‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 86 sur 94 · I. Kxrinien de Nicoiiu)(le · texte numérisé non relu

I. Kxrinien de Nicoiiu)(le

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été le premier à le déclarer sans fausse honte. Mais il faut bien avouer qu'il est peu de fautes plus heureuses. Flanniiius n'est plus seulement l'interprète impersonnel de la politique du sénat; il est homme et a ses rancunes; c'est son père quil venge eu poursuivant tour à tour Aunibal qui l'a tué et Nicomède qui réveille le souvenir néfaste du lac Trasimène. Nicomède prétend être un second Annibal; comme Annibal il sera frappé. Aussi voyez avec quelle insistance il rappelle le nom du grand Carthaginois et s'elforce d'identifier le disciple avec le maître. Prusias n'a pas oublié à quel péril l'a exposé le séjour d'Annibal à sa cour; si l'on parvient à le convaincre qu'Annibal revit en Mcomède, il sacrifiera son fils comme il a sacrifié son hôte, et le triomphe de Flaminius sera plus complet encore que celui de la république.

On a souvent mal jugé ce personnage, parce qu'on n'a pas distingué l'homme de l'ambassadeur. La distinction n'est point factice; elle est naturelle et nécessaire, puisque l'intérêt personnel a sa place à côté de l'intérêt général. De là une- apparente contradiction dans un caractère dont l'unité pourtant est admirable. 11 ne conserve pas toujours l'impassible sérénité d'un arbitre; parfois il prend l'ofîensive et porte les coups, lui qui devrait se contenter de les juger. Ses préférences et ses rancunes éclatent au grand jour. A >'icomède il rend ironie pour ironie, orgueil pour orgueil. Ce n'est point seulement ici l'antithèse de deux politiques; c'est la rivalité de deux volontés superbes qui s'entre-choquent. A l.aodice, qu'il ne désespère pas de fléchir, il parle le langage d'un conseiller et d'un ami, mais d'un ami qui mêlerait à ses conseils quelques menaces discrètes. S'il ne réussit pas à persuader Laodice, c'est que Laodice est bien résolue d'avance à n'écouter que .\icomède. l'nis contre lui, les deux amants l'accablent de leur mépris railleur. Il en témoigne quelque impatience, maladroite peutêtre, mais bien humaine. C'est l'homme qu'on attaque, et c'est riiomme qui répond. On doit convenir {[ue le pot-te fait ici la partie belle à iNicomède, et, pom- le grandir, systématiquement, rabaisse un peu son adversaire. Mais Flaminius, en tant qu'homme, a ses petitesses; il n'est grand qu'en tant que Home, dont il est l'envoyé, lui oommuni(iue sa grandeur.

Compromise dans ces inli igues obscures, la dignité de Flaminius n'en sort pas toujours intacte, mais il la ressaisit tout entière dès t[ue la rr|tubli(|ue lomaine parle par sa bouche. On s'étonnait de la médiocrité des moyens; on ne peut qu'ad-

iniver la largeur des vues. Cette politique égoïste est froidement logique, impitoyable, de parti pris. Tantôt, dans sa marche insidieuse, elle tourne l'obstacle qu'elle ne peut franchir et frappe l'ennemi par derrière ; tantôt elle se présente le front haut et s'impose, appuyée sur la force des choses, sur la certitude d'un avenir inéluctable : alors surtout Flaminius est éloquent sans chercher à l'être, par la seule conscience des hautes destinées réservées à son pays, par l'amour exclusif de la patrie romaine et le mépris profond de tout ce qui n'est pas elle; tantôt enfin il étale avec un scepticisme presque cynique des maximes de gouvernement qui révoltent la scrupuleuse honnêteté d'Altale. Cette souplesse d'esprit et cette mobilité d'humeur lui permettent d'être lour à tour impérieux et humble, hypocrite et sincère, selon que les circonstances l'exigent. Il est hypocrite, par exemple, lorsqu'il vante le désintéressement des Romains; mais c'est qu'alors il doit jouer un rôle. II est sincère lorsqu'il met à nu les motifs intéressés qui guident la politique étrangère du sénat; mais c'est qu'alors la franchise est facile et nécessaire. Par sa vue nette du but et sa résolution arrêtée de l'atteindre, il domine Prusias ; par les sourdes pratiques de sa diplomatie rusée, il a l'avantage sur Nicomède,, qui combat au grand jour. Arsinoé, qu'une sédition affole, a besoin de cet allié toujours maître de lui, qui considère avec sang-froid le péril et y remédie. Comment Atlale se passeraitil de cet instituteur officiel des princes, qui leur enseigne si bien à être rois sans régner? Il est vrai qu'Altale échappe à cette main souple et ferme qui croyait le tenir. Politique sans scrupules, Flaminius ne conçoit point de scrupules chez les autres; il se croit trop sûr de la victoire et par là précipite le dénouement, qui ne lui est pas favorable.

On a exagéré, ce nous semble, sur l'aveu même de Corneille, la « mauvaise posture » où ce dénouement laisse Flaminius. Eùt-on mieux aimé qu'en compagnie de Prusias il se fût soustrait par la fuite à l'embarras d'une situation fausse? Mais, qu'eùt-il fait de ce Prusias détrôné ? Comment le sénat l'eûtil accueilli à son retour? Non, Flaminius ne songeait à fuir qu'avec un prisonnier comme Nicomède. Dès que Nicomède est vainqueur, il ne fuit plus, et sa seule présence fait comprendre que sa défaite n'est pas définitive. Il peut se taire avec dignité, car son silence réserve l'avenir, qui appartient à la république ; et Prusias le sent bien, lui dont le souci est d'apaiser Rome menaçante. Sans affectation d'humilité,, sans bravades déplacées,

par quelques paroles brèves et froides, mais courtoises, il concilie ce qu"exii;ont de lui les circonstances et la majesté de Rome, toujours présente. Il donne quelques espérances et ne fait pas une promesse. Ce vaincu est encore un juj:e. Après comme avant, Rome demeure libre.

Pourquoi Corneille a-t-il elioîsi Xiconiède et non Aunibal uu Mitbridate pour héros de sou drauie? — Comparaison avec le u llitiiridate >' de Racine.

Ce Niconiède II, qui ne recula point devant le meurtre de son père et mérita d'être appelé par dérision Philopalor, devait être une sorte de despote asiatique assez farouche et vindicatif, peu scrupuleux sur le choix des moyens, peu soucieux de la vie des autres, surtout quand la sienne est menacée, peu disposé à faire assaut d'ironie avec un adversaire. Mais le but de Corneille élait moins de peindre fidèlement un héros historique que d'incarner pour ainsi dire l'esprit de l'histoire en un héros de sa façon. Si entre tant d'ennemis du nom romain il a choisi l'un des moins célèbres, c'est précisément que l'histoire plus obscure de ce héros se prêtait mieux au dessein qu'il avait conçu : peindre la politique des Romains au dehors. Comment peindre cette politique et ses mulliples artifices, si on la mettait aux prises avec un adversaire déjà déclaré, ouvertement haineux, militant, avec un soldat comme Annibal ou Milhridate?

Le nom d'Anniluil surtout s'offrait ici tout d'abord à l'esprit, et Corneille n'a pu se résignera l'écarter. Par un anachronisme de trente-six ans, il a fait Nicomède disciple d'Annibal, « pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains ». Il a raison de croire et de diie que ce rapprochement hardi n'est pas d'un petit ornement h son ouvrage : quelque chose de la gloire du maître rejaillit sur l'élève. Mais autant l'ombre d'Annibal absent — comme naguère l'ombre de Pompée dans le drame que domine son souvenir — concourt à l'clTet tragif|ue, autant sa présence eilt été gênante. I.e peindre vainqueur de Rome humiliée, c'eîit été, en abaissant outre mesure ses adversaires ou en les reléguant dans la pénombre, substituei" au tableau de toute une politique l'apothéose banale d'un soldat. Le

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peindre vaincu, désespéré, mourant, c'eût été rendre ses bourreaux trop décidément odieux, et Corneille avait ses raisons pour ne point forcer l'antillièse. Voilà pourquoi, « invisible et présent», il préside au drame sans y intervenir.

Voilà pour quelles raisons aussi Corneille ne pouvait songer à Mithridate, phj'sionomie trop marquée, d'ailleurs, pour qu'il en pût modifier les traits essentiels. Choisissant ce héros, vingt ans après. Racine a dû imaginer un nouveau ressort dramatique et déplacer l'intérêt en mettant l'amour au premier plan. Loin de nous la pensée de dénigrer la plus vraiment cornélienne des tragédies de Racine! Mithridate, ce tyran violent et rusé, est peut-être plus vraiment oriental que Nicomède, et ceux-là exagèrent assurément qui refusent a Racine tout sens historique ; Mithridate et Britannicus, sans parler d'Athalie, leur donneraient un démenti. La charmante Monime, tantôt si simple dans sa résignation , tantôt si fière devant l'outrage, si forte devant la mort, est plus femme sans doute que l'altière Laodice. Reine et libre, celle-ci peut se donner à Nicomède, alors que Monime, « esclave couronnée », n'a pas le droit de se promettre à Xipharès. Tout diffère, et la situation et le ton. Mais si, nous dérobant à la séduction de cette exquise Grecque d'Asie, nous nous tournons vers les deux frères rivaux. Corneille reprend l'avantage. Ce qui chez lui est l'essentiel, chez Racine est devenu l'accessoire. Le doux Xipharès pâlit quelque peu auprès de Nicomède. Il est meilleur iîls, il est vrai :

Quand inoii prre ]i:iraît, je ne sais qu'obéir;

mais c'est qu'il n'a pas pour père un Prusias; c'est qu'il peut s'associer avec fierté aux sentiments et aux projets de son père glorieux, qui ne cache point sa préférence pour lui. Comme lui, il conserve aux Romains '.< une haine immortelle » ; comme lui, il méprise en Pharnace « l'esclave des Romains ». Qu'est-il, après tout? La doublure de Mithridate, le portrait affaibli d'un père qui lui léguera tout à la fois et son amour et sa haine. Pharnace est moins digne encore d'être comparé au timide mais honnête Attale. C'est un fils ingrat qui se réjouit d'apprendre la mort de son père, et s'attriste de son retour imprévu; un frère dénaturé qui dénonce Xipharès à la fureur jalouse d'un père rival; un lâche, car à Mithridate frémissant de sa défaite, avide de la venger, il propose froidement de se jeter dans les bras d'un vainqueur « facile à apaiser»; un

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traître, car il atleiul les Iloniains et séduit les soklals qui les devraient conibaltre. Monime, qui d'ailleurs hait les Romains «utant que Laodice, a trop de laisons de le mépriser et de le craindre. Où donc est rintérèl? 11 ne peut être ni dans cette trahison vulgaire ni dans la rivalité politique des deux frères : leurs sentiments, en ellet, n'ont d'importance dramatique qu'autant qu'ils mettent en jeu le? sentiments de Mithridate et de Monime.

VU

L'ntliiiiratioii. — Est-il vi*ai que le seutîuient de radiiiirntioii soit fi'uid et inonutuiie 'î — Aspects variés du caractère do A'icouiè<Ie.

.< L'admiration, dit Voltaire, n'émeut guère l'àme, ne la trou- Lie point. C'est de tous les sentiments celui qui se refroidit le plus tôt. » Or il semble, au premier abord, que tout le drame soit dans le seul caractère de Nicomède et que ce caractère se soutienne par la seule admiration qu'il inspire. Un des premiers, Boileau, ami dévoué de Racine, avait senti cette originalité du théâtre cornélien. « Corneille, disait-il à Perrault, a inventé une nouvelle sorte de tragédie, dont le fond t-st l'admiration. » — « Corneille, écrit M. Cousin, est le fondateur d'un patiiétique nouveau, inconnu à l'antiquité et à tous les modeines avant lui : il dédaigne de parler à toutes les passions naturelles et subalternes ; il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Arislote, qui se borne à ériger en maximes la pratique des Crées. Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes; il s'adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, h la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration, et de l'admiration portée à son comble il tire les effets les plus puissants. » Tout cela est vrai en soi, et aucune pièce à coup sur n'est plus exclusivement cornélienne. Il faudrait prendre garde, toutefois, à force de vanter ainsi Corneille, de h; i-éduire à la condition de philosophe, comme d'autres à la condition d'historien, et d'oublier qu'avant tout il est poète dramatique. Nicomèdi' est um» tragédie, bien que l'admiration en soit le principal, sinon l'unicpio ressort. L'enthousiasme des spectateurs, qui ont besoin d'être émus pour admiier, ne s'y est pas trompé. C'est que l'admiration chez Corneille est toujours dra-

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inatique, parce qu'elle n'est jamais un état égal de l'âme. C'est qu'elle s'exalte h mesure que grandit le héros qui l'inspire. C'est qu'avant d'être héros il a été homme, et qu'il l'est encore après avoir atteint l'héroïsme, où il ne monte pas du premiei coup, où il ne se maintient pas sans faiblesses. On ne comprenc rien au pathétique de Corneille lorsqu'on se borne à paraphraser, sans en bien pénétrer le sens, le mot de la Bruyère : « Corneille peint les hommes tels qu'ils devraient être. > L'idéal qu'il fait vivre n'est ni si abstrait ni si froid ; l'admiration qu'il éveille en nous est, pour ainsi dire, active ; le poète sans cesse la soutient, l'échauffé, et ne lui permet pas de se rendormir dans une contemplation oisive. Il est vrai, l'âme est plus agrandie que le cœur n'est touché; les larmes coulent plus rares. Mais quoi ! les larmes sont bientôt taries. L'adiiii\ation est une flamme qui, une fois allumée dans les âmes dignes de la recevoir, ne s'éteint plus.

Oui, nous admirons Nicomède, mais notre admiration n'est point paisible et monotone comme celle que définit et condamne Lessing. Et comment le serait-elle? Celte pièce est un long combat; non pas un combat entre le devoir et la passion, comme les autres pièces de Corneille (et c'est l'originalité unique de ce drame qu'il puisse se passer de ce genre d'intérêt si éminemment cornélien), mais un combat enfin, et un combat émouvant, entre ce railleur tragique qui brave en face ses adversaires et ces adversaires qui lui prennent son arme propre, l'ironie, moins habiles que lui à la manier, mais non moins agressifs souvent, comme s'ils mettaient leur orgueil à ne pas se laisser vaincre par lui sur ce terrain même. Et ces escarmouches successives n'ont rien de monotone, rien qui puisse lasser à la longue et décourager l'attention, car l'ironie d'Arsinoé ne ressemble point à celle de Flaminius, ni celle 'de Flaminiiis à celle de Prusias. 11 y a plus : l'ironie de Nicomède lui-même varie dans son expression, et pour ainsi dire dans sa note, selon la situation où il se trouve placé, selon le caractère de l'ennemi qu'il rencontre. Il a l'esprit assez fin pour changer de ton selon les circonstances, mais aussi il a l'humeur assez vive pour oublier parfois le ton que certaines circonstances exigent. Homme déjà fait, mûri de bonne heure par la conscience des lâchetés et des dangers qui l'entourent, il a d'ordinaire la maîtrise de soi qui caractérise l'homme; jeune homme impétueux encore, quand il se laisse entraîner par les «chaleurs de son âge», il est maladroit, presque brutal. Ne

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voyons donc pas en lui un héros d'épopée , toujours guindé sur le haut style, mais un héi'os humain, un personnage dramatique, très tort par un côté, un peu faible par l'autre, toujours agissant du moins, et, vivant, toujours en luUe contre les oppresseurs, leurs complices et leurs esclaves, toujours en révolte contre toutes les bassesses.

Cela est si vrai, que les critiques les moins hostiles à Corneille accusent son Mcomède de forcer quelquefois l'ironie et (le dépasser la mesure. Le neveu même du poêle, Fontenelle, disait de ce personnage : « S'il ne faisait quelquefois un peu trop le jeune homme, ce serait le plus beau caractère qui fût sur la scène. » Avec beaucoup de raison, Geoffroy réplique : <( 11 me semble que sans ce défaut il ne serait pas aussi brillant et aussi théâtral. Nicomède déplairait moins téméraire, moins audacieux, moins confiant en ses propres forces. Gardons-nous donc de souhaiter un rsicomède plus raisonnable, plus modeste et plus prudent. » Ces quelques éclats de jactance castillane (car l'Iispagnol Rodrigue et le Bithynien Nicomède sont assurément compatriotes) ne doivent point nous choquer: ils sont dans la logique du rôle. Impatient, assez hautain, Nicomède ne résiste pas au plaisir de braver ou de railler tout à son aise ceux qu'il hait ou qu'il méprise. Çà et là, il y met une insislance qui confine au mauvais goût, il manque de discrétion. i\!ais c'est précisément par là qu'il est dramatique, c'est par là qu'il est vraiment Nicomède. L'ironie est sou élément; il s'y meut avec aisance et y défie toutes les attaques. Supprimez ou tempérez cette ironie, la Uamme vive dont le di-ame est animé s'éteindra aussitôt. Mettez dans la bouche de Nicomède un langage toujours sérieux et réservé, vous serez siir[)ris d(^ voir combien l'intérêt de l'action même en souffrira: le meilleur de cet intérêt n'est-il pas dans la témérité folle do la lutte que l'héroïque railleur engage contre tous, dans les provocations et les généreuses imprudences qui accroissent sans cesse le danger, dans le plaisir très humain que nous prenons à voir l'esprit se jouer de la force ?

Vai'iété d'attitiitles et de ton tie iVicoinède.

Voyez-le en face d'Arsinoé : il sent en elle une ennemie implacable ; il croit avoir la preuve qu'elle a voulu attenter à sa vie. Au moment même où il s'indigne contre elle et s'apprête h la punir, elle parait. Va-t-il s'emporter, et, comme dans tel mélodrame banal, lui cracher sa haine au visage? Nullement: à l'apparente courtoisie des paroles, on ne se douterait guère de la profondeur des inimitiés, si l'on n'en était instruit d'avance. C'est un assaut d'épigrammes perlîdes et charmantes, d'équivoques polies, de compliments qui menacent. On dirait aujourd'hui qu'il y a du gentleman en ce Bithynien. Fi de l'injure grossière ! 11 est si facile d'être cruel avec une exquise politesse ! Nicomède se donne et prolonge avec une sorte de volupté ce plaisir délicat. Mais, emporté par cette fièvre de bravade, il ne s'aperçoit pas, lui qui se joue des autres, qu'il est joué par eux. A mesure que son ironie se fait plus mordante, le sourire d'Arsinoé se dessine comme une menace énigmatique. On sent qu'elle sera, qu'elle est déjà la plus forte. Mais elle aussi, par émulation sans doute, met une sorte de coquetterie à ne pas s'abandonner aux sentiments violents qui l'agitent. A la fin du troisième acte, elle croit tenir sa vengeance; accusé par elle près du roi, Nicomède se sent menacé, perdu peut-être déjà. L'heure de la crise décisive approche : qui s'en douterait à les entendre ? Si la haine est plus que jamais dans leurs cœurs, le sourire, plus que jamais aussi, est sur leurs lèvres. Un court et brillant engagement prélude à la grande bataille. Et lorsque les deux adversaires sont aux prises devant Prusias, ils n'éclatent point en accusations maladroites, en récriminations d'un goût équivoque. Lequel des deux alors joue le mieux son rôle? On ne sait vrainient : car, si Arsinoé a Prusias pour elle, Nicomède déconcerte ses petites habiletés par sa franchise vaillante, plus habile encoie, trop habile au gré d'Arsinoé, qui ose lui adresser ce plaisant reproche. Sur ce terrain, nouveau pour lui, Nicomède se montre stralégiste de premier ordre; il évite de heurter de front Prusias; il évite même de répondre par des provocations aux insinuations doucereuses d'Arsinoé. Un seul mot, un mot discret, montre qu'il n'est pas dupe de celte corné-

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die, dont est dupe le vieux roi. Mais de quelle main légère ce point est eflleuré, et comme nous perdons bientôt de vue ces petitesses! Tandis qu'Aisinoé biaise toujours, JNicomède marche droit vers l'ennemi suipris. Zenon et Métrobate, dit-il, ont accusé tour à tour le fils et la femme de Prusias. Où est le vrai coupable? Qu'importe! Coupables eux-mêmes, en tout cas, d'offense <à la majesté royale, les délateurs doivent périr; qu'on les mène au supplice! Au trouble, aux hésitations embarrassées d'Aisinoé, on la devine atteinte par ce coup inattendu. L'avantage du combat, on peut l'affirmer, reste à ce soldat qui sait être à l'occasion un diplomate. N'est-il pas digne de la victoire définitive, celui qui sait triompher avec tant de tact et de mesure? Lui si indomptable dans la lutte, il désarme les vaincus par sa bonne grâce et sa générosité spirituelle ; il s'incline devant Arsinoé frémissante encore; il enveloppe, pour ainsi dire, son pardon d'une galanterie chevaleresque qui le fait accepter comme une faveur; il met une sorte de coquetterie à exagérer la déférence, à l'heure où la déférence ne coûte rien à sa fierté.

Voyez-le, au contraire, en face de Prusias et de Flaminius : son mépris mal contenu éclate en chacune de ses paroles. Mais s'il n'a pas à ménager l'ambassadeur romain, il garde vis-àvis de Prusias les apparences du respect. Il joue fort bien la comédie de l'amour filial, comme Prusias celle de l'amour paternel. Seulement ici de trop graves questions s'agitent : son orgueil de prince est trop profondément blessé pour que son ironie soit si aisément cavalière qu'alors qu'il combattait une «nnemie personnelle. Aussi jclle-t-il le masque et tombe-t-il dans les pièges qu'on tend à sa généreuse imprudence; aussi menace-t-il après avoir raillé. Pourtant la menace môme est une ironie :

c'est iniii qui vuvis en ]>ric.

Condé n'eût pas désavoué celle prière impérieuse. Mcomède un héros parfait! Il le serait, en tout cas, à la façon des héros d'Homère, trop près de la nature pour être modestes. « Un homme tel (pie moi! » s'éciie-t-il avec un naïf orgueil ; et l'on se souvient que le comte de liormas ne parlait pas autrement. Ce conquérant a le tort de ne pas laisser aux autres le soin de glorifier ses conquêtes. Ce ne sera point sa faute, en vérité, si Prusias oublie qu'il lui doit trois sceptres : ces trois sceptics, il les agile victorieusement devant les yeux de l'ingrat qui ne

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voudrait pas trop s'en souvenir. Lui si clairvoyant d'ordinaire, il manque ici d'adresse, comme ailleurs de réserve. Observons^ pourtant que ces bruyants éclats de voix sont rares. Son indignation même nous émeut d'autant plus qu'elle est plus contenue. Une seule fois elle fait explosion librement; mais c'est qu'il n'a plus de ménagements à garder envers ce père qui vend son fils aux Romains.

Le caractère d'Attale.

Attale mérile-t-il son dédain autant que Prusias? A de certains moments le glorieux aîné traite si rudement son jeune frère, qu'on est tenté de prendre en pitié la victime de cette ironie impitoyable. « On est fâcbé, dit Fontenelle, que INicomède ait si mal connu Attale et qu'il ait eu tant de mépris pour un homme qui le méritait si peu; de plus, c'est une espèce de bonté pour Nicomède d'être tiré d'affaire par celui dont il faisait si peu de cas. » Mais cette impression est plutôt celle du lecteur déj^ instruit du dénouement, et qui prend volontiers le parti d'Attale parce qu'il sait Attale généreux. Au début de l'action, ni les spectateurs ni, à plus forte raison, Kicomèdene peuvent et ne doivent s'intéresser au protégé de Flammius. Comment prendre au sérieux ce prince encore si peu viril, toujours prêt à s'abriter derrière l'autorité de son père ou celle de Flarainius; cet amant qui fait sonner si puérilement aux oreilles de Laodice le nom de Prusias qu'elle méprise et de Rome qu'elle hait, qui prétend se faire aimer par décret : « Et si. le roi le veut ? » cet otage qui se garde d'avoir une volonté personnelle ; cet enfant gâté qui tantôt s'épanche en confidences imprudentes, tantôt s'emporte dés qu'on le contredit, passant des illusions les plus candides aux étonnements les plus ingénus? Arsinoé, sans doute, rend dès lors hommage à sa vertu en ne le mettant pas dans la confidence des projets criminels dont il reste l'instrument inconscient : elle se défie de son honnêteté, et elle a raison : car si Attale est gâté, il n'esl pas corrompu ; peut-être ne se défie-t-elle pas moins de sa gaucherie, et elle n'a pas tort davantage : car Attale, en dépit de sa bonne volonté, serait un allié fort compromettant. Mais INicomèdc les croit complices.

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Dans la situation où tous deux sont placés, ce qui nous rend aimalde le caractère d'Attale est précisément ce qui le rend suspect à Mcomède. Quand celui-ci s'est fait reconnaître, au premier acte, son frère, confus, lui témoigne le respect le plus sincère; mais le moyen de croire à la sincérité de ce respect chez le fils d'Arsinoé ? le moyen de ne pas voir dans cette volteface soudaine soit une comédie, soit une lâcheté? Au troisième acte, ce même Atlale répond aux injures par d'atfectueux compliments, aux regards méprisants par des sourires. A vrai dire, on le voudrait parfois moins complimenteur et moins souriant. C'est le plus galant homme du monde; mais il a plus de bonne grâce, enfin, que de fierté. Et l'on veut qu'en ce jeune liomme, naguère si capricieux, maintenant si accommodant, l'alticr Nicomède devine et salue d'avance un sauveur ? Mais lui-même Attale s'ignore. Il est fort loin encore, au troisième acte, d'être lAttale du cinquième; il ne le deviendra que pai' une transformation lente, dont le troisième acte marque le pre-mier degré. Là même encore, ne va-t-il pas, dans sa candeur, jusqu'à faire appel au désintéressement d'Arsinoé? En opposant la mère au fils, en nous faisant assister à une première et timide révolte du fils qui se reconquiert, Corneille nous fait comprendre à nous, et point à Nicomède absent, que la nature d'Attale est double, pour ainsi dire. Par lui-même, il est bon, mais d'une bonté molle; plein d'oxcellcnles intentions, mais irrésolu. Sur ce fond encore mal affermi l'éducation a jeté les premières assises d'un caractère tout nouveau, qui se superpose, en quelque sorte, au premier; on n'est pas impunément l'élève de Flaminius et le lils d'Arsinoé. De là ces ambilions factices, ces grands projets et ces grands mois qu'on lui souftle, de là même peut-être cet amour politique pour Laodicc; mais de là aussi la promptitude aveclaquellc s'écroule, au premier heurt, ce frêle édifice.

Avec un art consommé Corneille a préparé la lente évolution de ce caractère. Il nous a montré Atlale partagé entre deux sentiments qui se combattent : une admiration involontaire pour ce frère glorieux, dont l'héroïsme l'élonne et dont la rivalité l'elTraye; une admiration plus naturelle, puisqu'elle est le fruit de son éducation, pour cette Itonie dont il a vu seulement les nobles aspects, pour cette llome qu'il se plail à nous poindre grande, voitueuse, désinléresséc. Se sentir soutenu, se croire aimé par [tome, quel motif d'orgueil et de confiance en l'avenir! On conçoit la douleur, reiFai-ement, le ti-ouble profuml et sin-

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<ère (le ce Romain d'adoption lorsque son culle est profané, lorsque la main brutale da Flaminius, déchirant sans pitié les voiles, lui montre l'idole romaine impassible dans son égoïsme cruel. Il ne fallait pas moins qu'une telle secousse pour le rendre à lui-même en le dégageant des influences dont le joug lui était familier, des tyrannies que l'imprudent s'est pris à aimer. Ce revirement d'Attale n'est pas seulement dramatique, il est logique et nécessaire.

On a reproché au rôle rrAttale, dit M. Naudet, d'ôtro iiiôgal et inconséqunnt : comme si rinconséquence n'était pas une des infirmités ordinaires de cotte ji'uni'sse allaitée dans les douceurs d'une haute fortune. La nature l'a fait bon, tous ceux qui l'entourent s'appliquent à le pervertir. C'est l'enfant gâté d'une maison souveraine. Ébloui des grandeurs que sa mère lui prépare, caresse par les princes de Rome, qui se flattent de tenir sons leur main uu serviteur docile, doit-on s'étonner qu'il croie au droit de la force, et qu'il regarde comme permis tout ce que voudra sa passion? Ne reconnaissez-vous pas les enivrements des espérances sans bornes, les illusions des prospérités sans expérience, au-devant desquelles tout s'empresse? Mais vienne l'épreuve sérieuse, son âme se dégagera de ces nuages, elle suivra ses nobles instincts, elle se montrera grande.

Mais si Attale s'élève sans effort à l'héroïsme, l'héroïsme de Nicomède en sera forcément amoindri : car Mcomède, absent, prisonnier, délivré par Attale, ne jouera plus au dénouement le rôle essentiel. Corneille n'a pas voulu que notre admiration piït hésiter entre deux héros; il n'a pas voulu même que Nicomède parût avoir tout à fait tort dans sa conduite envers Attale. .Non seulement le disciple d'Annibal n'a pas tort, au début, de Iraiter en adversaire le disciple de Flaminius; non seulement il n'a pas tort ensuite de repousser — un peu durement, il est vrai — ses avances, puisqu'il n'est point dans le secret de ses hésitations honorables, mais encore, à l'heure même delà crise morale qui transfigure Attale, il aurait le droit, s'il en était le témoin, de garder quelqlie scepticisme. Il est injuste, ce nous semble, d'affirmer, avec M. Géruzez, qu'Attale ne tourne à la générosité qu'après que Flaminius lui a défendu de songer à Laodice; car cette générosité sommeillait, en quelque sorte, au fond de son âme indolente, et pour l'y réveiller il ne fallait qu'une occasion. Mais on ne peut s'empêcher, enfm, de remarquer combien sont personnels et peu désintéressés les motifs qui le déterminent. L'occasion se fût présentée tôt ou tard, nous le voulons bien ; mais c'est à ce moment et sous cette forme qu'elle se présente. Une révélation soudaine illumine l'esprit d'Attale :

Rome ne m'aime pas : elle hait Nicomi''di'.

Il se redresse devant Flamiiiius ; à merveille ! Mais tout à l'heure il lui prodiguait les témoignages d'une humble reconnaissance. 11 voit clair dans la politique romaine et s'aperroit enfin que Mcomède avait raison; mais tout à l'heure, quand Prusias livrait aux Romains Mcomède, il acceptait sans remords lacouroime arrachée à l'héritier légitime. C'est lorsqu'il est blessé dans son amour, déçu dans ses espérances, qu'il se ressouvient de sa fierté. Encore une fois, ce n'est là que l'occasion, ce n'est pas la cause unique de son revirement; mais comment un doute ne subsisterait-il pas, comment une défiance ne survivrait-elle pas dans l'esprit du spectateur, à cette révolte imprévue et tardive? Qu'au prix d'une injustice on enlève àNicomède sacrilié Laodice qui l'aime, Attaleest satisfait; mais que, l'injustice accomplie, on refuse à ce même Allale cette même Laodice, qui ne l'aime pas, voilà qui ne peut se souffrir. C'est un enfant qui devient homme, nous le senlous, et nous faisons large la part de la sincérité dans sa palinodie, comme de la naïveté dans ses illusions d'autrefois. Mais cet homme-enfant a le malheur d'avoir pour frère un homme déjà fait, un héros éprouvé. A l'un s'attache peu à peu notre sympathie indécise, mais à l'autre seul va droit toute notre admiration; et notre admiration ne se trompe pas.

Même au cinquième acte, où Attale transfiguré nous apparaît comme un jeune dieu sauveur, nous ne le voyons pas sans peine réduit à jouer un rùle et à se cacher, comme d'un crime, de l'acte généreux par lequel il hâtera le dénouement. Longtemps on se demande si sa conversion est définitive, sa résolution arrêtée; si les mauvaises influences ne reprendront pas le dessus ; et le poète se plait à proloni:er celte incertitude dramatique. Peut-être le timide Attale est-il mal alfermi encore dans l'iiuk'pendancc ; peut-être a-t-il appris des autres l'art de <lissimuler et le pralique-t-il avec succès à son tour, contraint <iu'il est à se délier de tous- et trop assuré de l'accueil qu'ils feraient à ses déclarations loyales. De toute manière, il y a (|uelquc chose d'équivoque jusqu'en sa générosité; à un l)ut honnête il atteint par des sentiers un peu détournés. Il l'ail son devoir, mais iNicomède ne l'eiU pas fait ainsi. iNc nous en plaignons pas : grâce à cette discrétion involontaire ou volontaire d'Atlale, cette figure délicate, aux traits un peu fuyants, reste dans un charmant clair-obscur et laisse seule en pbini' lumière la figure au relief plus franc de Mcomède. Le coup de théâtre qui les rapproche n'en est que plus saisissant, étant

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