‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 66 sur 134 · Saiute-Beure, Portraits littérairtSf II · texte numérisé non relu

Saiute-Beure, Portraits littérairtSf II

Part de la satire générale dans !'« Impromptu ». — Marquis et pédants. — Précieuses et prudes. — Quels caractères restent à traiter.

Nous avons vu que VImpromptu encadrait une comédie, ou plutôt une esquisse de comédie assez semblable à la Critique. Si l'action de la Critique est médiocrement animée, l'action de cette seconde Critique, on peut le dire, n'existe pas. On croit deviner que Molière, pressé par le temps et par les ordres du roi, a entrepris d'écrire une Critique nouvelle, mais que, trouvant le sujet à peu près épuisé, pour donner au spectateur l'illusion de la nouveauté, il a enveloppé celte suite inachevée dans une pièce nouvelle et d'un intérêt tout nouveau.

Que sont, en efTet. ces marquis, dont chacun se défend d'avoir égayé à ses dépens les spectateurs des Précieuses et de la Critique? Ils affectent le même air, « qu'on nomme le bel air», peignent avec amour leur chevelure, grondent une petite chanson entre leurs dents, « affectent une manière de parler particulière pour se distinguer du commun ». Mais il faut noter que « le marquis », grâce à Molière, est passé à l'état de lype, dont le répertoire comique s'est enrichi pour longtemps.

MADEMOISELLE MCHJBRE.

Toujours des marquis !

Oui, toujours des marquis. Qui diable Toulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie ; et comme, dans toutes les comédies anciennes, on volt toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de m.aintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie.

MADEMOISELLE BBJART.

Il est vrai, on ne s'en saurait passer.

On ne voit pas bien en quoi les deux marquis de Vlmpi'ompfu diffèrent du marquis unique aux dépens de qui s'égaye Dorante. Quant au marquis dont le personnage est joué par la Thorillière, qui interrompt si plaisamment, par ses familiarités et ses madrigaux, la répétition commencée, et qui fait enrager Molière

(« Ah ! que le monde est plein d'imperlinents! »), c'est un importun, qui tantôt semble le proche parent d'Oronte (« Je viens d'un lieu où j'ai bien dit du bien de vous »), tantôt, par l'aplomb avec lequel il s'impose, semble un personnage détaché des Fâcheux (« Je serais lâché d'incommoder personne : faites librement ce que vous avez à l'aire »). Les prudes et les précieuses n'ont pas beaucoup changé non plus ; seulement les variétés de ces espèces se sont multipliées, et il semble que Molière se rende maintenant un compte plus exact des nuances. Celle-ci regarde chacun de haut en bas et croit en imposer à tous par ses grimaces; cette autre pense être la plus vertueuse personne du monde, pourvu qu'elle sauve les apparences. La précieuse (M"'' Duparc) s'appelle encore Climéne, << marquise façonnière », et sait se farder et se déhancher comme il faut, reçoit sans broncher les compliments railleurs d'une autre Élise, « satirique spiriluelle » (M"" Molière), s'indigne que Molière condamne toutes les expressions élevées, pour contraindre les gens à parler toujours terre à terre. Le voisinage dangereux de la préciosité a corrompu jusqu'à une soubrette, qui « attrape comme elle peut tous les termes de sa maîtresse », et devient une précieuse en sous-ordre.

De même pour Lysidas, qui reparaît ici avec « cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe ». Quelques traits de la physionomie, il est vrai, sont précisés. Lysidas vient parler, non plus, comme dans la Crilique, de la pièce de Molière, mais de la pièce satirique de Boursault. Lui aussi, il écrit pour le théâtre ; et si ses comédies n'ont pas un grand concours de monde, « en revanche elles sont toujours bien écrites; personne n'écrit contre elles, et ceux qui les voient meurent d'envie de les trouver belles ». C'est Élise, la satirique spirituelle, qui parle ainsi : Lysidas (du Croisy) répond avec une conviction ingénue : « Il est vrai que j'ai l'avantage de ne me point faire d'ennemis, et que tous mes ouvrages ont l'appi obation des savants. » Maigre consolation ! Il se prépare du moins à crier : « Voilà qui est beau ! » quand on jouera le Portrait du peintre. Pédants, marquis et précieuses se rejoignent par là ; ils ont une « bravoure d'approbation » qui, pour admirer, n'attend même pas que la toile soit levée.

A pari la médisante, qui « donne toujours le petit coup de langue en passant et serait bien fâchée d'avoir soutfert qu'on

eût dit du bien du prochain » (ce caractère n'est qu'indiqué) ; à part aussi, bien entendu, la lirade des portraits, on serait tenté déjuger assez peu originale cette ébauche de comédie, si, par la bouche de Brécourt, ï « honnête homme » de la pièce, Molière ne tenait à répondre à ceux qui disaient son inspiration tarie :

Plus de matière! Eh!... sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a point touché? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre ? N'a-t-il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écoutent? N'a-t-il pas ces lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité et vous accablsnt dans la disgrâce? N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents de la cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui, pour services, ne peuvent compter que des importunités, et qui veuknt qu'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant ? N'a-t-il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié? « Monsieur, votre très humble serviteur. Monsieur, je suis tout à votre service; tenez-moi des vôtres , mon cher. Faites état de moi. Monsieur, comme du plus chaud de vos amis. Monsieur, je SUIS ravi de vous embrasser. Ah ! Monsieur, je ne vous voyais pas. Faites-moi la grâce de m'employer. Soyez persuadé que je suis entièrement à vous. Vous êtes l'homme du monde que je révère le plus. Il n'y a personne que j'honore à l'égal de vous; je vous conjure de le croire; je vous supplie de n'en point douter. Serviteur. Très humble valet. » Va, va, marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra; et tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste.

Il serait curieux de noter lesquels, parmi ces caractères, ont été traités ou simplement effleurés par Molière, lesquels sont restés, pour ainsi dire, en suspens. Ce n'est pas notre tâche. Il suffit de remarquer avec quel à-propos, avec quelle confiance, Molière, à l'heure même où ses adversaires le déclaraient épuisé, se plaisait à étendre devant eux les longues perspectives et les longs espoirs d'un génie sûr de son avenir.

La satire personnelle. — Molière et Bonrsauit. — Molière a-t-il en raison de traîner son adversaire sur la scène ?

L'adversaire que Molière ridiculise, ou plutôt écrase dans Vlmpromptu, Edme Boursault, fut aussi l'adversaire de Boileau

et de Racine. Aussi a-t-il passé à la postérité de toute manière ; mais il méritait d'y passer autrement. L'auteur du Mercure galant, à'Êsope à la cour, des Fables d'Ésope, des Mots à la mode, n'était point un pamphlétaire obscur. L'homme qui ne se vengea des épigrammes de Boileau qu'en mettant sa bourse à sa disposition, n'était point une âme vulgaire. Boileau, touché, effaça son nom de ses satires ; Molière ne vécut pas assez pour sentir qu'il avait été cruel. On dit (et il y fait allusion lui-même dans Vlmpromptu) qu'il ne craignit pas d'assister sur le théâtre à la représentation de la comédie de Boursault, le Porlrait du peintre, ou la Contre-Critique de l'École des femmes. L'infortuné Boursault s'était cru joué sous le nom de Lysidas, et avait fait de son mieux pour être méchant. Jamais réplique ne fut plus foudroyante :

C'est un nommé Br... Brou... Brossaut qui l'a faita.

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