SUR LA HARPE
La Harpe (Jean-François), célèbre critique français, né à Paris le 30 novembre 1739, était fils d^im capitaine d'artîllerie, qui le laissa orphelin et dénaé de toutes ressources avant Page de neuf ans. Recueilli par les sœurs de charité de la paroisse Saint- André des Arcs , qui , de son propre aveu , le nourrirent pendant Tespace de six mois, il obtint ensuite la protection de M. Asselin, principal du collège d'Haroourt,et fut admis comme boursier dans cet établissement. L'incertitude que ces premières circonstances de sa vie jetèrent sur son origine lui fut souvent reprochée dans la suite : on prétendît qu'il tirait son nom de la rue de la Harpe , où, soi-disant, il avait été trouvé, et on Fappela VeiiftuU du hasard f comme si cette qualification eât pu lui ôter quelque chose du mérite que Ton était forcé de lui reconnaître comme écrivain. La Harpe pouvait se dispenser de r^[K>ndre à de semblables attaques : il le fit une fois cependant; mais les raisons qu*il donna pour appuyer la légitimité de sa naissance ne prévalurent pas sur Topinion que la haine avait pris soin d'accréditer-.
Un reproche beaucoup plus grave qu'elle lui adressa, fut d'avoir composé une satire contre l'homme respectable auquel il devait le bienfait de rédoeation. Ce fut durant son s^our au collège qu'il subit cette humiliation amère; et son ingratitude supposée parut si odieuse, que, sans lui donner le temps d'établir sa Justification, on eut recours à M. de Sartine , lieutenant-général de police, qui le fit d'abord conduire à Bicètre, puis, par grâce, au For-l'Évêque, où sa détention dura phisieors mois.
La Harpe avoue, dans un avertissement mis en tête de sa tragédie de Tiwtoiéon , « qu'il est bien vrd qu'à l'âge de dix-neuf ans il fit imprudemment quelques eoupleto contre des particuliers du collège dUmouit , et que quelques-uns de ses camarades les recueillirent et y en ajoutèrent d'autres ; mais il affirme que dans ces couplets, il n'est nullement question de personnes envers qui il edt le moindre devoir à remplir, » et ë invoque à ce sujet le témoigni^e de son bienfaiteur lui-même , et celui de tous les maîtres , dont il avait conservé Tamitié ; ce qui
L4 RABPE. — loua I.
assurément est une preuve irrécusable de son innocence. Vainement, toutefois, il confondit ses calomniateurs : leurs traits envenimés continuferent à le poursuivre ; et cet acharnement de la haine ne dut pas être sans quelque influence sur la direction que prit ensuite son talent.
Les brillants succès qu'il avait obtenus dans les hautes classes, particulièrement en rhétorique, où il remporta deux années de suite le prix d'honneur*, le fit pencher vers la carrière des lettres , envahie alors, comme celle des sciences, par la philosophie moderne , dont il adopta les principes. Deux héroldes, qu'il publia en 1759, parurent sous le patronage de Voltaire, qui, dès longtemps, faisait et défaisait toutes les réputations littéraires. GesHeux pièces eurent un grand succès ; mais le jeune auteur les ayant fait précéder d'un Essai sur VHértÂde, où il soumet Ovide et Fontenelle à la rigueur de sa critique , fut attaqué par Fréron, qui se récria sur la hardiesse d'un écolier qui , d'une main encore soumise à la férule, osait déjà peser le mérite d'un poète tel qu'Ovide. Conseillant au jeune Aristarque de relire les anciens au lieu de les juger, il lui prédit qu'avec du travail il parviendrait à posséder toutes les qualités qu'un écrivain peut acquérir à défaut de génie. Telle fut la cause de l'animosité qui exista depuis entre la Harpe et le rédacteur de l'Année littéraire : on sait que ce dernier donnait à son adversaire le nom du Bébé de la littérature, par allusion au nain du roi de Pologne, Stanislas, qui s'appelait ainsi.
Encouragé cependant par le succès qu'avaient obtenu ses premiers essais, la Harpe s'exerça bientôt dans le genre dramatique, qu'il paraissait affectionner de prédilection, et dut une célébrité précoce à sa tragédie de ff^arwick. Cette pièce, jouée à la cour en 1763 , eut un grand nombre de représentations successives, et valut à l'auteur l'honneur d'être présenté à Louis XV ; mais les jouissances d'amour-propre que lui fit éprouver le succès de ce premier ouvrage fiirent un peu tem-
* Cet avantage n'a depuis été t^urta^ que par M. If od et par M. le Clerc, anjoanThal professeur d*éIoqaence latine, et doyen de la Faculté des lettres.
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pérées par les nombreuses critiques qui en parurent, et auxquelles il répondit avec ce ton- de supériorité dédaigneuse qui dès lors lui attira tant d*ennemis. Résolu d'imposer silence à ses détracteurs , il poursulfcft la carrière du théâtre, où il ne voyait désormais que des lauriers faciles à cueillir, et fit jouer Timoiéon le P" août 1764; mais cette seconde composition , loin d*étre. accueillie comme Tavait été la première , disparut dès la quatrième représentation; et Pharamondy qu'il donna Tannée suivante , eut encore moins de succès. En vain la Jlarpe espéra se relever de cette double chute en refaisant le Gustave fVasa dePiron; il ne recueillit de sa nouvelle pièce, jouée le 3 mars 1766, que les murmures du parterre et les caustiques épigrammes de -son rival.
Ces revers multipliés mettaient le comble à la détresse du jeune auteur, qui , n*ayant d*autre ressource que son talent , s*était marié presque à son début dans la carrière des lettres. Il alla puiser des consolations auprès de Voltaire, avec lequel il entretenait depuis longtemps une correspondance suivie, et demeura environ un an à Feraey , avec sa femme, qui, douée d'un très-bel organe et d*un extérieur agréable, y jouait, ainsi que lui, la comédie. Chabanon, l'un des acteurs, raconte que la Harpe, dominé par son penchant irrésistible pour la critique, se permettait souvent des changements dans les rôles dont il était chargé, et que lorsque Ton s'étonnait de la patience que l'irascible vieillard opposait aux critiques d'un jeune homme opiniâtre , il répondait : « Il aime ma personne et mes«uvrages. »
Toujours en butte à l'inimitié des hommes dont il avait irrité la censure par ses orgueilleux dédains , la Harpe était à peine de retour à Paris , lorsque la Gazette d*Utrecht annonça qu'il avait soustrait plusieurs manuscrits du cabinet de Voltaire , et que œt abus de confiance l'avait fait bannir de Ferney. Voltaire donna au gazetier un démenti formel ; et si quelques-unes de ses lettres semblent annoncer qu'il ne croyait pas à l'innocence de l'accusé , on ne peut attribuer son langage qu'aux rapports calomnieux de la malveillance, qu'il ne prit pas la peine de vérifier.
Malgré le peu d'encouragements donné à ses dernières compositions dramatiques, la Harpe n'avait pas renoncé à la carrière du théâtre, et y rentra en 1776, parla tragédie de Mensùcof/j qui fut jouée à la cour, et lui valut une pension de douze cents livres , dont avait joui deBelloy. Il fit ensuite représenter successivement les Barmécides (1778), les Brames et Jeanne de Naples (1783), puis Coriolan (1784), flr^niB (1786), et enfin, en (1787), Philoctéte, heureuse imitation de Sophoole, qui, ainsi que ^arwicket Coriolan , est restée au théâtre. On lui doit encore les Muses rivales , ou Vjépothéose de FoUaire (1779), Molière ,
à la Nouvelle salie, ou les Audiences de Thalie (1782), et le drame de Mélanie^ ou les roeuxftn-ces, qui n*a été joué qu'en 1793, et qu'il retira du théâtre un an avant sa mort , après y avoir fait des corrections.
Dans l'intervalle que Im* laissaient ses compositions dramatiques , la Harpe s'exerçait dans le genre de l'éloquence, et, avant d'entrer à l'Académie, où il fut reçu en 1776, il en avait obtenu huit fois les palmes annuelles. Il y remporta aussi des prix de vers. En général , le plus grand mérite de ses poésies, c'est la correction du style et la pureté du goût ; il manque presque toujours de feu , d'invention;, et de coloris. Nous ne parlons ici que pour mémoire de son abrégé de V Histoire générale des Voyages de l'abbé Prévost : ce travail ne fut guère de sa part qu'une spéculation de librairie, qui n'ajoute rien à sa réputation comme littérateur. La tournure d'esprit de la Harpe le portant à disserter, un attrait de prédilection le ramenait sans cesse vers l'épineuse profession de journaliste. Pendant quarante ans il enrichit diverses feuilles périodiques, et particulièrement le Mercure de France, d'articles où régnent les principes conservateurs du bon goût , lorsqu'aueun motif de partialité ne l'égaré, et qu'il croit devoir adoucir l'humeur dénigrante qui semble lui être naturelle. Il traitait si rudement la plupart des écrivains soumis à sa censure, que d'Alembert lui appliqua un jour plaisamment ce vers burlesque :
GlUe a cela de bon, quand il frappe, U aasomme.
Au moyen de ses pensions et du produit de ses ouvrages, la Harpe, qui avait obtenu en 1786 la chaire de littérature au Lycée , se trouvait dans une sorte d'opulence pour un homme de lettres, lorsque la révolution française éclata. Partisan des nouvelles réformes, dont il ne prévoyait pas les suites déplorables, il consigna ses sentiments dans la partie littéraire du Mercure, qui , à raison de la couleur que Mallet-Dupan prétait à la partie politique et du talent très-remarquable des deux rédacteurs , présentait sous la même couverture un contraste extrêmement piquant , et répondait ainsi aux deux opinions les plus diamétralement opposées qui partageaient alors la France. Ce fut surtout dans ses leçons de littérature au Lycée que la Harpe déposa fes preuves irrécusables de son enthousiasme pour la révolution. Tant de sacrifices faits à des opinions que plus tard il devait attaquer si vivement ne purent le sauver de la proscription'; Il fut emprisonné , menacé de la mort , et ce fàt alors qu'il se n^fugia dans le sein de la religion , asile le plus sûr de l'infortune.
Rendu à la liberté au 18 brumaire, il ne craignît point d'avouer publiquement sa conversion , et reparut avec un nouvd éclat dans la chaire du Lycée, où sa première leçon fut une espèce d'amende
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honorable. Il pouvait terminer paûsiblement sa carrière; mais accoutumé à vivre dans une lutte continuelle , il porta lui-même atteinte à son repos et à la considération dont il jouissait en divulguant la Correspondance Httérah'e que, depuis 1774 jusqu'en 1791, il avait entretenue avec le grand duc de Russie. L'apparition de ce livre, où il juge presque tous les écrivains avec la dernière rigueur, et où ses décisions sont dictées trop souvent par Tamourpropre et par des préventions haineuses, réveilla toutes les animosités qu'il avait depuis longtemps soulevées contre lui ; aussitôt il en parut un autre ayant pour titre ; Correspondance turque , pour servir de supplément à la Correspondance russe (1801). On y donne des anecdotes fâcheuses arrivées à la Harpe , les épigrammes sanglantes dont il a été l'objet; on y passe en revue ses diverse$ productions auxquelles on refuse à peu près toute espèce de mérite ; en un mot , on paraît ne vouloir lui laisser d'autre titre que le Cours de Littérature , qui a mis le sceau à sa réputation et lui a mérité le nom de QuintiHen français.
Ses écrits et ses discours contre le parti philosophique lui attirèrent bientôt un ordre qui l'exilait à vingt-cinq lieues de Paris; il obtint ensuite , cependant, de regagner à Corbeil la retraite où déjà il avait échappé aux marais infects de Sinnamary : mais le dépérissement de sa santé lui fit accorder de revenir à Paris, où il mourut le 11 février 1803, dans sa soixante-quatrième année.
M. de Fontanes, au nom de l'Institut, répandit sur sa tombe les fleurs de l'amitié. M. Chazet prononça , en 1805 , son éloge à l'ouverture des cours de l'Athénée; mais M. Lacretelle aîné, successeur de la Harpe à l'Académie française, le jugea, dans son discours de réception, avec une sévérité qui fut trouvée excessive.
On a publié les Œuvres de la Harpe, accompagnées dune notice sur sa vie et sur ses ouvrages, par M. de Saint-Surin, Paris, 1831-18^2, IG vol. în-8". Cette collection renferme le Théâtre, 3 vol.; les Poésies^ 1 vol.; les Éloges, Discours et Mélanges, 3 vol.; les Douze Césars, de Suétone, 3 vol.; la iMsiade, les huit premiers chants de la Jérusalem déUvrée, et fragments de la Pkarsale, 1 vol.; le Psautier, 1 vol.; Correspondance, 4 vol.; UUéraiure et Critique, Philosophie du dix-huitième siéde, 3 vol.; fragments de VJpologie de la Beàglon. Pour avoir les œuvres complètes de la Harpe dans le même format , il faut ajouter aux 16 Tofaunes précédents, V Abrégé de l'Histoire des yogages, Paris, 1830-1831 , 34 vol.; ses Commentaires sur Racine et sur le théâtre de Voltaire; enfin son Lycée ou Cours de Littérature, publié jusqu'à ce jour en 16 volumes, et dont les douze premiers seulement parurent du vivant de l'auleur.
« Le grand intérêt qui s'attache au Cours de Lit-
térature, dit M. Duviquet , la curiosité vive et soutenue qu'il excite, le piquant de la critique, le plaisir de comparer ses propres jugements à ceux d'un censeur aussi exercé que la Harpe, enfin l'immensité des connaissances en tout genre dont cet ouvrage est Tunique et précieux dépôt, toutes ces causes ou séparées ou réunies ont élevé le Cours de Littérature à une telle hauteur, qu'avec bien de la peine les autres productions de la Harpe peuvent éviter de se perdre dans l'ombre d'un monument aussi colossal.
« Ce que Louis XIV disait à Boileau :« Je vous crois, vous vous y connaissez mieux que moi, » la plupart des lecteurs de la Harpe peuvent le lui dire sans excès d'humilité ; c'est un guide habituellement sûr, auquel on doit s'abandonner avec confiance toutes les fois que Ton n'a pas à craindre que ses passions , en l'écartant de la route , ne nous égarent avec lui.
« Il est donc bien essentiel de signaler, surtout aux jeunes gens , les caractères principaux auxquels ils peuvent reconnaître que le juge n'est pas monté à jeun sur son tribunal , et que quelque fumée ou d'amour-propre ou d'intérêt personnel lui a porté à la tête; je réduis ces caractèjres à deux. Je pense qu'il faut marcher avec précaution sur les pas de la Harpe, toutes les fois qu'il parle des auteurs anciens, et surtout des auteurs grecs; et qu'il faut également s'en défier lorsqu'il cite à sa barre les écrivains avec lesquels il a eu des relations spéciales ou d'opposition ou d'amitié. Je suis convaincu que, plus d'une fois, il s'est hasardé à juger superficiellement, sur la foi d'autrui , sur des traductions infidèles, ou sur des commentaires inexacts, et qu'eu cela il cédait à l'ambition de ne pas paraître reculer devant la tâche immense qu'il s'était témérairement imposée; d'un autre côté, je soupçonne qu'étant sensible et extrêmement irritable, il* a àù se laisser prévenir souvent par des sentiments de gratitude ou de vengeance qui ont rompu l'éguilibre de son impartialité naturelle.
« Si l'on se rappelle les travaux continuels auxquels la Harpe n'a cessé de se livrer depuis sa sortie du collège, travaux presque tous étrangers à la littérature grecque, la quantité des pièces qu'il a données au théâtre, et dont une seule (Philoctété) est moins une traduction de Sophocle qu'une imitation de Fénelon, son Abrégé de l'Histoire des Foyages, ses traductions de Suétone et du Camoens, les trois journaux dont la rédaction principale lui fut confiée, son séjour de dix-huit mois à Ferney , ses habitudes dans une foule de grandes maisons, son assiduité aux séances académiques; si l'on réfléchit qu'il n'avait que quarante ans lorsqu'il commença son cours au Lycée par l'analyse raisonnée de Platon, d'Anstote et des trois tragiques grecs , on ne demandera point d'autres preuves nonseulement qu'il avait peu,é(udié, mais même qu'il
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avait peu lu dans leur langue originale des auteurs dont un seul , Aristote oir Platon , par exemple , occuperait facilement pendant une année les veilles laborieuses d'un savant helléniste qui les lui aurait exclusivement consacrées.
o Que si comparant ensuite, le' livre à la main, rétendue donnée à Tanalyse des deux in-folio de Platon avec l'espace si complaisant et si remarquable accordé à Tanalyse d'une tragédie de Voltaire, on se demandait compte des motifs d*une disproportion de travail aussi peu en rapport avec les auteurs qui en font Tobjet, ne serait-on pas forcé de se répondre à soi-même que la Harpe, pressé d'expédier sur mémoire communiqué une cause dont il n'avait pas pris connaissance, s'en dédommageait, 'et en dédommageait généreusement ses auditeurs , lorsqu'il arrivait à des objets mieux appropriés à ses études et à ses goûts , et sur lesquels il était certain d'attirer bien plus sûrement l'attention et l'intérêt de la plus belle moitié de son assemblée? C'est là sans doute une excuse valable pour Torateur qui parle en public ; mais l'excuse s'évanouit pour le lecteur, qui veut une instruction solide, et qui malheureusement ne trouvé que des aperçus là où il s'attendait à des résultats positifs et satisfaisants. « La Harpe est déjà replacé sur son terrain quand il se rencontre avec les premiers classiques latins ; on s'en aperçoit à la facilité avec laquelle il les parcourt et les juge : Virgile , Ovide, Lucain, les principaux discours de Cieéron, les traités les plus marquants de Sénèque, jusque-là tout va à merveille; l'embarras devient sensible lorsque des discours de l'orateur romain il passe à ceux des traités philosophiques qu'une prudence très-louable arrête sur le seuil des collèges; et quand il arrive aux poètes «ou aux sophistes du troisième et du quatrième siècle de Tempire , alors la lumière qui le conduit s'affaiblit par degrés , et il ne recommence à marcher d'un pas sûr et intrépide qu'à la lueur des flambeaux rallumés au génie de Léon Xet de François i".
« Il avance alors à pas de géant jusqu'au grand siècle de Louis XIV, et il traverse également avec fermeté les premières années du siècle qui l'a vu naître; quand il est arrivé à l'époque où les chefs de la littérature devinrent ou ses protecteurs ou ses rivaux, des obstacles d'un autre genre Tiennent arrêter la sûreté , la régularité de sa marche : la censure ou la louange se ressent de l'exagération de
son caractère. Voltaire est exalté d'abord sans mesure , Gilbert dénigré sans ménagement. Depuis , il a rectiGé ses jugements sur Voltaire ; mais le malheureux satirique n'a reçu aucune espèce de consolation; peut-^tre la Harpe pensait-il do bonne foi que les meilleurs vers devenaient détestables quand ils étaient dirigés contre lui. Ainsi , pour apprécier les jugements de la Harpe sur ses contemporains , il serait bon de se pourvoir d'une espèce de thermomètre physico-littéraire où Ton aurait marqué d'avance, à côté du tube où serait renfermée la bile du critique , 4e degré habituel de fermentation que tel auteur excitait. Fréron, Gément, Gilbert, occuperaient le haut de l'échelle; Linguet, Dorât, Mercier, descendraient quelques degrés plus bas; Delille, Marmontel, Thomas, correspondraient à peu près au point de départ , au zéro de la température bilieuse ; et enfin la liqueur sinistre coulerait entièreinent et jusqu'à nouvel ordre aux pieds de Voltaire; nous avons vu le temps où le nom du grand homme la faisait bouillonner plus vivement même que celui de Fréron.
« Le Cours de Littérature, pris , repris et quitté à trois époques bien différentes de la vie de la Harpe, présentait des disparates choquantes qu'une révision sévère a fait totalement disparaître ; ses doctrines y ont reçu des mains de l'auteur Thomogénéité , qui seule peut leur donner de la consistance, La religion et la morale ont applaudi à cette heureuse réformation , et le goût y a gagné.
« Je résume en peu de mots mes observations, continue le même critique, sur les différents ouvrages de la Harpe, ff^arwick et Philoctéte resteront au théâtre; Tangu et Féline, l'Ombre de Duclos, la Réponse d* Horace à f^oUaire, orneront un recueil bien choisi de poésies erotiques, satiriques et légères; V Éloge de Racine, de Catinat, de la Fontaine, de Fénelon, assurent à la Harpe , très-près de Thomas, une place distinguée dans le second rang de nos orateurs; V Apologie , le Triomphe de la Religion, sont deux ouvrages à part , qui attestent un talent élevé au-dessus de lui-même par l'inspiration religieuse , mais qu'il est impossible de classer, parce qu'ils ne sont achevés ni l'un ni l'autre : mais si jamais le buste de la Harpe était placé dans l'enceinte d'une société littéraire , on n'écrirait point sur le socle ces mots : Le poète ou l'orateur; on y écrirait : le QuintUienfrançais. »