa forte expression, à s'enterrer toute vive dans un mari. Quand on voit agir, quand on entend parler ce mari, on s'explique dans une certaine mesure celle révolte d'Angélique, car ce maii lui a été imposé par ses parenls, et elle a soin de rappeler qu'elle a été le prix d'un marché entre un gentilhomme pauvre et un paysan riche : « M'avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement? Vous n'avez consulté que mon père et ma mère ; ce sont eux proprement qui vous ont épousé. » Dire qu'elle s'est sacrifiée à ses parents, c'est aller bien loin ; il suffit de dire qu'elle a préféré Dandin au célibat ou au couvent, et que, mal élevée, mal protégée, mal mariée, elle est aussi mal conseillée par sa soubrette Claudine, une « dessalée », plaisamment opposée au rustique et naïf Lubin, valet du beau Clitandre.

N'oublions pas, d'ailleurs, que George Dandin n'est pas autre chose qu'un divertissement donné à l'occasion des fêtes de Versailles, après la paix d'Aix-la-Chapelle, et que dans les intermèdes on n'y parle que de jeunesse et de printemps :

C'est le printemps qui rend l'âme A nos champs semés de fleurs.

Les antres farces : « SganarcUe », « Monsican de Pour* ceangnac », la « Comtesse d'Esearbagnas ».

Deux fois déjà, dans les deux farces primitives qui nous ont été conservées, nous avons rencontré le nom de Gorgibus, de-

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venu le type des pères bourgeois, autoritaires ou ridicules C'est encore un GorgiLus qui , dans Sganarelle, après avoir imposé à sa fille un fiancé, lui en impose un autre, en faisant sonner bien baut ce « droit absobj » de père qui lui permet de se faire obéir et le dispense de « raisonner » avec ses enfants :

Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi ? A votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi, O sotte, peut juger ce qui vous est utile? Parle corbleu! gardez d'échauffer trop ma bile; Vous pourriez éprouver sans beaucoup de longueur Si mon bras peut encor montrer quelque vigueur.

On dira peu de cbose ici de Sganarelle, dont le succès pourtant fut grand autrefois, et que Louis XIV semble avoir particulièrement goûté. Ce nom de Sganarelle, qui apparaît ici pour la première fois, signifie « le trompé », si Ton s'en rapporte à son origine italienne. Les Sganarelle, en effet, seront presque toujours des dupes, par exemple dans VÈcole des maris et dans Y Amour médecin, mais ils le seront avec des nuances de naïveté ou de gaieté, comme dans le Festin de Pierre et le Médecin malgré lui, où Sganarelle se tire si allègrement d'un mauvais pas.

Les deux autres farces proprement dites s'attaquent aux ridicules, non plus des bourgeois, mais des gens de qualité; il est vrai que ces gens de qualité sont des provinciaux, dont les travers ont pu être poussés au grotesque. Toutes deux ont ce trait commun d'être des comédies-ballets : Monsieur de Pour' ceaugnac fut peut-être composé, certainement joué à Chambord, devant la cour, en 1659, et LuUi, qui y jouait lui-même le rôle d'un des deux médecins italiens, avait composé la musique des intermèdes. La Comtesse d'Escarbagnas fut écrite en 1671 pour le roi, qui était alors à Saint-Germain, et dans la pensée du roi le ballet était l'essentiel, la comédie l'accessoire, le prétexte du ballet. Ce sont là des œuvres légères où l'on aurait tort de trop chercher des intentions cachées. Il est inutile de supposer que dans Monsieur de Pourceaugnac Molière ait voulu tirer vengeance d'un échec subi par sa troupe à Limoges, bien qu'on professe en plus d'un passage de la farce un dédain bien superbe pour les provinciaux en général, pour les Limousins en particulier. « S'il a envie de se marier, que ne prend-il une Limousine et ne laisse-t-il en repos les chrétiens? )> A ce compte, il faudrait voir dans la Comtesse d'Escar-

bagnas l'effet d'un ressentiment personnel contre les habitants de l'Angoumois. La vérité, c'est qu'en parcourant la province Molière a fait une provision d'observations précises, et qu'il en en a fait ensuite son profit.

Il y a autre chose dans Pourceaugnac que les plaisantes mésaventures d'un genlilhimme provincial venu par le coche à Paris pour se marier, autre chose quune farce à outrance, un peu grossière çà et là, marquée surtout par la poursuite fantastique des malassins et le travestissement de Pourceaugnac en femme. Cetle bouiïonnciic de carnaval est, par certaines scènes, une vraie comédie. Voyez la scène où Éraste dit à Pourceaugnac « toute sa parenté » de Limoges, et celle où Sbrigani, qualifié « Napolitain, homme d'intrigue », forcé de fuir son pays où il a tant de fois affronté « les galères », renvoie ses éloges compromettants à Nérine, « femme d'intrigue », dont il loue avec une cynique désinvolture les escroqueries, les faux contrats et les faux témoignages. Cette farce est donc enveloppée dans une comédie d'intrigue à la manière italienne, mais sur ce fond superficiel se détachent quelques scènes d'un comique plus profond, comme celle de la consultation des deux médecins aliénistes.

De même les quelques scènes dont se compose la Comtesse (VEscarbagnas donnent l'idée d'une comédie de mœurs plus ample. Molière n'y ridiculise pas seulement, comme on l'a dit, la manie provinciale de contrefaire gauchement le ton et les manières de la capitale et de la cour: «Cela est étrange qu'on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde... Me prenez-vous pour une provinciale?... Ils veulent en savoir autant que moi, qui ai été deux mois à Paris et vu toute la cour. » 11 est curieux de voir chez elle le naturel provincial et même rustique reprendre parfois le dessus et s'échapper en mots vulgaires : « Doucement donc, maladroite, vous me saboulez la tête avec vos mains pesantes... Vous ne vous grouillez pas. » M=» Jourdain parle ainsi, quoiqu'elle soit Parisienne, et parce qu'elle est bourgeoise; du moins, elle ne joue pas un rôle.

Mais la comtesse est moins plaisante encore que les personnages dont elle est entourée. Il y a là trois types à peine esquissés, mais inoubliables. C'est le précepteur Bobinet, cuistre domestiqué, et qui ne trouve rien de mieux pour faire valoir l'esprit de son élève que de lui faire réciter les règles latines versifiées de la grammaire de Despaulère. C'est le conseiller

Tibaudier, qui dans son langage et dans son style unit le J)i- (jeste et l'Astrée; qui trousse si galamment un billet, ou des vers, fort beaux, observe la comtesse, « pour des vers faits dans la province » ; qui enfin a une si jolie façon de témoigner son amitié pour le fils comme pour la mère : « On ne peut pas aimerle tronc qu'on n'aime aussi les branches. » C'est surtout le brusque et dur M. Herpin, le receveur des tailles, dont les « têlebleul » et les « venlrebleu! » interrompent si impétueusement le divertissement offert à la comtesse. Entre ces trois figures, toutes trois nouvelles dans le théâtre de Molière, la plus nouvelle est assurément la dernière, et l'on a eu raison de remarquer que le Turcaret de Lesage a plusieurs traits de M. Herpin. Où ce malappris a-t-il pris le droit de tutoyer l'estimable M. Tibaudier, de reprocher à la comtesse de trahir à la fois sa passioa et sa bourse, de lui crier : « Je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres... Monsieur le receveur ne sera plus pour vous Monsieur le donneur? » Dans la toute-puissance de ses écus. — Chamfort sétonne que Molière, qui n'épargne rien, n'ait pas lancé un seul trait contre les gens de finance. Ne se souvenait-il pas de la Comtesse d'Escarbagnas? Mais, au xvii" siècle, cette suprématie de l'or frappait moins les esprits, plus attentifs à celle de la naissance et de l'honneur; au siècle de Lesage et de Chamfort, elle s'étala insolemment.

Les farces-comédies : « Fourberies de Scapin »$ « Malade Imaginaire »* — Qu'on a tort de ranger « le Malade imaginaire » parmi les farces.

Les Fourberies de Scapin (1671) sont à la fois une farce et une comédie d'intrigue, comme le Malade imaginaire (1673) est à la fois une farce (par la cérémonie tout au moins) et une comédie de mœurs.

Si l'on en croyait Boileau et les vers fameux du troisième chant de VArt poétique sur le « sac ridicule » où Scapin enveloppe le vieux Géronte, les Fourberies ne seraient qu'une bouffonnerie indigne de Molière. Voltaire justifie Molière par des arguments compromettants : « On pourrait répondre, ditil, que Molière n'a point allié Térence avec Tabarin dans ses fraies comédies, où il surpasse Térence; que, s'il a déféré au

goût du peuple, c'est dans ses farces, dont le seul titre annonce du bas comique, et que ce bas comique était nécessaire pour soutenir sa troupe. Molière ne pensait pas que les Fourberies de Scapi7i et le Mariage forcé valussent l'Avare, le Misatithrope , le Tartufe, les Femmes savantes, ou fussent même du même genre. De plus, comment Despréaux peut-il dire que « Molière « peut-être de son art eût remporté le prix ». Qui aura donc ce prix, si Molière ne l'a pas ? » C'est à peu près ainsi que Bayle, dans son Dictionnaire (article Poquelin) avait plaidé la cause de l'auteur-acteur qui devait se préoccuper d'amuser le parterre. Il est permis d'être moins modeste pour Molière et de dire avec Pradon (qui se vengeait de Boileau en épluchant ses vers) que, sans viser à la profondeur du Misanthrope, les Fourberies ont leur sel et leurs agréments particuliers. Le genre une fois admis, on ne voit plus ce que les tours de Scapin ont de si grossier. Straparole aussi bien que Tabarin donnaient à Molière l'idée d'une scène plaisante qu'il utilisa de bonne heure, s'il est vrai qu'il ait fait jouer à ses débuis une farce, égarée depuis, Gorgibus dans le sac, prototype des Fourberies.

PlauLo y eût applaudi; mais cette fois c'est le PhormiùJi de Térence qu'imitait Molière. En même temps, il prenait au Pédant joué de Cyrano de Bergerac la scène égayée par le fameux refrain : « Qu'allait-il faire dans celte galère? » et à la Sœur de Rotrou l'idée d'une scène d'exposition très ingénieuse où un valet se laisse arracher les mots par son maître impatient. C'était le parasile Phormion qui avait donné son nom à la pièce de Térence; c'est le Scappino italien qui donne le sien à la pièce de Molière, dont il est l'àme, la gaieté agissante et vivante. Lui-même prend soin de détailler ses mérites : « Je puis dire sans vanité qu'on n'a guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce noble métier... Trois ans de galères de plus ou de moins ne sont pas pour arrêter un noble cœur. » Nous sommes ici en face d'un nouveau Mascarilie et d'un nouveau Sbrigani, aussi peu scrupuleux que ses devanciers. Par là il forme un contraste plaisant avec le timide Silvestre, qui craint de se brouiller avec la justice. « Pourquoi, de gaieté de cœur, lui demande Silvestre, veux-tu chercher à t'atlirer de méchantes affaires ? — Je me plais à tenter des entreprises hasardeuses. » Scapin esl fourbe pour l'amour de l'art.

Il y a un fond autrement sérieux et une observation beaucoup plus personnelle dans le Malade imaginaire, qu'on rat ta-

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che à la farce par un lien assez lactice, mais où Voltaire a raison de reconnaître « beaucoup de scènes dignes de la haute comédie ». A vrai dire, où est la part de la farce dans cette comédie? La verra-t-on dans la cérémonie? Mais, sans aller jusqu'à soutenir, comme on l'a fait, que cet intermède est lié à la pièce de la façon la plus naturelle et la plus habile, on peut juger qu'il n'en est pas distinct et qu'il est moins démesurément grotesque que la cérémonie qui termine le Bourgeois gentilhomme. On nous affirme que tous les détails, l'appareil solennel et les compliments ampoulés des vraies cérémonies de ce genre y sont respectés. Ce qui est certain, c'est que le latin macaronique y a bien de l'esprit. Même en ces sortes de parodies, il faut autant de mesure que de finesse. S'amuse-t-on, du moins, des attaques dirigées contre la médecine et les médecins ? Mais il est difficile d'oublier qu'il n'était pas un malade imaginaire, celui qui composa et joua celte pièce, celui qui prêtait à un personnage du prologue cette plainte profonde :

Votre plus grand savoir n'est que pure chimère,

Vains et peu sages médecins :

Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latin* La douleur qui me désespère.

La scène m de l'acte III ne peut se lire aujourd'Iuii sans une sorte de serrement de cœur. La condamnation absolue qu'y porte Béralde contre la « plaisante momerie » de la médecine, « une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes », l'idée nettement et hardiment exposée que « la nature, d'ellemême, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée )>, nous surprennent un peu, car, Molière a beau l'affirmer, ce ne sont point seulement les ridicules des médecins, c'est bien la médecine elle-même qu'il joue; mais il est difficile de lire avec un plein sang-froid ce que Molière dit de lui-même et des médecins qui, suivant Argan, devraient le laisser crever sans secours, pour lui apprendre à se moquer de la Faculté. C'est bien peu de temps après avoir prononcé lui-même ces mots que Molière mourait, presque sur la scène.

On conçoit que la Faculté de médecine, au témoignage du gazeticr Robinet, se soit montrée un peu chagrine de celte guerre h outrance, poursuivie de l'Amour médecin au Malade imaginaire. Elle était représen''''o ici, assez mal, par M. Purgon

elles Diafoirus père et fils. D'ordinaire, les jeunes gens que nous présente Molière sont francs, élégants, spirituels, faits pour être aimés. Thomas Diafoirus fait exception; mais pourquoi s'avisail-il d'être médecin? Pour nous, volontiers nous penserions avec la Bruyère' qu'un malade montré dans sa garde-robe est un spectacle assez peu attachant, si nous n'étions entraînés par l'irrésistible gaieté de Molière et retenus par le charme de certains caractères plus relevés. C'est par là que le Légataire universel, malgré tant de verve, est inférieur au Malade irriginaire ; Regnard, en créant l'apothicaire Clistorel et le notaire Scrupule, n'a pas fait oublier M. Fleurant et M. de Bonnefoy, qui sait « des expédients pour passer doucement par-dessus la loi ». Mais rien d'élevé, de généreux, ne rachète ces vilenies et ne purifie cette atmosphère chargée d'odeurs pharmaceutiques. Dans la pièce de Molière, nous ne trouvons pas seulement la scène délicieuse de la petite Louison, tant admirée de Gœthe, mais les caractères de Toinette et d'Angélique. A première vue, Toinette semble bien effrontée, et parle déjà le langage des valets raisonneurs du xviii" siècle : « Quand nn maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser. » Mais ce n'est qu'un trait, et l'on voit bien par tout le reste que la hardiesse de Toinette vient de son attachement à la famille et de son bon cœur. Elle est « adroite, soigneuse, diligente et surtout fidèle » ; c'est Béline elle-même, la marâtre d'Angélique, qui le déclare. Fidèle, Toinette l'est jusqu'au bout avec vaillance. En vain Béline essaye de la mettre dans ses intérêts : elle aimerait mieux mourir, dit-elle, que trahir la cause d'Angélique menacée. Mais le caractère d'Angélique attire surtout notre sympathie. En face de cette belle-mère qui est son ennemie implacable, Angélique, comme le remarque M. Legouvé, ne se contente pas de se défendre, elle attaque. « Et ce duel entre la belle-mère et la bellefille, qui constitue la véritable pièce, revêt tour à tour toutes les formes, tantôt comique, tantôt pathétique, tantôt satirique. » C'est le comique qui domine d'abord, lorsque avec une rare possession de soi-même, en face de Béline frémissante, Angélique dénonce ces intrigantes « qui font du mariage un commerce de pur intérêt », lorsqu'à sa marâtre toujours plus altière et irritée elle oppose un sang-froid toujours plus moqueur. Mais le pathétique domine vers la fin, (juand, en face d'Argan qui con-

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