‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 19 sur 88 · CHAPITRE VL r^ De la comédie ancienne · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL r^ De la comédie ancienne

SBCTION PftBMiiliB. — De la comédie grecque.

U faut, avant tout, distinguer trois époques dans la comédie grecque. La première, qui se rapprochait beaucoup de Torigine du spectacle dramatique, en avait conservé et même outré la licence. Ce qa*on appelle la vieille comédie n'était autre . chose que la satire en dialogue : elle nommait les personnes, et les immolait sans nulle pudeur à la risée publique. Ce genre de drame ne pouvait être toléré que dans une démocratie effrénée , comme celle d'Athènes. Il n'y a qu'une multitude sans principes, sans règle et sans éducation, qui soit portée à protéger et encourager publiquement la médisance et la calomnie, parce qu'elle ne les craint pas , et que rien ne trouble le plaisir malin qu'elle goûta à les voir se déchaîner contre tout ce qui est Tobjet de sa haine ou de sa jalousie. C'est une espèce de vengeance qu'elle exerce sur tout ce qui est audessos d'elle; car l'égalité civile, qui ne fait que constater l'égalité des droits naturels , ne saurait détruire les inégalités morales, sociales et physiques , établies par la nature même ; et rien au monde ne peut faûre que, dans l'ordre social , un fripon soit régal d'un honnête homme, ni un aot l'égal d'un homme d'esprit.

On ouvrit enfin les yeux sur ce scandale, qui fut réprimé par les lois : il fut défendu de nommer personne sur le théâtre. Mais les auteurs, ne voulant pas renoncer à l'avantage facile et certain de flatter la malignité publique, prirent le parti de jouer des aventures véritables sous des noms supposés« La satire ne perdit rien sous un si faible déguisement : ce fut le second âge du théâtre comique, et ce genre s'appela la moyenne comédie. De nouveaux âits la proscrivirent , et Ton fit défense aux poètes comiques de mettre sur la scène, ni personnages réels, ni actions vraies et connues. Alors il fallut inventer; et (c'est à cette troisième époque qu'il faut placer la naissance de la véritable eomédie : ce qui l'avait précédée n'en méritait pas le nom. Cest dans celle-ci que se distingua Ménandre, qui en fut, chez les Grecs, le créateur et le modèle, comme Épicharme le fut chez les Siciliens. La postérité a consacré la mémoire de Ménandre , mais le temps a dévoré ses écrits. Il ne nous est connu que par les imitations de Térence, qui lui emprunta plusieurs de ses pièces, dont il enrichit le théâtre de Rome.

Les onze pièces qui nous restent des cinquantequatre qu'on dit qu'Aristophane avait faites appartiennent entièrement à la première époque , à celle delà vieille eomédie. Eupolis, Cratinus et lui sont

les trois auteurs les plus célèbres qui aient travaillé dans ce genre. Leurs écrits ficirent connus des Romains, comme le prouve le témoignage d^Horace. Ils ne sont pas venus jusqu'à nous, non plus que ceux des auteurs qui s'exercèrent dans les deux autres genres : on sait seulement qu'ils furent en trèsgrand nombre. Le seul Aristophane est échappé, du moins en partie, à ce naufrage général. On ne sait rien de sa personne, si ce n'est qu'il n'était pas né à Athènes ; ce qui relève chez lui le mérite de cet atticisme que les anciens lui accordent généralement, c'est-à-dire de cette pureté de diction, de cette élégance qui était particulière aux Athéniens, et qui faisait que Platon même, le disciple de Socrate, trouvait tant de plaisir à la lecture d'Aristophane. Sans doute il en faut croire les Grecs sur ce point, et surtout Platon , si bon juge en cette matière, et si peu suspect de partialité en faveur de l'ennemi de son maître. Mais en mettant à part ce mérite , à peu près perdu pour Aous, parce que les grâces du langage familier sont les moins 'sensibles de toutes dans une langue morte, il est diffidie d'aiileurs, en lisant cet auteur, de n'être pas de l'a; vis do Plutarque, qui s'exprime ainsi dans un panillèle de Ménandre et d'Aristophane :

a Ménandre , sait adapter son style et proporUonner son ton à tous les rôles , sans négliger le comique» mais sans Toatrer. Il ne perd jamais de vue la nature, et la souplesse et la flexibilité de son expression ne sauraient être surpassées. On peut dure qu'elle est toujours égale à elle-même , et toujours différente suivant le besoin ; semblable à une eau limpide qui , coulant entre des rives inégales et tortoeuses , en prend toutes les formes sans rien perdre de sa pureté. U écrit en homme d'esprit, m hosune de bonne société; Uest bit pour être lu, repréaentié, appris par omur, pour jjÂaire en tous lieux, et en tout temps ; et Ton n'est pas surpris, en Usant ses pièces, qu'U ait passé pour l'homme de son siècle qui s'exprimait avec le plus d'agrément, soit dans la conversation, soit par écrit »

Un pareil éloge doit augmenter nos regrets sur la perte totale des pièces de cet auteur; et ce qui confirme le jugement de Phitarque, c'est que tous ses caractères sont précisément cela de Térenect qui avait pris Ménandre pour son modèle. Plutarque parie bien différemment d'Aristophane.

« n outre la nature, et parle à la popnlace plus qu'aax honnêtes gens : son style est mêlé de disparates eoDtinoel-

les , élevé jusqu'à l'edlive, ândliv jusqu'à la bassesse , bouffon jusqu'à la puérilité. Ches loi l'on ne peut distingnerlefilsdnpèie, le citadin dii paysan» le guerrier du bourgeois, le dieu du valet. Son impudence ne peut être supportée que par le bas peuple; son sel est amer, Acre, cuisant; saplaisanlerie roule presque toujours sur des jeux de moto, sur des équivoques grosslèies, sur des aUusions

entortillées et licendeoflefl. Ghes hii la finesse devient malignité, la naïveté, devient bôtise; sesraillerîes sont pins dignes d*étre sifllées qu'elles ne sont capables de faire rire ; sa gaieté n*est qu'effronterie ; enfin , il n'écrit pais pour plaire aux gens sensés et honnêtes, mais pour flatter l'envie, la m^^anceté, et la débauche. »

Quoi qu'en dise Bnunoy , qui trouve ce jugement trop sévère , on ne peut nier que la lecture d'Ans* tophane ne justifie Plutarque dans tous les points. Le seul reproche qu'on puisse lui Êdre , c'est de n'avoir pas marqué l'espèce de mérite qui se fait sentir à travers tant de défauts , et qui peut faire concevoir pourquoi cet auteur plaisait tant aux Athéniens. J'avoue qu'il est extrêmement difficile d'en donner une idée; car, pour saisir l'esprit d'Aristophane il faudrait avoir dans sa mémoire tous les faits , tous les détails de l'histoire de 8on> temps , et connaître les principaux personnages d'Athènes, comme nous connaissons ceux de nos jours. Cette connaissance ne pouvant jamais être qu'imparfaite, à cause de l'éloignemcnt des temps, il y a nécessairement une foule de traits dont l'àpropos doit nous échapper. Cependant ceux qui oût assez étudié la langue des Grecs et leur histoire pour lire Aristophane, en savent du moins assez pour en comprendre une bonne partie , pour voir en quoi consistait son talent. Mais cette difficulté même en fait voir le faible, et nous apprend ce qui lui a manqué. Car pourquoi est-il si malaisé de l'entendre, tandis que nous lisons avec délices les pièces de Tércnce , quoique nous n'ayons pas une connaissance plus particulière de Rome que d'Athènes^ Cest qu'Aristophane n'a peint que des individus, et que Térence a peint l'homme; c'est que les pièces de l'un ne sont que des satires personnelles ou politiques , des parodies , des allégories , toutes choses dont l'à-propos et l'intérêt tiennent au moment; celles de l'autre sont des comédies faites pour peindre des caractères, des vices, des ridicules, des passions , qui varient à un certain point dans les formes extérieures , mais dont le fond est le même dans tous les temps ; c'est qu'en un mot Aristophane n'était qu'un satirique, et que Térence, ainsi que Ménandre, était véritablement un comique. Il y-a entre eux la même différence qu'entre un mime et un comédien, entre celui qui ne sait que contrefaire, et celui qui a le talent d'imiter. Et quelle distance il y a entre ces deux arts ! Celui qui contrefait prend un masque; il ne peut vous amuser qu'autant que vous connaissez le modèle ; encore ne vous amuset-il pas longtemps. Celui qui saitimiter vous présente un tableau qui peut plaire toujours, parce que le modèle est la nature , et que tout le monde en est

juge« Allons plus. loin, et comparons celui qui contrefait à celui qui trace un portrait; c'est accorder beaucoup , car il y a encore bien loin de l'un à l'autre. Regarderai-je longtemps le portrait d'un homme que je n'ai' jamais connu , d'un homme mort il y a cent ans , surtout si ce portrait n'est qu'une caricature , une fantaisie , un grotesque ? Non , assurément. Mais une peinture où je verrai des caractères, des situations, de l'âme , aura toujours de quoi m'attacher, quand même je n'aurais jamais connu un seul des personnages. Voilà le principe des beaux arts. Je me suppose dans l'ancienne Rome, assistant à une pièce de Térence. Dès l'ouverture, je vois arriver un jeune homme agité , hors de lui , se promenant à grands pas :

« Quel parti prendre? Irai je ou n'iffti-je pat? QnoU je n'aurai jamais le coeur de piêndre une bonne fois ma résolution, dé ne plus souffrir les affronts les caprices, les rebutsl £llem'a chassé» elle me rappelle» et j'iraisl Mon, non» quand elle viendrait elle-même m'en prier. »

Je ne sais encore qui est-ce qui parle; mats je dis en moi-même : Voilà un jeune homme bien amoureux. Je suis déjà intéressé et attentif, et j'entends, avec autant de facilité que de plaisir, le reste de la pièce, qui est dans le nîême goût.

Je me transporte maintenant dans' Athènes , et je me suppose, non pas un Français d'aujourd'hui, mais un habitant de quelque colonie grecque de l'Asie Mineure , du temps de Périclès. Je suis venu, pour la première fois , comme bien d'autres curieux, aux Panathénées, aux fêtes de Minerve qui se célèbrent tous les cinq ans. Je sais qu'on y donne des spectacles qui attirent toute la Grèce , des tragédies de Sophocle et d'Euripide, des comédies d'Aristophane et d'Eupolis. Je me promets un grand plaisir ; car les Athéniens passent pour de fins connaisseurs, et leurs poètes ont une réputation prodigieuse. J'arrive justement pour yoirV Iphigénie dXuripide. Je pleure, je suis enchanté, et je dis : Que les Athéniens sont heureux d'avoir ce grand homme ! On annonce ensuite une pièce d'Aristophane , qu'on appelle les Chevaliers, et je m'attends à bien rire. Je vois paraître deux esclaves , et j'entends dire : Ah! voilà Démostbènes, voilà Nicias. — Que ditesvous donc? Ce sont deux esclaves, ils en ont l'habit; et Démosthènes et Nicias sont deux de vos généraux, de braves gens dont j'ai beaucoup entendu parler. — Oui : mais voyez ces masques; c'est la figure de Nicias et de Démosthènes. — Mais pourquoi ces figures de généraux d'armée avec ces habits d'esclaves? — Cest une allégorie. Vous allez voir. — Ah! fort bien : mais j'étais venu pour voir

une oomédie , et je ne croyais pas avoir à deviner des éoigmos. La pièce commence. Écoutons. (Je traduis exactement, et non pas avec la réserve trompeuse de Brumoy, qui couvre une partie des tisrpitudes de son auteur.)

« DâKMTHÈRfis (ce n'est pas rorateur). Hélas I faélast malheureux que nous sommes! Que le ciel ocnroiide ce wBûaénii^paphiagonien que notre maître a acheté depuis pea,d si mal à propos pour uousl »

( A ce mot de paqMagotUen, de grands éclats de rire.)

« Depuis que ce fléau est dans la maison , nous sommes battus tous les jours. Niaxs. Ah I qu'il périsse, le coquin de paphiagonien , avec ses mensonges! Dém. Pauvre canuffsde ! comment te trou vcs-tn ? Nie. Fort mal , ainsi que UA, DÉH. Tiens çà , chantons oisemhle la complainte d'Olyn^ms. »

( Tous deux se mettent à chanter sur un air connu , du musicien Olympus.)

« Hélas ! hélas!... Mais pourquoi nous lamenter inutilement .> Ne vaudrait-il pas mieux trouver quelque moyen de saint? Nie Eh 1 quel moyen > dis. DéM. Dis toi-même, afin que je sârte d'embarras. Nie. Non , par Apollon; mais parle le premier, je te suivrai. Dâm-, Ne pourrais-tu pas trouver quelque manière de me dire ce que je veux diirel Nrt. Je n'en ai pas le couiage. Voyons pourtant si je ne pourrai pa5 te le dire adroitement et à la manière d*£ttripide. DÉH. Eh! laisse là Euripide et les marchandes d'herbes. »

( Ici des risées qui ne finissent pas. Pendant qu*on rit , je demande si cet Euripide dont on se moque est fauteur de la tragédie qui m*a fait verser tant de larmes , etqu^on a tant applaudie.)

« %h! oui Cest lui-même. Il est fils d'une marchande d'herbes. »

(Je reste un peu étonné. Mais la pièce continue. Il faut écouter.)

« Dis. Trouve plutAt un petit air, là, une chanson de départ, afin de quitter notre mattre. Nie Dis donc toat de suite, sans tant de foçons : Fuyons. Dém. Eh bien! oui, je dis : Fuyons. Nie. Ajoute maintenant une syllabe, et dis : EnfiiyooMious. DéH. Enftiyons-nous. Nie. Fort bien. »

( Id j'entends des paroles de la plus grossière obscénité, de plats quolibets , dignes de la plus vile canaille , et que jamais je n'aurais cru qu'on prononçât devant une assemblée d'honnêtes gens, encore moins devant des femmes. Je me demande où est le bon goût des Athéniens, où est cet atticisme si vanté. Biais poursuivons. )

• Nie. Ce qu'O y a demleiix è fldre actuellement , c'est

de nous retirer auprès de la statue de quelque dieu. Dtm,

Quelle statueP Tu eroisdooc qu'il y a des dieux ? Nie. Sans

doute, je le crois. Dén. Et par quelle raison? Nie. Parce

lA nAEra — Tonu i.

qu'ils me tourmentent beaucoup plus qu'il ne faut. Vém. Je suis de ton avis. «

( Ici j'admire de quel ton les Athéniens souffrent qu'on parle des dieux sur le théâtre. )

« Nie. Parlons d'autre chose. Dém. Oui , veux-tu que nous disions aux spectateurs ce qui en est? Nie. C'est fort bien fait. Mais prions-les de nous faire connaître si ce que nous disons leur fiût plaisir. «

( On bat des mains , et je suis surpris que les spectateurs fiassent un rôle dans la pièce. )

« DEM. Je vais leur dire le lait Nous avons pour maître un vieillard f&cheux, colère, mangeur de fèves, sujet à l'humeur; c'est le peuple Pnycéen, qui aime tant le barreau, et qui est un peu sourd. Aux dernières kalendes*, il acheté unesclave , un corroyeur pop^/a^onten , un fourbe , un calomniateur fiefié. Ge oorroyeur, connaissant Thumenr du bonhomme , s'est emparé de son esprit en lé flattant , en le caressant, en le choquant , en le trompant Peuple , lui dit-il, allez au bain quand vous aurez jugé; prenez ce g&teau , mangez , déjeunez , recevez vos trois oboles : voulez-vous que je vous serve quelque chose à manger? Ensuite il prend ce que chacun de nous a apprêté, et le donne à notre mattre. Dernièrement, n'avais-je pas pétri ce gâteau de Pyle, et n'a-t-il pas si bien fait, qu'il me Fa escamoté, etl'a serri an vieillard? »

Ici les rires et les applaudissements redoublent. C'est bien pis quand \e paphiagonien , le corroyeur, vient à paraître. Cléon , Cléon , tout le monde répète , Cléon. -— Qui ? Cléon? ce général qui Vous a rendu un si grand service en prenant l'Ile de Sphactérie, et délivrant votre garnison assiégée dans Pyle? — Ouï , c'est lui. — En vérité, vous traitez fort bien vos poètes et vos généraux. Técoute pourtant jusqu'à la fin, et toujours sans rien comprendre. Tout est aussi obscur, aussi indéchiffrable pour mol que ce commencement. C'est une suite de farces grotesques , où tout le monde patalt entendre finesse , et qui sont pour moi un mystère impénétrable. L'esclave papA/la^oni^ s'enivre, et s'endort sur un cuir : pendant son sommeil , on lui dérobe subtilement ses oracles ; car c'est un cfaarkitan qui en a toujours ses poches pleines. Ces oracles disent qu'un charcutier remplacera le corroyeur. Il ne manqne pas de s'en présenter un i avec une boutique portative, où il étale des viandes cuites. Démosthènes et Piicias lui persuadent qu'il est appelé par le ciel à -gouverner le peuple Pnycéen. Il a d'abord quelque peine à le croire; mais enfin il se rend , et commence une lutte de charla-

* Fab« parler Aristophane de kalendes, lui faire prendre ses dates dans le calendrier romain, c'est, dit M. le Clerc, une faute vraiment inconcevable. Gomment notre proverbe des keUendêi grecqueê n'est-il pas Venu à la mémoire du professeur, qui nous avait promis une traducttod fidèie?

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tan avec le papMaçonien, disputant à qui saura mieux amadouer le Yieillard. Cette lutte de bouffonnerie dure pendant trois actes*, jusqu'à ce que le charcutier remporte sur le corroyeur, et le fasse chasser. Alors je prie mon voisin de vouloir bien avoir pitié d'un pauvre étranger, et de m'expliquer charitablement ce que signifie ce singulier spectacle , où je n*ai pas trouvé le mot pour rire. — Rien n*est plus simple, dîMl, et je vais vous mettre au fait. L'auteur de la pièce est ennemi mortel de Ciéon, qui lui a contesté les droits de bourgeoisie, l et qui n'avait pas grand tort ; car on ne sait au juste ^de quel pays est Aristophane. Il a eu beaucoup de peine à s'en tirer, et s'est bien promis de prendre ' sa revanche , en se servant de ses armes ordinaires , c'est-à-dire en mettant Cléon sur la scène, comme il y a déjà mis Socrate. Il y a cette différence , que Socrate est un honnête homme, un bon homme, quoique un peu visionnaire , et que Cléon est un in- ,trigant qui a trouvé moyen , on ne sait trop comment , de se rendre agréable au peuple. Son expé- ,ditîon de Pyle lui a donné surtout un très-grand {Crédit. Mais il y a plus de bonheur que de mérite. {Avant qu'il arrivât pour prendre le commandement, Démosthènes avait déjà fort avancé les affaires , et Cléon n'a eu qu'à recueillir le fruit des travaux et de l'habileté d'autrui. Voilà ce que signifie ce gâteau de Pyle qull a escamoté , et qu'un autre avait pétri. C'est là le fin de l'emblème. On rappelle paphlagonien y non pas qu'il soit de Paphlagonie : c'est un jéii de mots qui veut dire qu'il a une voix forte , et qu'il crie toujours ; cela vieut , comme vous savez, de ira^Xolliiv , bouillir avec bruit. On l'appelle aussi corroyeur, parce qu'originairement c'était son métier. — Ah ! c'est donc pour cela que , dans la pièce , il est si souvent question de cuir, et qu'on riait tant dès qu'on parlait de cuir? — Justement, c'est une des meilleures plaisanteries de la pièce. — En effet , il faut que l'auteur l'ait crue bien bonne , car il y revient souvent. — Vous voyez maintenant toute sa marche. Le paphlagonîen, qui a supplanté auprès de son maître les deux esclaves ses camarades , c'est Cléon , qui a su écarter Nicias et Démosthènes, les desservir auprès du peuple athénien , et se faire donner les récompenses qui leur étaient dues. — Quoi ! ce vieillard imbécile , dont on se moque pendant toute la pièce, ce peuple Pnycéen? — C'est le peuple d'Athènes , c'est nous : v^l est le nom du lieu où se tiennent nos assemblées. Oh ! c'est un brave citoyen que cet Aristophane. Savez-vous que c'est

* Cette divlBioii par actes était inoonnaedei Grecs, comme nouB Tavoni d^à fait remarquer.

lui qui a joué sous le masque de Cléon? ^ Comment? Est-ce l'usage chez vous que les auteurs jouent dans leurs pièces ? — Non , il n'y en avait point d'exemples * ; mais comme aucun comédien n'a osé se charger du rôle de Cléon , ni s'attirer un ennemi si puissant, il a pris le parti déjouer luimême. Ne conviendrez-vous pas que c'est là ce qui s'appelle aimer sa patrie ? — C'est au moins haïr beaucoup Cléon. Mais que lui a fait Euripide? — Cest un disciple d'Anaxagore, un ami de Socrate; et Aristophane les hait également tous les trois , parce qu'ils méprisent ses comédies , qu'ils n'y viennent jamais , et disent tout haut que ce sont des farces scandaleuses. Ces philosophes n'aiment pas la gaieté. — Mais vous l'aimez beaucoup , vous autres , puisque vous trouvez fort bon qu'on se moque de vous. — Oui , pourvu qu'on nous fasse rire. Il y a quelque temps qu'Aristophane nous amnsa bien aux dépens de Péridès. — Quoi ! ce grand Péridès , dont le nom est si révéré dans toute la Grèce et jusque dans l'Asie , à qui votre république doit aujourd'hui sa splendeur et sa puissance? — Nous lui avons de grandes obligations, il est virai ; mai» c'est pour cela même que nous savoDS meilleur gré à l'auteur de ne pas l'épargner plus qu'un autre. C'est là le symbole de l'égalité républicaine. Tous ces grands personnages seraient trop fiers si notre Aristophane ne nous en faisait pas raison. Un des grands privilèges de la liberté , c'est de se moquer de ceux qui nous font du bien ; mais pourtant nous ne les en estimons pas moins. Croyez-vous que les plaisanteries d'Aristophane nous empêchent de sentir le tnérite de Périclès, d'Euripide, de*Socrate? Après tout, qui aurait droit de se plaindre, puisque nous ne nous faisons pas grâce à nousméme ? Vous avez vu quel portrait il fait du vieillard , mangeur de fèves. — Vous me le rappelez. Qu'est-ce que veulent dire ces fèves ? — Quoi I vous ne savez pas qu'aux assemblées où nous donnons nos suffrages, nous portons toujours des fèves pour cet usage , et que nous nous amusons ordinairement à les tenir entre nos dents? — Non vraiment , je n'en savais rien. — Mais vous n'avez donc rien compris à la pièce? •— Pas grand'chose , et sur tout ce que vous me dites , je vous avoue que je n*y ai pas trop de regret. — Vous avez perdu beaucoup. Elle est pleine de traits piquants : chaque mot fait alhision à quelque endroit de la vie de Cléon. Par exemple , c'est lui qui a fait donner au peuple trois oboles pour son droit de présence aux

* Un AthéuleD, dit M. Patin, poavait-U donc Ignorer qu'Eschyle et Sophocle avaient para sur le tbéAtre , et reprâ»enté ' eox-mûDes leurs ouvrages?

ANCSDENS. —

«veoiUétt , aa.liea de deux qu*n avait auparamuft. Cest ixMir cela que (esclave «fît recevez vos trois oboles, Sentes-vous teute la finesse? -» Oui^ je conçois que cela .peuL vous amuser. Vous* savez votre Cléon par cœdr; vous le voyez tous les jours ; • vou^ vivez avec lui. Mai^que ui^impor^, à moi, tout le mal iju'on dit de Cléon? Et pourquoi voulez-vous que je me mette Fesprit à la torture pour comprendre les sarcasme» énigmatiques de votre Aristophane? — Mais aussi ce n*est pas pour vous qu'il a écrit. A qui voulez-vous donc qu*un poète 'diamatique cherche à plafre, si ce n*est à ses juges naturels , à ses concitoyens ? — Mais quand il ferait eo sorte de plaire à d'autres, il n'y aurait pas de mal , H peut-être n'eiv vaudràil-U que mieux. U vous sert sqloD votregoAt, c'est fort bien lait ; mais ce* goût peut changer, et vos enfants pourront fort bien s'amosor un peu moins que vous du gâteau de Pyk 01 dû cuir de Cléon. Je crois que cet Emnpifle, ee fils d'une marchande- d'herhw, comme l'iq^peUe ingénieusement Aristophane, a travaillé dans un gjenre un peu plus durable* Je ne serais pas surpris que, d^ns tes siècles à venir, et chez d^ntres nations , 'û ne fût encore uû grand poète , et qoQ votre Aristophane , s'il parvient à la posténté, n^y eût d'autre rang que celuf^d'un satirique qui a réussi dans le plus* aisé de tous les genres d'esprit, cehiî de la roéèhanceté, et qofa Insulté grossièrement, dans Euripide, un homme qui a eu le talent rare de travailler pour tous les sièdes. La petite oonversation queu je viens, d'avoir au , théâtre d'Athènes nous a déjà donné quelques notions sur Aristophane. Un coup d'œil très-rapide sur diacune de ses pièces , et quelques traits détadiés , quelques esquisses de scènes , doivent suffire icr pour achever l'idée qu'en peut s'en former; car il ne faut pas s'imaginer qu'il soit question de plan, d'action , d'intrigue , d'intérêt , d'ordonnance dramatique , d'aucune des bienséances théâtrales ; de sitilations ou de caractères, comiques : rien de tout cela. Supposons qu'à l^époque de la Fronde un poète du temps; un plaisant à la mode,. un Blot, par exemple , ou un Marigny , se fû^ amusé à mettre Sur le théâtre le Coadjuteur, le duc de Beaufort, le grand Condé, le frère du roi, les dames de Chevreuse et de Montbazon , et à représenteren ridicule tout ce qui se passait alors à rarchevjcbé-, au- Luxembourg , au Palais-Royal , au parlement , et ' dans les halles; supposons queces^atîKS, mise; en scènes, tantôt réelles , tant/^t airégoriques, fussent un composé de Pesprit de Rabelais , des lazzid'Àr-* lequin, des farces «de . Sqiramouche , des harangues dés charlatans du Pont-Neuf , -et d^ parades

.du boulevard , et qu'âu'Qûlieu de toutes ces in:^» grossièremei;{|.bouffotipes on distingua un fdh<)^*>* d'imagination , quoique .très- déréglée ,*Iui^ fsprjt^ fertile en.inven^^ns satiriques, et une 'sorte* dé^^ verve sans aucun goût , ce serait notr^Arjjhopban^ On sent ^ue.de pareilles 4>i^ces ne, serlfent^au-; jourd'hui d'aucun intérêt pour*nouj,i«i ^ nW par l'espèce de curiosité que.notjls»pourrjons ^'ok de rechercher les détails hi8t(Nric|^es des queiydles de ce temps-là , f^tnme hous lisons là •^tp^ Mèfp nippée pour étudier l'esprit de la «Ligu^,* êl; ki . Confefsipn deiSanqf pour connattre la poim de Henri* III. lien est de méme'des^bièoei^ d'Arjs-*^ tophane; c'est l'histoire qy'on y pëtft étudier plutôt *que le tttéâtre. Un poète comique étflk aloft« un homme de parti , ^i avjit son mis gnr 4e&'^faires publiques, ejt qui le dirait su», le Thâitré; .comme* les orateurs dans FaiBsemblée / ai ce n'est^'*. que la forme était toute différente, et. que ^fip. Athéniens , de tous les peuples' le plus léger,1 j plus frivole , le plusTvaûi , \p plus médisant , écoutaîenlT'* àv^c beaucoup plus d'attAition les» bouffonneries. * de leurs poêles que les harangues de leurs or^ teurs. Il faut bien savoir à qu^l abus , à quel éxc^s était poussée la liberté démocratique fp(;{ur*çôrfbe* ^ voir tout 00 ^e dans ee ge&re*a pu.oseK Afisto- ' ' phaneJ» La guerre^ ij Péloponèse durait depuis six ans *: c'était Périclès qui avait étS ^yJÊ de l'entreprendre, pour ne p^s* laisser perdre aut Athéniens l'ospèce de suprématie^ qu'ici tfv&ient * dans la Grè'c^ depuis les J)ata1llle^de^arattioQ'h • . dç Salamixiè, et que Lacédémone.s'eff^riçalt der * reprendre sur eux. L*Àttique* étant un jj^y^ouvert* . du côté de la Laconie, il était facile aux LafeédÔ*' . '' moniens de porter ies rava^. jusqu'ayz^ portMT * d'Athènes , dont la puissance consfet^t surtout dans • ses- forcés de'iaer. Il TflVlvait qu'^th^P^ « ftvet^s^- \ vai^eaqx , iilfestait lès po$$essi(ft)S.*des Lacédé- ^ * nionien». .et -.qùé ceux-ci , avec leurs arntées de» •• terre, désolaient; rAtÙ4ue. Cet^e* 4Mrnative , ou plutôt cette réciprocité île* bons et de mauvais siic- . ces, et du iqal.qu'otf fattsait ou> qjiJbn sq^ffrait dé part et d'autre, 'durait Sepuia. six anV» On.négo- • ^ ciait pour la paix : le peuple;*lQ désirait; mais les ' /, grands , les généraux d'armée^, e^tr^ a«t|es, Cléon et Lamachus, ne la voulaient ^a^'iMstophane veut persuader qve Itiw paix' est nécessMre. Il fait une pièce qui s'iappellë les AôkSrhj^, 4u nom d*un bour^de l'/tti^e^ nomn|^ décharné, où se passe la scène. 'C%*st fn^ sufte d^ mascarades burlesques^ qui teqcfent toutes a jef^r de l'odieux et du ridicule sur Cléon et %ur.Lam«blyi6 : mais , en passant ', il i^'oublie pas EuilpBle ; jL y a un acte

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COURS DE LITTÉRATDBE.

fnbveeau , que ]*aateur se louait lui-même avec aussi peu de retenu'e jiu*iroensurait.le8 aUtres;etjoe D*est pas d*auj6urd'hui que les faisifeurs de libelles répètent sans cesse les jnots d'honnét^é et de vertu en ou- -trageant sans cesse l'une -et Tautre: Ce n'est pas qu'Aristophane eût tort en. tout .* il a cela ^e commun avec tous les satiriques de profession \ que , chez lui , quelques lv»mmes sans mérite se trouvent attaquésenmémetempsqueles honnêtes gens. Cléon est peint dans l'histoire à peu' près comme il Test ici*, au courage près et ^^^oquence, dont il ne manquait pas ; mais Lamachus^ qu'on ne traite pas mieux , était un habile cfipitalne qui servit très-bien la patrie , et fut tué en combattant pour elle. Il c'était raccommodé avec le poète , qui le loua dans la suite 'autant qu'il l'avait délivré , sorte de contradiction qui n'embarrasse pas les gens de ce métier. Pour ce Vos flatteues De.voiw-trainpent, et.que yoos ne négligez «1 ^m' ^^ d'Euripide ^^ non*6eulement il le fait revenir

^T conlrc'lui.*A l'ég4^ ;'d' Aristophane% il se • ' rffté&mtes lUi-méme ^ous lé nom ù^CàcœùgoUs , 'îc'.est^'iiiirîr bon citoyen ; £r il iùx son traité particulier ay%c les Lacédémoniens , q0.qui-lui vaut une **fouIe d'2(^an£âges dont *la ' guerre pçivjs 'tous ses ' coiïfpaUtkitÂs/ c'est ^ le fond de la pièce. Ce qu'il y ,\ de plus civi^x^ c'est de voir comme il traite ||s Athéniens et*lte quel, ton il leur parle de luin^e pqr l^ boifche du chœur.

*^« Depyis.^pê notrt poète 8*e8t occapë à faire. des com^dies^ Il ne lurest 'pas enomre tinivé de |araltre devant vçufiftoar .vous tlir^ qu'il a du iiiérite.«Mai8 c^iqme ses o'éimQpiis^l^ccqapktadprès de ces étourdis d'Athâiiens, de>uec èpVVn théâtre la république, et d*iqjuri<rle peuple» jU/aut bien qu*if se jastifîe aup/ds de cette raulti-

* toile inconstante. Ôir, le poëtedit que vous devez faire ^99Ah$ de luf, parce qpie c^'es^ luiqui empêche que les députés des vMle^ alliées né* vous eq^fassent accroire, que

"^Se Soin H^ affîUres.publ^qves.* Auparavant, dès que ces d^utéf voulaient yôus*en.fmî)oser, il suffisait qu'ils vous \ .iÈssënt^es eouiplimenls, qA'ils disent d*ua ton douœreia : '.,0 Athéniens; q^ijfmis amroidiez (le violettes J 0 viUe *c^Alhènes, bien gt^seet bien huilée /'Alors vous vous r0eviez''6iir voe*8iége^pour entendre tontes ces belles ^eiioses ,.ct ils obtenaient de vons ce qVils voulaient , pour d^oir f^t dQ4roitô*Ie li^ôme^^éloge que ^es anchois. Le poète vou^ a donc fiik un grand bleo ; il jous a appris que le gou* Vefoement ^des villes vos allié^ appartenait au<|[)euple. Aussi t<^^ Virrez leuDrs envoyés., quand ils vous apporteront les tributs, dem&der (Ki.est Ailstopbane, et s'em- • prçsaeTiijt voir cet exTiellent poète, qui ose dire aux Atbé*. nims ee qiil est jife'te'et^rai. Le bruit de sa hardl^se s'est '. ' étendu si lolh, quéfe grandirai a demandé aui ambassa- 'Vteuiis dé lîacédéBiône^Us étaient aussi puissants sur mer .' que les' At^^ii^ns., et s'ils avaient un Aristophane qui leur ' dit ieurs vérités j, ftjou|aBt que les Athéniens seraient vain- ^ ijhears s'ilsjsut^ent. les conseils du poète. C'est pour cela qne tacédémon^^ efi vous proposant la paix , vous deman- •^ *4^ raie d'Êgine^ non qu^e sHin soucie beaucoup, mais -^ parce que Aristophane à des ferits dans cette Ue^ et qu'ils • * «voudraient se rattacher, ttais ife le laissez pas aller, car il ^ns instruira daQS«ses combles', et vous apprendra à être heHreiix,*Don.pâ^eB vous flattanf, en gagnant des partisans ifléresséis, en vi^s'séduisai^t'par de perQdes caresses, mais «I T«ys« çoRignant céyqu'iiya de «mieux à faire. ^ «lAussi , .Ijue Ciépa masbine ee qu'U voudra' contre moi, \ Phonnéteté 'et la^juati^ «econt de mon oôte et combattront > avec moi, et jam^s*^la r^blique ne me trouvera tel que . déon, c'est-è^e'on lâche et un efféminé. »

Cette apèlo^e , 4e pan^;y]jqile ^ .ne sont pas dans nn prologfte f ,çon1mè on pourrait 10 crpùre \ c'est au milieu de iS pièce (àla 'fin du secOnd acte. On peut ' jimier par 'là du ppu.d'^éga^df' qu'on avait alors 'à rSÉ^ioA'dsfnla^ue; jui ne peut s'aeeoqier avec cette coatome lîËarr (^ d><fteaser à tout moment la parole aux /^peqj^teufs. un jroft aussi, par ce

à tout moment dans ses pièces , mais il èa At deqt exprès contre lui : les Fêtes de Cérés, et Us Gre-> noidUes, Il fallait qu^il fût terriblement acharné contre ce tragique; et les haines littéraires étaient apparemment comme celles d'aujourd'hui, qui vont jusqu'à la rage et jusqu'au délire. Tenai dit la raison, (elle que leif historiens la rapportent : c'est qu'Euripide VskaiX niéprisé; et le mépris, surtout quand il est fondé, fait à ramour-pro[M*e une blessure qui ne se 'ferme*jamais. Mais de quelles armes Aristophane se sert-il contre Euripide? De$ plus'frcrides railleries , des^ plus brutales injures , des plus maladroites critiques. Il parodiç les plus belles Scènes , entre autres celle de l'égarement de Phèdre. N'est-ce pas bien prendre son champ ? H lui reproche sa naissance : bassesse inexcusable. Il l'accuse d'impiété : calomnieodieuse. Il le peinteonome un hommeadroit et rusé , tout rempli d'artifices » tout occupé de menées sourdes , se faisant un parti dans la plus Vile populace : et c'était un homme simple et retiré,. vivant dans son cabinet ou avec quelques philosophes ses amis. Il faut pourtant donner un échantiApn des plaisanteries d'Aristophane contre le rival de Sophocle. Ce même JOicceopoUs dont je viens de parler veut haranguer le peuple, sous Thahit d'un men* diaht pour inspirer plus de pitié. Il frappe à la porte d^Eûripide, et tout le sel de la scène que vous allez entendre consiste à railler le poète sur ce qu'il in« tro^uit dans ses tragédies des personnages revêtus de haillons, comme Œdipe à Colone * , qui n'en est

* pa^ moins 'tragique ; Télèphe , Thyeste , que nous avpbs perdus, et d'autres.

• ii'0vxB»ou8. Euripide y estll? Cépmsopsoir» wilet

* C'est par Inadvertance que la Harpe attribue ce pertonna^ à Euripide; on sait qu^il appartient à Sophocte.

AjNCijNS. — poésie;

itSwrijriA. Il y esl, et il n> est ^ EDtepdez-voog? J blMs Traimeot le prbic||M|{. M<^ ch«r peti Dic Cirauneiit? Cin. Cesi que ,md Vpilii .çoart las^ Kmeure i^jeToasdemandt^plus^eD, h

petit Earipijie,qû<^

champe , Il cberthe des yer^ et lai est nichéM l^aut delà DÎaison »ob il &it une iragédle. Dic. Je ne'iffen irai poartant pas. Il fiuit que je kd parie.. Je m'eu yai* Tapiflelér. Eoripidey Euripide, éeoatei4noi, sUamais toift avez écouté quelqu-nn ;Vcs^DfocebRoliêlèDil]^^ pas te temps.' Dic. McntfCi-Ttes an iiAilns un monieiit. EciiiF. Wirt^ je n'ai pas le tam de d^soeodre. Dic Et pmirqoôi vous per-' dies-TOos s»baut pour ftirç tos tragédies? Ne pourrie*-. TOUS pas les ftire aussi* bien en bas? Je ne m'éloonepas sf TOUS fiûlé& des béros bdlteux. »

(AHqâon 4 une pièoe-d*£iiri>idë où Jq héros était Uesâèà la caisse. Éuripidedesoeod sansqu^dn satfhe trop pourquoi, j ' •.

« Dk. JeTous conjure à* genoux; mon cher Etiripide, de me dooner ^eiques kmbea'ux de qudqûes> vieiiles tragédies. H faut que jeftsseun long (Uspour^ devant le, cb«nir, ci' je niônrrai dechagrin si je m'ât &« mal. Eump« Quels lani^eani?oeuxyifiDëas, de Philoctète, deBeUéropbon? Dic. Non, de quelqu'un plus misérable encore. Et-MF. Ab! j'entends, de Télèpbe. Dic. Oui, de Télèpbe, du rot de Mysie. Euaip. à son valet Jkùsmes^i donc les

haillons de Télèpbe ; Ils sont avec ceux de Thy este et d*lDo. Dic- Ab ! juste ciel ! Us sont tout percés. Mais puisque tous avez tant de bonté, doMnes-moi aussi le chapeau du rof de MjHie^ car il fiut que je paraisse en mendiant deyant le chœur, qui est composé d'imbéciles que j'amuserai ayee de petite yers, el non pas devant les spectateurs, <^ur doivent savoir ce qui en est Euaip. T(enez,.car vous me paraissez un homme subtil. Dic Je souhaite toute«sorte de bonlieor à Télèpbe et à vous. Depuis que j'ai cet habit, je «ne Bcos d^ trât plein de petits vers. »

( Autre allusion au style d'Euripide. )

•J'ai besoin id du b&ton qne. portent les meodiants'. Ei«ip. Prenei4e donc et aUez-vons-en. Dic Ehf boUs dieuxl que dites-vous? J'ai encore besoin de bien des ritoses. Il font absolument que je les obtieone de vous, et vous ne me refuserez pas. Domiez-moi une corbeille Mireieàlaftunée d'une lampe. Eorip. Qu'en voulez-vous faire? Dic. Rien, mais je voudrais l'avoir. Eurip. AUezvoofi-ai; vous m'importunez. Dk. Que les dieux aient auttttdesoin d« vous qu'ils en oçt eu autrefois de votre ■ère. Eowp. AUez-Tous^en. Dic. Donnez-moi du moins iBc petite tasse cassée par les bords. ïuan». La voilà, iM» partez. Ccst être trop importun. Dic Ab ! mon cher Enripidei tous ne savez pas quel tort vous me faites. De grteé.donaezrmm encore un pot de. terre bouché avec une éponge. EcRiF. Cet homme-là me fera perdre toute une tragédie. Tenez , et laissez-moi en repos. Dic Je m'en 79is, mais pourtant j'ai encore besoin d'une chose essentieOe; et si elle me manque , je suis un homm^ i9<>rt. Mettes-moi quelques légumes dans cette corbeille. Eurip. En roiià; mais tous m'assassinez. Ma tragédie est perdiie, Dic Je ne vous demandé plus rien. Je me retire. Je sens que je dcTiais incommode , et que je me brouifle avec tous les rois vos héros. Ah I malheuBBux ! qu'allaifrjc faire ? j'ou-

* - ., ^r n, hoïf cette .Mul^

chose : ,d(ftyiez4i^ un^^wignée des hecNrffte venait . . votre mère. Eurip. Ahl vous m*iisul)BZ. SpUsophofr^i-.* * fem^ la porte! ■ . • C^ * * "^

yoilà. le ton de Tanciêiinë f^roftiè : sik vaut bieft la nôtre: / •. . * ^ ^ .

Le 80}eXj^s*Ffteï ée C^é^*estj^e'consbi^i(vf^ vengée debout le mal qu'Euripide avajf

i^e sQjet^s Ffitei Me C7fré^*est une consbi^iQD\ de femioes aiSem6lé«5 pour çe^'féfes , et qui P^et^^ tent«d^ se vengec*de<tout le mal qu'Euripide avajf dît des feini»ês dafls» si» pft^je^WLa'délibératîorf^s .ïait dans toutes les'tormÂ. Timqclée fait les Ibnç- • lions de*pfésideiit, Sj^^ila de seêrétah%« â^ata .. donne les.cdhclusions : c'est uoeparodi/e de1*M'éo- < page. On demande qui veut paribh UAellàrsi||gueuse se^lève, et rapiçlle tous les outfdges'que son §^ à rêçus du poète. Une au^N f^mf^reiM la^arolsit elle dit qu'elle vend d^cWoifties po«r ^es 4ieux, et qu'Euripide,. par éesjmpiétés, a décrédité^cyi commerce, en persuadant, auj: homn^es qu'il' n'y avait point de dieux. Sî l'on se rappelle qiÂKhjle avait été sdr \t point â'éssuyer une condamnatioA

capitale pouravoirét^àccuséd'irréligîoi^qtt'Anaxagore courut le même dan^f, et que Sqpràte y su«cômba, on çdnviendra^que l'accusation étaîl aussi atroce qûé calomnieuse, et q^uTAristophane faisait un viliQétte^ • ^ .

Une autiré-preuve d'impudence, dest ^'il inirôdriît un hdiiiitje habillé eniemmef qui prenfl la .dé- . fense d'Euripide, et soutient- qiTil n'a pas dit la* centième partie du mal qu'il pouvait dire ; que les* : femmes sont tiropi heurçiises qu'il n'ait pas réûéé * tous leur» secrets. . ' W

« Nbiyssonvnes seules; personne ïfi nôp««entend. Pouk • quoi fair^ tant de bruit de 4|uelques traits qu'^fl a knc^ çôq^' * tre nous , tandis qu'il s'est tif sc^ unè^nfinilé de maux que nonsfiiisonsP»'. • ..** - ' ' /*

Suit un portrait épouvantable qu'il est impossifl^;. dç traduire. On en peutjugfeç j^ar ce seul endixMe : '

« A-t-11 révélé rfotre adresse à supposer des enfants » On * lui reproche d'avohr peint des.PJièdres, et pas uns. Péné; k lope. C'est qu'a n'y a pas upe'seule Pé|>élope pariûi 'nbus '*' et que nous sommes toutes des Phèdres. » ^. ' •

Conçoit-on que de pareilles horrejirs aient é(é pf <>. • • nenoées âar le théâtre d'Athènes? Au reste, il faut; ' crohreàu moiifs que les'Grecs ne les appi^tivètwjit' ' . pas ; car on sait que cette pièce n'^t adcun sucqès.^ De pareils traits et une foule d'autres , pârtîeùii^rement celui de. là siipposition des enfants, quileg-. vient phis d'aile fois dans 'les ouvrages du même auteur, etles Oihscénîtés 4ont ils sont remplis ,.<feî.V vent nous faire pen^er.que la liq^ce d|{ théâtre était égale à la corruption des inœurs.

J34; CQURS DE UTTÉÏIATURE.

. ^ Si ToQ veut savoir ÇQini|Ksiil finit cette farce,.

J*hqiQine vé^ en femme %st rëconmi, etron veut • «le léfé^^\^ax iftagistrats ; malCEmiptde, 4ui est son*

.'ami» et^qui a sibtoift ce qui s'était passé dans Tas-

' semblée, décTar» ^ue^, s^elles./ie rendent pas l^prisbnnier, il^vèlera ti^ut* à Teurs maris. J3e'pli/^^ II

' promet de<ie plijs dire de &ai(l'elleâ; et- tout est

Lapiè^ intitulée ^/é^renottllffe^n*«stguèremoîns

•ontïe Eschyi^ que contre EU^pide. L'un depuis

. loTÎgtemps n'était îlluB^r^utre veiîaitîfe mourir. On

• It^ut s'jtonjjer qu^on ait Idl^é représenta une satire *

r contre deux écrivàliis illnstrts qu'Athènes admirait,

• et qu*enç venait de perdre; mais apparemment les

Athéniens n'.étajegat pas plus délicats sur te point

qH*!4rijtop}pne^âacchu3 descend «ix enfeiB>poury

CheroMer un bon pojte tragique, parce qu'il n'Bst pas

Qtnteftt d»%eux qui (lii|i|utettf le prix à ses (êtes. II

pwSe le Styt , et Caron le régale d'un cbœur de gre-

Aouillei^ facétie grotesque, digne'de l'auteur, et qui

ç donné leftom à la pièce, 6e qui en fait Je sujet,

c'est la dispute entre Eschyle et Euripide sur la préé-

minence-iiae tous deuxjdréclament en conséquence

cfuneloi quf forte qtiç celui qui aura le nûeux réussi

dans lâfioésie sîégeraf près de Plutpn,*ct sera nourri

danSjJe prytanée d^ enfers, comme l'étaient* dans

celàiu'si^èneacettxqui avaientirendu Quelque grand

service ji la réjhiblique. Le valet de Pluion raconte

•^ àfcelui deBacéhu4^i6;Esihyle éiait dejftiis longt^emps

ien possessiqn,du premier rang; mais qu'Euripide,

'. djpuîsrson arrivée, a donné des leçons aux coupeurs

débourses, aux brigands.,* aux scélérats, dont le

'<-: nombre est fnpni;^u'il s'est- fait ainsi tin grand

flottons gigaotesqaes» ses portraits hors de.natore , ses expressions monstrueuses : cel^|-ci n'épargne pas plus Ei|npide sur la âîblesse de son style, sur la'subtilité de ses' controverses, mais il est si maladroit \ians.ses censiires, qu'if tourne en défaut, non-seulement x;ei|Mi n'est pas répréhensible , mais ce qui est méméutf mifrite ré^, comme 'd'avoir peint des'rois et desLhéros dann l'infortune et dans .l'indigence ; d'avoir mis sur le théâtre ies faiblesses de l'humanité. If n'en fout pas davantage pour démontrer combien Aristophane Stait un mauvais juge. Enfin , la discussion finit par un trait de parodie*: on convient de peser les vers dans une balance. Esttiyle défie Euripide de se mettre dans un des bassins ; lui, tous ses écrits, sa femme, ^ enfants, et son grand acteur Céphisophon , le méms apparemment , qu'Aristophane lui donne pour va^t; et il ne veut que deux de ifies grands mots pour contrebalancer le tout. Pluton 8''en rapporte ou Jugement de Bacchus, qui se àédàié pour Eschyle, en avouant pourtant que son concurrent n'est pas sans mérite. Il est probable qu'Aristophane n'aurait pas fait cet aveu du vivant d'Euripide.

/Il est impossible de donner^aucone idée des OtseaUx, all^orie entièrement politique, etqui.roule tout entière sur une viUe qui ùmit l'objet d'une grande contestation entre Athènes et Laeédémone , et qui est représentée pai^ une villeque les oiseaux veulent* bâtir en l'air.

LysUtrata est du même genre. Il s!agit encore d'engager les Athéniens ï terminer cette Ipngue guerre du Péloponèse, qui épuisait les deui partis. Lysistrata, fiunme d'un des principaux magistrats d'Athènes, imagine un moyen de les contraindre a

' .mpireui'Bschyle, donnaient cependant, et avecjus^ "tice^ la préférence à. Euripide. C'eât ainsi que plus

>fttne fois, sads le vouloir, la satire a rendu hom^ lnageatt*méAte. ^ *.

*. «Miîs, ditle vijel de'Bacchus, n'a-t-on pas aussi

-d^iMs^riiIsurpateurà ceupè de pierres? L'autre répond

111% A^D , teais fue la décision de la querello doit être re-

.nUe ila plariaité*des suffrages. Euripide est hien.adrQît,

dît le valet àe Baccfans. Mais quoi doricT Esclï^le n'a-t-iî

J^SQP l&rU?....Ncm, car fi n'y a presque pl&s d^lfoimôtes.

gens chez les mort^ non plus qu'à Athènes: »

<)û ç'attend bien ^qùe la di^utls entre le^ (Jjbux

poètes,^ qui dure pendant deux âcté8i,-est une cri-

^ timiff réciproque de l'un et de l'autre mflée de vrai

' et dé fhux , et beaucpup plus bouffonne que. raiaon-

née. Euripide reprOtehe à Eschyle son enflure-, ses

soit concitt, EUe s*'enipare de la citadelle, de concert avec toutes les Athéniennes; et, maîtresses du trésor public, elles fsmpéchent qu'on n'en tire rien pour les frais deja guerre. EUe» soutiennent un siège régulier. Les ambassadeurs arrivent, et Lysistrata conclut le traité.

C'est encore une oonspiration de femmes qui fait le sujet des Narànguemet. Ce sont les femmes d'Athènes qui se sont mis dans la tête d'dier aux hommes le gouvernement de l'État , et de^'en emparer. Cette plèoe est celle où il y a le plus d'esprit,, et où .la satire est de meilleur goût. EUe est remplie de t/aits ptçjuants contre le gouvernement d'Athèoes; mais c'est aussi celle où l'auteur a le plus maltraité; les femmes : Euripide n'est rien en comparaison.

PkOia est une froide ailégorie, dont on a pour*

ANCIENS. --> POÉSIE, dans quelques pièces du

tint empronlé les tbéfltre italieD.

Dtns la pièee qui a pour titre la Paix, l'auteur revient encore à son système favori , et d'autant plusqoe Cléon teit mort. Elle est aussi tout allégo* rîqae. La guerre et la paix ^ sont personnifiées. ITn vigneron, nommé Ttpgée, paraît monté sur un escarbot, et dit qu*il va sommer Jupiter d'être plus Êivorable aux Grecs. Qu'on imagine ee que c'est qu'âne pièce qui commence par un pareil spectacle. Il y a un endroit où la Paix demande ce que fait Sophocle depuis qu'elle a quitté l'Attique. On lui répond:

• n crt devenu aussi avare et aussi Intéressé que le poêle Sirnooide. »

Cest bien là le génie d'Aristophane; mais ce n'est pas, ce me semble, de la fine plaisanterie. Sophocle était alors d'une extrême vieillesse, et Aristophane Tavait loué dans d'autres pièces; mais il n'était pas juste qu'il rexceplât de tous les grands hommes qu'il a déchirés.

Restent deux pièces sur lesquelles il convient de s'arrêter un moment, parce que l'une a eu l'honneur d'être imitée par Racine, et l'autre le malheur de contribuer à la mort de Socrate. Les Guêpes ont fourni à l'auteur de Briiannicus la première idée de ses Plaideurs, comme le sujet de l'Enfant prodigue Joué aux marionnettes de la Foire fit édore celui de Voltaire; et d'où il résulte seulement que le germe le plus informe peut être fécondé par le génie.

Pbilodéon est atteint précisément de la même maladie que Dandin : la fureur de juger l'a rendu fou, et son fils Bdélycléon le fait garder à vue. Il descend par une corde , comme Dandin sort par le soupirafi.

« Si je me casse le cou , dit^il , entecres*moi au beiTeaii. »

Soafils, pour flatter un peu sa manie, lui propose <r exercer les fonctions déjuge dans sa maison, n se présente fort à propos un procèsdignedu juge; c'est cm dûen qui a volé un fromage. La cause se plaide dans les formes. Il y a le chien accusateur et le chien aoeosé, et l'un et l'autre jappentet parlent à la fois : c*est là le comique d'Aristophane. On amène les petits dn dûen pour émouvoir la pitié^du juge, qui se trompe dans le choix de ses deux fèves , et qui donne œUe d'absolution au lieu de celle de condamnation. C'est là que Racine a imité : joignez-y quelques détails , quelques jeux de théâtre , et observez surtout que les Plaideurs sont une comédie du second ordre, qui descend même jusqu'à la farce dans la des petits chiens, et dont le principal mérite

est dans le style, dans cette foule de vers diafmants et de mots devenus proveriies. n est pourtant vrai de dire que, malgré la distance prodigieuse de cette pièce à celle qui en a donné l'idée , il y a , dans l'une comme dans l'autre', une critique très-vive et trèsingénieuse des vices et des ridicules du barreau. Mais qu*on se représente, dans la pièce grecque, les juges d'Athènes déguisés en guêpes, avec leurs manteaux et leurs bfltons, et poursuivant Bdélycléon sur le théâtre à coups d'aiguillon : cette horrible mascarade, celle des grenouilles formant un chœur, celle de l'escarbot volant, et cent autres, sont des monstres sur la scène et ne seraient pas tolérées sur nos derniers tréteaux. D'ailleurs, le poète grec , dans les deux derniers actes , abandonne entièrement son sujet. Philocléon, persuadé par son fils, qui lui a démontré que la vie déjuge était misérable , et qd'il n'y avait pas à gagner, à beaucoup près, autant qu'à ne rien faire et àflatterlepeupie , veut se conformer à ce conseil; il commence par s'enivrer; et occupe tout le cinquième acte des plus dégoûtantes extravagances où puisse tomber un vieillard ivre. Toutefois, je le répète, il y a dans cette pièce un germe de talent comique qui montre ce que l'auteur aurait pu être s'il fdt né dans un autre temps et avec un autre caractère ; car le caractère influe beaucoup sur le talent , et ce n'est pas la méchanceté, Ha jalousie et la haine qui apprennent à fidre des comédies.

Celle des Nuées , si malheureusement célèbre , ne mérite en effet de l'être que par le mal qu'elle fit. Quoiqu'il y edt vingt-cinq ans d'intervalle entre la représentation et le procès de Socrate, on ne peut douter qu'elle n'ait préparé l'injuste arrêt qui fît périr le plus honnête homme de la Grèce, puisque les accusations d'Anytus furent précisément les mêmes que celles que le poète intente ici au phi* losophe.

Strepsiade, bourgeois d'Athènes, ruiné par un fils libertin qui dépense tout, qui est accablé de dettes , et pressé par ses créanciers , rêve aux moyens de s'en dâiarrasser. Il n'en trouve pas de meilleur que d'aller consulter son voisin Socrate le philosophe , on de ce^ gens qui disent que le ciel est un four y et que les hommes sont des charbons, et qui prouvent que le jour est la nuit, et la nuit le jour. Ne voilà-t-il pas la philosophie de Socrate bien finement caractérisée? ce n'est pas celle qu'on trouve dans Platon. Le valet de Socrate fait beaucoup de difficulté de recevoir Strepsiade, qui demande à être initié dans les mystères de la philosophie.

<i Ce sont de grands mystères, dit le valet. Socrate de*

COURS DE UTTÉRATUEE.

mandait tout à rheme à soa disciple Chéréi»liaii <iueDe était la longueur du saut d'une puce. »

Strepsiade, émerveillé, appelle Socrate de toute sa force , et Ton aperçoit le philosophe guindé |^ Tair dans une corbeille. Strepsiade Je conjure par les dieux.

« Doucement, par quels dieux jurez-Toos? on n'admet point dans mon école les dieux du pays. »

Strepsiade demande quels sont donc les dieux de Socrate. U réppnd que ce sont les nuées .- de là vient le titre de la pièce. Il les invoque, et les nuées remplissent le théâtre en habit de costume. Socrate apprend à son nouveau disciple que les nuées sont des déesses qui nourrissent les sophistes, les devins, les médecins, et les poètes. 11 se moque de Jupiter, qu'il traite de chimère.

« Il n*y a point de Jupiter, dit-il ; et ce qni le prouve, c'est que ce n'est point Jupiter qui fdit pleuvo^, et que ce sont les nuées seules qui donnent de la pluie. »

Enfin, il exige que Strepsiade commence par renoncer aux dieux du pays , et n'adore que les nuées. Le bourgeois consent à tout, pourvu qu'on lui apprenne un moyen de ne pas payer ses dettes , à corrompre le bon droit, et à emprunter sans rien rendre. Socrate lui enseigne force subtilités : le bonhomme s'en va fort content, et engage son fils Phidippide à prendre les mêmes leçons , et à se former sous un maître aussi habile que Socrate, qui , en dernier lieu , pendant qu^on le regardait tracer des figures sur la poussière avec un compas, escamota fort adroitement le manteau d'un des spectateurs. Voilà Socrate pour le moins aussi habile que nos sorciers de la Foire ; car un manteau est plus difficile à escamoter qu'un jeu de cartes. Strepsiade présente son fils au philosophe, et le supplie de lui faire connaître les deux grands points de sa doctrine, le Juste et fit^usle,

■ N'oubliez pas surtout de l'armer de pied en cap contre le Juste, Je vais , reprend Socrate , le donner à instruire à tous les deux. »

En effet, le Juste et l'injuste paraissent personnifiés. La dispute s'établit entre eux , et tii^fuste la termine ainsi :

« Veux-tu que je te fasse voir clairement qui de nous deux doit céder à l'autre? Dis-moi un peu : Quelles gens sont-ce que nos orateurs ? — Des scélérats. — D'accord. Et nos faiseurs de tragédies? — Des scélérats. — Fort bien. Et nos magistrats? — Des scélérats. — On ne peut pas mieux. Compte à présent les spectateurs. Quel est le plus grand nomlN»? SontH» les gens de bien ? Examine. -^ Les scélérats renq[M>rtent , je l'avoue. — Eh bien 1 qu'as-tu à dire à présent? — Que j*ai perdu. Messieurs, prenez mon manteau ; je vais passer de votre c^te : vous êtes les plus forts. »

Phidippide profite si bien des leçons de la philosophie et de la connaissance au Juste et de l'i^fuste, qu'il bat ses créanciers qui viennent lui démander de Targent, et finit par battre son père, et lui prouver philosophiquement qu'il a droit de le battre. Des philosophes de nos jours ont prouvé bien pis ; mais jamais on n'a ouï dire que ce fût là lapAi/o- Sophie de Socrate.

On ne saurait lire avec quelque attention les ouvrages d'Aristophane sans se demander à soinnéme, premièrement, quels motifs ont pu autoriser, peu* dant un certain temps, un genre de spectacle qu'on ne retrouve chez aucune autre nation , et qui même finit par être entièrement aboli dans Athènes ; ensuite, comment ce peuple, si sévère sur l'article de la religion , pouvait permettre que ses dieux fussent tournés en ridicule sur le théâtre; enfin comment un peuple si poli pouvait s'accommoder des saletés grossières que Ton proférait devant lui. Je vais tâcher de rend're compte de toutes ces questions, non par une dissertation en forme , mais en m'arrétant simplement à ce qui peut fournir uue solution probable , claire et précise.

On peut d'abord poser en principe que le spectacle dramatique doit, par sa nature mé.me, dépendre beaucoup du gouvernement, du caractère, et des mœurs des différents peuples. Il doit donc varier, à un certain point, suivant les divers pays où il s'établit, et suivant les diverses époques chez une même nation : c'est ce qui arriva chez les Athéniens. Échappés à la tyrannie après l'expulsion des Pisistratides, ils passèrent à l'extrême liberté et à tous les abus de la démocratie. Ces abus furent balancés par l'esprit patriotique qui anim? toute la Grèce au moment des invasions de Darius et de' Xerxès. Mais comme le danger menaçant avait fait naître les grandes vertus et produit les grands efforts, la victoire et la prospérité amenèrent à leur suite Torgueil et la oolrruption. Le peuple d'Athènes fut enivré tout à la fois de son pouvoir et de sa fortune. Chez lui il était maître du gouvernement, et au dehors il donnait la loi aux peuples de la Grèce. Les grands hommes dont cette puissance était l'ouvrage éprouvèrent toute eette ingratitude que l'on couvrait du prétexte de la liberté, mais qui n'avait d'autre cause que la jalousie naturelle aux républicains qui commencent à craindre leurs défenseurs quand ils ne craignent plus d'ennemis. Enfin, Athènes était la république la plus puissante, la plus riche, la plus vaine ^ et la plus corrompue de toute la Grèce, au temps de Péridès , qui fut celui d'Aristophane. Périclès lui-même , qui d'ailleurs mérita si bien de sa patrie, et dont

ANGKNS. — POÉSIE.

le pins grand talent ftit de bien connaître à quel pcui»le il avait a£Eaîre, sentit la nécessitéde le flatter poor conserver le pouvoir de lui ûiire du bien, et 8*attira le reproche d*avoir augmenté encore Fesprit démocratique, qu*il eût été à souhaiter que Ton pût restreindre. Il n*08a pas s'opposer à la licence d'Aristophane , parce qu'il sentit qu'elle plaisait à la multitude, qui semblait regarder cette espèce de censure publique comme un des privilèges de la liberté. Ce mot seul est si imposant et â spédeuz, qu'aujourd'hui même bien des gens, tout en condamnant Aristophane, pensent qu'un poète comique de cette trempe pouvait être fort utile dans une république. Oui, sans doute, s'il était possible de s'assurer qu'un homme chargé de faire sur le théâtre les fonctions de censeur fût l'organe incorruptible de la justice et de la vérité. Mais avec un peu de réflexion , comment ne voitron pas que celui même qui serait digne qu'on lui confiât uo si dangereux ministère commencerait par le refuser, fondé sur ce principe incontestable, que toute accusation qu'il est permis d'intenter sans avoir besoin de preuve, et sans craindre une réponse , est par cela même une lâcheté et une calomnie? Je consens que, dans une république, il soit permis à tout citoyen d'en accuser un autre; oui, maïs l^alement, mais dans les tribunaux, mais de manière que l'accusé puisse se défendre. Et qudie réponse à la diffamation , aux injures , aux Tailleries, aux insinuations malignes et perfides qu'on peut accumuler dans une satire dramatique? Quand oo parle tout seul aux hommes rassemblés, et qu'on ne veut que les amuser aux dépens d'un particulier quH>n leur immole, a-t-on besoin de dire la vérité pour le rendre odieux ou ridicule? Et n'est-ee pas là au contraire que le mensonge trouve tout naturellement sa place? Ce principe , évident par lui-même, n'est-il pas confirmé par les faits? Là plupart de ceux qu'Aristophane déchirait avec tant de fureur n'étaient-ils pas en tout genre les hommes les plus estimables de leur temps? Ëcoutons, sur ce point, Cicéron, qui ne peut être suspect, et qui était aussi bon républicain qu'un autre. Comment parie>Ml de l'ancienne comédie des Grecs, de celle dont il est ici question?

« Qm a-t-eOe épafgpé? qui n'a-t-eUe pas outragé? £neore si tes traits ne lussent tombés que sur de mauvaiB dloycns, sor on Cléoo , on Hyperbolus , un Cléophon , l'on pcMurait le aouflHr ; mais qu'un honune tel que Péridès , après tant d'années de services rendus \ son pays, dans la gocfre et dans la paix , soit insulté sur le thé&tre, et noird dans des vers satiriques, cela est aussi indécent que si, pami nous, Nevins ou CecUlus avait osé injurier Caton le Censeur ou Scipion l'Africain. »

Ce n'est pas que je prétende dter au théâtre son influence sur l'esprit public, influence étouifée sons ledespotisme, et par conséquent précieuse aux États libres. Je veux au contraire la rendre plus puissante et plus utile, en substituant à la diffamation personnelle, qui peut menacer également le vice et la vertu|, et qui est d'ailleurs à la portée du plus médiocre écrivain, une espèce de censure dramatique, qui suppose à la fois et plus de talent et plus de morale , et qui est en même temps susceptible d'un plus grand effet. Je dis aux poètes : Peignez en caractères généraux les amis et les ennemis de la chose publique : si vos caractères sont bien conçus et bien prononcés , les individus y rentreront d'eux-mêmes; ils viendront se placer comme des têtes dans un cadre, et les spectateurs y mettront les noms; car il y a une conscience publique qui ne ment pas plus que celle des individus; et quand les hommes sont rassemblés , cette consdence parle si haut, qu'il n'y a point de pouvoir au monde qui puisse lui impeser silence, pas même (et l'histoire nous l'atteste), pas même les soldats de Méron.

Il faut, au reste, que cette vérité ait été bien généralement sentie, puisque, vers le temps d'Alexandre, et lorsque Athènes, avec moins de puissance, conservait encore, ça liberté, tous les vices de l'ancien théâtre furent entièrement proscrits par l'aniinad version des lois , qui ne permirent plus dans la comédie que des noms et des sujets de fiction. Ce fut celle-là que les Romains imitèrent ; car il est à remarquer que le gouvernement de Rome, qui laissa passer les satires de Luciliu^, où. les citoyens les plus puissants, étaient attaqués, regarda cette liberté comme infiniment plus dangereuse sur le théâtre : il n'y permit jamais aucune satire personnelle , et n'admit dans les jeux publics d'autre comédie que celle de pure invention, comme elle était j alors chez les Grecs. Il ne parait pas que la sévérité romaine se fût accommodée des insolentes facéties d'Aristophane, ni quelles censeurs eussent souffert qu'un bateleur usurpât la plus redoutable de leurs fonctions , celle de noter les citoyens répréhensibles.

Un autre genre de licence qui fut commun au théâtre des deux nations, ce fut d'y faire de leurs dieux l'objet des plus sanglantes railleries et des plus violents sarcasmes. I^ous verrons tout à l'heure dans Y Amphitryon de Plante, oonunent Mercure parle de Jupiter et de lui-même. Nous avons vu , dans Euripide, les dieux assez souvent exposés au ridicule; c'est bien pis encore dans Aristophane : et , quoi qu'on dise pour expliquer cet excès de tolérance dans une ville comme Athènes, où les tribunaux montraient une sévérité si terrible dans les

iSS

COURS DK UTTÉRàTOBE.

affeires de religion , il n'en est pas moins vrai qu'une des plus grandes dîfOeullés qui Se présentent dans là recherche des mœurs anciennes, c'est ceHe de concilier, d'un côté tant d'indifférence , et de l'autre tant de rigueur sur le même objet; Alcibiade, rap- |)elé de l'armée de Sicile où il commandait, pour se purger d'une accusation d'impiété envers les dieux , et ces mêmes dieux vilipendés sur la scène devant tout un peuple qui ne faisait qu'en rire. Ce n'est pas assez d'établir une distinction entre les dieux de la religion et ceux de la Fable, entre les dieux des prêtres et ceux des poètes. On ne peut nier que cette distinction ne soit fondée à un certain point; mais qui nous apprendra en quoi elle consistait? qui marquera Tintervalle entre ce qu'il fallait respecter et ce qu'on pouvait mépriser ? C'est cette mesure qui nous manque absolument , et sans laquelle cependant nous ne pouvons nous rendre compte de rien. L'on conçoit bien que toutes les traditions des poètes pouvaient to'être pas des articles de foi ; mais pourtant les dieux de la mythologie sont, à beaucoup d'égards, les mêmes dans l'histoire. Baochus avait dans les temples et dans les oérémonieS'piârfiques les mêmes attributs que lui donne Aristophane dans sa comédie des GrenoMtes. Ni £nripide, ni lui, ni ^laute, ne disent nulle part ni ne font entendre qu'il fidlle distinguer les dieux dont ils se moquent de ceux que l'on doit révérer; et ces auteurs, qui étaient dans l'usage de fabre tant de confidenoes aux spectatenrs, ne leur ont jamais fitit celle-là.

Ce n'est pas non plus one solution plausible de rapprocher, comme on a fiilt , ces impiétés et les flBffoes religieuses de notre premier théâtre, et ces mystères aà, comme dit Boileau, Ton jouaU (es Saints, ia Herge et Dieu par piété.

Cela prouvait seulement la grossière ignorance d'écrivains qui n'avaient nulle envie de se moquer de nos mystères, mais qui en parlaient du même ton que les prédicateurs de ce temps. En effet, le même goût régnait dans lachaire et sur les tréteaux. On n'en savait pas davantage alors, et la passion était prêchée dans l'église , et jouée à la Foire , dans un jargon également ridicule. Mais quand les dieux de l'antiquité furent bafoués sur la scène, c'était dans le siècle des beaux arts et dans un temps de lumières : ce n'était pas simplicité, c'était moquerie ; et l'une ne ressemble pas à l'autre. La meilleure raison qu'on en donne , c'est que les représentations dramatiquies avaient pris naissance dans les fêtes consacrées à Bacchus, et qu'un des caractères, un des privilèges de ces fêtes , c'était de permettre tout i ce qui pouvait faire rire. Des paysans barbouillés

de lie pouvaient , dv haut de leurs teharfots roulants , dire des injures à tout le monde, sans quMl fût permis de s'en plaindre , à peu près comme dans nos mascarades du carnaval on permet à la populace de se moquer des passants. Les Romains eurent des Saturnales où régnait la même licence. On croit que les spectacles chez les Grèce, conservant l'esprit de leur institution, furent longtemps affranchis de toute règle , et que l'on convint que tout serait bon , pourvu qu'on se divertît. Les Romains, en imitant les pièces des Grecs , proGtèrent de la même liberté , et l'on souffrit, dans les divertissements publics, ce qui était défendu dans tout autre temps. Voilà ce qu'on a trouvé de phis plausible; et il faut bien se contenter de cette explication, puisqu'il n'y en a point de meilleure.

Quoique l'obscénité des termes , si fréquente dans Aristophane, etrindéceoce des mœurs que nous verrons dans Plaute, ne soient guère moins révol> tantes pour nous, il est pourtant plus aisé de s'en rendre raison. La langue d'Athènes et de Rome était moins modeste que la nôtre^

Le laUn dini ks mots brave Tiioiuiêtetâ,

aditBoileaQ;etronpeatendireatttantdugree. Il est reconnu que, sur cet article, toutes les langues ne sont pas également scrupuleuses. La nôtre même a éprouvé sur ce p<^nt des variations, puisqu'il y a daiis Molière tel mot qui revient fort souvent , qui , de son temps , n'était pas malhonnête , et qu'aujourd'hui Ton ne se permettrait pas en bonne compagnie ni sur le théâtre. La coutume et le pr^ugé doivent donc avoir établi en œ genre des diifférenoes sensibles. Comme il n'y eut jainais chez les Grecs, et pendant longtemps à Rome, que les courtisanes qui vécussent librement et indistinctement avec les hommes, l'habitude générale, parmi les jeunes gens, de vivre avec cette espèce de femmes, tandis que toutes les mères de famille se tenaient dans l'intérieur de leur domestique , ne dut pas apporter beaucoup de réserve dans le langage ordinaire et journalier. Tout cequi a rapport aux convenances sociales n'a pu se perfectionner que chez une nation où le commerce continuel des deux sexes a dû former peu à peu Tesprit général , et épurer le ton de la société. La société ainsi composée est en. effet l'empire naturel des femmes : elles en sont devenues les législatrices nécessaires. Les hommes peuvent commander partout ailleurs : là seulement rautorîté appartient tout entière au sexe à qui il a été donné par la nature d'adoucir et de polir le nôtre. Dès que tous les deux se rassemblent, dès qu'on fait de cette réunion un moyen habituai de bonheur, il faut bien.

ANCIENS. — POÉSIE

pour ledr intérêt réciproque, qne 16 plos doux et r le plas «niable donne la loi, et que celui des deux qui apporte dans œ ooounerce le plus d'agrément et dedouœnr y ait aussi le plus d'influence. Alors a dû s'établir le principe de ne jamais prononcer devant les femmes un mot qui pût les faire rougir : de là ce respect qu'aura toujours pour elles tout homme un peu délicat; sorte d'hommage qui peut les flatter encore plus que le désir de leur plaire, parce que l'un tient à l'attrait général du sexe, et que rautre e$t un témoignage d'estime : de là ces ^ards qœ l'on doit à la modestie qui leur est naturelle, et qui doit nous être à nous-mêmes d'au* tant plos précieuse, qœ c'est encore en elles uue grâce de plus et un charme nouveau qui se mêle à l'expression de leur sensibilité.

Tel était i'excellent ton de la cour de Louis XIV, celui qui se fait sentir dans tous les monuments qui nous en restent , celui qui servit de modèle aux autres nations de r£urope, et qui a Axé le carac^ tère de l'urbanité française. C'est encore à ces traits que l'on reconnaît aiyourd'hui la bonne compagnie, cdle qui mérite véritablement ce nom. Sans doute la nation ne renoncera jamais k l'un des avantages les plus aimables qui l'aient distinguée jusqu'ici. On ne détruira pas le respect des convenances sociales, sous prétexte d'égalité, et l'on ne nous ûtera pas la politesse des nations civilisées ni la décence des moeurs et du langage , sous prétexte de nous rendre la gaieté. Ce serait au contraire une preuve que nous Faurions perdue, cette gaieté dont on nous parle, si l'on n'en pouvait plus avoir qu'aux dépens de la pudeur publique. Ce genre de gaieté est heureusement cehii de tous dont on se dégoûte le plus vite. Ceux qui seraient tentés d'y avoir recours y renonceront bientôt , ne fût-ce que par amour-propre. On y réussit à peu de frais; et c'est de toutes les sortes d'esprit celle dont les sots tirent le plus de parti. Ainsi, quoique d'honnêtes gens, entraînés par la cnriosité ou par la mode, puissent s'amuser un moment de ces spectacles subalternes , comme on s'arrête quelquefois dans la me devant le théâtre de Polichinelle, ils ne croiront jamais que la gaieté française aille prendre des leçons à ces farces grossières , qui auraient été sifflées dans les cours de Versailles par les valets de pied de Louis XIV.

mcnon n. — De la oomédie latine.

Il n'y a point, à proprement parler, de oomédie latine, puisque les Latins ne firent que traduire ou imiter les pièces grecques ; que jamais ils ne mirent sor le théâtre un seul personnage romain ; et que , dans toutes leurs pièces, c'est toujours une ville greeqoe qui est le lieu de la scène. Qu'esta que

des comédies latines où rien n^est latin que le langage ? Ce n*estpas là sans doute un spectacle national. Le nôtre lui-même n'a mérité ce titre que depuis Molière ! avant lui , toutes nos pièces étaient espagnoles , parce que Lopez de Yega, Caldéron , Roxas, et d'autres, fiirent les premiers modèles de nos auteurs. Cest un tribut que payent en tout genre les nations qui viennent les dernières dans la carrière des arts : mais quand on arrive après les autres, il reste une ressource ; c'est d'aller plus loin qu' eux ; et les Français ont eu cette gloire, qui a manqué aux Romains.

Ennius, Nevius, Cecilins, Aquilius, et beaucoup d'autres, tous imitateurs des Grecs , ne sont point venus jusqu'à nous. Il nous reste vingt et une pièces de Plaùte , qui écrivait dans le temps de la seconde guerre punique. Ëpicharme, Diphilus, Démophile , et Philémon , furent ceux dont il emprunta le plus. Si l'on en juge par ses imitations, on n'aura pas une grande idée de ses modèles. Le comique de Plante est très-défectueux : il est si borné dans ses moyens , si uniforme dans son ton , qu'on peut l'appeler un comique de convention, tel qu'a été longtemps celui des Italiens, c'est-à-dire, un canevas dramatique retourné en plusieurs façons, mais dont les personnages sont toujours les mêmes. C*est toujours une jeune courtisane, un vieillard ou une vieille femme qui la vend, un jeune homme qui l'a* chète^ et qui se sert d'un valet fourbe pour tirer de l'argent de son père ; joignez-y un parasite , espèce de complaisant du plus bas étage , et dont le méfier, à Atliènes comme à Rome , était d'être prêt à tout faire pour le patron qui lui donnait à manger; de phis, un soldat fanfaron, dont la jactance extravagante et burlesque a servi de modèle aux capUans^ aux matamores de notre vieille comédie, qui ne reparaissent plus aujourd'hui, même sur nos tréteaux : voilà les caractères qui se représentent sans cesse dans les pièces de Plaute. Cette uniformité de personnages et d'intrigues n'est que fastidieuse; celle du style et du dialogue est dégoûtante. Tous ces gens-là n'ont qu'un langage dans toutes les situations ; c'est celui de la bouffonnerie , souvent la plus plate et la plus grossière. Vieillards, jeunes gens , femmes, esclaves, soldats, parasites , tous sont des bouffons qui ne s'expriment guère que par des quolibets et des turlupinades. Il paraît que Plaute et ceux quil a suivis se sont entièrement mépris sur l'espèce de gaieté qui doit régner dans la comédie , et sur la plaisanterie qui convient au théâtre. Elle doit être naturelle et conforme à la situation et au caractère. Les personnages d'une comédie ne I sont point des baladins qui ne songent qu'à faire

COUBS DE LITTÉBATURE.

rire, n'importe oomm^t ; il faut que le poète les fasse agir et parler de manière à faire rire sans qu'ils aient Tair de le vouloir et d'y penser, sans quoi il n'y a plus d'illusion. L'humeur du Misanthrope et le jargon mystique et hypocrite de Tartufe nous font rire; mais il s'en faut de beaucoup que ni l'un ni l'autre ait l'air d'en avoir le dessein : c'est parce qu'ils sont vrais, c'est parce qu' ils sont euxmêmes , qu'ils sont plaisants et risibles. Aussi rien n'est meilleur que le Misanthrope» quand il dit à tout un cercle que ses boutades divertissent beaucoup :

Par la samblea I meMiBan , Je M eroyali pat Mre Si plaisant que Je sols.

£t vraiment non , il ne le croit pas : il ne doit pas le croire; et c'est pour cela même qu'il l'est infiniment. Mais qu'un amant qui vient de perdre sa mattresse, ou qui est brouillé avec elle, qu'un esclave menacé d'un châtiment rigoureux, qu'un père irrité contre ses enfants ou contre ses valets , ne s'occupent qu'à bouffonner, c'est là proprement la iarce, et nullement la comédie.

Plante ne connaît pas davantage toutes les autres convenances théâtrales. Ses acteurs adressent, à tout moment , de longs narrés , de longs monologues, d'insipides lieux communs, au spectateur, et causent sans cesse avec lui. Ses scènes sont remplies de longs aparté hors de toute vraisemblance. Ses personnages entrent et sortent sans raison, ou laissent le théâtre vide. Des gens qui se disent très-pressés parlent un quart d'heure lorsque rien ne les empêche d'aller où ils ont affaire. Enfin, l'auteur ne parait point avoir pour but d'imiter la nature, si ce n'est celle qu'il ne faut pas imiter; car il met sur la scène , avec la plus révoltante vérité, les mœurs des femmes perdues et toute l'infamie des lieux de prostitution; et, quoiqu'il y ait en, même de nos jours, des auteurs assez insensés pour croire qu'une pareille peinture pouvait être bonne à quelque chose et avoir quelque mérite, on peut assurer qu'il est du devoir.de l'écrivain et de l'artiste de ne jamais i>résenter des objets d'une telle natqre qu'un honnête homme ne puisse y arrêter ses regards.

Plante eut beaucoup de réputation de son temps, et en conserva même dans le siècle d'Auguste. Varron , Quintilien, Cicéron , en font l'éloge , et cependant Térence avait écrit. On loue particulièrement Plante d'avoir bien connu le génie de sa langue, mérite très-grand pour les Latins, surtout dans un auteur qui écrivait avant que;cette langue fût arrivée à sa perfection ; mérite qui peut s'accorder avec un très-mauvais goût de plaisanterie et un

r très-mauvais dialogue. Cest ce que nous sommes autorisés à penser d'après Horace , juge si fia et si délicat, et qui dit en propres termes :

« Nos aieax ont admiré les vers et les bons mots de PlaiUe avec nue oomplaisanœ qa'oo peot appdcr soltifle. »

Mais , parmi tant de défauts , quel fut donc son mérite? Le voici : un fonds de comique dans quelques situations , de la gaieté dans quelques scènes, enfin un caractère , le seul à la vérité qui mérite ce nom , mais que Molière a immortalisé en le surpassant, celui de l'Avare, Il a fourni à ce même Molière YAmphUryon, l'original de Scapin, et quelques détails ; à Regnard , les Ménechmes et le ROaur imprévu. Voilà sa gloire : elle est réelle ; car, quoique, dans les pièces même où ils l'ont imité, nos deux comiques Paient laissé bien loin derrière eux , <^est quelque chose d'avoir eu des idées assez heureuses pour que de si grands maîtres les aient employées.

Observons pourtant qu'aucun de ses ouvrages n'est du genre de ceux qui tiennent parmi nous le premier rang , n'est ce qu'on appelle du haut comique; que les Fourberies de Scapin et le Retour imprévu ne sont que de petites pièces, des intrigues de valets ; et que si V Amphitryon et les Ménechmes sont des pièces très-plaisantes, il faut commencer par admettre dans l'une le merveilleux de la Fable, et dans l'autre un jeu de la nature, qui est une sorte de merveilleux , tant il est loin de la vraisemblance. V Avare est , i la vérité , un caractère de comédie ; mais outre que Molière l'a placé dans des situations beauccTup plus variées , il a su l^ttacher à une excellente intrigue; et celle de Plante est très-mauvaise, ou plutôt il n'y a point du tout d'intrigue. Je ne dirai rien de ses autres pièces : l'analyse en ser»t aussi ennuyeuse qu'inutile. Je ne m'arrêterai que sur celles dont la. comparaison avec les modernes peut être un objet de curiosité et d'instruction. Molièrea suivi à peu près la marche de V Amphitryon latin , en y ajoutant le rôle de Cléanthis ; ce qui produit des scènes si plaisantes entre elle et Sosie. Il donne encore à celui-ci une scène de plus avec Mercure , celle où le dieu l'empêche d'entrer à l'instant où l'on va se mettre à table. On se doute bien d'ailleurs qu'il a fait tous les changements, toutes les corrections que le goût peut indiquer, et que son dialogue est beaucoup plus châtié, plus précis, plus piquant que cdui de Plaute ; mais il ne faut pas dissimuler que les traits les plus heureux appartiennent à l'original. Ce que Molière a très-bien fait, c'est de ne pas imiter un prologue de cent cinquante vers que débite Mercure avant la l pièce. Il y a substitué un dialogue très-ingénieux

ANCIENS. — POÉSIR

entre Mercure et la Niiit« Maïs il est bon de faire oonoaltre quelques endroits du prologue dePlaute.

« Je m'appello Mercury. Je Tiens de h part de Jupiter TOQS prier bien doucement et bien humblement de nous être fiiyorsble; car mon père» afin que tous le sachiez, est aussi poltron qu'aucun de tous autres. Étant né de race humaine , il ne ftnt pas s'étonner s'il est timide. Moinêney quoique fils de Jupiter, je n'ensuis pas plus hardi, et je croîs que mon père m'a communiqué sa poltronnerie.... Ce Jupiter jouera dans la pièce; faurai l'honneur de jouer ATec lui. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a tu Jupiter faire le bateleur.... Vous saTez d'ailleurs qu'il ne se contraint pas dans ses goûts; il est de complexion fort amoureuse. Il est maintenant aTec Alcmène , sous la figure d'Amphitryon.... »

Et le reste, qui explique tout le sujet de la pièce. Cest ainsi qu'on s'égayait aux dépens de Jupiter, trés-àon et irés'çrand, sur le théâtre de Rome. Sosie ouTre la pièce au milieu de la nuit, mais il n'a point de lanterne , dont Molière £ait un usage si heureux. Il meurt de peur d'être rencontré et battu ; oe qui amène d'abord un défaut de vraisemblance; car plus il est peureux, plus il doit être pressé d'arriver, et ce n'est pas là le moment d'avoir avec lui-même une conversation de deux cents vers, et de préparer le long récit qu'il doit faire à sa ouitresse. Le plus pressé pour lui , c'est d'entrer à la maison. Molière a senti cette objection, et l'a prévenue. Après une vingtaine de vers sur sa frayeur et sur la condition des esclaves , Sosie dit :

Mais en&i dans roiiseufilé le Tois notre maison , et ma firayenr s'évade.

Le voilà rassuré ; il est devant sa porte : t'est alors qu'il s*oecape de son message :

n me fondrait pour rambassade Qoelqiin dlsnoun pr4tHmit4

• La vraisemblance est observée. Suit ce dialogue si comique de Sosie avec sa lanterne , qui n'est pas même indiqué dans le latin. Plante , qui ailleurs a tant d^envie de feire rire , même quand il ne le faut pas , est tombé ici dans un défaut tout opposé. Il a mis dans la boadie de Sosie un récit très-suivi, trèsdétaillé et très-sérieux de la victoire des Thébains , tel qu'il pourrait être dans une histoire ou dans un poëme. Molière a conservé le ton de la comédie et la mesure de la scène. Il a senti qu'on s'embarras* serait fort peu du combat , et que le comique ne te* naît qu'à la manière dont Sosie s'en tirerait. Il lui iUt tracer comme il peut la disposition des troupes; il Tarréte prudemment au corps d'armée, et amène Mercure quand Sosie ne sait plus où il en est. Cela vaut un peu mieux que la description de Plante, qu a*aurait pas manqué d*ennuyer. Autre défaut

non moins dioquant dans l'auteur latin : Merour« est sur la scène dès le commencement de la pièce ; il entend toute la narration , tous les raisonnements de Sosie; et depuis le moment où celui-ci l'aperçoit, il y a encore quatre pagesd'un ûovble aparté : c'està-dire que Mercure s'épuise en fanfaronnades et en menaces pour épouvanter le pauvre Sosie, et que celui-ci, quoique demi-mort de frayeur, répond par des quolibets, qui font un contre-sens dans la situation. Molière en savait trop pour commettre toutes ces fiaiutes. II ne fait entrer Mercure qu'à propos , se garde bien de prolonger les a parte, ni de faire goguenarder Sosie dès qu'il a aperçu Mercure. C'est la différence d'une peinture naïve à une caricature grotesque. Sosie fait rire par l'excès de sa frayeur, et non pas par des rébus et des calembours. On s'étonnera peut-être que ce genre de plaisanterie se trouve dans Plaute. Mais il fsiit rendre justice à qui elle est due : les calembours sont de toute antiquité. Dans toutes les langues, on a joué sur les mots : Gicéron lui-même en a donné l'exemple plus d'une fois; et Boileau , en proscrivant les pointes, ne défend pas à la gaieté d'en faire quelquefois usage. Mais il observe , avec tous les gens de goâi , que, rien n'étant plus aisé ni plus frivole que cette espèce dedébauche d'esprit, il ne faut se la permettra que très-rarement et avec beaucoup de réserve. Voici un des calembours de Plaute. Mercure dit que la veille il assommé quatre hommes. Je crains bien, dit Sosie, de changer at^aurd'hui de nom, et de m'appekr Quintus. Cest que Quintus, qui était un nom romain , voulait dire aussi cinquième ; et Sosie craint de faire le cinquième. Il continue à bouffonner sur le même ton. Mebcubb : Je ferai manger mes poings au premier que Je rencontrerai, SosiB. fai soupe : garde ce ragoût pour ceux qui ont faim, Mebg. Une voix a volé vers moi. Ses. Jestds bien malheureux de n'avoir pas coupé les ailes à ma voix, puisqu'elle est volatile, Mbbg. Il faut que Je le charge de coups. Ses. Jestds las, Je ne puis porter aucune charge, Mbbg. Je ne sais qui parle là. Sos. Je suis sauvé : Une me voit pas. Je m^ appelle Sosie, et nonpas Je ne sais qui, Mbbg . Une voix m'a frappé à droite. Sos. Si ma voix l'a frappé,Jecrains bien qu'ilnemefrappe moi-même. Tous ces jeux de mots sont du ton d'Arieqnin, et non pas de celui de Molière. Mais , je le répète , tou* tes les plaisanteries de la scène qui suit , et qui roule sur les deux moi, sont excellentes , et Molière n'a pu rien faire de mieux que de se les approprier. Il a emprunté aussi la querelle et le raccommodement avec Alcmène, et la scène où Mercure, du haut d'une fenêtre , traite si mal Amphitryon et

COUKS DB UTTÊRATURE.

achève de le pousser à bout; et même le dénoûmeut , quMl a accommodé à nçtre théâtre.

La pièce dont il a tiré le rôle de TÀvare a poar titre l'AuUdaire, d'un mot latîD qui signifle pot de terre, parée quel* Avaore de Plaute, Eueiioo, a trouvé dans sa maison ua trésor dans un pot de terre que son grand'père avait enfoui. Dans l^pièce française, ce trésor n'a pas été trouvé, il a été amassé ; ce qui vaut beaucoup mieux. De plus. Harpagon est riche et connu pour tel ; cequircndsonavarice plus.odieuse et moins excusable. Euciion est pauvre, et est à peu pràs dans le cas du savetier de la Fontaine, à qui ses cent éeus tournent la tête. Euciion, depuis quMl a trouvé un trésor, n'est occupé qu'à le garder. Il est daiis des transes continuelles, et se refuse tout, de peur qu'on ne se doute de sa bonne fortune. Ce tableau est vrai, et tous les traits en sont frappants. Euciion ouvre la scène, comme dans Molière, en querellant sa servante, parce qu'il imagine qu'elle se doute du trésor, et qu'elle cherdie à le voler. Il répète sans cesse qu'il est pauvre, ce qui est fort bien ; mais Harpagon dit la même chose, ce qui est encore mieux, parce qu'on sait le contraire. Euciion met sa servante dehors pendant qu*il va dans l'intérieur de sa maison faire la visite de son trésor : il est <d>ligé de sortir, quoique à regret, et il en a une bonne raison , c'est qu'il va à une assemblée du peuple où l'on distribue de l'argent. Il ne faut rien moins pour faire sortir un avare. Obligé de laisser sa servante pour garder la maison , il lui défend d'ouvrir à personne, pas même h la Fortune, si elle se présentait. J'en serais bien étonnée, dit la servante ; elle ne nous a jamais rendu visite. EucLiON. Fais bonne garde, hk Sebvantb. Et que voulez-vous que je garde? Il n'y a chez vous que des toiles d'araignées. Euclion. Je veux qu'il y en ait. Je te défends de les balayer^ Je reviens dans le moment : ferme ta porte aux verrous, et n'ouvre à qui que ce soit. Éteins le feu, de peur qu'on ne t'en demande. Tu es morte, si je ne trouve pas le feu éteint. Si l'on vient te demander du feu, dis que nous n'en avons pas. Si l'on vient te demander un couteau, un mortier, un couperet, quelqu'un des ustensiles que les voisins ont coutume d'emprunter, dis que les voleurs ont tout emporté. Tous ces traits ont de la vérité : mais en voici qui sont outrés et hors de nature. On dit d'£uclion qu'il se plaint qu'on le pille, quand la fumée de ses tisons sort de chez lui; qu'endormant il se met un soufUet dans la bouche , pour ne pas perdre sa respiration; qu'il ramasse les rognures de ses ongles, etc. C'est passer le but. De même lorsque après avoir examiné les deux mains d'un esclave, il

dit: f^oyonslatroisiéme, il blesse la vraiseipblanoe. Euciion, qui n'est pas fou , sait bien qu'on n'a que deux mains. Molière a pourtant profité de ce trait ; mais comment? Harpagon, après avoir vu une main, dit : L'autre; et après avoir vu la seconde , il dit encore, L'autre. Il n'y a. rien de trop, parce que la passion peut lui faire oublier qu'il en a vu deux; mais elle ne peut pas lui persuader qu^on en a trois. Le mot de Plaute est d'un farceur, celui de Molière est d'un comique.

Un voisin riche vient demander la fille d*EucKon en mariage. Il croit d'abord qu'on a flairé le trésor; mais on offre de la prendre sans dot, et cela le rassure. On sait quel parti Molière a tiré de ce mot sans dot, qui lui a fourni une des meilleures seènes de sa pièce. Le gendre d'EucKon envoie des cnisiniers chez hii , en son absence, pour préparer le repas des noces , et fait porter toutes les provisions et tous les instruments de cuisine. Euciion , de retour. Jette des cris horribles , bat les cuisiniers, les met dehors, et garde tout ce qu'on a apporté. Fort bien: mais j'aime encore mieux l'idée du jx>ëte français, qui , faisant son avare amoureux , a mis aux prises les deux passions qui vont le plus mal ensemble. La perfection du comique , c'est de mettre le caractère en contraste avec la situation. Klen n^est â divertissant que les angoisses d'un avare qui se croit obligé de donner à dtner à sa prétendue, et qui voudrait bien ne pas dépenser beaucoup d'argent. Ce sont là de ces moments où le poète peut prendre la nature sur le fait, et quel auteury a réussi comme Molière?

Enfin, le trésor d'Eudion est découvert et volé par un esclave , et il se trouve en même temps que sa fille a été violée par celui qui veut l'épouser. Eu-* clion ignore ce dernier incident, et n'est oocupé que de son trésor, lorsque l'amant de sa fille vient lui demander pardon de son attentat; en sorte que tout ce que l'un dit de la fille violée est appliqué par l'autre au trésor emporté, méprise plaisante et théâtrale, dont Molière a bien connu la valeur; mais, substituant un moyen plus honnête « il a supposé que le jeune homme qui aime la fille 4'Harpagon est dans la maison, déguisé en valet. Cela produit là diême scène , les mêmes aveux , le même dialogue à double entente , et enfin cette exclamation qui a fait proverbe : Les beaux yeux de ma cassette ! mot qui n'est point une charge, parce qu'il est impossible qu'Harpagon ne le dise pas. Il voit un coupable qui avoue : on lui parle de trésor; il ne song6 qu'au sien , à sa cassette , enfin on lui patle de beaux yeux. Les beaux yeux de ma cassette! ce mot doit lui échapper. Il est excessivement gai, mais ce n'est

ANCIENS. — POÉSIE

pas la fiiule da poète; il n*a touIii dire que le mot de la nature.

Lyconide, celai qui aime la fille d'Euclion, lui fait reodre son cher pot de terre avec tout l'or qui est dedans. Le bon homme , transporté de joie , baise son trésor, le caresse. Rien de mieux. Mais ce qu'on est loin d'attendre et de prévoir, c'est que dans l'instant même il s'écrie :

« A qai rendrai-je grAces? Aux dieux qui ont pitié des liooDètes gens, ou à mes amis qui en agissent si bien avec moi? A tous les deax. »

Et aussitôt il met le trésor entre les mains de son gendre, et consent que tous les deux s'établissent dans sa maison. Un esclave s'adresse aux spectateurs, et dit :

« Messieari, l'avare EocUon a changé tout à coup de canclère : il est devemi libéral. Si vqu* voulez aussi user de libéralité envers noud, applaudissez. »

Non, vraiment , je n'applaudirai point ce déaoâroent : û contredît trop la nature et l'un des préceptes de l'art qu'elle a le mieux fondé, celui de cooserrer jusqu'au bout l'ani|é de caractère. Un avare ne se transforme pas ainsi tout à coup, surtout dans un moment oik son trésor qu'il vient de retrouver doit lui être plus (*er que Jamais. Tapplaudirai le talent qui se montre dans le reste du rdle ; mais ce dénoûment et les autres défiiuts de la pièee me font Toir que Plante n'était pas trés-avancé dans fart draipatîqiie.

te connatt le fonds des Mémeehmeê : tout l'effet tient à ees méprises, qui sont une des sources de comique les plus faciles et les plus sûres. La ressemblance des deux firères est le ressort principal que Regnard doit à Plante; 11 lui a pris aussi quelques situatioDS ; mais les siennes sont en général plus fortes, plm piquantes et plus variées. Dans Plante, Fun des dcox Hénechrâes, qui a été enlevé à ses parents dans son enfonce, vient dans Athènes, où son frère a nue maîtresse, c'est-à-dire une courtisane : il n'y a eo point d'antres sur les théâtres anciens. Il arrive au naoment où Ménechme le citadin vient de donner à sa maîtresse une belle robe qu'il a prise à sa femme, et hii a promis, en la quittant, de revenir dîner chez elle. Un moment après, cette femme croit l'apercevoir sur la place, et vient demander à Ménechme rétninger pourquoi il se fait attendre et n'entre pas, puisqu'il n'a rien h faire. Cest précisément la scène de Aegnard, lorsque Araminte et sa suivante attaquent Ménechme leprovindal. Mais quelle dififérence dexccotion! Celui de Plante, après s'être défendu qndque temps , finit par se prêter à la méprise , attendu, dit-il, qu'il n'a rien de mieux à foire que

d'accepter un bon dîner qui ne lui ooôtera rien. Il feint d'avoir voulu plaisanter; et la courtisane, qui commençait à s'impatienter, lui remet alors cette même robe qu'elle croit avoir reçue de lui , et le prie de la porter chez le tailleur pour y faire mettre quelques agréments. Remarquons, en passant, que la nomenclature des ajustements de femme paraît avoir été alors tout aussi savante et tout aussi étendue ^'aujourd'hui. Voici quelques4insdesnomsque les Athéniennes donnaient à leurs habillements 5 la transparente, tépideblé, iepetU Unge blanc, Hntérieur, la diamantée, la jaune de wuci, la basilique, l'étrangère, la vermiUonne, la meUne, la cérine, la pbimaHh, etc. Il est clair que les mar* chandes de modes d'Athènes avaient l'esprit aussi in ventif que celles de Paris : cet article méritait bien une petite digression.

Ménechme Pétranger prend la robe, mange le dîner, et emporte encore les bijoux qu'on le charge de porter chez le joaillier pour les raccommoder. Il dît è son valet qu'il a trouvé une bonne dope. Toute cette conduite n'est pas fort déKcatedans un homme qu'on ne donne pas ponr un escroc ; et de plus , elle est fort peu comique. C'est dans H^;nard qu'il fout voir la fureur également risible de Ménechme le campagnard, qui croit que deux friponnes veulent le duper; et d'Aramlnte et de sa suivante, qui se voient insultées et méprisées. C'est là que la gaieté est portée à son comble , quand Araminte a recours aux larmes pour attendrir celui qu'elle prend pour m infidèle; et que le campagnard , poussé hors de toute mesure, et ne sachant plus de quoi s'aviser pour se délivrer d'un pareil fléau, la conjure et l'exorcise , comme on exorcise les démons et les poseues.

Esprit» démon, lutin, ombre, femme on forie, Qoi qae tu sois, enfin, laisse-moi, Je te prie.

C'est là ce qui s'appelle approfondhr une situation. Plante n'a fait que l'indiquer et l'efOenrer.

Il n'a marqué aucune nuance dans le caractère de ses deux Ménecbmes : Regnard au oontraira s'est avisé très-ingénieusement de foîK de l'un des deux un homme grossier et brusque , moyen sûr de rendre bien plus vives les scènes de méprises. En joignant ce qu'il a d'humeur avec ee qu'on hii en donne d'ailleurs, il y a de quoi le rendre fou. Aussi ne dit-il pas un mot qui ne soit caractérisé. Dans Plaute, quand Ménechme l'étranger parle du vaisseau sur lequel il est venu à Athènes :

1 Ehl bons dieux! dit lacourlisane» de quel vaisseau me voulez-vous pkrlerF Mtn. Un vaisseau de Mb, qui depuis longtemps met à la voOe, vogue, Jette l'ancre, se

COURS DE UTTÉRATURE.

radfMibe, et reçoit bien des ooape de marteas. C'est comme la boutique d'un pelletier; une pièce y joint l'autre. »

Ce n^est là que de la bouffonnerie. Regnard a pourtant imité cet endroit, mais en le corrigeant. Ménechme le campagnard parle aussi du coche qui Ta

amené à Paris.

Mais de quel oocbe Ici me Toolei-voos perler ? — Du cocbe le plus rude où mortel puisse aller ;• Et je De pense pas que de Paris à Rome , Un oocbe , quel qu*il soit, cabote mieux ton bomme.

Voilà le ton de l'humeur ; et cette réponse est de caractère.

On ne finirait point si Ton voulait épuiser ces sortes de parallèles f dont il su£Qt de présenter Tidée pour marquer la différente manière desdeuxauteurs. Le goût dans les choses d'esprit est une espèce de sens tout aussi délicat que les autres : il suffit de l'avertir, et il £aiut craindre de le rassasier.

Ceux qui cherchent des sujets d'opéras comiques pourraient en trouver un dans la pièce intitulée Ouine, une des plus gaies de Plaute. Cest un vieillaid amoureux d'une jeune orpheline élevée chez lui, qu'il veut faire épouser à un de ses eslaves, à condition qu'en bon valet il en fera les honneurs à son mattre. C'est précisément le marché que le comte Almaviva propose à Susanne dans les Noces de M' garOf si ce n'est que l'esclave est plus accommodant que la camériste. La femme du vieillard, instruite de cette menée, protège un autre esclave, à qui elle veut aussi faire épouser la jeune personne. Après bien des débats entre le mari et la femme, on convient de s'en rapporter au sort. Le confident du vieillard gagne ; mais on se réunit pour duper le vieux débauché; et, au lieu de la jeune épousée, il trouve une esclave robuste qui le traite fort rudement. Ce dénoûment est du genre de la farce ; mais nous en avons plus d'un exemple, même au théâtre français , qui , comme oo sait, se permet quelquefois

de déroger.

Térence n'a pas un seul des défauts de Plaute, si ce n'est cette teinte d'uniformité dans les sujets qu'il n'a pu faire disparaître entièrement, mais qu'il a du moins effacée, autant qu'il était possible, sur un théâtre où il ne lui était pas permis d'établir une intrigue avec une femme libre. Il ne pouvait, comme Plaute, donner à ses jeunes gens que des courtisanes pour maîtresses. Qu'a-t-il £ait? Il a trouvé le moyen d'ennoblir cette espèce de personnages , de manière à y répandre une sorte d'intérêt. Il suppose ordinairement que ce sont des enfants enleva à leurs fKirents, et vendus par fraude ou par accident. Leur naissance est reconnue à la fin de la pièce ; dénodment qui ne contredit rien de ce qui précède, parce que l'autieur ne leur donne que

des mœurs honnêtes et une passion exclusive pour un seul objet. C'est ainsi qu'il a composé son Andrienne, qui a été transportée avec succès sur la scène française. Il n'y a pas chez lui un seul des caractères bas qui s'ofi&ent dans Plaute , pas une trace de bouffonnerie, nulle licence, nulle grossièreté, nulle disparate. Des comiques anciens qui nous restent, il est le seul qui ait mis sur le théâtre la conversation des honnêtes gens, le langage des passions , le vrai ton de la nature. Sa morale est saine et instructive, sa plaisanterie est de très-bon godt; son dialogue réunit la clarté, le naturel, la précision, l'élégance. Toutes les bienséances théâtrales sont observées dans le plan et dans la conduite de ses pièces. Que lui a-t-il donc manqué? Plus de force et d'invention dans l'intrigue, plus d'intérêt dans les sujets , plus de comique dans les caractères. Mais est-il bien sdr que ce soit là ce que Jules-César a voulu dire dans ces vers qu'on nous a conservés?

«t Et toi aussi , demi-Méumdre, tu es placé parmi dos plus grands écrivains, et tu le mérites par la pureté de ton style. Et plût au ciel qu'an charme de tes écrits se joignit cette force comique qui t'était si nécessaire pour égaler les Grecs, et que tu ne leur fusses pas si inférieur dans cette partiel Voilà ce qui te manque^ TéreocOy et j*en ai bien du regret. »

Quels étaient donc ces Grecs qui avalent cette force comique qui manquait à Térence ? et oommeut Térence n'étalMl qaelamoUiédeMénandrefOn sait qu'il prenait communément deux pièces de l'auteur grec pour en faire une des siennes; et, comme il n'a jamais de duplicité d'action , il est vraisemblable que les pièces qu'il empruntait étaient d'une extrême simplicité. Son exécution est en général fort bonne; il n'est fiiible que dans l'invention. Et qui l'empêchait de profiter de celle des Grecs ? Voilà une deces questions que rendra toujours insoluhleia perte que nous avons faite de tant d'ouvrages des anciens.

Térence était né en Afrique , et fut élevé à Rome. Il faut qu'il y ait été transporté de trèsrboiine heure, puisqu'il a écrit si parfaitement en latin. Afranius, poëte comique, qui eut de la réputation dans le même siècle, dit en propres termes : f^ous ne cornparère:^ personne à Térence. Quand 11 proposa son premier ouvrage, V Andriènne , aux édiles, qui étaient dans Tusage d'acheter les pièces pour les faire représenter dans les jeux publics qu'ils donnai^it au peuple, les édiles, avant de conclure avec lui, le renvoyèrent à Cecilius, auteur comique, à qui ses succès avaient donné en ce genre une grande autorité. Le vieux poète était à table quand Térence , encore jeune et inconnu, se pr&enta chez lui avce un extérieur fort peu imposant. Cecilius hii fit don

ANCIENS. — POÉSIE

■er an petit siège près du lit où il était assis. Térence commença à lire. Il n*avait pas fini la première scène, qae Cecîlius se leva, l'invita à souper, et le fit asseoir à sa table; et lorsque, après le repas, il eut entendu toute la pièce, il lui donna les plus grands éloges: exemple d^équité et de bonne foi d'autant plus intéressant, qu'il est plus rare que les grands écrivains soient disposés à louer leurs ri vaux^ et à aimer leurs successeurs.

Térence éuit esclave; Phèdre le fabuliste le fut aussi. Plante fut réduit à travailler au moulin ; Horace était fils d'un affranchi. D'un autre c6té , César et Frédéric ont cultivé les lettres; ce qui prouve qu'elles peuvent relever les plus basses conditions, et qu'elles ne dégradent pas les plus hautes.

Il fallait qu'on fût persuadé à Rome de cette vérité, même longtemps avant le siècle d'Auguste; car Scipion et Lelius passèrent pour avoir eu part aux comédies de Térence. Ce qui est certain , c*est qu'il fut honoré de l'amitié de ces grands hommes; et, ce qui est vraisemblable, c'est qu'ils l'aidèrent de leurs conseils, et que leur bon goût lui apprit à ne pas suivre celui de Plante.

S'il eut à se louer de Cecilius, il n*en fut pas de même d'un certain Lucius, vieux poète dont il se plaint dans tous ses prologues, comme du plus ardent et du plus acharné de ses détracteurs. Ce Ludus traitait Térence de plagiaire, parce qu'il traduisait les Grecs ; et Térence lui répond :

« Toutes DOS pièces sont-elles autre chose que des empnmts laits aux Grecs? »

Il paraît que Lucius n'avait pas su emprunter avec autant de succès que Térence.

U ne fut pourtant pas toujours heureux au théâtre. Sa pièce înUtulée ffecyra (la Belle-Mère) ne lut pas achevée, parce qu'au milieu de la représentation on annonça un spectacle de gladiateurs , et que le peuple se porta en foule dans le cirque pour retenir ses places ; ce qui obligea les comédiens de quitter la scène quand ils se virent abandonnés. Cette pièce me paraît la plus intéressante de toutes celles de Térence, quant au sujet; car on désirerait pliis d'action et de mouvement; mais la Fable pourrait servir à Êiire ce qu'on appelle aujourd'hui un drame, qui, s'il était traité avec art, serait susceptible d'effet. Voici quel est ce roman : Un jeune Athénien , dans le désordre d'une de ces fêtes des anciens, où régnait une extrême liberté, sortant d'un repas au milieu de la nuit, et pris de ▼in, rencontre dans l'obscurité, et dans une rue détournée, une jeune fille, et lui fait violence. Il va chez une courtisane qu'il aimait beaucoup, et avec

L4 BàWE, — TOIIK I.

qui il vivait depuis longtemps, loi conte son aventure, et lui donne un anneau qu'il avait pris à cette fille. Quelque temps après, son père le marie. Toujours épris de sa maîtresse , il traite sa nouvelle épouse pendant deux mois avec une entière indifférence. Elle souffre ses froideurs avec une douceur et une patience inaltérables, ne se plaint point, et ne songe qu'à lui plaire et à s'en faire aimer. Elle commence à faire d'autant plus d'impression sur lui , qu'il est plus mécontent de l'humeur de sa maîtresse , qui ne peut lui pardonner son mariage. Enfin, il y renonce absolument, et devient trèsamoureux de sa femme ; cependant il est obligé de la quitter pour un voyage d'affaires. L'action de la pièce commence au moment du retour de Pamphile , ^t tout ce que je viens d'exposer s'est passé dans l'avant-scène. A son arrivée, Pamphile apprend que Philuméne, c'est le nom de sa femme, ne pouvant pas vivre avec sa belle-mère, s'est retirée depuis quelque temps chez ses parents ; que , dans ce même jour, Sostrata, la mère de Pamphile, est allée pour rendre visite à sa bru, et n'a point été reçue chez elle. Il y va lui-même, et s'aperçoit que sa femme vient d'accoucher en secret, après avoir caché sa grossesse à tout le monde. II n'est pas étonné qu'elle en ait fait un mystère, parce qu'il sait que l'époque oà ses froideurs ont cessé, et où il à commencé à vivre avec elle, ne peut s'accorder légitimement avec la naissance de l'enfant. Il gémit d'être forcé dé la juger coupable , et se résout, danâ sa douleur, à ne la plus revoir. Mais ses parents et ceux de Philuméne , qui ne sont pas dansje secret du lit conjugal , ne conçoivent rien à cette conduite de Pamphile, et s'imaginent que son éloignement pour sa femme n'a d'autre cause qu'un renouvellement d'amour pour Bacchis , cette courtisane qu'il aimait auparavant. Les deux pères prennent le parti de la faire venir, et de lui représenter le tort qu'elle se Çait , et les dangers où elle s'expose en brouillant ainsi un fils de famille avec son épouse. Bacchis proteste que, depuis le mariage de Pamphile , elle n'a voulu avoir aucun commerce avec lui. On lui demande si elle osera bien affirmer ce fait en présence de Philuméne et de sa mère. Elle y consent, et cette entrevue éclaîrcit tout et amène le dénoûment, dont on est instruit par un récit. La mère de Philuméne reconnaît au doigt de Bacchis la bague de sa fille , cette même bague que Pamphile avait arrachée du doigt de la jeune personne à qui, peu de temps avant son mariage, il avait fait violence dans l'ivresse et dans la nuit. C'était Philuméne elle-même, qui n'avait fait confidence de son malheur qu'à sa mère ; et sa mère , ne pouvant pas prévoir ce qui se passe entre sa fille et

Païuphile , et croyant que le mariage ooutt irait cette fatale aventure, en avait gardé le secret.

Il est à remarquer que cette pièce , dont le fond offrait peut-être plus d'intérêt que toutes les autres du même auteur, est très-froidement traitée. Pbilumène ne parait point sur la scène ; son état ne serait pas une raison pour Térence , car rien n'était plus facile que de la supposer accouchée en secret chez sa mère , peu de temps avant le retour de Pamphile. Bacehis no parait que pour l'éclaircissement de Tin'^ trigue. Ces deux personnages étaient ceux qui auraient pu j répandre le plus d'intérêt. Tout se passe , au contraire, en scènes de contestation entre les deu^ beaux-pères et la belle-mère; scènes inutiles et ennuyeuses. Cette pièce est celle qui justifie le plus le reproche que Von a fait à Térence de manquer de force dramatique.

Brueys et Palaprat ont emprunté de rEunuque leur Muet, dont la représentation est agréable et gaie. On se doute bi^n que la pièce française est plus vivement intriguée que celle de Térence. Les comédies de l'ancien théâtre n'ont pas assez de mouvement et d'action , et c'est un des avantages que le nêtre s'est appropriés. La situation d'un jeune homme amoureux, introduit chez celle qu'il aime, à titre; de muet, fournit nécessairement des jeux de théâtre d'un effet comique. Le Chérea de Térence, introduit en qualité d'eunuque dans la maison d'une courtisane, où loge une jeune fille dont il vient de devenir amoureux en la voyant passer dans la rue , et qu'il viole un moment après , ne prouve que l'extrême liberté des mœurs théâtrales chez les anciens. Le viol est chez eux un moyen dramatique assez fréquent. Ce qui peut les excuser, c'est que les lois n'accordaient aucune vengeance de cet outrage aux filles qui n'étaient pas de condition libre. Dans V Eunuque de Térence, celle qui a éprouvé les violences de Chérea est reconnue à la fin pour être citoyenne, et il l'épouse.

Ce qui nous paraîtrait bien plus étrange, et ce qui tient aussi à cette disparité des moeurs, qu'il faut soigneusement observer dans les comparaisons du théâtre ancien et du nôtre, c'est le singulier marché conclu dans cette même pièce entre Pbaedria , l'amant de la courtisane Thaïs , et le capitaine Thra*son son rival. Thaïs demande ingénument à Phœdria, qu'elle aime , qu'il veuille bien céder la place, pendant deux jours, au capitaine, qui lui a promis une jeune esclave qu'il a achetée pour elle et qu'elle voudrait rendre à ses parents. L'intention est bonne; niais la proposition nous semblerait un peu extraordinaire. CependantPhsedriay consent. Il fait plus : à la fin de la pièce , un parasite, ami du capitaine ,

représente an Jeune amant de Thaïs que ce caftttaine est riche, qu'il aime la dépense et la bonne dière, que Thaïs aime aussi Tune et l'autre; et il conseille à Phaedria, qui n'a pas les moyens de subvenir à tout» de consentir au partage avec le capitaine, et Phaedria y consent. 11 s'est montré cependant fort amoureux et fort jaloux pendant toute la pièce ; mais c'est que les mœurs de ces peuples ne permettant guère aux jeunes gens d'autres amours que celles des courtisanes, il y entrait nécessairement plus de débauche que de passion; et cela seul explique combien nos mœurs sont plus favorables à l'intérêt dramatique que celles des Grecs et des Romains.

Les auteurs du Mv/et ont emprunté à Térence ses plus heureux détails : mais c'est ici que l'original prend sa revanche; les imitateurs sont bien loin d'égaler sa diction et son dialogue.

Ce n'est qu'à Molière qu'il a été donné de surpasser Térence, même dans cette partie, quand il lui fait l'honneur de l'imiter. On sait d'ailleurs combien , sous tous les rapports , notre Molière est supérieur à tous les comiques anciena et modernes, il a pris dans le Phormion de Térence le fond de l'intrigue de ses Fourberies de Scapin ; ici c'est un valet fourbe qui dupe deux vieillards crédules, et leur escroque de l'argent pour servir les amours de deux jeunes gens; là, c'est un parasite qui fait le même rôle , de concert avec un valet. Mais l'auteur français est bien au-dessus du latin par la gaieté et la verve comique. C'est pourtant dans cette pièce que Boileau lui reproche , et avec raison , d'avoir à Térence allié Tabarin. Molière, en effet, y est descendu jusqu'à la farce, ce que Térence n*a pas fait. Mais nous savons aussi que Molière avait besoin de forces pour plaire à la multitude, qu'il n'avait pas encore assez formée ; et , dans cette même pièce de Scapin, ce qui n'est pas de la farce est bien au-dessus de la pièce de Térence, et les scènes mutées du latin sont bien autrement comiques en français.

11 en est de même des j4delphes, quoique ee soit, après VAndrienne, le meilleur ouvrage de l'auteur. Molière, dans l'École clés Maris, a imité le contraste des deux frères , dont l'un a pour principe la sévérité dans l'éducation des enfants, et l'autre Tindulgence. Le mérite ôesAdelphes consiste en ee que l'intrigue est nouée de manière que celui desdeux jeunes gens qui a le plus de liberté n'en abuse qu'en faveur de celui qui est élevé dans la contrainte. S'il enlève une fille à force ouverte dans la maison d'un marchand d'esclaves, c'est pour la remettre à son jeune frère , dont elle est aimée. Il arrive de là que l'instituteur rigoureux , qui oi^[>ose sans cesse

ANaENS. -* POÉSIE.

la sagesse de son élère aux désordres qu*îl reproche à rautre, joue sans cesse le rôle d*une dupe , et c*est là le comique. Molière Ta fort bien saisi, et, dans f École des Maris, le tuteur à verrous et à griUes est dupé continuellement par Isabelle , dont il vante la sagesse , tandis que Léonore , élevée dans les principes d'une liberté raisonnable , ne trompe pas un moment la confiance de son tuteur. Mais l'on voit aussi que le plan de Molière remplît beaucoup mieux le but moral. Térence n'a fait qu'opposer un excès à un excès : si l'un des vieillards refuse tout à son IlISt l'autre permet tout au sien. Ce sont deux extrêmes également blâmables ; et qu'Escbyne commette des violences et fasse des dettes pour son compte ou pour celui de son frère , sa conduite n'en est pas moins v^iréhensible. Il en résulte seulement qne le vieillard trompé fait rire en s'applaudissant d'une éducation qui , dans le fiiit , n'a pas mieux réussi que Taotre; au lieu que Molière au comique de la méprise a joint l'utilité de la leçon. Chez lui le tuteur de Léonore est dans la juste mesure, et ne permet à sa papille que ce qui est conforme à la décence. Il est récompensé par le succès, comme le tuteur tyran est puni par les disgrâces qu'il s'attire : tout est dans l'ordre , et ce plan est parÊiit*

La plus faible des pièces de Térence est celle qui a pour titre HeauUnUimorumenos , mot grec qui signifie , l'homme qui se punit Mrméme. On voit encore ici un excès, remplacé par un excès. C'est un père qui a séparé son fils d'une courtisaiie qu'il aimait, et l'a forcé de s'éloigner : depuis ce temps il est au désespoir du départ de son fils; il s'est re* tiré à la campagne , où il se condamne aux plus rudes travaux. Ce chagrin peut se concevoir; mais, dès que son fils est revenu , il devient le flatteur de ses passions et le complice de ses esclaves, dont il encourage les mensonges et les escroqueries : toujours du trop. L'intrigue d'ailleurs roule sur une méprise à peu près semblable à celle des Adelphes; mais trèsrfrolde ici , parce qu'il n'y a personne à tromper.

Lessixcomédiesquenousavons de Térence étaient composées avant qu'il eût atteint l'âge de trentecinq ans. 11 entreprit alors un voyage en Grèce, et périt dans le retour. Mais, sur la durée de son voyage , sur l'époque et les circonstances de sa mort » on n'a que des traditions incertaines.

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