‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 143 sur 153 · X VI · texte numérisé non relu

X VI

Désireux de n'être point oublié par les âges futurs, Buflbn songea du moins à s'assurer, par la perfection de la forme, l'immortalité à laquelle il ne pouvait aspirer pour ses théories. Il se dit que, si la science se transforme sans cesse, l'art du moins demeure. Il n'ignorait pas que le savant serait inévitablement dépassé par ses successeurs; il voulait du moins que l'écrivain défiât le temps, et que, le jour où on ne lirait plus

VHtsloire naturelle pour s'instruire, on continuât à la lire cependant pour en goûter les mérites littéraires.

De là ce soin extrême et parfois minutieux à revoir et corriger sans cesse les détails de son style; de là tant d'heures passées sur une page et même sur une période, ces scrupules excessifs, étonnants chez un naturaliste, pour le choix d'une épithète ou le nombre d'un membre de phrase; de là ces délicatesses raffinées de rhéteur et de grammairien chez l'écrivain le plus viril et le plus ferme qui fut jamais. Je ne sais si ce calcul réussira; je ne sais si la postérité éloignée, qui aura tant à faire, lira encore Buftbn, lorsque la science, en profitant de ses vues justes et fortes, aura corrigé toutes les erreurs dont furent mêlées ses divinations, fécondes jusqu'en leur témérité; mais ce que j'aflirme du moins, c'est que jamais homme désireux de ne pas mourir tout entier ne fit de plus héroïque? efforts pour mériter l'attention des siècles; c'est que, pour la hauteur de la pensée, pour l'élévation morale et la mélancolique sérénité, pour la splendeur de l'imagination, il est mainte page de la prose des Époques de la nature qui mérite d'être mise à côté des plus beaux vers du cinquième livre de Lucrèce.

Charles Rigot, Journal officiel, 187'.).

Debout est la statue de Butïon, après un siècle de secousses violentes. Quant à l'édifice qu'il a bâti, loin d'avoir été renversé par les efforts incessants du temps, il devient chaque jour plus solide, et ses diverses parties nous apparaissent d'autant plus admirables que la science en progrès les éclaire davantage.

De La.\e-sax, Préface de l'édit. Abel Pilon.

NARRATIONS ET DISr.OURS

Un Italien d'an goût délicat, le prince de Gonzagiie, auteur d'un discours sur l'Homme de lettres bon citoyen, rend visite à Buifon, qui est alors dans sa terre de Montbard. On lit ensemble quelques pages nouvelles de ÏHistolre naturelle; l'étranger admire, et s'estime heureux d'avoir pu entretenir « l'auteur du paon et le paon des auteurs ». A ce moment entre Guéneau (le Montbeillard. BufTon, souriant, le prend par la main. « Mon |)rince, dit-il au voyageur surpris, permettez que je vous présente l'auteur du paon et le paon des auteurs. » Guéneau su récrie: il n"a été qu'un très humble auxiliaire du grand naturaliste, qui a tout conçu et tout dirigé; mais BufTon insiste et ne pei'met pas à son collaborateur d'amoindrir ainsi sa pari. 1-e prince de Gonzague est charmé de la simplicité du maître et de la modestie du disciple ; il leur voue à tous deux une amitié durable. On donnera pour cadre à cette scène les jardins de .Montbard, où Builbn se plaît à travailler dans la solitude de sa lour.

Builbn mourant voulut revoir une dernière fois ce .Jardin du roi qu'il avait presque créé. Soutenu par deux serviteurs, il suivit les belles allées de tilleuls plantées par lui. On était en avril. M™^' Necker, qui ne le quitta guère pendant ces derniers i>nstants, le rencontre dans celte promenade suprême. Avec une gravité douce, elle mêle à l'idée d'une mort certaine les espérances plus certaines encore de l'immortalité.

I.a même .M™'= .Necker écrira plus tard, en pailant de la dernière heure de son illustre ami: « L'empreinte des plus grandes idées était sur sa physionomie, la ny^rt et l'immortalité semblaient s'y rencontrci ensemble. »

En 17S8, Vicq-d'Azyr remplaça BufTon à l'Académie française;

48 COUKS DE LlTTElîATURIi

on suppose qu'il écrit à Daubenton, ancien collaborateur âc Biilfon, pour lui soumettre le plan et les idées générales de son discours.

Début personnel: 1° à Vicq-d'Azyr, qui, protégé et parent lie Daubenton (par alliance), doit reporter à son active amitié une bonne pari de sou succès académique; 2" à Daubenton, que des dissentiments momentanés ont séparé de Buffon, mais qui aujourd'hui sans doute ne songe plus qu'à la perle faite par la science et la France en la personne de son illustre compatriote, et qui peut aider puissamment Vicq-d'Azyr à faire revivre la physionomie du grand naturaliste.

Savant et, comme autrefois Bulfon, membre de l'Académie des sciences quatre ans avant d'entrer à l'Académie française, Vicf[-d'Azyr parlera du savant, mais en se souvenant qu'il doit ]3arler devant un auditoire de lettrés. Il rappellera surtout les grandes vues, unité des races humaines, espèces disparues, €tc., il insistera sur les Époques de la nature, œuvre grandiose, <lont on peut contester les détails, mais qui ouvre un monde nouveau à l'imagination. Il regrettera que cet amour des grandes vues ait souvent entraîné Buffon à des hypothèses aventurées, surtout qu'il hii ait inspiré le dédain de l'élude patiente et obscure, de ces petits détails que Daul^eutoa a su approfondir; mais aussi il l'econnaitra que Buti'on a ouvert le chemin : si les savants le jugent trop littérateur dans la science, la science lui doit d'être devenue populaire et accessible à tous.

Après avoir discrètement indiqué les qualités et les défauts du savant, Vicq-d'Azyr mettra eu lumière les mérites de l'écrivain et rappellera le discours de réception de liulïon à l'Académie. Là, par contre, il regrettera que Bulfon se soit montré trop savant dans la littérature, qu'il ait semblé avoir trop en vue son propre genre et sa propre manière d'écrire. Mais c'est un spectacle nouveau que celui d'un savant dictant les règles du bon style aux meilleurs écrivains du siècle.

Il terminera en formant le vœu que cette alliance entre les lettres et les sciences persiste et soit féconde.

Daubenton, qui professait l'histoire naturelle à la première Kcolc normale, fondée par la Convention, avait été le collaboralour do Bulfon, puis s'était brouillé avec lui. il n'en conti-

miait pas moins à parler avec respect d'un ami qui élaif, pour lui un maître, et dont il critiquait seulement le style trop noble à son gré, le dédain excessif pour les petits détails el pour la méthode expérimentale. On suppose qu'il est amené, en parlant des grands progrès réalisés par la science au xvm<^ siècle, à exposer qu'elle a été en ce siècle développée et atlermie, non créée, et à rendre justice aux savants trop peu connus qui ont été les précurseurs de Butl'on. Pour prouver ce que nous leur devons, et sans entrer dans le détail, il fera connaître à ses auditeurs le caractère, les travaux, les vues de génie d'un seul d'entre eux, de Bernard Palissy, grand savant au moins autant que grand artiste.

LETTRES

Baiïon avait écrit, dans son Histoire naturelle, que Tliomme « embellit la nature même, la cultive, l'étend et la polit, en élague le chardon et la ronce, y multiplie le raisin et la rose ». 11 faisait un trisie tableau de la nature sauvage, « liideuse et mourante », de ces forêls vierges où les troncs des vieux arbres s'abattent et pourrissent « sur des monceaux déjà pourris », de ces marécages « qui, couverts de plantes aquatiques et fétides, ne nourrissent que des insectes vénéneux et servent de repaires aux animaux immondes », de ces savanes, où « les mauvaises herbes surmontent, étouffent les bonnes », où tout est inutile ou nuisible à l'homme, où il n'y a u nulle route, nulle communication, nul vestige d'intelligence ». Au contraire, il dépeignait avec enthousiasme l'aspect enchanteur de la nature cultivée, si « belle », si « brillante » et « pompeusement parée » par les soins de l'homme, seule « agréable et vivante ». Butfon exaltait le génie de l'homme, « roi de la terre, dont il a renouvelé la surface entière ». Il célébrait toutes ces œuvres de la civilisation, défrichements, routes, canaux, villes, destruction des espèces nuisibles, multiplication des espèces utiles, œuvres sociales et non individuelles: aussi, détestant la guerre qui divise les hommes et arrête le progrès, conviait-il toute l'humanité à s'unir en une indissoluble société pour les travaux féconds de la paix.

Vous supposerez que Jean-Jacques Rousseau, ayant lu ces pages, écrit à l'auteur (vers 116.")) une lettre où, témoignant d'une sincère admiration pour l'œuvre de liulfon, il conteste la justesse de tous ces beaux développements. Faut-il tout rapporter à l'homme, à l'utilité de notre espèce, au goût de notre siècle? Un jour viendra peut-être où tout le monde préférera, comme lui, la nature sauvage à la nature cultivée. Et, sans vouloir exposer toute sa philosophie, il ne peut s'empêcher de marquer bi'ièvement sa défiance d'une civilisation qui est l'œuvre de la société : est-ce en la tléveloppant qu'on rendra l'homme

meilleur et plus heureux? Est-ce en multipliant les richesses qu'on supprimera la guerre?

(École normale scpériecre. — Concours de lS9o.)

On lit dans les Mémoires de Bachaumont (29 mars 1777) : « On commence à voir au Jardin du roi une statue de M. le comte de Bufîon. M. le comte d'Angeviller avait demandé au feu roi la permission d'ériger une statue à ce grand homme. Sa Majesté voulut.s'en réserver la gloire, et elle fut sur-le-champ commandée à ses frais. Mais en môme temps il fut convenu avec l'artiste de garder à cet égard le plus grand secret. Le mystère n'-a point été trahi, et le monument a été placé au lieu de sa destination en l'absence de M. de lUiiïon. »

BufTon, alors à Monlbard, écrit à son ami le président de Ruffey (13 janvier 1777) : « Je vous remercie bien sincèrement de la part que vous avez la bonté de prendre à cette statue, que je n'ai en effet ni mendiée ni sollicitée, et qu'on m'aurait l'ait plus de plaisir de ne placer qu'après mon décès. J'ai toujours pensé qu'un homme sage doit plus craindre l'envie que faire cas de la gloire, et tout cela s'est fait sans qu'on m'ait consulté. »

On écrira la lettre de remerciements de Bulfon au comte d'Angeviller, à qui le roi avait accordé la survivance des fonctions que BulFon remplissait au Jardin.

Un ami de BufTon, étonné de son long séjour en Bourgogne à un moment où le parti des philosophes et celui de leurs adversaires se livrent bataille jusque dans le sein de l'Académie, lui écrit pour l'engager à revenir à Paris, seul théâtre digne de lui. Buffon répond par un aimable refus : à un grand travail il faut une grande paix. Les querelles misérables qui divisent les salons de Paris le laissent indifférent; il entend garder cette sérénité qui est indispensable au succès de son œuvre; il pense mieu.x et plus facilement dans la grande élévation de la tour de Montbard, où l'air est plus pur.

Buffon n'aimait pas la poésie. « J'aurais bien fait des vers tout comme un autre, disait-il; mais j'ai bientôt abandonné un genre

où la raison ne porte que des fers. » Il admirait pourtant Racine^ dont il se plaisait à réciter par cœur des morceaux entiers. « Avouez que c'est beau, s'écriait-il alors, et que la prose n'aurait pu faire mieux... C'est beau comme de la belle prose. » Devant la Harpe il ne craignit pas de soutenir un jour que les plus beaux vers, ceux mêmes d'Athalie, n'approchaient pas de la bonne prose pour la correction et l'ampleur. La Harpe n'osa pas contredire l'illustre vieillard; mais il lui écrivit le lendemain pour plaider contre lai la cause de la poésie.

Réponse de Bufîon à M°^'^ Xecker, dont une lettre vient de lui annoncer la mort de Voltaire.

C'est dans le salon de M""*^ Necker que Bernardin de Saint- Pierre fit une première lecture de Paul et Virgitik. II y était ].)resque inconnu, et sa lecture eut peu de succès d'abord. Thomas s'endormit; Butfon n'attendit pas la fin pour se lever et partir.

M™^ Necker lui écrit le lendemain pour le gronder doucement de son impatience. Elle pardonne au bon Thomas son sommeil; elle compreud moins l'indifférence de Buffon. La simplicité touchante du récit, surtout dans la première partie, a pu étonner une société raffinée et affairée, peu faite sans doute pour ;ioûter la naïveté de la nature; mais cette idylle s'est bientôt transformée en élégie. Le naufrage et la mort de Virginie ont fait couler bien des larmes. Buffon, peintre et poète, était digne de comprendre Bernardin de Saint-Pierre, qui seul peut-être sera digne un jour de recueillir son héritage. L'auteur de Pdul l't Virginie devait, en effet, remplacer Butfon, après un court interrègne, à la direction du Jardin des Plantes.

Le roi avait proposé à Buffon l'administration en chef de toutes les forêts qui composaient ses domaines; Butfon répond au roi par un remerciement et par un refus; il ne peut se résigner à quitter son cher Jardin, dont la solitude est nécessaire au grand travail qu'il poursuit.

M'"'' d'Épinay écrit à l'abbé Galiani, le 6 novembre 1770 : « Vous parlerai-je du volume que Buffon vient de donner sur les oiseaux? Une ignorante, une femme, cela est bien hardi! n'importe, je vais vous dire tout bas, tout bas à l'oreille, -ce que j'en pense. J'ai peur qu'il n'y ait plus de poésie que de vérité dans tout cela... Pourquoi mettre de la poésie, et faire des suppositions métaphysiques où il ne faut qu'un simple exposé des choses"? Pourquoi se faire le panégyriste de chaque espèce dont il parle? On est comme on est. Il devrait montrer la chaîne des êtres depuis le marbre froid qui se forme au fond de la eaverne, jusqu'au chêne qui porte sa tète dans les nues; ensuite depuis le chêne jusqu'à l'huître, et depuis l'huître parcouiir tous les animaux jusqu'à l'homme, fixer la limite de chaque être, et non les faire empiéter les uns sur les autres. Si les our^ et les vautours entendaient sa langue, nous ne serions pas en sûreté sur la terre. Ces contradictions apparentes ne viennenl cependant que de ce qu'il a voulu faire entendre sans oser le prononcer, parce qu'il voit toujours, quand 11 écrit, le docteur Uiballier' au bas de sa page, et qu'avec ui.e telle vision il est bien difficile de faire de la besogne vraiment grande et philosophique. Ce n'en est pas moins un bien beau génie, et son éloquence est noble, simple et enchanteresse. » On écrira la réponse de l'abbé Galiani.

]\jiie philipon, plus tard M™*^ Roland, écrit à son amie Sophie Cannet,le 23 janvier 1770, à propos d'une des premières visites de M. Roland, alors inspecteur général du commerce et des manufactures à Amiens :

« J'ai d'abord été tentée de croire qu'il aimait le singulier dans les opinions. Un homme qui ne voit dans M. de Buffon qu'un charlatan, et qui trouve son style seulement joli; qui, regardcLnlV Histoire de l'abbé Raynal comme fort peu philosophique, prétend qu'elle est bonne à rouler sur les toilettes : un tel homme me paraissait lui-même singulier. J'ai écouté ses rai-

Page 1