‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 67 sur 134 · DU CROISY · texte numérisé non relu

DU CROISY

Monsieur, elle est affichée sous le nom de Boursault; mais, à tous dire le secret, bien des gens ont mis la main k cet ouvrage, et l'on en doit concevoir une assez haute attente. Comme tous les auteurs et tous les comédiens regardent Molière comme leur plus grand ennemi, nous nous sommes tous unis pour le desservir. Chacun de nous a donné un coup de pinceau à son porlroil ; mais nous nous sommes bien gardés d'y mettre nos noms: il lui aurait été trop glorieux de succomber, aux yeux du monde, sous les eiîorts de tout le Parnasse; et, pour rendre sa défaite plus ignominieuse, nous avons voulu choisir tout exprès un auteur sans réputation.

Comme si Boursault n'était pas suffisamment accablé par cette déclaration méprisante d'un de ses partisans, Molière s'acharne de nouveau sur lui à la fin de Vlmpromptu, et, cette fois, il parle pour son propre compte :

Le beau sujet à divertir la cour, que Monsieur Boursaut! Je voudrais bien savoir de quelle façon on pourrait l'ajuster pour le rendre plaisant, et si, quand on le bernerait sur le théâtre, il serait assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui serait trop d'honneur que d'être joué devant une auguste assemblée; il ne demanderait pas mieux, et il m'attaque de gaieté de cœur pour se faire connaître, de quelque façon que ce soit. C'est un homme qui n "a rien à perdre.

Nous ne citons que le début d'une très longue tirade où Molière répond à ses diffamateurs en affirmant qu'il ne leur répondra pas. « Cet honnête monsieur », Boursault, et les comédiens, ses complices, y sont fort malmenés. Il y a ici comme un luxe inutile de férocité. Aussi toute cette partie de satire

personnelle a-t-elle ému les âmes clémenles. ie doux Voltaire écrit : « C'est une satire cruelle et outrée. Boursault y est nommé par son nom. La licence de l'ancienne comédie grecque n'allait pas plus loin *. » Mais, après avoir ainsi condamné Molière, Voltaire à son tour composa l'Ecossaise; il crut alors devoir ajouter ce post-scriptum réjouissant : « il n'est permis de s'adresser aux personnes que quand ce sont des hommes publiquement déshonorés, comme Rolet et ^yasp. » Un neveu de Voltaire, Florian, avec plus de candeur, mais aussi peu de justesse, disait de l'Impromptu : « Ceci n'est point une comédie, mais une satire, peu piquante à présent que personne ne sait les noms des détracteurs de Molière. » Enfin, de nos jours, Jules Janin a donné, ce me semble, une note plus juste : « Il ne faut pas tuer les gens à coups de massue; un petit coups d'épingle, à la bonne heure ; et puis, si vous tuez votre homme aujourd'hui, que vous restera-t-il le lendemain? »

Molière, assurément, a dépassé la mesure. Il a traité un honnête homme comme on traiterait un malfaiteur. Mais cet honnête homme pouvait fort bien ne lui paraître alors qu'un calomniateur famélique aux gages d'ennemis sans scrupule, et, ne pouvant deviner le Boursault de l'avenir, il ne voyait devant lui qu'un débutant avide de scandale. D'autre part, il n'était pas encore l'auteur de Tartufe et du Misanthrope, et Boursault ne pouvait se rendre bien compte du génie de l'homme à qui il s'attaquait si imprudemment : ce n'est pas de gaieté de cœur qu'il se serait exposé à passer pour le Zoïle d'un grand homme aux yeux de ceux qui liraient Molière, et ne le liraient pas, lui. 11 a provoqué Molière, qui était en état de légitime défense, mais dont la revanche a été trop complète. Mais ce n'est pas assez justifier Molière : pour bien comprendre le vrai caractère et surtout le ton de ce passage, il ne faut pas oublier qu'il s'agissait, pour Molière, de tout autre chose que d'une question d'amour-propre ; pour le directeur de la troupe du Palais-Royal et pour la troupe elle-même, c'était une question de vie ou de mort qui s'agitait. Attaqué à la cour par les marquis et les précieuses,. à la ville par les pédants et les prudes, au théâtre par les auteurs et les comédiens jaloux, menacé déjà d'attaques plus redoutables dans sa vie privée, injurié, diffamé, Molière n'avait guère pour lui que la faveur du roi, qui n'était pas immuable. Son établissement à Paris était récent. Il lui fal-

Page 1