‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 46 sur 134 · C. de Litt. — MOuàRB (le» Précieuses ridicule»), i · texte numérisé non relu

C. de Litt. — MOuàRB (le» Précieuses ridicule»), i

dans la biographie placée en tête de l'édition de 1682: ^ En 1659, M. de Molière fit la comédie des Précieuses ridicules. » Il n'est pas impossible pourtant que Molière en ait fait jouer une première ébauche avant 1659. Un Récit de la farce des Précieuses, écrit par M"^ des Jardins, plus tard M™° de Villedieu, nous a conservé le souvenir, non seulement de quelques plaisanteries qui ont dû être supprimées, mais d'un début tout autre de la pièce : la sotte réception que les précieuses font à leurs prétendants n'y est pas mise en récit, mais en action, et le spectateur y assiste. » En admettant même pourtant que les Précieuses aient revêtu successivement deux formes dilférentes, il ne serait point démontré que la première version fût provinciale. De toute manière, la « farce », telle que nous l'avons, marque bien le commencement d'une nouvelle période dans la vie de Molière, d'une nouvelle phase dans le développement de son génie.

Si, au contraire, on la compare aux comédies véritables' qui la suivront de près, on est de l'avis de Voltaire, qui écrit : « La pièce est sans intrigue, et toute de caractères. » L'intrigue, tout au moins, y est banale : ces travestissements, ces parodies énormes, ces coups de bâton, tout nous avertit que la farce n'est pas loin, bien que les Précieuses prennent le titre de « coniédie ». Quant aux caractères, ils sont esquissés d'un trait rapide et vif, plus qu'ils ne sont approfondis.

Les caractères secondaires*

Tous les caractères secondaires, dont quelques-uns sont à peine Indiqués, n'ont pour but que de faire mieux ressortir le ridicule des précieuses.

Qu'est-ce que la Grange et du Croisy ? Ce sont les « honnêtes ge^is » de la pièce, ceux dont la simplicité de bon goût s'oppose au bon sens un peu grossier de Gorgibus et à la délicatesse trop raffinée de ses filles. On les entrevoit à peine ; pourtant, c'est bien, comme l'a remarqué M. Larroumet, le premier crayon dp r« honnèle homme » amoureux. Leurs qualités se devinent plus quelles ne frappent le regard, car leur « amour » çst bien superficiel, et le seul sentiment très persQfinel qu'ils semblent éprQqyer, c'est le désir très légitime de

se venger des précieuses. C'est la Grange surtout qui manifeste ce désir et qui le réalise ; c'est lui qui est l'homme d'initiative. Le caractère de du Croisy semble plus paisible, et, en tout cas, est plus effacé.

Qu'est-ce que la servante Marotte, qui n'a point appris « la fîlophie dans le Grand Cyre », sinon la vivante antithèse de Gathos et de Madelon? Rien dans son passé ne la prépare à servir des précieuses; elle n'a pu se faire à leurs grimaces, elle n'entend rien à leur langage, et ne comprend pas qu'au lieu de dire « un miroir », ou dise « le conseiller des grâces » : « Par ma foi, s'écrie-t-elle,.jene sais point quelle bête c'est là; il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende. » Ainsi plus tard Nicole, dans le Bourgeois gentilhomme, et Martine, dans les Femmes savantes, dissiperont d'un franc éclat de rire les billevesées de leurs maîtres. Mais leur caractère n'est qu'en germe dans celui de Marotte.

Qu'est-ce enfin que le bourgeois Gorgibus? Il est aux précieuses ce que Chrysale sera aux femmes savantes ; plus elles exagéreront l'affectation de leur parure ou de leurlangage,plus il exagérera, lui, sa franchise gauloise, sa bonhomie épaisse et vigoureuse, son parler rude : « Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau ! » Économe et sachant le prix de l'argent, il se plaint d'en voir tant gaspiller pour des ingrédients très superflus de toilette. Honnête homme à la bonne façon d'autrefois, il s"indigne de voir Gathos et Madelon s'insurger contre le mariage, cette « chose sainte et sacrée ». Père de famille autoritaire, comme le Gorgibus de Sganarelle, il sait parler haut et imposer sa volonté : « Je veux résolument que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. » Et pourquoi le veut-il ? Parce qu'il connaît leurs familles « et leurs biens " ; parce qu'il n'est pas fâché, aussi, de se débarrasser des tracas que donnent deux filles à marier : « Je me lasse de vous avoir sur les bras... Pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses; j'en fais un bon serment.» S'il disparaît pendant la plus grande partie de la pièce, c'eâ*i

fiour laisser le travers d'esprit des précieuses se développer ibrement; mais il reparaît à la fin pour faire entendre la dernière protestation du bon sens contre les chimères romanesques, et donner une moralité à l'aventure :

▲ta I coquines que vous éles, vous nous mettez dans de beaox draps blancs,

à ce que je vols!... Pendardes !... Nous allons servir de fable et de risée à tool le monde, et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos cxtrava^^ances. Allez vous cacher, vilaines ; allez vous cacher pour jamais. El vous qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, soimets et sonnettes, puissiez-Tous être à tous les diables!

Les eAractëres principaux. — Précieux et prédeusea.

Au centre grimacent et s'agitent les marquis et les précieuses ridicules, qui se font vis-à-vis, deux par deux. Mais Jodelet est un peu sacrifié à Mascarille, et Cathos à Madelon.

Le vicomte de Jodelet n'a qu'une scène; mais il n'est pas la simple doublure du marquis de Mascarille, sur qui il semble enchérir, comme Vadius sur Trissolin. Son arrivée donne le signal des grosses boufTonneries.

Notre connaissance s'est faite à l'armée ; et la première fois que nous nous vîmes, il commandait un régiment de cavalerie sur les galères de Malte...

MASCARILLE

Te souvient-il, vicomte, de cetta demi-lune que aoot emportâmes snr les ennemis au siège d'Arras ?

JODBLBT.

Que veux-tn dire, avec ta demi-lune? C'était bien une lune tout entière.

En esquissant le rôle, Molière a tiré parti même de la pâleur et de la maigreur qui rendaient si plaisant l'acteur Jodelet. C'est à une récente maladie que Mascarille attribue ce « visage pâle », dont Jodelet aime mieux faire honneur aux veilles de la cour et aux fatigues de la guerre. Jodelet, nous le savons, avait d'autres moyens comiques.

Le ton de voix est rare, aassi bien que le nez *.

Aussi le public était-il conquis, dès les furieuses embrassades qui jettent Mascarille dans les bras de Jodelet. Mascarille n'en reste pas moins, des deux, le personnage essentiel, très différent, d'ailleurs, du Mascarille trop intrigant de VÊtourdi et du Mascarille trop prudent du Dépit amouretue. « Tel qa'il

l. Corn«Ul«, la Suit* du Mtntmr,

apparaît d'abord, dit Sainte-Beuve*, Mascarille n'est guère qu'un fils naturel direct des valets de la farce italienne et de l'ancienne comédie. Mais dans les Précieuses il va devenir le Mascarille marquis, un valet moderne et qui n'est qu'à la livrée de Molière. » Il y a ici, pour ainsi dire, deux caractères superposés : le caractère réel de l'homme, le caractère du rôle qu'il joue. Mascarille, personnage réel, est un valet : on le sent trop à l'insolence avec laquelle ce parvenu d'une heure traite les petites gens dont il était l'égal, à l'affectation avec laquelle il fait sonner bien haut les noms du duc, de la duchesse et de la comtesse qui sont de ses amis, à sa poltronnerie, qu'il couvre des prétextes glorieux du matamore.

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