MADELON
Nous ne ■aariou sortir aujourd'imi.
MASCAHILLB.
Ayons donc les violons pour danser.
Quelques-uns se contentaient des marionnettes, qui coûtaient moins cher. Si raffiné que fût le goût des précieuses, elles ne dédaignaient pas ces promenades, ces bals, ces spectacles. Mais ce n'étaient que des délassements bien mérités après les tours de force du bel esprit.
On voit qu'être précieux et plaire à une précieuse, c'était tout un art, et un art assez compliqué. Aussi cet art était-il enseigné. 11 y avait dos professeurs de belles manières et de bel esprit, par exemple labbé du Buisson et l'abbé de Bélesbat, dont Somaize, qui l'appelle Brundesius, nous dit : « 11 est le
grand introducteur des ruelles : car c'est chez lui que les jeunes gens de maison vont s'instruire des qualités nécessaires à un homme qui veut hanter les ruelles, et qu'après le noviciat qu'ils font dans sa maison ils sont conduits par cette illustre personne dans toutes les belles assemblées, où il est fort considéré et où il a une libre entrée. » De même, Cléoxène (Valentin Conrart) « instruit ceux qui veulent entrer dans les ruelles », et Furetière appelle sa maison « un séminaire d'honnêtes gens, qui, après y avoir fait leur noviciat pendant quelque temps, sont dignes d'entrer au palais de Roselinde (à Ihôtel de Rambouillet) ».
L'initiative terminée, si les débuts dans le monde étaient heureux, on était promu à la dignité d'alcoviste, on siégeait dans une académie de beaux-esprits semblable à celle que Mascarille offre à Madelon d'établir chez elle. Madelon est impatiente d'y présider :
Il faut avoir la connaissance de ton» ces messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers... C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies; et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.
Le but suprême est donc d'acquérir de la réputation ; le moyen, de se tenir exactement au courant de 1' « actualité », comme on dirait aujourd'hui, et de la mode. Ainsi, tout est superficiel et frivole dans cette religion plus apparente que réelle des choses intelligentes. Tout est vite gâté par l'esprit de coterie. Nulle part l'amour désintéressé de l'art. Si Mascarille s'engage à faire valoir une pièce, s'il crie : « Voilà qui est beau! » devant que les chandelles soient allumées, c'est que l'auteur est venu l'en prier : « C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles et leur donner de la réputation; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire!» Il l'osait assez souvent; le marquis de la Critique en sait quelque chose, et aussi le marquis des Fâcheux, à qui Corneille « vient lire tout ce qu'il fait ». Tous s'inquiétaient fort peu de la pièce
en elle-même; le succès ou l'échec de l'auteur ami ou étranger était pour eux une question d'amour-propre, non de goût.
La mode des portrait».
Parmi les genres qui furent alors à la mode, l'un a eu une destinée singulière : c'est le genre des portraits, que la Bruyère illustra plus tard. Rappelons-nous ce que dit Mascarille, l'alcoviste de Madelon :
MASCARILLE
Il est vrai qu'il est hontenx de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine ; je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux ; cl vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammeset plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portrait».
Je vous avoue que je sais furieusement pour les portraits ; je ne Tois rien de si galant que cela.
MASCARILLB.
Les portraits sont difficiles et demandent un esprit profond : vous en verrei de ma manière qui ne vous déplairont pas.
Ce genre de portraits montre bien ce qu'il y a de factice dans ces exercices où le bel esprit se donne carrière, plus que l'esprit véritable. Comme le dit M. Cousin, ce lui toute une littérature. 11 y avait des poi traits de trois sortes : ceux de personnages imaginaires, bien que beaucoup de leurs traits fussent empruntés à la réalité : ils sont nombreu.x dans les romans de M"" de Scudéry; — ceux de personnages réels, peints sous leur vrai nom : on en fit beaucoup dans l'entourage de la Grande Mademoiselle, et, l'année m^'ine des Précieuses, Segrais, son secrétaire, en faisait paraître un recueil; entre autres portraits de ce genre, on a celui de M™" de Sévigné par son amie M"» de la Fayette, ceux de Ketz par la Rochefoucauld, et de la Rochefoucauld par Retz; et l'on aura plus tard les admirables portraits que Saint-Simon tracera de ses contemporains ; — ceux enfin que les auteurs esauissent d'eux-mêmes: la Rochefou-
cauld, Fléchier, bien d'autres s'y essayèrent à l'impartialité. Il est superflu de dire que la part de la critique y est sensiblement restreinte : à peine s'y accorde-t-on quelques légers défauts, alors qu'on met en relief les qualités aimables. On garde pour les autres sa sévérité, mais on croit de bon goût de ne pas trop s'épargner. Parfois on dépasse les bornes de la franchise, sous prétexte d'être sincère. M"^ de la Grenouillère se peint ainsi : M Mon corps est un assemblage du beau et du laid, de l'agréable et du dégoûtant, et qui peut plaire assurément, pourvu que l'on n'ait point le goût ni trop scrupuleux ni trop délicat. » Ses yeux « ressemblent à des yeux de lapin blanc »; son nez est « fort pointu, avec une butte considérable au milieu... » Les autres détails sont moins flatteurs encore, et quelques-uns ne sauraient être cités.
On pense bien que ces excès étaient rares : Madelon ne se serait pas assurément présentée à nous sous ces traits équivoques. Grande était la part de la complaisance mondaine et de la convention. C'est pour cela que la mode des portraits fit rage pendant quelques années'; c'est pour cela aussi que ce genre littéraire, né de la mode, périt avec elle et par elle. En ^6o9 même, dans sa Description de Vile de Portraiture, Sorel montre «< une quantité de personnes des deux sexes qui n'étaient plus occupées qu'à faire des portraits par écrit les unes des autres ». Mais, un an avant, Tallemant constate que les portraits commencent à ennuyer furieusement les gens. La mode pourtant ne changea que peu à peu, puisque la Célimène du Misanthrope (1666) excelle à peindre les personnes, et qu'on lui en fait un mérite. Mais quel chemin parcouru de Mascarille à Célimène, de M"« de Scudéry à la Bruyère !
1. « Dioclée (M"" Deshonlières) a fait des portraits en yen, k quoi elle réussit fort bien. — Féliciane (M"' de la Fayette) écrit bien en prose, comme il est aisé de le Toir par le portrait qu'elle a fait de Sophronie (M"" de Sévigné), dont elle est intime amie. — Félixane (M°" du Fresnoy) est une précieuse de qualité qui est célèbre par la quantité de portraits que l'on voit de sa façon. — Grémione (M°"» de la Grenouillère) écrit bien en prose, et l'on peut bien le connaître par son portrait qu'elle a fait. — Mélanire (M"" de Monbas) fait fort bien des vers, et l'on pourra voir dans le portrait de Léonce ^M. de Lignieres). que cette femme a fait, et dans celui que Léonce a fait pour elle, qu'ils se voient ordinairement. — Palliante (M. Perrin) est le grand peintre des précieuses : c'est un galant homme, qui voit grand nombre de femmes, et qui a fait quantité de leurs portraits tandis qu'ils étaient à la mode. — Thessalonice (iM°" de la Trémouille) a fait elle-même son portrait. » (Somaize, Dictionnaire des Précieuses.) — Linieres fît aussi le sien, aTe« teux 4« H^'^ D«shoulières ot de Monbel, qui écrivirent le tien à leur t«ar.
La préciosité morale ou la pruderie*
11 est une dernière préciosité qui devait sembler, plus que toutes les autres, ridicule et dangereuse à Molière. Son théâtre n'est qu'une apologie dramatique des sentiments naturels, des inclinations spontanées, de l'amour entre jeunes gens qui se recherchent et s'épousent. Que devait-il donc penser du système (c'en était un) qui développait outre mesure la galanterie quintessenciée, et reculait d'autant le mariage, en affadissant l'amour vrai? des prudes pour qui se marier s'appelait « brutaliser »? Ici, en elTel, la préciosité se confondait avec la prudefie, et Molière, qui poursuivit de ses traits les prudes aussi bien que les précieuses, pouvait ici les réunir. Quelques mois, quelques semaines après les Précieuses 7'idicules, dans une mascarade intitulée la Déroute des précieuses, l'Hymen se réjouissait îiinsi de la défaite infligée à ses ennemies :
Je m'en vais désormais rétablir mon empire : Les belles qui m'en voulaient tant Et qui prétendaient me détruire, Sont à présent en fuite...
Saint-jlvremond n'avait pas attendu cette date pour railler le « corps des précieuses » de cette délicatesse morale qui dégénérait en manie. « Us ont tiré, disait-il, une passion toute sensible du cœur à l'esprit et converti des mouvements en idées. » C'est que Saint-Évremond, épicurien, était, comme Molière, l'ennemi de tout ce qui contrarie ou altère la nature. Qui ne connaît la tirade célèbre de Madelon sur les « autres aventures » qui doivent précéder le mariage, depuis la première rencontre, d'où naît « fatalement « la sympathie, jusqu'à la déclaration, faite « dans une allée de quelque jardin >s et suivie de brouilles, de réconciliations, de persécutions, d'enlèvements? Que de préparations savantes, que de péripéties dramatiques! Et c'est un drame aussi, ou un roman, qu'une passion ainsi conduite. Les livalités, les persécutions, les jalousies, « les enlèvements et ce qui s'ensuit », voilà une tragi-comédie toute faite. Il y a même des tragédies qui, en ce sens et dans quelque mesure, sont « précieuses ». Il y a de la précieuse, non pas, il est vrai,
LES PRÉCIEUSES RIDICULES 2â
de là précieuse ridicule, dans plus d'une héroïne cornélienne, et ce n'est pas tout à fait à tort que les héroïnes moins tragiques de son ami de Pure et de Somaize revendiquent le grand Corneille pour un des leurs.
Mais c'est surtout des romans qu'était née la pruderie précieuse. Molière le marque assez nettement en faisant dire à Madelon : « La belle chose que ce serait, si d'abord Cyrus épousait Mandaue, et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie ! « Ce sont là des héros du Gi^and Cyrus et de la ^[(^lie. Et qu'estce que ce code de la galanterie, dont Madelon indique doctement les obligations essentielles, sinon un souvenir, rendu dramatique, du pays de tendre et de sa carte fameuse? Laisseznous, dit encore Madelon à son père, faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion. » C'est donc bien un roman qu'elles veulent, non pas écrire, mais vivre, pour ainsi dire. Aussi sont-ce surtout les romans que Gorgibus enverra, dans sa fureur, à tous les diables.
Molière a-t-il exagéré cette influence pernicieuse des roinans' et généralisé un ridicule individuel? Ici encore, on peut contrôler Molière par Somaize :
Barcidiane (M'io de Beaulieu) est si fort persuadée qu'une fille d'espHt et bien faite comme elle ne doit point se marier qu'elle n'ait trouvé un amant aussi parfait que celui-là (Aronce, héros de la Clélie), qu'elle a même déjà refusé plus de quatre amants dans cette pensée.. . Iris (M™*^ Melson) a semblé, jusqu'au jour de son hymen, n'avoir nul penchant pour le nœud conjugaL.. Lucellie (M'ie la Flotte) est une fille âgée de trente-deux ans, qui est dans le dessein de ne se marier jamais... Lucippe (M'ie Langeois), raille la valeur de ces héros dont les romans font les portraits ; elle se moque de leur constance, se rit de leurs respects, se raille de leur mélancolie, et ne trouve de juste dans leur procédé que leurs sentiments, leur politesse et l'agrément de leurs conversations.
Celle-ci fait exception, et méritait de n'être pas précieuse. Le mal s'était donc étendu au loin; et s'il ne fit pas plus de ravages, c'est que la force des choses acheminait doucement au mariage les précieuses les plus récalcitrantes : l'âge venant, elles craignaient le sort de la fille « un peu trop fière >> des fables, et daignaient « brutaliser », mais restaient prudes, car
I. Sur cette inlluence, consultez Bary, l'Esprit de cour, 1665 et 1081 ; il y a une suile de 1673. On apprend les romans par cœur : récits et conversations, portraits et billets, tout cela s'y trouvait, et tout cela peut être utile dans la vie de société. Voyez aussi le Dialogue dus héros de roman, de Boileau. Dès 1622 et 1627, dans son Histoire comique dr Francion et son Berger extravagant, Sorel M moquait des romans interminables.
on se corrige plus facilement de la préciosité que de la pruderie, surtout quand la pruderie est doublée de préciosité.
Mais les romans ne sont pas seuls responsables du développement de la préciosité morale. Une sorte de nécessité mondaine a fait des précieuses des prudes. Pourquoi une précieuse ouvre-t-elle son salon aux beaux esprits? Pour trôner au milieu d'eux en souveraine qui n'a point de préférés, parce qu'elle ne songe qu'à elle-même, et qui les retient tous parce qu'elle les ménage tous. Célimène n'est ni une précieuse ridicule ni encore moins une prude : malgré tout son esprit et toute sa jeune beauté, il faut qu'elle adopte et suive cette politique à l'égard de ses adorateurs : si Alcesle, ouvertement et d'emblée, était préféré à ses rivaux, le salon de Célimène serait bientôt déserlé. D'autre part, pourquoi les alcovistes s'empressent-ils autour d'une précieuse en renom ? C'est pour faire admirer leur esprit après avoir admiré le sien, et pour recevoir d'elle des louanges impartialement distribuées. Pour traiter, par exemple, ces « questions galantes » dont parle Madelon, et dont les précieuses des Filchmix, on l'a vu, soumettent à Éraste un échanlillon, il faut une émulation de verve que glacerait même le soupçon d'un choix fait à l'avance parmi les rivaux. Pour régner par l'esprit, la précieuse était donc réduite à laisser parler son cœur le plus tard possible, ou à garder ses sentiments secrets et à faire expier par une longue attente et des épreuves raultinles l'honneur de son choix à celui qu'elle avait enfin choisi.
Comment naquit la fau*»se préciosité. — !II™« de Rambouillet et la préciosité vraie. — HUe de Rambouillet et la préciosité raffinée*
Dans sa préface, Molière dit, en parlanC de sa pièce et en l'excusant de la publier à la hâte :
J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire tionnéte et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés ; que ces vicieuses Imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie, el que, par la même raison que les véritables savants et les vrais bravei ne te sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie
H do Capitan, non plus que les Juges, les princes et les rois de voir Trivelin, •>u quelque antre, sur le théâtre, faire ridiculement le jnge, le prince ou le roi, aussi les véritables précieuses auraient tort de se piqaer lorsqu'on joua !es ridicules qui les imitent mal.
U y avait donc de « véritables précieuses », dont Molière, par prudence, mais sans doute aussi par esprit de justice , tenait à distinguer « les ridicules ». Quelles étaient ces précieuses véritables, et comment leur préciosité a-t-elle dégénéré, au point de devenir celle des Madelon et des Cathos?
Un nom se présente tout d'abord, celui de l'hôtel de Rambouillet, dont la période de floraison s'étend de 1625 à 1645 environ. Ces dates, a-t-on dit, suffiraient à prouver que Molière n'a pas songé à la marquise de Rambouillet, car en 1659 elle avait quatre-vingts ans; et si elle ne mourut qu'en 1665, elle a passé dans la retraite toute la dernière période de sa vie. Soit, mais rien ne prouve qu'elle n'ait pas eu des continuatrices indiscrètes de son œuvre, dans son cercle intime, dans sa famille même. Mais, ajoute Rœderer, elle alla elle-même applaudir les Précieuses ridicules! D'a.h or d, rien n'est moins certain; il est probable, au contraire, que si, comme le veut la tradition, « l'hôtel de Rambouillet » assistait à la première représentation, la vieille marquise était restée chez elle. Mais elle n'avait rien d'une précieuse! Ceci mérite plus déconsidération. Elle aimait les romans sans être romanesque à l'excès. Très délicate, elle ne pouvait souffrir la vulgarité dans les choses ni dans les paroles, et elle contribua beaucoup à rendre la galanterie plus fine, la vie de société plus élégante et plus aimable; mais il ne paraît pas qu'elle ait versé dans la préciosité fausse ni dans la pruderie. Il est vrai que son goût passionné pour les littératures italienne et espagnole suppose un esprit plus épris du grand et du fin que du simple, et que certains billets d'elle ont quelque apprêt. Mais ce sont défauts véniels contre lesquels Molière n'aurait pas armé son ironie.
C'est de ce temps brillant et trop court que Saint-Simon a pu écrire : w L'hôtel de Rambouillet était, dans Paris, une espèce d'Académie de beaux esprits, de galanterie, de vertu et de science, car toutes ces choses-là s'accommodaient alors merveilleusement ensemble. » Certes ce ne sont pas des précieuses ridicules que M™"' de Sévigné, de la Fayette, de Maintenon, qui figurent dans le Dictionnaire de Somaize sous les noms de Sophronie, de Féliciane et de Stratonice. De M™« de Sévigné même on nous dit — cela dix ans avant ses premières lettres —
qu'elle charme u tous ceux qui Tentendent ou cpai lisent ce qu'elle a écrit », et que beaucoup de « savants » aiment h consulter son juf,'ement toujours sftr. Prenons-y garde pourtant : même dans les lettres de M»" de Sévigné, un coin de préciosité persiste. On peut donc dire que c'étaient là de vraies précieuses, mais qu'en cette préciosité môme, si exquise, la fausse préciosité était en germe.
Ce germe pnt et dut se développer à l'hôtel de Rambouillet même. Les aflirmations tranchantes et les éloquentes indignations de M. Cousin n'ont point la valeur d'une preuve : << Il es.' aujourd'liui bien démontré, depuis l'ouvrage de Rœderer, s'écrie-t-iP, que Molière, ni dans la cliarge des Précieuses ridicules ni dans la hayte comédie des Femmes sauanfes, n'a jamais songé à attaquer l'hùlel de Rambouillet... Nous rougirions d'avoir besoin de prouver que, dans les Précieuses ridicuh>, Molière n'avait pas songea mettre en scène M""' de Rambouillel, ses deux nobles jilles, leurs amis et leurs amies. » Parmi ces amies on comptait, non seulement la duchesse de Longueville, dont M. Cousin s'est fait le panégyriste enthousiaste, mais encore M""» de Sablé, dont il a été aussi l'historien pieux, et qui avait, elle, beaucoup d'une fausse précieuse. Mais, si l'on veut à toute force qu'aucun trait de Molière n'ait atteint l'hôtel de Rambouillet, pris dans son ensemble, il faudra expliquer pourquoi, longtemps après lui, ce même hôtel a été l'objet des épigrammes de la Bruyère ■ :
L'on a vu, il n'v a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes, liées ensemble pa'r la conversation et par un commerce d'esprit. Us laissaient au vulgaire l'art do parler d'une manière intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore plus obscure, sur laquelle on "enchérissait par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applaudissements : par tout ce qu'ils appelaient délicatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils étaient enfin parvenus à n'être plus çntendus et à ne s'entendre pas eux-mêmes. Il ne fallait, pour fou! nir à ces entretiens, ni bon sens, ni jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité ; il fallait de l'esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux et oii l'imagination a trop de part.
La Bruyère ne se serait pas ainsi attaqué aux salons de second ordre qui succédèrent à l'hôtel de Rambouillet ; peutêtre seulement les englobe-t-il tous dans la même condamnation. Appliqué à la période la plus florissante du célèbre hôtel, ce passage serait injuste ; il est un peu forcé encore,
1. La Société française au dix-septième siècle, t. II. Cf. p. 287 à Î9«. î. D* la Société et'de l* Conversation.
LES PRECIEUSES RIDICULES 2l
appliqué à la seconde période, celle que personnifie la fille de M""' de Rambouillet, Julie d'Angennes, devenue plus tard M™« de Montâusier. Fléchier, qui prononça son Oraison funèbre, nous la montre douée de toutes les qualités de l'esprit et du cœur, au milieu d'une cour « choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans afTectation. » Mais Fléchier lui-même est un précieux, assez mal fait pour comprendre ce qu'est la politesse « sans affectation. » Tout ce que nous savons de Julie d'Angennes nous laisse deviner qu'elle avait outré les défauts légers de sa mère. Elle semble avoir surtout exagéré la préciosité morale ou pruderie : le stage de treize ans qu'elle fit subira Montâusier avant de l'épouser en est une preuve suffisante. Elle avait près d'elle une sœur, Angélique-Clarice, qui fut la première M^"- de Grignan, dont Tallemant dit nettement qu'elle fut « un des originaux des précieuses», assez délicate, selon lui, pour s'évanouir presque quand elle entendait prononcer un méchant mot.
Si donc la marquise de Rambouillet, et par son âge et par son caractère, a échappé aux critiques de Molière, « ses deux nobles filles », quoi qu'en pense M. Cousin, ont bien pu fournir quelques traits — mais quelques-uns seulement, et non des plus gros — à la peinture des précieuses.
Le salon de BI*'» de Seadéry. — La province. — Comment progressa la préciosité ridicule*
C'est à l'hôtel de Rambouillet, dans cette dernière période, que M"" de Scudéry prit ses premières leçons de préciosité; mais elle dépassa bientôt ses initiatrices, et, comme elle n'avait pas leur distinction naturelle, elle fit succéder à la préciosité aristocratique la préciosité bourgeoise, plus choquante en un excès que ne rachetait pas assez l'élégance des manières. Pour sauver ses clients de l'hôtel de Rambouillet, Ro^derer affirme que Molière a eu seulement en vue Madeleine de Scudéry et ses samedis de la rue de Beauce. Il en donne comme preuve que la fille de Gorgibus est appelée Madelon, ne s'apercevant pas qu'à ce compte Cathos pourrait être Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, « 1 incomparable Arthénice* ».