‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 41 sur 134 · Jules Lemaître, Impressions de théâtre, 1" séria · texte numérisé non relu

Jules Lemaître, Impressions de théâtre, 1" séria

envers ses sœurs méchantes, si tendre pour son père désespéré :

Ah! de grâce, seigneur, épargnez xva faiblesse : J'ai besoin de constance en l'état où jt suis; Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis

Des larmes de votre tendresse :

Seuls, ils sont assez forts, et c'es^t trop pour mon eœar Démon destin et de votre douleur.

Les comédies de caractère et les hantes comédies, a Don Garcie de IVavarre », « Don Jnan ».

Nous étudierons en détail les Précieuses ridicules, l'École des maris et l'École des Femmes (à propos de la Critique), le Tartufe, le Misanthrope , le Bourgeois gentilhomme , VAvare, les Femmes savantes, comédies de caractère ou hautes comédies. Si on les écarte, il ne reste plus que deux comédies de nature un peu indécise, Don Garde de Navarre et Don Juan.

Don Garde de Navarre, ou le Prince jaloux (1661), est qualifié (le « comédie », mais n'a rien de comique. Molière l'écrivit à une époque où il pouvait être mal fixé encore sur la nature de son génie et de l'avenir qui s'ouvrait à lui. Il venait de s'établir au Palais-Royal, et il tenait à inaugurer ce théâtre en donnant au public, trop exclusivement attentif à ses farces, ridée du degré d'élévation jusqu'où il pouvait monter dans la poésie sérieuse. On sait, au reste, que Molière acteur avait un goût malheureux pour la tragédie. Molière auteur dut être éclairé sur sa véritable vocation par la chute de Don Garde, Pendant tout le cours de sa vie, non seulement il ne publia jamais cette comédie-tragédie mort-née, mais même il sembla en vouloir effacer le souvenir en découpant dans cette pièce condamnée à l'oubli des passages qu'il transporta dans son Amphitryon , dans ses Femmes savaiites, jusqu'à des scènes entières qu'il sut incorporer à son Misanthrope. Dans une certaine mesure, on pourrait dire que Don Garde de Navarre est une première et pâle esquisse du Misanthrope, s'il était possible d'en comparer sérieusement le héros au généreux Alceste. Alcesle a des raisons d'être jaloux, et il l'est avec une chaleur d'àme qui nous émeut. Don Garcie promène à travers toute la « comédie » sa jalousie sans motif et son insupportable niau-

vaise humeur. Pourquoi donc Elvire, lassée de ses scènes éternelles, consent-elle à lui pardonner? On ne sait, car au moment précis où elle lui pardonne il vient de faire éclater sur la tête de celle qu'il aime un orage peu rassurant pour l'avenir. Elle se rassure pourtant comme elle peut :

J'y vois partout briller un excès d'amitié. Et votre maladie est digne de pitié.

C'est donc par pitié qu'elle pardonne à ce malade. Mais nous avons peine, nous, à imiter sa clémence, tant cet honnête homme semble ennuyeux. Au contraire, voici un « grand seigneur malhonnête homme », don Juan, que nous avons peine à condamner, tant par endroits il nous paraît séduisant. Il ne séduisait point Alfred de Musset, qui a écrit sur lui ces vers injustement dédaigneux :

Quant au roué Français, ou don Juan ordinaire. Ivre, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre, Ne demandant partout qu'à trouver le vin bon, Bernant monsieur Dimanche, et disant à son père Qu'il serait mieux assis pour lui faire un sermon, C'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.

Mais on sait quel don Juan chimérique et, croyons-nou», assez peu français rêvait l'auteur de Namouna : amant toujours inassouvi d'un idéal toujours insaisissable, ce don Juan n'est, à vrai dire, d'aucun temps et d'aucun pays. En voudronsnous à Molière d'avoir fait du sien un Français? Non, car il a peint tout à la fois un Français et un homme. Si Musset exagère ce qu'il y a de particulier, d'autres ont exagéré ce qu'il y a de général en don Juan; frappés surtout de ce qu'il y a de complexe et d'énigmatique dans cette physionomie, ils y ont salué la création la plus complète, la plus prestigieuse que le génie de Molière ait enfantée. Les uns n'ont vu que le personnage de comédie; les autres ne voient que le personnage presque tragique d'un drame shakespearien. N'est-il donc pas possible de rendre justice à Molière sans l'accabler sous des éloges qui l'eussent surpris, de comprendre ce qu'il a voulu faire et fait à merveille, sans lui prêter nos idées et nos rêves? Aux détracteurs de Don Juan répondons que cette comédie est souvent une haute comédie; à ses admirateurs indiscrets répondons qu'elle ne l'est pas toujours.

Et tout d'abord écartons les modèles espagnols et italiens

qu'dn oppose, avec une sévérité vraiment pédantesque, au Don Juan français. Le frère carme Gabriel Tellez, qui prit le nom de Tirso de Molina, avait mis au théâtre, en ce siècle même (il mourut en 1650), la terrible fin de don Juan Tenorio, personnage réel de Séville, qu'entraîne aux enfers la statue de don Gonzalo d'UlIoa, commandeur de Calatrava. C'est un drame bien espagnol que el Burlador de Sevillay Conbibado de piedra (le Trompeur de Séville et le Convive de pierre*). On n'a pas de peine à nous démontrer qu'il est plus tragique que la comédie de Molière, et qu'une religieuse horreur le domine; qu'il est plus moral aussi, du moins par le dénouement, car don Juan, à sa dernière heure, demande un prêtre. El que de détails sublimes dans l'espagnol, vulgaires chez Molière! « Lorsque don Juan, dit Génin, prend une bougie pour reconduire le commandeur, celui-ci l'arrête et dit solennellement: « Ne m'éclaire « pas : je sicis en état de grâce. » Quel mot ! et comme, après cette longue anxiété, l'auditoire catholique devait respirer! Dans Molière, la statue dit aussi : « On n'a pas besoin de lumière « quand on est conduit par le ciel. » Mais ici la révélation est indifférente et la phrase sans portée, parce qu'elle ne répond à rien. C'est une froide équivoque sur le mot lumière, une maxime aussi convenable dans la bouche d'un philosophe que dans celle d'un revenant. » Soit : Molière n'était pas Espagnol et n'a pas écrit pour des Espagnols. La pêcheuse Tisbea, si touchante dans el Burlador, a été remplacée par la paysanne Charlotte, qui fait rire. Mais quoi! Don Juan est une comédie. Faut-il regretter aussi qu'il n'ait pas mis sous nos yeux le meurtre du commandeur? En ce cas, allons jusqu'au bout et regrettons qu'il soit Molière.

C'est dans le même esprit qu'il a imité les Italiens Giliberto el Cicognini, dont le second avait déjà été imité par lui dans Don Garde. Le sentiment religieux est ici moins profond que dans l'espagnol, bien qu'on nous introduise dans les enfers à la suite de don Juan, et que nous entendions le terrible (( Jamais! » réponse du chœur infernal au débauché qui demande quand finira son supplice. La pièce de Cicognini est même égayée par le rôle du valet Passarino. On s'est étonné, on s'est indigné parfois que le valet français, Sganarelle, au moment où la terre vient de s'ouvrir pour engloutir son maître, finisse

1. Le convive, Ija convié (<;onvi va), et non pas le u festin » {convivium) depierrei Mais il est prouvé que le contresens du titre a été f&it bien avant Molièro.

i2 COURS DE LITTÉRATURE

la pièce par un froid regret de n'avoir jamais louché ses gages. Mais c'est là aussi l'unique et dernière préoccupation du Sganarelle italien. D'aulre part, Cicognini supprimait le rôle du père de don Juan, enlevant ainsi à la pièce une partie de sa haute signification morale. Mais Giliberto y insistait, au contraire, et les deux Fesim de ■pierre de Dorimond et de Villiers (16o8 et 1659), qui suivent de près Giliberto, portent ce sousliti'e : le Fils criminel. Ce qui y était donc au premier plan, c'était la conduite odieuse de don Juan envers son père, dont sa brutalité hâte la mort. Il fallait à Molière un don Juan mauvais fils; c'est pourquoi il a rétabli le rôle de don Luis. Mais il ne lui fallait pas un don Juan parricide, et c'est pourquoi il s'est contenté de lui donner une attitude insolente envers son père, et un cœur sec.

Seulement, s'il est vrai que Molière a suivi ou abandonné tour à tour ses modèles, en auteur comique français qui avait à divertir des Français, il n'est pas moins clair qu'il n'a pas eu le temps de fondre des éléments divers, parfois contradictoires, dans l'unité d'un ensemble irréprochable. On sait qu'il n'a pas été tout à fait libre dans le choix de ce sujet; que des troupes rivales en exploitaient la popularité presq^je européenne, on peut le dire, en ce moment; que Molière, directeur de troupe avant tout, s'est avant tout préoccupé de satisfaire aux désirs, aux légitimes impatiences de ses camarades; qu'il a écrit un peu vite son Festin de pierre après Tirso de Molina, Giliberto, Cicognini, après Dorimond et Villiers, après le Scaramouche des Italiens, son maître. Il l'a francisé avec raison, mais, ne l'oublions pas, il était partagé entre un double souci: celui d'offrir à ses contemporains et à sçs compatriotes un don Juan qui fût vraiment de leur époque et de leur race, et celui de ne pas négliger certains éléments de succès dont avaient tiré parti les exploiteurs de la légende populaire. C'est pour cela que don Juan est un roué du xvn" siècle, mais c'est pour cela aussi qu'il est le « réprouvé » que damnent avec tant d'entrain Espagnols et Italiens; c'est pour cela qu'un dénouement qui jure quelque peu (pourquoi ne pas l'avouer?) avec une comédie tout humaine et française, nous montre la terre s'ouvrant pour l'engloutir et les feux de l'enfer jaillissant pour le dévorer.

Oui, il y a là contradiction et disparate ; car, si la physionomie de don Juan lui-même a quelques traits plus graves, quelques ombres presque dramatiques, le drame, fort peu mystérieux

d'ailleurs, auquel il est mêlé a pour cadre une vraie comédie. L'apparition de done Elvire, la fîère attriste abandonnée, no:is laisserait une impression pénible si Charlotte et Mathurine ne se chargeaient bientôt de nous la faire oublier, et Pierrot, l'amoureux naïf du village, nous touche à la fois et nous égayé par le ton des reproches qu'il adresse à Charlotte : « Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose, et si ce n'était pas toujou la même chose, je ne te dirais pas toujou la même chose. » On a beaucoup admiré ces « paysanneries » de Molière, et sans doute on n'a pas eu tort. Mais il faut s'entendre : ce que Molière comprend, ce qu'il sait aimer, c'est le naturel des petites gens, ce n'est pas la nature, au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Quand il a peint la nature, il l'a fait de la façon la plus vague, la moins profondément entie. Voyez ces vers de la Pastorale comique :

Paissez, chères brebis, les herbettes naissantes ; Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer... ■

Quand l'hiver a glacé nos guérets,

Le printemps vient reprendre sa place

Et ramène à nos champs leurs attraits.

N'est-ce pas iui qui plaçait la scène de tel divertissement comique dans un lieu « agréable, quoique champêtre »? Soyons sûr qu'ici Pierrot, Charlotte et Mathurine ne lui servent que de contraste pittoresque pour mieux faire ressortir le raffinement élégant de don Juan, la majestueuse douleur de done Elvire. « Quoi! s'écrie don Juan, dans ces lieux champêtres, parmi ces rochers et ces arbres, on trouve des personnes faites comme vous? » Cet étonnement paraît sincère et fait sourire. Quoi qu'il en soit, il y a là tout un coin de campagne entrevu, et il ne nous est pas interdit, après tout, d'y voir ce que n'a point vu Molière. Pourtant, la vraie gaieté de la pièce doit être moins chercliée là que dans les réjouissantes palinodies de ce Sganarelle, dont M. Cousin * a tracé ce vivant portrait :

Don Juan rencontre sur ses pas bien des leçons qui auraient pu l'éclairer et qu'il repousse; mais il n'a pas de pédagogue en titre. Le seul personnage qui semble en tenir lieu, Sganarelle, ce Sancho français, dit sans doute les plus admirables choses ; mais lui-même, comme son modèle espagnol, il a ses vices: il est poltron et il est inléressé. Quand don Juan vole au secours d'un homme prêt à succomber sous les coups de quatre brigands, Sganarelle se cache; et quand la main du commandeur s'appesantit sur l'athée endurci et

1. La Société française au dix-sfiptième siih^le, t. IL ch. 15.

incorrigible, Sganarelle s'écrie : « Ornes gages! » Avec le fond d'un honnête homme, il a pourtant l'âme d'un laquais. Il est essentiellement l'élément comique de la pièce, comme don Juan en est l'élément tragique et pathétique; il occupe presque toujours la scène et la disjiute à son maître, de peur que le drame ne devienne trop sérieux, car après tout il faut que, si profond qu'il puisse être, il demeure une comédie, et pour cela que le plaisant et le ridicule y couvrent, pour ainsi dire, l'odieux.

Oui, Don Juan reste et doit rester une comédie : c'est ce que comprennent mal ceux qui lui reprochent de n'être pas un drame à l'espagnole ou une fantaisie tragi-comique à l'italienne. Oui, l'on peut dire avec M. Cousin que « la haute moralité de la pièce est dans l'impression générale qu'elle produit et dans sa terrible conclusion ». Mais précisément ici la conclusion ne semble pas bien tenir à ce qui précède. Ce commandeur en pierre qui se meut et qui parle, c'est la part du mystère ; mais où est le mystère partout ailleurs? Nous reconnaissons un être très réel, très et trop humain, en ce Sganarelle qui souhaite la perte de son maître, qui aimerait mieux être au diable qu'à lui, mais qui a peur de lui et qui confesse sa lâcheté au fidèle et naïf Gusman, serviteur d'Elvire : « Il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie : la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. » Quand son maître s'irrite de ses remontrances, nous nous égayons de voir ce conseiller prudent, à peu près comme Chrysale en face de Philaminte, prendre toutes sortes de précautions prudentes et de formes indirectes pour insinuer ses conseils : « Je ne parle pas aussi à vous. Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous faites, vous... Je parle au maître que j'ai dit... Ce n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre... » Encore est-ce là un grand effort de courage : menacé de mille coups de nerf de bœuf, Sganarelle se tait : a Fort bien. Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement; c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de détours ; vous dites les choses avec une netteté admirable. » Voilà un excellent valet de comédie, avec qui nous sommes assurés de rester toujours sur la terre ferme ; n'avons-nous pas quelque peine ensuite à nous le figurer, moralisant et raillant encore, au bord du mystérieux abîme où don Juan vient de s'engloutir? Sganarelle, c'est la réalité ; le dénouement auquel il assiste, c'est le merveilleux.

De même, semble-t-il, pour don Juan. A considérer au point

de vue purement humain ce personnage, le plus brillant de ceux que Molière ait mis au théâtre, c'est un gentilhomme achevé, et un gentilhomme du xvii« siècle, avec des qualités qui commandent la sympathie à de certains moments, avec des défauts dont on voudrait, dont on devrait avoir horreur, sans réussir pourtant toujours à les haïr, tant ils sont mêlés aux qualités. Personne, par exemple, ne contestera sa bravoure chevaleresque, dont il donne mainte preuve ; mais il est toujours prêt à en faire mauvais usage. Il se déshonore et déshonore son nom; il mérite trop l'éloquente apostrophe de son père don Luis, si souvent rapprochée de l'apostrophe de Géronte à Dorante, dans le Menteur de Corneille : « Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance? Êtes-vous en droit, ditesmoi, d'en tirer quelque vanité? Et qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d'être sorti d'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas... » Et pourtant il a au plus haut degré le sentiment de l'honneur, d'un honneur tout particulier sans doute, mais qui le préserve des bassesses. Séducteur, il est odieux ; mais il ne l'est pas au point d'être repoussant, et l'on s'explique, sans l'excuser.

L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère, Inquiète, et partout hôtesse passagère.

C'est la Fontaine qui se définissait ainsi lui-même, et il est à peine besoin d'ajouter que la définition ne pourrait être appliquée sans réserves à don Juan, qui manque de bonhomie et de sincérité plus encore que de constance. Ce même la Fontaine nous dit qu'il connaît plus d'un grand seigneur qui se dérobe tous les jours par un escalier dérobé à la visite importune de ses créanciers. Voyez comme don Juan reçoit son créancier M. Dimanche, comme il l'étourdit de ses compliments et de ses prévenances, comme il lui parle de M™* Dimanche et de la petite Claudine, et du petit Colin, qui joue du tambour, et du petit chien Brusquet; comme il le renvoie enfin, comblé de bonnes paroles et sans argent. Si, abstraction faite des moyens employés, vous ne considérez que Ife procédé du gentilhomme endetté, qui ne veut point payer ses dettes, vous trouverez la scène assez peu digne de don Juan ; mais vous la trouverez exquise si vous n'avez pas une idée préconçue de ce que don Juan doit être, car en France, dit-on. l'esprit sauve tout.

Mais il est hypocrite, et don Juan hypocrite, ce n'est plus don Juan. Pourquoi? Les diverses hypocrisies, ou plutôt les diverses formes de ce qui est un vice unique au fond ue se tiennent-elles pas toutes un peu, et de l'hypocrisie de l'amour est-il si impossible qu'on passe à l'hypocrisie de la dévotion? II semble, au contraire, que le cas ait été commun, au xvii° siècle tout au moins. Molière a pu emprunter à Giliberto l'idée de don Juan hypocrite, de même qu'il empruntait à la société même du xvii'= siècle l'idée de don Juan incrédule. II n'est pas nécessaire de supposer que Molière prête à don Juan sa propre incrédulité. Dans ce siècle, qui semble être par excellence celui de l'autorité et de la foi, le c< libertinage » était fort répandu, et les prédicateurs n'ont cessé de le foudroyer du baut de la chaire chrétienne. « Il y en a bien qui croient, dit Pascal, mais par superstition ; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage; peu sont entre deux. » Comme il est naturel, c'est la haute société que cette contagion avait surtout infectée ; on y était libertin par mode, par une sorte de fanfaronnade : les Bussy, les Guiche, les Saint-lîvremond, les Vivonne, ne se cachaient pas. Le grand Condé et son ami la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, ont dû applaudir de grand cœur certaines scènes de Do7i Juan.

Dès le début de la pièce, don Juan nous est présenté par Sganarelle comme « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni enfer, ni loup-garou, qui passe celte vie en véritable bête brute, un pourceau d'Épicure ». Nous voilà fixés sur son incrédulité. Mais l'incrédulité, dit-on, cette incrédulité radicale, est le contraire de l'hypocrisie, et l'on s'étonne que, brusquement, à l'acte V, don Juan se révèle hypocrite. L'évolution de ce caractère n'est point si brusque qu'on le dit, car, en ce même premier acte, la réponse que don Juan fait à done Elvire : « 11 m'est veiiu des scrupules. Madame... >> est d'une hypocrisie doucereuse, qui arrache à doue Elvire ce cri indigné : « Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier. » Mais cette réponse est ironique, et il ne faut pas la prendre au sérieux? Sans doule, mais il ne faut pas davantage prendre au sérieux les propos de l'acte V. Le don Juan sincère, c'est le don Juan incrédule, celui de la scène i''" de l'acte 111, fameuse par l'interrogatoire que Sganarelle fait subir à son maître, par son argument des causes finales développé avec une plaisante éloquence, par sa chute.

qui fait dire à don Juan impassible : « Bon! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. » El cette incrédulité s'étend à tout, même à la médecine, contre laquelle Molière dirige ici ses premiers traits : « Tout leur art est pure grimace. — Comment, Monsieur, dit Sganarelle, vous êtes aussi impie en médecine? » Il l'est en toutes choses, avec entrain, avec une sorte d'alléyresse dans la négation. A ces moments, il n'est pas hypocrite, mais on sait par le premier acte qu'il peut l'être, étant capable de toutes choses, surtout étant merveilleusement préparé à Teindre les sentiments qu'il n'a pas. L'apparente volte-face de l'icte V nous étonne, mais ne nous déroute pas autant qu'on V ■■ iL bien le dire. On s'écrierait volontiers avec Sganarelle : « II •le vous manquait plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout point; > mais on juge que c'est le couronnement assez naturel d'un caractère essentiellement faux, et que don Juan joue une comédie nouvelle après en avoir joué tant d'autres en acteur consommé.

Toute cette hypocrisie n'est, en effet, qu'à la surface. Don Juan prend soin de l'expliquer lui-même : c'est un dessein l'orme « par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire ». C'est même moins que cela, car don Juan, on le sent, n'est qu'un hypocrite d'occasion, et cette « politique » qu'il vante, il ne pourrait la soulenir longtemps. Ici, à n'en pas douter, Molière parle par sa bouche. Toute la tirade célèbre sur l'hypocrisie, vice à la mode, vice privilégié, qui jouit en repos d'une impunité souveraine, est une revanche directe et amère de l'interdiction du Tartufe. Sans Tartufe, Don Juan aurait peut-être été tout autre. Mais quelle admirable occasion pour Molière de porter la guerre dans le camp de ses ennemis vainqueurs ! Il ne résista pas à la tentation. On sent à chaque ligne l'accent d'une colère personnelle.

On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les bras... Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et conlre tous... Je ferai le vengeur des intérêts du Ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété et saurai déchaîner contre eux de zélés indiscrets qui, sans connaissance de cause, crieront en public après eux , qui les accableront d'injures et les damneront hautement de leur autorité privée.

Singulière façon d'être hypocrite que de railler de ce ton les hypocrites! Nous ne dirons donc pas, avec M. Cousin, que dou Juan est arrivé « par degrés à ce comble de perversité qui est

l'hypocrisie », puisque cette hypocrisie, si elle élait sincère, se raillerait et se condamnerait ici elle-même. Mais nous ne dirons pas davantage que le caractère de don Juan est faussé parce qu'il se fait l'interprète des sentiments de Molière, car, ainsi qu'on l'a remarqué, partout et toujours il est un grand curieux, un grand faiseur d'expériences; et s'il s'amuse à prendre pour un temps le masque de l'hypocrite, c'est par une sorte de dilettantisme élégamment sceptique, par une sorte d'amour artistique du mal. Là viennent se réunir et se fondre tous les traits, contradictoires en apparence, de caractère : don Juan est un artiste supérieur, d'autant plus artiste qu'il garde toujours, à travers ses rôles variés, la pleine possession de luimême.

Ceci dit, on comprend la fureur des ennemis de Molière et de son Tartufe, ainsi menacés et frappés. On comprend même que des jansénistes comme le sieur de Rochemont (pseudonyme de Barbier d'Aucour peut-être) et le prince de Conti aient vu dans cette pièce une école ouverte de libertinage et d'athéisme. « Un athée, dit Rochemont, foudroyé en apparence, foudroie en effet et renverse tous les fondements de la religion, à la face du Louvre, dans la maison d'un prince chrétien. » Il n'est pas probable que les jésuites aient été plus satisfaits que les jansénistes, car la fln de la scène ii de l'acte V est un souvenir évident de la septième Provinciale. Surtout cette scène étrange du pauvre rencontré dans la forêt, assez mal rattachée à l'action, qui pourrait s'en passer, cette aumône faite par l'incrédule, « pour l'amour de l'humanité », devaient éveiller bien des scrupules et autoriser bien des soupçons. Quand Thomas Corneille, en 1677, mit à la scène son Festin de pierre versifié, il en retrancha la scène du pauvre. Dès la seconde représentation, Molière dut se résigner à ce sacrifice; après la quinzième, malgré le succès, qui fut grand, la pièce disparut de l'affiche. On avait, dit-on, averti Molière d'être prudent; il eut d'autant moins de peine à l'être qu'il avait dit ce qu'il voulait dire ; mais c'est à la « cabale » que restait le dernier mot.

Tel est Don Juan, la plus curieuse, sinon la plus profonde des œuvres de Mohère. Peut-être l'admire-t-on surtout aujourd'hui pour les défauts qui choquaient autrefois les amis de l'unité absolue, pour ce je ne sais quoi d'énigmaiique et de heurté qui en fait l'originalité troublante. On l'admirera avec plus de discrétion et de justesse si, en y reconnaissant les traces d'un travail hàtif , on se place, pour l'étudier, au double point

de vue relatif de la peinture des mœurs françaises au x\ii° siècle et de la lutte soutenue par Molière contre des ennemis implacables.

Molière écrivain. — Ce qu'on peut accorder à ses critiques.

S'il y a un éloge que semble mériter Molière, c'est celui d'écrire simplement. Or il y a, observe Sainte-Beuve, un accord étrange des critiques pour lui refuser le naturel, la correction même. « Il n'a manqué à Molière, dit la Bruyère, que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement. » — « Il lui échappait fort souvent des barbarismes, « dira aussi Bayle, et Fénelon parlera de ses phrases forcées, de son « galimatias », qu'il oppose, comme La Bruyère, à la flnesse et à la pureté du style de Térence. Vauvenargues enchérit sur la sévérité de ces jugements : « On trouve dans Molière tant de négligences, d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. >> De nos jours, Théophile Gautier et M. Schérer ont rajeuni ce réquisitoire.

Si l'on écarte Bayle, qui a vécu à l'étranger, on remarque que les trois premiers critiques sont trois délicats qu'effarouchaient les hardiesses d'un écrivain gaulois et qui déjà comprenaient mal une langue plus forte que nuancée. Elle ne devait pas, cette langue, paraître assez spirituelle à la Bruyère, car Molière ne cherche pas le trait, bien que souvent il le trouve, et ne s'applique pas à le détacher en relief. Son comique réside non pas dans les mots groupés avec art ou heurtés les uns contre les autres (le comique de mots, si fréquent chez Regnard est presque absent du théâtre de Molière), mais dans le mouvement rapide et vif de la pensée, dont l'expression n'est que le vêtement aisé. Fénelon se faisait une idée trop exclusive de la simplicité pour bien comprendre cette simplicité large et robuste, cette franchise qui lui semblait parfois grossièreté. Contre le marquis de Vauvenargues, âme ingénue et noble, mais critique au goût étroit. Voltaire était contraint de défendre Corneille aussi bien que Molière. « C'est bien, dit Sainte- Beuve, le cossu du style de Molière qui déjplaisait à ces élégants esprits. »

C'est devenu un lieu commun de le dire : il y a eu, au XVII* siècle, deux langues : l'une franche, pittoresque, abondante, primesautière, celle de Pascal, de Corneille, de Molière, de Bossuet, de la Fontaine, de M™'= de Sévigné, des écrivains formés dans la première moitié du siècle ; l'autre plus flne et nuancée, plus régulière, plus savante, fille de l'hôtel de Rambouillet, de l'Académie, de la cour. On sait par les Précieuses et par les Femmes savanles quelle fut l'attitude de Molière à ce moment décisif dans l'histoire de notre langue, comment, fidèle à la tradition nationale, il protesta contre les raffinements d'une préciosité qui énervait la langue sous prétexte de l'assouplir, et contre le despotisme des règles savantes, qui établissaient une sorte d'aristocratie des mots, écartant comme trop basses les expressions directes, déclarant hors d'usage les tours les plus français. Son indépendance à l'égard des règles fausses fut prise pour une révolte contre les règles vraies. On vit des barbarismes là où il n'y avait que des gallicismes, du galimatias et du jargon là où il n'y avait d'ordinaire qu'une façon de parler autre que celle des réformateurs et des délicats, mais plus originale et plus expressive.

D'autres, comme Théophile Gautier et M. Schérer, critiquent le style de Molière parce qu'ils se font une idée fausse ou incomplète de ce que doit être le style, surtout le style dramatique. Le poète d'Émaux et Camées, artiste patient qui ciselle à loisir des poèmes faits pour être lus à loisir, ne pouvait comprendre qu'à demi la mâle beauté d'un style où tout porte, mais oii rien ne vise à l'etfet. C'est à ces artistes trop préoccupés de l'art (dans ce qu'il a d'extérieur et de superficiel) que Molière semble avoir songé lorsque, dans sa Gloire du Val de Grâce, poétique apothéose de son ami le peintre Mignard, il oppose à la « paresse de l'huile » les « brusques fiertés » de la fresque, qui veulent « un grand génie ». On n'accorderait pas à ct^s détracteurs de Molière écrivain qu'il n'a pas, quand il le veut, quand il le faut, l'énergie et le relief, la couleur et la flamme du style. Tant d'expressions trouvées et qui restent dans toutes les mémoires seraient autant de démentis à une concession aussi exagérée. Mais il est vrai qu'il n'est pas travaillé du désir de « clouer » de l'esprit à ses moindres propos, ni de prêter à ses vers les qualités éclatantes des arts plastiques : il n'avait pas prévu l'ambition des poètes modernes, et se contentait de dire avec force ce qu'il avait à dire. Veut-on du pittoresque : qu'on lise le récit de la chasse dans les Fâcheux; de la grâce fine et

légère : qu'on écoute, dans le Misanthrope, le charmant couplet d'Acaste, le jeune marquis si satisfait de lui-même. Mais ces (' morceaux » et tant d'autres ont un mérite qui prime tous les autres : c'est d'être dramatique. Or on oublie trop que les comédies de Molière étaient faites pour être jouées, c'est-à-dire pour agir directement sur le spectateur, souvent peu raffiné, qu'elles devaient conquérir. M. Schérer reproche à ce style d'être « inorganique « et de nous offrir, non des phrases logiquement composées, où les propositions et les idées secondaires soient groupées autour de la proposition et de l'idée principale, mais une série de propositions juxtaposées, d'idées dont la seconde n'est souvent que la répétition, sous une nouvelle forme, de la première, reliées tout au plus par la conjonction et. C'est que Molière n'était pas un philosophe qui condense sa pensée en quelques phrases définitives pour en nourrir des disciples attentifs, mais un homme de théâtre qui avait à se faire comprendre pour se faire applaudir, et qui ne craint pas de présenter au public l'idée sous ses faces diverses et semblables à la fois, pour la faire pénétrer dans l'esprit de tous. Un juge compétent des choses du théâtre, M. Francisque Sarcey, écrivait, en répondant aux critiques de M. Schérer :

Le style de théâtre, c'est un style tout particulier. On peut abonder en négligences comme Corneille et Molière, en phrases tortillées et amphigouriques comme Beaumarchais, en fadeurs quintessenciées comme Marivaux, il n'importe ; si l'on a le mouvement dramatique de la période, le relief de la phrase, le coloris du mot, une je ne sais quelle sonorité de langage qui aille par l'oreille jusqu'au cœur, on est, en dépit de toutes les constructions de phrases vicieuses, de tous les mots impropres, de toutes les métaphores incohérentes, de tous les tours surannés ou bizarres, on est un écrivain de théâtre, et même un grand écrivain.

Est-ce à dire que la langue de Molière soit à l'abri de tout reproche? Non sans doute : précisément parce que sa préoccupation dominante était d'être intelligible et vrai, parce qu'il songeait à conquérir bien plus les suffrages des spectateurs que ceux des grammairiens, il a laissé échapper plus d'une irrégularité, plus d'une incorrection même. Directeur de troupe, contraint, non seulement de jouer, mais de composer vite certaines pièces, et non des moindres, toujours pressé pour toutes, il n'a jamais travaillé dans une pleine sécurité d'esprit. Par exemple, il n'a pas eu le loisir de couper les longues phrases, embarrassées de qui et de que, d'adoucir certaines constructions un peu

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trop elliptiques, surtout d'élaguer ou de concilier certaines métaphores hasardées ou incohérentes :

Lepotrfs de sa grimace où brille l'artifice... Pourvu que votre c^i^r veuille donner tes mains... De quelque ombre de paix raccommoder les nœud»... Et(ràme) la plus glorieuse a des régals peu chers Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers.

Boileau n'avait pas tort, et les critiques mode^-ne? n'ont pa* tcn non plus de signaler ces négligences. Alors ^ue Corneille .'s/enait sans cesse à ses pièces les plus admirées et multipliait 'es variantes, Molière se souciait peu de se corriger : il jetait les métaphores un peu au hasard, d'une main trop libérale; emporté par un mouvement rapide, il poussait en avant sa pé: iode, ici l'enlevant d'un brusque élan au-dessus des obstaclco, là s'y embarrassant un peu, mais toujours en sortant à sa gloire, malgré les heurts. Qu'un puriste, dans son cabinet, lise telle tirade et en examine à la loupe tous les détails, il v découvrira des lourdeurs, des constructions risquées, des incohérences, des impropriétés d'expression. Qu'il aille au théâtre entendre ce qu'il vient de lire, il sera surpris lui-même de voir, au feu de la rampe, toutes ces négligences s'évanouir dans l'ampleur harmonieuse de l'ensemble.

Des éléments divers dont se compose la langue de Molière.

La langue de Molière est bien à lui, et pourtant c'est aussi celle de tous ses personnages, car il écrit « sous leur dictée », pour employer un mot de Beaumarchais, qui, lui, prête à ses personnages sa propre manière de parler, plutôt qu'il ne prend la leur. « C'est le style de génie, a dit M. Nisai'd, qui consiste à écouter ses originaux, à saisir leurs paroles toutes chaudes .„t à les fixer sur le papier. » Entre Gorgibus el Chrysale, entre Alceste et M. Jourdain, entre M"« Jourdain et Elmire, que de nuances ou que de différences tranchées dans le langage! Valets et soubrettes, paysans et paysannes ont leur langage aussi, libre, naïf, coloré, dans les pièces même où les Tartufe, les don Juan, les Céliraène, sont au premier plan. Et ces contrastes

n'ont rien qui nous choque. Dans la même pièce, M. de Pourccaitgnac, le patois languedocien et le patois picard se font entendre tour à tour. Les médecins, vrais ou improvisés, ont leur latin macaronique; Covielle a son turc de fantaisie; on chante en italien les intermèdes. L'italien, l'espagnol, se mêlent au français, mais dans une mesure discrète : donner la baie à (Iromper), un bec (bouc)-cornM, une bourle (moquerie), c'est de l'italien; ur varagiiante (pour acheter des gants, un pourboire), c'est de l'espagnol, comme cette vive expression de George Dandin : faire des escampalivos.

.Mais ce qui est partout, c'est le français de France et de Paris, le français dont le peuple du quartier des Halles avait gardé le dépôt intact à travers les révolutions du goût et les entreprises des beaux esprits. Les délicats ne devaient pas entendre sans un dédaigneux étonnement des expressions comme celles-ci : s'encanailler, fricasser, dégoiser, entripaillé, gober le morceau, faire le jocrisse, faire la sucrée, grouiller, une mijaurée, mi tonner, se moucher du pied, tourner autour du pot, tribouiller, payer les pois cassés, décharger sa rate, pour tout potage, pour renfort de potage, révérence parler, sabou- 1er, faire passer la plume par le bec, le v'ià tout craché, ardez (regardez) le beau museau! Que de locutions proverbiales, empruntées aussi au peuple, devaient faire lever le cœur aux précieuses! Par exemple : acheter chat en poche (acheter une chose sans même la regarder); — est-ce que nous sommes de la côte de Saint-Louis? — vous me mettez dans de beaux draps blancs! — il faut tirer l'échelle après celui-là; — c'est la cour du roi Pétaud ; — je suis ma commère dolente (je me plains toujours)'. Il y avait, soyons-en sûrs, dans l'auditoire plus d'un Gorgibus et d'une M™« Jourdain qui s'émerveillait de trouver dans la bouche des personnages d? comédie leur parler succulent et nerveux de tous les jours, et qui se laissait « prendre aux entrailles », non seulement par les choses, mais par les mois qui donnaient aux choses lout leur accent, toute leur signification.

Les amateurs du vieux langage trouvaient aussi là leur compte, et la Fontaine s'y devait particulièrement délecter. Molière, comme Corneille, use fréquemment de la licence qu'avaient nos pères d'employer le pluriel dans une foule de

1. Molière emploie les locutions : merci de ma vie! tenir son quant-à-tni, ^ua Ménage déclare n'être plus du bel usag;e.

cas où nous n*emplo5'^ons plus que le singulier; il dit : des adresses, des décris, des encens, des galimatias, des goguenarderies, des hantises, des régularités, des vaillantises. Innombrables sont les mots et les tours archaïques qui lui sont familiers. On en citera quelques-uns :

Substantifs : allégeance, béjaune (erreur sotte), bissêtre (malheur, dans le langage populaire), braverie, carême -prenant (mardi gras), chaise (pour chaire), fillole, montre (spectacle), rengrègement (accroissement), vêpre (donner le bon vêpre, donner le bonsoir ; mais c'est Bobinet, le précepteur ridicule et provincial, qui emploie cette locution vieillie). Il fait du féminin êpiderme et régale (pour r(^gal) ;

Adjectifs : consolatif, fallot (plaisant), pimpesouée (prétentieuse) ;

Verbes : accoiser (calmer), affronter (tromper), agroupé, ftheurté à, s'alambiquer(être ingénieux à se tourmenter), anger, bailler, barguigner, se bouger, buter à (viser), cajoler (dans le sens de bavarder), nous ne saurions en chevir (en venir à bout), commettre (confier), compasser (mesurer au compas), décharpir (séparer des combattants), licencier à, désaltristé, désénamouré, se découcher, se dispenser à, divertir (écarter, relarder), forligner, fourber, fuir de, gauchir, minuter (projeter sournoisement), morguer, patrociner (latinisme), se purger de, semondre (engager), succéder (réussir). Molière emploie activement consentir, douter, prétendre;

Locutions et tournures : adieu vous dis, advenant que (dans le cas où), baste (suffit), bien et beau (bel et bien), çamon (expression affirmative), céans, à votre dam (tant pis pour vous), devers, du tout (tout à fait), gagner au pied (s'enfuir), il n'est pas que (il n'est pas possible que, latinisme), il n'est rien tel que de, à la malheure ! un petit (un peu), le porter haut, possible (peut-être), premier que lui (avant lui), prou (assez), si (pourtant).

Archaïsmes, gallicismes, latinismes, termes du vieux français et du français populaire, expressions renouvelées et créées, quel philologue oserait établir ici des distinctions tranchées? Tout cela, c'est l'héritage légué par les Latins, les Gaulois, les Français du xvi« siècle aux Français du xvii^, et ces éléments divers, souvent opposés, se fondent dans un même langage unique, à la fois antique et jeune, classique et hardi, où les

1, Par exemple : coucher d'imposture; cela lui serait hoc.

termes empruntés à la guerre, au droit, à la médecine, au jeu ', à la chasse, à tous les métiers, à toutes les provinces, sont assimilés par un génie puissant.

« Où le poète, dit Lamennais', a-t-il découvert cette langue qui n'est qu'à lui, pleine de verve et de sève, franche et simple, qui embrasse avec tant de souplesse tous les contours de la pensée, en même temps qu'elle lui donne un si puissant relief ? >» Dans la vie plus encore que dans les livres.

Le style des comédies en vers.

C'est dans les comédies en vers qu'on a relevé surtout les négligences, les ellipses, les métaphores risquées, les .impropriétés, l'abus des conjonctions, que signalent les critiques de Molière écrivain. C'est pour cette raison aussi que Fénélon déclare préférer ses comédies en prose. Deux contemporains de Fénelon étaient moins injustes pour les vers de Molière. Bayle, si dur cependant pour ses incorrections apparentes, avoue qu'il avait une « facilité incroyable à faire les vers », et Boileau lui demandait (moins naïvement qu'on ne l'a cru 2) le secret de la rime facile. « Pour apprécier le style -en vers de Molière, dit Sainte-Beuve, Boileau sut se mettre au-dessus de sa propre pratique, et c'est en cela qu'il fit preuve d'un goût critique excellent. » On a remarqué, il est vrai, que Corneille avait écrit en vers avant lui, et qu'il lui emprunta son vers ferme, facile, naïf, pour en revêtir l'excellent français de Paris. Mais s'il fut par là le disciple de Corneille, il fut par ailleurs le maître de Racine. Peut-être ne lui a-t-il jamais donné le conseil dont on lui fait honneur : « Il faut tout sacrifier à la justesse de l'expression ; c'est l'art même qui doit nous apprendre à nous afTranchir des règles de l'art. » En tout cas, c'était bien là sa doctrine, et son exemple n'a pas été inutile aux poètes qui. sont venus après lui. Ainsi par Corneille il touche au début, par Racine à la fin du siècle. 11 prend à l'un le langage de la raison virile, il n'est pas incapable d'enseigner à l'autre les K bienséances » du langage et des mœurs. Voltaire, qui applique

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