‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 85 sur 94 · CoHsidi'ralions, cli. vi · texte numérisé non relu

CoHsidi'ralions, cli. vi

Coinnient Corneille a aiodilié les enraetères historiques (le Pi'iisias et d'Arsinoé*

Le Prusias toujours effaré de Corneille eût frémi à !a seule idée d'une désobéissance à ses maîtres, à ses dieux. Pourquoi le poète a-t-il voulu que toute velléité d'indépendance lui devînt étrangère ? Pourquoi s'est-il appliqué à mettre uniquement en lumière sa complaisance pusillanime? C'est que l'antithèse se faisait plus frappante entre ce monarque dégradé et le tils généreux qui saura être roi ; c'est qu'en l'un nous voyons revivre non seulement Prusias II le Chasseur, mais tous les Attale, les Ariarathe, les Ptolémée, comme en l'autre les Annibal et les MiLhridale.

Le drame étant ainsi conçu, Corneille était conduit à modifier les données essentielles du récit historique ; car on peut affirmer sans paradoxe que son drame, où toute une époque est condensée, est plus éminemment historique que l'histoire même. Rien de moins significatif que cette histoire, si l'on y regarde de près. Tout s'y réduit à une querelle de famille, à un contlit d'intérêts vulgaires, et la question se pose en ces termes : Lequel, du père et du fils, sera vainqueur, c'est-à-dire lequel tuera l'autre? Une telle rivalité, sans doute, peut aboutir à des résultats sanglants; mais que nous apprendra-t-elle? Nous n'y verrons qu'une de ces tragédies intimes et banales qui se sont jouées tant de fois dans les cours d'Orient. Posée par Corneille, la question est plus haute : Nicomède sera-t-il livré aux Romains? Mais, dès qu'elle se pose ainsi, tout change : odieux surtout chez les historiens, Prusias doit surtout être ridicule chez Corneille. Si , en effet, il trame de sang-froid le meurtre de son fils, s'il est tout ensemble assez dénaturé pour ne pas reculer devant un tel crime et assez puissant pour l'accomplir, nous ne sommes plus attentifs qu'au péril pressant de .Nicomède; et, en admettant môme que xNicomède y échappe, nous sentons trop que tout rapprochement est désormais impossible entre le père et le fils, qu'il y a là en face l'un de l'autre deux ennemis implacables et que l'un des deux doit disparaître. Ou la pièce aboutit à une impasse, ou elle se dénoue par un parricide, car la fuite même de Prusias ne satisferait

pas le spectateur avide de le voir puni. Si, au contraire, Prusias n'est ni assez scélérat pour vouloir, ni assez fort pour pouvoir être un assassin, dune pari toute porte n'est pas fermée à la réconciliation finale, plus ou moins sincère, et l'on sourit des lâchetés du prince sans avoir horreur des forfaits du père; de l'autre, la terreur n'est jamais assez vive pour faire perdre de vue le sujet véritable, qui est l'antagonisme tout politique de iNicomède et de Flaminius.

Pour bien marquer cette faiblesse irrémédiable du caractère de Prusias, pour écarter de nous toute horreur tragique trop pesante, Corneille n'a pas jugé qu'il suffit de montrer le vieux roi asservi aux Romains; il le montre encore asservi à sa femme Arsinoé. L'histoire nous apprend, il est vrai, qu'il se maria deux fois, mais ne nomme aucune de ses deux femmes. Pourquoi donc Arsinoé sort-elle de celte longue obscurité pouiparaîlre au grand jour de la scène? C'est que son intervention est doublement utile : mère ambitieuse et complice des Romains, elle les aide puissamment dans leur lutte contre Nicomède ; femme de Prusias, elle atténue, en la partageant, la responsabilité morale de certains actes. Livré à ses propres inspirations, Prusias serait un monstre ; dominé par Arsinoé, s'il est un père ingrat, c'est qu'il est un mari trop complaisant. Elle-même, dès le début de la pièce, prend soin d'expliquer, sinon d'excuser, la conduite antérieure de son mari. La plupart des historiens, par exemple, rejettent sur Prusias tout l'odieux de la mort d'Annibal. Tite-Live n'hésite que sur les motifs qui le décidèrent à livrer son hôte : eut-il peur d'une menace, ou prévint-il un ordre pour faire sa cour aux Romains? Ce qui est certain, c'est qu'Annibal ne s'y trompe pas ; ses dernières paroles sont d'amers reproches trop mérités. Chez Corneille, Prusias semble moins coupable ; Flaminius et Arsinoé ont tout fait.

Kt les perfides menées de celte marâtre, loin de nous distraire de l'action essonlielle, nous y ramènent sans cesse : car à son beau-fils .Nicomèdo, l'ennemi des Romains, elle oppose le protégé des Romains, son fils Attale. Rome est toujours à l'horizon. Ici encore pourtant lliisloire était presque muette; elle ne donnait pas même un nom. Des fils étaient nés du second mariage île Prusias, mais on les élevait à Rome. et ils y séjournaient au momont même où éclata le contlit entre Prusias el son fils aine. Pourquoi Corneille en a-t-il fait revenir celui qu'il appelle Attale? C'est, il nous rapprend lui-

même, pour opposer à Nicomède un rival appuyé de toute la laveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante*. « Lorsqu'ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient quelqu'un de ses frères ou de ses enfants en otage, ce qui leur donnait moyen de troubler le royaume à leur fantaisie. Quand ils avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur; s'ils n'avaient qu'un prince d'un degré éloigné, ils s'en servaient pour animer les révoltes des peuples. » Ce que Montesquieu érige en loi de la politique romaiue, Corneille l'avait deviné par l'intuition du génie et en avait fait le ressort de son drame.

Un roi servile que l'on mène par la peur, une mère ambitieuse qui, pour réaliser ses ambitions, a besoin de la complii-ité des Romains, un prince ingénu, façonné à l'obéissance dès ses premières années, voilà les alliés que va trouver Flaminius <lans son œuvre de division et de lente conquête.

I.e caractère de Flainiiiiiis clans l'histoire et dans Corneille.

On sait que Corneille, meilleur historien d'ordinaire, a transformé en fils de Caïus Flaminius i\epos, le vaincu du lac Tra- <^imène, ce Titus Quinctius Flamininus, diplomate sceptique •et lettré, qui rendit si généreusement à la Grèce la liberté dont elle ne savait plus jouir. C'est Flamininus qui battit à ■Gynoscéphale Philippe de Macédoine et reçut en otage son fils Déméirius. En ménageant à Rome un autre Démétrius dans la personne d'Attale, en combattant Nicomède, petit-fils de Philippe par sa mère, il ne fait que continuer en Asie l'entreprise commencée en Europe. C'est Flamininus encore qui arracha au débile Prusias la mort d'Annihal, qui le maudissait en mourant. Lorsqu'il s'acharnera donc ici à la perte du disliple d'Annibal, il sera dans la logique de son rôle. Tel est le Flamininus de l'histoire et aussi celui de la tragédie ; il n'y a rien de commun entre ce patricien et la famille plébéienne du consul Flaminius. L'erreur, à coup sûr, n'est pas volontaire ; .s'il eût sciemment altéré l'histoire sur ce point, Corneille eût

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