‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 17 sur 94 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

La Bruyère a dit, en parlant de nos deux grands poètes tragiques: « Corneille est plus moral, Racine plus naturel. » Appréciez ce jugement. Vous avez lu et commenté les principales tragédies de Corneille et de Racine. Attachez-vous à bien comprendre par le souvenir de vos lectures le sens de ces deux mots, moral et naturel.

(Gironde. — Brevet supérieur. — Aspirants, 1887.)

La Bruyère a dit que Corneille avait représenté les hommes tels qu'ils devraient être, et Racine les hommes tels qu'ils sont. Cette pensée est vraie d'une manière générale. Montrez cependant que Racine a souvent peint les hommes tels qu'ils devraient êlre (héroïques), et Corneille les hommes tels qu'ils sont (faibles, cédant à l'entraînement des passions).

(Vienne. — Brevet supérieur. — Aspirantes, 1887.)

Appréciez et commentez ce mot de M'"*= de Sévigné: « Vive notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent.

(Brevet supérieur. — Aspirantes, 1887).

Les caractères de femmes dans les pièces de Corneille. Quels

otages peut offrir rélude de ces caractères pour Téducauuii des femmes d'aujourd'hui?

(Aveyron. — Brevet supérieur, — Aspirantes.)

Fontenelle a écrit : (( Quand on a le cœur noble, on voudrait ressembler aux héros de Corneille, et quand on a le cœur petit, on est bien aise cjue les héros de Racine nous ressemblent. On remporte des pièces de l'un le désir d'être vertueux; des pièces de l'autre, le plaisir d'avoir des semblables dans ses faiblesses. Le tendre et le gracieux de Racine se trouvent quelquefois dans Corneille; le grand de Corneille ne se trouve jamais dans Racine. Racine n'a presque jamais peint que des Français et que le siècle présent, même quand il a voulu peindre un autre siècle et d'autres nations; on voit dans Corneille toutes les nations et tous les siècles qu'il a voulu peindre. »

Que pensez-vous de ce parallèle?

Expliquer et discuter ce jugement de Vauvenargues: « Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer; ceux de Racine les inspirent sans les dire. »

Napoléon I" a dit: « La tragédie échauffe l'àme, élève le cœur, peut et doit créer des héros. Sous ce rapport, la France doit à Corneille une partie de ses belles actions; aussi, s'il eût vécu de mon temps, je l'aurais fait prince. » {Mémo7'ial de ^Sainte-Hélène.) Qu'a de vrai, qu'a de contestable ce jugement?

ExpUquer ce mot de>M.-J. Chénier: <( Corneille était un génie supérieur à Racine, mais Racine avait un bien plus grand talent que Corneille. »

VillefrancUe-de-Roucrgue. — J. Bardoux, impr.

Le Cid de Thistoire et le Cid de la légende.

Le Cid historique diffère du Cid légendaire, mais ce ne sont pas des personnages opposés ; certains traits généreux du Cid légendaire se devinent déjà chez le Cid historique, et certains traits grossiers du Cid historique n'ont pas disparu tout à fait chez le Cid légendaire.

Qu'il faille placer en 1026 ou en 104o la naissance du fils de Diego Laynez et de Tereza Rodriguez, il est certain que Rodrigue, mort en 1099, est un homme du xi'^ siècle, dont il a les passions fougueuses et la moralité facile.

C'est sous le roi Ferdinand F'' qu'il fit ses premières armes ; son premier exploit, il l'accomplit contre les rois maures, quu tout d'abord il semble avoir servis lui-même sans scrupule, mais qu'il contraignit à se déclarer tributaires de la Caslille pour leur royaume de Saragosse. Écartons tous les autres détails, et ne voyons que celui-là : dès sa jeunesse, Rodrigue est l'adversaire et le vainqueur des Maures. Les Espagnols ne l'oublieront pas.

Jusque-là pourtant, il est moins un héros chrétien qu'un condottiere au service d'un prince, dont il épouse les intérêts et défend la cause, juste ou injuste. Il avait protégé Ferdinand contre son frère, Itamire d'Aragon, qui l'attaquait injustement; mais lorsque Sanche le Fort a succédé à Ferdinand, il l'aide, contre toute justice, à s'approprier la part de ses frères Garcie et Alphonse. Et les moyens sont dignes du but. Vainqueur dans une bataille qui, d'après un pacte conclu à l'avance, devait décider du sort des deux royaumes, Alphonse, roi de Léon, avait arrêté la poursuite des vaincus et se reposait dans son camp. C'est le moment que Rodrigue choisit

1. Voyez une étude plus «lélaillée en tèlc «le notre cilition du Cid. C. de Litt. — coKNEiLLE (Le Chl). 1

pour fondre sur les Léonais endormis dans une sécurité trompeuse, et pour les exterminer. Nouveau trait, fort propre à frapper l'imagination populaire, surtout en un temps où Tadmiration s'attachait de préférence aux plus forts. Ulysse n'était pas autrefois moins admiré qu'Achille. Combien devait l'être un héros qui au fougueux courage d'Achille unissait Thabileté rusée d'Ulysse !

Don Sanche meurt, assassiné par un traître. Alphonse devenait roi par la mort de Sanche. Plus que tout autre, Rodrigue devait tenir à ménagerie nouveau souverain, pour faire oublier la trahison d'autrefois. Jamais, au contraire, on ne le vit plus arrogant. C'est lui qui, s'érigeant en chef des nobles et des soldats, en juge des rois, contraint Alphonse à prêter par trois fois, devant les autels, le serment qu'il n'a pas armé la main de l'assassin, et l'irrite par son insistance, mais aussi l'effraye par sa hauteur, puisque Alphonse lui donne en mariage la fille de Diego, comte d'Orviedo, Ximena, sa cousine. Voilà, ce nous semble, 'un nouveau Cid, un faiseur de rois, égal, sinon supérieur aux maîtres qu'il sert, et dont il vérifie les titres avant de les accepter.

Voici maintenant un Cid persécuté, qui devient sans peine un héros populaire. On ne peut nier qu'Alphonse n'eût des motifs sérieux de rancune ; mais cette rancune devait paraître à la foule moins celle d'un roi offensé que celle d'un rival jaloux. Exilé, Rodrigue grandit encore, comme Achille retiré sous sa tente. Comme Achille aussi, il a l'amer plaisir de voir qu'on ne peut vaincre sans lui.

Ce qu'il y eut d'équivoque et d'égoïste dans l'attitude du Cid exilé, le peuple n'a pas voulu se le rappeler. 11 n'a voulu savoir ni que Rodrigue avait sollicité son retour en grâce, ni qu'il avait mis son épée tour à tour au service des princes chrétiens et des princes arabes, pensionné par ceux-là, les protégeant et les trahissant tous un peu. En lui il salue un disgracié superbe, un champion infatigable de l'indépendance nationale. D'ailleurs, c'est surtout par leurs dernières années que les grands hommes s'imposent au souvenir durable de la postérité. Les contradictions, les erreurs, parfois même les crimes du début, s'effacent dans le rayortnement de la fin. Or la fin du Cid a été gi'ande, bien qu'on prétende qu'il soit mort dans un accès de colère, au lendemain d'un échec. Quoi qu'on fasse, le vrai Cid sera toujours le souverain de Valence, conquise sur les musulmans par la ruse et par la force, après une famine épou-

vanfable et un plus épouvantable massacre , conquise pour Rodiigue lui-même, qui n'en offrit au roi que la suzeraineté nominale, mais arrachée enfin aux infidèles et rendue à la chrétienté. Depuis la prise de Valence jusqu'à sa mort, pendant cinq années (1094-1099;, il règne en paix sur sa conquête; il semble la défendre encore après sa morl, et c'est seulement en 1102 que la vaillante Chimène sort de Valence, emportant avec elle les restes encore redoutés de son mari. Dans cette dei^nière période, la plus éclatante de sa vie, le Cid a eu, dirait-on, la claire conscience de sa mission vraie. La force des choses avait fait de lui le grand reconquéreur du sol espagnol, le reconqimtador . Mais l'œuvre était commencée à peine ; il résolut de l'achever à lui seul. Chasser les Arabes d'Espagne, tel était le projet hardi qu'il conçut, que la mort l'empêcha d'exécuter, mais qui suffit pour rejeter dans l'ombre certaines alliances compromettantes, et pour mettre seules en pleine lumière les victoires remportées sur l'infidèle, en un mot pour donner un sens et une véritable unité à cette vie si incertaine pourtant et si contradictoire.

Kn résumé, le Cid de l'histoire est un capitaine heureux et intrépide, mais peu scrupuleux et souvent cruel ; le Cid de la légende, rude encore d'abord, finit par n'être plus qu'un admirable soldat, un campeador idéal. L'un fait ses propres aflaires en faisant celles de son pays ; l'autre songe avant tout à la patrie, mais sans s'oublier tout à fait. Indépendant jusqu'à en être gênant parfois, le Cid de l'hisloire fait sentir aux rois le poids de son altière protection. On comprend presque leur ingratitude; on ne la comprend plus dès qu'il s'agit du Cid légendaire, calomnié par les barons, persécuté par les rois, qu'il continue à servir dans sa disgrâce, terrible aux grands, doux aux petits. Kniin, le Cid de l'histoire est médiocrement orthodoxe : il pille les églises comme les mosquées, sans préférence ; c'est un <c démon » que redoutent les deux partis. Le Cid de la légende finit presque en saint.

Ces diverses métamorphoses ont leur point de départ dans l'histoire même, mais finissent par n'avoir plus rien d'historique. Comme Hodrigue devient par elles un fervent patriote et un fervent chrétien, il est naturel aussi qu'aux vertus historiques il joigne les vertus humaines. Voilà comme « le diable ù quatre », par une progression lente, mais logique, devient « le bon Cid >).

La légende poétique. — Chi'oni(|uc riinée. Pt>cine du Cid.

Il est fort loin encore d'être « le bon Cid » dans la Chronique rimée, fragment épique assez informe, mais d'autant plus précieux, car les mœurs primitives y revivent dans toute leur rudesse. Qu'elle soit du xii'' ou du xiii« siècle, on ne dira pas pas qu'elle idéalise ou modernise le héros. Même on peut juger qu'elle lui est moins favorable que l'histoire. Le sujet y est réduit à des proportions mesquines : plus de grands intérêts en jeu ; rien qu'une assez vulgaire querelle entre voisins. De quoi s'agitil ? De troupeaux enlevés par le comte don Gomez de Gormaz à Diego Laynez absent, et de la revanche de Diego, qui ravage les terres de l'agresseur, et enlève à son tour ses troupeaux, ses vassaux, ses lavandières. C'est pour ce beau motif que s'engage le combat de cent contre cent où Rodrigue, âgé de moins de treize ans, tue le comte père de Chimène. Chimène est attristée, mais non pas surprise outre mesure du malheur qui la frappe : elle sait en quel temps elle vit et se désole surtout de rester sans défenseur. Si, avec ses deux sœurs, vêtue d'habits de deuil, elle va trouver Rodrigue à Bivar, c'est pour demander et obtenir qu'on lui rende ses frères prisonniers. Si elle a recours au roi, ce n'est pas qu'elle poursuive une vengeance implacable; car dès que le roi hésite à la satisfaire, elle prend son parti avec une décision remarquable : « Donnez-moi pour mari Rodrigue, celui qui a tué mon père. » Rodrigue n'est encore qu'un enfant, mais il promet'd'être un homme, et c'est d'un homme que Cliimène a besoin pour la protéger.

Toute cette peinture de la vie féodale est d'une rare énergie. Aucune loi; la volonté royale elle-même est peu respectée quand elle contrarie la volonté des individus. Chacun vit chez soi et pour soi, chacun montre une sauvage défiance de tout ce qui n'est pas lui. Mandés à la cour, don Diègue et son fils s'arment et se font suivre d'une escorte de trois cents amis. Quel courtisan que Rodrigue ! Il ne consent à baiser la main du roi que sur l'ordre de son père, et il le fait d'un tel air, il agite et fait briller si bien son estoc, que le roi, épouvanté d'un tel hommage, s'écrie: « Retire-toi, Rodrigue, laisse-moi;

va-t'en ailleurs, Ji'mon, car tu as, avec les gestes d'un homme, les mouvements d'un lion furieux. » Et le farouche Rodrigue réplique: « Pour avoir haisé la main du roi je ne me tiens pas pour honoré ; mais parce que mon père l'a baisée, je me liens pour offensé. » Voici sur quel ton cet étrange vassal accepte la main de Chimène : « Seigneur, vous m'avez marié plutôt de force que de gré ; mais je déclare devant le Clirist que je ne vous baiserai point la main et que je ne me verrai point avec ma femme en désert ni en lieu habité jusqu'à ce que j'aie remporté cinq victoires en bon combat dans le champ. » Qu'on ne croie pas que le roi s'irrite ; il est a émerveillé » d'une si précoce assurance.

Contradiction singulière : ce « démon » sait pratiquer la charité chrétienne. C'est dans la Chronique rimce qu'apparaît pour la première fois l'épisode du lépreux que Rodrigue recueille, fait manger et dormir k ses côtés, et en qui le bienheureux Lazare se fait reconnaître ii lui pendant son sommeil. Si l'on met à part cet épisode, qui tranche un peu sur ce fond d'une sauvagerie assez monotone, on ne voit guère le progrès accompli de l'histoire à la légende. Chimène n'est qu'entrevue : son dédaigneux liancé n'est qu'un jeune batailleur. Mais un rayon chrétien vient d'en haut, et ce dur visage en est comme attendri. C'est le premier degié de l'idéalisation.

Au contraire, les sentiments humains et tendres surabondent dans le Poème du Cul, longue composition de prés de quatre mille vers, dont le début manque et dont la date exacte (xu" ou xm» siècle) n'est pas connue. Ce roman de chevalerie, comme l'appelle M. Villemain, nous montre un héros humanisé, dont les tendres adieux aux siens nous émeuvent. Encore la première partie du poème repose-t-elle sur un fait réel, l'exil de Rodrigue. Mais la seconde nous introduit en pU'ine fantaisie. Rentré en grâce près du roi, Rodrigue a maiié ses deux lilles, doua Elvire et donaSol, aux infants de Carrion, princes orgueilleux, mais vils, à qui l'alliance d'un tel parvenu semble avantageuse. Leur lâcheté ne tarde pas à paraître au graïul jour : un lieu échappé leur cause une puériii; frayeur. I/un se blottit sous le fauteuil du Cid endormi; l'autre se réfugie dans une retraite iiuioinmable. « En cet instant, le Cid, qui s'est réveillé, ayant prononcé une seule parole, l'animal furieux vient comme par miracle se coucher à ses pieds, soumis, caressant et remuant la queue en signe de joie. Le Cid se mit aussitôt à le caresser, et, lui ayant pris le cou dans ses deux bras, il le ramena dans

sa ca;^o, paisible et lui rendant caresses pour caresses. La foule resta stupéfaite et étourdie à un tel spectacle, ne songeant pas (ju'ils étaient deux lions, mais que le Cid était le plus brave des deux. » Raillés et humiliés, les infants se vengent comme ils peuvent se venger, lâchement : ils font fouetter jusqu'au sang les lilles du Cid, dépouillées de leurs vêtements et attachées aux arbres d'une forêt. La colère du père outragé éclate, formidable, dans les plaintes qu'il porte aux pieds du roi, dans l'acte d'accusation qu'il dresse, au sein des Cortès réunies, contre ses gendres indignes. Mais il se contient et se borne à réclamer le jugement de D'eu. Vaincus par ses champions, les infants sont punis et chassés. Quant aux filles du Cid, elles sont demandées en mariage par les infants de Navarre et d'Aragon. Cet affront ne sert donc qu'à grandir encore le Cid, ancêtre de rois futurs. Il est impossible de ne pas remarquer la ressemblance de cet épisode romanesque avec les épisodes les plus habituels des romans de la Table Ronde. Rodrigue est là « le chevalier au lion », et ce lion si intelligent, si doux, on serait tenté de dire si bien élevé, n'est pas le seul de sa race. Comme les princesses de roman, les filles du Cid sont trahies et persécutées ; mais les traîtres sont châtiés, et un brillant mariage dédommage leurs victimes. Ce seul rapprochement ne marque-t-il pas une date littéraire ? Il est vrai que tout cet ingénieux roman est bâti sur deux faits historiquement exacts : l'exil du Cid et le mariage de ses filles.

Le Romancero.

Le Romancero a infiniment plus de valeur historique etpoélique, et Corneille, qui n'a pas lu les deux poèmes dont nous venons de parler, l'a consulté certainement, comme Guilhem de Castro l'avait consulté déjà. Ce recueil de romances espagnoles comprend des chants et des fragments épiques dont quelques-uns sont de simples variantes, dont quelques autres se contredisent, mais qui n'en composent pas moins r« Iliade populaire » des Espagnols. Cette Iliade sans doute n'a pas la belle unité de l'épopée grecque, unité d'inspiration et de coraposilion, unité morale et littéraire: telle cantilène, fiére et un peu sauvage, a presque l'acceni héroïque du xi[<= siècle; telle

autre, élégante et tendre, est embellie à la fois et gâtée par la galanterie du xvi« siècle, car c'est au xvi*' siècle que le recueil a été formé d'éléments pris un peu à l'aventure, souvent disparates. M. Villemain caractérise en ces termes le Romancero:

L'histoire du Cid est à la fois authentique et romanesque. Ailleurs, dans la France si guerrière, la chronique et le roman sont deux choses distinctes. A l'exception de Charleraagne et de sa cour, dont l'histoire se perdait dans un passé déjà lointain, nos héros véritables ne servaient pas au récit de nos trouvères. Les personnages de tous ces romans, dont s'est amusé si longtemps l'esprit de l'Europe, sont étrangers au monde réel. Mais le Cid est un héros intermédiaire entre la fable et l'histoire. Ses grands exploits, ses conquêtes, sa lière indépendance de la suzeraineté de Castille, tout cela est historique ; et en même temps le Romancero (aiH. du grand capitaine un chevalier errant qui sauve l'honneur des femmes et punit la déloyauté. La grandeur historique et fidéal du roman chevaleresque, voilà le Cid dans le Romancero.

Il y a dans le Romancero deux séries de romances, d'époque très distincte et d'esprit souvent opposé, Y faire la part de l'histoire et delà légende, de la réalité et de l'idéal, ce n'est donc pas isoler des éléments inséparables, c'est en constater la juxtaposition sans essayer de préciser une date.

Le sujet. — A lire certaines romances, il semble que le Ciil soit le plus docile des sujets. Si les rois maures lui font offrir des présents, il les repousse et dit aux envoyés : " Mes amis, vous*vous êtes trompés dans votre message, parce que je ne suis ni maître ni seigneur là où se trouve le roi Ferdinand; tout lui appartient: rien n'est à moi, et près de lui je ne suis que le moindre de ses vassaux. » Mais ne nous hâtons pas de nous attendrir sur cette union touchante du souverain et du sujet; nous nous heurterions bientôt à telle déclaration aussi hautaine, aussi dure que celle-ci: « Si hier je ne vous baisai pas la main, sachez, roi, que cela ne me plut pas, et si à cette heure je consens à la baiser, ce sera de mon consentement et de mon propre gré. >> Kxilé par son roi, ce vassal peu tlexlble se redresse: « J'obéis à vos ordres, quoique je ne sois pas coupable, parce qu'il est juste que le roi commande et que le vassal se soumette. » // est juste, ce mot reviendra souvent désormais dans la bouche du Cid, transformé en représentant de l'immuable justice. Toutes ses conquêtes, il les donne au roi; sur les murailles de toutes les villes qu'il prend il fait peindre les armes d'Alphonse, et il accable de présents le monarque ingrat, dont il veut à la fois être la victime et le bienfaiteur.

Mais (lu'adouci par ses présents multipliés, Alphonse lui rondt^

sa faveur, il n'acceptera pas avec une soumission reconnaissante le pardon d'une faute qu'il ne croit pas avoir commise. II posera ses conditions, en homme qui se sait nécessaire. Parfois, le roi se résigne et observe que plus le Gid est puissant, plus il en revient de gloire à son souverain; mais plus souvent il s'irrite, se révolte, et l'on aurait vraiment mauvaise grâce à le lui reprocher.

Le fils. — Il y a plus d'unité dans le caractère du fils, et l'on ne ■saurait en être surpris. Ici, point de contradictions possibles, point d'adoucissements nécessaires : l'honneur de la famille outragé, le père faisant appel à son fils pour le venger, la vengeance suivant de près l'affront, quoi de plus simple, de plus naturellement héroïque? Aussi est-ce la partie du Romancero qui semble la moins altérée. La scène où le père déshonoré éprouve ses fils est d'une sauvage grandeur: « Malgré son grand âge et ses cheveux blancs, l'honneur lui prêtant des forces, ranimant ses nei'fs engourdis et réchautfant son sang glacé, il leur serra les mains avec tant de violence que tous s'écrièrent : «Assez, seigneur! que prétendez-vous, que voulezvous? Lâchez-nous, car vous nous tuez. « Mais quand il vint à Rodrigue, l'espérance du succès qu'il attendait étant presque morte dans son sein, les yeux enflammés, tel qu'un tigre furieux d'Hyrcanie, plein de rage et d'audace, Rodrigue dit ces paroles: « Lâchez-moi, mon père, dans cette mauvaise heure, lâchez-moi dans cette heure mauvaise, car, si vous n'étiez mon père, il n'y aurait pas entre nous une satisfaction en paroles. Loin de là : avec cette même main je vous déchirerais les entrailles, en faisant pénétrer le doigt en guise de poignard ou de dague. » Le vieillard, pleurant de joie, dit: <( Fils de mon âme, ta colère me calme et ton indignation me plaît. Cette résolution, mon Rodrigue, montre-la à la vengeance de mon honneur, lequel est perdu s'il ne se recouvre par loi. »

La scène de la provocation n'est pas d'une allure moins farouche. Rodrigue vient chercher, dit-il, la tète de l'offenseur, qu'il a promise à son père : « Souriant de mépris, le comte répond : « Retire-toi, enfant, si tu ne veux que je te fasse fouetter comme un petit page. ■>■> Mais le bon Cid le frappe au visage et lui crie, enflammé de colère : « La raison, aidée de la noblesse, vaut mieux que dix amis. » Et les coups de son épée furent si rapides, si fiers, si irrémédiables, qu'en un moment il sépara la tète du corps de son ennemi. Puis il la prend par les cheveux, la présente à son père et lui dit : « Celui qui vous a si mal traité pendant sa vie, le voici qui est voire esclave. «

Celte tête ensanglantée tient une grande place dans la légende épique, encore assez rude. Une romance nous montre le vieux don Diègue tristement assis devant sa table, sans toucher aux mets qui la couvrent, tout entier à la pensée de son déshonneur. Devant lui parait soudain Rodrigue, qui le réveille comme d'un songe en lui montrant la tète du comte encore ruisselante de sang : « Ouvrez les yeux, mon père, et relevez la tête : car la tache de votre honneur est effacée. » La joie du vieillard éclate, mais avec sa joie, sa colère : « Infâme comte Lozano, le ciel m'a donc vengé de toi ! Sieds-toi à table, mon fils, à ma place, au plus haut bout, car celui qui m'apporte une tète mérite d'être à la tète dé ma maison. »

L'amant et le mari. — Dans le Romancero, Rodrigue n'aime pas Chimène, ou du moins ne l'aime pas avant de se voir contraint à tuer son père. Une romance dit bien : « Les anciennes inimitiés s'apaisèrent dans lamour, car où préside l'amour, bien des injures s'oublient. » Mais elle semble postérieure aux autres et peut-être introduite après coup dans le recueil. Étaitil épris de Chimène, celui dont Chimène se plaint en ces termes : « Chaque jour qui luit, je vois celui qui tua mon père, <hevalier à cheval et tenant en sa main un épervier ou parfois un faucon, qu'il emporte pour chasser; et pour me faire plus de peine, il le lance dans mon colombier. Avec le sang de mes colombes il a ensanglanté mes jupes. .le le lui ai envoyé dire; il m'a envoyé menacer qu'il me couperait les pans de ma robe »? Au reste, les sentiments de Chimène elle-même ne sont guère jilus rafllnés. Si, après quatre démarches restées inutiles, au grand étonnement du roi, elle demande pour mari celui dont elle poursuivait la mort, c'est pour des raisons très pratiques : ti Je me tiendrai pour bien mariée et pour très honorée, car je suis certaine que son bien ira toujours croissant. »

Le ton change dès que le mariage est décidé. Rodiigue est tout ému en regardant sa fiancée. Le langage qu'il lui tient, sans être encore d'une irréprochable délicatesse, est simple et digne : « J'ai tué ton père, Chimène, mais je ne l'ai pas déshonoré ; je l'ai tué dans un combat d'iiomme à homme, pour venger une insulte certaine. Si j'ai tué un homme, je le donne \\n autre homme à sa plaee; à la place d'un père mort, tu auras en moi un mari honoré. » Il est probable que les chansons vraiment antiques s'ariètcnl au mariage du (^id, car d'autres nous montrent dans le Cid apaisi" le mari et le père idéal. Il ne croit pas pouvoir mieux louer ses tilles ([u'eu disant :

'< Pour mère elles ont eu dona Cliiniène; d'une lelle mère, quels enseignements peuvent venir? Est-il beaucoup de femmes d'une vie pareille? » Mourant, il prie sa femme de sécher ses larmes : elles pourraient apprendre aux Arabes que le Cid est mort, mettre en péril la vie de Chimène, et Rodrigue, au fond de sa tombe, en souffrirait cruellement. S'éloigne-t-elle, il adresse ses adieux à ses compagnons d'armes, qui pleurent autour de son lit funèbre. Revient-elle vers lui, il se tait aussitôt, et tous effacent la trace de leurs larmes. Elle est universellement aimée et respectée; elle mérite l'affection comme l'estime, tantôt mélancolique et tendre, lorsque, attristée de trop fréquentes séparations, elle envie le sort tranquille des paysannes, heureuses de vivre près de celui qu'elles aiment; tantôt, et plus souvent, énergique, résolue, presque virile, soit qu'elle excite Rodrigue à venger l'affront fait à ses filles et regrette de ne pouvoir le venger elle-même, soit que, lidéle aux dernières volontés du héros et contenant sa douleur, elle impose aux siens un stoïque silence.

L'homme et le chrétien. — Deux sentiments surtout paraissent avoir été exagérés, sinon créés de toutes pièces, chez le Cid légendaire : la bonté de l'homme et la piété du chrétien. Fierté du parvenu, fi'anchise du soldat qui se sait nécessaire, fougue impétueuse du jeune homme, dévouement du fils et promptitude à venger l'honneur paternel, superbe indifférence du héros du devoir en face de l'amour, et fidélité immuable du mari de Chimène à la foi conjugale, il a tout cela sans doute. L'admiration populaire accumule les qualificatifs sonores sans pouvoir s'en rassasier : c'est « l'effroi des Maures, la gloire de l'Espagne, l'invincible, la foudre des batailles, le bon Cid Campeador, le défenseur de la patrie, le modèle des capitaines, le châtiment des traîtres » ; mais c'est surtout u le bon Cid ». Rien de plus louchant, par exemple, que son affection pour son cheval Babiéça, compagnon fidèle qu'il traite en ami, et qui le mérite : Babiéça n'est pas seulement, en effet, un cheval digne du Cid et qui fait l'admiration des connaisseurs par ses rares qualités, c'est un être intelligent qui s'associe à la tristesse du héros, qui reçoit son cadavre avec un hennissement de douleur. Longtemps à l'avance, le maître a songé à l'avenir du serviteur : « Si Dieu permet que Babiéça, mon fidèle coursier, revienne sans son maître hennir à votre porte, ouvrez-lui, caressez-le, et donnez-lui une ration entière ; car quiconque sert un bon maîlre doit attendre une bonne récompense. » Et il demande,

dans sou leslamcnt, que Babiéça soit enseveli un jour non loin de l'endroit où il reposera lui-même.

Dans ce testament, où il lègue une partie de ses biens aux pauvres, il recommande son ànie à Dieu et le supplie de la recevoir dans son royaume. Depuis longtemps il sest préparé à la mort ; car sa mère, il le sait, l'a engendré mortel. Comme il a toujours combattu pour le christianisme contre les musulmans, il est sans inquiétude, et il n'a point tort, puisque saint Pierre lui-même vient lui annoncer que son heure est venue.

Gaîlheiii de Castro.

Corneille semble n'avoir puisé qu'à deux sources : au Romancero et aux Moccdades dcl Cid \ pièce en trois journées et huit tableaux, composée vers 1^18 par un poète de Valence, Guilhem de Castro y Bellvis (io6T-1630), et complétée quelques années plus tard par une suite, dont le caractère est plus historique que dramatique. La première partie de cette vaste composition se termine en elTet au mariage de Rodrigue et de Chimène ; la seconde comprend le règne de don Sanche, ce terrible élève de don Diègue, le siège de Zamora, où éclate la fière indépendance de Rodrigue, et où don Sanche trouve une mort tragique. Dans ce cadre immense l'auteur espagnol fait entrer, un peu de force, une foule de souvetiirs, de légendes, d'extraits textuels des antiques romances, amalgame souvent disparate, auquel lait défaut l'unité du drame cornélien.

Avec Castro pourtant, Corneille cite, au début de son .Aivrtisscmcnf, l'histoire de .Mariana (iu.37-iG2i), jésuite espagnol, chez qui appâtait pour la première fois l'idée, si féconde en beaux efîets dramatiques, de l'amour qui unit Rodrigue à Chimène. Kn se souvenant de .Mariana et de Castro, Corneille a créé; mais les critiques, môme français, ont été plus frappés en général des ressemblances que des ditl'érences.

Comparer la pièce de Castro à la pièce de Corneille, c'est

1. Los Moccdades del Cid, l'enfance du Cid, ou plutôt, roninie on l'ii remarmii», h's jiroupsses du Cid, car la seconde partie va fort au delà de la jeunes«e de Rodiiguc. C'est à peu près ainsi que nos vieilles épopées s'intitulent : 1rs Knfiincfislliiland, tes fln/'inirrs-Oi/irr. Castro était fort eslinie de I.ope.et c'est à la lillo <lo l.npe, Marcelle, qu'il dédia l'un des Aolumes do son théâtre. I.urd IloUand a écrit ■^■1 >ie, et la IScaunielle fils a traduit snn clier-d'œuvre en iHil.

développer le mot si juste de Sainte-Beuve : « Partout Corneille a rationalisé, intellectualisé la pièce espagnole, variée, amusante, éparse; bigarrée; il a mis les seuls sentiments aux prises. » Ce qui revient à dire :

Que Corneille a réduit l'épopée dramatique, un peu touffue et changeante, du poète espagnol, aux proportions d'un drame véritable, resserré et condensé ;

Que, par suite, il a tout simplifié, sacrifiant à l'intérêt d'une action que contraint la règle des vingt-quatre heures, non seulement certaines situations plus éclatantes qu'utiles, mais encore certains caractères qui ne semblent pas absolument indispensables, comme ceux de la reine, du prince royal, de l'infante même, dont la figure est chez lui beaucoup plus effacée, n'invenlant, en somme, que le personnage de don Sanche, et ne l'inventant que pour mieux faire ressortir le personnage de Rodrigue, pour mieux accélérer la crise et préparer le dénouement;

Que tout, sous sa main, a pris une forme abstraite ; que l'analyse morale s'est substituée au spectacle extérieur, à tel point que le lieu de la scène, si précis chez le poète espagnol, est presque toujours indéterminé chez le poète français, plus psychologue qu'artiste ;

Qu'enfin, tandis que Castro se joue à multiplier les peintures pittoresques, à combiner les antithèses, à raffiner les madrigaux, dans un rythme sonore et léger qui se prête mal à l'expression des grands sentiments, son rival, maniant sans effort le grave alexandrin, dédaigne les frivolités de la galanterie pour glorifier l'amour vrai, et n'a souci de nous peindre que l'héroïsme humain s'exaltant dans l'acccomplissement du devoir.

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