M. Janèt, Revue det Deux Mondes, 15 mars
i2 COURS DE LITTÉRATURE
diction est (riple, 'puisqu'il y a quelque chose de coutradictoire dans la situai ion même d'un misanthrope qui se mêle à la société des hommes. On a peine à croire que ce soit le même Rousseau qui reproche au même personnage de se contredire. Pourquoi Alceste ne sou(fre-t-il pas sans murmurer? Ne connaît-il pas les hommes Pt ne doit-il pas s'attendre à être persécuté par eux? Pourquoi prendre tant de ménagements pour dire à Oronte sa pensée? « La force du caractère voulait qu'il lui dit brusquement : « Votre sonnet no vaut rien, jetez-le au « feu... » En vérité, ce n'est pas la peine de rester misanthrope pour ne l'être qu'à demi. » Uousseau, qui plus qu'Alceste était possédé du délire de la persécution, et plus que lui, dans son orgueilleux isolement, réalisait le type du parfait misanthrope, ne voit pas assez que, pour rester vrai, le caractère d'Alceste doit précisément admettre quelques faiblesses. S'il n'était pas forcé de se contredire, il ne serait qu'un déclamateur insupportable, comme le Timon de Lucien; il n'aurait ni la sympathie de ceux qui l'entourent ni la nôtre, car l'absolu n'est ni dramatique ni humain.
Mais de toutes ces contradictions, la plus saisissante assurément est celle-ci : un misanthrope amoureux d'une coquette. Là-dessus, plus d'un critique, épris de logique rigoureuse, crie à l'invraisemblance. « On ne peut comprendre, dit par exemple M. Schérer, qu'un homme sérieux, austère, fanatique de droiture et de vertu, puisse s'éprendre d'une coquette affligée de tous les défauts les plus contraires à ceux de son amant. » A M. Schérer la Rochefoucauld d'avance a répondu : « L'esprit est souvent la dupe du cœur. » On a dit qu'il y avait dans la misanthropie un douloureux besoin d'aimer; on peut ajouter qu'aucun misanthrope n'est, au fond, plus aimant, avec plus d'ingénuité et plus d'élan, que celui à qui échappe ce cri de passion :
A votre foi mon âme est toute abandonnée.
Les objections de la froide raison, il ne se les est pas épargnées à lui-même; il l'avoue à Philinte, et Philinte les a fait valoir près de lui. Mais le souvenir de Célimène a triomphé de tout. « Sa grâce est la plus forte. » Cela suffit; il n'était pas besoin d'y joindre le très vague espoir d'une conversion très diflicile. Se troinpe-t-il à ce point sur le compte de Célimène? Veut-il plutôt se tromper, ou pour se relever à ses propres
yeux ou pour donner à son erreur les airs d'une entrepi isc réfléchie ? Mais Célimène elle-même ne se Irompe-t-elle [iis autant qu'elle le trompe? Nous pouvons en croire sa cousiie Éliante:
C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime ? Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sur lui-même ; Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, Et croit aimer aussi, parfois, qu'il n'en est rien.
Et ici encore, le grand observateur amer, la Rochefoucauld, nous éclairera : « Les femmes croient souvent aimer, encore qu'elles n'aiment pas : l'occupation d'une intrigue, l'émolion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées et la peine de refuser leur persuadent qu'elles ont de la passion, lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie. » Mais il dit aussi : « Le plus grand miracle de l'amoirf, c'est de guérir de la coquetterie. » Célimène peut donc croire qu'elle aime Alcesle, mais elle ne l'aime pas vraiment. C'est une «jeune veuve » ; elle se donne vingt ans. Ne se rajeunit-elle pas? On le croirait à étudier sa diplomatie savante, ses roueries qui ne sont pas d'une ingénue; mais l'expérience de cette grande coquette ne va pas sans quelque étourderie. Si elle était plus mûre, elle n'exercerait pas ce charme irrésistiblo de séduction auquel échappe le seul Philinte, par la force d'une expérience encore mieux assise. Mais, d'autre part, si sa jeunesse était plus folle, elle ne mériterait pas l'affection d'Éliante. Elle a donc la jeunesse de l'âge et l'expérience du cœur. C'est sa jeunesse, c'est sa grâce triomphante qui se joue des perfidies laborieuses d'Arsinoé, et attire, r.jtient près d'elle des admirateurs si divers; c'est son expérience précoce qui dompte Alceste frémissant. Froide de tempérament, elle ne s'abandonne jamais. Elle sait trop, d'ailleurs, que le jour où elle manifesterait sa préférence pour l'un de ses amants verrait la fin de l'empire qu'elle exerce sur tous, la désertion de ce salon où elle voudrait toujours être reine. Mais aussi, très fine d'esprit, elle sait ce que vaut l'àme d'Alcesle. Plus cette âme est farouche, plus elle prend plaisir, un plaisir cruel et félin, à l'irriter par ses railleries, puis à l'apaiser par ses caresses. Elle n'ignore pas le danger, mais il lui plaît de le braver et d'en sortir victorieuse Que de ressources elle déploie dans cette lutte inégale ! Qu'on
étudie les scènes où Alceste met Célimène en demeure de se prononcer, la brusquerie maladroite du misanthrope, qui se donne tort d'avance, le sang-froid de la coquette, son art de multiplier les réponses évasives, de simuler des ruptures, de prendre lour à tour tous les tons, railleur, sérieux, tendre, hautain, selon les circonstances; qu'on étudie surtout l'admirable scène du quatrième acte, où Alceste se présente en accusateur, les preuves de la duplicité de Célimène à la main; où il menace, hors de lui, et finit pourtant par demander pardon. Est-il sûr qu'en ces conflits l'habileté de Célimène aille jusqu'à la fourberie? Ment-elle en affirmant au misanthrope qu'elle l'aime et n'aime que lui? Qui sait? Klle peut à la fois dire et ne pas dire vrai. Certes, elle n'aime pas, elle ne peut pas aimer Alceste comme il veut être aimé; mais ne l'aime-t-elle pas au moins plus, beaucoup plus que les autres? Les lettres lues, au cinquième acte, par les petits marquis sont des moins significatives; Alceste no se fût pas contenté d'assurances si vagues; c'est pourquoi on lui a dit qu'il est aimé, c'est pourquoi peutêtre on croit l'aimer, car les femmes comme Célimène, habituées à la banalité des hommages sans conséquence, sont tout étonnées et charmées de rencontrer un homme de caractère, un maître.
Où est son cœur? demande Jules Janin, qui ne lui en reconnaît pas, mais, en revanche, lui donne « des griffes », et ajoute : « Alceste, l'honnête homme, perdu au milieu de ces jeunes fats, aux pieds de cette coquette, se sera trompé de porte. Il allait saluer M"" Scarron, il est tombé chez M"" de Lenclos. » Erreur profonde; c'est précisément parce que Célimène est Célimène qu'Alccste l'aime et enrage de l'aimer. Et c'est parce que sa raison lui démontre la folie de cet amour, s'insurge, s'efforce de s'dtfranchir, mais vient se heurter, impuissante, à la passion invincible , c'est pour cela qu'Alceste est si digne de pitié : il soutire d'aimer, d'abord, mais il souffre surtout d'aimer qui ne mérite pas son amour. Comment Saint- Marc Girardin a-t-il pu écrire : « Nous nous intéressons à la jalousie d'Alceste, nous plaignons ce jaloux. Seulement, par un prodige de son génie, Molière a su réunir dans son Alceste les deux caractères de la jalousie : ce qu'elle a de touchant et ce qu'elle a de plaisant? » C'est par son caractère, non par sa passion, qu'Alceste est plaisant. Qu'a de comique sa jalousie ? L'orgueil qui s'y mêle? Il n'est pas le seul dont on ait pu dire qu'il entrait dcins sa Jalousie plus d'amour-propre que d'amour.
Ici l'amour et lamour-propre ne sont pas distincts, et leurs blessures se confondent.
Nous ne nous demanderons pas dans quelle mesure Alcesle est Molière, et dans quelle mesure il est vrai de dire qu'en Célimène il a peint Armande Béjart, sa femme, une grande coquette, elle aussi. Molière n'avait pas eu moins à souffrit qu'Alceste des ruses et des infidélités, au moins apparentes, de sa Célimène. Les douloureuses confidences qu'Alceste fait à Philinte, Molière les faisait à son ami Chapelle. Presque séparés l'un de l'autre, les époux ne se voyaient plus guère qu'au théâtre, où précisément ils jouaient tous deux les rôles du misanthrope et de la coquette. Il est difficile de croire qu'aucun ressouvenir de sa propre situation n'ait hanté l'esprit de Molière, écrivant une telle comédie, en de telles circonstances. Mais il est plus impossible encore d'admettre qu'Alceste ne soit que Molière et que le Misanthrope ne soit qu'une autobiographie. S'il y a quelque chose de la passion et de la souffrance de Molière dans Âlceste, il y a quelque chose de son indulgence tolérante dans Philinte. La question reste insoluble et prête aux hypothèses les plus opposées. D'ailleurs, quand on aurait montré Molière toujours présent derrière les personnages qu'il fait vivre, croiton qu'on aurait servi les intérêts de l'auteur dramatique, dont on se serait ainsi appliqué à rétrécir l'horizon? Il vaut mieux observer quel intérêt profond cette passion, dont Goethe admirait les accents presque lyriques, communique à un drame qui, par elle, confine à la tragédie, sans être jamais tragique tout à fait. On l'a dit avec raison : ce qui fait l'unité du caractère d'Alceste, c'est qu'on sent partout la misanthropie sous la tendresse, et la tendresse sous la misanthropie. Le caractère et la passion sont donc inséparables : séparé de la passion, le caractère serait trop exclusivement comique, comme la passion serait trop exclusivement tragique séparée du caractère. Ainsi le Misanthrope est la plus haute des comédies, mais une comédie.
Le misanthrope après Molière. — Le dix-septième siècle : la Bruyère, Fénelon, Wiclierley.
Malgré l'accueil relativement froid que le public fît au Misanthrope, la renommée de ce chef-d'œuvre ne tarda pas à s'éta-
bliren France, et même en Europe. Il est curieux de comparer àla comédie de Molière une comédie postérieure, en prose, de William Wicherley (1640-171;)), Plain dealer (l'Homme au franc procédé). Wicherley, qui vécut en Ânglclerre sous Charles II, et dont le cynisme ne chof[uail pas une cour cynique, avait séjourné quelque temps en liance. Visiblement il imite Molière, à qui il emprunte, par exemple, la scène des portraits et celle des billets. Mais, sous le travestissement dont il l'alTuble, la comédie de Molière est devenue méconnaissable.
Manly (Alceste) aime Olivia (Céliméne), à la main de qui prétendent aussi quelques fats débauchés et Oldfox (Oronte), le militaire auteur. Cet Alceste anglais est un capitaine de vaisseau, marin à la casaque tachée de goudron, sentant l'eau-devie, prompt aux jurons et aux voies de fait*. 11 fait consister sa franchise en des apostrophes de ce genre, lancées à ses rivaux : w Silence, bouffons de foire! Pas de caquetage, babouins ! Dehors tout le monde, ou bien... » Au reste, il se rend aussi justice à lui-même en s'avouant im coquin. Tous les caractères .le Molière sont transformés et outrés : par exemple, lord Plausii)le (Philinte) n"a que de la sottise et de ia bassesse. Olivia elle-même n'est qu'une femme avide et impudente. Qu'est devenu l'esprit de Céliméne? Voici comment Olivia esquisse les portraits satiriques de ses amis : « Milady Automne? — Un vieux carrosse repeint. — Sa fille? — Splendidement laide: une mauvaise croûte dans un cadre bien riche. — Et la dégoûtante vieille au haut bout de sa table? — Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort dans les banquets. » C'est de la gaieté macabre. Olivia, de plus, est infidèle ; il faut dire que Manly ne mérite guère d'être aimé. Détrompé, il épouse Fidelia (Éliante). On voit que le héros de Wicherley n'est pas, à proprement parler, un misanthrope, mais un homme d'éducation assez grossière, qui confond la sincérité avec la brutalité. « La philosophie, la liberté et le climat, dit Voltaire, conduisent à la misanthropie. Londres, qui n'a point de Tartuffe, est plein de Timons. Aussi l'Homme aux francs procédi^s est une des bonnes comédies qu'on ait à Londres, faite du temps où Charles II et sa cour biillante tâchaient de défaire la nation de son humeur noire. » La pièce de Wicherley a dû être d'un médiocre secours dans celte entreprise, d'ailleurs irréalisable.
En France, la Rruyère fit p>')ur le Misanthrope ce qu'il avail
t. Cf. Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. lli.
fait pour Tartuffe; mais le portrait de Timon, esquissé dans le chapitre de l'Homme, est infiniment plus court et moins significatif que celui dOnuphre-:
Timon, ou le misanthrope, peut avoir l'âme austère et farouche, mais extérieurement il est civil et cérémonieux : il ne s'échappe pas, il ne s'apprivoise pas avec les hommes ; au contraire, il les traite honnêtement et sérieusement ; il emploie à leur égard tout ce qui peut éloigner leur familiarité; il ne Teut pas les mieux connaître ni s'en faire des amis, semblable en ce sens à une femme qui est en visite chez une autre femme.
Ce misanthrope, si c'en est un, est bien réservé et bien froid. Son austérité ne va pas sans quelque sécheresse d'esprit et de cœur. C'est toujours la même illusion et la même méconnaissance des nécessités dramatiques : le misanthrope et l'hypocrite (le la Bruyère ne laissent rien voir « extérieurement » de leur misanthropie et de leur hypocrisie. Comment, dès lors, seraient-ils connus et jugés au théâtre? Si c'est au théâtre, comme il semble bien, que la Bruyère a songé quand il a peint .«on Timon, il s'est trompé; si ce portrait, au contraire, n'a qu'une valeur psychologique, il est intéressant comme variété de misanthropie observée sur le vif.
On pense bien que le point de vue de Fénelon est différent. Dans ses Dialogues des morts, * il oppose au misanthrope Timon le mondain Alcibiade, qui professe la molle philosophie de Philinte ; mais il montre par où pèchent le chagrin critique de l'un et la philanthropie intéressée de l'autre, en donnant la parole à Socrale, qui définit la vraie sagesse. Molière ne peut recourir à ces artifices ; il a besoin d'oppositions plus tranchées, et nous laisse libres soit de nous prononcer entre Alceste et Philinte, soit de distinguer en quoi tous deux ont tort et en quoi ils ont raison.
Le misanthrope an dix-Iiuttième siècle* — Marmontel, Fabre d'Églantine, Siicridan.
On ne saurait considérer comme un véritable misanthrope
l'Acesle de Vauvenargnes; sa misanthropie tout au moins est