‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 48 sur 134 · Portrait» littirmire», L · texte numérisé non relu

Portrait» littirmire», L

COUKS DE LITTÉIIATURE

Ah ! certes, cela sera du dernier beau 1 J'en retiens un exemplaire u moins, si vous le faites imprimer.

MASCABILLR.

Je TOUS en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition ; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent... Mais à propos, il faut que je vous dise un Impnimplu que je fis hier chez une duchesse de mes amies,... carje suis diablement fort sur les impromptus... Tout ce que je fai? a l'air cavalier* eeU ne seul point le pédant... Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOB.

Vous avez appris la musique 7

MA.SCARILLB.

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien apprit.

MADICLON.

Assurément, ma chère...

MASCARILLB.

Tout ce que je fais ttie vient naturellement : c'est sans étude.

Par ce dédain profond du métier, Mascarille se dislingue des pédants des Ft'mmes savantes, bien que la scène de l'impromptu ait quelques rapports avec celle du sonnet de Trissotin, et il annonce Oronte, aussi suffisant, mais moins gai. Car, en dépit de son mauvais goù( et de ses turlupinades, Mascarille est gai, plus gai que le pâle Jodelel, qui fait effort visiblement pour s'élever à son niveau, plus gai que les précieuses, qui sourient tout au plus et minaudent. Son nom seul évoque l'idée de la verve folle et sonne à l'oreille comme un grelot joyeux... et vide.

De même que Mascarille, homme de lettres amateur, se pose en prolecleur des hommes de lettres véritables, de même les précieuses ont l'ambition de réunir autour d'elles une cour de beaux esprits. Mais on devine que Cathos a été entraînée à la préciosité par sa cousine Madelon. En général, elle joue le rôle d'écho : c'est après Madelon qu'elle s'élève contre la vulgarité choquante du mariage, et justifie les noms nouveaux qu'elles ont pris d'Aminte et de Poli-xène, moins faits que Cathos et Madelon pour blesser une « oreille délicate ». C'est à Madelon qu'elle laisse le soin d'exposer la doctrine du Tendre; lorsqu'elle se hasarde à parler d'elle-même, comme au siyet de

la musique de l'impromptu, Madelon, nous l'avons vu, la rappelle à l'ordre avec une indulgence un peu dédaigneuse. Elle ne sait guère que se pâmer d'aise comme une Bélise qui serait jeune : ((Ah ! que voilà un air qui est passionné ! Est-ce qu'on n'en meurt point? » Elle a bien attrapé çàet là quelques beaux mots qu'elle place du mieux qu'elle peut : par exemple, elle s'exprime en véritable élève de Gassendi lorsqu'elle s'écrie : '< Que ton père a la forme enfoncée dans la matière (c'est-à-dire a l'âme matérielle) ! » Mais entendez la répondre à Mascarille qui crie (( au meurtre « et tremble pour son cœur attaqué de deux côtés en même temps : <« Vous avez plus de peur que de mal, et votre cœur crie avant qu'on l'écorche. » Cela est plus trivial que précieux. Évidemment, Gathos n'est qu'une précieuse à la suite.

Dès que le brillant et bruyant Mascarille paraît, Madelon, d'autorité, l'accapare; il est heureux pour Cathos que Jodelet paraisse à son tour. Prévenue que Jodelet est (( un brave à trois poils », Cathos se permet de dire : (( Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée; » mais Madelon lui fait encore la leçon doucement : « Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure. » L'esprit, c'est le dieu à qui elle a voué son culte. Il n'en est pas de plus élevé; seulement, elle se trompe d'aulel, et c'est au bel esprit que vont ses hommages. De même, la fierté d'âme qui lui est naturelle dégénère en orgueil romanesque. De quel dédain elle accable son bonhomme de père 1 (( Mon Dieu 1 que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. » Et ailleurs : (( J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure un me jour viendra développer une naissance plus illustre. » C'est sur ce ton que Bélise se demandera si elle est vraiment du même sang que Chrysale. Mais Bélise est une folle; Madelon n'est qu'une imagination égarée. Le goût du rare, la rage de se distinguer à tout prix, ont mis à l'envers cette jeune tête*. Peut-être tout n'est-il pas perdu; peut-être vaut-elle mieux, aufond, qu'elle ne se faitjuger. Moins niaise que sa cousine, elle est aussi plus fière. Devant l'humiliation finale elle se redresse, indignée : « 0 Ciel ! quelle insolence l... Je crève de dépit... Ahl mon père, c'est une pièce

1. Observez qu'elle n'a pas de mère. ■< Aristène et sa sœur, dit Somaize, ont toutes les qualités nécessaires à deux précieuses, car, premièrement, elle* n'ont point de mère... •

sanglante qu'ils nous ont faite... Ah 1 je jure que nous en serons vengées, ou que je mourrai en la peine. » N'y a-l-il là que du « dépit », et ne peut-on espérer qu'une leçon ainsi reçue ne demeurera pas inutile ?

lY

Qu'est-ce qne la préciosité ? — Les vraies précieuses et les précieuses ridicules. — L'abbé de Pore précurseur de Hollëre.

Au fond, ces deux personnages ne nous oflFrent que deux aspects, assez peu distincts, de la même préciosité. Mais qu'estce, enfin, qu'être précieuse? « Ce titre, dit Tabbé de Pure •, se donne aux personnes du beau sexe qui ont su se tirer du prix commun des autres... C'est un mot du temps, c'est un mot à la mode, qui a cours aujourd'hui, comme autrefois celui de prude. » Gename (Ménage) et Parthénoïde (Chapelain) sont les personnages les plus illustres de l'abbé de Pure, dont le premier volume parut en 1656, pendant que Molière parcourait encore les provinces du Midi. C'est Ménage qui donne de la précieuse celte définition d'abord emphatique, puis plus précise :

La précieuse n'ert point la fille de son père ni de ta mère; elle n'a ni l'un ni l'autre : elle n'est pas non plus l'ouvrage de la nature sensible et matérielle : elle est un précis de l'esprit, un résidu de raison... Gomme la perle vient de l'Orient, ainsi la précieuse se forme dans la ruelle... L'objet principal ei qui occupe tous leurs soins, c'est la recherche des bons mots et des expressions extraordinaires ; c'est à juger des beaux discours et des beaux ouvrages, pour conserver dans l'empire des conversations un juste tempérament entre le style rampant et le pompeux. Elles se donnent charitablement la peine de censurer les mauvais vers et de corriger les passables ; de travailler les dons de l'esprit et les mettre si bien en œuvre, qu'ils puissent arrêter les sens, élever le commerce de leurs plaisirs et les rendre aussi spirituels que sensibles.

Ce roman sans intérêt, qui n'est plus pour nous qu'une curiosité littéraire, est loin d'êlre hostile aux précieuses, et Molière n'a pu s'en inspirer. C'est dans le même esprit que fut conçue sans doute la comédie qui fut tirée de ce romem et donnée sur le théâtre des Italiens. Il est probable que ce n'était qu'un canevas où se jouait librement la fantaisie des acteurs,

1. La Prétieuse <ni le mystère des ruelles; Lamy, 1656, iii-18, dédié à tell* qui •'y pense pas.

comme en beaucoup de comédies italiennes à demi improvisées, et il est certain qu'elle ne fut pas imprimée. Poiirianl un adversaire de Molière, Somaize, l'accuse formellement de plagiai. H est vrai qu'il l'accuse aussi de s'être approprié une gloire facile en achetant à la veuve de Guillot Gorju les Mémoires de son mari. Une seule différence, selon lui, sépare la pièce des Italiens et la pièce du Petit-Bourbon : c'est que, chez les Italiens, les valets déguisés agissent à l'insu de leur maître. Mais c'est précisément là toute l'action, et, pour le reste, si nous en jugeons par le roman, rien ne devait être moins semblable aux Précieuses ridicules que la comédie de l'abbé de Pure. Au reste, on l'a remarqué, ce ressort comique est déjà celui de Jodelet ou le Maître valet, comédie de Scarron, donnée en 1645. Dirat-on que Molière s'est souvenu de Scarron comme de l'abbé de Pure, comme du Cercle des femmes, de Chappuzeau, où un prétendant repoussé (mais c'est un pédant !) se venge en travestissant un mercenaire, qui devient l'idole d'un « cercle » assez semblable à celui des précieuses? C'est un médiocre mérite, après tout, que celui d'une pareille invention. Qu'est-ce que l'intrigue dans la pièce de Molière? Rien ou presque rien. Mais les peintures de caractères, la verve du dialogue, surtout Vesprit qui l'anime, tout cela n'est qu'à lui.

Retenons une seule chose d'une comparaison entre deux hommes si manifestement inégaux : c'est que de Pure et Molière les premiers ont été frappés, à trois ans d'intervalle, l'un de l'originalité surtoutf l'autre surtout des dangers de la préciosité. Comment méconnaître ces dangers, alors même qu'on s'en tient à la définition de l'auteur du roman? Faù-e toujours effort pour « se tirer du prix commun des autres », c'est s'exposer à tomber vite dans l'affectation et la bizarrerie. Il faut un jugement bien droit, une raison bien ferme, pour éviter cet écueil. Le nom de « précieuse » fut d'abord un bel éloge et ne 8'apphquait qu'aux femmes distinguées entre toutes : Segrais, Yanlaut M"» de Châtillon, la disait

Obligeante, ciTile, et turtout préeieute.

B ne tarda pas à s'appliquer aux femmes, non pas distinguées par l'éducation et par la nature (on ne l'est jamais mieux que lorsqu'on l'est à son insu), mais qui, de parti pris, se travaillaient à se distinguer des autres. « Précieuses, dit Furetière, est une épithète qu'on a donnée ci -devant à des filles de grand

le COURS DE LltTÉRATÙRÉ

mérite et de grande vertu , qui savaient bien le nnonde el la langue; mais parce que d'autres ont affecté et outré leurs manières, cela a décrié le mot, et on les a appelées fausses précièiises ou précieuses ridicules, dont Molière a fait une cOmédte, et de Pure un roman. » Nous savons, au reste, que lorsque le roman de l'abbé de Pure fut transformé en comédie, plusieurs dames se plaignirent d'y être visées, et que 1 auteur fut obligé de déclarer qu'il n'avait songé qu'aux fausses précieuses. Le titre seul de la comédie de Molière prouverait qu'il ne dédaig.iait pas, lui non plus, ces précautions prudentes; mais la distinction n'était point factice, et Scârron lui-même' croyait devoir la faire :

Mais revenons aux fâcheux et fâcheuses, Au rang de qui je mets les précieuses, Fausses, s'entend, et de qui tout le bon Est seulement un langa^i; ou jargon, Un parler gras, plusieurs solles manières, Et qui ne sont enfin que façonnières, Et ne sont pas précieuses de prix, Comme il en est deux ou trois dans Paris, Que l'on respecte autant que des princesses ; Mais elles font quantité de singesses.

Et l'on peut dire avecque vérité Que leur modi le en a beaucoup g&té.

Quels sont les divers éléments de la préciosité. La préciosité des maiiit^res.

Scarron, dans ces vers, raille deux sortes de préciosité : celle des manières, celle du langage.

C'est par l'extérieur d'abord qu'on tient à se distinguer du commun. 11 semble que le souci exagéré des choses de l'esprit doive exclure, chez les précieuses comme chez les femmes savantes, le souci des soins du corps. Au contraire, c'est une forme particulière de la préciosité que la préoccupation de la parure et de la mode. Le bon Gorgibus s'étonne que Cathos et Madelon s'enferment pour s'enduire les lèvres de pommade; « Je ne vois partout, dit-il, que blancs d'oeufs, lait virginal, ei

). Epttre chagrine ou satire sur les « Fâcheux », dédiée & M. le oiarcchii

d'Atbrel.

mille antres brimborions que je ne connais point. » Que reprochent-elles aux jeunes seigneurs qu'elles éconduisent? De n'être pas à la mode : « Venir en visite amoureuse avec une jambe tout unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en cheveux et un habit qui souffre une indigence de rubans ! Mon Dieu! quels amants sont-ce là?... J'ai remarqué encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges. » Qu'admirent-elles chez Mascarille? C'est que sa petite oie (les rubans qui garnissent son habit) viennent tout droit de chez Perdrigeon, le mercier à la mode ; c'est que les canons qui garnissent le haut de sa jambe « ont tout à fait bon air », qu'on n'a jamais poussé si loin « l'élégance de l'ajustement », que l'odeur de ses gants est « tout à fait de qualité », que ses plumes sont ce qu'il y a de plus beau et de plus cher.

La sympathie entre le précieux et la précieuse s'établit ainsi à première vue, avant même qu'ils se connaissent. « Je vous assure, dit Madelon, que nous sympathisons, vous et moi. J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte ; et, jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien soutîrir qui ne soit de la bonne faiseuse. » Oui, ils sont faits pour se comprendre. A l'arrivée de Mascarille, le premier cri de Madelon a été : (( Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre réputation. » Quant à Mascarille, il « se peigne et ajuste ses canons » avec complaisance, pendant que les précieuses dévorent des yeux cet échantillon inespéré du beau monde.

Il serait curieux d'étudier de près quelle a élé l'influence des précieuses sur les révolutions de la mode au xvn° siècle. On ne saurait le faire ici, où l'on se borne à noter au passage qu'elles ne séparaient point la parure du corps de la culture de l'esprit. Dans son Royaume de coquetterie (16o4), l'abbé d'Aubignac (encore un précurseur inattendu de Molière !) nous montre, au fond de ce sanctuaire des salons d'alors qui s'appelle une alcôve, sur un lit de parade « une dame exposée aux yeux du public, quelquefois belle et toujours parée ». Les plus renommées réglaient l'empire de la mode, la créaient même, loin de la subir : chez M"^ de Scudéry, on habillait avec soin des poupées modèles, qui faisaient ensuite le tour de la province, et souvent passaient la frontière pour renseigner l'élranger sur l'état de la mode en France. Cela dégénérait parfois en puérilité,,el l'on nous assure que, dans tel salon, on agita sérieuse-

ment la question de savoir si le bas de soie est mieux mis quand on le tire droit que quand il est plissé sur le gras de la jambe. C'est Furelière encore qui I atlirme, plus d'une précieuse aimait mieux « qu'un homme apportât dix sottises en conversation que la moindre irrégularité dans son ajustement ». Chaque réception (le «jour » hebdomadaire de réception date de cette époque) était donc une solennité en vue de laquelle on faisait la toilette de son habit et de son esprit. C'était un excès, sans doute ; mais l'excès contraire, celui du débraillé. vaut-il mieux? En tout cas, le ridicule de cette préciosité tout extérieure est anodin et peut à peine éveiller un sourire.

La préciosité da langage. — Dans quelle mesure l'influence des précieuses a>t-elle été utile ou nuisible à la langue française?

Plus grave est la préciosité dans le langage, car elle peut altérer ce que Rivarol appelle la « probité » de la langue française. Molière le sentit, et se prononça sans hésiter contre une pruderie grammaticale qui risquait d'afladir et d'énerver la forte langue du xvi" siècle, léguée au xvii* siècle commençant, et déjà un peu appauvrie par la rélorme de Malherbe. « Comme il peqsait toujours en écrivant, dit un de ses éditeurs, M. Louandre, il voulait que la phrase fût toujours aussi l'expression exacte de la pensée On peut donc considérer les Précieuses comme un excellent cours de grammaire. » Qu'on ne s'y trompe pas, en effet, ce sont bien deux langues différentes qui sont en présence, et les épigrammes contre Vaugelas, dans les Femmes savantes, ne feront que continuer, dans un esprit un peu différent, les attaques dirigées ici contre les précieuses. Somaize, qui ne leur est point systématiquement hostile, dépose contre elles :

Elles font une guerre continuelle contre le vieux langage, l'aneien «trie, les mots barbares, les esprits pédants et les modes passées... Leur lang^^age est nouveau, et elles ont condamné toutes les phrases anciennes. Il n'en est point qui se soient pu garantir de leur censure; il n'y a eu que le seul Vous m'entendez bien et le Et ctrlera. à qui elles n'aient rien trouvé à redire... Elle» sont fortement persuadées qu'une pensée ne vaut rien lorsqu'elle est euleadue de tout le monde, et c'est une de leurs maximes de dire qu'il faut nécessai-

reraent qn'une précieuse parle aatrement que le peuple, aSn que ses pensées ne soient entendaes que de ceux qui ont des clartés au-dessus do vulgaire.

Longtemps après Somaize, la Bruyère, le plus moderne pourtant des écrivains du xvii* siècle, s'égayait aux dépens des Acis qui disent les choses les plus simples d'une manière inintelligible, et, dans le chapitre de la Société et de la Conversation, recommençait la guerre, de Molière et de Boileau contre la préciosité toujours vivante :

L'on voit des gens qui, dans les convenationa on dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche. Ils ne suivent, en parlant, ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient enân leur idiome naturel ; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite.

Après Molière et la Bruyère, il est au moins superflu de définir ce genre de préciosité et d'en marquer les périls. Le texte des Précieuses ridicules est fécond en exemples plus éloquents que les démonstrations. Ce qui caractérise ce langage raffiné, c'est le dédain de l'expression simple et du mot propre. « Ah! mon père, s'écrie Madelon, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. » Pour n'être pas « bourgeois », on torturait le sens des mots, détournés de leur acception directe; on se plaisait aux périphrases qui disent en six mots ce qui serait mieux dit en un seul ; on substituait les termes abstraits aux expressions concrètes; on aboutissait à n'être compris que d'un petit nombre d'initiés, parfois à se comprendre à peine soi-même. Empruntons au dictionnaire de Somaize quelques locutions choisies :

— Almanach : la mémoire de l'avenir.

— Balai : l'instrument de la propreté.

— Chandelle : le supplément du soleil. — Laquais, mouchez la chandelle Inutile, ôtez le superflu de cet ardent.

— Chapeau : l'affronteur des temps.

— Cheminée : l'empire de Vulcain.

— Démêler les cheveux : délabyrinther les cheveux.

— Dents : l'ameublement de bouche.

— Diner. Nous allons diner : nous allons prendre les nécessités méridio» Dates; nous allons donner à la nature son Iribut accoutumé.

— Eau : l'élément liquide. — Un verre d'eau : un bain intérieur.

— Écho : rinvIslblR Bolltaire, on le consolateur des amanti, on Tentreflen de ceux qui n'en ont point.

— Fenêtre : la porte du jour.

— Feu. Soufflez ce feu : excitez cet élément combastlble.

— Joues : les trônes de la pudeur.

— Lit : l'empire de Morphée.

— Lune : le flambeau du silence ou de la nuit.

— Miroir : le conseiller des grâces, ou le peintre de {a 4£rnière fidélité, le •inge de la nature, le caméléon.

— Papier : l'interprète muet des cœurs, ou l'effronté qui ne rougit point.

— Perruque : la jeunesse des vieillards,

— Pieds : les chers souffrants.

— Pont-Neuf : les Alpes de Paris, ou le pont des bandits françali.

— Soufflet : la petite maison d'Kole.

— Violons : l'âme des pieds.

Les précieuses ont pourtant trouvé de notre temps des avocats chaleureux, ce qui prouve peut-être que la préciosité a survécu à Molière, peut-élre aussi que son intluence n'a pas toujours été nuisible. On a dit que la langue française, plus forte alors que souple et nuancée, avait besoin d'être affinée; qu'un peu gauloise et çà et là brutale, elle n'a rien perdu à devenir plus discrète, et, pour ainsi dire, plus féminine; que le mot propre n'est pas le seul, et souvent n'est pas le plus sûr moyen d'exprimer une pensée dans toute son énergie ou toute sa grâce; qu'enlîn, au prix de toutes sortes d'excès (mais l'excès n'esl-il pas inséparable de toute réaction, même justifiée?) les précieuses ont rendu service, en somme, au génie français, en l'empêchant de devenir exclusivement logique et raisonnable. Et l'on ajoute que leur tentative, en dépit de Molière, n'a pas tout ù fait échoué, car ces emplois nouveaux de certains termes, ces tours hardis, ces pluriels de noms abstraits, ces alliances de mots imprévues et pittoresques, ces adjectifs transformés en substantifs (le fin, le doux, le fort, le sublime, etc.), ces métaphores toujours cherchées, parfois trouvées, qui illuminent les phrases, tout cela est devenu nôtre. Qui songe à s'étonner aujourd'hui de ces locutions que Soniaize note comme « précieuses «?

— Concevoir mal les choses : avoir l'intelligence épaisse.

— Être estimi^ : faire figure dans le monde.

— S'expliquer sans hésiter : s'expliquer sans incertitude*.

— Être mélancolique : avoir l'âme sombre.

— On n'obtient rien de vous : vous êtes d'une vertu sévère.

— Ces personnes-là n'ont point un air qui plait : ces personnes-là n'ont point cet air qui donne bonne opinion des gens.

— Je trouve que cette pensée est belle : selon moi, cette pensée e?t belle. (Quelques-uns tiennent que ce mot n'est que demi-précieui.)

— Rire : perdre son sérieux.

— Je suis surprise de cela : Je suis b1 surprise de cela qtie le» bras m'en lombent.

— Il est de belle taille ; il a la taille tout à fait élégante.

— Termes vulgaires et grossiers : termes de corps de garde.

— Vous avez la tête tout à fait belle : tous avez les cheveux tout à tâiïi bieû plantés.

— Cette femme est chaste : cette femme est une vraie Pénélope.

— Cet homme est un efféminé : cet homme est un vrai Sardanapale.

— Vous êtes un véritable ami : vous êtes un Pylade.

— Elle aime la compagnie : elle est d'une humeur communicalive.

— Je sais bien ce que je veux dire, mais je ne puis m'expliquer comme [e voudrais : je sais bien ce que je veux dire, mais le mot me manque.

— Expliquer ses pensées avec énergie : revêtir ses pensées d'expressions nobles et vigoureuses.

— Cette personne n'est pas si généreuse qu'elle paraît : cette personne n'a que le masque de la générosité.

— Cet ameublement est bien imaginé : cet ameublement est bien entendu.

— Être mélancolique : avoir le iront char;:é d'un sombre nuage.

— Décrire les mouvements d'un cœur ; faire l'anatomie d'un cœur.

— Cet homme ne parle point en conversation : cet homme laisse mourir la conversation.

— La poésie de cet homme est bien nette : la poésie de cet homme est bien châtiée.

— Mes compliments sont sincères : mes compliments ne travestissent poiiit mes pensées.

— Un sourire forcé : un sourire amer.

— Votre vertu vous empêche de vous ébrankr à la vue des troubles : Vous •voyez les troubles du haut de votre vertu.

Qu'on le remarque : la plupart de ces expressions sont àes expressions figurées. C'est précisément parce qu'elles enrichissent la langue de figures nouvelles qu'elles ont fini par s'imposer; mais c'est parce que ces figures semblaient trop audacieuses qu'on les a tenues longtemps pour suspectes. Bien d'autres locutions passent inaperçues aujourd'hui, qui ont été condamnées d'abord, par exemple : pousser les gens à bout, s'embarquer dans une mauvaise affaire, dépenser une heure, faire figure dans le monde, être brouillé avec le bon sens, se connaîlre en gens, savoir prendre ses mesures, n'entrer danis aucun détail, jouer à coup sûr... Toujours les figures! C'est donc par la fécondité et l'ingéniosité de l'imagination que Se distinguaient les précieuses. Mais elles ne dédaignaient pas dé descendre aux détails de la grammaire, et elles avaient trace le plan d'une réforme de l'orthographe, assez semblable à celle que nos réformateurs modernes ont soulevée : suppression des lettres doubles superflues, Simplification de l'écriture, réglée par la prononciation. Est-ce une raison pour réhabiliter les

précieuses -ontre Molière, comme Rœderer l'a essayé'? Non A prendre les choses dans l'ensemble, c'est Molière qui a raison. Étant Molière, il ne pouvait penser que comme il a pensé, parler que comme il a parlé. Libre à nous de reconnaître certains services de détail que les précieuses ont pu rendre à notre langue. Mais il n'avait pas, lui, à faire la part du bien et du mal, en critique impartial. Il avait à donner la forme dramatique à un travers d'esprit dont il devait voir et faire voir uniquement le ridicule et le danger. Il l'a fait, et bien fait. La postérité n'en croit que lui, et la langue de Molière, en dépit des précieuses, est restée la langue française définitive.

La préciosité do goût et de l'espiit. — L.es alcovlstes. Les introductears de raelles.

La préciosité des manières, laçpréciosité du langage, guérissables après tout, seraient peu 'de chose, si elles n'avaient pour fondement trop solide la préciosité du goût. Ici encore assurément il y aurait à faire la part du bien et du mal, car il n'est pas entièrement blâmable dans son principe, l'orgueil intellectuel qui fait dédaigner à Madelon tout ce qui est « marchand », et qui, réunissant les personnages les plus divers dans le même culte, rapprochant les conditions, faisait à certains moments d'un Voiture l'égal d'un Condé. « Il n'y a point de roturiers dans leur empire, dit Somaize, les sciences et la galanterie n'ayant rien que d'illustre et de noble. » Le même historien des précieuses signale un autre avantage de leur influence, lorsqu'il écrit : « Les dames forment des hommes. » Sans doute, cela est vrai surtout des « dames » de bon goût et de bon ton; mais la distinction n'est pas aisée à faire. 11 fallait frapper les précieuses, mais, en les frappant, on affaiblit d'une manière générale l'influence des femmes dans la société. Vingt ans après, le chevalier de Méré regrettait que cette influence se fît moins sentir : «i Je leur trouve, disait-iP, une délicatesse d'esprit qui n'est pas si commune aux hommes... Aussi n'est- on jamais tout à fait honnête

1. Dans ses Mémoires pour êenir à l'histoire de la lociité polie en Frmnee S. Première ConvtrêatUm OMe U wuaréchal de Clérambatdt.

homme ou du moins galant homme sans que les dames ne s'en soient mêlées. » Seulement, au temps de Molière elles s'en mêlaient trop, et ce qu'elles formaient, ce n'était pas le vrai honnête homme, celui qui ne se pique de rien, c'était l'homme faussement galant, le précieux.

Plus, en effet, l'influence de la femme est dominante, plus elle est dangereuse, lorsque la femme est mal inspirée. Ces « ruelles », ces « réduits », ces « alcôves » dont on nous entretient, ce sont autant de « sanctuaires » où la préciosité a ses autels, ses prêtres, ses adorateurs. Ce sont, si on le préfère, autant de sociétés d'admiration mutuelle, où les unes « donnent le prix aux choses et mettent les ouvrages en réputation », où les autres se travaillent « pour acquérir la gloire dont les précieuses sont maîtresses ». Somaize, que nous citons encore ici malgré la médiocrité de son style, parce qu'il est un témoin contemporain, d'autant moins suspect qu'il a la haine de Molière, après avoir dit que les précieuses « sont seulement celles qui se mêlent d'écrire uu de corriger ce que les autres écrivent, celles qui font leur principal de la lecture des romans », ajoute <( qu'il faut encore qu'elles soient connues de ces messieurs que l'on appelle auteurs », qui étendent leur empire et conservent leur réputation, attendant d'elles la pareille, comme par un traité réciproque. Sans doute, chaque précieuse a sa manière d'être personnelle; mais entre toutes il y a certains traits communs, « qui sont de voir beaucoup de monde, et surtout des gens de lettres; l'autre, de parler de toutes choses, et le troisième de mettre au monde quelque auteur, ce que chacune d'elles affecte en particulier, faisant gloire de donner de la réputation à ceux qui s'attachent à leur montrer ce qu'ils font de nouveau ». Parmi les lois essentielles qui régissent la société des précieuses, il note « la nécessité d'avoir un alcoviste particulier, ou du moins d'en recevoir plusieurs, et celle de tenir ruelle, ce qui peut passer pour la principale : car, pour être précieuse, il faut tenir assemblée chez soi ou aller chez celles qui en tiennent. C'est encore une loi assez reçue parmi elles de lire toutes les nouveautés. »

Ce n'était pas une sinécure d'être « alcoviste » d'une précieuse. Il ne fallait pas seulement être au courant de tout ce qui se faisait de nouveau, le lui apprendre au plus tôt, pour qu'elle parût informée des premières, le discuter et le juger devant elle ; il fallait aussi payer de sa personne, être écrivain soi-même après avoir été critique. Je ne parle point de

18 COURS bE LITTÉRATURE

ces hommes d'esprit pauvres à qui telle précieuse (ionne un dîner par semaine et un habit par an, lui achetant, pour ainsi dire, sa pensée et son travail. Mais les alcovistes ordinaires se croiraient déshonorés s'ils n'apportaient pas à leur Madelon ou à leur Calhos leur tribut de sonnets, de chansons, d'épigrammes, de hiadrigaux, d'impromptus, car, poètes amateurs pour la plupart, ils se rabattaient sur les petits genres, sUr ceux qui demandent, non pas une inspiration de longue haleine, mais une certaine aisance mondaine, un certain eèprit d'à-propos, sur ceux aussi qui sont les moins naturels; et c'est au nom de la nature que Molière les condamnera. Mais la nature et les précieuses s'accordent mal : « J'aimerais mieux, dit Madelon, avoir fait ce oh! oh! qu'un poème épique». Ce n'était pas assez, et l'on avait souvent h dépenser autre chose que son esprit. Un alcoviste qui se respecte offre à la souveraine de la ruelle qu'il fiéquente des divertissements souvent assez coûteux. Mascarille propose à Madelon de la mener à la comédie, puis à la campagne, en lui donnant, comme on disait alors, un « cadeau » de musique et de danse.

MASCAKILLB.

Vicomte, as-tu là ton carrosse ?

JODELBT.

Pourquoi?

MASCARILLE

Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et leur donneriama un cadeau.

Page 1