Des Ouvrages de l'esprit
Irefait le mort, elle parle un langage si filial, si attendri, et que la comédie semble s'achever dans les larmes, pour renaître, il est vrai, bientôt dans un inextinguible éclat de rire. Car il y a de tout dans ce Mahde imaginaire, qui ne rentre dans aucune classificalion, et, à coup sûr, est beaucoup pi us et mieux qu'une farce. On a pu comparer le caractère odieux de la belle-mère comique Béline à celui d'Arsinoé, la belle-mère tragique dans NicomèdeK Chose curieuse, « la tragédie de Corneille est à demi comique précisément par où la comédie de Molière est tragique à demi. Les caresses dont ArSinoé comble le vieux Prusias prêtent à rire autant que les « m'amours » prodiguées par Béline au maniaque Argan. Mais Béline n'est pas moins redoutable qu'Arsinoé, et la comédie ne serait pas loin de verser dans le drame si la perfidie de cette Arsinoé bourgeoise n'était finalement démasquée. Par bonheur, Toinette, Louison et Angélique sont là pour atténuer l'impression pénible que nous laisseraient l'hypocrisie de Béline et la manie d'Argan.
Les comédies d'intrigae et les comédies & tiroirs u Étourdi », « Dépit amoareux », » Factieux », « Amphitryon »•
La comédie d'intrigue se définit par son nom même : c'est celle où les complications amusantes de l'intrigue attirent l'attention au détriment des caractères, qui sont seulement esquissés. La comédie à tiroirs, suite de scènes juxtaposées plutôt que composées et fondues dans un ensemble, dilfére de la comédie d'intrigue en ce qu'elle n'a point de nœud, ni de péripéties, ni souvent de dénouement, mais s'en rapproche en ce qu'elle n'a pas de caractère central d'où naissent les situations et les incidents de la pièce. Ainsi les Fâcheux font passer sous nos yeux toute une suite d'importuns, et sont proprement une comédie à tiroirs; mais VÉt'iurdi, qui est à certains égards une comédie d'intrigue, et semble à certains autres une comédie de caractère, n'est qu'une suite d'étourderies reliées par un ni assez lâche, et terminées au dernier acte simplement parce qu'il faut finir. On peut donc les réunir ici.
I. Voyez cette comparaison dans lo fascicule consacré à NicomMe.
L'Étourdi et le Dépit amoureux sont les deux premières comédies régulières de Molière, mais la première est toute d'imagination, tandis que dans la seconde la part du sentiment est déjà large. Représentées à Lyon et à Béziers pendant la première période de la carrière de Molière, elles sont imitées, l'une de Vlnavvertilo (l'Étourdi), de Bellrame, ingénieusement combiné avec certains souvenirs de YÊmilia de Luigi Groto et de VAngelica de Fabritio de^ornaris ; l'autre, de Vlnteresse (la Cupidité), de Nicolo Secchi. Toutes deux ont cet autre trait commun qu'elles sont écrites dans une langue jeune, brillante, qui n'a pas la pleine maturité du style comique dans le Tartufe ou les Femmes savœites, mais a peut-être plus de fraîcheur, d'éclat, de naïveté. Ces qualités semblaient des défauts aux critiques du xviii° siècle, et Vollaire a écrit bien injustement de YÊtourdi : « On est obligé de dire (et c'est principalement aux étrangers qu'on le dit) que le style de cette pièce est faible et négligé, et que surtout il y a beaucoup de fautes contre la langue. » Mais ne va-t-on pas à l'excès opposé lorsqu'on affirme, avec Victor Hugo, que YÊtourdi et le Dépit sont les mieux écrites des pièces de Molière, et que plus tard son style sera moins original, étant moins spontané?
VÉtourdi est superficiel, mais éblouissant. Mascarille mène toute la pièce avec une verve endiablée. C'est l'ancien esclave de la comédie latine, le valet de la comédie italienne, habile à escroquer aux pères l'argent dont les fils ont besoin. On le tonnait, el on se défie de lui :
Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime.
Lui-même sait et dit qu'on a dès longtemps obtenu contre lui « force décrets « de prise de corps. Ses bons tours le mèneraient aujourd'hui en cour d'assises : il vole — c'est le mot propre — une bourse de deux mille francs à Anselme, un vieillard qui ne sait pas être vieux et dont il fiatte la passion sénile. 11 fait passer pour mort Pandolfe, le père même de son maître, et de la sorte escroque au même Anselme l'argent nécessaire pour les funérailles de son ami. Il invente les travestissements les plus ingénieux, les fourberies les plus inattendues. Il s'exalte dans la lutte, s'irrite de ses échecs, se grise de ses succès, prépare lui-même sa propre apothéose :
Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête A me peindre en héros, un laurier sur la tête.
El qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or :
Vivat Mascarillus, fourbum imperalor...
Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire.
Se sentant nécessaire, il traite de haut son maître Lélie : Belon ce valet respectueux, Lélie a « la caboche un peu dure » et, s'il n'est pas un sot, est « quelque chose approchant ». Et pourtant Lélie est moins un « étourdi » qu'un « fâcheux », dont l'intervention, simplement inopportune, dérange les savantes combinaisons de Mascarille, et le sous-titre de la comédie, les Contretemps , serait plus juste que le titre, car Mascarille n'oublie qu'une chose : c'est de prévenir son maître des ruses qu'il emploie, et Lélie a raison, ce semble, de s'en plaindre :
Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose... L'aurais-je deviné, n'étant point averti?
Malgré le titre, l'Étûiirdi n'est donc pas une comédie de caractère. Quant aux incidents qui amènent la double reconnaissance finale et unissent Lélie à la belle esclave Célie (qui a « du cœur » et « une noble fierté » dans le malheur, et en qui le marchand d'esclaves même, Trufaldin, reconnaît sa fille), outre qu'ils sont un legs traditionnel de la comédie latine el de la comédie italienne, Mascarille explique fort bien par où ils peuvent être relativement vraisemblables :
C'est qu'en fait d'aventure il est très ordinaire Devoir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire Pour être à leur famille à point nommé rendus, Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus.
Il y a un Mascarille aussi dans le Dépit amoureux, mais il est peu retors, se laisse assez sottement arracher ses secrets, reçoit avec humilité les coups de bcîton, échoue, se lamente, parle de se suicider, mais n'a garde de le faire, car il aime la vie :
Moi, chamailler, bon Dieu! Suis-je un Roland, mon maître
Ou quelque Ferragus? C'est fort mal me connaître.
Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher,
Qu'il ne faut que deux doi-;ts d'un misérable fer
Dans le corps pour vous mettre un humain dans la bière.
Je suis scandalisé d'une étrange manière.
— Mais lu seras armé de pied en cap. — Tant pis •
J'en serai moins léger à gagner le taillis.,.
Eh! Monsieur mon cher maître, il est si doux de vitre! On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps 1
Il est aisément éclipsé par Gros-René, si plaisant quand il accommode à sa façon la défii)ition qu'Érasme a donnée de la femme, et par Marinetle, si adroite à se faire offrir par Éraste un bijou qu'elle accepte en se faisantprier, simplement « pour garder quelque chose » du bienfaileur. Ce couple de Gros- René et de Marinette forme un amusant contraste avec le couple des amoureux, Éraste et Lucile, dont il parodie la brouille et la réconciliation. On sait que, des cinq actes du Dépit amoureux, on ne joue plus au théâtre que le premier et une partie du quatrième, où ce « dépil » est peint d'une touche si franche et si délicate à la fois. M. Despois remarque justement qu'en donnant ce titre à sa comédie, Molière semble avoir autorisé d'avance la séparation des deux parties. D'ailleurs, le seul fait qu'elles sont séparables condamne la pièce en cinq actes, donl le principal ressort, pris à l'italien, est le traveslissement d'une fille en garçon. On y trouve pourtant çà et là des détails piquants : par exemple la scène où Éraste et Valère, se croyant tous deux sûrs du cœur de Lucile, se témoignent l'un à l'autre une ironique pilié et un égal contentement de leur sort, comme les marquis du Misanthrope: celle où paraît le pédant .Métaphraste, « grand latin », bavard intarissable, qu'il faut chasser de force ; celle où un bretteur équivoque, M. de la Rapière, offre à Valère son bras et celui de ses amis, « gens à dégainer contre tout venant », desquels était « le petit Gille », mort M en César » sur la roue; celles enfin où se développe le caractère brusque, un peu farouche, du père de Lucile, Albert, un ignorant qui n'a appris que ses heures, et qui s'en vante.
Les Fâcheux, écrits et représentés en quinze jours, ne sont qu'une galerie de portraits du temps. Voici le marquis ridicule, qui sur la scène se croit chez lui, qui se pique de s'entenJro aux choses de l'esprit, à qui Corneille « vient lire tout ce qu'il fait », et qui étouffe ses amis dans les « convulsions » de ses civilités; le danseur, le duelliste (excellente occasion pour Molière de constater que le roi n'est pas « un monarque en peinture » et sait « faire obéir les plus grands de l'État »), le joueur, les précieuses Orante et Clymène, qui demandent une consultation sur un point de métaphysique galante : « Lequel doit plaire plus, d'un jaloux ou d'un autre? »; le chasseur, dont on dit que Louis XIV lui-même avait désigné pour type à Mo-
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lière le marquis de Soyecourt, et dont le récit est admirable de verve pittoresque; le pédant Carilidés, « Français de nation, Grec de profession »,
Non pas fie ces savants dont le nom n'est qu'en us : Il n'est rien si commun qu'un nom à la latine ; Ceux qu'on habille en grec ont bien meilleure mine.
Caritidès est indigné de la « barbare, pernicieuse et détestable orthographe » des enseignes, « qui nous déshonore aux yeux des étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et inspectateurs desdites inscriptions )> ; il demande donc que l'on crée la charge de contrôleur et restaurateur des inscriptions de France et qu'on la lui confie. Ormin clôt la liste de ces importuns originaux : son esprit inventif a conçu des projets gigantesques, par exemple meUre toutes les côtes en ports de mer ; mais il a besoin qu'on lui prête deux pisloles: c'est un bohème du xvii« siècle. Tout cela est vif, leste, gai, mais sur le fond même de la pièce, qui n'est pas « composée », on ne peut qu'approuver ce jugement d'un contemporain ' :
On peut être « fâcheux » par nature ou par accident. II y a d'abord l'homme ennuyeux parce qu'il est ennuyeux. Mais il y a aussi des fâcheux qui ne le sont que par hasard et parce que vous n'êtes pas d'humeur à les écouter. La plupart des fâcheux de Molière n'ennuient Éraste que parce qu'ils tombent mal et qu'il attend Orphise. A ce comp;e, tout le monde peut être fâcheux à un moment donné, Eraste comme les autres. Ainsi l'unité de la pièce n'est pas même dans un défaut commun à tous les personnages, mais seulement dans ce fait qu'ils arrivent tous mal à propos. C'est donc un défilé, non de fâcheux, mais plutôt de grotesques pris à peu près au hasard.
Amphitryon (1668) est une pièce charmante, qui ne serajamais classique que par certaines scènes, comme le récit de Sosie ou la fameuse dispute des moi. Cette pièce ne nous appartient guère que par la versification, dont on parlera bientûl. On se bornein ici à rappeler que Molière avait sous les yeux V Amphitryon de Plaute et les Sosies de Rotrou. Mais chez Plante, si les dieux et les hommes se heurtent dans un pèle-mèle étrange, ils n'altèrent pourtant d'aucune ombre équivoque l'aimable et pur visage d'Alcmène. Qu'a fait Molière de l'Alcmene antique? Plus moderne, il est plus plaisant, mais à quel prix! Son Amphitryon n'est qu'un Sganarelle de plus haut étage. Pour se travestir, son Jupiter vient de quitter, on le sent, la blonde perruque aux