‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 52 sur 134 · C. de Litt. — MouÈRE (les Écoles · texte numérisé non relu

C. de Litt. — MouÈRE (les Écoles

absolue, que Sganarelle est le premier « homme » qu'il ait mis au théâtre, car du caractère de Sganarelle sortent toutes les péripéties de la pièce et son dénouement.

Les caractères : Ariste et Sganarelle» — Deux, façons de comprendre la vie et l'éducation.

Dès la première scène, Ariste et Sganarelle sont nettement opposés. L'un est d'une « farouche humeur», l'autre d'une humeur tolérante et gaie ; l'un s'obstine à rester barbare, « jusque dans l'habit '>,el, par avarice sans doute plus que par tradition, demeure fidèle aux modes antiques; l'autre, bien qu'âgé d'une vingtaine d'années de plus que son frère, ne veut pas d'une vieillesse « malpropre et rechignée « :

Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,

Et jamais il ne faut se faire regarder.

L'un et l'autre excès choque; et tout homme bien sage

Doit faire des habits ainsi que du langage.

N'y rien trop affecter, et, sans empressement,

Suivre ce que l'csage y fait de changeaient.

Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode

De ceux qu'on voit toujours enchérir sur la mode,

Et qui, dans cet excès dont ils sont amoureux.

Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux;

Mais je tiens qu'il est mal, sur^uoi que l'on se fonde.

De fuir obstinément ce que suit tout le monde,

Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous,

Que du sage parti se voir seul contre tous.

Cette différence dans la manière de vivre suppose une ditférence non moins profonde dans la manière de concevoir l'éducation. Sganarelle tient Isabelle enfermée à clef dans une chambre, ou, quand elle doit sortir, il l'accompagne toujours. Son ton est celui d'un maître : « Je vous défends, s'il vous plaît, de sortir,.. Taisez-vous! « Selon lui, la fantaisie du mari règle le sort de la femme, et ce sera pour elle une distraction suffisante que de recoudre le linge de son mari aux heures de loisir, Ariste pense tout autrement :

Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté ; On le retient fort mal par tant d'austérité;

LES « ECOLES n

Et les soins défiants, les verrous et les grilles, Ne font pas la vertu des femmes ni des filles : C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, Non la sévérité que nous leur faisons voir. C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte, Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte. En vain sur tous ses pas nous prétendons régner : Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner... Me» soins pour Léonor ont suivi ces maximes; Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes ; A ses jeunes désirs j'ai toujours consenti, Et je ne m'en suis point, grâce au ciel, repenti. J ai souffert qu'elle ail vu les belles compagnies, Les divertissements, les bals, les comédies : Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps Fort propres à former l'esprit des jeunes gens; Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre,' Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun 'livre. Elle aime à dépenser en habits, linge et nœuds: Que voulez-vous? je tâche à contenter ses vœux; Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos famii'les, Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles. ' Un ordre paternel l'oblige à m'épouser ; Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser. Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère

Et je laisse à son choix liberté tout entière.

Si quatre mille écus de rente bien venants,

Une grande tendresse et des soins complaisants

Peuvent, à son avis, pour un tel mariage,

Réparer entre nous lîinégalité d'âge,

Elle peut m'épouser; sinon, choisir ailleurs.

Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs;

Et j'aime mieux la voir sous un autre hvménée

Que si contre son gré sa main m'était donnée.

SGANARBLLB.

Hé ! qu'il est doucereux ! c'est tout sucre et tout miel !

ABISTE.

Enfin, c'est mon humeur, et j'en rends grâce au ciel.

Je ne suivrai jamais ces maximes sévères

Qui font que les enfants comptent les jours des pères,

Ariste, d'ailleurs, est traité par Sganarelle avec la même rudesse que Léonor : « Allez, vous êtes un vieux fou! » Cette apreté de caractère est aggravée par une vanité puérile et une malveillance systématique à l'égard des autres. Que le jeune Valère trouve en lui un loup-garou, une « farouche béte » nous ne nous en étonnons pas, car Valère prétend à l'amour d Isabelle. Ce qui est plus étonnant, c'est que le vieux Sganarelle

puisse croire naïvement à son ascendant invincible sur le cœur

d'une jeune fille dont il est le despote odieux :

Mais c'est un mal pour lui de s'être mis en tôte De vouloir prendre un fort qui se voit ma conquête.

Il se croit si sûr du succès qu'il l'amène lui-même en présence de Valère, qu'il la prie d'expliquer ses vrais sentiments et qu tourne en sa faveur toutes les paroles à double entea e qm sont des encouragements et des avcrlissemenls fo^t c'airs pour son rival. Même la feinte douleur de ce rival 1 attendrit . il le plaint, il engage Isabelle à l'épargner, il l'embrasse :

Venez, embrassez-moi : c'est un autre elle-même.

Quelle joie lorsqu'il croit savoir que l'éducation donnée par son frère à Léonor a des résultats plus fâcheux!

Il le mérite bien, et j'en suis fort rayi... J'aurai joie à courir lui dire celte affaire.

Au contraire Arisle, même lorsqu'il se croit trompé par Léonor, garde la pleine possession de lui-même et ne dément point ses anc.ennes maximes. Son chagrin discret contraste avec la joie déplacée de Sganarelle. A celui-ci, qui lui demande s'il sera encore assez lâche pour épouser celle qm le trahit, il répond avec douceur et fermeté :

Moi? Je n'aurai jamais cette faiblesse extrême De vouloir posséder un cœur malgré lui-même.

On a plaisir à le voir détrompé; on a plus de plaisir encore à voir Sganarelle trompé à son tour et humilié dans sa vamte arrogante. Comme le remarque son frère, ses procèdes seuls ont causé sa mésaventure, et personne ne le plaindra Mais Sganarelle ne sait pas se résigner à « boire la chose » doucement. Un moment accablé, il s'emporte, et, selon sa coutume, il dépasse toute borne. Isabelle, tyrannisée par lui, Im a préféré Valère : toutes les femmes sont donc perfides.

Non, je ne puis sortir de mon étonnement. Cette ruse d'enfer confond mon jugement ; Et je ne pense pas que Satan en personne Puisse être si méchant qu'une telle friponne. J'aurai» pour elle au feu mis la mam que voitt.

Malheureux qui se fie à femme après cela !

La meilleure est toujours eu malice féconde ;

C'est un sexe engendré pour damner tout le monde.

Je renonce à jamais à ce sexe trompeur,

Et je le donne tout au diable de bon cœur.

Isabelle et Léonor : la natnre en révolte et la nature réglée par la raison.

Aux caractères de Sganarelle et d'Ariste les caractères d'Isabelle et de Léonor correspondent exactement, l'un par antithèse, l'autre par analogie. Sganarelle est un tyran : Isabelle sera donc une révoltée. Ariste est aimable et jeune encore sous ses cheveux blancs : il sera donc aimé de Léonor.

Isabelle peut sembler, au premier abord, bien hardie et bien astucieuse. Lorsqu'elle envoie Sganarelle parler à Valère, sous prétexte de décourager sa poursuite, elle sent bien elle-même que ce « stratagème adroit d'un innocent amour « n'est pas absolument irréprochable :

Je fais, pour une fille, un projet bien hardi; Mais l'injuste rigueur dont envers moi l'on use Dans tout esprit bien fait me servira d'excuse.

Nous dirions aujourd'hui que cette rigueur servira tout au plus de circonstance atténuante à une démarche équivoque. Elle ne s'en tient pas là : craignant que le sens, assez clair pourtant, de la première ambassade n'échappe à Valère, elle en veut hasarder une autre « qui parle avec plus de lumière » ; c'est encore Tinfortuné Sganarelle qu'elle charge de remettre à Valère la lettre qu'elle dit avoir reçue de lui, et qui est d'elle. Il y a là comme un raffinement de cruauté. Et que de ruses pour donner le change à celui qui la retient « dans les fers » I Elle n'ose le charger lui-même de cette nouvelle mission! Surtout qu'il se garde d'ouvrir le billet! Valère croirait qu'il a été lu et en concevrait quelque espoir ! Il est vrai que la lettre est charmante :

« Cette lettre TOUS surprendra sans doute, et Ton peut trouver bien hardi pour moi, et le dessein de vous l'écrire, et la manière de vous la faire tenir : mais je me vois dans un état à ne plus garder de mesure La juste horreur

d'un mariage dont je suis menacée dans six purs me fait hasarder toutet choses; et dans la résolution de m'en affranchir par quelque voie que ce soit, j'ai cru que je devais plutôt vous choisir que le désespoir. Ne croyez pas pourtant que vous soyez redevable de tout à ma mauvaise destinée : ce n'est pas la contrainte où je me trouve qui a fait naître les sentiments que j'ai pour vous; mais c'est elle qui en précipite le témoignage, et qui me fait passer sur des formalités où la bienséance du sexe oblige. Il ne tiendra qu'à vous que je sois à vous bientôt; et j'attends seulement que vous m'ayez marqué les intentions de votre amour pour vous faire savoir la résolution que j'ai prise : mais surtout songez que le temps presse, et que deux cœurs qui s'aiment doivent s'entendre à demi-mot. »

Si sincère qu'elle soit, cette lettre n'a pas l'ingénuité touchante de la lettre d'Agnès dans l'École des femmes. Isabelle est une fille de tête et d'initiative, qui sait parler et agir. Lisez la scène xiv de lacle II : son attitude n'y a rien de timide, son langage rien d'irrésolu. Elle se fait clairement entendre de Valère, tout en attendrissant Sganarelle, qui prend pour lui tout ce qui s'adresse à son Jeune rival.

ISABELLE

C'est l'unique moyen de me rendre contente.

SGANARBLLE.

Tu le seras dans peu.

Je sais qu'il est honteux Aux filles d'expliquer si librement leurs vœux.

SGANARELLE

Point, point.

ISABELLE

Mais, en l'état où sont mes deitinéee, De telles libertés doivent m'être données; Et je puis, sans rougir, faire un aveu si doux A celui que déjà je regarde en époux.

SGANARELLE

Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon âme !

ISABELLE

Qu'if songe donc, de grâce, à me prouver sa flamne.

SGANARELLE

Oni, tiens, baise ma main.

Au dernier acte, elle va plus loin encore, et très délibérément ie rend chez Valère, sous les yeux mêmes de Sganarelle, l'éter-

nelle dupe. Voilci bien de la diplomatie féminine, de la rouerie, pour tout dire; voilà aussi bien de l'aplomb, peut-être bien de la témérité. 11 est ^Tai qu'elle ne manque jamais, quand elle se résout à quelque nouveau coup de tête, d'en rejeler d'avance, dans quelque aparté, la responsabilité sur son geôlier, qui l'y contraint. Il est vrai que sa nature a pu être faussée par cette contrainte systématique, et que, lorsqu'elle n'a pas à jouer ua rôle, elle est sincère et tendre, comme dans la lettre à Valère. « Il y a deux Isabelle, a dit M. Legouvé : l'Isabelle de la pièce et l'Isabelle de la lettre; le personnage et la personne; l'une nous la représentant telle que les circonstances la font; l'autre, telle que Dieu l'a faite, et, par y:onséquent, telle qu'elle est réellement et telle qu'elle sera danà. la vie. « Je le veux bien; mais vraiment elle joue trop bien l^ comédie; on l'y voudrait moins parfaite, un peu plus hésitante et gauche. Quand, feignant d'embrasser Sganarelle, elle donné sa main à baiser à Valère, elle ressemble moins aux Agnès et aux Henriette qu'aux héroïnes peu scrupuleuses de Regnard. La situation où elle est placée peut l'obliger à dissimuler parfois une partie de la vérité; elle ne l'oblige pas à des mensonges g)ratuits, comme celui-ci, qui justifie la stupeur de Sganarelle au dénouement :

Je languis quand je suis un moment sans vous voir.

La décision un peu virile de ce caractère nous frappe d'autant plus que la figure de l'amoureux Valère est bien effacée. Il manque, lui, à la fois de résolution et d'adresse. Son valet Ergaste ne craint pas de le lui dire :

L'amour rend inventif; mais vous ne l'êtes guère.

Ergaste, de son côté, n'est ni le plus ingénieux ni le plus actif des valets de Molière. C'est pourtant lui qui fornjule, pour ainsi dire, la moralité de la pièce :

Une fille qu'on garde est gagnée à demi.

Il est éclipsé par la suivante de Léonor, Lisette, si plaisante lorsqu'elle s'écrie :

En effet, tous ces soins sont des choses infirmes :

Sommes-nous chez les Turcs pour renfermer les femmes? -

Car on dit qu'on les lient esclaves en ce lieu.

g COURS DE LITTÉRATURE

Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu... Le plus sur est, ma foi, de se fier en nous.

Ariste, qui écoute avec un sourire indulgent le bavardage de Lisette, a mis en pratique cette maxime : il s'est fié en Léonor, et c'est pourquoi il est aimé d'elle. Curieuse figure que celle de cette jeune fille, qui fait preuve d'une telle maturité d'esprit, d'une telle sagesse de cœur, qui, d'une part, tient tête à l'impérieux Sganarelle, de l'autre assure l'aimable Ariste de sa fidélité conjugale future. Son âme, un peu froide peut-être et plus raisonnable, à coup sûr, que vive, a été conquise par le doux vieillard, si bien qu'ils se sont rapprochés de plus en plus, lui s'efl'orçant de rester jeune, elle dédaignant les frivolités de la jeunesse et les doux propos des jeunes gens :

O l'étrange martyre ! Que tous ces jeunes fous me paraissent fâcheux ! Je me suis dérobée au bal pour l'amour d'eux.

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