‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 96 sur 134 · Dialogue XVIK. Voir notre fascicule de 1 énelon · texte numérisé non relu

Dialogue XVIK. Voir notre fascicule de 1 énelon

éphémère, car elle naît d'un amour déçu. Il est à peine besoin, d'autre part, de mentionner ici Timon le mhanthrope, pièce imitée de Lucien, que F. Delisle donna au théâtre de la Foire. M. VVidal, dans sa thèse, en a fait ressortir la hardiesse. Le raisonneur est Arlequin, qui n'est autre que l'àne de Timon métamorphosé en homme. Au dénouement, le misanthrope est corrigé. C'est aussi le dénouement du conte de Marmonlel, le Misanthrope corrigé, sorte de suite du Misanthrope. Alceste, désespéré, s'est enfui dans le désert, c'est-à-dire dans les Vosges, où toutefois il retrouve encore les hommes. Mais quels hommes ! ornés de combien de vertus 1 et combien différents de ceux de Paris ! Des paysans heureux, un seigneur bienfaisant, philanthrope aimable qui réfute les théories du misanthrope, et dont la fille Ursule est plus persuasive encore. Un mariage est la fin trop prévue de cette idylle, que Demoustier mit en vers et porta au théâtre en 1790.

Un optimisme attendri règne dans cette œuvre, antérieure à VOptimiste de Colin d'Harleville. C'est, au contraire, pour répondre à VOptimiste que Fabre d'Égiantine, le futur conventionnel, déclare avoir écrit à Philintc de Molière, représenté en 1791. 11 déclare aussi dans le prologue devoir à l'auteur de la Lettre à d'Alcmbert l'idée de sa pièce, qu'il aurait mieux fait, observe Jules Janin, d'appeler le Philinte deJ.-J. Rousseau. On en jugera par cette brève analyse. '

Acte P"". — Philinte a épousé Élianle ; à en juger par le ton de leur premier entretien, ce ménage n'est pas fort heureux, et la sincère Éliante a lieu de se repentir de son choix. Mêlé à une affaire compromettante, Alceste accourt près de ses amis. Toujours souriante, toujours bonne, Eliante l'accueille avec émotion, lui promet son assistance dévouée : n"a-t-elle pas un oncle qui vient d'arriver au ministère? De quoi donc est coupable Alceste? D'avoir défendu un villageois, à qui un parvenu veut prendre l'unique champ qu'il possède. Philinte le désapprouve et répond à ses déclamations par des ricanements. D'ailleurs Alceste n'a pas besoin d'appui, et le dit fièrement, en remerciant Éliante :

De vos soins généreux je suis reconnaissant ; Mais la seule vertu doit garder l'innocent.

Acte II. — Non content de suivre sa propre affaire, Alceste se passionne pour l'allaire d'un autre, qu'un avocat lui expose : il s'agit d'un billet de deux cent mille écus qui a été surpris

par un fripon. L'avocat demande l'intervention de Philinle, qui refuse, et, avec une ironie cruelle, développe la thèse « Tout est bien. » Dans une longue tirade indignée, Alceste attaque cet M optimisme affreux » qui réduit l'égoïsme en préceptes et nie le vice. Bien que la langue soit faible, il atteint parfois à l'éloquence :

Eh quoi ! si tout est bien, à ce cri désastreux, Que va-t-il donc rester à tant de malheureux, Si vous leur ravissez jusques à l'espérance ? Vous endurcissez l'homme à sa propre souffrance ; n allait s'attendrir, vous lui séchez le cœur; Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur! Ah ! je n'ose plus loin pousser cette peinture. Pour le bien des humains, et grâce à la nature, Aux erreurs de l'esprit la pitié survivra. L'homme sent qu'il est homme ; et tant qu'il sentira Que les malheurs d'autrui peuvent un jour l'atteindre, Il prendra part aux maux qu'il a raison de craindre.

Mais Philinte reste inflexible , et le vertueux avocat , malgré ses instances, est éconduit.

Acte m. — C'est en vain aussi qu'Éliante, informée par Alceste de l'injustice qui se prépare, supplie Philinte de l'empêcher. L'égoïste Philinte la repousse avec un froid cynisme :

De quoi nous mêlons-nous ? Est-elle donc la nôtNf

Cette piteuse afifaire, où par cent ennemis

Je verrais mon repos peut-être compromis?

Du dangereux faussaire et de sa vile agence

Ne puis-je pas enfin exciter la vengeance ?

Je le dis à regret ; mais, malgré ses penchants,

Si l'on blesse les bons, épargnons les méchants.

Tout à coup Philinte apprend que la signature du billet fatal est de lui. Aussitôt il change d'avis, et Alceste, qui s'offre aie servir, a beau jeu pour le railler : « Tout est-il bien, Monsieur? »

Acte IV. — Mais, en servant son ami, en unissant ses efforts à ceux de l'avocat — un avocat idéal 1 — Alceste s'est trahi. On le cherchait, on l'arrête.

Acte V. — Uniquement préoccupé de ses intérêts, Philinte néglige ceux d'Alcesle, qu'Éliante doit lui rappeler. Il la rudoie, s'emporte, et, malgré son émotion, Éliante se tait. Pendant ce temps Alceste, dont l'innocence a été reconnue, est sorti de prison, s'est employé de tout son pouvoir pour Philinte et l'a

^P COURS DE LITTEHATUIIE

Bauvé. Mais il n'a plus maintenant pour lui que du mépris, et l'en accable :

Je vous rejette au loin parmi ces êtres froids

Qui de ce beau nom d'homme ont perdu tous les drolta.

Les droits de l'homme ! Celte pièce porte sa date. Alceste relourne dans sa solitude Éliante; s'emploie à consoler Philinte confondu.

Le Philinte de Molière n'est, en somme, que la traduction dramatique de ce jugement bizarre de Camille Desmoulins, dans le Vieux Cordelier : « Molière, dans le Misanthrope, a peint en traits sublimes les caractères du républicain et du royaliste. Alceste est un jacobin, Philinte un feuillant achevé. » C'est ainsi qu'on arrive à trahir .Molière sous prétexte de le continuer, à faire de Philinte un vil égoïste, un lâche, qui n'a plii« rien d'aimable ; d'Alceste, un héros persécuté, qui ne fait plus sourire. Un juge qui n'est pas toujours aussi bien inspiré, Napoléon, l'a très justement observé :

Le véritable Philinte de Molière n'est pas sanii doate, comme le misanthrope Alceste, un Don Quichotte de yerlu et de philanthropie ; il ne se croit pas obligé de rompre en ?isière aux pens pour des vers bons ou mauvais ; il connaît assez les maladies incurables des hommes pour savoir que la franchise, placé'' mal à propos, peut souvent faire beaucoup de mal en irrilant graluilemo nies passions; en un mot, c'est un homme raisonnable, honnête, de bonne compagnie, et incapable de la moindre action ou du moindre discours q'ii blesserait la morale ou la délicatesse. Le Philinte de Fabre, au contraire, est un homme jies plus méprisables, qui se montre ouvertement capable de commettre les actions les plus odieuses pour un vil intérêt, et qui était aussi peu digne d'être l'époux de celle qu'il aime que l'ami du misanthrope Alceste.

Quatorze ans avant le Philiiile de Molière, Sheridan fit représenter son École delà médisance [School for scandai, comédie en cinq actes, 1777), où il imitait, avec moins de grossièreté que Wicherley, quelques scènes du Misanthrope. A vrai dire, la scène des portraits semble la seule dont la comédie anglaise évoque nettement le souvenir, car sir Petrus Aigremont et sa femme, lady Aigremont, ne rappellent que d'assez loin Alceste et Gélimène. C'est surtout dans le salon de lady Daubcncour que se tient l'académie de la médisance, ou plutôt de la calomnie, car la médisance dépasse toute mesure et les méchancetés sont bien grosses. C'est avec une froide perfidie qu'on s'applique à déchirer les réputations. Il est vrai que Maria, une sorte d'Lliante anglaise, s'étonne est s'indigne de .cet acharnemenU II est vrai

aussi que lady Daubencour s'attire cette réponse de sir Petrus Aigremont, quelle accuse de ne point pardonner aux autres d'avoir de l'esprit : « Le véritable esprit s'allie à l'indulgence plus étroitement que Milady ne le croit. « Mais l'impression d'ensemble est bien celle qu'indique M. Taine : les personnages sont féroces; la conversation est une véritable curée, et l'on refrette de n'y trouver nulle part le ton de la bonne compagnie'

Le misanthrope an dix-neavième siècle.

U serait long et délicat d'analyser les transformations de la misanthropie au xix^ siècle. Nous ne voyons guère à signaler, dans le théâtre étranger, que le drame de Kotzebue, Misanthropie et Repentir, où une misanthropie tout accidentelle naît d'une infidélité féminine et doit disparaître avec elle ; — le Misanthrope de Schiller, qui a essayé, sans grand succès, de' refaire la comédie de Molière, en donnant à sou héros une misanthropie sans contradictions ni faiblesses, une haine radicale pour tout le genre humain, — peut-être le Volksfeind (l'Ennemi de la société) d'Ibsen, qui fait d'Alceste un médecin acharné à guérir les hommes malgré eux, et, comme il est naturel, persécuté par eux.

En France, si l'on a porté plus d'une fois au théâtre des caractères qui avaient certains traits du caractère d'Alceste, on n'a jamais renouvelé la tentative hardie de Fabre d'Églantine et de Schiller. D'ailleurs, sous l'influence d'œuvres telles que le

1. P»ur les imitations allemandes, nous renvoyons à la thèse de M. Ehrhard sur Molière en Allemigne ; cHor)s surtout le Mystérieux, d'Èl'ie Schlegel, développement dramatique du caractère ueTimantedans la scène des portraits : le Torquato Tasso, de Goethe, ou le poêle est représente comme une sorte d'Alceste, indépendant et emporté au milieu de la cour; plusieurs comédies d'Iffland, dont le Vieux Garçon; mais l'Alceste d'Iflland.le conseiller Reinhold, désespéré à la ville par une coquette, se retire à la campag-ne, où il épouse une paysanne. Les traductions allemandes du Misanthrope sont souvent très libres : ainsi, au xvui' siècle, dans la traduction de Bierling, Céliraène retient Alceste et renonce à sa coquetterie, comme il renonce ù sa misanthropie; dans celle de M"» Gottsched, des poésies allemandes remjilacent le sonnet d'Oronte et la chanson d'Alceste, et le valet Dubois devient un bouffon de farce. Wieland s'est souvenu plu-i.^urs fois du Misanthrope dans le roman d'Agathon, par exemple, dans les Sympathies, etc. Lessing- lui-même, si peu suspect de partialité en faveur de Molière, réfute les critiques de Rousseau par une remarque très juste : « Un homme peut être ridicule sans être méprisable. La rire provoqué par les situations dans lesquelles le poét» place Alcest» ne lui enlève abeolument rien de notre estime, •>

René de Chateaubriand, le Werther de Gœthe, l'Oberman de Sénancour, la misanthropie avait pris le caractère d'un pessimisme mélancolique, amer et personnel à outrance, qui peut être émouvant dans le roman, mais ne le serait pas au théâtre. Ce développement exagéré du jnoi, et du moi incompris, qui rapporte tout à lui et se drape dans sa tristesse orgueilleuse, est aussi peu dramatique que possible, car le drame est tout action, et l'action résulte de l'opposition des caractères, qui se rapprochent parfois, parfois se heurlent, toujours se modifient l'un l'autre. Un rêveur n'agit pas, un incompris reste immuable et isolé. Certes, dans le Misanthrope , c'est Alceste qui est le centre de l'action, et c'est même de son caractère que naissent tous les autres caraclères. Mais il n'est pas tout à lui seul. Jeté dans un milieu pour lequel il n'est pas fait, il est bien obligé de ne pas déclamer toujours, d'agir quelquefois, de se contredire et d'en souiïrir, d'espérer et de désespérer. Si, dès l'abord, on le voyait se complaire dans un désespoir sans issue et dans une inaction raisonnéo, il n'y aurait plus de pièce. Mais, quoi qu'il en dise, il n'est pas l'ennemi des hommes, et, puisqu'il aime Célimène, il n'est pas dégoûté de la vie.

Seulement, si l'on n'a point refait le Misanthrope, on l'a compris de nos jours tout autrement, sans doute, que le comprenaient les contemporains de Molière. M. Jules Lemaître le constate dans une jolie page, qui nous dispensera de conclure :

Ce qui frappait les contemporains de Molière et Molière tout le premier, c'étaient les « singularités » du misanthrope. Ce qui nous frappe le plus aujourd'hui, c'est ce « quelque chose de noble et d'héroïque » qu'il y a dans sa sincérité. Après Rousseau, après la Révolution, après le romantisme, après Faust, après Lara, après René, Alceste ne peut plus être pour nous ce qu'il était pour les gens du xviis siècle. C'est qu'Alceste est un de ces typei comme les poètes en ont créé en petit nombre : assez particuliers pour rester vivants à travers les âges, assez généraux, assez largement humains, assez peu déterminés dans quelques-uns de leurs traits pour être agrandis tour à tour au gré des générations successives, et enrichis de sentiments cl d'idées dont leurs créateurs n'avaient peut-être pas songé à les doter.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

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LIVRES

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Brissot-Thivars, 1828, in-S»; p. i67 à 182. w»». • Des Divers Caractères du misanthrope, thèse, 1851, in-"î'

JUGEMENTS

Molière est le premier qui ait su tourner en scènes les conrersations du monde et y mêler des portraits... De toutes les pièces de Molière, le Misnnlhrope est la plus fortement écrite.

Voltaire, Sommaires des comédies de Molière.

Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système de la société, c'est Molière dans le Misanthrope. C'est là que, montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que, dans un système d'union fondé sur l'indulgence mutuelle, une vertu parfaite est déplacée parmi les hommes et so tourmente elle-même sans les corriger. C'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la consistance et servir aux divers usages de la société. Mais en même temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne ; et l'or qui a reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux.

Chaufort, Éloge de Molière.

Le Misanthrope est dans la comédie ce qu'Athalie est dans la tragédie; ces deux chefs-d'œuvre ont le défaut d'être trop audessus delà portée du vulgaire... C'est, de tous les ouvrages de Molière, celui où il a représenté d'une manière plus générale les travers de l'humanité; il est sorti, dans celte pièce plus que dans les autres, du cercle étroit des ridicules et des mœure de son siècle; il y a peint tous les siècles, puisqu'il a peint le cœur humain.

Geoffroy, Cours de littérature dramatique.

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