De l'Art et du Beau
3. Toute cette satire n'est qu'une ironie à l'adresse des rimeun trop facilet.
ce mot à la comédie de Molière, dans son Siècle de Louis XIV, a défendu contre Fénelon la versification de Molière :
On s'est piqué à l'envi, dans quelques dictionnaires nouveaux, de décrier les vers de Molière en faveur de sa prose, sur la parole de l'archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui avait ses raisons pour n'aimer que la prose poétique; mais Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir qu'à quelques négligences [très, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de vers admirables, qui s'impriment facilement dans la mémoire. Le Misanthrope, les Femmes savantes, le Tartufe, sont écrits comme les satires de Boileau.
Ce dernier éloge appellerait peut-être une réserve au profit de Molière; mais il suffit de constater que les critiques les moins suspects ne sont point aussi dédaigneux que Fénelon pour les vers de Molière. Est-il meilleur en vers qu'en prose ou en prose qu'en vers? La question semble puérile. Mais il faut reconnaître qu'il était né poète, celui qui en quelques jours rima l'élincelante comédie des Fâcheux, celui qui, fait au nombre poétique, sème inconsciemment sa prose de vers blancs (nous l'avons vu pour le Sicilien), et qui a couronné sa carrière poétique par les Femmes savantes, le plus parfait style de la comédie en vers, dit Sainte-Beuve. « Il était, dit ailleurs ce dernier critique, de la veine rapide, primesautière, de Régnier, de d'Aubigné, ne marchandant jamais la phrase ni le mot, au risque même d'un pli dans le vers, d'un tour un peu violent ou de l'hiatus, au pire : un duc de Saint-Simon en poésie. » Il y a quelques hiatus, en effet, chez MoUére. Par exemple, aucune édition du xvu* siècle ne coiTige l'hiatus dans ce vers de Mélicerte :
Je m'en tiens honoré autant qu'on saurait croire.
11 y a quelques rimes vieillies : suspendroit, endroit; disois, parfois; connoi, quoi; cher, toucher; plait, s'accroît (prononcé s'accrait); possède, froide (prononcé frède); nette, droite (prononcé drette). Ces apparentes anomalies tiennent à une prononciation alors différente de certains mots. Certains autres qui sont aujourd'hui de trois syllabes sont encore dissyllabiques chez Molière : voudriez, devriez, sanglier. D'autres encore (paysan, paysanne, biais, etc.) ont un nombre de syllabes incertain. Souvent l'e muet compte pour une syllabe accentuée : gayeté, payerait, partie, crie, n'ayent, voyent, ont : les trois premiers trois syllabes, les trois derniers deux. Enfin, — mais ici Molière est en avance, et non en retard, sur son temps, — le vers est coupé de façons très diverses, contrairement à la règle
de l'hémistiche, que formule Boileau. C'est ce qui désespère le bon Auger, éditeur zélé, mais un peu naïf, de Molière. Mais c'est aussi ce qui rapproche Molière et la Fontaine de nos poètes, et personne aujourd'hui ne ferait un reproche à l'auteur du Df'pit amoureux d'avoir écrit :
On sait que la chair est fragile quelquefois.
Le souvenir de la Fontaine se présente naturellement à l'esprit quand on loue chez Molière l'aisance dans le tour et la variété dans la coupe des vers. Entre les deux amis la comparaison s'imposerait si l'on avait à étudier chez l'auteur d'Amphitryon les lois insaisissables du vers libres On se bornera ici à citer le jugement si fin de Voltaire : « Les vers libres sont d'autant plus malaisés à faire qu'ils semblent plus faciles. Il y a un rythme très peu connu qu'il y faut observer, sans quoi cette poésie rebute. » Molière la sentait et l'exprimait, cette cadence secrète : Amphitryon tout entier et la première partie de Psyché le prouvent. Pourvu qu'il y restât fidèle, il s'inquiétait peu de l'alternance régulière des rimes. Mais là même où cette alternance était nécessaire, dans ces alexandrins, un peu monotones chez d'autres, il se meut à son aise dans les limites des règles, qu"il assouplit sans les briser, et il a pu mériter cet éloge d'un merveilleux artiste en vers, Victor Hugo : « Chez .Molière, le vers embrasse l'idée, s'y incorpore étroitement, la resserre et la développe tout à la fois, lui prête une figure plus svelte, plus stricte, plus complète, et nous la donne en quelque sorte en élixir. »
1. Voyez, dans le fascicule relatif à la Fontaine, l'étude sur la Fontaine v«rgiOcateur.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
MouÈRB. — Œuvres complètes, éd. Despoià-Mesnard (Collection des Grands Ecrivains;, 10 vol. in-S" ; Hachette, 1873-86.
— Théâtre choisi, éd. Maur. Albert; Colin, in-12; — éd. J. Favre; De-
gorce-Cadot, gr. in-S".
LIVRES
Bhunetièke. — Éludes critiques, l'« série; Hachette, in-12, 1880. CnAMFORT. — Éloge de Molière; veuve Hegnard, 1769, in-8». Clarltib (J.). — Molière, sa vie et ses œuvres; Lemcrre, 1873, petit
in-12.
Despois. — Le Théâtre français sous Louis XIV; Hachette, in-12, 1874. Durand. — Molière (Classiques populaires) ; Lecènc et Oudiu, 1889. Faguet. — Les Grands Mailres du dix-septiême siècle; Lecène, in-12. FouRNEL (V.). — Les Contemporains de Molière; Didot, 3 vol. in-S». Génin. — Le.rique de la langue de Molière; Didot, 1846, in-S». — Cf.
Vie de Moliùre en tête du Lexique.
Geoffroy. — Cours de littérature dramatique ; Blanchard, 1823, 6 vol.
iu-8°, t. 1".
Janet. — La Philosophie dans la comrdie de Molière; Didot, 1872,
in-4». — Cf. Revue des Deux Mondes, 15 mars 1881. Jeannel. — La Morale de Molière; thèse, Thorin, 1861, in-8». La Harpe. — Lycée.
Laruoumkt (G.). — La Comédie de Molière; Hachette, 1887, ia-l2. Lemaitrb (J.). — Impressions de théâtre; 4 vol. iu-12; Lecène. Merlet (G.). — Études sur les classiques français; Hachette, in-12. Molanu (L.). — Molière et la comcdie italienne; Didier, 1S67, in-8».
— Molière, sa vie et ses ouvrages; Garuier, 1887, iu-S". NisARD. — Histoire de la littérature française, t. II ; Didot, iu-8°. Raynaud. — Les Médecins au temps de Molière; thèse, 1862, in-8»,
Didier.
Sainte-Beuve. — Portraits littéraires, t. II; Garnier, in-i2.
— Nouveaux hmdis, t. V; Garuier, in-12.
— Port-Royal; voyez la table du t. VIL
Stapfer. — Molière et Shakespeare; Hachette, 1887, in-12. Taschereau. — Histoire de la vie et des ouvrages de .Volière; Ponthieu, 1825, 5e éd., in-8o.
1. Nous excluons de cette bibliographie pratique tous les lirres d'érudition proprement dite, roème lisibles, comme ceux de MM. Soulié, Loiselear, etc.
JUGEMENTS
Jusque-là, il y avait eu de l'esprit et de la plaisanterie dans nos comédies; mais il y ajouta des images si vives des mœurs de son siècle et des caractères si bien marqués, que les représentations semblaient moins être des comédies que la vérité même.
Perrault, Hommes illustres.
Tu réformas et la ville et la cour.
Mais quelle en fut la récompense?
Les Français rougiront un jour
De leur peu de reconnaissance.
Il leur fallut un comédien Qui mît à les polir sa gloire et son étude : Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien Si, parmi les défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude.
Le p. Bouhour»,
Tu fus le peintre de la France :
Nos bourgeois à sols préjugés, Nos petits marquis rengorgés.
Nos robins toujours arrangés, Chez toi venaient se reconnaître; Et tu les aurais corrigés, Si l'esprit humain pouvait l'être.
Voltaire, Temple du Goût.
!,a comédie de Molière, pleine d'esprit et de bon sens.
exempte de folles extravapances , avec toute la grâce d'une gaieté qui coule de source, était la vie elle-même.
Thomson.
Un des avantages de Molière fut de trouver Paris assez civilisé pour pouvoir peindre même les mœurs bourgeoises, et faire parler ses personnages les plus comiques d'un ton que la décence et la délicatesse pût avouer dans tous les temps. Un autre avantage pour lui, ce fut que les mœurs de son temps ne fussent pas assez polies pour se dérober au ridicule, et qu'il eût dans les caractères assez de naturel encore et de relief pour donner prise à la comédie. Les états n'étaient pas confondus, mais \\< tendaient à l'être : c'était le moment des prétentions maladroites, des imitations gauches, des méprises de la vanité, des duperies de la sottise, des affect.ations ridicules, de toutes les bévues enfin où l'amour-propre peut donner.
Marmontel, Éléments de littérature.
Molière conçut qu'il aurait plus d'avantage à combattre le lidicule qu'à s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est une forme extérieure qu'il est possible d'anéantir; mais le vice, plus inhérent à notre âme, est un Protée qui, après avoir pris plusieurs formes, finit toujours par être le vice. Le théâtre devint donc en général une école de bienséance plutôt que de vertu, et Molière borna quelque temps son empire pour y être plus puissant. Mais combien de reproches ne s'est-il point attirés, en se proposant ce but si utile, le seul convenable à un poète comique, qui n'a pas, comme de froids moralistes, le droit d'ennuyer les hommes et qui ne prend sa mission que dans l'art de plaire!... Il est l'homme de la vérité. S'il a peint des mœurs vicieuses, c'est qu'elles existent; et quand l'esprit général de la pièce emporte leur condamnation, il a rempli sa tâche. Ce sont les résultats qui constituent la-bonté des mœurs théâtrales, et la même pièce pourrait présenter des mœurs odieuses et être d'une excellente moralité. S'il existait un être isolé qui ne connût ni l'homme de la nature ni l'homme de la société, la lecture réfléchie de ce poète pourrait lui tenir lieu de tous les livres de morale et du commerce de ses semblables. Chàmport, Éloge de Molière.
Molière est si grand que chaque fois qu'on le relit on éprouve un nouvel étonneraent. C'est un homme unique et complet. J'aime et j'apprécie Molière dès ma jeunesse, et durant tout le cours de ma vie j'ai appris à son école. Je ne néglige jamais de lire tous les ans quelque pièce de lui, afin de m'enlretenir sans cesse dans le commerce de ce qui est excellent. Ce qui me charme en lui, ce n'est pas seulement cette perfection des procédés de l'art, mais surtout cet aimable naturel, celte haute valeur morale du poète. Quel homme que Molière ! quelle âme grande et pure! Oui, c'est là le vrai mot que l'on doit dire de lui : c'était une âme pure ! En lui, rien de cache rien de difforme *.
Gœthe, Conversations avec Eckermann.
Génie inépuisable, Molière fait la part de tout le monde avec une libéralité sans égale, écrivant pour la cour et la ville, pour les gens capables de tirer profit des plaisirs du théâtre, comme pour ceux qui ne veulent que s'y divertir ; composant les bouffonneries pour la foule, les chefs-d'œuvre pour les lettrés sévères et pour les hommes de génie, ses égaux; défrayant de ses pièces le présent et l'avenir, la France et le monde ; le plus grand nom de notre théâtre parla fécondité et par cette plénitude de génie propre à lui seul qui fut sans commencement et sans déclin, et qui anima de la même vie les premiers croquis où il s'essayait dans son art, et les immortels tableaux où il en atteignit la perfection. Aucun poète dans notre pays n'a eu plus d'imagination , de sensibilité et de raison, ni une harmonie plus parfaite. Chez les autres, l'une ou l'autre de ces facultés a dominé, et tel s'est attiré des critiques pour s'être laissé trop aller à la tendresse, tel autre parce que la raison y paraît trop en forme, ou que l'imagination n'y est pas assez
1. Bien d'autres étrangers ont rendu justice à notre Molière. En Allemagne, on n'a pas cessé de l'étudier de très près. En Angleterre, Walter Scott jeune a publié un Essai sur la vie elles ouvrages de Molière, qu'il appelle le roi de tous les poètes comiques. On a va plus haut le juçement de Thomson. Shelley se borne à djro qu'aucun écrivain n'est plus exclusivement « Français » que Molière; mais Bulwer réconcilie Anglais et Français dans ce jugement éclectique: « Comme Shakespeare, Uolière est le poète de tous les temps et de tous les peuples. »
réglée. Molière mel tous les goùls d'accord. Ni ceux qui se plaisent à la tendresse ne trouvent qu'il en a manqué où il en fallait, ni ceux auxquels il faut beaucoup de matière pour contenter leur imagination ne le trouvent timide ou stérile dans ses conceplions, ni ceux qui veulent de la raison partout ne le surprennent un moment hors du naturel et du vrai.
NisARD, Histoire de la liUéralure ; Didot.
(( Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais ; un jour, le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se ûl homme, et par hasard tomba en France. » Je le veux bien; mais en devenant homme, il se trouva du même coup homme du xvii" siècle et Français, et c'est pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. « Divertir les honnêtes gens, disait Molière, quelle entreprise étrange! » Il n'y a que l'art français du XVII'' siècle qui pouvait y réussir; car il consiste à conduire aux idées générales par un chemin agréable, elle goût de ces idées est, comme l'iiabitude de ce chemin, la marque propre des honnêtes gens... Nous philosophons avec lui sur la nature humaine, et nous pensons parce qu'il a pensé. Kt il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de Français, gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son image... Molière est le seul qui nous donne des modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans entrer dans la solennité. Ce modèle est « l'honnête homme », comme on disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste; il n'y en a point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. Son esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde. Son caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir. Il prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances, quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la llatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligue étroite, il avance exempt d'embarras et de méprises,
sans être jamais dérouté par les heurts, sans permettre au Qn sourire de lapolitesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui concilie en lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine.
Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. III; Hachette.
NARRATIONS
Raconter une journée passée par Molière enfant, en compagnie de son grand-père maternel, à la foire Saint-Germain : le singe Fagotin, les marionnettes de Brioché, les parades de l'orviétan. Enthousiasme de l'enfant; rêves du grand-père.
Quand, après avoir fmi ses études, Molière prit la résolution de se vouer au théâtre, son père essaya de l'en dissuader et lui envoya, dit-on, son ancien maître de pension, un certain Georges Pinel; mais Ch. Perrault, dans ses Hommes illustres, nous apprend quel fut le résultat inattendu de celte démarche. « Bien loin que ce maître lui persuadât de quitter la profession de comédien, le jeune Molière lui persuada d'embrasser la même profession et d'être le docteur de leur comédie, lui ayant représenté que le peu de latin qu'il savait le rendait capable d'en bien faire le personnage et que la vie qu'il mènerait serait bien plus agréable que celle d'un homme qui tient des pensionnaires ^ »