‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 14 sur 88 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

Qui sera ton vengeur? qui nous sauvera tous?

O Mars ! de sang insatiable !

O Mars ! c'est à toi de frapper.

Descends , prends dans tes mains ce glaive inévitable

Qui vient moissonner le coupable

Au moment qu'il croit échapper.

On peut résumer qu'Eschyle a inventé la scène , le dialogue, et l'appareil théâtral; qu'il a le premier traité une action ; qu'il a été grand poète dans ses chœurs; qu'il s'est élevé dans quelques scènes

au ton de la vraie tragédie; qa*6ttfia il a eu la gloire d'ouvrir la route où Sophode et Euripide ont été bien plus loin que lui.

sicnoii m. — De Sophode.

Il ne nous reste des nombreux ouvrages qui remplirent sa longue carrière que sept tragédies, Ut lYacMniennes , Jjax furieux, Ântigone, Œdipe roi, Œdipe à Colone, Electre, et PhUoctète.

Tout le monde sait que Sophocle a fait de belles tragédies : l'on Ignore communément qu'il commanda les armées , et fut élevé à la dignité d'archonte , la première de la république d'Athènes. On a souvent rappelé ce procès intenté par Tingratltude et gagné par le génie; cette odieuse accusation des enfants de Sophocle, qui, las d'attendre son héritage , et impatients de sa longue vieillesse , demandèrent son interdiction à l'aréopage , sous prétexte que sa tête était af&iblie. Le vieillard, pour toute défense, demanda aux juges la permission de leur lire la dernière pièce qu'il venait d'achever. C'était son Œdipe à Colone, ouvrage qui devait confon-» dre doublement ses accusateurs, puisqu'il y représente un père dépouillé par des fils ingrats : il semblait qu'un sentiment secret lui edt dicté sa propre histoire. II fut reconduit jusque chez lui avec des acclamations , et , plus indulgent qu'OKdipe , il pardonna à ses enfants. Il avait près de cent ans et avait composé cent vingt tragédies lorsqu'il ftit couronné devant toute la Grèce aux jeux olympiques. •Il mourut dans les transports de sa joie et dans le sein de la gloire. Il n'a manqué au Sophocle de nos jours, pour être aussi heureux que l'ancien , que de mourir comme lui au milieu de son triomphe.

Je commencerai par ceux de ses ouvrages qui nous sont le moins familiers , parce qu'ils n'ont pas encore été transportés sur notre théâtre ; je finirai par ceux qu'on y a pour ainsi dire naturalisés , et sur sept , y en a quatre , les deux Œdipes , Electre, et Philoctète.

Le sujet des Trachirdennes est la mort d'Hercule , causée par la jalousie de Déjanire et la fatale robe de Nessus. Les alarmes et les inquiétudes de cette femme , qui attend son époux absent depuis plus d'un an , im chœur de jeunes filles et son fils Hyllus, qui la rassurent et la consolent, forment l'exposition de la pièce. Déjanire est d'autant plus Inquiète , qu'un oracle a prédit qu'Hercule périrait dans l'expédition d'OEchalie, pour laquelle il est parti , ou que, désormais rendu à lui-même, i1 jouirait, après tant de travaux, d'un destin doux et tranquille : oracle à double sens , comme tant d'autres; c^r ce repos ne veut dire ici que la mort qui attend Hercule au retour, et le bûcher d'où il 8*élè-

ANCIENS. — POÉSK.

vera dans roiympe. D^anire aime dans Hercule uo béros , un libérateur, et un époux. Elle se plaint que la gloire Fenlève trop souvent à sa tendresse.

« Vous aéra épouses qoelque Joar,dlt-dle à ces Jeoiies illes <iiù rcntoure&t, et tous saures alors tout ce qu'on pent aooffm dans la situation 06 je sais. »

CTestun endroit que Radneparattavoir imité dans Andromaque, quand cette princesse dit à Hermione :

Tons saurez quelque Jour, Madame , pour on fils Jasqa*où va notre amoar , eto.

Un envoyé vient annoncer à la reine quMl a rencontré Lycas, Tami d*HercuIe, qui précède son maître; que ce héros revient triomphant, et lui envoie les dépouillée des ennemis et les captives quMl a ramenées. En effet, Lycas parait un moment après, suivi de toutes ces femmes prisonnières, qui fie rangent au fond du théâtre. On distingue à leur tête la jeune Iole« remarquable par sa beauté. Déjanîre, à cette vue, éprouve un mouvement douloureux , qu*elle attribue à la pitié que lui inspire le sort de ces infortunées; mais le spectateur démêle déjà les premières impressions de la jalousie. La reine s'occupe particulièrement de cette jeune captive; elle est touchée de sa beauté , de sa douleur modeste et noble. ÏEJle l'interroge plusieurs fois. lole baisse les yeux et garde le silence. La reine interroge Lycas, qui ne lui donne aucune lumière. Elle le fait entrer avec toutes les prisonnières dans rintérieur du palais. Un homme survient , et s*o£&e à lui révéler un secret important : elle lui ordonne de parler. Il lui apprend que Lycas la trompe; que Lycas a lui-même avoué, en arrivant , les nouvelles faiblesses d'Hercule ; que ce héros, épris des charmes tflole , n'a Cait la guerre à Euryte, rpî d'œchaliç , qoe pour ravir sa fille , et qulole , bien loin d'être traitée en captive, va régner en souveraine sur la Tbessalie et sur Déjanire elle-même.

(s'éerieMle)! quel aerpent ai-Je leçu

mMiaein?»

Lycas repardt pour prendre ses ordres, et près d'aller rejoindre Hercule qui s'est arrêté au promontoire de Cénée pour faire un sacrifice à Jupiter. Déjanire irritée lui reproche sa perfidie. Elle sait tout, n veut tout savoir : c'est le cri de la jalousie. Elle s'emporte, elle menace. Lycas persiste à nier qu'il sache rien de ce qu'elle demande. Alors elle feint de s'apaiser par degrés : elle n'est indignée que de ce qu'on veut lui en imposer; car d'ailleurs elle est accoutumée à pardonner aux infidélitésde son époux. Enfin elle fait si bien , que I^cas ne croît plus de- Yoir lui cacher ce qu'après tout, dit-il, son maître ne

cache pas lui-même. Toute cette scène est parfoltement conduite, et l'on voit déjà un art inconnu à Esdiyle. C'est alors que Déjanire , occupée tout entière des moyens d'écarter sa rivale et de regagner le cœur de son époux, se ressouvient que le sang de Nessus est un philtre qui , si elle en croit ce que lui a dit le centaure mourant, rallume l'amour près de s'éteindre. Elle teint de ce sang une robe qu'elle envoie à son mari , et qu'elle remet à Lycas. Ce n'est pourtant pas sans inquiétude et sans effroi qu'elle se résout à employer ce charme inconnu dont elle n'a pas encore fait l'épreuve; car son caractère n'a rien d'odieux, et elle n'a pas une pensée coupable : elle n'est que jalouse et crédule. A peine Lycas est-il parti , qu'elle confie au chœur $2$ alarmes , ses remords » ses funestes pressentiments. Elle se rappelle que les flèches qui ont percé Nessus étaient infectées des poisons mortels de l'hydre de Lerne. Elle se livre au désespoir, et jure que, s'il faut que son mari soit victime de son imprudence, elle ne lui survivra pas un moment. Ses craintes ne tardent pas à être confirmées. Son fils Hyllus, qui était allé au-devant de son père, l'a vu revêtir la robe empoisonnée, et en .a vu les horribles effets. Cette description, digne du pinceau de Sophocle, remplit le quatrième acte. Ces sortes de morceaux plaisaient infiniment aux Grecs , et occupaient chex eux beaucoup plus de place que nous ne leur en permettons aujourd'hui. Hyllus accable sa mère de reproches. Elle sort sans répondre un seul mot , et l'on apprend, un moment après, qu'elle s'est donné la mort, et que son fils lui-même, instruit de l'erreur qui l'avait rendue criminelle, a embrassé sa mère mourante, et l'a baignée de ses larmes. On apporte sur le théâtre le malheureux Hercule, qoe l'excès de ses maux a endormi un moment. Il se réveille bientôt, et le spectacle prolongé de ses douleurs est une sorte de situation passive qui réussirait moins parmi nous que chez les Grecs, surtout dans un cinquième acte ' : nous voulons aller plus rapidement au but. Au reste, on peut s'attendre que Sophocle ne met dans sa bouche que des plain- [ tes éloquentes et dignes d'Hercule. Cicéron les a traduites en vers latins, et Racine le fils en vers français.

Pins barban poor mol qnTorysUsée et Juioo ,

O fille d*OEDéui ! quelle est ta trahison !

Et quels sont les tourments dont tu me rends la proie,

Par le fatal présent que ta lùreur m*eavole !

Tu m*as enveloppé de ce voUe mortel ,

Ce voile que pénètre un poisons! cruel,

Voile affreux qu'ont Ussu Mégère et Tisipbone.

Tout mon sang enflammé dans mes veines bouillonne :

« Cette divUion des pièces en tioto 00 en einq aeUf était inconnue aux Gieca.

GOUBS DE UTTÉRATUBE.

•Je iQoeoalM, je meari bnilé d^n fm cadié,

. Qu'allume en moi oe Yoile a mou corps attaché. Ainai oe que D*oiit pu , dans l*horreur de la guerre , Geataures ni géants , fiers enfants de la terre Ce que tout l'univers n*osa jamais tenter, Une femme le tente, et Tose exécuter.

Mon fils , soutiens ton nom : ton amour pour ton pèra Doit efboer en toi toht amoUr pour ta mèie. Ta cliercber, va saisir celle qui m*a trabi , Tratne-la Josqu^à mol , va, cours et m'obéi. Gours venger.... Blato hélas ! que fais-Je, misérable ! Je pleure , et Jusquici , d'un front Inébranlable, De tant d'afbcux revers J'ai soutenu l'horreur. Mon fils , de ce poison vois quelle est la fureur! Ote approcher; et vous, accoures tous ensemble, Peuples , que dans ces lieux mon malheur vous rassemble ! Contemplez en moi seul tous les tourments divers. Ah ! préclpit»-mol dans le fond des enfers , Twikae par ta foudre et ma vie et ma honte, Grand dieu ! témoin des maux dont l'excès me tunnoote. Qu'est devenu ce corps que f ai reçu de toi? Mes membres t'offrent-ils quelque reste de mol? Non, cette main si faible et pnaMiue inanimée ITest plus'la main fatale au lion de Némée. Est'ce donc là ce bras de Cerbère vainqueur, Oe bras dont le Gentaure éprouva la vigueur. Ce bras qui Ht tomber le monstre d'Ërimanthe, L'Hydre contre mes coups sans cesse renaissante , Et l'afAreux surveiilant de ce finit renommé; Ce bras qu'aucun mortel n'a jamais désarmé? etç.

Dans les principes du théâtre grec, cette tragé* die est fort bien condaîte. Pour nous, le sujet aurait quelques, inconvénients et demanderait à être traité différemment. La Déjanire de Sophocle est très-dramatique i son Hercule ne l'est pas. Nous ne voudrions pas qa*un héros ne parût sur la scène que pour y mourir, que sa maîtresse ne fît qu'un personnage muet^ et qu'en mourant il la résignât à son fils, comme fait Hercule dans Sophocle. Mithridate en fait autant pour Montme; mais il sait qu'elle aime Xipharès, et leurs amours ont fait le nœud de la pièce : ceux d'Iole et d'Hercule ne sont qu'un récit. Nous verrons tout à l'heure un autre exemple encore plus frappant, qui nous prouvera que l'amour n'entrait point dans le système théâtral des Grecs. Ce sujet de la mort d'Qercule a été traité plusieurs fois parmi nous, soit en tragédie, Boit en opéra, et toujours sans aucun succès. Le rôle d'Hercule est très-difBcile à faire : ces sortes de personnages, dont la grandeur est plus qu'humaine, ne sont guère faits pour notre système tragique. Je crois pourtant qu'avec un véritable talent pour la scène, on pourrait tirer parti de ce sujet. Les rôles de Déjanire, d'Iole, du jeune Hyllus, sont susceptibles d'intérêt, surtout si la rivalité des deux femmes était traitée avec art, et que la jeune lole , insensible à l'amour d'Hercule, en eût pour son fils. II est pourtant vrai de dire que ces sortes d'intrigues amoureuses sont un peu épuisées, et que oessujetsanciens nepeuventse rajeunirauyourd'hui que par la magie des couleurs poétiques.

Le sujet â'Afax Jurieux est d'abord le désespoir de ce héros , dont la raison est aliénée par Minerve, après qu'Ulysse a remporté sur hil les armes d'Achille; ensuite sa mort et ses funérailles. Il n'y a pas autre chose, et il n'en faut pas plus pour fidre une tragédie grecque. Ne nous hâtons pas de condamner, et ne perdons pas de vue leurs mœurs et leur religion; songeons que nous sommes pour un moment à Athènes. Quand le cinquième acte d'Oreste, que Voltaire avait trop fidèlement imité du grec, fut mal reçu par le public de Paris, C'est pourtant Sophocle, disait Fauteur à madame de Graffigny . Elle lui répondit en parodiant un vers des Femmes savantes :

Euuaea-nous , moosteur, nooi ne lommee pas Gre».

Elle avait raison. Quand on fait des tragédies eo France, il faut les faire pour des Français; et Voltaire le sentit, car il fit un autre cinquième acte. Mais oe qu'on disait à Voltaire , on ne doit pas le dire à Sophocle : on ne peut pas lui reprocher d'avoir écrit pour sa nation. Ce qui est faux et monstrueux est condamnable partout; mais ce qui n'a d'autre défaut que d*étre appuyé sur ces idées oon* ventionnelles qui varient d'un peuple à l'autre, ne peut pas être reproché à Tauteur . Voyons V4fax d'après ee principe, et, si nous n'y trouvons pas une tragédie française, nous y trouverons du moins de quoi admirer le poète grec.

La première chose à remarquer, comme n'étant pas dans nos usages, c'est l'intervention d'une divinité. Minerve est un des personnages de la pièce; elle ouvre la scène avec Ulysse près du pavillon d'Ajax. Ce guerrier a fait, pendant la nuit, un massacre horrible de troupeaux et de ceux qui les gardaient. La déesse protectrice des Grecs dit à Ulysse que , pour les sauver de Id (ureur d^Ajax, elle lui a ôté la raison, au point qu'il a assouvi sur de vils animaux et d'innocents bergers la rage qu'il croyait exercer sur les Atrides et sur Ulysse. Elle veut rendre cdui-ci le témoin invisible de l'état de démenée où elle a réduit son malheureux rival. Elle appelle Ajax, qui sort de sa tente ^ et se vante d'avoir tué le fils d'Atrée et les autres rois. Quant à celui d'Ithaque, il le tient renfermé, dit-il, pour le faire périr dans un long supplice. Il rentre, et Minerve» s'adressent à Ulysse, lui dit :

Eh bien ! des immortels voue voyes la puistanoe. YoilA ce grand Ajez , la teneur des guerriers! L*oiibll de sa raison a flétri ses lauriers/* Les dieux Toot égaré , sa gloire est éclipsée.

VVfUM.

Je le vols et le plains : loin de mot la pensée D'insulter au malheur même d*un ennemi ! Quel afiirenx ebangement! Mon oonir en a MnL

ANCIENS. — POBSIB.

Jedols Tooft ravouer : ion InlDrlaiieeitrênie, Par OB retour Mcrel, m*a oonstemé moi-mèiiM, Qoe 90iiime»-tiaof * béiail dous fragiles hnmalot, FianlteMa patBagffi, ▼ains Jouets des Destlos7

URBETB. *

Bedootes donc eet qmiu , dont tous Mes roamge; Ne pranoDcei Jamais un mol qui les oatrage. Que rédat des grandeiua ne toos puisse âloulr : YoQs Toyes qu'on monieDt peut les anéantir. Gardez que la Taieor, le pouvoir, la rlcbene, He TOUS lassent de l'bomme ooMler la lbiJI>]eBBe^ Le courage modeste est protégé des deux , Et le mortel supobeest eu horreur aux dieux.

Celte aïonfle religieuse et eette honorable protection que Minerve accorde aux Grecs devaient leur plaire également, et c'était un double mérite pour Tauteur. Quant à l'égarement d'Ajax, observons que les anciens et les modernes ont employé sur le théâtre l'aliénation d'esprit comme un moyen d'intérêt. Les Anglais surtout en ont fait un fréquent usage , mais avec plus de succès dans leurs romans que dans leurs drames. La folie, une des misères les plus humiliantes de la condition hnmaine, nous inspire aisément eette pitié dont nous voyons avec plaisir qu'Ulysse lui-même ne peut se défendre dans fai scène de Sophocle; mais aussi n'onbUons pas que la folie est tout près du ridicule, n £Mit donc beaueoup d'art pour la montrer aux hommes, et surtout il fout qu'elle ne soit que passagère , et tienne è une de ces grandes tuassions ou de ces grandes infortunes qui peuvent troubler la raison. On sent qu'il serait trop aisé de faire déraisonner un homme pendant toute une pièce, et que ee spectacle, à lalongue, ne peut être que dégoûtant et fiûtidieux. L'art consiste à jeter dans le langage confus qui convient à ces sortes d^aocès des choses naies et senties, où l'âme parait se trahir elle-même , d se peint sans le vouloir par des mots qui s'échappent <f une tête en désordre, et nous frappent comme des édairs dans la nuit; car la folie est comme renfance; elle intéresse, parce qu'elle ne trompe pas. Sopbode ne montre celle d' Ajax que dans une scène très-eourte, et qu'il relève, autant qu'il est possible, par la noble compassion d'Ulysse et les sages leçons de Minerve; car d'ailleurs la démence d'Ajax ne produirait sur nous aucun effet, et nous serions peu touchés de le voir rentrer dans sa tente pour aller battre de verges Ulysse, qu'il a, dit-il, attaché à une colonne. Mais ce qui est intéressant « c'est le moment où Minerve, pour le punir, permet qu'il retienne à lui-même et retrouve toute sa raison. Cest alors qu'en voyant les excès honteux où il s'est emporté, il tombe dans un désespoir digne (foD néros qui s'est avili : c'est là que son rôle devient pathétique et théâtral; sa douleur profonde inséreise, et l'on admire ensuite jm fermeté tran-

quille quand il se résout àmouiir. Teemesse, ^use d'Ajax , autrefois sa captive, attirée par les cris des Salaminiens qui demandent à voir leur roi, leur fait une peinture très-touchante de l'état où il est réduit.

« n est revenu de sa Aireur, dit-elle, mais son mal n'en eet que plus terrible. Plongé dans une sombre tristesM , il me ML tiendder. fl ignorait flon malheur, et il leoonnatt %

Mot d'une grande vérité. Elle l'entend qui appelle son fils Eurysace*

. « Ah I mon filai s'écrie-idleenflréniissaaty;

Mouvement naturel qui peint bien tout ce qu'on peut craindre d'Ajax. Il paraît, et Sophocle le fait parler avec cette éloquence tragique que la prose dégraderait trop , et que la poésie seule peut rendre. Les anciens excellaient à peindre ces douleurs de héros, à prêter à ces personnages fameux un langage proportionné à l'idée de leur grandeur. Mais cette grandeur a besoin de la perspective du théâtre, et des couleurs poétiques; la prose, trop rapprochée de nous, la dément pour ainsi dire, et fait tomber l'illusion. Cette raison seule suffirait pour faire voir combien c'est dénaturer la tragédie que de lui dter le langage qui lui appartient. Rien ne fait moins d'honneur à notre siècle que d'avoir imaginé cette ridicule innovation. Une tragédie en prose ne peut être qu'un monstre né de l'impuissance et du mauvais goût; et il faut pardonner aux artistes de ^e pas voir de sang-froid qu'on abuse à ce point de l'esprit philosophique pour attenter aux beaux arts.

Cest aussi par ce motif que, toutes les fois que j'ai voulu donner une idée des beautés dû théâtre grec, j'ai essayé de vaincre la difficulté de traduire en vers, comme j'ai fiiit ci-devant pour Eschyle et comme je le ferai encor tout à l'heure pour Sophocle et Euripide.

Teemesse, qui prévoit le funeste dessein d'Ajax, emploie, pour l'en détourner, tout ce que l'amottr conjugal et maternel a de plus-touchant. Il demande à voir son fils encore enfant, et ces scènes puisées dans la nature sont, comme on sait, le triomphe des poètes grecs. Teemesse le conjure encore au nom des dieux Il l'interrompt :

« Ignorez-vous que je ne dois plus rien aux dieux? »

Cependant il commence à craindre que sa femme et ses sujets ne s'opposent à sa résolution. Il font de céder, et sort comme pour aller se purifier dans une fontaine lustrale, et ensevelir dans la terre la fatale épée qu'il a reçue d'Heètor, et dont il a fait un si honteux usage. Arrive un envoyé de Teucer

œURS DE LITTÉRATURE.

^^à deniMide Ajax. On hn cépond qif il est absent. I à-dessas il s'écrie gu*an oracle de Gakhas a? ait naarqaé ee jour oomme oeloî que Mioerre destinait à sa vengeance, et avait prédit que, si dans ce joar Ajax sortait, c'était fait de lui. Tout cet acte est un peu de remplissage. Il y a des longueurs que notre théâtre ne comporte point, et Toracle annonce trop révénement qui va suivre. Ajax rentre. Il a enfoncé la garde de son épée dans la terre pour se précipiter sur la pointe, tandis que tout s'est dispersé pour aller le chercher. 11 y a de l'adresse dans Tauteor à écarter ainsi tout ce qui pourrait s'opfioser au dessein d'Ajax, et l'on reconnaît ici les'Fraisemblances théâtrales qu'il a observées le premier. Pour bien juger le monologue qui termine le rôle d'Ajax, il faut se souvenir de l'importance extrême que les anciens attachaient aux honneurs de la sépulture. En être privé, était pour eux un des plus cruels affronts et un des plus grands malheurs ; ce n'était qu'après l'avoir reçue avec les cérémonies accoutumées que leur ombre pouvait passer le Styx, et reposer dans la demeure des morts; c'était sur leurs tombeaux qu'ils recevaient encore, lorsqu'ils n'étaient plus , les hommages pieux de leurs parents et de leurs amis. Tout concourait chez eux à lier les idées de la vie présente et celles de la vie future; et c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on lit«les ouvrages de ces siècles reculés. Ne soyons donc pas surpris qu'Ajax, avant de mourir, mêle à ses imprécations contre ses ennemis des vœux ardents et inquiets pour le retour de son frère Teu* cer, de qui le héros attend les derniers devoirs. Rappelons-nous aussi que les imprécations des mourants étaient regardées comme des prédictions qui devaient être accomplies, et que par conséquent elles produisaient plus d'effet sur l'ancien théâtre que sur le nôtre.

Oui , le glaive est tout prêt ; U va finir ma vte.

Enfoocé dans les flancs d'une terre ennemie ,

Placé dans des rochers où Ta fixé ma main ,

U présente la pointe où s*appiiira mon sein.

Ce don d*«n ennemi que laGièœ déteste,

Ce fer, présent d'Hector, qui dut m'ètre funeste,

AnJoardliui seul remède aux horreurs de mon sort.

Rend on dernier service à qui cherche la mort

O vous ! 6 dieux puissants ! exaucez ma prière !

Je ne demande pas une faveur trop chère ,

Mais au moins , dans l*instant>où Je perdrai le jour,

De Teucer, en ces lieux, dieux, hAtez le retour!

Que Teooer me retrouve , et qu*!! vende à la terre

Le cadavre sanglant de son malheureux frère,

De peur qu'un ennemi , prévenant ses secours ,

Ne m'abandonne «n peoie a«x avides vauAootk

Que le fils de Mala, qui sur les rives sombres.

Des pavots de son sceptre endort les tristes ombres ,

Dans le dernier sommeO suspendant mes ennuis ,

T plonge moUement mes mAnes assoopis.

Tous, filles de la Nuit, déités implacables.

Qui , la torche à la main , poursuives les coupables, >

Ministres ém enfen , dont le regard vengeur Observe incessamment le crime et le malheur, Je vous invoque ici, puissantes Euménldes! Voyez ce que m*ont fait les ii^astes Alildes. Auteur de tous mes maux , leur superbe mépris Insulte à mon trépas : payez-leur«i le prix. Qu'ainsi que par nés mains ma vie est terminée, La main de leurs parents tranche leur destinée! Que les Grecs soient puais , et leur camp ravagé ! N'en épargnez anonn : tons Us m'ont outragé. Soleil, arréle-toi dans U course divine; ^ Détourne tes chevaux aux murs de Salamine ; Raconte à Télamod , chargé du poids des ans , Et les desttns d'Ajax , et ses derniers moments. Oh ! combien ce récit va frapper sa vieillesse ! Oh ! qu'il va de ma mère affliger la tendresse ! rentôids ses cris perçants , sa lamentable voix.... Je te parle , 6 Soleil ! pour la dernièfe fois; Pour la dernière fois mon œU voU ta lumière. O mort ! d mort ! approche , et ferme ma paupière ; Approche : Ion aspect ne peut m'épouvanter ; A Jamais avec toi Je m'en vais habiter. O Jour ! ô Salamine ! à terres paternelles ! Fleuves sacrés, et vous, mes nourrices fidèles ! Noble peuple d'Athène , à mon sang allié ! Troie , ou , pour mon malheur , les dieux m'ont envoyé ! Tous , que ma voix appeUe à oeUe dernière heure , •Recevez mes adieux ; il est tempe qne Je meure. Que Je termine enfin ma plainte et mes revers : Mon ombre va chercher du repos aux enfers.

Pour nous oe monologue serait trop long dans le mooMnt où il est prononcé, et les apostrophes paraîtraient trop nnultipliées; mais voilà oe qne les anciens appelaient nonHstima verba, les dernières paroles, les paroles de mort, qui aTaient chez em une sorte de sanction religieuse et redoutée. On ▼oit qu*Ajax n'oublie rien dans ses adieux, pas mêmes ses nourrioes. iM apostrophes sont nmltipliées dans ce monologue : en général, elles sont plus fréquentes chez eux que parim nous, parce qu'ils personnifiaient une foule d'êtres qui ne nous présentent que des idées purement physiques, les fontaines, les foyers domestiques, les bocages, les fleuves; ils animaient et consacraient tout. Ils parlaient plus à rimagination, et nous à la raison. La poésie s'accommode bien mieux de Tune que jde l'autre. Aussi ceux des modernes qui se sont appliqués avec succès à la grande poésie et à la grande éloquence, se sont approchés le plus qu'ils ont pu de la manière antique.

Après le morceau qu'on vient d'entendre, et la mort d'Ajax , la pièce serait finie pour nous. Elle ne l'est pas pour les Grecs ; car il s'agit de savoir ce que deviendra le corps d'Ajax. Le chœur rentre d'im cAté, Tecmesse de l'autre; Teucer, attendu si longtemps , se montre enfin. 11 apprend le malheur de son frère. Le chceur remarque qu'Hector, lorsqu'il (ut traîné par Achille, était atucbé avec le baudrier qu'il avait reçu d'Ajax, et qu'Ajax à son tour s^est percé du glaive qu'Hector lui avait donné. Ct$ éoms fmOmk H fiamtm de deux ermemU oiU sama

ANCI£N& — POÉSIE.

davie y ^uU^éié/ûMguét parles Furies. Tot^onn des idées et des présages attadiés aux êtres inanimés : c*ett là lelangage de l'antiquité. Ménélas vient, de la pari des chefs de l'armée, défendre à Teuoer d'ensevelir Ajax, qui a voula faire périr les Atrides : dispute très-vive entre Ménélas et Teucer. Le premier se retire en menaçant d'employer la force. Teuoer coupe de ses cheveux et de ceux d'Eurysace; el, obligé de s'éloigner un moment pour trouver un lieu propre à la sépulture d'Ajax, il ne laisse pour le garder que sa femme Tecmesse et son fils Eorysaee. 11 met ces restes sacrés sous la protection de la faiblesse et de l'enfimce.

« Périsse y âit-Q, qniconqae oserait toucher à ce dépôt t Que lui et tous les siens tombent comme cette chevelm^ est tombée soos le dseau ! »

Traosportons-nous dans ce siècle si différent du nôtre, et voyons si ce n'est pas un spectacle touchant que le corps du père, menacé d'être enlevé par ses ennemis, et gardé par une femme et un eniCaiit; voyez si ce tableau, qui serait beau sur la toile, le serait moins sur le théâtre, et avooons que cette religion était poétique et théâtrale, et qne Sophode et Homère s'en sont servis en grands honunes.

An diiquième acte, Agamemnon lui-même vient renouveler la défense de Ménélas et la querelle aveo Teoeer. Cest un déftut réel : c^en est un surtout que deuk scènes qui ont le même objet sans que raction ait fait un pas. Ulysse vient à propos pour mettre fin à cette indéeenteeontestsftiott , portée aux plus violentes injures. It soutient la noblesse de son caractère, et fait sentir au fils d'Atrée qu'il est indigne de èmùkVDia sur un ennemi mort. Agamemnon se rend, et ta pièce finit.

Deux actes ont été employés à savoir si le eoips d*Ajax serait ensetdl. Void une pièce entière, et ee n'est pas une des moins touchantes de Sophocle, où il ne s'agit d'autre chose que de la sépulture rdîisée à Polynice : c'est Ankqone. EUe eut à Athènes trente-deux représentations , et l'auteur eut pour récompense la préfecture de Samos. Le vieux Rotrou en donna une imitation qui eut du succès dans son temps , et qui n'est pas indigne de l'auteur de ^encetioi.

Cette pièce est la suite de la ThébiOde. Les deux fils dXNSdipe sont morts; Œdipe lui-même est enseveli dans une retraite profonde. Créon règne à Athènes; et le premier acte de son autorité est de dé> fendre que l'on donne la sépulture à Polynice, tué les armes à la main contre sa patrie. Nous avons déjà TU œ siqet feire une partie des Coephores

d'Eschyle ; mais à peine y est-il indiqué. Il est traité supérieurement dans Sophocle. Je me bornerai à un extrait fort succinct. L'exposition est très-simple et se fut très-heureusement par une scène contrastée entre les deux sœurs de Polynice, Ismène et Antigène. L'une craint de désobéir et de s'attirer la colère du roi , l'autre est résolue de tout braver et de n'en croire que la voix de la nature, qui lui ordonne de rendre les derniers de?oirs à son frère , que tout le monde abandonne. Mous reverrons ailleurs ce même contraste de la faiblesse et de la fermeté dans les deux sœurs d'Oreste, Electre et Chrysothémis : c'est encore une beauté dramatique dont Sophocle a donné les premiers modèles. Antigène exécute son généreux dessein ; elle est arrêtée par les gardes de Créon et menée devant le tyran , car son caractère atroce lui mérite ce nom. Elle lui répond avec une fierté courageuse qui ne fait que l'iirriter davantage. Il paraît déterminé à la faire mourir comme rebelle. Son fils EUmon, promis pour époux à Antigone, s'efforce de le fléchir; mais, voyant que le.roi est inexorable, il lui fait les reprodies les plus vifs , et lui déclare que , s'il persiste dans sa cruelle résolution , il peut s'attendre à ne plus revoir son fils. Créon, plus furieux que jamais , condamne Antigone à être renfermée dans une grotte pour y mourir de faim. A peine est-elle sortie pour aller an lieu d$ son supplice , que le divin Tiiésias, aveugle et conduit par un enûint, vient annoncer à Créon les plus affreux malheurs en punition de sa barbarie. Créon , qui d'abond a mal reçu le vieillard, est éf&ayé de ses prédictions menaçantes : il balance entre la crainte qu'elles lui inspifent, et la honle de révoquer ses orcbres. Il cède à la fin, et sort pour aller lui-même empêcher l'exécution de sa sentence. Mais il n'est plus temps , et Ton apprend, au cinquième acte , que Créon n'est arrivé que pour voir Antigone étranglée avec ses voiles, et le prince Hémon se percer de son épée, et mourir en l'embrassant. Ce rédt se fiiit par un oCMer du palais, et s'adresse k Eurydice , femme de Créon. Elle sort sans rien dire , et se tue de la même manière qu' Antigone. Cest encore un àéSsut sur un théâtre perfectionné. Il ne faut pas introduire un personnage uniquement pour mourir, et celui d'Eurydice est ici absolument iântile, et multiplie tout aussi inutilement les meurtres dans une pièce où il y en a d^ attez. Je ne m'arrêterai qu'à une réflexion que cet ouvrage doit naturellement faire nattre. Si jamais il y eut nu drame où l'amour dût occuper une grande place, c'est sdrement celm-d où un père condamne à la mort une princesse aimés de son fils , et qu'il tau avait destinée en mariage , et où ce jeune prince , après avoir

COURS DE UTTÉRATUBE.

inutilement essayé de sauver sa maîtresse , se donne la mort pour ne pas lui survivre. Il y a là de quoi fournir aux modernes plus d'une scène très-tendre, et remplie de tous les développements d'une passion malheureuse. Eh bien ! il n'en est pas même question dans la pièce de Sophocle. Rien ne prouve plus évidenunent que les anciens ne regardaient point Pamour comme fait pour entrer dans la tragédie. Nous , de notre côté , prenons garde qu'une préférence trop exclusive pour les sujets d'amour n'égare notre jugement, et ne borne nos plaisirs : il n'y en a jamais trop; n'en excluons aucun. Trop de gens sont portés à regarder comme des ouvrages froids ceux où l'amour ne joue pas un très-grand rôle ; et nous en avons de très-beaux qui n'ont point cette sorte d'intérêt. Mats quoi donc! n'y en aurait-il plus d'autre? L'amour est-il le seul sentiment dramatique? La tragédie n'a-t^lle pas une foule d'autres ressorts qu'elle met en œuvre tout aussi heureusement, et souvent même avec plus de mérite? On s'est accoutumé à un étrange abuB d'expression , qui est encore de nos Jours ; c'est de ne reconnaître de sensibilité dans les ouvrages que celle qui peint les sentiments tendres, comme s'il en fallait moins pour pemdre les passions fortes et violentes : c'est une sensibilité d'un autre caractère, mais qui n'a ni moins d'effet ni moins d'énergie. Un auteur peut^ il être regardé conune froid lorsque, sans employer l'amour, il sait attacher, échauffer, transporter même le spectateur? Le cinquième acte de Onna, le quatrième des Horacet y ne vous font pas fondre en larmes, ne vous déchirent pas? Et quoiqu'on ait vu bien des gens qui ne veulent plus reconnaître la tragédie qu'à ces seuls caractères , oseraient* ils nier que ces beaux morceaux ne donnent à notre âme une des émotions les plus vives et les plus douces qu'elle puisse éprouver, puisqu'ils relèvent et l'attendrissent à la fois? Ne cherchons donc jamais à rabaisser un genre de mérite pour en élever un autre; admettona-les chacun à leur place, et que jamais une préférence ne devienne une exclusion* Laissons à l'esprit de parti cette logique trop commune : Tel ouvrage n'est pas dans tel genre, donc U n'est pas bon. Encore cette logique est-elle sujette à d'étranges alternatives, comme l'est toiiyoun celle des passions. L'auteur que l'on veut décrier a-t-il dit un ouvrage touchant où il est impossible de nier les larmes, alors tout ce qu'il y a de plus commun dans le monde, c'est, ^iUon, le ulent de Ifthre pleurer. En a-t il fiiit un autre d'un intérêt différent, et qui remue l'âme sans la bouleverser, alors il n'existe plus d'autre mérite que de faire réguiàie des larmes. Les même» variations se

représentent en d'autres genres; et ce n'est pas la prenûère fois que j'ai cru devoir m'élever conti« toutes ces poétiques du moment, à l'usage de la haine et de l'envie. Quelle est au contraire la poétique des écrivains honnêtes et de bonne foi , celle qu'on ne peut jamais accuser de partialité? Cest celle qui, fondée sur des principes invariables, se retrouve la même dans tous les temps, depuis Aristote jusqu'à Qnintilien, et depuis Horace jusqu'à Despréaux ; qui, sans fiôtire valoir aucune partie de l'art aux d^ns de toutes les autres, démontre leur dépendance mutuelle et leurs effets différents ; qui , en distinguant les genres sans exalter l'un pour déprécier l'autre, montre ce que chacun d*eux a de mérite, en laissant à tout le monde la liberté de choisir. Voilà celle dont on ne peut se défier sans injustice. Il faut être au-dessus des petites passions pour trouver la vérité; et c'est encore un moyen de plus pour avoir l'esprit juste, que d'avoir un CQQiir honnête et droit.

Le sujet A'OEdipe à Cokme a été transporté, du moins en partie, dans une tragédie moderne, VOEdipedyaAdm^^ de M. Duds; et l'on aurait souhaité que l'auteur ne l'eût pas mêlé avec YMce$te d'Euripide : la réunion de deux pièces étrangères l'une à l'autre doit Aécessairement nuire à toutes les deux. Mais tout ce qu'il avait emprunté de Sophocle a été généralement goûté, oe qui prouve qu'il a su imiter uù homme de talent II a même, dans les scènes tirées du poète grec, des traits é'uDe grande beauté qu'il ne doit point à Sophocle , et qui en sont dignes : ces deux vers, par exemple, que prononceOEdipe dansson imprécation contraPolynice :

'lefendftgrAoè à Ml nudiis (foi , dans mon déMspoir, iront d'avance affranchi de rhoRiear de te voir.

Le senthnent et l'expression sont d'une égale énergie. Le théâtre de l'Opéra s'est aussi emparé du même sujet , et avec beaucoup de succès : j'en parlerai ailleurs.

Une sépulture , un tombeau , voilà encore le fond que nous retrouvons id; mais le contraste de l'iogratitude dénaturée de Polym'ce , et de la tendresse héroîqueet fidèle de sessœurs, bmène et Antigone; la situationd'OEdipe; le développement de ses longues douleurs et de ses profonds ressentiments : voilà les ressorts de l'intérêt, ressorts très-simples comme tous ceux qu'employaient les Grecs, et qui n'en sont pas moins puissants. A cet intérêt général s'en joignait un particulier aux Athéniens : c'est la tradition établie dans la pièce qu'OËdipe a choisi son tombeau dans l'Attique; et les oracles, accrédités par la croyance populaire, avaient dé-

ANCIENS. — POÉSIE

tiare que le pays où Œdipe choisirait sa tombe serait fiiTonsé des dieux, et deviendrait funeste aux Tbâxaios. Ceux-ci , dans le temps où la pièce fut représentée , étaient au moment d*une rupture avec les Athéniens. Ainsi des circonstances politiques ajoutaient an mérite de Fouvrage. L*ouverture est imposante, pittoresque et pathétique : on voit un bois saeré, un temple, une ville dans l'éloignement , et un vieillard aveugle conduit par une jeune fille. Uexpoeition est tout entière en spectacle et en action, comme dans VŒcUpe roi, que nous verrons toot à heure. Cest un très-grand mérite dans une tragédie, parce qull importe beaucoup d'attacher d'abord les yeux, la curiosité et l'imagination. Ce mérite, dont tous les sujets ne sont pas susceptibles , est particulier à Sophocle, qui l'a porté au plus haut d^ré. Eschyle ne lui en avait point donné l'exemple, et Euripide ne Ta pas imité. Comme Œdipe dïerefae un asile , il est tout naturel que sa fille Antigène s'informe du lieu où elle est. Un habitant Fen instruit en détail, et par là le spectateur apprend tout ce qu'il doit savoir, que la ville que l'on découvre est Athènes, que le lieu où l'on est se nomme Colone, que le temple et le bocage sont consacrés aux Euménides, que Thésée règne dans le pays. Le choeur, composé de Coloniates qui se scmt rassemblés autour du vieillard étranger, l'avertit de sortir du bocage où il est entré , et où il n'est permis à aucun mortel de s'asseoir. On lui dit inéme que s'il s'obstine à y demeurer, personne ue peut ni récoutcr ni lui répondre. Il sort donc de son asile, et vient se placer sur une pierre. Antigène Implore l'hospitalité pour son père et pour elle. Œdipe demande quç Thésée vienne le trouver , parée qu'il a, dit-il, à lui révéler des secrets importants. Il se met sous la protection des Euménides, et les |Nne de le recevoir, et de souscrire à Foracle d* 4poUon , qui a prédit que leur temple serait le lieu où U trouverait le terme de ses malheurs, et que sa présence y deviendrait un présage funeste pour oem qui Pavaient chassé , et heureux pour ceux qui le recevraient. Il se nomme enfin , et ce nom fait frémir tous ceux qui l'entendent. Au milieu de cet entretien. Antigène voit arriver sa sœur Ismène, qai , animée des mêmes sentiments qu*elle , a quitté ThdlMs pour venir s'attacher au sort de son père. Elle leur apprend que la guerre est déclarée entre Étéocleet Polynice; que ce dernier est banni de Thèbes; que les Thébains, instruits de l'oracle qui attache de si grandes destinées au tombeau d'Œdipe, vont lui députer Créon pour le supplier de revenir à Thèbes. Le chœur alors commence à

LA BJJkPB. — Ton I.

comprendre combien ce vieillard aveugle et proscrit est un personnage important , et combien les dieux et les hommes s'occupent de lui. Remarquez qu'il ne fallait rien moins pour rendre vraisemblable la démarche d'un roi tel que Thésée, qui va venir lui-' même chercher un étranger suppliant, réduit à la plus extrême misère : c'est ainsi que Sophocle sait observer la vraisemblance. L'entrevue entre Œdipe et Thésée est ce qu'elle doit être : d'une part des offres sincères et généreuses, de l'autre une noble résignation. Thésée propose au vieillard de venir dans son palais ; maisŒdipepréfèrede demeurer oùil est, et quoi qu'on lui dise des desseins de Créon contre lui, il ne peut croire qu'on ose employer la violence pour enlever Théte d*un roi tel que Thésée. Cependant , après que ce prince s'est retiré, Créon arrive avec une suite de soldats, et d'abord essaye de fléchir Œdipe : mais , voyant qu'il n'en peut rien obtenir, il prend le parti qu'il croit le plus sûr pour le forcer de revenir à Thèbes; c^est de lui 6ter ses deux derniers soutiens, ses deux filles, qu'il enlève en effet malgré les cris et les plaintes d'Œdipe et du chœur, qui, n'étant formé que de vieillards désarmés, ne peut résisteir à la force. Mais Thésée, qui n'est pas éloigné, met en fuite les ravisseurs, ramène les deux princesses, et &it à Créon des reproches également nobles et modérés sur l'indigne violence où il s'est emporté. Il se présente ici deux observations relatives au progrès de l'art : l'une, qu'il ne faut pas mettre sur la scène deux personnages tels qu'Ismène et Antigone^ faisant absolument la même chose, et n'ayant qu'un même objet dans la pièce, parce que c'est diviser mal à propos l'intérêt qui doit se réunir sur l'unedesdeux sœurs. Aussi dans la pièce de M. Ducis, n'a-t-on vu qu' Antigène , et non pas Isrnène. Deux filles vertueuses au lieu d'une, et deux appuis an lieu d'un, diminuent l'efEet de la situtaion, bien loin de le doubler. Cest un principe d'une vérité sensible : la vertu dont on ne voit qu'un modèle nous frappe plus que celle qui est commune à deux , et l'infortune avec deux soutiens est moins à plaindre que celle qui n'en a qu'un. L'autre observation rappelle un précepte d'Aristote, qui dit que rien n'est plus froid qu'un personnage qui ne parait dans une pièce que pour tenter une entreprise qui ne réussit pas. Tel est ici Créon , qui veut enlever deux princesses, et qui , après y avoir échoué , ne reparaît plus. Cet épisode dont il ne résulte qu'un péril passager, est donc une espèce dehors-d'œuvre. Règle générale : rien de ce qui forme un nœud dans un drame, rien de ce qui met en danger les person-i nages, ne doit se dénouer qu'à la fin, sans quoi

GOÏÏRS DE UTTÉRATURE.

c'est on moyen aYorté, ee qui est toujours d*an très-mauvais effet au théâtre. Ici, par exemple, on sent bien que la venue de Créon et Fenlèvement des deux princesses ne sont qu'un remplissage; '"car il est tout simple que Créon n'ait aucun pou* voir sur l'esprit d'OEdipe, et l'on s'attend bien que Thésée ne laissera pas enlever chez lui les deux filles dont il a pris le père sous sa protection. Quel est donc le nœud véritable? Cest Polyniee. Les remords du fils, soutenus des supplications de la soeur, l'emporteront-ils sur les justes ressentiments d'OEdipe, que ses deux enfants ont indignement chassé deThèbes? voilà l'intérêt qui doit nous occuper. Il ne commence qu'avec le quatrième acte ; mais aussi quel parti Sophocle en a tiré I Thésée annonce d'abord simplement qu'un étranger est venu embrasser l'autel de Neptune , et qu'il demande sûreté pour voir Œdipe. « C'est Polyniee, c'est mon frère, ». dit Antigone à Ismène, qui ne doute oas non plus que ce ne soit lui. Elles le disent en tremblant à leur père, qui défend d'abord qu'on l'introduise devant lui. Les deux princesses engagent Thésée à joindre ses prières aux leurs, pour obtenir qu'OEdipe veuille entendre un fils sup* pliant, n cède à leurs instances réitérées, mais de manière à faire comprendre que Polyniee n'a rien à espérer. Il faut se rappeler ici tout ce qui fonde cette situation pour en bien juger l'effet. Œdipe, dans les premiers transports de son désespoir, quand sa malheureuse destinée lui avait été révélée , s'était condamné lui-même à l'exil. On s'y était d'abord opposé , et il était resté à Thèbes; mais dans la suite Polyniee, sacrifiant la nature à son ambition , avait ea la cruauté de forcer son père à exécuter contre lui-même ses fatales imprécations , lorsqu'il se repentait de les avoir prononcées, et que sa douleur commençait à se calmer. Cétait donc Polyniee qui avait renouvelé contre son père l'arrêt de proscription, et qui l'avait, pour ainsi dire, rendu aux Furies, en l'arracbanl du sein de sa patrie et de ses dieux domestiques. Depuis ce temps , Œdipe a été réduit à errer et à mendier son pain. Polyniee, à son tour, banni de Thèbes, dépouillé du trône par son frère Étéocle, forcé de demander du secours à des rois alliés , et sachant combien il importe à sa cause qu'Œdipe se range de son parti ; tourmenté d'ailleurs par les remords , 4ui s'éveillent flAns l'infortune ; frappé d'effroi , d'horreur et de pitié à la vue de l'état où Il a réduit son père et ses sœurs, est certainement dans une des situations les plus violentes où un homme puisse se trouver. H a le plus grand intérêt à fléchir Œdipe; et tmit ce qu'il voit doit lui en

Ater Pespérance. H regarde son père , et II pleure. Il fait lès derniers efforts pour Témouvoir, et n'obtient pas mêmede réponse. Le vieillard, assis sur la pierre, les yeux baissés , immobile , garde un morne silence. Ses doix filles , qui ont tant de droits sur son cœur, intercèdent pour le coupable, mais en va'm. Le ehonir alors prend la parole, et représenteque Polyniee est envoyé par Thésée, roi d'Attique, qui exerce l'hospitalité envers Œdipe; qu'ainsi le vieillard, tout nrite qu'il est, ne peut refuser de lui répondre. A ce grand mot d'hospitalité, si sacré chez les anciens , Œdipe sent qu'ilest de son devoir de parler à celui que Thésée lui adiiesse ; mais sa réponse est telle que ce long et terrible sileoce a dâ la faire présumer :

Puisqall Me parler, paiiqa'il faot te eonfondie

En faveur de Thésée , oui , Je vais lai répoudre.

Si de Thésée id vous n'attestiez les dioits,

Polyniee Jamais n'eût entendu ma voiK.

Mais œ coupable fils qui vient braver un père

n'en remportera pas tout le fruit qa'il espéi«.

Perlide, c'est toi seul, c'est toi qui m'as banni ;

Tu m*as diassé de Tbèbe , et les dieux t'ont puni.

Tu ne peux maintenant, sans une honte am^,

Voir mes vêtements \Um , souillés par la misère :

Ah ! iîls dénaturé ! toi seul m*en as couvert.

Si tu sottCfIres l'exil , comme Je l'ai souffert,

Cest de les cruautés le prix trop légiUm« :

En voyant ton malheur, Je rappelle ton crime.

Je vois deux fils Ingrats que Méraésis poursuit

Barbare ! en quel état tous deux m*ont-ili réduit.

Errant de ville en ville , aveugle , Je mendie

L'aliment nécessaire k ma pénible vie;

Et Je l'aurais perdue, hélas ! depuis Idngftnnpe,

Si mes filles, prenant piUé de mes vieux ans,

Au-dessus de leur sexe, au-dessus de leur âge,

ITavalent de ma misère accepté le partage.

2e dois tout à leurs soins : leur tendre piété

Assiste ma vieillesse et ma calamité.

S'acquitte d*un devoir qui dut être le vôtre ;

YoUà , voilà mon sang , et Je n'en ai plus d'autre.

Ya contre Thèbes , va porter tes étendards ;

Mais ne te flatte pas d'abattre ses remparts :

Vous tomberez tous deux au pied de ses muraiUei «

Et le champ des combaU verra vos funérailles.

J'ai prononcé sur vous , en présence du del ,

Les imprécations du courroux paternel ; ^

Je les prononce encor : ma voix , ma voix funeste ,

ÀppeUe encor sur vous la vengeance céleste.

Mes filles , mes enfants , qui m'ont su respecter,

Hériteront du trône où vous deviei monter ;

Récompense trop Juste, et que leur a promise

La Justice éternelle, au haut des cieux assise,

Et tenant la balance auprès de Jupiter.

Pour toi, fuis de mes yeux ; va , monstre I que l'enfer

Accumule , à ma voix , sur ta tête perfide

Tous les maux qifll prépare k l'enfant parricide!

Fuis , remporte avec toi , remporte avec Iwnreor

Mes malédictions qu'entend le ciel vengeur.

Puisses-tu ne rentrer Jamais dans ta patrie ,

Exhaler sous ses murs ton exécrable vie ,

Verser le sang d'un fkère, et mourir sous ses coups 1

Et vous , dieux Infernaux , vous que J'invoque tous ;

Toi, plus terrible qu'eux , ministre de colère,

Ombre triste et sanglante , ô Laïut l o mon pèrel

Et toi , dieu des oombaU , Mars exterminateur,

O Mars ! qui dans leur sein os versé ta fureur ;

If oiici divinités, de ce couple beriMie,

ANCIENS. ^ POËHE.

Bâta-TOtis , rheore approche , entralnez-le aa Tartare. Reporte malDteDaDt ma réponse aux Théhaii» ; Dh qoeb vœux J*ai formés pour deax fils tnhamaioa. DK que Je vais mourir; que, pour votre partage, Je TOUS lalœ à tous deux œt horrible héritage*

Polynîee se retire désespéré , et court accomplir les fatales prédictions de sop père. On entend un coup de tonnerre qu*OEdipe reconnaît pour le signal de sa fin prochaine. Thésée revient , et le vieillard annonce d*un ton majestueux et prophétique que les dieux rappellent par la voix des foudres et des vents. II se sent inspiré par eux, et ra, dit-il, marcher sans guide vers le lieu où il doit expirer.

« Lea destliis me forcent d'y arriver. Suivez-moi y mes filles; je vous servirai de guide , comme voos m'en avec servi jusqu'à œ jour. Qu'on me laisse, qu'on ne m'approche pas. Seul , je trouverai Tendroit où la terre doit m'ou- Trir iflo sem. C'est par là : suivez-moi : Mercure et les déesses des enfers sont mes conducteurs. Cher Thésée , et tous, géaëieux Athéniens , soyez toujours heoreux , et souveoesvousdTŒdipe.»

Un chceur sert d'intervalle entre sa sortie et le récit de sa mort, récit aussi rempli de merveilleux que toute la fable de cette pièce. Arrivé à l'endroit où le chemin se partage en diverses routes, il s^est assis , a quitté ses vêtements, s'est feit apporter de Teau puisée dans une source voisine , et , après s'être purifié, s*est couvert de la robe dont on a coutume de revêtir les morts. La terre a tremblé : il a fait ses derniers adieux à ses filles, qui se frappaient la poitrine en gémissant. Une voix s'est fait entendre du ciel :

« (Edipe, qa'attepdes-Tons? •

Il a embrassé ses filles , les a recommandées encore à Thésée , et leur a ordonné de s'écarter pour n'être pas spectatrices d'une mort dont Thésée seul , suivant Tordre des dieux , doit être le témoin , et couserver le secret. Tout le monde s'est éloigné, et, an moment après , Ton n'a plus vu Œdipe , mais seulement Thésée se couvrant le visage de ses mains, comme si ses regards eussent été éblouis d'un spectacle céleste.

« Pour Œdipe (continue celui qui fait ce récit) , on Ignore le genre de sa mort; mais sans doute la terre s'est ouverte pour le recevoir sans douleur et sans violence. »

n règne dans toute cette pièce une sorte de terreur religieuse, une mystérieuse horreur qui platt beaucoup à ceux qui aiment la tragédie. Il y a des beautés éternelles; mais je crois qu'il faudrait beaucoup d'art pour accommoder le dénoûment à notre théâtre, et n'en pas faire une scène d'opéra.

Cette race des Labdacides , si souillée de meurtres, d'incestes, et de toutes sortes d'attentats, a

fourni trois pièoea à Sophocle. Celle qui se piéseo* tait la première , en suivant l'ordre des évéjiemeuts ^ c'était VQEdipe rai dont je vais parler; mais je l'ai réservée, ainsi que VÉiectre, pour réunir les demi ouvrages que Voltaire a jugés dignes de lui servir de modèles.

Le sujetd'ûE'cfipe roi est si universellement connu, que je crois devoir me borner à quelques remarques sur ce que les deux pièces ont de eonunun et iur ce qu'elles ont de différent.

L'ouverture et l'exposition de Sophocle sont hei»reuses et théâtrales. Des vieillards , des enfants , un grand prêtre , des sacrificateurs , la tête ornée de bandelettes sacrées, et des rameaux dans les mains en signe de supplications , sont prosternés au pied d'un autel qui est à l'entrée du palais d*ÛEdJpe. II parait , et a voulu , dit-il , s'assurer par ses yeux de la situation de ses malheureux sujets. Le grand prêtre prend la parole , et fait un tableau patbéti« que des ravages que la peste cause dans Thèbes. Les Thébains implorent les seuls appuis qui leur resienti les dieux et leur roi, ce roi si sage et si heureux, qui les a délivrés du Sphinx , et qui a déjà été leur, sauveur avant d'être leur souverain. Il a prévenu leur demande et envoyé à Delphes son beau-frère Créon, pour savoir ce qui attire sur Thèbes la colère du ciel. Il attend à tout moment Créon, qui devrait être de retour. Ce prince paratt, et annonce que l'oracle ordonne de rechercher les auteurs du meurtre de Laïus, et de venger sa mort. Œdipe s'engage à donner tous ses soins à cette recherche , et prononce par avance les plus terribles imprécations contre le meurtrier; imprécations dont l'effet est d'autant plus grand pour le spectateur, qu'elles retombent sur celui qui les prononce. Voltaire les a rendues en beaux vers :

Et vous, dieux des Thébains , dieux qui nous exainer, Punissez l'assassio » vous qui le ooooaiaaea. SoIeU , cache à ses yeux le Jour qui nous éclaire ! Qu'en horreur à ses fils , exécrable à sa mère , Errant, alMindonné, proscrit dans l*ao|vers« n rassemble sur lui tous les maux des enfers , Et que son corps sanglant, privé de sépulture. Des vautours dévoranit devienne la pâUue \

Toute le marche de ce premier acte est parfaite. Voltaire n'a pohit fait usage de cette belle exposition; et, œ qu'il y a de pis, c'es^qu'au lieu de regretter le parti qu'il aurait pu en tirer, il en [terie. avec un mépris très-injuste, dans des iettres qai parurent à la suite de la première édition d'OEdipe, et que lui-même supprima dans toutes les éditions générales de ses œuvres, mais qu'on a remises^lhns celles qui ont paru {>endant ses dernières aimées t et dont 11 avait laissé le soin à des libraires. Ce n'est

œURS DE UTTÉRATUBE.

pas que ces lettres ne soient curieuses et très-dignes de rimpression, puisqu'elles contiennent une trèsbonne critique de son Œdipe faite par lui-même , et des réflexions Judicieuses sur ce sujet. Il est à présumer que , quand il les retrancha , c'est quMl sentit quMi n'avait pas parlé d*un ton convenable de ce même Sophocle à qui depuis il rendit plus de justice dans la préÊsice d'Oreste; et j'ose croire que, s'il avait relu ces lettres quand on les réimprima , il n'aurait pas laissé subsister les censures très-déplacées qu'il hasarde contre cette exposition de ÏOEdipe grec, qu'il eût mieux fait d'imiter. Voici comme il en parle, sans donner à l'auteur la plus légère louange.

« La scèiie ouvre par un chœur de Thébains prosteqiés an pied des aatds. Œdipe, leur Ubératetir et leur roi , parait tu mUieu d'eux. Je suis Œdipe, leur dît-il, si vanté par tout le monde, H y a quelque apparence que les Tliébains n'ignoraient pas qu'il s'appelait Œdipe. »

Non, ils ne l'ignoraient pas, mais Voltaire ignorait la langue grecque ; et , faisant dire à Sophocle ee qu'il ne dit pas , il s'est exposé à tomber dans des méprises qui avertissent de ne juger que de ce que l'on sait. Que diraît-on d'un critique qui , entendant ce premier vers d'IphigérUe ,

Oui , c'est A^tamemnon , c'est ton roi qui t'éveUle ,

reprocherait à Racine d'avoir dît , Je stds Àgameninon, Je stds ton rot; et ajouterait : Il y a quelque apparence qu'Jrcas connaissait son roi y connaissait Jgamemnonf On lui dirait que c'est une manière de parler très-convenable et très-reçue , et qu'il est tout naturel qu'Arcas étant surpris d'être éveillé par son roi, celui-ci l'assure qu'il ne se trompe pas, que c'est bien Agamenmon, que c'est jon roi qui l'éveille; ce qui, pour le dire en passant, annonce déjà une situation critique qui nécessite une pareille démarche. Cette explication même est si claire , qu'on ne la croirait nécessaire que pour un étranger, nioins instruit que nous des tournures de notre langue. Eh bien ! le vers d'Agamemnon est précisément celui d'OËdipe, et l'un n'est pas plus ridicule que l'autre.

« Je suis sorti (dit-il ) au bruit de vos gémissements, et B*ai pas voulu m'en Mpporter à d'autres. Je suis venu moimAme, moi , cet Œd^dont le nom est dans la bouche de tous les boounes. »

Remarquez que Ténigme du Sphinx l'avait rendu 9r^-célèbre, et que les anciens ne faisaient nulle difficulté d'avouer que leur nom était fort connu; témoin oe que dit à la reine de Carthage le modeste £née , dé tous les héros le moins accusé d'orgueil :

« Je suis le pieux Énée dont la renommée s'élève Jusqu'aux deux. »

Cette extrême réserve qu'imposent les bienséances sociales, et qui défend à l'amour-propre de chacun de se montrer en quoi que ce sôit , de peur de blesser celiû de tous, cette modestie de convention et de raffinement n'était point un devoir dans des nîœurs plus simples et plus franches,, et tous les héros de l'antiquité en sont la preuve. Il n'y a donc point d'orgueil dans ce qu'OËdipe dit de lui-même, comme il n'y a point de simplicité grossière dans la manière dont il se nomme, comme il n'y a rien de déplacé à faire la peinture des maux qui accablent les Thébains ; car, quoique Œdipe n'ignore pas que la peste règne dans Thèbes, ces sortes de développements naturels au malheur ne sont point hors de propos et font plaisir au spectateur en peignant à l'imagination tout oe qu'il y a d'affireux dans la situation des personnages. Qu'on juge d'après cela si Voltaire était fondé à terminer ainsi ses critiques inconsidérées.

« Tout cela n'est guère une preuve de cette perfectioD oà l'on préteudit, il y a quelques années, que Sophocle avait porté la tragédie. (C'étaient Racine et Boileau qui l'avaient prétendu. ) 11 ne parait pas qu'on ait grand tort dans ce siècle de rt^fuser son admiration à un poète qui n'emploie d'autre artifice pour faire connaître ses personnages, que de fiiire dire : Je mis Œdipe, Cette grossièreté ne s'appelle plus une noble simplicité. »

On est un peu étonné que Voltaire^ refuse son admiration à Sophocle dans le teiiips où il lui emprunte toutes les beautés qui t^nt fait le succès de sa tragédie. Tout ce qu'on peut dire pour son excuse, c'est qu'alors il était très-jeune , et que luimême probablement s'était condamné depuis, puisqu'il avait jugé à propos de retrancher ces lettres de toutes les éditions dont il a été le rédaiitour.

Il me semble aussi aller beaucoup trop loin quand il soutient que )a pièce de Sophocle est finie an second acte , et que les paroles du devin Tirésias sont si claires , qu'OEdipe ne peut manquer de s'y reconnaître. Pour juger de ce reproche, voyons oe que dit le devin. C'est le chœur qui conseille au roi de le faire venir, et le roi répond que Créon lui a déjà donné le même avis; qu'en conséquence il a déjà envoyé deux fois chercher cet interprète des dieux si révéré dans Thèbes , et qu'il s'étonne que Tirésias tarde si longtemps. Le vieillard aveugle, à qui le ciel a donné la connaissance de ce qu'il y a de plus secret, et qui est parmi les mortels ce qu'Apollon est parmi les dieux , est amené sur la scène ; et j'avoue que ce personnage me paraît mieux adapté au sujet, et produit plus de curiosité et de terreur

ANCIENS. — POÉSIE

que edui du grand prêtre dans la pièce française, rôle beaucoup moins caractérisé que celui de Tiréâas. Tous les deux tiennent d*abord le même langage, tous deux résistent longtemps avant que de parler, et ne se déterminent qu'à regret à nommer OKdîpe comme le meurtrier de Laïus. Il s*emport6^ paiement dans les deux pièces, et le grand prêtre et Tirésias sont également traités dMmposteurs. Mais Voici comme Voltaire , dans la fin de la scène , a restreint son imitation :

Ton me tnltn toqfoan d« trailm et «Timpotteiir . ToCre père, «ntrefois , me cioyalt plus slnoère.

OEDIPB.

AnCto : <|iiedis>ta? Qui? PolybeT mon père I...

us GBAHD PRÊTRK.

Tous ai^icndrez trop tôt Totre funette suit i Ce Jour va tou donner Ii Daisuiioe.et la mort

Ce vers prophétique est admirable. Le vers de Sophocle peut faire connaître combieh la langue grecque était plus hardie que la nôtre dans son expression : Ce jour vous enfantera et vous tuera; et le vers de Voiture fait voir comme il &ut traduire.

Yoa tlfittiM sont comblés : voos allei vous ooimattie. MaUmuneux! saves-voos quel saog voos donna Tétre? Entouré de forfUts à TOUS leal réservés, , Savea-vooi seulement avec qui voos vivez?

Jusqu'ici le poète irançais traduit : là Q s^arrête et termine aind la scène :

O CoEintlie ! 6 Phôdde , exécrable hyménée l Je vob naître une race Impie , infortunée ! Di^ne de sa naissance, et de qui la fureur Bemplim rnniveis d'épouvante et d'horreur^ Sortons.

Tirésias en dît beaucoup davantage.

m. Je VOUS le dis pour la deniière fois : cet hamme que foos ctecbex» cecrinjnel, ce meurtrier est dans Thèbes. 0» le cratt étranger ; mais on saura bientôt qu'il estTbé^ tmiff Sa lartaiie va s'évanouir comme un songe. Aveugle , réduit à l'indigeDoe, courbé sur un bâton, on le verra e^ IV dans les contrées étrangères. Quelle confusion quand Bteieeonnaltrafirèrede'sesfilSyépouxdesamère, iaoestneox et parricide ! Allez , prince , édaircissex ces terribles parolei , et si vous les trouves trompeuses , je consens de paseer pour jm Ikmt pr(q»hète. *

Je conviens qu'il y a plus d*art dans le poète français, qoi se borne d'abord à ne faire voir dans Œdipe que le meurtrier de Laïus, et enveloppe le reste dans'des paroles vagues et obscures qui ne peuvent faire nattre que des soupçons. Cest se conformer ata règles de la progression dramatique, que de développer par degrés toutes les horreurs de la destinée d'OEdipe, et de ne le montrer incestueux et parridde qu'à la fin de la pièce. Le moderne a mieux ohsarvé ce précepte que l'ancien, et c'est en cette partie surtout que le Français de vingt-quatre ans,

comme l'a écrit Rousseau , qui dans ce temps était juste, Va emporté sur le Grec de quatre-vingts (l'est un progrès que l'art a dû faire; mais 'est- il vrai que les paroles de Tirésias, qui ea apprennent trop aux spectateurs, révèlent tout le sort d'OËdipe si clai^ rement, qu'il faut, dit Voltaire, que la tête lui ait tourné, s'il ne regards pas Tirésias comme un véritable prophète? Cet arrêt me parait beaucoup trop sévère; car enfin Œdipe, qui se croit toujours et qui doit se croire fils de Polybe, roi de Gorinthe ; Œdipe , à qui l'on n'a pas encore dit im seul mot qui puisse lui fiiire connaître qu'il est le fils de Laïus; . Œdipe peut-îl deviner tout cela, parce qu'on lui a dit que le meurtrier de Laïus se trouvera le mari de sa mère et le frère de sea enfauits? Ce qui est vrai, c'est qu'il devait être frappé du rapport qui se trouve entre les paroles du devin et l'oracle de Delphes, qui lui a prédit autrefois, à lui Œdipe (comme il va l'avouer tout à l'heure à Jocaste^, précisément les mêmes choses dont le menace Tirésias : ce rapport devrait l'inquiéter, et ici la critique est juste. Mais de ce qu'Œdipe ne fait pas ce qu'il y a de mieux à fiiire, et ne dit pas ce qu'il y a de mieux à dire, il ne s'ensuit pas que son destin soit si manifestement dévoilé, que la pièce est entièrement finie; et conclure que Sophocle ne savait pas même préparer les événements et cachet sous le voile le plus mince Ha catastrophe de ses pièces, et qu'il viole les règles du sens commun pour ne pas manquer en apparence à celles du Ùiéàtre, c'est join« dre, ce me semble, beaucoup d'injustice dans les jugements à beaucoup de dureté dans les termes. Un tort plus grand, et qiii parait à peine concevable, c'est d'avoir lu avec tant de prédpitatioa l'ouvrage qu'il imitait, ou d'en parler de mémoire si légèrement, qu'il trouve dans Sophocle ce qui n'y est pas, et qu'il n'y voit pas ce que tout le monde peut y vohr.

a Lorsque Œdipe (dit-fl) apprend de Joeaste que le seul témoin de la mort de Laius, Phorbas, vit encore, U ne songe seulement pas à le lUre chercher. Le choeur luimême, qui donne UMJourB des conseils à Œdipe, ne lui donne pas cdui d'interroger ce témoin, n le prie seulement d'envoyer chercher Tirésias. »

Rien de tout cela n*est conforme à la vérité. C'est au troisième acte qu'Œdipe apprend de Joeaste que Phorbas est vivant, et le chœur, ne peut pas lui donner là-dessus le conseil d'envoyer chercher Tirésias , car ce consefl a été donné dès le premier acte et exécuté au second , et Joeaste ne voit Œdipe qu'après la scène où le devin a parié au roi. Le chœur ne peut pas lui conseiller de faire venûr Phor-

COURS DE LTITÉRATURE.

bas ; il n'en a pas le temps , car le premier mot d'OBtipo, dès que Jocaste lui a parlé , est celai-ci : Faites venir Phorbas au plus vite. Jocaste 8*en charge ; et avant de la quiUer il lui répète encore : Songez , je vous en conjure , à faire venir ce Phorbas qtU peutseuléclaircir mon sort. C'est par là que finit le troisième acte ; et Phorbas , qui est retiré à la campagne, arrive à la scène quatrième du quatrième acte. 11 ne paraît pas qu'il y ait de temps perdu , suivant les règles de la vraisemblance ; car il faut observer que les anciens n'avaient pas, comme nou», d'entr'actes proprement dits , qui laissent le théft* tre vide pendant un certain temps , et permettent de supposer un intervalle tel à peu pr^ qu'on le ▼eut pour les événements qui se passent derrière le théâtre. Leurs actes n'étaient séparés que par des intermèdes que chantait le chœur , qui ne quittait point la scène , et qui ,par conséquent , rendait la règle d'unité de temps beaucoup ph|S rigoureuse que parmi nous. Aussi arrive-t-il que dans leurs pièces les événemenU paraissent quelquefois précipités. D'après l'exposé fidèle qu'on vient d'entendre, que deviennent les critiques de Voltaire, qui reproche à Sophocle de n'avoir pas feit précisément tout ce qu'il a fait?

Ailleurs il lui fait dire ce qu'il n'a pas dit :

« On avait prédit à Jocaste que son fils porterait ses crimes jusqu'au lit de sa mère, et lorsque Œdipe lai dit , On m'a prédit que je souillerais U lit de ma mère, elle doit répondre sqr-le-chsmp, On en avait prédit autant àmonJUs. »

Non , elle ne saurait faire cette réponse , car elle ne dit nulle part qu*on lui ait prédit cela de son fils : elle dit senlement que ce fils, suivant l'oracle, devait être fe meurtrier de son père. Voltaire a ajouté, il est vrai dans sa pièce, et le mari de sa mère. Mais sur ce qu'il fait dire à son Œdipe , il ne doit pas juger celui de Sophocle, qui n'en a pas dit un mot. H prétend qu'à moins dhm aveuglement inconcevable;^ la conformité qui se trouve entre les prédictions faites à son fils et celles que l'oracle a faites à Œdipe, et celles de Tirésiat, doit lui faire connaître manifestement la vérité, Mais Jocaste croit mort ce fils qu'elle a fait exposer; mais Œdipe croit que Polybe est son père : mais Sophocle a eu soin de donner à Jocaste , dans tout son rôle , un mépris marqué pour les oracles, depuis qu'on a vu périr par la main de brigands inconnus ce même Laïus qui devait périr par la main de ce même Qls qu'elle a exposé et qu'elle croit mort. J'ose penser encore que toute cette intrigue est fort bien nouée, que les incertitudes et les obscurités y sont suffisamment ménagées , et que ce n'est pas sans raison qu'on a regardé VOEdipe

«comme ce que les anciens avaient fait de mieux en ce genre. Il n'y a de défaut réel ^ue celui qui est inhérent au sujet, et qui se trouve dans le poète français comme dans le poète grec; c*est le peu de vraisemblance que Jocaste et Œdipe n'aient fait depuis si longtemps aucune recherche sur la mort de Laïus. Mais heureusement ce défaut est dans ravant;scène , et c'est à ce propos qu' Aristote observe que quand un sujet a des invraisemblances inévitables , il faut au moins les placer avant l'action. Voltaire convient lui-même qu'à moins de perdre un très-beau sujet il faut passer par-dessus cette invraisemUance; et l'on remarque en général quo le spectateur ne se rend pas difficile sur ce qui a précédé l'action : il permet au poète tout ce que celui-ci veut supposer, et ne se montre plus sévère que sur ce qui se passe sous ses yeux.

A ce vice du sujet , qui n'est pas , après tout , fort important, il faut ajouter une faute réelle, qui est celle du poète ; c'est là querelle très-mal fondée qu'Œdipe fait à Créon , etraccusation intenta si légèrement contre lui d'avoir suborné Tirésias pour accuser le roi. Cet épisode très-mal imaginé remplit tout le troisième acte de Sophocle. QËdipe y tient un langage et une conduite également indignes d'un roi ; il accuse et condamne Créon avec une témérité inexcusable, et il faut que Jocaste obtienne de lui , avec beaucoup de peine , de ne pas sévir contre on prince innocent. C'est encore là un de ces incidents épisodfques qui , ne produisant rien, sont vicieux dans tout système dramatique, parce qu'ils ne font qu'occuper une place qu'ils ôtent à l'action principale. C'est probablement parce que celle d'Œdipe est en elle-même extrêmement simple que Sophocle, pour y remédier, est tombé 4ans ce défaut , que Voltaire n'a fait que remplacer par un autre en introduisant son Philoctète , plus étranger encore au sujet que Créon.

A l'égard du cinquième acte de Sophocle, Voltaire le trouve entièrement hors d*œuvre, et soutient que la pièce est finie quand le destin d'Œdipe est déclaré. Cela peut être vrai pour nous, mais je ne pense pas qu'il en fût de même pour les Grecs ; et ce que nous avons déjà vu de leur théâtre confirme assez cette opinion. Ce cinquième acte contient la punition d'Œdipe, la mort de Jocaste, qui se tue elle-même , et les adieux que vient faire à ses enfanu ce père infortuné , qui s'est condamné à Texil et à l'aveuglement. J'avoue que je ne vois rien là que j'aie envie de rejeter ; et , en supposant , ce dont je doute encore , que la scène du père et des enfants nous parût superflue au théâtre , il est sûr au moins qu'on ne peut la lire sans attendrisse*

ANQENS. — POÉSIE.

lOS

ment. La Yoici. Il a recommandé ses fils à Créon qui va régner pendant leur minorité , et il demande ses deux 6Ues qui sont encore dans Tenfance.

Que Je les toortie eooor de mes mains patenieUn : Laissez-moi la douceur de pleurer avec elles, O fèoéreos Oéoo ! Cest mon dernier espoir. Oui , que Je les^oubra^se, et Je croirai les voir. Que di»-Je? Vous avez exaucé ma prière-; Vous avez eu pitié de ce malheureux père ; Hc lia anteiids^ pat?

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