Naudet, Introduction de Nicomède
rancune à celle du roi, el tous deux s'entendent pour arracher à A'icomède ce iju'il a de plus clier, Laodice.
AcTK 111. — La résistance allière qu'oppose Laodice aux projets de Flaniiiiius est secondée et agj.'ravée par les nouvelles humiliations que Niconiède fait subir à l'ambassadeur. Pendant ce temps, Arsinoé a mûri sa vengeance; avec une triomphanle ironie, elle annonce à Mcomède que le roi le mande pour se justilier. Accusé par elle devant Prusias, il doit se croire perdu. Les scrupules honnêtes d'Attale, qui hésite à suivre Arsinoé jusqu'au bout, nous donnent peu d'espoir ; car, au besoin, l'on se passera d'Attale, et le salut, semble-t-il, ne viendra pas de ce côté.
Acte iv, — La crise se précipite, et Niconiède lutte en vain contre des événements plus forts que lui. Il est admirable, certes, admirable de présence d'esprit comme de fierté, en face de ce trône, ou plutôt de ce tribunal où siège un juge hostile. Mais Arsinoé a parlé avant lui, elle parle encore, avec ffuelle souplesse et quelle abondance de ressources! Klle joue (lans la perfection son rôle d'innocence attendrie. D'ailleurs, mis en demeure d'opter entre l'héritage de Prusias et l'amour de Laodice, .Mcomède, sans hésiter, choisit Laodice. Tant d'obstination appelle un châtiment : il est arrêté et livré à Haminius, c'ost-à-dire aux iiomains. Sa perte est désormais certaine, à moins qu'Attale, dont la générosité se réveille, ne veuille et ne puisse la conjurer.
Acte v. — Le soulèvement du peuple en faveur de IS'icomède, loin d'être un secours efficace, semble plutôt un danger nouveau, car il exaspère ceux qui disposent de la vie du prisonnier. Et si celui-ci échappe à la mort, échappera-t-il îi une captivité cent fois plus horrible pour lui? La galère de Flaminius va le conduire à Rome. Altale le délivre en poignardant Araspe ; mais ce que fait Attale, il pouvait ne pas lo faire, t-l même il ne s'y est décidé qu'assez tard. IS'est-il pas réel, le péril qui, après s'être accru progressivement pendant quatre actes, n'est écarté à la fin du cinquième (jue par le coup de théâtre le plus inquévu?
Le tléiiouenieiit. — Araspc.
Ce dénouement tant critiqué n'est donc pas amené artificiellement par une sédition populaire imaginée à propos pai' le poète, et l'on n'a pas le droit d'appliquer ici, en souriant, le mot de la Bruyère : « Les mutins n'entendent plus raison,, dénouement vulgaire de tragédie. » Il est l'effet très naturel d'une évolution dans le caractère d'Attale, et l'originalité de ce rôle éclate dès lors à tous les yeux; car le drame entier peut se résumer en quelques mots : les prétentions d'Attale, appuyées par Arsinoé, Flaminius et Prusias, sont combattues par INicomède et Laodice; elles échouent précisément par la faute généreuse d'Attale.
Quant au coup de poignard qui nous délivre d'Araspe, des critiques sensibles l'ont regretté. Il est difficile pourtant de s'attendrir sur le sort de ce traître, car c'en est un. « Araspe, dit M. Naudet, est-il lié d'un accord secret avec la reine? Le poète ne le dit expressément nulle part, mais il l'indique par des traits auxquels on ne saurait se méprendre. Est-ce un complice aposlé là pour épier le vieux monarque et le circonvenir? A-t-il pris cet emploi spontanément, s'olfrant ainsi à la puissance qui s'élève en trahissant la puissance qui décline ? Peu importe; c'est bien toujours le courtisan subalterne, fait pour servir les intrigues, et non pour les conduire. » Avec quelle habileté ce Photin d'ordre inférieur, aussi cynique au fond, mais plus souple et voilé dans la forme que le Photin de Pompée, irrite Prusias en feignant de vouloir l'apaiser, lui conseille ce dont il veut le détourner, et le mène doucement au but d'où il l'écarté en apparence! Que d'insinuations meurtrières, de réticences qui en disent plus que les longs discours, d'éloges empoisonnés qui accusent! Avec Arsinoé, dont il est l'âme damnée, il triomphe enfin;- pour reconnaître ses services, on lui confie la garde de Nicomède prisonnier, et ce geôlier ne laisserait pas échapper sa proie si le coup de poignard d'Attale ne simplifiait un problème insoluble autrement. Comme le Narcisse de Racine, Araspe est prêt à tout et a tout prévu, excepté la mort. A la différence de Narcisse, c'est une figure de troisième plan, mais d'un dessin achevé. Les Prusias
appellent les Araspes; mais un Araspe, qu'on ne sy trompe pas. suffit pour venir u bout d'un Nicomède.
La tragî-eoinéilie. — Duit-oii ranger u Xicomècle > parmi les tragêilies?
Au lieu de reconnaître l'intérêt historique et dramatique ;i la fois de la lutte engagée dans y'icomède, les détracteurs de Corneille se sont plu, avec une puérile insistance, à souligner tous les vers, tous les mots qui paraissaient s'écarter du ton de la tragédie classique telle qu'ils la comprenaient, et se rapprocher du ton de la comédie. Dans ce mélange de deux ;4enres auxquels ils assignent un domaine étroitement distinct, ils voient une dangereuse innovation, importée d'Espagne. Il est très vrai que les Espagnols se sont permis de bonne heure ce mélatigc plus ou moins heureux, que leur tempérament national leur a vite rendu familier. Pour ne citer que les modernes, Lope de Vega écrit : « Ces alternatives plaisent; on ne veut voir d'autres pièces que celles qui sont demi -sérieuses, demi-plaisantes; la nature elle-même nous enseigne celte diversité, d'où elle emprunte une partie de sa beauté'. » Mais, bien avant Lope de Vega, plusieurs de nos vieux poètes, dans les mystères, par exemple, avaient connu, recherclié ou naïvement reproduit ces alternatives. Au temps de Corneille, elles étaient à la mode, comme le prouvent ses propres tragi-comédies et celles de Hotrou; la Préface de Don Sanchc avait été précédée de la Préface non moins hardie du Tyr et Sidoti de Jean de Schelandre (1608). En tête de son Andromire (1640), Scudéry disait, avec un orgueil ingénu : « Ce beau et divertissant poème, sans pencher trop vers la sévéïité de la tragédie ni vers le slyle railleur de la comédie, prend les beautés les plus délicates du l'une et de l'autre, et, sans être ni l'une ni l'autre, on peut dire qu'il est toutes les deux ensemble et quelque chose de plus. >» Ce que l'on pt'rmellait à Scudéry, qui faisait une mauvaise pièce, pourquoi l'interdirions -nous ù Coîneille, qui nous a laissé une œuvre originale cl vivante? (Jn ne peut le condamner à écrire seulement des Horace et dos
1. Le Xouvel Art dn faire des comrdies, poème iliilai-tifiiie.
Cinna; dans le Cid, dans Polyeucfe même, n'y avait-il pas une part de comédie?
Superstition d'idolâtrie étroite ! dirons-nous après M. Naudet, qui ajoute, avec le bon seus le plus aiguisé :
Nommez Mcoincdc trafji-coméilic, si cela peut vous plaire, ou même comédie héroïque, ainsi que Voltaire le proposait. On disait bien, du temps de M. de Dangeau, lu comédie de Milliridalc. Toujours est-il que le public et les connaisseurs applaudissent aujourd'hui en Nicomède une des plus belles œuvres dramatiques de la scène française; non point une œuvre d'espèce indi'cise, mixte, hybride, comme Voltaire voudrait qu'on l'entendit. Si la poésie dramatique est la peinture au vif et au vrai des faiblesses comme des grandeurs, des intrigues de cour comme des conspirations populaires; si elle ]>eut intéresser par une haute moralité, en montrant, dans une fable apjiuyée sur les données de l'histoire et sur la connaissance du cœur humain, de quelle manière les passions personnelles influent sur les affaires publiques, et comment les discordes intestines d'un palais peuvent changer les destinées des États, Mcomèdc est un poème dramatique du genre le plus franc, le plus élevé, le plus digne d'attacher les esprits sérieux.
Et qu'on ne confonde point Nicomède avec Don Sanche, comme le fait Voltaire : car Nicomède est fort loin d'être ce qu'est Don Sanche, un roman dramatique. Qu'avec le même Voltaire on ne demande pas nous ne savons quel remaniement impossible : « Le caractère de Nicomède avec une intrigue terrible, telle que celle de Rodogitne, eût été un chef-d'œuvre. » I\Iais précisément ce caractère ne peut rester ce qu'il est si l'intrigue se transforme. Qu'Arsinoé devienne une Cléopâtre sinistre, Prusias un despote impérieux aux sanglants caprices, Flaminius et Attale des traîtres odieux : Nicomède à coup silr devra changer à leur égard d'attitude et de ton. L'ironie sonnerait faux dans un drame qui aboutirait à un assassinat. Avec le sourire, l'admiration elle-même aurait disparu : car c'est dans le mépris qu'inspire Prusias que se retrempe et se rajeunit, pour ainsi dire, à tout instant notre admiration pour Nicomède. Étant donnés Prusias et Nicomède, celui-ci doit parler à celui-là comme il lui parle : leur langage à tous deux n'est que l'expression exacte dé leur caractère et de leur situation. On ne concevrait pas plus Prusias exprimant avec solennité des sentiments bas que Nicomède exprimant son indignation généreuse avec une dignité toujours égale. Mais ce qui fait le charme heureux de cette pièce, unique peut-être en son genre, c'est qu'il n'y a pas opposition : il y a conciliation, fusion intime de l'élément comique et de l'élément tragique. Point d'antithèses heurtées, mais des contrastes drama-
tiques au plus haut degré, parce qu'au plus haut degré ils sont Jmniains.
Priisias et VnleiiK. — L'iiigratitiulc au théAtre.
C'est à Corneille seul que nous devons la figure si curieuse de Prusias. Il est vrai qu'il avait l'histoire sous les yeux ; mais on peut dire qu'ici il a u idéalisé » le personnage historique en le peignant plus parfait dans la bassesse. Ce n'est pas la première fois qu'il mettait à la scène un caraclère de ce genre. Sans parler de don Fernand, ce roi bonhomme du Cid, et de Ptolomée, ce roi obséquieux et traître de Pompée, les caractères de Félix et de Valens, dans Polyeiicte et dans Théodore, annonçaient celui de Prusias. Comme eux, Prusias est une àme plutôt médiocre que criminelle, mais d'une faiblesse incurable, capable de tout, excepté de vertu. Il est roi à peu près comme ils sont gouverneurs, et a le même souci, le souci imique de plaire aux maîtres qu'il craint, avec cette différence que l'empereur est loin de Mitylène et d'Antioche, tandis que Flaminius, surveillant déliant, est tout près. La situation de Prusias ressemble plus particulièrement à celle de Valens, en ce qu'il subit aussi la domination d'une femme altière. Mais Arsinoé cesse d'être altière lorsqu'elle est en face de son mari : elle est souple alors, caressante et doucereuse. La femme de Valens, Marcelle, impose sa volonté, et Valens, après quelques timides essais de résistance, obéit, mais s'en veut d'obéir :
L'impt'rieusc liuincur ! Vois comme elle me hravc! Comme son fier orgueil m'ose traiter d'esclave!
Scip;nour, j'en suis confus, mais vous le méritez : An lieu d'y résister, vous vous y soumette/.
Prusias est bien avili; qui pourtant oserait lui parler sur ce ton? Ni chez Valens ni chez Félix ou ne trouve ce trait dominant du caractère do Prusias, l'ingiatitude; mais on le retrouvera, beaucoup plus lard, dans le ciiactère moins vivant (lOrode, roi des Parllus, (jui est l'obligé à la fois et l'ennemi de son cénéral Suréna :
Un service au-dessus de toule récompense,
A force d'obliger, tient presque lieu d'offense ^.
Tacite avait dit : Gratia oneri habelw'; et La Rochefoucauld dira : « Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits; ils haïssent même ceux qui les ont obligés. L'application à récompenser le bien leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre... L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer. Si peu tragique qu'il soit, le caractère de Prusias est dramatique, parce qu'il est vrai. Oui, dans la réalité, il y a plus de Prusias que de Nicomèdes; oui, la bassesse de Prusias est fort naturelle, et son ingratitude fort humaine; oui, il était dramatique de placer ce père à côté de ce (ils, ne fût-ce que pour mieux faire ressortir par la médiocrilé de l'un l'héroïsme idéal de l'autre ; ne fût-ce que pour opposer l'homme tel qu'il est trop souvent à l'homme tel qu'il devrait être.
Corneille n'a voulu faire de Prusias ni un tyran de mélodrame ni un bouifon de farce vulgaire. Il a tempéré le mépris par le rire, ou plutôt par le sourire ; car le rire n'est jamais bruyant, et Prusias n'est jamais un pur grotesque.
Père, il est méprisable ; roi, il est tantôt méprisable, tantôt ridicule; mari, il est ridicule toujours. L'art de Corneille a été de fondre ces éléments, contradictoires en apparence, et d"en former un type dont l'unité saisissante est incontestable.
Que Prusias n'est pas exclusivement comique. — Le ijolîtîque et le iière. — Prusias et r^icoinède.
Plus d'un critique et plus d'un acteur n'ont voulu voir qu'un des côtés de ce rôle complexe : quelques-uns en ont exagéré les traits odieux; un plus grand nombre en ont exagéré les traits comiques. « Le rôle de Prusias, dit Lekain, doit être joué avec tout l'extérieur de la caducité : c'est ainsi que Cor-