CHAPITRE VII. — A? to poéHe lyrique chez les
anciens.
sficnoM PREMIÈRE. — Des lyriques siecs.
On convient qne l'ode était chantée chea les anciens. Le mot à'ode lui-même signifie chant. \h ne prétends point m'enfoncer dans des discussions profondes sur la lyre des Grecs et celle des Latins ; sur l'accord de la musique, de la danse et de la poésie chez ces peuples; sur la strophe, l'antistrophe et la péristrophe , qui marquaient les mouvements faits pour accompagner celui qui maniait l'instrument ; sur la mesure des vers lyriques ; \ùt cette liberté d'enjamber d'une strophe à l'autre, de manière qu*un sens commencé dans la première ne fi- * nissait que dans la seconde; sur la possibilité d'accorder ces suspensions de sens avec les phrales. musicales et les pas des danseurs : tout^ ces diffi*cultes ont souvent exercé les savants ^«t plusieurs ne sont pas encore éclaircies. On peut s^représen-^ ter l'histoire des arts , chez les anciens, comme un pays immense, semé de monuments et de ruines^ de chefB-d'auvre et de débris. I9ous avons mit notre gloire à imiter les uns et à étudier les autres. Mais le génie a été plus loin que l'érudition*, et il est plus sûr que Viphigénie de Racine est aiHiessûa de celle d'Euripide qu'il n'est sûr que nous ayqps bien compris la combinaison et les procédés de tous les arts qui concouraient chez les Grecs à la repig^ sentation Viphigénie, »
D'ailleurs, les anciens n'ont rien fait pour nous conserver une tradition exacte de leurs connaissances et de leurs progrès. Uf n'ont point pris de précaution contre le temps et la barbarie. Il,sembiait qu'ils ne redoutassent ni l'un ni l'autre, et peut-étr# doit-on pardonner à ces peuples qui jouèrent longtemps dans le monde un rôle si brillant, d'avoir été trompés par le sentiment de leur gloire et de leur immortalité.
Les différences dans les mœurs , dans la rel^n , dans le gouvernement, dans la langue, ont dûjiécessairement en amener aussi dans les arts que nodls avons imités, et qui ont pris sous nos mains de nouvelles formes. Ainsi les mêmes mots n'ont plus signifié les mêmes choses. Kous avons continué d'appeler une action héroïque, dialoguée sur Ib scène, du nom de tragédie (qui signifie chansondu bouc , parce qu'autrefois un bouc en était le prix) , quoique nos tragédies ne soient plus chantées* ^t . que l'auteur du Siège de Calais ait reçu, au Ueu d'un bouc, une méda^le d'or. Ainsi nous^avons des odes, quoique nos odes ne soient point des chanU; et ces odes ont des strophes, des* convergions ,
GOUBS DE UTTÉRATORE.
quofqa*on n*ait encore Jamais ImagiDé de mettre VOde à la Fortune eu ballet.
Tout et que je me propose ici , c*est de rendre opmpte dék différences les^ plus essentielles que J'ai crik remarquer entre les odes, les chants des anciens , et les vers qu'en nomme parmi nous odes, qui ne sont point chantés, et qui souvent même ne sont pas lus.
Un cbaot m'offre en général l'idée d'une inspiratipn .soudaine, d!ùn mouvement qui ébranle notre âme, d'un sentiment qui a besoin de se produire an dehors. 11 semble que rien de ce qui est étudié, réfléchi Yien de ce qui suppose l'opération tranquille de l'entendement, n'appartienne au chant conçu de ** cette manière. Le c^an/eur m'offrira beaucoup plus dé sentiments et d'images que de raisonnements , ^l-parlefa bien plus à mes organes qu'à ma raison, sr le Bon^de l'instrument qui résonne sous ses doigtSi, si l'impression irrésistible de l'harmonie , si le plaisit qu'il éprouve et qu'il donne, vient à re- Inner plus fortement son âme, et ajoute de moment en moment à la première impulsion qu'il ressentait , alors il ^s'élève jusqu'à l'enthousiasme; les objets passent rapidement devant lui, et se multiplient sous ses yeux , comme les accords se pressent sous •dn archet. Ses chanta portent dans les âmes le troublf qui paraît être dans la sienne : c'est un oracle, va prophète, un poète; il transporte et il est transporté; il semble maîtrbé par une puissance* étran- •gèroiiui le fatigue et l'accable, il halète sous le dieu qui le remplit ; et, semblable à un homme emporta par une course rapide , Il ne s'arrête qu'au moment où il est délivré du f^nie qui l'obsédait.
C'est 'précisément sous ces traits que les anciens levaient se osprésenter le poëme lyrique, si Ton vent se souvemr que leur poésie, qui par ellemême était une espèce de musique vocale, ne se séparait point de la musique d'accompagnement, et que l'harmonie produit un enthousiasme réel danf tous les hommes qui ont des organes sensible^ soit qu'ils composent , soit qu'ils écoutent. T%l était Pindare, du moins s'il faut en croire Ho- HM. Écoutons un poète qui parle d'un poète.
. Àh ! qae Jamais mortel , émale de Pindaré , Ve t'expose à le luivre en son vol orgoeilleax : Sur des ailes de dre élevé dans les deux , Il retracerait & nos yeux V&ûiâàce et la diute dlcare.
Xel qu^QB terrait foiieax Qui , gross) par les orages , 'Se Mplëve en grondant et <x>uvre tes rivages ;
Tel fie dMintre impérieux , Ivra d'enthousiasme, ivre de l*hannonie, Des vas«s profondeur» de son puifiiant génie, Précipite à g||ind bruit ses vers impétueux ; Wt we , pHiD d\ia boolUant délire , *
Et de termes nouveaux Inventeur admiré,
n laisse errer sur sa lyre *
Le bruyant dithyrambe ' à Bacchus consacré; 6oit que , soumis aux lois d*un rhy thme plus sévère ,
Il diante les immortels.
Et ces enfants des dieux , vainqueurs de la Chimère
Et des centaures cruels; Soit qu'aux champs de TÊUde, épris d*uae aatre gloire.
Il ramène triomphants L*athlète et le coursier qn^a choisis la Tietoire , Qui mieux que sur Tairain revivront dans ses chants; Soit qu'enlin , sur des ions plus doux et plus tonchaota • Il calme les regrets d'une épouse éplorée,
Et dérobe k la nuit des temps ITun fib on d'un époux la mémoire adorée , etc.
Si quelqu'un, d'après ce portrait, va lire Pindare ailleurs que dans l'original, il croira qu'Horace avait apparemment ses raisons pour exalter ce lyrique grec; mais quant à lui, il s'accommodera fort peu de tout ce magnifique appareil de mythologie qui remplit les odes de Pindare, de ces digressions éternelles qui semblent étouffer lé sujet principal, de ces écarts dont on ne voit ni le bot ni le point de réunion. Quelques grandes images qu'il apercevra çà et là malgré la traduction qui en aura ôté le coloris, quelques traits de force qui n'auront pas été tout à fait détruits , ne lui paraîtront pas un mérite suffisant pour kii faire aimer des ouvrages où d'ailleurs rien ne l'attache. 11 s^ennuiera , il quittera le livre , et il aura raison. Mais s'il juge Pindare et contredit Horace , sur cette lecture , je crois qu'il aura tort.
Rappelons-nous d'abdrd ce principe très-connu, qu'on ne peut pas juger un poëte sur une version en prose; et cette autre qui n'est pas moins incontestable, qu'en le lisant, même dans sa langue, il faut, pour être juste à son égard, se reporter ao temps où il écrivait. Cette théorie n'est pas contestée; mais la pratique est plus difficile qu'on ne pense. Nous sommes si remplis des idées, de^moeors, des préjugés qui nous entourent, que nous avons
' Le dithyrambe des anciens était originairement , ainsi que la tragédie; consacré à Baoehns, comme son nom I*1d> dique; il s^étendit ensuite à la louange des héros. L'antiquité ne nous en a laissé aucun modèle, et nous ne pouvons en avoir d'autre idée que celle qu'Horace nous donne Ici en parlant des dithyrambes de Pindare. Sur œ quil en dit, on doit croire que c'était un genre de poésie hardi ( audacet)^ qui n'était assujetu à aucune mesure de vers déterminée, et pouvait les admettre toutes; que ce genre, plus que tout autre, autorisait le poète k la création de nouvelles expressions ( nova vfrba)\ ce qui , dans la langue grecque dont il s'agit ici, ne pouvait signifier qu'une nouvelle combinaison en un seul mot de plusieurs mots connus, telle que la comportait l'idiome grec, dont nous avons, ainsi que les Latins, emprunté presque tous nos termes combinés. On sent qutl serait d'ailleurs trop facile de forger au hasard des expressions baroques , au mépris de toutes les règles de l'analogie , comme ont fait tant de mauvais écrivains, à l'oKem|)le de Ronsard, et de nos Jours plus que Jamais. Ce ridicule néologisme, noté par tous les bons Juges comme un vice de style, ne saurait, en aucun temps ni dans aucune langue , être une beauté , ni une preuve de talent.
ANCIENS. — POÉSIE
une disposition très-prompte à rejeter tout ce qui nous paraît s'en éloigner. J'avoue que la famille d*Hereole et de Thésée, les aventures de Cadmus et la guerre des Géants, les jeux olympiques et Texpéditiondes Argonautes, ne nous-touchent pas d'aussi près que les Grecs , et que des odes qui ne contiennent guère que des allusions à toutes ces fables , et qui roulent toutes sur le même sujet, ne sont pas très-piquantes pour nous. Mais il faut convenir aussi que l'histoire des Grecs devait intéresser les Grées ; que ees fables étaient en grande partie leur histoire; qu'elles fondaient leur religion; que les jeux olympiques, isthmiens, néméens, étant des actes religieux, des fStes solennelles en l'honneur des dieux de la Grèce ,' le poëte ne pouvait rien faire de pins agréable pour ces peuples que de mêler ensemble les noms des dieux qui avaient fondé ces jeux, et ceux des athlètes qui venaieni d'y triôhapber . Il consacrait ainsi la louange des vainqueurs en la joignant à celle des immortels , et II s'emparait avidement de ces fables si propres à exciter l'enthousiasme lyri^e et à déployer les richesses de la poésie. On ne peut nier, en lisant Pindare dans le grec, qu'il ne soit prodigue de cette espèce de trésors , qui semblent nattre en foule sous sa plume. II n'y a peint de diction plus audacieusement figurée. Il franchit toutes les idées intermédiaires, et ses phrases sont une suite de tableaux dont il £aiut souvent sui^léer la liaison. Toutes les formules ordinaires qui joignent ensemble les parties d'un discours ne se trouvent jamais dans ses chants : d'où l'on peut conclure que les Grecs, qui avaient une si grande admiiatioo pour ce poète, étaient bien éloignés d'exiger de lui cette marche méthodique que nous voulons trouver plus ou moins ressentie dans toute espèce d'ouvrages ; ce tissu plus ou moins caché qui ne doit jamais nous échapper, et que notre prétendu désordre lyriquen'a jamais rompu. Les Grecs, beau- 001^ plus sensibles que nous à la poésie de style, par» que leur langue était élémentalrement plus poétique , demandaient surtout au poète des sons et des ioMiges^ et Pindare leur prodiguait l'un et l'autre. Quoique les grâces particulières de la pronondatioo grecque soient en partie perdues pour nous, il est impossible de n'être pas frappé de cet assemblage de syllabes toujours sonores^ de cette harmonie toujours imitative , de ce rhythme imposant et majestueux qui semblefût pour retentir dans l'Olympe. Quelque difficulté qu'il y ait à conserver dans notre versification une partie de oes avantages, le désir que j'ai de donner au moins quelque idée dé la marche de Pindare m'a engagé à essayer de traduire le eommenoement de la première Pythique. Cette ode fiit composée eu rhenneur d'Hiéron» roi de S^-
otise, vainqueur h la course des^chaii dans les jeux pythiens, c'est-à-dire, dont le cothgr avait rem-^ porté la victoire. Mais les Grecs étaient si pas* siennes pour ces sortes de speétacles , quV)n ne pouvait trop célébrer à leur gré celui qui lavait su se* procurer le'cocher le plus habile et les cheval les plus légers. Voici le début de Pindare :
Doâx trésor des neof Soeon, Instnfbient da génie , '" Lyre d'or qa'ApoIIoif lunime sous ses doigts , Mère <}« plaisirs pan , mère de lluurmonief ^ ^ Lyre , •oattens ma voix.
Ta présides aa chant» ta foavemes la dan^ Tout le chœur; attentif et docile à tes sons , . « Soumet aux mouvements marqués par ta cadence «
Ses pas et ses chansons. «
L*01ympe en est ému : Jupiter est sensible: Il éteint les carreaux qu*aUama son courroos.. »
II sourit aux mortels, et son aigle terrible . 5*endort à ses genoux.
n dort, U est vaincu : sas paupières pressées • ^ D'une humide vapeur se couvrent moUemeSt Il ;lort , et sur soados ses ailes abaissées Tombent langulssamment
Tu fléchis des combats Tarbitre sanguinaire; Ses traits ensanglantés échappent de ses màina. U dépose le glaive , et promet à la terre «
. Des jours purs et sereins.
O Lyre d*Apol Ion ! puissante enchanteresse r Tu soumets tour à tour et la terre et les cleux. Qui n'aime point les arts, les Muses, la sagesse, . Est ennemi des dieux.
Tel est oe fier géant , dont la rage étouffée D'un rugissement sourd épouvante Tenfer, Ce superbe Titan , oe nx>nstrueux Typbé» ^
Qu'a puni Jupiter.
Le tonneiire frappa ses cent têtes difformes. Sous l'Etna qui l'accable U veut briser ses fers : L'Etna s'ébranle, s'ouvre, et des rocher» éobcmes Vont rouler dans les mers..
Ce repttle efboyable , enchaîné dans le gouffN, Et portant dans son sein une source de feux , Vomit des tourbillons et de flamme et de soufre Qui montant dans les cieux.
Qui pourra s'approcher de ces rives brûlantes? Qui ne frémira poiotde oes grands chAUments, Des tourments de Typhée , et des roches perçantes , Qui déchirent ses flancs? •
Fadore , 6 Jupiter ! ta puiséanoe et ta gloire. Tu règnes sur l'Etna, sur ces femeux remparts Élevés par ce roi qu'a nommé la Victoire
Dans la lice des chars. *
HiéroD est vainqueur : son nom s'est fiiit entendre, etc.
Telle est la marche de Pindare. D'une invocation aux Muses , d'un éloge de leurs attributs , ouverture très-natureHe dans le sujet qu'il traitait, il passe tout d'un coup à la peintmede Typhée écrasé sous l'Etna., sous prétexte que Typhée est ennemi dtè dieux et des Muses. C'est s'accrocher à un mot; et une pareille digression ne nous paraîtrait qu'un écart mal déguisé. Peut-être les Grecs n'avaienMIs pas tort d'en juger autrement. C'est d'Hiéron qu'il s'agissait. Hiéron régnait sur Syracuse el sur l'Etna; il avait
COURS DE LmÉRATURE.
bâti une ville de ce uom près de cette montagne : il l ne l'avait pas chanté. Ces dianU n'étaient pas sans
fallait bfen euparler. Et comment nommer FEtna s^ns parler de i^phée ?C*eûtété une maladresse dans ' un poète lyrique de refuser unedeseription aux Grecs, qui aimaient prodigieusement la poésie descriptive. I1& épient, à cet égard , à peu près dans la même disposition que nous portons à l'opéra , où lesballets nous graissent toujours assez bien amenés quand les danses sont bonnes. Nous ne sommés pas à beaucoup près $i indulgents pour les vers. Les vers , parmi nous , sont jugés surtout par Fesprit , par la raison; ch^ les Grecs, ils étaient jugés davantage par les-sens, par l'imagination : et Ton sait combien Fesprit est^un juge inflexible , et combien les sens sont des juges i^vorables.
La Poésie eut le iort de Pandore.
' Qaandlegfoieaociel lafitécloce,
ChacoD dn arts reorichlt d*un présent.
€Ue nçai des mains de la Peinture
Le coloris , prestige séduisant ,
Et l*heureux don d'imiter la nature.
De C£loquenoe elle eut ces traits vainqueurs,
Ces traits brûlants qui pénètrent les cœurs.
A l'Harmonie elle dut la mesure,
L» mouvement, le tour mélodieux »
Et ces accents qui ravisBent les dieux. .La Raison même à la jeune immortelle
Voulut servir de compagne fidèle;
Mais quelquefois , invisible témoin ,
Elle la suit et Tobserve de loin.
Cest ainsi que s'exprime M. Marmontel dans son ÉpUre aux poètes. On ne peut employer mieux Fimagination pour donner un précepte de goût. Mais , parmi nous, il faut le plus souvent que la raison suive la poésie de fort près; et chez les Grecs, la raison était assez souvent perdue de vue. C'est qu'ils avaient de quoi s'en passer, et que nous ne pouvons être, comme eux , assez grands musiciens en poésie pour qu'onaous permette des moments d'oubli aussi fréquents. I9ous avons d'autres avantages; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler.
Au reste, si les suffrages d'un peuple aussi éclairé et aussi délicat que les Grecs suffisent pour nous décider sur Pîndare, nous aurons la plus haute idée de son mérite. On sait qu'il laissa une mémoire révérée, et que la vengeance d'Alexandre, qui avait enveloppé tout un peuple dans le même arrêt, s'arrêta devant cette inscription : Né brûlez pas la maiscndupoêtePindare. Les Lacédémoniens, lorsqu'ils avaient pris Thèbes dans le temps deleur puissance« avaient eu le même respect; mais ce qui prouve le Mccès qu'il eut dès son vivant, c'est le grand nom* bre d'odes qu'il composa sur le même sujet, c'està-dire, pour les vainqueurs des jeux. Il paraît que chaque triomphateur était jaloux d'avoir Pindare pour panégyriste , et qu'on aurait cru qu'il manquait qualque chose à la gloire du triomphe, si Pindare
récompense. L'aventure fabuleuse de Siroonide , racontée dans Phèdre, fait voir qu'on avait coutame de payer libéralement les poètes lyriques. Parmi nous, je ne crois pas qu'il y ait un plus mauvais moyen c|e fortune que les odes; elles sont dans un grand discrédit : elles étaient un peu mieux accueillies autrefois, et fort à la mode. Une ode valut un évêché à Godeau : c'est la plus hemreuse de toutes les odes,et c'est une des plus mauvaises. Chapelain en fit une pour le cardinal de Richelieu; et ce qui peut étonner, c'est que , de l'aveu même de Boileao, l'ode est assez bonne. Mais ce dont il ne oonvieni pas, et ce qui n*est pas moins vrai , c'est que Fods qu'il composa sur la prise de Namur est très^nnuvaise. Pour cette fois Despréaux fut au-dessous de Chapelain, comme il fut au-dessous de Quînault quand il vouhit faire un prologue d'opéra : double exemple qui rappelle ces vers de La Fontaine :
Ne forBons point notre talent; JN ous EMC ferions rien avec grèoo.
Si l'on veut remonter jusqu'à la naissance de la poésie lyrique , on se perd dans le pays des fables et dans les ténêères de l'antiquité : toutes les origines sont plus ou moins fabuleuses. Qui peut savoir au juste quand s'établirent les lois de l'harmonie, dont le goût est si naturel à l'homme? Ce qui est certain, c'est qu'elle a été nécessairement la mère de toute poésie, et qu'il n'y a qu'un pas du chant à la mesure des paroles. Il est probable que les noms le plus anciennement consacrés en ce genre sont ceux des hommes qui s'y distinguèrent les premiers, ou qui en donnèrent aux autres les premières leçons. Les merveilles qu'on en raconte ne sont que l'image allégorique de leur succès et de leur pouvoir. On croit que Linuafut le premier inveuteur durljytlime et de la mélodie, c'est-à-dire, qu'il sut le premier combiner ensemble la mesure des sons et celle des vers ; c'est le plus ancien favori des Muses. Vii|{ile» dans sa sixième églogue , le plaoe auprès d'elles sus le Parnasse, le front couronné de fleurs, et le représente comme leur interprète. Il fut le mttttre d'Orphée, qui eut encore plus de réputation que lui, parée qu'il fit servir la musique et la poésie à l'établissement des cérémonies religieuses , qu'il emprunta des Égyptiens pour les porter dans la Grèce. Ce fut lui qui institua les mystères de Bacchus et de Cérès* Éleusine, à l'imitation de ceux d'Isiset d'Osiris, et qui , de son nom , furent appelés Orphiques. Nous avons encore quelques fragments des hymnes qfue l'on y chantait , et dont très-certainement il fut Fauteuil, Ils sont remarquables, surtout en ce qu'ils contiennent les idées les plus hautes et les plus pures sur l'unité d'un Dieu et sur tous lesattrihittde l*i
ANCIENS. — POÉSIE
senee divine, sans nul mélange de polythéisme. En voici un que Suidas nous a conservé :
• Dien seul existe par Im-inéme, et tout existe par lui idd. I est dans toat : nul mortel ne pent le voir, et il les voit tous. Seul il distiiboe dans sa justice les maux qui aflDtgent les hommes , la guerre et les douleurs. U gouverne les vents qui agitent Tair et les flots, et aliume les feux du tonnerre. H est assis au haut des cieux sur un trône d'oTy et la terre est sous ses pieds. Il étend sa main jusqu'aux bornes de FOcéan, et les montagnes tremblent jusque dians leurs fondements. C'est lui qui fait tout dans Tunlvers , et qui est à la fois le commencement, le milieu , el b fin. »
Suidas, en citant ce fragment*, assure qu'Orphée avait lu les livres de Moïse , et en avait tiré tout ce qu'il enseignait sur la Nature divine. On a contesté cette assertion : il est clair pourtant que Ton retrouve dans ce morceau non-seulen^ent les idées , mais les expressions des livres saints , très^antérieurs aux. écrits d*Orphée ; et il est difficile de ne pas croire que le second a copié le premier. Observons encore que le grand seei:et des anciens mystères était partout Tunitéd'un Dieu : c'était la croyance des sages ; Buils eux-mêmes la regardaient avec raison oomme insuffisante pour les peuples, et voyaient dans la religion et le culte public la sanction la plus sûre et la plus nécessaire de l'ordre social.
Uoraoe nous dit qu'Orphée, révéré comme Tlnterprètedes ûieœL , adoucit les monirs des hommes , leur apprit à détester lemeurtre et àne point se nourrir de la chair des animaux; dogme renouvelé depuis par Pythagore. Nous voyons , par plusieurs passages authentiques, que ceux qui menaient une vie chaste et frugale étaient appelés des disciples d*Orphée. Thésée, dans la Phèdre d'Euripide, donne ce nom à son fils Hippolyte, en lui reprochant d'affecter des mœurs sévères. Orphée est donc le plus ancien des sages dont le nom soit venu jusqu'à nous; et pendaait longtemps ce nom de sage fut joint à celui de poète, parce que la poésie était alors essentiellement uMrale et refigieuse.
Orphée n'eut point de disciple plus célèbre que Musée, qui marcha sur les traces de son maître , et présida aux mystères d'ÉIeusfne chez les Athéniens. Virgile, dans le sixième livre de f Enéide, le met dans rÉlysée à la tête des poètes pieux, dont les diants ont été dignes d'Apollon , et qui ont consacré leur vie à la culture des beaux arts.
* GK fragpient n*eftt pas dté par Suidas, mois par aaiot JoaUn et par Eosèbe. Du restes, tout ce que la Harpe dit id d'Orphée o'eat, au jugement de If. Boksonade, qu'un tissu (l*enears. (Voyef le Répertoire de la Uttérature, t xx, p. «SI.)
Alcée, Stésicliore, Simontde, etquantité d^autres, ne nous ont laissé que leurs noms , et quelques fragments qui ne sont connus que des critiques de profession. Nous n'avons qu'une douzaine de vers de cette fameuse Sapho *, dont Horace a dit :
I^ feu de son amour brûle encor dans ses vers.
Ils sont assez passionnés pour faire croire tout ee qu'on raconte d'elle*, et pour regretter ce qu^on en a perdu. Boileau en a donné une imitation très^légante, quoique peut-être elle ne soit pas animée de toute la chaleur de l'original.
Arrêtons-nous du moins un moment sur Anaeréon, qui s'est immortalisé par ses plaisirs, lorsque tant d'autres n'ont pu l'être par leurs travaux : ce chansonnier voluptueux, qui ne connut d'autre ambition que celle d'aimer et de jouir, ni d'autre gloire que celle de chanter ses amours et ses jonissauces , ou-plutôt qui , dans ces mêmes chansons qui ont fait sa gloire , ne vit jamais qu'un amusement de plus« Ses poésies , dont heureusement le temps a épargné une partie, respirent la mollesse et l'enjouement, la délicatesse et la grâce. Il n'est point auteur; Il n'écrit point. Il est à table avec de belles filles grecques, la tête couronnéeile roses, buvant d'exceU lents vins de 8cio ou de Lesbos ; et tandis que Mnaès et Aglaé entrelacent des fleurs dans ses cheveux, il prend sa petite lyre d'ivoire à sept cordes, et chante un hymne à k rose sur le mode lydien. S'il parie de la vieillesse et de la mort , ce n'est pas pour les braver avec la morgue stotque; c'est pour s'exhorter lui-même à ne rien perdre de tout ce qu'il peut leur dérober. Remarquons en passant que les auteurs anciens les plus voluptueux, Anacréon, Horace, Tibulle, Catulle, mêlaient assez volontiers l'image de la mort à celle des plaisirs. Ils l'appelaient à leurs fêtes, et la plaçaient, pour ainsi dire, à table comme un convive qui , loin de les attrister, les avertissait de jouir ..Horace surtout, dans vingt ' endroits de ses odes, se platt à rappeler la nécessité de mourir; et ces passages, toujours rapides ,*qui fixent un moment l'imagination sur des idées sombres , exprimées par des figures frappantes et des métaphores justes et heureuses , font sur^'âme uuq, impression qui l'émeut doucement et ne l'elTraye pas, y répandent pour un moment une sorte de tristesse réfléchissante, qui s'accorderait mal , il est vrai , avec la joie bruyante et tumultueuse, maf§ qui se concilie très-bien avec le calme d'une âme satisfaite, et même avec les épanchements d'un amour heureux. En général, les impressions qui font le ptas
* * La Harpe se trompe ; il nous reste de^Sapfko quelques fragmenta et deux odes. « ^ «
COURS DE LITTÉBATURE.
sentir le prix de la fie, sont oelles qui nous rappellent le plus facilement qu'elle doit finir. J'ajouterai que c*est encore une preuve du goût naturel des anciens de n*avoir jamais parlé qu'en passant de ces éternels sujet de lieux communs chez les modernes, le temps et la mort, sur lesquels notre imagination permetqu'onravertisse, mais qui peuvent la rebuter bientôt : on s'y appesantit trop, à moins que ce ne soit proprement le fond du sujet, comme dans l'éloquence de la chaire.
On ne sera pas fâché d'apprendre qu'Anacréon joignait à une médiocre fortune beaucoup de désintéressement , deux grandes raisons pour être heureux. Il vécut assez longtemps à Samos, à la cour de ce Polycratë qui n'eut d'un tyran que le nom. Ce prince lui fit présent de cinq talents , trente mille francs de notre monnaie. Mais Anacréon , qui n'avait pas coutumede posséder tant d'argent , en perdit presque le sommeil pendant deux jours ; il rapporta bien vite au généreux Polycrate ses cinq talents; et ce trait historique, raconté par les écrivains grecs, et cité par Giraldi dans son HisMre de$ Poètes y est l'original de la fable du Savetier dans La Fontaine.
Il est impossible de donner la moindre esquisse de la manière d' Anacréon. U y a dans sa composition originale une mollesse de ton , une douceur de nuance, une simplicité facile et gracieuse, qui ne peuvent se retrouver dans le travail d'une version. Ce sont des caractères dont l'empreinte n'est pas assez forte pour ne pas s'ef&cer beaucoup dans une copie. U composait d'inspiration , et l'on traduit d'effort. Me traduisons point Anacréon >•
SECTION n. — D'Horace.
n est le seul des lyriques latins qui soit parvenu Jusqu'à nous ; mais ee qui peut nous consoler de la perte des autres , c'est le jugement de Quintilien , qui assure qu'ils ne méritaient pas d'ôtre lus. Il fait au contraire le plus grand éloge d'Horace , et cet éloge a été confirmé dans tous les temps et chez tous les peuples. Horace semble réunir en lui Anacréon et Pindare , mais il ajoute à tous les deux. Il a l'enthousiasme et l'élévation du poète thébain; il n'est pas moins riche que lui en figures et en images : mais ses écarts sont un peu moins brusques; sa marche est un peu moins vague; sa diction a bien phis de nuances et de douceur. Pindare, qui chante toujours les mêmes sujets , n'a qu'un ton toujours le même. Horace les a tous; tous lui semblent natu-
* JCoas avons trois traductions en Tere des poésies d*Anar créoQ : Tune de Gâcon, d*une édiUoo très-Jolie, avec le grec à cOté; l*autre de la Fosse; la dernière de M. de Sivri, le traducteur de Pline le naturaliste. Cette troisième version (TAjiacrécm est écrite arec asses d'éléganoe et de pureté : les deux autrçs ne. sont pas lisibles.
rels, et il a la perfection de tous. Qu'il prenne sa lyre; que, saisi de l'esprit poétique, il soit transporté dans le conseil des dieux ou sur les ruines de Troie, sur la cime des Alpes ou près de Glycèra, sa vou se monte toujours au sujet qui l'inspire. Il est majestueux dans l'Olympe, et charmant près d'une maltresse. U ne lui en coâte pas plus pour peindre avec des traits sublimes l'âme de Caton et de R^ulus , que pour peindre avec des traits enchantemrs les caresses de Lycimnie et les coquetteries de Pyrrha. Aussi franchement voluptueux qu'Anacréon, aussi fidèle apôtre du plaisir, il a les grÂ* ces de ce lyrique grec avec beaucoup plus d'esprit et de philosophie , comme il a l'imagination de Pindare avec plus de morale et de pensée. Si l'on fait attention à la sagesse dé ses idées , à la précision de son style, à l'harmonie de ses vers, à la variété de ses sujets ; si l'on se souvient que ce même homme e fait des satires pleines de finesse, de raison , de gaieté; des épttres qui contiennent les meilleures leçons de la société civile en vers qui se gravent d'eux-mêmes dans la mémoire; un Jrt poétique, qui est le code étemel du bon goût; on conviendra qu'Horace est un des meilleurs esprits que la nature ait pria plaisir à former.
rai hasardé la traduction de quelques odes d'Horace, non pas assurément que je le erote facile h traduire; mais Horace a beaucoup d'esprit proprement dit, et l'esprit est de toutes les langues. Voyons-le d'abord dans le genre héroïque ; j'ai choisi VOde à la Fortune. On pourra la comparer à celle de Rousseau , et l'on verra qu'uue ode française ressemble très-peu à une ode latine'. Le sujet de celle-ci était fort simple. On parlait d'une descente en Angleterre, qu'Augustedevaitconduire lui-même, et qui n'eut pas lieu ; on parlait en même temps d'une guerre contre les Parthes. Le poète invoque la Fortime, et lui recommande Auguste et les Romains. Mais il commence par se réconcilier avec les dieux , qu'en sa qualité d'épicurien il avait fort négligés. Il s'étend ensuite stir les attributs de la Fortune , et finit, après l'avoir invoquée , par déplorer les guerres civiles et la corruption des mœurs. Tel est le plan de cette ode. J'ai risqué, en la traduisant , de changer plusieurs fois le rhythme, pour rendre mieux la variété des tons , et suppléer, quand les phrases demandaient une certaine étendue, à la facilité qu'avaient les Grecs et les Latins d'enjamber d'une strophe à l'autre.
* Dsvertis que J*ai njoint l'ode , O diva , graium quœ régit Antium , avec la précédente, Parcut deorum culior et infitqnens, qui me parait en être le commencement , et en avoir été détachée' fort mal à propos : U y a méma des éditkwft où elles sont léunies.
ANQENS. — POÉSIE.
IfiS
D^fiploare élèfe probnet Je TntoÊah aux dieox des vcbux et de Tenceiw;
Je suivais les égarements Des sages insensés qQ*aiUoard*hal Je eondamne. J« recoonais des dieax : c*en est fait, Je me rends.
Pal va le maître du tonnerre , '
Qui , la Ibudre à la main , se montrait à la terre; rai vu dans on del par voler Téclair brillant , Et les voûtes étemelles S'embraser des étincelles Qoe lançait lopitér de son char foudroyant. Le Slyx en a magi dans sa source profonde ; Du Ténare trois fols les portes ont tremblé; Des liautears de TOlympe aux fondements du monde, L'Atlas a chancelé.
Oui , des puissances immortelles Dictent à l'anivers d'irrévocables lois.
Iji Fortune , agitant ses inconstantes ailes , Plane d'un vol broyant sur la tête des rois. Aax destins des États son caprice préside ; Elle seule dispense ou la gloire ou l'afhont , Enlève on diadème , et d'un essor rapide
Le porte sur un antre front.
Déesse d'Antlom , ô déesse fatale !
Fortune ! k ton pouvoir qui ne se soumet pas?
TQ couvres la pourpre royale .
Des crêpes afbÎBux du trépas.
Fortune^ 6 redoutid>Ie reine !
Tu places les humains au trûne ou sur recueil ; Tu tn»npes le bonheur, l'espérance et l'orgueil. Et Ton voit se changer, à ta voix souveraine, La faiblesse en puissance, et le triomphe en deuil.
Le pauvre te demande ane motuon féconde , Et l'avide marchand , sur le gouffre de l'onde
Rapportant son trésor, PréMDte à la Fortune , arbitre des orages , ,
Ses timides hommages , Et te demande un vent qui le conduise au port Le Scythe vagsbond, le Dace sanguinaire. Et le guerrier latin , conquérant de la terre , Craint tes funestes coups.
De rOrlent soumis les tyrans invisibles ,
A tes autds terribles, L'encensoir à la main > fléchissent les genoux. Tu peux (et c'est l'effroi dont leur àme est troublée), Heurtant de leur grandeur la colonne ébranlée ,
Frapper ces demi-dieux ; Et soulevant contre eux la révolte et la guerre.
Cacher dans la poussière Le tiôDe où leur orgueil crut s'approcher des deox.
La Nécessité cruelle
Toujours marche à ton c6té ,
De son sceptre détesté
Frappant la race mortelle.
Celte fille de l'enfer
Porte dans sa main sanglante
Une tenaille brûlante,
Du plomb, des coins, et do fier.
L'Espérance te suit, compagne phis propice , Et la FidéUté , déesse protectrice ,
Au ciel tendant les bras , Un voile sur le front , accompagne tes pas,
Lorsqu'annonçant les alarmes.
Sous un vêtement de deuil ,
Tu viens occuper le seuil
D'un palais rempli de larmes ,
D'OU s'éloigne avec effroi ,
El le vulgaire perfide,
Et la courtisane avide ,
Et ces convives sans fol ,
Qui, dans un temps favorable , Do m^td tout puissant par le sort adopté
Tenaient envlroooer la table, SI i^nifnlBBt da vin de sa prospérité.
Je t implore à mon tour, déesse redoutée! Auguste va descendre à cette Ue indomptée.
Qui borne l'univers ' ; Tandis que nos guerriers vont affronter encore
Ces peuples de l'Aurore, Qui seuls ont repoussé notre Joug et nos fers.
Ah I Rome vers les dieux lève des mains coupables. Ils ne sont point lavés, ces forfaits exécrables
Qu'ont vus les immortels.
Elles saignent encor, nos honteuses blessures;
La Fraude et les Parjures , L'Inceste et l'Homicide entourent les autels.
N'importe , c'est à toi , Fortune , à nous absoudre. Porte aux antres brûlants , où se forge la foudre ,
Nos glaives émoussés.
Dans le sang odieux des guerriers d*Assyrie
Il faut que Rome expie Les flots de sang romain qu'elle-même a versés.
Quelques idées de cette ode soat empruntées d'une ode de Pindare, où il invoque la Fortune : c'est la douzième des Olympiques :
Fille de Jupiter, Fortune impérieuse , Les conseils , les combats , les querelles des rois , La course des vaisseaux sur la mer orageuse , Tout reconnaît tes lois.
Le del mit sur nos yeux le sceau de l'ignorance. De nos obscurs destins nous portons le fardeau , De revers en succès traînés par l'espérance Jusqu'au bord du tombeau.
Le bonheur nous séduit; le malheur nous accable. Mais nul ne peut percer la nuit de l'avenir ; Tel qui se plaint aux dieux de son sort déplorable Demain va les bénir, etc.
On peut se convaincre, en lisant cette ode , de ce que j'ai dit ci-dessus du poète lyrique des Komains, qu'il semblait écouter et suivre une inspiration momentanée, et peindre tout ce qui se présente devant lui. On a tu tout le chemin qu'a fait Horace : on l'a vu monter dans les deux , descendre dans les enfers , voler avec la Fortune autour des trônes et sur les mers. Tout à coup il se la représente sous un appareil formidable, et il peint l'affireuse IVécessité ; il lui donne ensuite un coirtége plus doux , l'Espérance et la Fidélité; il l'habille de deuil dans le palais d'un grand disgracié : il trace rapidement les festins du Bonheur et la fuite des convives infidèles. Enfin il arrive à son but , qui est de recommander Auguste , et sa course est finie.
Voici maintenant deux odes galantes. Toutes deux sont fort courtes , dans toutes deux il y a un mélange de douceurs et de reproches, de louange et de satire , qui a toujours été l'âme de cette espèce de commerce, et le fond des conversations amoureuses : c'est tout comme aojonrd'hui. Voilà bien des raisons qui peuvent faire excuser une traduction médiocre.
Si le del favait punie De Foubli de tes serments ,
t L*Àngleterre, que les Romains regardaient comme OM extrémité de l^inivers.
GOmS DE LITTÉRATURE.
Quand ta trompei teft amattti , S'il te rendait moins jolie Je croirais ton doux langage, raimerals ton doux lien ; Hélas! il te sied trop bien D'être paître et volage.
Viens-ttu <ie trahir ta foi, *Ta n'en es que plus piquante^ Plus belle et plus séduisante; Les cœurs volent après toi.
Par le mensonge embellie , Ta lx>acbe a plus de fraîcheur.
Après une perfidie, Tes yeux ont plus de douceur.
Si par i*ombre de ta mère , Si par tous les dieux du del , Tu Jures d'être sincère , Les dieux restent sans colère A ce serment crlininel ; Vénus en rit la première; Et cet enfadt si cruel , Qui sur la pierre sanglante Aiguise la flèche ardente Que sur nous tu vas lancer.
Hit du mal qu'il te voit faire, Et t'instruit encore k plaire Pour te mieux récompenser..
Combien dé vœUx on t'adresse!
Cest pour toi que la Jeunesse Semble croître et se former.
Combien d'encens on t'apporte!
Combien d'amants à ta porte Jurent de ne plus f aimer!
Le vieillard qui t'envisage Craint que ton fils ne s'engage En un piège si charmant.
Et l'épouse la plus belle Croit son époux infidèle , S'il te regarde an moment.
A PTRKHA.
Pyrrfaa , quel est Tamant enivré de tendresse Qui , sur un lit de rose, étenda près de toi, "Tadinire, te sourit, te parle, te caresse, Et Jure qu'à jamais il vivra sous ta loi ?
Quelle grotte fraîche et tranquille
Est le voluptueux asile Ou te Jeune imprudent, comblé de tes faveurs, Te couvre de parftims, de baisers et de flears? Cest pour lui qu'à présent Pyrrha veut être belle ; Que ton goût délicat relève élégamment
Ta simplicité naturelle. Et fait natire une gràoe k chaque mouvement Pour lui tji main \égj^ assemble à l'aventure
Une flottante chevelure
Qa'elle attache négligemment.
HéUs! s'il prévoyait les pleura quil doit répandre 1 Crédule, il s'abandonne k l'amour, au bonheur. Dans ce calme perfide , il est loin de s'attendre
A l'orage affreux du malheur.
L'orage n'est pas loin : il va bientôt apprendre Que l'aimable Pyrrha qu'il possède aujourd'hui.
Que Pyrrha si belle et si tendre
N'était pas pour longtemps à liri.
Qu'alors il pleurera son fatal esclavage! Insensé qui se fie à ton premier accueil !
Pour moi, le temps m'a rendu sage; J'ai regagné le port, et J'observe de Tceil Ceux qui vont, comme moi , se briser à l'écneil
Que J'ai connu par mon naufrage.
II faut voir ce qu*est Horace jus^e dans un sim^ pie billet , où il s^agit d'un souper chez sa maîtresse : son imagination riante l'y conduit en bonne compagnie.
O reine de Paphos , de Gnide ci de Cythère 1 Tiens , quitte ces beaux lieux , quitte-les poar Glyoère : Sa demeure est plus belle , et son encens plus doux. Mène avec toi l'enfant qui nous commande à tous. Qui règne sur le monde , et même sur sa mère.
Mercure, ennemi des Jaloux,
Les Grâces en robe flottante , Les Nymphes à l'envi se pressant sur tes paa, Et la Jeunesse enfin , divinité charmante.
Qui sans toi ne le serait pas.
Quelle flexibilité d*esprit et de style ne fiiut-il pas pour passer de ces images gracieuses au ton de Tode Justum et tenaeem, dont le début si fier et si imposant, a été souvent dté comme un modèle du style sublime!
Le Juste est loébranlable,
Et sur la base immuable
Des vertus et du devoir
Il veria sans s'émouvoir Un tyran furieux lui montrant le soppUoe, Un peuple soulevé lui dictant l'ii^ustioe. Le bras de Jupiter tout prêt à foudroyer :
IiC ciel tonne, la mer gronde.
Sur lui les débris du monde
Tomberont sans l'effrayer.
Il y a dans Horace environ une trentaine diodes galantes ou amoureuses , qui prouvent toutes combien cet écrivain avait Fesprit fin et délicat. Ce sont la plupart des chefs-d'œuvre finis par la main des Grâces. Personne ne lui en avait donné le modèle : ce n'est point là la manière d'Ânacréon. Le tond de ces petites pièces est également piquant dans toutes les langues , et chez tous les peuples où régnent la galanterie et la politesse. Elles sont même beaucoup plus agréantes pour nous que les odes héroïques du même auteur ^ dont le fond nous est souvent trop étranger , et dont la marche hardie et rapide ne peut guère être suivie dans notre langue, qui procède avec plus de timidité , et veut toujours de la méthode et des liaisons. Peut-être serionsnous un peu étourdis de la course vagabonde du poète y et trouverions-nous qiit'il y a dans cette espèce d'ouvrage trop pour l'imagifliaUon , et pas assez pour l'esprit. Sous ce point de vue , chaque peuple a son goût analogue à son caraetère et à son langage ; et il est sûr que nos odes , n'étant pas faites pour être chantées , ne doivent pas ressembler aux odes grecques et latines. La plupart, au contraire , sont des discours en vers, à peu près aussi suivis, aussi bien liés qu'ils le seraient en prose. Je ne dis pas qu'il faille nous en blâmer absolument; mais ne seraient-elles pas susceptibles d'un peu plus d'enthousiasme et de rapidité qu'on n'en remarque , même dans nos plus belîes ? C'est ce qu'il sera temps d'examiner quand il sera question des lyriques modernes'.
■ Parmi eux, la première place appartient, sans contredit, à Roussean. Mais, en finissant cet article, peat-ôtre n'est-il pas inuUle d'obsenrer,.poar nntérêt da goAl, quel tort lui font ceux qui, fédâgaant au basant des Uvrsiëéroen-
ANCIENS. — POÉSIE
CHAPITRE Vin.-- Dé la poésie pastorale ei de la fable che% les anciens.
fiBcnoN rannftu. -^ Pastorales.
11 0*7 a point de poésie plus décréditée parmi nous, DÎ qui soit plus étrangère à nos mœurs et à notre goût. Ce n'est pas ia faute du genre , qui , comme tous les autres, est bon quand il est bien traité, et qui a de Tagrémentet du charme : c'est que notre manière de vivre est trop loin de la nature champêtre, et que les UKMlèles de la vie pastorale et des doueeun dont elle est susceptible n'ont jamais été sooi DOS yeux. C'est dans des climats favorisés de la nature , sous un beau ciel , dans une condition douce et aisée, que les bergers et les habitants des hameaux peuvent ressembler en quelque chose aux bergers de Théocrite et de Virgile. Ce qui le prouve, c'est que les combats de la flûte, tels que nous les voyons tracés dans les églogues grecques et latines , sont encore en usage en Sicile. Il ne faut donc pas cnMre que ce soit un jeu de l'imagination des poé-
tilres, des poéUqoes, des rbérotiqaes à Tosage des Jeanes gens, les indiiiseol sn erreur, en citant , à Tappai d'an nom célèbre, de très-mauvais vers, dont il ne faadraU parler que pour en faire voir les déduis , bien loin de les rapporter eoBUDc des autorités. Tous ees oompilatenn qui se copient fidèlement les uns les autres, et 'dont Us nombre est intloi , ae manquent Jamais , à propos d*Horacé , de transcrire le Jugeiaent qu'en a porté Boussean dans une de ses épitres. Le
Koa moins brUlanC . fuoique stms éttncelU , Le seul Horace en tons genres excelle , De Cytliérée t9*Ue les faveurs , Chante les dieux , les héros , les boTenrs ; Des sots aalenrs hertk» les vers ineptes , Koas Instruisant par gracieux préceptes Et par terman âejote antidotes.
De Jeunes étudiants /dont le fcoût ne peut pas encore être fomé, se mettent ces vers dans la mémoire , parce qu'on les leur a fait répéter dans leurs exercices du collège, et les croient bons parce qo*ils sont de Rousseau. Il faudrait au contraire leur laite voir tous les vices de ce style, et combien il rassemble de fautes. Il n'est pas vrai qu'Horace soit sans éiin^ celUt .- il en a de plus d'une sorte , sll est vrai qu'on doive entendre par ce mol des traits saillants; ses odes surtout en sont pkliies. Ce vers de Rousseau semblerait dire que les élineelUs sont un défaut ; mais jamais ce mot n'a été pris en mauvaise part; et quoiqu'un mauvais ouvrage puisse avoir des «CmcsUss, rien n'empêche quil n'y en ait dans les mellleurs. Dire qu'un écrivain tel qu'Horace exalte les faveurs de Cyikér^, c'est s'exprimer d'une manière froide et flasque. Ls plos mince rimailleur peut exalter ces favurs-là ; mais un Homea^, un GhauUeu, un TUndle , en parlant en amants cl en poêles, les sentent et les font sentir, et ne les exaltent pas. Bermer les vers ineptes est une expression basse qui ne peut passer dans un morceau sérieux, et la rime d'tiuy»iet et de préceptes est d'une dureté choquante dans un endroit qui devrait avoir de la grAoe. Instrmré par préceptes et par ssiwam est une construction marotiquBtrès-4éplaoée quand qn donne des leçons, et qu'on cite un modèle; et dessermonM iejoie antidotes sont d'un Jargon barbare qu'il faudrait répiouver pariouL Oes remarques n'empêchent pas que Rousseau ne soit, dans d'autres ouvrages, un eiœUent versificalBur; mais c'est pour cela même qu'il ne faut pas aller ebercher ce qu'il y a de phis mauvais pour le placer dans des livres didactiques : é'esl un piège tendu à la Jeunesse^ que ees MW devraient éclaiier.
I tes. De tout temps la poésie a été imitatrice ; et des I paysans grossiers, misérables, abrutis par la misère, la crainte et le besoin, n'auraient jamais pu inspirer aux poètes ridée d'une églogue. Les poètes embellissent, il est vrai , mais il faut que l'objet les ait frappés avant qu'ils songent à l'orner : ils no peignent pas le contraire de ce qu'ils voient. Sans doute nos bucoliques modernes ne sont que des imitations des anciens , ne sont que des jeux d'esprit; il n'y a plus parmi nous de Corydons ni de Thyrsis ; mais il y en avait en Grèce et en Italie ; le goût du chant et de la poésie n'y était point étranger aux pasteurs. Il y a des climau où ce goût est naturel , et pour ainsi dire un fruit du sol et un don de la na-* ture. Jugeons-en seulement par nos provinces du midi de la France. Qui ne connaît pas la gaieté des danses et des chansons provençales? Leurs couplets amoureux et leurs airs tendres sont venus du fond des campagnes jusque sur les théâtres de la capitale. Cest que, partout où l'on ressent les influences d'une nature riante et bienfaitrice , on se livre aisément h tous les plaisirs faciles et simples, h tous les goûts innocents qu'elle amis à la portée de tous les hommes. Voilà dans quel esprit il fout lire les Idylles chan^tres de Théocrite, et les É^g^gues de Virgile.
On sait que Théocrite était né à Syracuse. On remarque dans ses poésies du naturel et de la grâce, le talent de peindre des sentiments doux , et , même . dans quelques-unes de ses pièces, des passions fortement exprimées. Celle où il représente une bergère employant les enchantements pour ramener im amant volage a été regardée par Racine comme un des morceaux les plus passionnés qu'il y eût chez les anciens. Son caractère dominant est la simplicité et la vérité; mais cette simplicité n'est pas toujours intéressante, et va quelquefois jusqu'à la grossièreté. U offre au lecteur trop de eirconstauoes indif^ férentes, trop de détails communs, et see sujets ont entre eux trop de ressemblance. La plupart sont des combats de flûte et des querelles de bergers. Il est vrai qu'il a fait trente églogues, et que Virgile » son imitateur, n'en a fait que dix; mais aussi Vivgile est beaucoup plus varié : il est aussi plus élégant; ses bei^rs ont plus d'esprit, sans jamais en avoir trop ; son harmonie est d'un charme inexprimable ; il a un mélange de douceur et de finesse qu'Horace regarde avec raison comme un présent particulier que lui avaient fait les muses champêtres, moUe atqve faceltan. Il vous intéresse encore plus vivement que Théocrite aux jeux et aux amours de ses bergers : niUle négligence; nulle langueur; tout est vrai, et pourtant tout est choisi. Enfin cette perfection de
COURS DE UnÉBATURE.
style, qui est la même dans tous ses écrits, fait qu'on ne peut pas le lire sans le savoir par cœur, et que, quand on le sait, on veut le relire encore pour le goûter davantage.
Bion et Moschus, l'un de Smyme , Fautre de Syracuse, furent contemporains de Théocrite, et habitèrent le même pays que lui. Leur composition est plus soignée, mais elle n'est pas exempte d'affectation ; ils ont moins de sensibilité. Leurs élégies sont monotones; mais plusieurs de leurs idylles sont d'une imagination délicate et ingénieuse. J'en citerai deux fort courtes : elles sont de Bion. Je me sers de la traduction qu'en a faite Ghabanon dans la préfjBice de son Théocrite.
« Un enfant s'amusait dans on bois à prendre des oiseaux : n vit rAmovr qui s'échappait et s'allait reposer sur les branches d'im arbuste; tt s'en réjouit comme d'une meilleure proie. U rassemble tous ses^uaux , et guette l'Amour qui, toujours sautillant, lui échappe sans Cesse. L'enfant, dans son dépit, jette à tcirre ses pièges', et court vers le vieux lalxMireur qui l'avait instruit dans cet art amusant. Il lui coûte sa peine, et lui montre l'Amour caché dans le feuillage. Le vieillard sourit en secouant la tète , et lui dit : En£mt , renonce h cette proie; ne chasse plus un tel oiseau : c'est un monstre que tu dois craindre de connaître. Dès que tu sortiras de Tenfence, l'oiseau qui sautille et f échappe, de lui-même fondra sur toi. »
Ces idées allégoriques ont été depuis souvent employées; mais il faut songer qu'alors elles étaient originales. La pièce suivante est à mon gré fort supérieure.
« Cypris m'est apparue en songe. Elle conduisait par la mam le petit Amour qui baissait les yeux et regardait la terre. Chantre des vergers, m'a-t-elle dit, prends av^c toi FAmour, et enseigne-lui tes chansons. Elle dit et s'éloigne. Insensé, je crus l'Amour curieux de mes leçons. Je lui enseigne de quelle manière Pan inventa la flûte oblique. Minerve la flûte droite , Mercure la lyre , Apollon la citliare. Le petit dieu écoutait peu mes discours. Il se mit à chanter des vers tendres ; il m'apprit les amours des dieux et des hommeo, divin ouvrage de sa mère. Soudain j'oubliai ee que Je venais d'enseigner à l'Amour, et ne me souvins que de ce qu'U venait de m'apprendre. »
N'oublions pas que ces petits tableaux, dont le fond est peu de chose, ne peuvent guère se passer du coloris de la versiGcation, mais il faut un pinceau bien délicat et bien sûr. U serait à souhaiter que la Fontaine, qui a mis en vers une des plus jolies pièces d'Anacréon, eût fait le même honneur à celle-ci, qui vaut pour le moins autant. Ces sortes de compositions demandent une main très^légère et très-exercée, parce que l'essentiel est de n'y mettre qu'autant d'esprit qu'il en faut au sentiment ; et cette mesurelàne se donuc pas , il faut l'avoir.
SECTION H. — De la Ihble.
« L'homme a un penchant naturel à entendre raconter. La fable pique sa curiosité^et amuse son imagmation. Elle est de la plus haute antiquité; on trouve des paraboles dans les plus anciens monuments de tous les peuples : il semble que de tout temps la vérité ait eu peur des hommes, et que les hommes aient eu peur de la vérité. Quel qno soit l'inventeur de l'apologue; soit que la raison, timida dans la bouche d'an esclave, ait emprunté ce langage détourné pour se &ire entendre d'un mallre , soit qu'un sage , voulant la réconcilier avec l'amomvpropre , le plus supertie de tous les maîtres, ait imaginé de lui prêter cette fonne agréable et riante, cette invention est du n«nbre de celles qui font le plus d*bonneur à l'esprit humain. Par cet heureux artifice , la vérité , avant de se présenter aux hommes, compose avec leur orgueil , et s'empare de leur imagination. Elle leur oflre le plaisir d'une découverte, leur épargne Tafijont d'un reproche et l'ennui d'une leçon. Occupé à démêler le sens de la fable , l'esprit n*a pas le temps de se révolter contre le précepte ; et quand la raison se UKmtre à la fin , elle nous trouve désarmés : nous avons déjà prononcé contre nous-mêmes l'arrêt que iious ne voudrioitt pas entendre d'un autre; car nous voulons bien' quelquefois nous corriger, mais nous ne voulons jamais qu'on nous oundanme. » (Éioçe de la jPoniaine,}
U serait superflu de répéter ici tout ce qu'on a di4 d'Ésope, et ce qu'on apprend à ce sujet à tous les enfants. On s'accorde à croire qu'il vivait du tempa de Pisistrate; et s'il est vrai , comme on le rapporte, que les habitants de Delphes l'aient fait périr parce qu'il les avait offensés en leur appliquant une de ses fables , celle des Bâtons floUatUSy il faut le compter parmi les victimes de la philosophie, car le grand sens de ses écrits mérite ce nom. Ge mérite est le premier dans l'apologue, et c'est le seul d'Ësope. Sa narration d'ailleurs est dénuée de toute espèce d'ornement. La morale en fait tout le prix , et même il ne faut pas croire qu'elle soit toujours également juste. Plusieurs de ses fabulations sont défectueuses; et Phèdre et la Fontaine en ont corrigé plusieurs. Au reste , il est possible que ce reproche ne tombe pas sur lui : il est à peu près prouvé que Planude, moine grec du quatorzième siècle , qui le premier recueillit les fables d'Ésope, en mit sous le nom de ce fabuliste célèbre plusieurs qui n'étaient pas de lui. Il nous en reste ime quarantaine de latines , composées par Avienus , qui vivait sous Théodose II. Elles sont en général fort médiocres pour l'invention et pour le style : la Fontaine a pris les meilleures. U y en a aussi de beaucoup plus anciennes , d'im G rec nommé Babrias ** , qui se fit tme loi
* Et non GaMatf comme le portent la plupart des éditions. Du reste, ifest le grammairien IgnaUus ICagitter qui a réduit à quatre vers iambiques chacune des fables de Ba- I brias : U ne nous en reste que six entières.
ANQENS. — POÉSIE.
de les renfeniier toutes dans quatre vers , afin d'être au moins le plus laconique de tous les fabulistes. I^ plupart sont très-bien inventées; mais leur eitréme brièveté nuit à rinstruction, et, ne présentant qu'une espèce d*énigme à deviner , ne donne pas le temps à la morale de répandre tonte sa lumière. Il ne faut Dure d'aucun ouvrage un tour de fojree , et le mérite de la difficulté vaincue est Ici le moindre de tous , attendu qu'il est en pure perte pour le lecteur. L'étendue de chaque genre d'écrit , quel qu'il soit , n'est ni rigoureusement déterminée, ni entièrement arbitraire : le bon sens veut qu'elle soit en proportion avec le sujet.
Après Ésope , le fabuliste qui a eu le plus de réputation c'est Phèdre, qui , à la moralité simple et nue des récits du Phrygien , joignit l'agrément de la poéne. Son élégance , sa pureté , sa précision , sont dignes du siècle d'Auguste. 11 ne fallait rien moins que la Fontaine pour le surpasser. Ce sera on objet intéressant et curieux que l'examen de tout ce que cet homme unique a su ajouter à ceux qui Font précédé; mais je dois le réserver pour cette partie de mon travail qui regardera les modernes. Aujourd'hui , pour ne pas anticiper sur l'avenir, je ne m'arrête sur ces différents genres de poésie qu'autant qu'il le faut pour caractériser les auteurs anciens. Le développement ne peut être complet que lorsque , parvenus au moment de la renaissance des lettres en Europe , et descendant de cette époque jusqu'à nos jours , nous verrons comment chaque genre a été modifié par des peuples nouveaux, restreint ou étendu , affaibli ou surpassé : et c'est ainsi que les deux parties do ce Cwarsy se rejoignant l'une à rautre , achèveront de mettre dans tout leur jour des objets qui se tiennent par eux-mêmes , mais que le plan qu'il a £aJlir suivre m'a forcé de partager.