I. Plus court que VAfiréf/c du présiilent Hénault
ii. Préface de VHistoire romaine (173S), édit. de I7G0, t. I'"', p. i.xxxiii. o. Amsterdam et Paris, Durand. On a l'approbation du li août 1747, signée Mnncrif, et très flatteuse.
l'a repris d'avoir écrit, au début du chapitre v : « Je m'imagine qu'Annibal disait peu de bons mots. » — « Pourquoi pas? réplique Michelet : cette dure et railleuse insouciance n'est-elle point le caractère propre du condottiere faisant jeu et métier de la vie et de la mort? » Les grands hommes, tels que nous les peignons aujourd'hui, ne sont plus tout d'une pièce; et si nos historiens avaient à refaire les Considérations, ils les feraient peut-être plus solidement érudites dans le fond, moins solennelles dans la forme. Seulement, ils n'essayeront pas de les refaire.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
Édition Laboulaye (Ganiier), t. II. — Éditions particulières : Conipayré (Colin), Dezobry et Petit de JuUeville : Delagrave), Grégoire (Belin), Jullian (Hachette), Person (Garnier), Robineau (Dupont).
LIVRES
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Louis XIV, Catalogue des écrivains) ; xix, 33 {Dictionnaire
philosophique, États, Gouvernements); xxiii, 213 {Discours à
L'Académie française. 9 mai 1746) ; xxxiii, 466 {Lettre à Thié-
riot, 1734) ; xxxvii {Lettre à Vauvenargues, 15 avril 1743). D'Alembert. — Eloge de Montesquieu, au t. V de V Encyclopédie; 17o.j. Gri.mm. — Correspondance littéraire, éàit, Tourneux; Garnier, in-8o;
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JUGEMENTS
Un assez petit volume a suffi à M. Je Montesquieu pour développer un tableau si intéressant et si vaste. Gomme l'auteur ne s'appesantit point sur les détails et ne saisit que les branches fécondes de son sujet, il a su renfermer en très peu d'espace un grand nombre d'objets distinctement aperçus et rapidement présentés, sans fatigue pour le lecteur... M. de Montesquieu trouve la cause de la grandeur des Romains dans l'amour de la liberté, du travail et de la patrie, qu'on leur inspirait dès l'enfance ; dans la sévérité de la discipline militaire ; dans ces dissensions intestines qui donnaient du ressort aux esprits, et qui cessaient tout à coup à la vue de l'ennemi ; dans cette constance après le malheur, qui ne désespérait jamais de la république ; dans le principe où ils furent toujours de ne faire jamais de paix qu'après des victoires; dans l'honneur du triomphe, sujet d'émulation pour les généraux; dans la protection qu'ils accordaient aux peuples révoltés contre leurs rois ; dans l'excellente politique de laisser aux vaincus leurs dieux et leurs coutumes ; dans celle de n'avoir jamais deux puissants ennemis sur les bras, et de tout souffrir de l'un jusqu'à ce qu'ils eussent anéanti l'autre. Il trouve les causes de leur décadence dans l'agrandissement même de l'État, qui changea en guerres civiles les tumultes populaires ; dans les guerres éloignées, qui, forçant les citoyens à une trop longue absence, leur faisait perdre insensiblement l'esprit républicain ; dans le droit de bourgeoisie accordé à tant de nations, et qui ne fil plus du peuple romain qu'une espèce de monstre à plusieurs tètes; dans la corruption introduite par le luxe de l'Asie; dans les proscriptions de Sylla qui avilirent l'esprit de la nation et la préparèrent à l'esclavage; dans la nécessité oi^i les Romains se trouvèrent de souffrir des maîtres lorsque leur liberté fut devenue à charge; dans l'obligation où ils furent de changer de maximes en changeant de gouvernement ; dans cette suite de monstres qui régnèrent, presque sans interruption, depuis
Tibère jusque Nerva, et depuis Commode jusqu'à Constantin ; enfin dans la translation et le partage de Fempire, qui périt daljord en Occident par la puissance des barlmres, et qui, après avoir langui plusieurs siècles en Orient sous des empereurs imbéciles ou féroces, s'anéantit insensiblement, comme ces fleuves qui disparaissent dans les sables.
D'Alembert, Éloge de Montesquieu.
Je ne sais pas si vous connaissez les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains de M. de Montesquieu, auteur des Lettres persanes. C'est un ouvrage où il y a de la politique, beaucoup de pbilosopbie et un grand sens... On a beaucoup écrit sur les Romains, et peut-être était-il réservé au seul président de Montesquieu de les connaître.
Nouvelles littéraires de Grimm, Diderot, Ratnal, etc., édit. Tourneux ; Garnier.
Cet ouvrage, si rempli de raisonnements profonds, est en même temps un abrégé de l'histoire romaine capable de réparer ce qui nous manque de Tacite. En transposant les temps' de ces deux grands hommes, et les accidents arrivés à leurs ouvrages, je ne sais si Tacite nous aurait aussi bien dédommagés de ce qui nous manquerait de Montesquieu,
Maupertuis, Éloge de M. de Montesquieu.
On a pu discuter, dans les Considérations, l'exactitude des faits et même la vérité des jugements; il n'y a qu'une voix sur la beauté des peintures de Montesquieu. C'est une merveille qu'il ait pu resserrer un sujet immense dans un cadre aussi étroit, sans rien sacrifier d'essentiel, sans tomber dans la confusion, dans l'obscurité. Il abrège tout, mais il fait tout voir; un trait lui suffit pour résumer un caractère et une époque... Ces peintures saisissantes, où l'énergique brièveté du dessin est relevée par la puissance de la couleur et la magie du clair-
eL le mettre « au courant » de l'érudition, les notes noieraient le texte. Il en serait de même des Époques de la nature siV on\oa\siit les tenir au niveau de la science depuis Cuvier jusqu'à Darwin. Mais à quoi bon ? On lira les historiens modernes de Rome : on ne les entendra jamais si bien qu'après une lecture de Montesquieu; on n'entendra jamais si bien Montesquieu qu'après les avoir lus.
A. SoREL, Montesquieu ; Hachette.
LETTRES
RoUin envoie à Montesquieu le premier volume de son Histoire romaine. — Rollin avait consacré le livre VI de son Traité des études (1726) à faire ressortir tous les avantages qu'on pourait tirer, dans les écoles publiques, de l'enseignement de l'histoire. Invité à composer lui-même des livres où les maîtres apprendraient à bien enseigner une science très peu connue de la plupart d'entre eux, il consacra les quinze dernières années de sa vie à écrire d'abord une Histoire ancienne, terminée en 173S, puis une Histoire romaine, dont il n'avait encore publié que les cinq premiers volumes quand il mourut, en 1741, à l'âge de quatre-vingt ans.
Ces deux ouvrages eurent un très grand succès. Le chancelier d'Aguesseau, sans dissimuler le regret de n'y pas trouver <c un slyle plus concis, des réflexions plus courtes et plus profondes », répondit au plus cher désir de Rollin en le félicitant d'avoir fait « un livre qui est moins une histoire qu'une leçon perpétuelle de vertu, de grandeur d'âme, d'amour de la patrie et de la religion, leçon d'autant plus utile qu'elle se présente sous une forme plus aimable, et qu'elle instruit sans paraître enseigner. »
Montesquieu, dont le témoignage avait encore plus d'autorité, puisqu'il venait de publier lui-même ses Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, écrivit, sans y mêler aucune critique, les lignes suivantes : « Un honnête homme, par des ouvrages d'histoire, enchante le public : c'est le cœur qui parle au cœur; on sent une secrète satisfaction d'entendre parler la vertu; c'est l'abeille de la France. »
On suppose que Rollin écrit à Montesquieu en lui envoyant le premier volume de son Histoire romaine.
L'indulgence avec laquelle il sait que Montesquieu a jugé son Histoire ancienne fait qu'il n'éprouve aucun embarras à lui offrir la première partie de son nouvel ouvrage.
11 n'aurait pas cette confiance si, en racontant à son tour l'histoire romaine, il avait jamais eu la pensée qu'on pût, en la
obscur, nous rappelleraient au besoin f|ue Monlcsnuieu revenait de Rome; que, sous la chaude lumière du ciel d'Italie, il avait pris plaisir à contempler, comme Poussin, le relief vigoureux et sobre des bas-reliefs antiques, et qu'à côté des chefs-d'œuvre échappés à l'idéal pinceau de Raphaël, il avait aussi fait ses délices des tableaux du Corrège et de Michel-Ange.
Gaxdar, Monteiqiilcu et laCrillque lUtérairc.
En ce qui regarde la granileur romaine, il semble que Montesquieu en ait mieux vu les causes politiques, Bossuet les causes morales.
Personne ne nous instruit plus à fond ni avec plus d'agrément que Montesquieu du détail des institutions et des maximes qui donnèrent à Rome l'empire du monde. 11 fait voir admirablement avec quel bonheur de première invention et quel esprit de suite on y fait servir la guerre à l'agrandissement au dehors et à la paix au dedans; avec quelle audace réiléchie on la porte chez l'ennemi au lieu de lallendre; avec quelle habileté on change les vaincus en alliés pour en vaincre d'autres : avec quelle magnanimité farouche on y sacrifie la nature à la discipline; avec quel sens pratique on imite de l'ennemi ses usages militaires et jusqu'à ses armes pour le battre; avec quelle prévoyance Rome se fait de ses colonies mililaires comme autant d'enceintes fortifiées, qu'il faudra franchir avant de l'atteindre. Toutes ces causes politiques de la grandeur romaine sont expliquées par Montesquieu avec une clarté supérieure, et chacune au meilleur moment, lorsqu'un acte décisif, un revers réparé, une crise civile étouffée, fournissent aux explications comme des preuves à l'appui, et confirment les remarques de l'écrivain par l'autorité des exemples.
Quant au rôle prépondérant du sénat dans la grandeur romaine, il s'en faut que Montesquieu l'ait découvert le premier. Machiavel, qu'il a eu tort de ne pas nommer, et, après Machiavel, Bossuet, qui parle de la sagesse de cette assemblée auguste comme d'une chose prédite par le Saint-Esprit dans le livre des Machahées, nous avaient déjà introduits dans l'intérieur de la curie. Mais par Montesquieu nous pénétrons encore plus avant, et nous voyons 1' « assemblée auguste » de plus près que dans Bossuet. Ce 'grand corps, qui parmi ses traditions avait celle
du secret, et qui reste impénétrable même pour les historiens de Rome, c'est un Français du xviii° siècle qui le dévoile.
Montesquieu connaît les talents du peuple romain; il connaît moins ses vertus. N'est-il pas étrange que ce soit un prêtre catholique qui note parmi ces vertus la religion? Cependant Montesquieu y avait pensé tout d'abord. Dans un discours de sa jeunesse, il avait traité de la politique des Romains dans la religion; il est vrai qu'il s'agit de la religion en la main des grands pour gouverner les petits, para cette crédulité des peuples qui est toujours au-dessus du ridicule et de l'extravagant ».
Bossuet l'entend d'une tout autre façon. Où le publicisle ne voit qu'un expédient politique, l'évêque reconnaît et admire une des vertus de la nature humaine. Pour lui, un peuple religieux est un peuple qui sait quelque chose de meilleur que luimême et de plus cher que la vie, et qui s'y soumet. Ce peuple a en lui la première cause de toute grandeur humaine, le dévouement...
Pour connaître le détail d'exécution de la grandeur romaine, il faut lire Montesquieu ; pour en connaître l'unie, il faut lire Bossuet.
Dans l'explication des causes de la décadence, il semble que l'avantage soit au premier. Bossuet y est très court, quoiqu'il n'en dise rien qui ne soit considérable. Il n'aime pas la décadence; il en détourne la vue; mais de ce regard détourné et fugitif il n'en aperçoit pas moins les causes principales. Montesquieu s'y plaît, et, comme il arrive aux hommes de génie dans leur sujet de prédilection, il y excelle. Il n'était pas loin encore du temps où il avait raillé la décadence du grand règne, et il écrivait les Considérations avec la plume qui venait d'achever les Lettres persanes. Lui aussi avait son « maître si maître », le grand peintre des décadences. Tacite.
NisARD, Histoire de la littérature fru)i<;aise, t. IV; Didot.
Son livre sur les Romains n'est pas une source d'instruction complète. Bien des choses ont été dites depuis, auxquelles il n'avait pas songé. Mais ce livre est un monument du grand art de composer et d'écrire... On ne peut trop admirer lariche brièveté de l'ouvrage, et ciitle concision de génie, dans un sujet immense. INiebuhr, avec trois volumes de recherches et de digressions,
vous conduit jusqu'à l'élablisseiuent des décenivirs; et il vous laisse, pour fruit d'une laborieuse recherche, beaucoup de doutes, et quelques vues neuves. Montesquieu, en deux cents pages, résume et peint à la fois toute l'histoire politique des Romains, c'est-à-dire du peuple auquel avait abouti l'antiquité et d'où est sorti le monde moderne. On a supposé plusieurs modèles à ce livre original. On a cité les Considérations de Saint-Evremond, le Tmi^e du puritain WallerMoyle sur le gouvernement de Rome. Montesquieu, dans le fait, n'a eu que deux sortes de maîtres, les anciens et Bossuet. De là le caractère élevé, le style grave, simple, nerveux, de son ouvrage : c'est une étude antique, pour la forme comme pour le sujet. Ily a seulement la dilTérence de la vie toute spéculative de Montesquieu à la vie active de l'antii[uité.
ViLLEMAix, Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, 14'= leçon; Didier.
En parlant des Romains, la langue de Montesquieu s'est faite comme latine, et elle a un caractère de concision ferme qui la rapproche de la langue de Tacite ou de Salluste. Il nous montre le sénat, « pendant que les armées consternaient tout », tenant à terre ceux qu'il trouvait abattus. Ce mot consternaient est pris ici dans l'acception propre, ce que Montesquieu fait volontiers. Il excelle à retremper ainsi les expressions et à leur redonner toute leur force primitive, ce qui permet à son style d'être court, fort, et d'avoir l'air simple. 11 dira encore : « Rien ne servit mieux Rome que le respect qu'elle imprima à la terre. Elle mit d'abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides. » Stupides est pris là aussi dans le sens latin et primitif, pour signifier la stupeur physique. Et encore : « Des rois qui vivaient dans le faste et dans les délices n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain. » Je pourrais multiplier ces remarques et montrer comment Montesquieu affecte de rendre leur sens exact et propre à quantité de mots [ajuster, engourdir, etc.), et comment il double leur effet en les appliquant nettement à de grandes choses. Pour marquer que les soldats, à mesure qu'ils faisaient la guerre plus loin de Rome, sentaient s'affaiblir en eux l'esprit du citoyen, il dira : « Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à fonder sur lui toutes
48 COURS DE LlTTERATUllU:
leurs espérances, et à voir de plan loin la ville. » La ville par excellence, Urbs, c'est Rome; on ne peut dire d'une manière en apparence plus simple une chose plus forte. Si l'on disait que Montesquieu n'y visait pas, on nen croirait rien. C'est ici seulement qu'il est inférieur comme écrivain à Bossuet, en ce qu'il a une m(mi('?'c, une préméditation conslanle. Chez Bossuet, la parole grande et simple sort et se répand par un cours naturel, irrésistible, et en déroulant à grands flots ses largeurs, ses audaces ou ses négligences; chez Montesquieu, il y a eu élude, combinaison profonde, efïort, comme chez Salluste, pour revenir à une propriété expressive de termes et à une concision mémorable, comme chez Tacite, pour faire l'image à la fois magnifique et brève et imprimer à toute sa diction je ne sais quoi de grave et iVaugiiste.
Sainte-Beuve, Causeries du lundis t. VU; Garnier.
Dans ce livre, Montesquieu oublie presque les finesses de style, le soin de se faire valoir, la prétention de mettre eu mots spirituels des idées profondes, de cacher des vérités claires sous des paradoxes apparents, d'être aussi bel esprit que grand homme. Il ne garde de ses défauts que les qualités. Il parle de Rome avec plus d'apprêt que Tite-Live, mais avec la même majesté poétique. Ses jugements tombent comme des sentences d'oracle, détachés, un par un, avec une concision et une vigueur incomparables, et le discours marche d'un pas superbe et lent, laissant au lecteur le soin de relier ses parties, dédaignant de leur indiquer lui-même sa suite et son but. Si l'on ôte quelques passages où la simplicité est affectée et la sagesse raffinée, on croit entendre un des anciens jurisconsultes. Montesquieu a leur calme solennel et leur brièveté grandiose; et du même ton dont ils donnaient des lois aux peuples, il donne des lois aux événements.
Taine, Essai SU7' Tite-Live; Hachette.
L'ensemble des jugements de Montesquieu est resté jusie, comme la méthode de son livre et comme son style. Si l'on voulait instituer un commentaire perpétuel des Considéraiious.
lisant, songer aux Considérations et a.u Discours sur l'histoire universelle.
Mais on n'ignore pas qu'il borne son ambition à emprunter aux anciens, qui ont toujours été ses maîtres, leurs plus beaux récits, afin d'offrir aux jeunes gens, en même temps qu'un plaisir délicat et de nouvelles leçons de goût, de grands exemples qui les éclairent sur leurs devoirs et les excitent à faire le bien- Son âge, qui peut servir d'excuse àquelques-unes des imperfections de son livre, ne lui permettra peut-être pas de l'achever : du moins, le désir d'être utile et les encouragements qu'il a reçus le soutiendront jusqu'au bout dans l'accomplissement de sa tâche,
(Contours de l'École normale, 1861.)
Montesquieu écrit à son ami lord Chesterfîeld pour lui annoncer qu'il entreprend d'écrire les Considérations.
Souvenirs de leur jeunesse et de leurs communs voyages. Contraste avec sa vie studieuse, où il cherche des plaisirs nouveaux et plus austères.
But qu'il entrevoit déjà : pénétrer l'esprit de toutes les civilisations et de toutes les législations disparues.
Pour le moment, il se contentera de scruter les causes delà grandeur et de la décadence des Romains. Même après Bossuet, cette étude reste possible; il indiquera dans quel esprit il compte la renouveler.
Il prie lord Chesterfîeld de ne pas lui ménager les conseils de son bon goût.
Avant d'écrire son Histoire romaine, Michelet, jeune encore, vient de relire les Considérations. Il communique librement à un ami les impressions de sa lecture.
DISSERTATIONS ET LEÇONS
Que doit-on penser de ce jugement de Montesquieu : « La Vie d'Agricolaesi le chef-d'œuvre d'un homme qui n"a fait que des ehefs-d'œuvre? ))
(Paris. — Leçon d'agrégatiox, l87o.)
Étudier la nature du style de Montesquieu d'après les derniers chapitres de la Grandeur et Décadence des Romains.
(Paris. — Leçon d'agrégation, 1887.)
Le sénat romain dans Bossuet et dans Montesquieu.
(Paris. — Leçon D'AGRÉGjiTiON.)
La philosophie de l'histoire dans Bossuet et dans Montesquieu.
(Aix. — Devoir de licence, 1887.)
« Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres, au caprice de la fortune. » (Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, ch. v.)
(Besançon. — Devoir de licence, août-sept. 1884.)
Sainte-Beuve a dil de Montesquieu qu'il avait « un tour
irimagination prompte, qui revêtait aisément la pensée et la maxime d'une forme poétique, comme faisait son compatriote Montaigne; mais il était moins aisé que Montaigne et n'avait pas la tleur comme lui ». Trouvez-vous que ce jugement soit juste, appliqué aux Considérations sur la grandeur et la décadence ?
(Caen. — Devoir de licence, 1887.)
Apprécier, au point de vue du style et des beautés purement littéraires, la Grandeur et la décadence des Romains, de Montesquieu.
(Clermont. — Devoir d'agrégatiox, 1899.)
Du jugement de Montesquieu sur les caractères et sur l'Élat romain, comparé au jugement de Bossuet. On étudiera les jugements des deux auteurs surtout dans le Discours sur l'histoire universelle et dans VEsprit des lois.
(Rennes. — Devoir de lice>'Ce, janv. 1892.)
Marquer les principaux traits du caractère romain d'après la Grandeur et Décadence des Romains, de Montesquieu.
(Paris. — Baccalauréat, novembre 188o.)
Montesquieu a dit {Considérations, xii) : « Il est certain que les hommes sont devenus moins libres, moins courageux, moins portés aux grandes entreprises, qu'ils n'étaient lorsque, par cette puissance qu'on prenait sur soi (par le suicide), on pouvait à tous les instants échapper à toute autre puissance. » Cela est-il vrai .' Prendre des exemples dans les temps modernes. (Douai. — Baccalauréat, juillet 1884.)
Montrer que les Considérations sont la préface naturelle de VEsprit des lois.
(Fontenay-aux-Roses. — Leçon, i
XÎI
Mithridate chez Racine et chez Montesquieu.
(Fontenay-aux-Roses. — Leçon.)
D'après le seul dialogue de Sjlia et d'Eucrate, juger Montesquieu penseur et écrivain.
(Fontenay-aux-Roses. — Leçon.)
Par quelles causes Montesquieu explique-t-il la grandeur et la décadence des Romains ?
(Paris. — Diplôme d'études de l'enseign. spécial, 1877.)
De l'histoire au xvui<^ siècle. Parler des ouvrages historiques de Voltaire et de Montesquieu. Dire commentées auteurs ont compris l'histoire, et s'ils diffèrent à ce point de vue l'un de l'autre.
(Oran. — Brevet supérieur. — Aspirants, 1887.)
Auguste et Attila chez Montesquieu et dans Corneille.
En quoi la connaissance des Considératioiu est-elle utile et indispensable à l'intelligence de VEsprit des lois?
Aucliapitre xii des Considérations, Montesquieu porte ce jugement sui' Cicéron : « Je crois que si Galon s'était réservé pour la république, il aurait donné aux choses tout un autre tour.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS 3:j
Cicéron, avec des parties admirables pour un second rôle, était incapable du premier : il avait un beau génie, mais une àme souvent commune. L'accessoire, chez Cicéron, c'était la vertu; chez Caton, c'était la gloire. Cicéron se voyait toujours le premier; Caton s'oubliait toujours. Celui-ci voulait sauver la république pour elle-mênie, celui-là pour s'en vanter. » Discuter ce parallèle, et montrer dans quelle mesure il est juste ou injuste.
Grimm écrit dans sa Correspondance littéraire (juin 1753) : <( Le cardinal Alberoni a fait une critique de M. le président de Montesquieu qui m'a paru fort juste et fort sensée. « L'esprit de « système, dit-il, n'est pas moins dangereux dans la politique « que dans la philosophie. 11 y a de la témérité à chercher les « causes de la grandeur et de la décadence des Romains dans « la constitution de leur État. Des événements où la prudence « humaine n'eut que la plus petite part sont des époques plutôt « que des conséquences. » Que pensez-vous de cette critique?
Que pensez-vous de ce jugement de Villemain, dans V Éloge de Montesquieu : « Dans la Grandeur et la Décadence des Romains, Montesquieu n'a plus l'empreinte de son siècle : c'est un ouvrage dont la postérité ne pourrait deviner l'époque, et où elle ne verrait que le génie du peintre? »
VilIcl'raivjln-.lc-Rouergue. — J. bardoux imiir.
L," (( Esprit des lois » dans la rorrespondancc de Montesquieu. — La « Défense de l'Esprit des lois ».
VEsprit des lois a été publié quatorze ans après les Considérations; mais quand les Considérations parurent, il y avait longtemps que l'Esprit des lois était conçu et fixé dans son ensemble, sinon écrit en plusieurs de ses parties. Quand Montesquieu écrivait, dans sa jeunesse, un Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères, ou des Réflexions sur la monarchie universelle, son seul dessein n'était pas de plaire à l'Académie de Bordeaux : il groupait là des idées et des matériaux qui ne seront pas perdus. On a vu que certaines des Lettres persanes effleuraient des questions nouvelles et graves, comme celles des principes des gouvernements, de la vertu, ressort des républiques anciennes; de l'honneur, ressort de la monarchie française; du despotisme oriental; de l'influence des climats. Quant aux Considérations, ce n'est pas telle page, c'est le livre entier qui annonce VEsprit des lois, comme si Montesquieu eût voulu, par l'évidente vérité d'une application particulière, préparer d'avance les esprits à admettre la vérité, plus contestable, de la théorie généralisée.
Si nous avions les lettres de jeunesse de Montesquieu (sa correspondance un peu suivie ne commence qu'avec la pleine maturité), nous y verrions grandir l'obsession d'une même idée et d'un même travail, qui tantôt le soutient, tantôt l'accable. Le 7 mars 1749, il écrivait au grand prieur Solar, ambassadeur de Malte à Rome :
Il est vrai que le sujet est beau et grand : je dois bien craindre qu'il n'eût été beaucoup plus grand que moi; je puis dire que j'y ai travaillé toute ma vie.
1. Genève, chez Barillot et fils, sans date (1748), 2 vol. in-4'', 3 vol. in-l;2. G. de Litt. — Montesquieu {l'Esprit des lois). 1
Au sortir du collège, on me mit dans les mains des livres de droit , j'en cherchn l'esprit, je ne faisais rien qui vaille. // y a vingt ans que je découvris mes p!in cipcs : ils sont très simples; un autre qui aurait autant travaillé que mo aurait l'ait mieux que moi. Mais j'avoue que cet ouvrage a pensé me tuer je vais me reposer; je ne travaillerai plus...
Si l'on pi'end à la lettre ces données, il aurait médité son sujet de 1712 à peu près à 1729, mais c'est seulement vers 1729 qu'il y aurait vu bien clair. En 1721, date des Lettres persanes, son esprit est relativement libre; il ne l'est plus en 1734, date des Considérations. C'est que, dans l'intervalle, se place le voyage à travers l'Europe, et la date de ce voyage coïncide avec celle qu'il attribue à la découverte de ses principes. Les Considérations, dont le point de départ est aussi dans ces années fécondes, et qu'il n'eût pu écrire, d'ailleurs, avant cette révélation de principes, l'occupèrent jusqu'en 1733; mais, à partir de ce moment, il est tout entier à l'œuvre qui lui prendra treize ans encore. A partir de 1743, si nous en juf,'eons d'après la Correspondance, d'ailleurs très incomplète, qui nous a été conservée, il redouble d'ardeur en voyant le but plus proche. Dans une lettre pleine de verve (l^"" août 1744), il invite l'abbé de Guasco à le venir voir à la Brède, dont il fait une brève mais séduisante peinture; comme l'abbé a du goût, il le consultera sur son grand ouvrage, « qui avance à pas de géant», depuis que le châtelain n'est plus dissipé par les dîners et soupers de Paris. L'abbé arrive; on lit dans l'intimilé les parties achevées du grand ouvrage; on les lit chez le président Barbot, de dix heures précises du matin au dîner, et après le dîner on recommence (10 février 1745). A un autre de ses amis italiens, M^"' Cerati, il écrit, dans ce même hiver de 1745 : « Depuis deux ans que je suis ici, j'ai continuellement travaillé à la chose dont vous me parlez; mais ma vie avance, et l'ouvrage recule à cause de son immensité. » (16 juin.) Il voudrait que tous ses amis eussent pour son livre les sentiments passionnés qui sont les siens : l'abbé de Guasco, trop voyageur, est vertement réprimandé de n'avoir pas attendu le manuscrit précieux qu'on se proposait de lui envoyer. On voit qu'alors tout le premier volume, quinze ou vingt livres, est prêt, et que le second le sera quelques mois après (20 février 1747); les autres suivront bientôt.
L'ouvrage va paraître en cinq volumes... Je suis accablé de lassitude; je compte de me reposer le reste de mes jours. J'ai pensé me tuer depuis trois
mois, afin d'achever un morceau que je veux y mettre, qui sera un livre de l'origine et des révolutions de nos lois civiles de France. Cela formera trois heures de lecture ; mais je vous assure que cela m'a coûté tant de travail, que mes cheveux en sont blanchis. Il faudrait, pour que mon ouvrage fût complet, que je puisse achever deux livres sur les lois féodales. Je crois avoir fait des découvertes sur une matière la plus obscure que nous ayons, qui est pourtant une magnifique matière. Si je puis être en repos à ma campagne pendant trois mois, je compte que je donnerai la dernière main à ces deux livres, sinon mon ouvrage s'en passera'.
Enfin, l'ouvrage parut à Genève. Il était temps : Montesquieu était presque aveugle-, l'endant vingt ans, il y avait travaillé au moins huit heures par jour, regardant toutes les autres heures comme des heures perdues, s'exaltant dans l'admiration, dans l'enthousiasme que lui inspirait son propre ouvrage, se demandant toutefois avec quelque inquiétude s'il ne serait pas le premier et le dernier de ses admirateurs.
Il dut être bientôt rassuré : de Paris et d'Italie surtout, où il a quelques amis actifs, il ne reçoit que de bonnes nouvelles. Frédéric II, qui avait approuvé à la fois et discuté les Considérations, mêle encore à son approbation quelques réserves.
Les rois seront peut-être les derniers qui me liront, peut-être même ne me liront-ils point du tout. Je sais cependant qu'il en est un dans le monde qui m'a lu; et M. de Maupertuis m'a mandé qu'il avait trouvé des choses où il n'était pas de mon avis. Je lui ai répondu que je parierais bien que je mettrais le doigt sur ces choses. Je vous dirai aussi que le duc de Savoie a commencé une seconde lecture de mon livre. Je suis très flatté de tout ce que vous me dites de l'approbation des Anglais; et je me flatte que le traducteur de V Esprit des lois me rendra aussi bien que le traducteur des Lettres persanes '.
Ainsi, VEsprit des lois est lu en Angleterre (c'est bien le moins que lui dussent les Anglais!), en Italie, en Allemagne; il est relu à la cour de Savoie, et le duc de Savoie, qui l'a reçu des mains de son père le roi de Sardaigne, déclare qu'il veut le lire toute sa vie. « Le succès, écrit Montesquieu, est beaucoup au delà de mon attente*. » Çà et là pourtant, la note change. Montesquieu n'ignorait certes pas la portée de son livi-e; mais il croyait avoir pris toutes ses précautions pour éviter « toute