CHAPITRE II. — Anaiy$e des aiwrages de Cicéron sur Vart oratoire
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Rien ne semble plus curieux et plus intéressant que d'entendre Cicéron parler de l'éloquence ; et l'on croirait volontiers que l'examen de ses ouvragée sur cette matière doit être un des objets les plus agréables que nous puissions avoir à considérer. Il ne Ciut pourtant pas sfy tromper : Cicéron parle à des Romains; il y a longtemps qu'il n'y a plus de Romains. Plus ses traités oratoires sont habilement appropriés à rinstructionde ses concitoyens , et plus il doit s'éloigner de nous. Ce n'est pas que les principes généraux , les premiers éléments , ne soient en
tout temps et en tous lieux les mêmes: nous l'avons vu en parcourant Quintilien. Mais tous les moyens, toutes les finesses, toutes les ressource de l'art, tout ce qui appartient aux convenances de style, aux iHenséances locales, tous ces détails, si riches sous la plume d'un mahre tel que Cicéron, sont tellement adaptés à des idées , à des formes, à des mceurs qui nous sont étrangères, que, pour en séparer ce qui peut nous convenir, il iaut un travail particulier, une étude suivie, que jusqu'ici l'on n'avait droit de prescrire qu'à ceux qui se destinaient au barreau; et c'est là surtout le grand objet de Cicéron , celui qu'il a toujours devant les yeux. Comme II avait passé sa viedans les combats judiciaires , comme les tribunaux étaient la lice journalière où se signalaient les orateurs , il regarde l'accusation et la dé* fense comme le plus pénible effort et le plus beau triomphe de l'éloquence. Sans cesse il représente l'orateur comme un soldat qu'il dut armer de toutes pièces, et qui doit, à tous les instants, être prêt à tous les genres de combats. Quelque louange qu'il donne à l'éloquence délibérative, à celle qui a pour objet de louer ou de blâmer, quelque mérite qu'il y reconnaisse, il donne toujours la palme à l'éloquence du barreau , comme à celle qui exige le plus grand nombre de qualités réunies. Cetteopinion parait fondée pour ce qui regarde les tribunaux romains; et nous pourrons nous en convaincre tout à l'heure , en voyant les différents personnages qu'un orateur devait y soutenir quand il plaidait une cause. A l'égard du barreau français , ce n'est pas Ici le moment d'établir la comparaison : il sera temps de s'en occuper lorsque nous traiterons de l'éloquence moderne.
Mais ce qu'il Importe d'établir avant tout, ce que la lecture des anciens nous apprend à chaque page, et ce que la différence des moeurs nous a fait oublier trop long- temps , c'est la haute importance que Ton attachait à Rome, peut-être encore plus que dans Athènes, au talent de ta parole. Il faut bien se redire qu'il n'y avait éttcz les Romains que deux grands moyens d'illustration, les talents militaires et réloquence. U fiiut se souvenir que Crassus, Antoine, Hortensius, Cicéron, furent élevés aux premières dignités de la république, parcequ'ils étaient éloquents. On en trouve la raison dans la nature même du gouvernement. Quand un talent est d'un usage néoessaira et habituel [XHir quiconque se mêle de l'administration , il fiiul absolument que ceux qui le possèdent dans un degré supérieur soient honores et révérés. Il y a une gloire généralement reconnue à fiire mieux que les autres ce que tous ont le désir et le besoin de bien faire ; et plus la concurrence est
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œURS DE LITTÉRATURE.
nombreuse et publique , ptus la supériorité est éclatante. Or, il n'en était pas de Rome comme de quelques gouvernements modernes , où les titulaires des grandes places ne les possèdent pas toujours pour les remplir» où l'on convient d'une espèce de partage qui donne le pouvoir, les honneurs et les ânoluments aux chefs, et le travail aux subalternes; enfin « où quiconque a de quoi payer un secrétaire peut à toute force se dispenser de savoir écrire une lettre. A Rome, on ne pouvait pas si facilement se cacher dans son impuissance , et ne paraître que sous le nom d'autrui. Il fallait payer de sa personne , et se produire au grand jour; il fallait savoir parler au sénat , devant le peuple et au forum , souvent /ians préparation, et toujours de mémoire ; et si Ton n'était pas obligé de s'en acquitter avec un grand succès , il était du moins honteux de montrer de l'incapacité : de là ces études si longues et si multiplia, qui étaient ceHes de toute la jeunesse romaine, depuis les fils des consuls jusqu'à ceux des affranchis; de là cette nécessité de se montrer tel qu'on était devant une multitude de juges qui , voyant tous les jours ce qu'ils pouvaient attendre de chacun , étaient intéressés à mettre chacun à sa place. C'est ainsi que des hommes qui n'avaient d'autre recommandation que leur mérite, parvenaient à ces dignités éminentes où la plus grande naissance ne conduisait pas toujours; c'est ainsi qu'un Gicéron , né dans un village d'Italie, obtint le consulat, que l'on refusait aux Catilina, aux Céthégus, aux Lentulus , issus des plus grandes familles de Rome , et parés de ces noms fameux que l'on respectait depuis l'origine de la république. Ce même Gicéron, né parmi nous, n'eût été probablement qu'un homme de lettres célèbre, ou un excellent avocat.
Si Ton a ces idées bien présentes à l'esprit , on ne sera pas. étonné du nom et de la dignité des interlocuteurs qu'a choisis Gicéron dans les dialogues qui composent ses trois livres intitulés de l'Orateur; car, à l'exemple de Platon, il semble avoir adopté de préférence la forme du dialogue dans presque tout ce qu'il a écrit sur la philosophie ou sur l'éloquence. Cette forme a de grands avantages; elle ôte au ton didactique ce qu'il a de naturellement impérieux , en substituant la discussion de plusieurs à renseignement d'un seul; elle écarte la monotonie, en variant le style suivant les personnages; elle tempère la sécheresse et l'austérité des préceptes par l'agrément de la conversation; enfin, elle développe le pour et le contre de chaque opinion , avec la vivacité et l'abondance que chacun de nous a naturellement en soutenant l'avis qui lui est propre ; elle montre les objets sous toutes les faces et
dans le plus grand jour. On a objecté qu'elle avait un inconvénient , celui délaisser quelquefois en doute quel est l'avis de l'auteur lui-même. On a fait ce reproche à Platon plutôt qu'à Gicéron; et je ne crois pas qu'au fond l'un le mérite plus que l'autre. Il est assez facile, par le plan même du dialogue, de voir dans la bouche de qui doit se trouver la doctrine que l'auteur croit la meilleure. On peut croire , par exemple, toutes les fois que Platon met Spcrate en scène, quec'est par sa voix, qu'il va s'expliquer, parce qu'il est assez vraisemblable que Platon ayant été disciple de Socrate , ce qu'il fait dire à son maître est précisément ce qu'il pense lui-même. Quand Gicéron fait parler Antoine et Grassus, l'un sur les moyens que peut employer l'orateur dans les questions judiciaires, l'autre sur l'éloeution qui lui convient, il est bien évident que leurs principes sontceuxdeGicéron, qui les nomme, en vingt endroits de ses ouvrages, les deux hommes les plus éloquents dont Rome puisse se glorifier. Mais quelle distance d'un traité de rhétorique, rédigé dans la forme usuelle et méthodique « et tel qu'un maître le dicte à des écoliers, à cette conversation si noble et si imposante établie par Gicéron ! Quelle manière plus heureuse de donner une grande idée de son art, que de représenter les premiers hommes de la république, des personnages consulaires, tels qu'Antoine et Grassus, et son gendre Scévola , grand pontife, et la lumière du barreau romain pour la jurisprudence, employant le loisir et le repos de la campagne , pendant le peu de jours de liberté que leur laisse la solennité des jeux publics, à s'entretenir sur l'éloquence, en présence de deux jeunes gens de la plus grande espérance , Lucius Gotta et Servius Sulpicius , qui pressent ces grands hommes de leur révéler leurs idées et leurs observations sur cet art dont ils ont été depuis longtemps les modèles ! Tel est Tentretien que Gicéron suppose avoir eu lieu lorsqu'il était à peine sorti derenfanee, environ cinquante ans avant le temps où il écrit , et lui avoir été rapporté par Gotta. C'est un effort de mémoire qu'il prétend faire en faveur de son frère Quintus, qui lui avait demandé ses idées sur l'éloquence. Il est probable qu'en effet cette conversation n'était pas tout à fait une supposition ; que Gotta en avait parlé à Gicéron , et lui en avait rapporté les principaux résultats; que celui-ci, dans la suite, saisit l'occasion de travailler sur un fonds qui lui avait paru intéressant et riche; et que le prince des orateurs romains, quelque droit que lui donnassent la gloire et la vieillesse (il avait alors soixante et un ans) de dicter les leçons de son expérience et les lois de son génie, aima mieux se dérober au danger de s'ériger en législateur, et préféra se mettre à couvert
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
sous la vieille autorité de deux maîtres fameux qui avaient été. avant lui les premiers organes de Téloqueooe romaine.
Le lieu de ta scène est à Tusculum , un des pluâ agréables cantons de Kltalie, où Cradus avait une naaison de plaisance et où Cîeéron en eut une aussi. Le lendemain d'une conversation sérieuse, et même triste, sur la situation des affaires publiques , Grassus, coDune pour se distraire, lui et ses amis, de leurs réflexions chagrines , se mit à parler des avantages attachés à Tétude de Téloquenoe, non pas, disait-il, pour y exhorter Sulpicius et Cotta, mais pour les féliciter de ce qu'à leur âge ils étaient déjà assez avancés , non-seulement pour être au-dessus de tous les autres jeunes gens, mais même pour mériter d'être comparés à ceux qui avaient plus d*ai|nées et d'expérience.
« Xavoae , poarsuit-O , que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir, par le talent de la parole, fixer Tatfcentioo des honiroea rassemblés, clkarmer les esprits , gouverner les volontés, les pousser ou les retenir à son gré. Ce talent a toujours fleuri , a toujours domioé chez les peuples libres, et surtout dans les états paisibles. Qu'y at-il de pins admùrable que de voir un seul liomme, ou du motos quelques hommes, se feire one puissance particulière d'une faculté naturelle à tous ? Quoi de plus agréable à l'esprit et à l'oreiUe qu'un discours poli, orné, rempli de pensées sages et d'expressions nobles? Quel roagoitique pouvoir que celui qui soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, ;la religion des juges, et la dignité du sénat I Qu'y a-til de plus généreux , de plus royal, que de secourir les suppliants , de relover ceux qui sont abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux honmies leur Vie, leur liberté, leur patrie? Enfin, quel prédeux avantage que d'avoir toujours à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à ceUe des autres, à défier les méchantsou à repousser leurs attaquesl » (i, 8.)
Crassus ne s'en tient pas à ces traits généraux qoi caractérisent l'éloquence, et qui tous sont avoués et incontestables. C^te espèce d'introduction le conduit au prmcipe favori de Cioéron , déjà établi dans Favant-propos du dialogue, et que Crassus énonce enfin en ces termes r
« Si Ton veut embrasser dans une définition complète Contes les (acuités propres à Torateur , à mon gré celuilà mérite un titre d'un si grand poids, qui sur quelque siÛet qui se présente à développer dans le discours, peut parler de mémoire, avec sagesse, avec ordre, avec les mouvements du style et la dignité ""de l'action. » (i, 15.)
On doit s'attendre que cette définition, aussi étendue qu'imposante, peut être attaquée. Crassus s'y attend bien lui-même , car il ajoute tout de suite , comme pour expliquer sa pensée et prévenir les objections :
« Si l'on trouve qoe j'ai été trop loin dans ces mots,
sur quelque sujet qui se présente, chacun peut en re« trancher ce qu'il voudra ; mais je tiens pour constant que , quand même l'orateur, étranger aux autres connaissances, ne saurait que ce qui concerne les délibérations et les jugements , 8*il se trouve dans le cas de parler de ces autres choses qu'il n'a pas étudiées , dès qu'il les aura apprises de ceux qui font profession de les savoir, il en pariera mieux qu'eux-mêmes ne pourraient en parler. » (i, 15.)
Et voilà le sens réel et précis de l'assertion de Crassus et de Cicéron; voilà te seul résultat admissible des différentes discussions qui remplissent ce premier livre sur la nature et l'étendue de la science de l'orateur, tl faut dire aussi, pour la justification de Crassus , ce qu'il répète plusieurs fois , qu'il ne prétend pas caractériser l'orateur tel qu'il existe, mais tel qu'il le conçoit possible. Or, il soutient , avec quelque fondement , que pour avoir une idée parfaite d'un art, il faut le considérer dans toute la perfection dont il est susceptible. Scévola, après l'avoir combattu , c^vient à son opinion , avec la restriction que Crassus lui-même y a mise. Pour Antoine, après avoir rendu compte de quelques disputes sur le même sujet, dont il avait été témoin , lorsqu'il visitait les philosophes et les rhéteurs d'Athènes , il avoue qu'il serait à souhaiter que l'instruction la plus étendue vint toujours au secours de l'éloquence. C'est même en conséquence de ce principe, qui étend si loin les devoirs et les facultés de l'orateur, qu'Antoine avance que, dans un petit traité composera son retour de Grèce , il avait dit ces propres mots : J'ai bien connu des hommes diserts, mais pas un homme vraiment éloquent, II entend par homme éloquent celui qui est en état d'embellir et d'agrandir tout par la parole, et qui possède dans son imagination et dans sa mémoire une source inépuisable d'élocution, prête à se répandre sur tous les objets. Ce qu'il ajoute est remarquable :
« Cela nous est difficile, sans doute, à nous, que Tambitlon de paraître entraîne dans le tourbillon du forum avant que nous soyons sufiisamment insUnits; mais cela n'est pas moins dans l'ordre des choses naturelles et possibles ; et si , pour l'avenir , je puis régler mes conjectures sur la mesure de génie que montrent mes contemporains, je ne désespère pas qu'un Jour, avec plus de vivacité dans l'étude que nous n'en mettons et que nous n'y en avons mis, avec plus de loisir , avec une tacUité d'apprendre pins grande et plus mûrie , avec plus d'émulation et plus d'ac* Uvité, il n'existe enfin cet orateur que nous cherchons. Et s'U faut dire ce que je pense , ou cet orateur est Crassus , ou ce sera un homme qui , né avec un génie ^al, aura lu, entendu et composé davantage^ et qui pourra ajouter quelque chose à ce qu'est aujourd'hui Crassus. » (i , 21.)
Ne pourrait-on pas croire que Cicéron prophé-
MO
COURS DE UTTÉRATHRE.
lise ici par la boucha d'Antoine, et propliétiae sor lui-même? Ce qui esft certain, c'est que tous les tjraits qu'il a rassemblés jusqu'ici paraissent lui cou- ▼enir, et ne convenir qu*à lui seul. Il était non-seulement le plus éloquent, mais le plus savant des Romains; et il a fait dire à Antoine, il n'y a qu'un moment, que rien n*est plus propre à nourrir et à fortifier le talent de Torateur que la multitude des connaissances. Quoique alors celles que Ton pouvait acquérir fussent plus bornées qu'aujourd'hui , cependant il n'a pas voulu dire, et lui-même en convient, que l'orateur devait tout savoir; mais il a soutenu qu'il était de l'essence du talent oratoire de pouvoir orner tous les sujets autant qu'ils en sont susceptibles; et c'est précisément ce qu'il avait fait ; car il avait écrit , et toujours avec agrément et abondance , sur toutes les matières générales de philosophie, de politique et de littérature. Il n'était nullement étranger à l'histoire, puisqu'il avait fait celle de son consultât; ni à la poésie, puisqu'il avait composé un poëme à l'honneur de MariuSé Ainsi, grâces à l'amour du travail, qui était en lui au même degré que le talent, il était précisément l'homme qu'il demande, celui qui ne se contente pas d'être exercé aux luttes du barreau et aux délibérations publiques , mais qui peut écrire éloquemment sur tous les objets qu'il voudra traiter.
Antoine exige de l'orateur la sagacité du dialecticien, la pensée du philosophe, presque l'expression du poète, la mémoire du jurisconsulte, la voix et le geste d'un grand acteur ; msâs il ne va pas encore si loin que Crassus , qui , pour former cet homme accompli, veut, indépendamment des dons naturels, tant de Tesprit que du corps, un exercice continuel , l'habitude d'écrire et d'écrire avec soin , l'attention à fortifier sa mémoire , à observer au théâtre tous les vices de prononciation , tous les mouvements désagréables qu'il faut éviter; qui recommilnde, comme une chose très-utile, de traduire les orateurs grecs , et , comme une chose nécessaire, d'étudier l'histoire; qui conseille la lecture des poètes, et surtout qu'en lisant les philosophes et les historiens on s'accoutume à les commenter, à les réfuter, à examiner dans chaque question qui se présente chez eux ce qu'il y a de plus probable, et à discuter pour et contre; enfin, qui veut une connaissance profonde des lois de l'antiquité, des coutumes, de la constitution de la république, des droits des alliés, de la discipline du sénat; et qui ajoute à cet ensemble, déjà si vaste , cette tournure d'esprit délicate et enjouée qui apprend à faire à propos usage de la bonne plaisante-
rie, comme d'un assaisonnement nécessaire au diseours. Antoine, qui faisait profession de n'avoir jamais étudié la jurisprudence, et qui ne disait pas un très-grand cas de la philosophie grecque, mais dont le talent consistait principalement dans une grande adresse à manier l'arme de la dialectique , et qui surtout passait pour être formidable dans la réfutation, soutient ici son caractère. Il resserre beaucoup la carrière que Crassus ou vré à Péloquence, et qui pourtant, au gré même d'Antoine, demeure assez étendue, puisqu'elle renferme dans son domaine les tribunaux, le sénat et les assemblées du peuple. Il est bien sûr que c'est là proprement l'empire de l'orateur; mais quoique Antoine observe avec raison qu'il y a fort loin de ce genre de talent à celui d'écrire éloquemment sur des matières de philosophie, de politique et de goût, il n'est pas moins vrai que tous ces objets sont du ressort de l'éloquence, qui doit se plier à tous les tons; et il ne faut pas reprocher à Crassus de voir l'art dans toutes ses dépendances. Aussi les raisonnements d'Antoine, dans cette partie, sont-ils plus spécieux que solides, surtout lorsqu'il prétend qu'il n'est pas nécessaire à un avocat d'être jurisconsulte; •qu'il lui suffit, pour chaque cause, d*être instruit des lois relatives au cas qui est mis en question. On sent que cette ressource passagère, qui peut quelquefois suffire au grand talent , ne peut pas se comparer, dans l'usage journalier, à des connaissances méditées et approfondies. Crassus ne répond à la réfutation d'Antoine que par quelques mots de politesse et de plaisanterie , et saisit agréablement l'occasion de se joindre à Sulpicius et à Cotta , pour obtenir de lui qu'il expose à ces deux jeunes élèves ce qu'a pu hii apprendre une longue habitude du forum , puisque enfin c'est là qu'il lui plaît de borner à peu près les fonctions de l'orateur. Antoine ne peut s'en dispenser; mais la conversation est remise au lendemain , parce qu'il faut aller se reposer pendant la chaleur du jour. Scévola le jurisconsulte témoigne son regret de ne pouvoir entendre Antoine , parce qu'il est invité chez Lélius.
« Quoique AnCoioe ait maltraité la jurispradenoe , dit-Il en plaisantant, je ne lui en veux pas tant d'oi avoir dit dn mal , que je lui sais gré de nous avoir avoué si ingénament qu'U ne la connaissait pas. » (i , 62.)
Lorsqu'on se rappelle la prédilection qu'avait Cicéron pour la secte dés académiciens qui avait pour prindpe de discuter beaucoup et d'afBnner peu, et de reconnaître bien plus de choses probables que de choses démontrées, on n'est pas surpris , dana le second dialogue, où Antoine joue le premier riUe, de le voir, dès son exorde, revenir
ANCIENS. -• ÉLOQUENCE
pnsque entièremeotà l'avîs de Crassus^ et ayouer en badiaani qu'il n'a touIu qu'essayer, dans sa réfutation , s'il lui enlèverait ses deux jeunes disciples , Sulpidus etCotta; mais qu*aetuellenient, devant les nouveaux auditeurs qui leur sont arrivés, il ne SDoge qu*à dire sincèrement ce qu'il pense. Ces ausont le vieux Catulus et César, l'onele du r« tous deux comptés parmi les meilleurs orateurs de leur temps : Catulus , distingué surtout par la pureté et par l'élégance de la diction ; César, par le talent de la plaisanterie. Tels sont les nouveaux personnages qu'amène Cioéron à Tusculum pour écouter Antoine; et l'on s'aperçoit bientôt que pour cette fois la doctrine qu'il prêche est bien selon le cœur de celui qui le fait parler, et que c'est en effet Cicéron qu'on entend. La jurisprudence exceptée, sur laquelle on ne pouvait pas faire revenir Antoine avec vraisemblance, parce qu'il était notoire qu'il n'en avait jamais étudié que ce qui était nécessaire à ses causes, il passe d^ailleur» en revue les différents genres où l'éloquence peut s'exercer ; et voici sa conclusion , qui paraît entièrement conforme à ce qu'avait toujours pensé Cicéron :
« Je vous dirai le résultat , non pas de ce que J'ai appris , ■Mis (ce qui est plus fort) de ce qœ j'ai moi-même éprouvé. Itans toutes les matières qne je viens de détailler , Fart de bien dire n'est qn'on jeu pour un bomme qui a de Tesprit naturel, de Tbabitude et de rinstructioo : le grand ouvrage de Poratenr est dans le genre judiciaire; et je ne sais sll est quelque cbose de plus difficile parmi les œuvres de resprit humain. Cest là que le plus souvent la multitude igMramenejttgedn talent de l'avocat que parrévénement; c'est là qu'on a devant soi un emienii qu'il lànt sans cesse frapper el repousser; c'est laque souvent celui qui doit déeider est rami de votre adversaire on votre propre en« Bsml; qu'il fiuil, on l'instruire , ou le détromper , on l'exdter, on le r^irimer, enfin prendre tous les moyens pour le mettre dans la disposition qu'exige la ciroonstanoe et votre cause ; qu'il (àut le ramener de la blenveillanoe à la haine, et de la haine à la blenveillanoe, ^ avoir pour ainsi diro des ressorts tout prêts pour le monter, suivant le besoin , à la sévérité ou à l'indulgence , à hi tristesse ou àla joie; qu'il làut mettra en usage le poids des sentences^ et l'éneigie des expressions, et animer tout par une action variée, véhémente, pleine é» lèu, pletaiede vie, de vérité , desenslbilité.»(u,]7.)
On reconnaît bien à ce langage un homme accoutumé aux triomphes du barreau, qui a éprouvé tout ce qu'ils avaient de difilcile, et senti tout ce qo^ avaient de glorieux. On ne peut nier non plus que ce ne aoit dans ce genre que l'éloquence antique a produit les plus belles choses , et que Démosthènes et Cicéron ont laissé le plus de che&d'œuvre. Mais
* Le mot tenteneeê offre un aeos trop restreint : ptntém eoQvtendfalt mieux.
pourtant il ne faudrait pas prendi« à la lettre ce qu'on vient d'entendre, que tout le tevXAestunjeu, Ce mot, qui est dans la bouche d'Antoine, est en effet sorti de l'âme de Cicéron. Ce sont de ces mots qui peignent plutôt l'homme qu'ils n'expriment la chose; qui révèlent le secret de ses préférences et de ses affections plus qu'ils n'établissent la mesure précise de ses jugements. C'est ainsi que j'ai entendu dire cent fois à cet homme qui avait tout tenté et si souvent réussi , à Voltaire : // n*y a au monde qu'une chose difficile, c'est défaire une belle tragédie, U le disait du fond du cœur : mais qu'est-ce que cela prouvait? qu'en Caudrait-il conclure? qu'en effet tout le reste est aisé? Lui-même ne le croyait pas. Ces expressions exagérées et passionnées prouvaient seulement que, de tout ce qu'il avait composé, ta tragédie était ce qui lui avait coûté le plus de peipe et valu le plus de gloire.
Il faut croire qu'il en était de même de Cicéron. Ses deux Ferrhies et la Milonienne sont certainement ce qu'il a fait de plus beau, et ce qui dut lui coûter le plus; maïs croira-t-on que lui-même regardât comme une chose si facile de faire les Catilinaires, la seconde Philippique, la harangue pour la loi Manilia, le remerctment à César pour Marcellus; tous morceaux admirables, et qui ne sont pas dans le genre judiciaire ? Et refuserons-nous une juste admiration à ces harangues , qui sont un des principaux ornements des historiens grecs , et surtout des latins , fort supérieurs en ce genre? De nos jours, on les juge déplacées. J'examinerai à l'article des historiens si, en prononçant cette condamnation , l'onn'a pas oublié la différence des mœurs. Mais ce qui suffit pour prouver combien les anciens différaient de nous sur ce point, c'est qu'Antoine, l'interprète de Cicéron, parmi les genres d'écrire qui exigent de l'éloquence , compte expressément rhistoire; il dit en propres termes : Qvfesi<e qu'un historien qui ne sera pas orateur?
Mais c'est surtout celui du barreau dont il s'oc* cupe, ainsi que Crassus. Il désire que celui qui annonce un talent naturel pour cette profession , et qui a fait toutes les études qu'elle demande , se propose particulièrement quelque excellent modèle à imiter ; conseil fort sage que Ton a vu suivre de nos jours par plusieurs jeunes avocats qui s'attachaient volontiers à ceux qui jouissaient déjà d'une réputa* tion méritée. Il exige qu'on ne se charge d'aucune cause «ans l'avoir examinée avec l'attention la plus scrupuleuse, et sans la connaître aussi parfiiitement qu'il est possible. Cette précaution , trop souvent négligée, lui parait avec raison de la plus grande importance, et pour la morale, et pour le succès.
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GOURS DE LITTÉRATUBB.
Il rend compte de ce qu'il a coutume de pratiquer dans ces sortes d^occasioos, et l'on ne saurait donner une meilleure leçon à ceux qui exercent le même ministère.
« Quand qoelqu'im Tient m'exposer sa cause , f ai coutume de faire pour un moment le rûle de sa partie adyerse , et je plaide contre lui, afin de le mettre à portée de me déTelopper toutes ses raisons. Quand il est parti, je me charge tour à tour de trois personnages que je soutiens avec une égale équité, celui de mon client, celui de mon adTer- «aire, celui du juge. Je marque les différents [wints de la cause : ceux qui m'o£firent plus d'avantage que de difficulté» je me propose de les traiter; ceux qui sont tels que, de quelque façon qu'on les prenne , ils me sont plus défiiYoraUes qu*a?antâgeux , je les mets entièrement à l'écart. Je m'assure donc bien positivement de mes moyens, et je sépare avec soin deux choses que bien des gens confondent par trop de confiance , le temps de méditer une cause, et le temps de la plaider. » (n , 24.)
Ensuite il s'étend sur la nature des différentes causes et sur la manière de les considérer, sur Fart de s'insinuer dans l'esprit des juges, sur la meilleure méthode à employer dans la disposition des preuves, sur l'espèce d'autorité que donne à l'orateur la considération personnelle attachée aux mœurs et à la probité. Quant au secret d'émouvoir les passions, il donne pour l'éloquence le même précepte qu'Horace pour la poésie.
« II faut, dit-il, éprouver vouHnème les affections que vous voulez communiquer. Je ne sais ce qui arrive aux antres, mais pour moi jamais je n'ai cherché à exdter dans le cœur des juges la douleur, la pitié, l'indignation, que je ne fusse pénétré moi-même des sentiments que je voulais fiiire passer dans leur Ame. Il faut , s'il est permis de s'exprimer ainsi , que l'orateur soit en feu , s'il veut allumer un incendie. » (u, 4e.)
Tout cet article, qui regarde les diverses passions qu'il s'agit d'inspirer aux juges, est traité avec une sagacité et développé avec une facilité et une abondance d'élocution dignes d'un si grand mettre. Antoine en vient à ce qui regarde la plaisanterie ; mais alors il laisse la parole à César, renommé pour cette espèce de talent; et la longueur de la dissertation qu'il entreprend sur cet objet prouve combien cette partie occupait de place dans l'art oratoire. C'est qu'indépendamment des plaidoyers proprement dits, où la plaisanterie pouvait être plus ou moins employée, il y avait encore deux parties essentielles de la plaidoirie, l'interrogation des témoins qui appartenait à l'avocat, et l'altercation. On appelait de ce nom la discussion dialoguée et contradictoire des faits, des témoignages, des moyens, qui succédait aux discours suivis et préparés, et qui demandait beaucoup dfi présence d'esprit et une grande habitude de parler.
Il est à remarquer que Scévola, Tun des interlocuteurs du premier dialogue, n'est point présent à celui-ci; et il parait que Cicéron l'a écarté à dessein , parce qu'il ne convenait pas qu'on fit un traité sur la plaisanterie en présence d'un homme aussi grave qu'un grand pontife. Ces sortes de bienséances sont soigneusement observées par les anciens; et CicéroD surtout, qui ne recommande rien tant à l'orateur que l'exacte (^>servation des convenances de toute espèce , avait trop de délicatesse et de goût pour y manquer.
Gomme ce sont souvent des circonstances subites et imprévues qui donnent lieu aux traits les plus plaisants, il importe de savoir saisir l'à-propos; et cette heureuse promptitude d'esprit rap* pelle à César un trait de Crassus dans un genre tout opposé à la plaisanterie, mais très-remarquable par l'habileté de l'orateur à proûter d'un accident inattendu , et par le grand effet ,qu'il produisit. Crassus plaidait contre Brutus, jeune homm e qni déshonorait son nom, qui avait dissipé son patrimoine et vendu toutes les terres de sa famille , qui n'avait aucun talent qui rachetât la dépravation de ses mœurs , et qui , de plus , comme pour se venger delà mauvaise réputation qu'il avait, intentait des accusations injustes et calomnieuses contre les meilleurs citoyens. C'était Crassus dans ce moment qu'il attaquait; et pendant que celui-ci parlait, le hasard fit que le convoi de Junia, femme respectable et aïeule de Brutus, morte peu auparavant , vint à passer devant le forum , et à la suite de son convoi paraissaient les images de ses ancêtres , que l'on avait coutume de porter dans ces lugubres cérémonies; car les Romains , ainsi que tous les peuples policés et même sauvages , ont honoré les morts par respect pour les vivants : ils ont honoré la nature humaine dans sa dépouille mortelle. On a consacré, d'un bout du monde à l'autre ^ ces asiles souterrains où la plus excellente des créatures attend dans le silence des tombeaux le réveil de l'éternité; on a consacré l'appareil funéraire qui nous avertit que l'homme ne meurt pas tout entier; on a consacré la pierre qui couvre des cendres chéries, afin que la douleur pût venir y répandre des latmes sur les restes d'un père, d'une mère, d'une épouse. Ce n'est qu'en France, au dix-huitième siècle, que des hommes, qui apparemment se rendaient justice, en ne se distinguant pas des bêtes brutes et féroces , n'ont mis aucune différence entre le cadavre d'un homme et celui d'un chien. Opprobre et exécration! (et puisse ma voix retentir pour nous justifier, Jusqu'aux extrémités du monde et jusqu'aux dernières générations!) opprobre et exécra-
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tioQ flur les monstres qui f en Tiolant les lombeaiix des morts qu*iis dépouillaient, en refusaient aux Tictimes qu'ils égorgeaient! Je sais que ceci est une digression ; mais rien n^est déplacé , rien n'est perdu toutes les fois qu'il s'agit d'élever uo cri de vengeance contre ceux qui, pendant si longtemps, ont élevé impunément un cri de guerre contre l'espèce humaine tout entière.
Crassus s'interrompt, et s'adressant à Brutus :
« Hé bienl loi dit*Q , que vem-ta que eeUe femme ré* véiée dise à ton père do fito qalfl nous a laissé ? Que veuxtu qu'elle dise à tous ces grands hommes tes aïeux doot nous voyons les images, à ce Bratiis à qui nous devons notre liberté ?1S'il demande ce qœ tu fais , quel est rétat , qnd eut le genre de gloire et de vertu dont tu t'occupes , que lui dira-t-on? Est-ce d'augmenter ton patrimoine? Ce D^t pas ce qu'il y anreit de plus digne de ton nom ; mais cela même ne t'est plus possible ; il ne t'en reste ; rien tes déhanches ont tout dévoré. Est-ce de l'étude du droit civfl ? Ton père s'y est distingué ; il nous en a laissé des monuments; mais pour toi, on lui dira qu'en vendant tout ce que tu en as reçu pour héritage , tu ne t'es pas même réservé le siège paternel où il écrivait. Est-ce de l'art militaire? Mais tu n'asjamais tu un camp. Est-ce de l'éloquence? Mais tu nelaconnais même pas , et tout ce que tu as de voix et de fiM^llés est employé à ce traflc honteux de calomnies pobUques, qni est ta dernière ressource. Et tu oses voir le jour! tu oses regarder tes jages! tu oses te montrer dans le forum, dans cette viUe, aux yeux de tes condtoyenal Tu ne frémis pas de honte et d'efiroi à l'aspect de cet appareil funéraire, de ces images sacrées qui faocusent, de ces ancêtres que tu es si loin d'imiter, qu'il ne le reste pas même un asile où tu puisses encore les placer ! » (u,55.)
On peut juger, par la véhémence et l'énergie de cette accablante apostrophe , si Crassus avait l'âme et Hroagination d'un orateur. Cicéron, qui n'en pouvait conserver tout au plus qu'un bien faible souvenir, puisqu'il entrait à peine dans v l'adolescence lors de la mort de Crassus , mais qui avait pour le talent cet amour si naturel aux belles âmes et aux esprits supérieurs, a consacré à sa mémoire les regrets les plus touchants ; et ce morceau , qui commence le troisième livre de spn ouvrage, forme une espèce d'épisode aussi intéressant que bien placé; qui peut aussi en être un dans cette analyse, et vous distraire un moment de la sévérité du ton didactique.
« Cooome je me disposais , mon cher frère, à rapporter dans le troisième livre les leçons de Crassus, qui s'était engagé à parler après Antoine , sur l'élocuUon oratoire , j'ai été frappé d'un souvenir douloureux. Ce beau génie, qui méritait Timmortallté, cette douceur de moeurs, cette vertu si pure, tout fut détruit par une mort soudahie , dix jours après les entretiens que vous venez de lire. Crassus, revenu à Eome le deraier jour des jeux , fut vivement affecté d'une
harangue du consnl Philippe, dans laquelle il avait dit au peuple qu'avec un sénat tel que celui qu'on avait alors , fl ne pouvait pas répondre de l'administration des affaires publiques. Les sénateurs s'étant assem^és en grand nombre le maUn des ides de septembre, le tribun Drusus, qui les avait convoqués « après s'être plaint du-consul , demanda qu'on délibérât sur l'outrage qu'avait fait au sénat le premier magistrat de la république en le calomniant auprès du peuple. J'ai souvent entendu dira aux honunes les plus éclairés que , toutes les fois que Grassus parlait. Il semblait n'avoir jamais mieux parlé , mais que l'on convint ce jour- Ik, que, s'il avait coutume d'être au-dessus des autres, il avait été cette fois au-dessus de lui-même. U déplora le malheur du sénat, qui, semblable au pupille dépouillé par un tuteur infidèle , ou à l'enfont abandonné par ses parents, voyait sa dignité héréditaire envahie par un brigand sous le nom de consul , qui , après avoir ruiné l'État autant qu'il était en loi , n'avait en effet rien de mieux à faire que de lui enlever le secoura et les lumières du sénat. Philippe était violent , accoutumé à manier la parole , et ^ faire tête à ceux qui l'attaquaient. H sentit vivement les atteintes que lui portait Crassus; et, résolu de contenir un pareil adversaire, il s'emporta jusqu'à prononcer contre lui une amende, et lui ordonner, suivant l'usage, d'en donner caution sur ses biens. C'est alora que Crassus, poussé à bout, parla, dit^n, cooune un dieu : Penses-tu, lui dit-il, que je te traiterai en consul , quand tu ne me traites pas en consulaire*? Penses-tu , quand tu as d4jà regardé Vautorite du sénat comme un bien de confiscation, quand tu VasJmUée aux pieds en présence du peuple romain, m'tiffrafer par de semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ee n*est pas mes biens qu'il faut m'ôteri il faut m'arraeher cette langue que tu crains, étouffer cette voix qui n'a Jamais parlé que pour la liberté; et quand il ne me restera plus que le sùuffU , je m'en servirai encore, autant que je le pourrai , pour àombattre et repousser la tyrannie. Il parla longtemps avec chaleur, avec force, avec violence. On rédigea, sur son avis , le décret du sénat, conçu dans les termes les plus forts et les plus expressifs, dont le résultat était que , tontes les fois qu'il s'était agi de Tintérêt du peuple romain, jamais la sagesse ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus assista même à la rédaction du décret. Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne : ce fiirent les dernière accents de sa voix , et nous, cooune si nous eussions dû l'entendre toujoura, nous venions au sâiat, après sa mort, pour regarder encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi , dans l'assemblée même, d'une douleur de c^té, suivie d'une sueur abondante et d'un frisson violent , tt rentra chez lui avec la fièvre; et au IxHit de sept joura U n'était plus. O trompeuses espérances des hommes! 6 fragilité de la condition humaine ! A vanité de nos projets et de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre carrière ** t Tant que la
* Le texte dit en sénateur.
** Bossueta imité oeI>eau mouvement dansVoralsoo funèbre de Henriette d'Angleterre, ducbene d'Orléans. Voie! IVxorde : « O vanité! ô néant! ô mortels Ignorants de leius « destinées ! etc. »
œURS DE IITTERATURE.
tiede GnssiM arait élé ooeapée dans iM traTau da fonuD, il était distingué par les services qu'il raodait au piHicaliersy et par la supériorité de sou génie, et non pas encore par les avantages et les honneurs atlachés aux grandes places : et l'année qui suivit son consulat , lorsque » d'un consentement universel , il allait jouir du premier crédit dans le gouvernement de l'État, la mort lui ravit tout à coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir I Ce fut sans doute une perte amère pour sa Emilie , pour la patrie , pour tous les gens de bien; mais tel a été après lui le sort de la république, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas Até la vie, mais lui ont accordé la mort. Grassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile ; il n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite désastreuse de Marius , le carnage qui suivit son retour; enfin , il n'a point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république qui l'avait fait le premier de ses citoyens, kwsqu'dle même était la première des républiques.
« Mais puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune , je n*ai besoin, pour en do'nner des preuves éclatantes, que de dter ces mènies hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois dialogues que je mets ai^jourd'hui sous vos yeux. En eflet , quoique la mort de Grassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve pas heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce séjour de Tusculum, eurent avec lui leur damier entretien? Ne savonsHMws pas que Gatulus, ce citoyen si émtaient dans tous les genres de mérite, qui ne demandait à son ancien collègue Ifarius que Pexil pour toute grftce, flit réduit à la nécessité de s'ôter la vie? Et Marc- Antoine, quelle a été sa fin? La tête sanglante de cet homme, à qui tant de citoyens devaient leur salut , Ait attachée à cette même tribune où pendant son consulat il avait défendu la république avec tant de fermeté, et que pendant sa censure il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tète tomba celle de Gaïus<;ésar, trahi par son héte , et celle de son frère Lodus; en sorte que cdui qui n'a pas été le témoin de ces horreurs semble avoir vécu et être mort avec H république. Heureux encore une fois Grassus, qui n'a point vu son proche parent Publius , dtoyen do plus grand courage, mourir de sa propre main; la statue de Vesta tehite du sang de son collègue, le grand pontife Scévola, ni Taffireuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient attachés à lui; Cotta qu'il avait laissé florissant, peu de jours après, déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses ennemis, et bientôt obligé de se bannir de Rome ; Sulpidus en butte au même parti , Sulpicius« qui croissait pour la gloire de Téloquenoe romaine , attaquant témérairement ceux avec qui on l'avait vu le plus lié, périr d'une mort sanglante, victime de son imprudence, et perdu pour la république. Ainsi donc, quand je considère, 6 Grassus, Fédat de U vie et l'époque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a veillé sur l'une et sur l'antre. Ta fermeté et ta vertn f aoraient fait tomber sous le glaive de la guerre dvile, on si la fortune t'avait sauvé d'une mort vldeole , c'eût été pour te rendre témom des (unéraOles de ta patrie; et tu aonis eu non-seulement àfémir sur la tyiannie des raécbaDta, mais encore à pleu-
rer sur la victoire da meUleur parti, sonillée par le carnage des citoyens. > (in, 1,2,3.)
Qoand Cicéron écrivait oe moroeau, les maux présents devaient le rendre encore plus sensible sur le passé. Cet ouvrage fut composé dans le temps de la guerre dvile entre César et Pompée ; et quand l'auteur nous montre cette tête sanglante de Forateor Antoine attachée à la tribune, ne se Fappelle«t-on pas aussitôt celle de Cicéron lui-même placée, quatre ans après, à cette même tribune par cet autre Antoine , qiii , Irîen différent de son illustre aïeul , se signala par le crime et la tyrannie , comme l'orateur s'était signalé par ses talents pt ses vertus ?
Ce dernier livre roule principalement sur l'élocution et sur tout ce qui est relatif à l'action oratoire. C'est Crassus qui porte la parole, parce qu'il excellait particulièrement dans cette partie. C'est là qu'on aperçoit, plus que partout ailleurs, sons quel point de vue, aussi vaste que hardi et lumineux , Cicéron avait embrassé tout l'art oratoire. Il ne peut se résoudre à séparer l'orateur du philosophe et de l'homme d'État. Il se plaint du préjugé des esprits étroits et pusillanimes , qui , rapetissant tout à leur mesure, ont séparé oe qui de sa nature devait être inséparable. U reproche aux rbéteors d'avoir renoncé par négligence et par paresse à ce qui leur appartenait en propre, en se tenant aa talent de bien dire , comme s'il était possible de Bien dire sans bien penser, et souffrant que les philosophes s'attribuassent exclusivement tout ce qui est du ressort de la morale, usurpation évidente sur réioquence. Il va jusqu'à réclamer en faveur de ses prétentions cette chatoe immense qui lie ensemble toutes les connaissances de l'esprit humain. Il les voit comme nécessairement combinées et dépendantes les unes des autres ; et cette idée, aussi grande que vraie, qui a été de nos jours la base de r^ncyc^ pêdie^ et qui est mieux exposée dans la préface qu'elle n'est exécutée dans le livre, Cicéron, de tous les anciens , parait être le seul qui l'ait connue.
Dans cet autre traité qui a pour titre rorateur, où Cicéron, s'adressent à Brutus, parle en son propre nom, et se propose de tracer les caractères de la plus parfaite éloquence , il pose encore pour première base la philosophie. U traite des trois genres de style, le simple, le sublime et le tempéré, dont la division (depuis lui, et Quintilien qui l'a suivi presque en tout) est devenue généralement classique , quoique au fond elle ne soit pas fort importante, et que ni l'un ni l'autre ne s*y soient beaucoup attachés. U se moque très-gaie* ment de ceux des Romains qui , couvrant d'un beau
AMGIEMS. — ÉLOQUENCE.
nom leur médiocrité, nommaient exchisiTement ittîcisme une simplicité une, privée de tout ornement, et 8'appeiaient, comme par excellence, les seuls écrivains attiqnes; semblables à cet historien français qui, persuadé qu'il était du très-bon air de {ttcndre l'esprit en aversion, parce qu'on en a souvent abusé, disait à un homme de lettres de ses confrères, avec une fierté qu'il croyait trèsnoble , en lui présentant un livre de sa composition : Ttnez, manêieur. Usez cela :Un'y apas d'esprit là dedans. Il faut avouer qu'il disait vrai.
L'atticisme consistait dans une grande pureté de style, et dans une extrême délicatesse de goût qui rejetait toute recherche et toute enflure, mais qui n'excluait aucun des ornements convenables au sujet, aucun des grands mouvements de l'éloquence. Cioéron le prouve par l'exemple de Démosthènes , qui était bien aussi attique qu'un autre, et qui abonde en figures hardies, beaucoup moins , il est vrai , de celles qu'on nomme figures de diction , que de celles qu'on nomme figures de pensées. C'est ce qu'oubliaient ou voulaient oublier ces mauvais écrivains de Rome, qui sentaient bien qu'il était phia aisé d'éviter la bouffissure des orateurs d'Asie que d'atteindre à l'éloquente simplicité de Démosthènes, mais qui auraient bien voulu que l'un parût une conséquence de l'autre.
Outrez un principe vrai, vous trouverez l'erreur. Il y a un autre excès opposé à cette faiiblesse timide dont se moque Cicéron : c'est la prétention continuelle au grand, au sublime. Ceux qui croient que ce vice de style a quelque chose de noble en lui-méme, et que c'est ce qu'on appelle un beaa dé&ut, seront un peu étonnés des expressions de Gcéron : elles méritent d'être rapportées ; elles paraîtront peut-être un peu dures; mais il les justifie, et il faut l'écouter. Il vient de parier des deux genres, le simple et le tempéré ; il passe au sublime.
« n y a, dit-fl, une diaSérence essentielle entre ce dernier
et les deux antres. Celui qui compose dans le genre simple, sll a de l'esprit , de la finesae , de la délicatesse, sans chercher rien an delà, peut passer pour un bon orateur. Celui qol travaille dans le genre tempéré , pourvu qu'il ait suffinounent de cette sorte d'ornements qui lui conviennent, ne peut courir de grands hasards; car,lorft même qu'il sera inliârieur à tad-mème, Il ne tombera pas de très-haut. Mais cdal qui prétend an premier rang dont 11 s'agit id,s'U veut toujours ètie vif, aident, hnpétueuK; si son génie le porte toiqoors an-grand, s'U en fott son unique étude, s'il ne s'exerce qu'en ce genre, et qu'il ne sache pas le tempérer par le mâa^se des deux autiêsi il n'est digne que de mépris. » (xxvm.)
L'arrêt peut nous sembler sévère, mais ce sont les propres expressions de l'auteur ; et si nous nous souvenons que , dans l'éloquence comme dans la poésie, la convenance du style au sujet est la qua-. lité sans laquelle toutes les autres ne sont rien , et que de plus il est ici question de l'orateur du barreau , nous entrerons aisément dans la pensée de Cicéron. Voici comme il la développe , en prouvant que celui qui est toujours dans l'extrême n'est bon à rien , et ne mérite par conséquent aucune estime.
« L'orateur, dit-il , qui joint à la simpUcité de k diction la flnesse des pensées, platt par la raison et la sagesse; l'orateur dont le style est orné plaît par l'agrément : mais celui qui veut n'être que sublime ne parait même pas raisonnable. Que penser en effet d'un homme qu| ne peut traiter aucune matière d'un air tranquOle , qui ne sait mettre dans son discours ni méthode, ni définition, ni variété, ni douceur, ni enjouement , quand sa cause demande à être traitée de cette manière en tout ou en partie? que penser de lui si , sans avoir préparé les esprits , il s'enflamme dès le commencement? Cest absolument un frénétique parmi des gens de sens rassis; c'est un homme ivre parmi des gens à jeun et de sang-Axiid. » (xxvm).
Au reste , il ne faut pas s'étonner de trouver Cioéron si sévère.
« Je suis , dit-fl , si difficile à contenter, que Démosthènes même ne me satisfidt pas entièrement. Non , ce DémosUiênes , qui a efiM tous les autres orateurs , n'a pas tonjoura de quoi répondre à toute mon attente et à tons mes désira, tant je suis, en bit d'éloquence, avide et comme insatiable de perfection. » (xxxii.)
Il ne s'épai^ne pas lutHOoéme sur les productions de sa première jeunesse , et sa sévérité est d'autant plus louable, que les fautes qu'il reconnaît pouvaient lui paraître justifiées par le succès. Mais Cicéron n'était pas de ces hommes qui croient qu'on n'a rien à leur répliquer lorsqu'ils ont dit : Tai été applaudi, donc j'ai raison. Cicéron nous dit au contraire , en homme qui aime encore mieux l'art que son talent : J'ai été applaudi , et j'avais tort. Il rap. pelle un morceau de son premier plaidoyer , prononcé è rage de vingt-quatre ans , pour Roscius d'Amérie, et que nous avons encore. Ce discours , quoique très-inférieur à ce qu'il fit depuis , annonçait déjà tout ce qu'il pouvait faire : il fut extrêmement applaudi, non pas tant, dit l'auteur, à causa de ce qu'il était, qu'à cause de ce qu'il pronnettait. n y eut surtout un endroit qui exdta beaucoup d'acclamations, et qu'il condamne formellement, comme une composition de jeune homme, qu'on n'excuserait pas dans la maturité. Il s'agit du supplice des parricides , qui , comme l'on sait, étaient liés vivants dans un sac , et jetés à la mer.
œURS DE LITTÉRATURE.
« Qtt'y ft-t-fl, disait le jeune aTocèl, <}ui soit plus de droit commun que l*air pour les vivants, la terre pour les morts, l*eau de la mer pour ceux qui sont submergés, le rivage pour ceux que la tempête y a rejetés? Eh bien l les parricides vivent , et ils ne jouissent point de Valr ; ils meurent, et le sein de ia terre leur est reAisé; ils flottent au milieu des vagues, et n'en sont point baignés; ils sont poussés sur les roebers , et ne peuvent s'y reposer. » ( xix. )
L*éclat de ce morceau est encore relevé dans le latin par un arrangement de mots et un nombre qui appartiennent à la langue. Mais il ne faut qu'un moment de réflexion pour voir que cette description séduisante n*est qu'un vain cliquetis de mots qui éblouissent en se choquant , un assemblage didées frivoles ou fausses. Qu'est-ce que cette distinction de Tair qui est commun aux vivants , et de la terre qui est commune aux morts! Est-ce quels terre n*est pas aussi commune aux vivants? De plus, il est faux qu'un homme jeté à la mer dans un sac ne soit pas mouillé par les flots , et ne puisse pas être porté sur un rocher. Mais quand tout cela serait vrai , qu'importe? et qu'est-ce que cela prouve? Ce défaut paraîtra bien plus choquant si l'on se rappelle qu'il était question de défendre un fils accusé de parricide. Est-ce là le moment de s'amuser à un vain jeu d'esprit, et de symétriser des antithèses ?
On ne trouve rien de pareil dans les autres discours de Cioéron; mais il était dans l'âge où il est pardonnable de s'égarer en montrant de l'imagination. Il s'était livré à la sienne dans ce morceau ; et comme il dit fort bien :
« D convient qu'un jeune homme donne l'essor à son esprit 9 et que la fécondité s'épanche sous sa plume. J'aime qu'il y aitàreirancher dans ce qn'il fidt. »(Z)e Ora^ 11, 21 .)
La conclusion de ce traité , c'est que l'orateur le plus parfait est celui qui sait le mieux proportionner sa composition aux objets qu'il traite , qui sait traiter les petits sujets avec simplicité, les sujets médiocres avec agrément , les grandes choses avec noblesse. C'est la conclusion du traité précédent, e^est celle de Quintilien , c'est , dans tous les temps, celle de tous les bons critiques.
Les autres ouvrages de Cioéron sur l'art oratoire sont,
1* Deux livres intitulés de PlnvenUon, qui ne sont, à ce qu'il nous apprend lui-même, que le résumé des leçons qu'il avait prises dans les écoles et les cahiers de sa rhétorique. Comme il était déjà très-distingué , sea camarades les publièrent par un excès de zèle qu'il trouva indiscret et mal entendu.
T Un petit traité des Topiques, mot grec qui ne signifie plus aujourd'hui qu'un remède local , mais qui , dans la langue des anciens rhéteurs , signifiait
les lieux communs du raisonneoMot , oo les aoorees
générales où l'on pouvait puiser des arguments pour toutes sortes d'occasions. Cet ouvrage est tiré d'Aristote, et purement scolastique.
3<> Un traité des Partitions orçUoires, ou de la division des parties du discours , emprunté aussi d'Aristote, qui, dans tout ce qui regarde les éléments des arts de l'esprit , a servi de guide à tous ceux qui sont venus après lui. Ce livre est de la même nature que le précédent , et n'est fait que pour être étudié par les gens de l'art.
4* Enfin le livre Intitulé BnUus, ou des OrtUewrs célèbres, qui n'est qu'une histoire raisonnée de l'éloquence chez les Grecs et chez les Latins. Ce que j'en pourrais extraire ici me servira mieux d'introduction quand j'aurai à parler des orateurs d'Athènes et de Rome.
APPBNDICB , OU OBSBftTATIOlfft SUB LB8 DBUX GHAPITBBS PBBCBDBNTS.
n ne faut pas donner à ces divisions et subdivisions élémentaires que vous avez vues dans Quintilien et Cicéron plus d'importance qu'elles n'en doivent avoir. Il est sans doute très- aisé de les ignorer et de s'en, moquer; mais il est utile de les connaître et de les réduire à leur juste valeur. Il convient d'abord de remarquer pourquoi les anciens se sont attachés à ces sortes de divisions et de subdivisions : c'est que les premiers maîtres de l'art, les premiers rhéteurs, ont été des sophistes; que par conséquent ils ont apporté jusque dans les arts d'imagination les termes scûlastiques, dont la rigoureuse précision ne semble pas faite pour ces sortes d'objets. La grande réputation d'Aristote, qui surpassa tous ces rhéteurs, qui réunit tous leurs principes et les perfectionna dans sa rhétorique; le nom et l'exemple de Cicéron et de Quintilien, qui suivirent la même route en y semant les fleurs de leur génie ; tout a servi à consacrer cette méthode, dont ces grands hommes ont su couvrir les inconvénients. Elle n'est pourtant pas tout à fait inutile : tout ce qui sert à classer les objets sert aussi à les éclaircir. Mais il n'y a point de procédé didactique qui soit si près de l'abus. Si ces classifications, même dans les sciences , sont souvent insuffisantes , et même inexactes , elles le sont bien plus encore dans les arts d'imagination. Appliquons cette espèce de critique à cette division du genre démonstratif , déiibératif et judiciaire.
Les anciens appelaient genre démonstratif celui
qui sert à la louange et au blâme. Un homme qui
ne saurait que la langue française aurait peine à se
. persuader que le mot démonstratif îùl susceptible
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
de ce sens-là. Démtmtrery chei nous^ c'est porter un objet jusqu'à Tévidence; mais, en latin et en grec, il signifie aussi ce que ferait chez nous le mot txpositif : il voulait dire ce qui expose un objet dans toute sa beauté , ce qui Texpose dans toute sa laideur, dans ses avantages ou désavantages , dans sa gloire ou dans sa honte, etc. Ils renfermaient dans cette définition Téloge ou la satire d'une ville, d'un empire , d'un héros ; le panégyricfue des morts, ou l'oraison funèbre, les discours à la louange des dieux , etc.
Le genre déJibératif était celui qui sert à résoudre les questions agitées dans les assemblées politiques; le judiciaire Y celui qui sert à résoudre les questions agitées dans les tribunaux.
Mais qui ne voit, au premier aperçu, que ces trois genres rentrent nécessairement par beaucoup d'endroits les uns dans les autres? Il est très-difficile d*établir un objet judiciaire sans avoir à louer ou à blâmer, soit que vous soyez accusateur ou accusé; et vous voilà rentré dans le genre démonstratif.
La plupart des questions judiciaires rentrent aussi dans le genre délibératif. Il s'agit de savoir si un tel est coupable ou non ; si tel délit , si tel fait a eu lieu ou n'a pas eu lieu ; s'il doit être appliqué à tel principe ou à tel autre; s'il doit être ou non considéré sous td point de vue; et voilà un genre délibératif.
U faut pourtant rendre justice aux anciens, et savoir ce qui leur a servi d'excuse dans cette méthode. Ils se sont la plupart appliqués particulièrement à faire valoir le genre judiciaire, à montrer sa supériorité sur tous les autres, en raison de la difficulté ; et il a été l'objet des ouvrages didactiques des plus grands hommes, des orateurs les plus célèbres de fantiquité : il suffit de les nommer, Cicéron et Quintilien. Cette préférence tenait toujours aux mœurs, aux coutumes, aux habitudes , et à Tesprit des gouvernements. U y avait chez eux une institution d'une extrême importance, et que, dans une réiNiblique, je crois nécessaire : c'était l'accusation particulière , la faculté qu'avait chaque citoyen d'en accuser un autre; mais toujours aux termes d'une loi « jamais autrement.
Vous voyez d'ici quelle importance dut acquérir cbes ces peuples, dans Athènes et à Rome, le talent de l'aecusation et de la défense , et comment la division des genres leur servait à mettre au-des^ sua de tout le judiciaire. Ce genre se trouvait naturellement lié aux plus grands intérêts de l'État, accusations étaient ou publiques ou privées , il s'agissait de délits qui regardaient l'État ou
des particuliers. Tous les Intérêts se croisaient, soit pour l'accusation , soit pour la défense. Souvent même la destinée de l'État était attachée au gain d'un procès.
Jugez par là de l'importance extraordinaire que ces peuples mettaient à approfondir la science de l'accusation et de la défense , et par conséquent tous les secrets de ce qu'ils appelaient le genre judiciaire.
Les ouvrages de Cicéron et de QuîntiKen ne traitent presque que de cette matière; et c'est encore ce qui confirme l'observation que j'ai faite en commençant , que ces genres rentrent les uns dans les autres; car, puisque des hommes qui se sont proposé d'établir et de développer toutes les parties de l'art ont cru l'avoir fait en les appliquant à un seul des trois genres , fl en résulte évidemment que les règles qui sont bonnes pour un genre le sont pour les autres, et que la division devient à peu près gratuite et inutile.
Une autre division qui suivait celle-là me paraît encore moins fondée : c'était la division qu'ils établissaient entre le genre simple, le genre tempéré et le genre sublime.
Us appelaient genre simple celui qui convient aux sujets vulgaires et subordonnés ; le genre tempéré , celui qui est susceptible de simplicité et d'ornement. U y a encore Ici différence d'une langue à une autre. Le genre tempéré, genus tempercUum, ne signifie pas ce qui est calme, ce qui est posé; il signifie, chez eux, ce qui est mélangé, susceptible d'amalgame, comme de simplicité et d'ornement : c'était proprement un genre mixte.
Le genre sublime était réservé aux grands sujets. Il est bien facile d'observer que cette division-là n'a pas d'objet bien distinct , et qu'elle ne conduit à aucun résultat essentiel. Dans l'application, il s'ensuivrait qu'un genre de discours pdt être tellement simple, qu'il ne pût comporter ni sublime ni même aucun ornement; et alors serait-il oratoire? De même, le genre susceptible d'ornement peut-il l'être au point d'exclure la simplicité , qui , en tout genre , a son prix?
À l'égard du genre sublime, il n'y a point de sujet qui exige, qui vous permette même d'être continuellement sublime. L'homme qui voudrait être toujours sublime ne serait que ridicule et insensé. Cette espèce de définition est donc vague , et même futile; et il faut en revenir à ce grand principe, qu'il n'y a à considérer dans l'éloquence que la convenance, que ce que Quintilien appelait cqde dicere, parler convenablement : ce mot renferme tout Le point capital est de bien saisir le rapport
œUBS DB LrrrEHATDHE.
natard qai se trouva entre le sujet et le style qui liii convient, entre tel ordre didées et tel genre dedic* tion. Le prindpe est vaste et fécond ; les détails sont infinis : nous y entrerons autant qu*il nous sera possible.
Une troisième classification pouvait avoir un objet plus direct et plus réel : ce sont les parties de la composition. Elles ont été divisées en invention ^ disposition et élocution. (^ette division est raisonnable : elle est bonne dans tout état de cause. Il faut toujours commencer par concevoir son sujet et les matériaux, qu'il comporte : c'est ce qu'ils appellent l'invention. Il faut en disposer les parties dans un ordre naturel et judicieux; voilà la disposition.
Il faut enfin savoir les traiter dans un style adapté au sujet, ce qui est l'élocotion; et cette dernière partie était, au jugement de QinntilieD et de Ci* céroB, la pfais difficile de toutes. Elle l'est encore ■ujounThnl ; car c'est en charmant Toreille et Timagination que l'on arrive jusqu'au cœur, et que l'on parvient à éclairer et à persuader.
Les anciens comprenaient dans la partie de Tinvention , le choix des preuves , les pensées , les exemples , les autorités , les passions à émouvoir, les lieux communs, etc. Ils comprenaient dans la disposition ce qui est de l'essence de tout discours, l'exorde , la proposition; c'est-à-dire, la question ou le fiiit, la confirmation , la réfutation , s'il y a lieu , et la p^raison.
Vous sentez que l'examen de ces cinq objets acquiert plus d'intérêt , et devient susceptible de plus de développement à mesure qu'il s'agit de discours qui comportent plus d'étendue; car, sans doute, il ne Êiudrait pas toujours , dans une assemblée délibérante , s'astrdndre à faire proprement un exorde , à développer une confirmation , et ensuite une réfutation , et enfin une péroraison. Il s'en faut de beaucoup que toute espèce de délibération soit de nature à embrasser toutes ces parties dans l'étendue que l'on peut leur donner.
Il n'est pas moins vrai que, quelque sujet que vous traitiez , il est naturel et même essentiel de commencer par prévenir vos auditeurs , soit en votre faveur, s'il est question d'une cause personnelle ; soit en faveur de la cause pour laquelle vous parlez, soit même contre l'avis que vous voulez infirmer.
L'exorde , qu'on peut appeler, en langage plus familier, début, exige donc de la réflexion et du choix. Ensuite il sera essentiel, avant de passer à la confirmation ( et ceci peut s'appliquer aussi à l'éloquence délibérative) , de bien déterminer l'état d'une question quelconque , et de poser le principe auquel cette question est applicable. Avec ce procédé de logique,
tout esprit juste est sdr d'arriver à une démonstration.
Après la confirmation vient naturdiement la réfutation de l'avis contraire ; et , à l'égard de la péroraison ou récapitulation , elle consistera à résumer et à présenter en peu de mots les points les plus dédsift qui doivent déterminer l'assentimenf .
En revenant sur chacune de ces parties, nous trouverons que l'exorde doit être ordinairement de la plus grande clarté, de la plus grande simplicité, de la plus grande netteté, à moins que l'occasion ne vous présente un mouvement heureux ; ce que les anciens appelaient l'exorde îbx ùbrupto, par lequel vous eommencez à heutter impétueusement ou un sophisme révoltant, ou une proposition totalement illégale et insensée. Quand vous avez cet avantage sur radversaûre que voua vboIbz renverser, vous pouvez l'attaquer de firont, sans prépantioBySaBS nagement, sans vous donner même le tanps guiser vos armes. A moins de cette circonstance. Il est toujours utile et préférable de s'assurer d'un début qui puisse vous concilier l'auditeur et attirer son attention.
L'orateur peut fodre entrer dans son exorde des réflexions qui lui sont personnelles, des retours sur lui-même : rien n'est plus naturel dans le judiciaire , rien n'est plus délicat dans la délibération. Communément ces retours sur soi-même sont susceptibles de quelque apparence d'amour-propre; et à moins que l'apologie ne les rende nécessaires (car Ton pardonne tout à celui qui est obligé de se justifier). Il ne Êiut guère se permettre cette espèce d'exorde personnel : il vaut mieux employer des exordes généraux, qui présentent quelques vérités applicables au fut dont il s'agit. L'avantage de ces exordes est de vous assurer une prévention avantageuse dans l'esprit des auditeurs, qui s'aperçoivent que vous êtes capable d^embrassMr ces vérités universelles, œs principes lumineux auxquels tous les cas particuliers riennent se rejoindre. Généralement, en toute matière à délibérer, on ne peut trop se hâter d'en venir à la question : ainsi deux ou trois phrases d'exorde suffisent ordinairement.
Les questions sont générales ou particulières : si elles sont générales, c'est le cas où la logique doit triompher; si elles sont particulières, s'il s'agit de tel ou tel individu , c'est là où la louange ou le blâme , tout ce que les anciens appelaient les ressorts du genre démonstratif, doit se déployer. Voyez Oeéron contre Pison, Vatinhis; Démosthènes 4Mmtre Eschiue,etc.
A l'égard de la péroraison ou récapitulation , elle ne peut guère s'appliquer avec quelque étendue
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
sa»
qu'aux dûoours médités; mais elle est toujours nécessaire, fMurœ qu'il importe de laisser dans Tâme de ses auditeurs une idée nette et une impression profonde de ce qu'on a voulu persuader.
La récapitulation doit surtout représenter, avec la plus grande force possible, les différents endroits touchés dans le discours, qui ont dû produire le plus d*efifet. Il faut leur donner une forme nouvelle pour caractériser avec plus d'énergie ce que l'on n'avait iait que présenter.
Presque toujours les dernières phrases sont les pllu décisives , quand elles sont bien adaptées à la question.
Les premières notions générales sont, dans les arts , ce qu'il y a de plus abstrait , et par conséquent ne peuvent être exemptes d'un peu de sécheresse. C'est lorsque l'on vient de la théorie des préceptes à l'application des exemples que les arts et l'enseignement des arts peuvent atteindre tout l'intérêt qu'ils comportent; c'est alors qu'on en apër^it toute l'étendue , surtout dans les ouvrages des classiques anciens ou modernes. Vous trouverez sans doute bon que, dans les séances subséquentes, Rapplique de temps en temps à chacun des principes, sur lesquels je reviendrai, quelques-uns des morceaux les plus firappants d'^oquence grecque ou latine que je mettrai sous vos yeux.
CHAPITRE III. — ExpUcaiion des dif/érenis moyens de Vari oratoire, considérés parUcU" Uéremeni dans Démosthénes.
uenom puuiièaE. — Des orateun qui ont précédé Démosthénes, et du caractère de son éloquence.
Un trait remarquable dans l'histoire de l'esprit humain , c'est que ce sont deux républiques qui ont laissé au monde entier les modèles étemels de la poésie et de l'éloquence. Cest du sein de la liberté que se sont répandues deux fois sur la terre les lu* mièresdu bon goût qui éclairent encore les nations policées de nos jours. On a très-improprement appelé siéck d'Alexandre celui qui a commencé à Périclès et fini sous ce fameux conquérant, dont les triomphes en Asie n'eurent assurément aucune part à la gloire littéraire des Grecs, qui expira précisément à cette époque avec leur liberté. De tous ces grands empires qui avalent précédé le sien , il n'est resté que le souvenir d'une puissance renverkée ; mais les arts de l'imagination , le goû^ , le génie, ont été du moins le noble héritage que l'ancienne Kbcrté nous a transmis , et que noua avons recueilli dans les débris de Rome et
Ces arto si brillants, portés à un si haut point de perfection , eurent , comme toutes les choses humaines, de fattiles commencements. Ce qui nous reste d'Antiphon, d'Andodde, de Lycurgue le rhéteur, d*Hérode*, de Lesbonax, ne s'élève pas au-dessus de la médiocrité. Périclès, Lysias, Isocrate, Hypéride, Isée , Eschine , paraissent avoir été les premiers dans le second rang; car ï>émosthènes est seul dans le sien. On remarque, dans ce qui nous reste d'Isocrate, une diction ornée, élégante, de la douceur, de la grâce , surtout une harmonie soignée avec un scrupule qui est peut-être porté trop loin. Sa timidité naturelle et la faiblesse de son organe l'éloigqèrent du barreau et de la tribune ; mais il se procura une autre espèce d'illustration en ouvrant une école d'éloquence, qui fut pendant plus de soixante ans la plus célèbre de toute la Grèce, et rendit de grands services à l'art oratoire, comme l'atteste Cicéron dans son jugement sur les orateurs grecs. Je ne puis mieux faire que de rapporter ce précis fait par un juge si distingué, et qui était beaucoup plus près que nous des objets dont il parlait.
« C'est dans Athènes, dH-il, qu'exista le premier orateur, et cet orateur Ait Périclès. Avant loi et Tfaoeydide aon contemporain, on ne trouve rien qui reaaeaiMeà la véritable éloquence. On croit cependant que , longtemps auparavant , k l'ieox Selon , Pisistrate et Cllstbène avaient du mérite pour leur temps. Après eox, Tbémistocle parut supérieur aux autres par le talent delà pande, comme par ses lumières en politique. Enfin Périclès, renommé par tant d'autres qualités, le Itat surtout par celle de grand orateur. On convient anssi que, dans le même temps, Cléon , quoique citoyen turbulent, n'en Ait pas moins un homme éloquent A la même époque* * se pcésenlent Akibiade, Gritias, Tliéramène : comme il ne nous reste rien d'aucun d'eux , ce n'est guère que par les écrits de Thucydide que nous pouvons conjecturer quel était le goût qui régnait alors. Leur style était noble, élevé, sentencieux, plein dans sa précision , maïs par sa précision même un peu obscur. Dès que l'on s'aperçut de Teffet qoe pouvait pn>> doire un discours bien composé, bienISt il y eut des gens qol se donnèrent peur professeurs dans Fart de parier. Ger|^ le Léontin , Tnshnaqne de Calcédoine, Pnicagon d'Abdère, Prodiqae de l'Ile de Cm, HIppias d*Êlée, et beaucoup d'autres, se firent un nom dans ce genre. Mais leur prétention ressemblait trop à la jactance; car ils se vantaient d'enseigner ooounent d'une mauvaise cause on pouvait en fiiire une bonne. C'est contre ces sophistes ' qoe s'éksTS Socrale, qui employa, pour les combattre , toute la
* M. le Clerc suppose qoe la Harpe aTait écrit Demad«: car Un*y a point d*irérMf« parmi let oratean de ee tempe , et il nous reste quelques fragments lous le nom de Démads.
** Le latlD dit , pmçue à la même époque.
* Voilà lapreuvedece qui a été dit d-dessDS, que les sophistes avaient été les premlen àproTesier la rMIorlque.
subtilité delà, dialectique. Ses fréquentes leçons formèrent beaucoup de saTauts hommes , et c'est alors que la morale commença à faire partie de la philosophie , qui jusque-là ne s^ était occupée que des sciences phjsiques.
« Tous ceux dont je viens de parler étaient déjà sur leur déclin , lorsque panit Isocrâte , dont la maison devint l'école de la Grèce; grand orateur, maître parfait, et qui, sans briller dans les tribanaux , sans sortir de chez lui, parvfait à un degré de célébrité où, dans le même genre, nul ne s'est élevé depuis^ Il écrivit bien, et apprit aux autres à bien écrire, il connut mieux que ses prédécesseurs l'art oratoire dans toutes ses parties , mais surtout il lut le premier à comprendre que , si la prose ne doit point avoir le rhythme du vers , elle doit au moins avoir un nombre et une harmonie qui lui soient propres. Avant lui , on ne connaissait aucun art dans l'arrangement des mots : quand cet arrangement était heureux , c'était un effet du hasard ; car la nature elle-même nous porte à renfermer notre pensée dans un certain espace , à donner aux mots un ordre convenable, et à terminer nos phrases le plus souvent d'une manière plus on moins nombreuse. L'oreille elle-même sent ce qui la remplit ou ce qui lui manque ; nos phrases sont coupées par les mtervalles delà respiration, qui non' seulement ne doit pas nous manquer, mais qui même ne peut être gênée sans produire un mauvais effet. »
Cicéroa parle ensuite de Lysias, d^Hypéride, d'Eschine ; et , après leur avoir payé le tribu, d'éloges qa*ils méritent, il s'exprime ainsi :
« Démosthènes réunit la pureté de Lysias , l'esprit et la finesse d'Hypéride, la douceur et l'éclat d'Eschine;et, quant aux figures de la pensée et aux mouvements du discours, il est au-dessus de tout : en un mot , on ne peut rien imaginer de plus divin. » ( Brutus , vu, vm, ix. )
L'éloge de Démosthènes revient sans cesse sous la pKime de Cicérôn, comme celui de Racine sous la plume de Voltaire. Ainsi chacun d'eux n'a cessé d'exalter l'homme qu*il devait craindre le plus, et à qui il ressemblait le moins. Ce doit être sans doute uu des avantages du génie de sentir plus vivement que personne le charme de la perfection , parce qu'il en connaît toute la difQculté ; et cet attrait doit contribuer à le mettre au-dessus de la jalousie naturelle à la rivalité. L'intérêt de son plaisir l'emporte alors sur celui de ^n amour-propre : il jouit trop pour rien envier; il est trop heureux pour être injuste.
Il y a malheureusement des exceptions à cette vérité comme à toute autre : mais je ne m'occupe dans ce moment que des exemples d'équité; et celui de Cicéron est d'autant plus frappant, la justice qu'il rend à Démosthènes fait d'autant plus d'honneur à tous les deux , que les caractères de leur éloquence , comme je viens de le dire, sont absolument différents. Cicéron est, de tous les hommes, celui qui a porté le plus loin les charmes du style et les res-
sources du pathétique. Il se oomplatt dans sa magnifique abondance, raconte avec tout Part possible, et pleure avec grâce. C'est pourtant lui qui regarde Démosthènes comme le premier des hommes dans réloquence judiciaire et délibérât! ve, parce que nul ne va plus promptement et plus sûrement à son but, qui est d'entraîner la multitude ou les juges. C'est Cicéron qui vante la supériorité de Démosthènes , l'élévation de ses idées et de ses sentiments, la dignité de son style et de son impulsion victorieuse. Fénelon lui rend le même hommage, le préfère à Cicéron, que pourtant il aime infiniment : tant il était de la destinée de Démosthènes de subjuguer en tout genre et ses juges et ses rivaux.
On sait tous les obstacles qu'il eut à vaincre, et tous les efforts qu'il fit pour corriger, assouplir, perfectionner son organe , et pour rendre son action oratoire digne de sa composition ; mais peut-être n'a-t-on pas fait assez d'attention à ce qu'il y avait de grand dans cette singulière idée, d'aller haranguer sur les bords de la mer, pour s'exercer à haranguer ensuite devant le peuple. C'était avoir saisi , ce me semble, sous un point de vue bien juste , le rapport qui se trouve entre ces deux puissances également tumultueuses et imposantes, les flots de la mer et les flots d'un peuple assemblé.
Raisonnements et mouvements , voilà toute l'éloquence de Démosthènes. Jamais homme n'a donné à la raison des armes plus pénétrantes , plus inévitables. La vérité est dans sa main un trait perçant qu'il manie avec autant d'agilitéque de force , et dont il redouble sans cesse les atteintes. Il frappe sans donner le temps de respirer ; il pousse , presse, renverse , et ce n'est pas un de ces hommes qui laissent à l'adversaire terrassé le moyen de nier sa chute. Son style est austère et robuste, tel qu'il convient à une âme franche et impétueuse. Il s'occupe rarement à parer sa pensée ; ce soin semble au-dessous de lui : il ne songe qu'à la porter tout entière au fond de votre cœur. Nul n'a moins employé les figures de diction , nul n'a plus négiigéles ornements ; mais , dans sa marche rapide , il entraîne l'auditeur où il veut ; et ce qui le distingue de tous les orateurs , c'est que l'espèce de suffrage qu'il arrache est toujours pour l'objet dont il s'agit, et non pas pour lui. On dirait d'un autre , Il parle bien ; on dit de Démosthènes , Il a raison.
SECTION II. — Des diverses parties de l'invention oratoire , et, en particulier, de la manière de raisonner oratoirement teHe que Ta employée Démosthènes dans la harangue POOR LA COUnONlŒ.
L'invention oratoire consiste dans la oonnalssanee et dans le choix des moyens de persuasion. Ils sont
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
tirés généralement des choses ou des personnes; mais la manière de les considérer n'est pas la même, à plusieurs égards , dans les délibérations politiques que dans les questions judiciaires. Dans celles-ci , de quoi s'agit-11 d'ordinaire? Tel fait est-il constant? Est-il un délit? Quelle loi y est-elle applicable? L*âge, la profession, les mœurs, le caractère, les intérêts, la situation de Taccusé, rendent-ils le fait probable ou improbable? Voilà le fond du genre judiciaire. Dans le délibératif , il s*agit, suivant les anciens rhéteurs, de ce qui est honnête, utile ou né* cessaire. Mais Quintilien rejette ce dernier cas, et, prenant le mot dans son acception rigoureuse , c'està-dire, pour ce que l'on est contraint de faire par une nécessité insurmontable, il prétend que cette contrainte ue peut exister dès qu'on préfère la liberté de mourir. Il cite en exemple une garnison à qui Ton dirait : Il est nécessaire de vous rendre, car, si vous ne vous rendez pas, vous serez passés au fil de l'épée. Et il ajoute qu'il n'y a point de nécessité , puisque les soldats peuvent répondre : Nous aimons mieux mourir que de nous rendre. Ni le raisonnement ni l'exemple ne me paraissent concluants. Sans doute il n'y a pas de nécessité absolue de se rendre quand on aime mieux mourir. Mais l'art oratoire, comme la morale et la politique, admet une néeessité relative, et la question peut être considérée sous un autre point de vue. On peut demander si la place est assez importante pour sacriGer à sa conservation la vie d'un assez grand nombre de braves gens qui peuvent servir encore longtemps la patrie ; et alors un orateur pourrait fort bien établir comme une nécessité l'obligation de conserver à l'état des défenseurs dont il a besoin. Cette espèce de nécessité morale peut avoir lieu dans une foule d'autres cas semblables : ce n'est autre chose qu'une milité plus impérieuse, et c'est même , à vrai dire, la seule nécessité qui puisse être mise en délibération; car la contrainte qui naît d'une force physique n'est pas susceptible de discussion.
On ne répond pas à tout en disant, Je mourrai, comme on ne satisfait pas à tout en sachant mourir. C'est toujours une sorte de courage, il est vrai; mais ce n'est ni le plus rare ni le plus difficile, ni le plus utile de tous. Beaucoup de gens acceptent la mort, quand elle est sûre, avec une résignation qu'on peut appeler fermeté, et non pas énergie. L'énergie consiste à braver le danger de la mort quand elle est encore douteuse, à risquer tout pour la détourner, et à ne la vouloir que comme la dernière extrémité. Nous serons à janSais un exemple de la réalité de cette distinction : ce n'est pas le premier qu'offre l'histoire; mais c'est le plus frap-
L4 DARPE. — TOME I.
pant de tous. Si tant de citoyens tratnés aux cachots ou aux supplices isous le r^e des tyrans, si tous ces hommes qui ont montré tant de patience dans les fers et tant de sérénité sur l'échafaud, avaient eu le véritable courage, le courage de tête, ils auraient compris que les victimes étant en bien plus grand nombre que les bourreaux, ceux-ci, les plus lâches des hommes , n'osaient tout que parce que les autres souffraient tout. Us auraient senti que dès qu'il n'y a plus d'autre loi que la force , il vaut cent fois mieux périr Jes armes à la main, s'il le faut, que d'être tratnés à la boucherie, et il aurait suffi même d'en montrer la résolution pour en imposer à des misérables qui n'ont jamais su qu'égorger des hommes sans défense. Le mot de ralliement de tout citoyen , c'est la Loi ; et dès qu'on invoque contre lui une autre espèce de force, il doit, pour toute réponse, mettre la main sur le glaive : c'est pour cela qu'il lui a été donné; et, comme a dit un ancien poète,
Ignomniné datoi, né quU^uam êerviat , entes * ?
Si la leçon que nous avons reçue à cet égard a été nécessaire, elle a été assez forte pour qu'on puisse espérer qu'elle ne sera pas perdue.
Ne prenons donc point les mots usuels dans la rigueur du langage métaphysique, qui a quelquefois égaré les andens ; et dans celui de l'art oratoire, appelons nécessiUre ce qu'on peut appeler ainsi en morale, c'est-à-dire tout ce qui est indispensablement commandé par l'intérêt de la chose publique; et sous ce rapport, rien ne rentre plus naturellement dans l'ordre des délibérations.
Les anciens faisaient une autre espèce de division générale. Le judiciaire , dît Cicéron , roule sur l'équité , le délibératif sur l'honnêteté , ou , en d'au*^ très termes , l'un sur ce qui est équitable , l'autre sur ce qui est honnête. Ici se fait encore apercevoir la différence du génie des langues, et la diversité d'acception dans les termes correspondants d'une langue à l'autre : car on demandera d'abord si tout ce qui est honnête n'est pas équitable, et si tout ce qui est équitable n'est pas honnête. Mais, dans le langage de leur barreau , les Latins enten* daient par «quitas, quod siquum est, ce qui est conforme au droit positif, aux lois , et par honnête , honesttan, ce qui est conforme à la morale universelle, à la conscience de tous les hommes; et cette distinction n'était rien moins que chimérique , car les lois sont nécessairement imparfaites, et la con-
* Locain, Phanale, iv, 570. H y a dans le texte :
Sed régna timentur Obferrvm , et $avi$ UberUu uritur armis , Ignorantque datoi, ne guisquam iervkU, emes.
œUBS DE LITTÉRATURE.
Boienee est infaillible : d'oi^ il suit que la loi , qui ne gauralt prévoir tous les cas, offre souvent des dis* positions qui ne sont pas celles que dicterait Texacte honnêteté. Cesten ce sens qu'un de nos auteurs* a dit dans une tragédie,
La loi pennetsoaveotoeqiie défend l*honaear,
et rhonneur ici ne signifie que ce qu'il devrait toujours signifier, l'honnêteté.
Ainsi , pour éviter la confusion des idées dans notre langue, nous dirons, en adoptant la division de Cicéron , que le judiciaire roule sur ce qui est de Tordre légal , et le délibératif , sur ce qui est de l'ordre politique; et comme, dans l'un et dans l'autre, la justice, l'ordre moral et social sont égarement intéressés, nous en conclurons de nouveau que ces genres se rapprochent et se confondent dans les principes généraux , soit de la nature, soit de l'art, quoiqu'ils s'éloignent par la diversité des cas qui doit déterminer celles des moyens oratoires.
Ces moyens sont, 1** les preuves déduites par le raisonnement, qui applique les principes aux questions; 2* les preuves tirées des faits qu'il s'agit d'établir ou de nier, ou d'expliquer suivant les règles de la probabilité, et tout cela suppose de la logique ; 3» les autorités et les exemples , ce qui est d'un si grand usage et d'un si grand pouvoir dans l'éloquence, et ce qui suppose la connaissance de l'histoire; 4'' oa que les anciens ont nommé lieux cammung, c'est4-dire les vérités de morale et d'expérience , généralement applicables à toutes les actions humaines, les considérations tirées de Tins-' tabilité des choses de ce monde , des dangers de la prospérité, de l'ivresse de la fortune, de la pitié qu'on doit au malheur, de l'orgueil de la richesse , des inconvénients de la pauvreté, et mille autres semblables^lont le détail est infini , et que l'orateur doit placer suivant l'occasion^ ce qui demande des vues philosophiques sur la condition humaine; 6** enfin les sentiments et les passions, ce que les Latins appelaient qffèctusy les Grecs iroftn , et ce que nous avons extrêmement restreint par un mot qui n'en est point l'équivalent, \e mot de pathétique, qui ne comprend que l'indignation et la pitié, au lieu que les termes génériques du grec et du latin comprennent toutes les affections de l'âme que l'orateur peut mettre en œuvre , comme favorables à sa cause ou à son opinion ; la compassion et la vengeance , l'amour et la haine , l'émulation et la honte , la crainte et l'errance , la confiance et le soupçon , la tristesse et la joie, la présomption et l'abattement : et c'est là ce qui est spécialement du grand
* SêKoïD, Planche, act. v, se. vi.
orateur, et ce qui dépend surtout des mouvements du style. Cest en cette partie que Démosthènes a excellé : il n'a point fait usage du pathétique touchant, comme Cicéron ; ses sujets ne l'y portaient pas; mais il a supérieurement manié le pathétique véhément, qui est plus propre au genre délibératif, comme l'autre au genre judiciaire. Vous voyez si j'ai eu tort de faire entrer l'histoire et la philosophie dans le plan d'un Cours de littérature , tel que doit le faire celui qui voudra être véritablement un homme de lettres; car un homme de lettres ne doit être nullement étranger au talent de la parole; et ce talent, pour s'élever à un certain degré , doit s'appuyer de toutes les connaissances que je viens d'indiquer.
Que sera-ce en effet qu'un orateur, s'il n'est pas logicien, s'il ne s'est pas accoutumé à saisir avec justesse la liaison ou l'opposition des idées, à marquer avec précision le point d'une question débattue , à démêler avec sagacité les erreurs plus ou moins spécieuses qui l'obscurcissent, à bien définir les termes, à bien q>pliquer le principe à la question, et les conséquences au principe ; à rompre les filets d'un sophisme, dans lesquels se retranche l'ignorance ou s'enveloppe la mauvaise foi? Sans doute il doit laisser à la philosophie l'argumentation méthodique et la sèche dialectique, qui n'opèrent que la conviction. L'orateur prétend davantage, il veut persuader; car, si la résistance à la vérité n'est souvent qu'une erreur, plus souvent encore peut-être cette résistance est une passion » et c'est là l'ennemi le plus opiniâtre et le plus difficile à vaincre. Il faut donc que l'orateur, non-seulement nous montre le vrai, mai^ nous détermine à le suivre ; non-seulement nous montre ce qui est honnête, mais nous détermine à le faire; c'est pour cela que la logique oratoire doit joindre les mouvements aux raisonnements. Mais les mouvements ne seront puissants qu'autant que les raisonnements seront justes; et alors rien ne pourra résister à cette double force , faite pour tout entraîner. C'était celle de Démosthènes , le plus terrible athlète qui jamais ait manié l'arme de la parole. Il se sert du raisonnement comme d'une massue dont il frappe sans cesse , et dont chaque coup fait une plaie. Je me suis souvent rappelé , en le lisant, cet endroit de l'Enéide (v. 456 et 460) , où Entelle , ^ plein de la force des dieux , fait pleuvoir sur le malheureux Darès unegrêle de coups , et le pousse d'un bout de l'arène à l'autre , jetant le sang par le nez , par la bouche, et par les oreilles :
Prœcipliemque Daren ardem agit œquore loto.... C^beruiraque wumu pnliat venolgiM Dareta,
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
C'est pTécisément rimage de Démosthènes quand il a en tète un adversaire; et malheur à qui se trouvait sous la. main de ce rude jouteur! C'est chez lui que je vais prendre d'abord des exemples dç moyens et de formes oratoires; j'en tirerai ensuite de Cicéron; et vous jugerez la différente maniète de ees deux grands hommes.
Dans ce fameux procès pour la Courùnne, où Démosthènes avait toute raison, Eschine s'était rejeté sur la teneur du décret de couronnement et sur le texte des lois , matière où la chicane des mots trouve toujours des ressources faciles ; et l'accusateur, liomme de beaucoup de talent, les avait fait valoir avec toute l'adresse possible. Une loi défendait de couronner un comptable : il prétend que Démosthènes Test : d'où il conclut que le décret est ilh^al et nul. II se fondait sur ce que Démosthènes était encore chargé de Fadministration des spectacles et l'avait été dès la réparation des murs d'Athènes. La première comptabilité n'avait aucun rapport au décret qui ne couronnait Démosthènes que pour la gestion qui concernait la réparation des niurs. Il est vrai que pour cette dernière il n'avait rendu aucun compte; mais il en avait une fort bonne raison; c'est qu'il avait presque tout fait à ses dépens; et c'était précisément pour récompenser Cette libéralité civique et reconnueque le sénat , bien loin de lui demander des comptes , lui avait décerné une couronne d'or. Mais Eschine s'était retranché dans le texte littéral, et de plus, avait affecté de mêler et de confondre deux comptabilités fort distinctes , celle des spectacles et celle des murs : c'était bien là une matière de pur raisonnement. Vous allez voir comme Démosthènes sait la rendre oratoire , comme il la relève par la noblesse des pensées et des sent;* ments , en même temps qu'il fait rayonner l'évidence des principes et des faits par une logique lumineuse.
« Si je passe sons sUence la plos grande partie de ce que j'ai fait pour le bien de la république dans les différentes fonctions qu'elle m*a confiées, c'est parce que ma conscience m'assure de la vôtre , et pour en venir plus tôt aux lois que Ton prétend avoir été violées par le décret de Ctésipbon. Eschine a tellement embarrassé et obscurci tout ce qu'il a dit à ce sujet , qu'en vérité je ne crois pas que vous l'ayez compris mieux qu'il n*a pu se comprendre lui-même. A ses longues déclamations je répondrai , moi , par une déclaration nette et précise. Il a cent fois répété que je suis comptable. £h bien ! je suis si loin de le nier , que pendant ma vie entière je me tiens votre comptable , ô mes conci« toyens , de tout ce que J'aurai Tait dans Fadministration des al&ires publiques. «
Avant d'aller plus loin , arrêtons-nous un moment (car la chose en vaut la peine) pour remarquer ce
que c'est que la véritable éloquence, celle qui vient de l'âme : Pectus est, quod disertum facit. Cette expression simple et franche d'un grand et beau sentiment de citoyen n'a-t-elle pas déjà fait tomber toutes les ingénieuses arguties d'Eschine? Et en même temps, comme elle est vraiment oratoire et fondée sur la connaissance des hommes ! Comme Démosthènes connaît bien ses auditeurs et ses juges I comme il est sûr d'en obtenir tout , en se mettant entre leurs mains, et même dans celles de son adversaire, et en offrant beaucoup plus qu'on ne pent lui demander! Et qu'on ne dise pas qu'une pareille déclaration est bien facile , que tout le monde peut la faire. Oui, mais il s'agit de l'effet qu'elle doit produire ; et il ne faut pas s'y tromper, cet effet ne tient pas seulement au talent, mais à la personne et à son caractère : pour s'exprimer ainsi avec succès , Il faut être pur. Un homme dont la probité serait équivoque ne serait que ridicule en tenant ce langage, on sourirait de pitié; et un fripon reconnu serait sifllé. Aussi les anciens définissaient l'orateur vir bonus dicendi perilus , un homme de bien instruit dans l'art de la parole. Cette déclaration ne serait donc plus oratoire, si elle n'était pas vraie. Nous aurons occasion, par la suite, de relever cette singerie maladroite, ce charlatanisme impudent des hommes pervers qu'on a vus si souvent emprunter et défigurer ces expressions du témoignage intime que peut se rendre la vertu, et qui ne atnt dans leur bouche qu'un outrage de plus qu'ils osent lui faire. 11 est impuni, je l'avoue, quand il s'adresse à des complices ou à des esclaves; mais, quand la voix publique est libre, elle fait justice sur-lechamp de cette insolente hypocrisie. Je n'en rapporterai qu'un exemple, antérieur même h la révolution. Un homme qui n'avait point mérité la mort qu'on lui a fait subir depuis, mais dont l'immoralité servilc et vénale était connue, Linguet, s'avisa un jour de s'appliquer en pleine audience ce vers d'Hippolyte dans la tragédie de Phèdre (aet. iv, se. ii) : Le jour n*est pas plus pur que le fond de mon cœur.
A peine le plus honnête homme aurait- il pu , sans être taxé de quelque jactance , se donner à lui-même en public un pareil éloge, qui n'est permis qu'à la vertu calomniée. Linguet fut accueilli par une huée universelle; il se retourna vers l'assemblée avec des regards menaçants , comme nous l'avons vu depuis montrer le poing à l'Assemblée constituante. Mais ces moyens , qui , quoique très-communs aujourd'hui, ne sont pas plus d'un orateur que d'un honnête homme, parce que la décence est inséparable de l'honnêteté, ne servirent qu'à faire redoubler les huées. Cela était juste , et il faut avouer que jamais
COURS DE LITTÉRATUBE.
citation ne fut plus malheureuse. Je reviens à Dé* mosthènes, et c'est revenir de loin ; il continue ainsi :
« Mais je soutiens en même tenps quMl n'y a aucune magisU^ture qui puisse me rendre comptable de ce que j*ai donné ; entends-tu , Eschine , de ce que j'ai donné ? Et , ]e vous le demande , Athéniens , lorsqu'un citoyen a employé sa finione pour le bien de l'état, queUe serait donc la loi assez Inique , assez cruelle, pour le priver du mérite qu'il a pu se ûdre auprès de vous , pour soumettre ses libéralités à la forme rigoureuse des examens , et l'amener devant des réviseurs diargés de calculer ses bienfaits? Une pareille kn n'existe pas ; s'il en est une , qu'on me la montre. Mais non , il n'y en a point; Il ne saurait y en avoir. Eschine a cru vous abuser par un sopliisme bien étrange : parce que je suis comptable des deniers que j'ai reçus pour rentretien des spectacles , il veut que je le sois aussi de mes propres deniers que j'ai donnés pour la réparation de nos murs. — Le sénat le couronne , s'écrie^ii , et il est encore comptable! — Non, le sénat ne me couronne pas pour ce qui exige des comptes , mais pour ce qui n'en comporte même pas , c'est-à-dire pour mon bien , dont j'ai fait présent à la république. — Mais, poursuit-il, vous avez été chargé de la reconstruction de nos murailles; donc vous devez compte de la dépense. — Oui, si j'en avais fait; mais c^est précisément parce que je n'en ai ûJt aucune, parce que j'ai tout fiiit h mes dépens, que le sénat a cru me devoir des honneurs. Un état de dépense demande en effet un examen ; mais, pour des dons, pour des largesses, il ne faut point de registres ; il ne fiiut que des louanges et de la reconnaissance. »
PreoMis, dans ce même discours, un autre endroit où la logique de Démosthènes avait beaucoup plus à faire : c'était réellement le point délicat de la cause , celui où elle se présentait sous un aspect vraiment douloureux. Démosthènes, qui, sans magistrature légale, était en effet le premier magistrat d'Athènes, et même des républiques alliées, puisqu'il gouvernait tout par ses conseils et animait tout par son éloquence, avait seul foit décréter la guerre contre Philippe, et la guerre avait été malheureuse. On savait bien qu'il n'y avait pas de sa faute; mais enfin , le malheur qui aigrit les hommes ne les rend-il pas injustes? Le ressentiment n'est-ii pas quelquefois aveugle ? n'est-on pas naturellement trop porté à s'en prendre à celui qui est la cause, innocente ou non, de nos Infortunes? Et, supposé qu'on lui pardonne, n'est-ce pas du moins tout ce qu'on peut faire? Est-on bien disposé d'ailleurs à le récompenser et à Thonorer? C'était là l'espérance d'Eschine et le fort de son accusation, le mobile de toutes ses attaques. Il paraît même qu'il n'avait osé hasarder tant de mensonges et de calomnies que dans la persuasion où il était qu'il accablerait Dé' mosthènes du poids des désastres publics, de manière à ce qu'il ne pût s'en relever; et c'est dans ce
sens que la haranguepottr ktCouraimê est d'autdnl plus admirée, qu'il y avait plus de difficultés à vaincre. Tous les événements étaient contre l'orateur : l'essentiel était de se sauver par l'intention , ce qui n'offrait pas une matière aussi facile que celle d'Es* chine. Celui-ci avmt à sa disposition tous ces lieux communs qui sont si puissants dans l'éloquence, quand l'application en est sous nos yeux : le sang des citoyens répandu, la dévastation des campagnes, la mine des villes, le deuil des familles, et tant d'autres objets déplorables qu'il étale et développe avec tout ce que l'art a de plus insidieux , avec tout ce que l'indignation a de plus amer, tout ce que la haine a de plus perfide. Je ne m'occupe point encore ici des moyens de toute espèce qiie lui oppose Démosthènes. Ils viendront à leur, place. Je m'arrête à notre objet actuel, au raisonnement oratoire. Distinguer l'intention du fait était bien facile , mais ne suffisait pas à beaucoup près. Il fallait tellement la séparer de l'événement, la caractériser par des traits si frappants et si nobles , que Démosthènes et les Athéniens parussent encore grands quand tout avait tourné contre eux. Mous verrons ailleurs l'article qui concerne particulièrement les Athéniens; mais, pour Démosthènes, il prend un parti dont la seule conception prouve la force de sa tête et les ressources de son génie. Il nie formellement qu'il ait été vaincu; il affirme qu'il a été vainqueur, qu'il a réellement triomphé de Philippe; et ce qui est encore plus fort, il le prouve. Ëcoutons-le s'adresser à Eschine :
« Malheureux! si c'est le désastre public qui te donne de l'audace quand tu devrais en gémir avec nous , essaye donc de fiiire voir, dans ce qui a dépendu de moi , quelque chose qui ait contribué à notre malheur , ou qui n'ait pas dû le prévenir. Partout où j'ai été en ambassade, les envoyés de Philippe ont-ils en quelque avantage sur moi? Non , jamais ; non , nuUe part ; ni dans la Thessalie, ni dans la Thraoe ,ni dans Byxance , ni dans Thèbes, ni dans l'illy rie. Mais ce que j'avais fait par la parole , PhUippe le détruisait par la force : et tu t'en prends à moi! et tu ne rougis pas de m'en demander compte! Ce même Démosthènes, dont tu fais un homme si fialble , tu veux qu'il l'emporte sur les armées de Philippe; et avec quoi, avec la parole ? Cir U n'y avait que la parole qui fût À mox : je ne disposais ni des bras, ni de la fortune de personne ; je n'avais aucun oonunandement militaire ; et il n'y a que toi d'asseainsensé pour m'en demander raison. Mais que pouvait, que devait fkire l'orateur d'Athènes ? Voir le mal dans sa naissance , le faire voir aux autres , et c'est ce que j'ai fiiit; prévenir, autant qu'il était possible , les retards , les faux prétextes , les oppositions d'intérêts , les méprises , les fautes, les obstacles de toute espèce, trop ordinaires entre les républiques aUiées et jalouses , et c'est ce que j'ai fait ; opposer à toutes ces difficultés le zèle , l'empressement, l'amour du
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
devoir , ramitié , la concorde , et c'est ce que J'ai fUt Sor aucun de ces poiotB, je défie qui que ce soitde me trouTer en défiitttt; et si l'on me demande comment Philippe l'a emporté, fout le monde répondra pour moi : Par ses armes qui ont tout envahi , par son or qui a tout corrompu. H n'était en moi de combattre ni l'un ni l'autre; je n'avais ni trésors ni soldats. Mais, pour ce qui est de moi, j'ose le dire, j'ai vaincu Philippe: et comment? En refusant ses largesses, en résistant à la corruption. Quand un homme s'est laissé acheter , l'acheteur peut dire qu'il a triomphé de lui ; mais celui qui demeure incorruptible peut dire qu'il a triomphé du corrupteur. Ainsi donc, autant qu'il aidépendu de Démosthènes , Athènes a été victorieuse , Athènes a été invincible. »
N'est-ce pas là le chef-d'œuvre de l'argumentation oratoire? N'entendez-vous pas d*ici les acclamations qui ont dû suivre un si beau morceau? Et ne concevez-vous pas que rien n'a dû résister à im génie de cette force? Remarquez toujours, ce que Je ne saurais faire remarquer trop souvent, que, pour employer des moyens de ce genre, il faut les trouver dans son âme; elle seule peut les donner : l'art peut apprendre à les disposer et à les orner, mais il ne saurait les fournir. C'est à l'orateur surtout que s'applique ce mot heureux et si souvent cité de Yauvenargues :
« Les grandes pensées viennent da cœur. » Je dirai donc à celui qui voudra devenir éloquent : Commencez par être un bon citoyen, c'est-à-dire un honnête homme ; car l'un ne va pas sans l'autre. Aimez-vous, avant tout, la patrie, la justice et la vérité? Vous sentez-vous incapable de les trahir jamais pour quelque intérêt que ce soit? La seule idée de flatter un moment le crime ou de méconnaître la vertu vous fait-elle reculer de honte et d'horreur? Si vous êtes tel, parlez, ne craignez rien. Si la nature vous a donné du talent, vous pourrez tout Caire ; si elle vous en a refusé, voué ferez encore quelque chose, d'abord votre devoir, ensuite un bien réel, celui de donner un bon exemple aux autres , et à la bonne cause un défenseur déplus.
sBmoif m. — Application des mêmes prkidpes dans la Philippique de Démosthènes, intitulée db ià, gher-
SOIIÈSE.
Ce qui manque à ceux qui n'ont d'autres facultés que celles de leur âme, c'est surtout la méthode et le raisonnement; c'est cette série d'idées fortifiées les unes par les autres; c'est cette accumulation de preuves qui vont toujours en s'élevant, jusqu'à ce que l'orateur, dominant de haut et comme d'un centre lumineux , finisse par donner une secousse impétueuse à tout cet amas , et en écrase ses adversaires. C'est alors que les mouvements, comme je l'ai indiqué, décident la victoire; mais il faut que les rai-
sonnements l'aient préparée : sans cela, les mouve^ ments heurtent et ne renversent pas. Quel'impérieuse vérité arrache d'abord à tous les esprits cet assentiment secret et involontaire, il a raison : alors l'orateur, qui se sent le maître, commande en effet, ou plutôt la raison commande pour lui, et on obéit.
C'est la tactique de Démosthènes dans ses harangues délîbératives, qui forment la plus grande partie de ses ouvrages, et qui , sous différents titres, sont toutes véritablement des Philippiqites , puisqu'elles ont toutes le même objet, celui de réveiller l'indolence des Athéniens , et de les armer contre l'artificieuse ambition de Philippe.
On doit comprendre sous ce nom, non-seulement les quatre harangues qui portent spécialement le titre de Philippiques, mais toutes celles qui ont pour objet les démêlés de Philippe avec les Grecs et les Athéniens, telles que les trois qu'on nomme ordinairement les Olynthiaques , celle qui roule sûr la Paix proposée par le roi de Macédoine, celle qui fut prononcée à l'occasion d'une Lettre de ce même prince , et celle qui est Intitulée de la Chersonése. Cela compose dix harangues, et cette dernière est, à mon gré, la plus belle; mais toutes peuvent être regardées comme des modèles. On n'y trouve pas » il est vrai^ les grands tableaux, les grands mouvements , les développements^ vastes de la harangue pour la Couronne; ni cette espèce de lutte si vive et si terrible qui appartient au genre judiciaire, où deux athlètes combattent corps à corps. Mais il faut remarquer aussi l'avantage particulier, et peut-être unique, attaché à ce dernier sujet, à cette grande querelle d'Eschine et de Démosthènes ; il faïut se représentertoute la Grèce rassemblée, pour ainsi dire, dans Athènes, pour entendre les deux plus fameux orateurs dans leur propre cause; et quelle cause l l'homme qui, depuis vingt ans, gouvernait par la parole Athènes et la Grèce, opposant aux attaques les plus malignes et les plus furieuses de la haine et delà calomnie la peinture aussi brillante que fidèle de son administration , c'est-à-dire l'histoire des Grecs en même temps que la sienne. L'intérêt des événements se joignait ici à celui du procès. Démosthènes , en défendant sa gloire , défendait celle d'Athènes et des Grecs. Son âme devait être à la fois élevée par tous les sentiments de la grandeur nationale , et échauffée par tous les mouvements d'une indignation personnelle. U a devant lui son adversaire et la Grèce , l'une qui l'honore, et l'autre qui l'outrage. Que ne devai^il, que ne pouvait-il pas faire pour être digne de l'une et pour triompher de l'autre! C'était vraiment entre Eschine et lui un combat à mort; car dans Athènes et à Rome, le ban-
COURS DE Lin^RATlfRE.
nissement était une sorte de peine capitale. Cet assemblage de circonstances si importantes rendait son discours susceptible de tous les genres d'éloquence; la piquante amertume des réfutations et des récriminations , la hauteur des idées politiques, tous les feux de la gloire et du patriotisme se réunissaient naturellement dans une plaidoirie de cette nature, et tout s'y trouve au plus haut degré. Wonblions jamais que le génie est plus ou moins porté par le sujet, et que les hommes 8*agrandissent avec les choses , comme les choses avec les hommes.
Le mérite des PhiUppiques est celui qui appartient proprement à l'éloquence délibérative : une discussion animée , pressante, lumineuse; une série de raisonnements qui se fortifient les uns par les autres , et ne laissent ni le temps de respirer, ni ridée de contredire; des formes simples , quelquefois même familières , mais de cette familiarité décente , et en quelque sorte noble , qui , avec la précision , la pureté et la rapidité de la diction , composaient ce que les anciens appelaient atticisme.
J'ai cru que, même sans une connaissance parfaite des affaires de la Grèce , nécessaire seulement à qui voudra connaître à fond l'esprit de ses orateurs, quelques morceaux choisis dans leurs écrits pourraient plaire au plus grand nombre des lecteurs. Mais je n'ai [fas cru pouvoir mieux faire, pour donner une idée plus étendue du plus fameux de tous ces mattres de la parole, que de traduire en entier une de ses PhUippiques. J'ai choisi la sixième , qui a pour titre de la Chersonèse; elle n'est pas longue ; et jamais orateur ne fut moins diffus que Démosthènés. 11 est vrai qu'en cela le goût des Athéniens servait de règle et de mesure aux harangueurs. Ce peuple ingénieux et délicat n'aimait pas qu'on abusât de son loisir, ni qu'on se défiât de son intelligence. II se piquait d'entendre pour ainsi dire à demi-mot , et il lui arrivait d'interrompre, à la tribune, ceux qui n'allaient pas au fait. On peut juger de cette espèce de sévérité par un mot de Phocion. Il était renommé par une concision singulière, et par une diction austère et âpre comme ses mœurs. Son laconisme énergique l'emporta plus d'une fois sur l'atticisme de Démosthènes , qui disait de lui : C'est une hache qui coupe mes discours, Phocion , un jour qu'il se disposait à monter à la tribune , paraissait fort rêveur; et comme on lui en demandait la cause : Je songe, dit-il, comment Je ferai pour abréger ce que j'ai à dire ' .-
* Il 7 a lolD de cette lobfiété de paroles à la verbeuse ambition qu'affectaient parmi nous les orateurs du barreau. C*est là quUl semblait que le mérite d*un discours se mesurait sur sa durée. L'on était aussi satisfait d'avoir parié longtemps qu'on pourrait J'étie d'avoir bien parlé. Passe encore que le
Un court exposé sur la situation respective de Philippe et des Grecs à cette époque suffira pour mettre chacun en état de comprendre l'orateur que je vais faire parler dans notre langue.
Philippe , dont l'ambition n'était point bornée par ses petits États, et dont les talents étaient fort audessus de sa puissance héréditaire, avait formé le hardi projet de dominer dans la Grèce. C'était beaucoup entreprendre pour un roi des Macédoniens, nation jusque-là méprisée des Grecs , qui la traitaient de barbare. Philippe, devenu à la fois politique et guerrier à l'école du Thébain Pélopidas , qui avait élevé sa jeunesse, mit à profit les leçons
commun des plaideurs en juge ainsi, et sUmagIne que leur avocat n'en a Jamais dit assez; mais TinepUe des habitués qui faisaient les réputations de la cour du palais venait à Tappui de ce ridicule pr^ngé. On les entendait dire, avec le ton d'une admiration emphaUque ; Mattre «i» tel a parlé deux heures , ^avocat général a parlé quatre heures. La raison pourrait en conclure le plus souvent quils avaient débité bien des inutilités ; mais l'ignorance conclut tout différemment , et s'extasie.
Cette différence entre les anciens et nous , tient encore à celle du gouvernement. Quand tout citoyen est admis k parler de la chose publique selon le droit et l'occasion, le aégoùt de la prolixité et le mérite de la précision se font aisément sentir, et la mesure commune des jugements, c'est Timpor* tance des matières et la faculté que chacun a de les traiter. Mais, quand c'est le métier d'un peUt nombre de parier en public, quand ce méUer est circonscrit dans une sphère étroite et privée, l'on s'étend d'autant plus en paroles qu'on est plus borné sur les objets : on se retourne en tout sens pour occuper le plus de place que Ton peut C^est ainsi qu'une plaidoirie sur un testament ou sur une subsUtuUon est d'ordinaire beaucoup fplus longue qu'aucune des harangues de Démosthènes et de Cicéron sur les plus grands intérêts publics et sur les affaires les plus considérables. Des dix Philippiques, il n'y en a pas une qui excéd&t une àemi-heare de lecture. Les plus longs plaidoyers de Cicéron ou de Démosthènes ne tiendraient pas plus d'une heure'; et celui de la Couronne , le plus étendu de tous , ce chef-d'œuvre si riche à tous égards , qui devait renfermer et qui renferme tant d'objets , ne comporte pas un débit de plus d'une heure , si Ton en retranche la lecture des actes publics, qui étaient les pièces probantes.
Tous les avocats pourtant ne donnent pas également dans cette diffusion; il en est qui savent se proportionner au saiet. On cite- même un exemple d'une précision fort extraordinaire et fort plaisante , et qui , par cela même , réussit k cause de la rareté du fait, ipais dont je serais fort éloignéde vouloir faire un modèle à suivre. Dans une petite ville de province , un mauvais peintre fut accusé d'avoir fait un enfant à une tille qui réclamait des dommages et intérêts. Ce pauvre homme avait pour tout bien, outre son talent de peindre quelques dessus de portes et quelques enseignes, la charge de peintre de la t-ifle , qui luf valait , je crois , une centaine d'écus. Il éUTit d'ailleurs fort mal partagé pour la figure et pour l'esprit. Voici le plaidoyer de son avocat , qui fut conservé par les curieux : il avait opposé ce qu'on appelle en Justice des fins de non-recevoir,
n Mes fins de non-recevolr sont bien simples. On ne peut (■ n séduire une iille que par l'un de ces trois moyens, ou la « ligure, ou l'argent, ou l'esprit. Or, celui pour qui je plaide « est laid et fort laid, sot et fort sot, gueux et tnfes-gueux. H Laid; regardez-le : gueux, il est peintre, f^ peintre de la n ville : sot ; Interrogez-le. Je persiste dans mes conclusions. »
L'assemblée éclato de cire, et le procès fut gagné tout d'une voix.
J^CIfiMS. — ÉLOQUENCE.
d*an grand homme qui avait cultivé en lui des facultés naturelles. Il créa une puissance militaire, à peu près comme de nos jours Frédéric , et prépara ainsi pour son fils la conquête de l'Asie en lui sour mettant la Grèce. Son armée devint bientôt redoutable : elle était composée de la phalange macédonienne , corps d'infanterie qui fut invincible jusqu'à ce qu'il se fût mesuré contre les légions romaines; et de la cavalerie thessalienne, la meilleure que Ton connût alors, et qui dans la suite fit remporter à Pyrrhus sa première victoire sur les Romains. Il forma des généraux qui furent comptés depuis parmi les meilleurs d'Alexandre, tels qu'Attale et Parménion. Avec ces troupes , conduites par des chefs de ce mérite, bien entretenues et toujours en action, il se portait rapidement dans les différentes contrées de la Grèce, suivant les occasions qu'il savait faire nattre, ou attendre, ou saisir; car ce fut la politique encore plus que la force qui fit ses succès. Il trouvait, il est vrai, de grandes facilités dans cet esprit de jalousie, de défiance et de rivalité qui animait les républiques grecques les unes contre les autres, et suscitait des divisions continuelles. Philippe, prodigue de serments, de caresses et d'argent, avait partout des ministres et des orateurs à ses ga* ges, et ils trompaient facilement la multitude, qui n'est jamais plus asservie que quand elle croit commander. Cétait par le secours de ces agents mercenaires qu'il dirigeait de loin toutes les résolutions de ces divers États, les uns plus forts, les autres plus faibles; et quand il les avait brouillés, il ne manquait pas d'intervenir dans la querelle, et, sous le prétexte de secourir l'un contre Tautre , il finissait par dépouiller tous les deux. Cest ainsi qu'il était parvenu à se faire livrer le passage des TheroMpyles et le pays des Phocéens, qui lui ouvrait FAttique; qu'il s'était emparé de l'Eubée, qui, du côté de la mer, tenait en respect, par sa seule position , tout le territoire d'Athènes ; qu'enfin il avait pris Amphipolis et beaucoup d'autres villes , soit de Thrace, soit de Thessalie. Cersoblepte, un des petits rois de Thrace, redoutant ses entreprises, et voulant se ménager contre lui l'appui des Athéniens, avait pris le parti de leur céder la Chersonèse, presqu'île avantageusement située sur THellespont, et qui pouvait être très-utile à une nation puissante sur mer, telle qu'était alors Athènes. Cardie, une des villes principales de cette presqulle, avait refusé de se soumettre comme les autres à la domination athénienne , et s'était mise sous la protection de Philippe, qui avait dans ce moment une armée dans la Thrace. Athènes, qui avait envoyé une colonie dans la Chersonèse, la fit soutenir par des troupes
chargées d'observer Philippe. Dtopithe, qui les commandait, regardant avec raison comme une hostilité la protection que ce prince accordait aux Gardiens, se jette sur les terres qu'il possédait dans la Thrace maritime , les pille , les ravage , et remporte un riche butin qu'il met en sûreté dans la Chersonèse. Philippe, trop occupé ailleurs pour en prendre vengeance, porte de grandes plaintes aux Athéniens, sous prétexte qu*ll n'y avait point entre eux et lui de déclaration de guerre. Il réclame les traités qu'il avait violés le premier, et ses créatures s'empressent d'appuyer ses réclamations et s'emportent contre Diopithe. On demande qu'il soit rappelé, qu'on envoie même contre lui un autre général pour le forcer à ta soumission en cas de résistance, et que Philippe reçoive des satisfactions. Cette lâcheté insensée devait révolter Démosthènes. Il monte à la tribune et parle ainsi :
« H finudrait , AtbénieiiB , que ceux qui parient dans celle tribune , tous également exempts de complaisance ou d'animosité, ne songeassent q^'à énoncer ce qui leur paraît le meilleur à fiiiie, surtout quand nous avons à délibérer sur de grands intérêts publics. Mais puisque panni les orateurs il en est qui se laissent conduire , soit par un esprit de contention et de jalousie , soit par d'autres motifs personnels , c'est à vous du moins de mettre de cété toutes ces considérations particulières, pour ne vous occuper qu'à résoudre et exécuter ce que vous croirez utile à l'État.
« De quoi s'agit il aujourd'hui? De la Chersonèse menacée par Philippe, qui ctopuis onze mois est dans la Thrace avec une armée. Et de quoi vous parlent vos orateurs? Des opérations et des entreprises de Diopitbe. Pour moi , j'attache fort peu d'importance aux accusations intentées contre un de vos généraux » que vous pouvez , quand vous le voudrez, poursuivre aux termes de la loi , soit tout à l'heure, soit dans un autre temps, peu importe; et je ne vois pas pourquoi, ni moi, ni qui que ce soit id, nous nous échaufferions sur un pardi sujet. Mais ce que cherche à nous enlever Philippe, notre ennemi, Philippe, dont les troupes couviient les bords de l'Hellespont; ce que vous ne pourrez plus ni réparer ni ressaisir, si vous en manquez l'occasion; voilà ce qui est pressant, voilà sur quoi il fout statuer sur-le-champ, sans permettre que de vaines et tumaltueuses altercations vous le fassent perdre de vue.
a Je n'entends pas sans étonnement, je l'avoue, bien des choses qui se disent dans vos assemblées. Mais rien ne m'a plus surpris que ce qui s'est dit devant moi dans le sénat , que quiconque se proposait de vous parler dans les circonstances actuelles devait déclarer ibnneUement s'il vous conseillait la guerre ou la paix. Non , ce n'est plus là que nous en sonunes. Si Philippe se tenait tranquille , s'il n'avait pas violé les traités, ravi vos possessions; s'il ne soulevait pas , s'il n'armait pas contre vous les peuples en même temps qu'il se les attache , sans contredit , il ne tiendrait qu'à vous de rester en paix; et pour ce qui vous concerne, je vous y vois aussi disposés qu'il est possible de l'être. Mais si d'un côté nous avons sous les yeux les traités qu'il a
jarés avec nous, si de l'aatre il est manifeste qa'a?ant Blâme que Diopithe partit de ces murs h la tète de cette oolonie à qui i*0D reproclie ai^ourd'tiui d'dtre la cause de la gu^re, Philippe, contre tout droit et toute justice, s'était emparé déjà de ce qui tous appartient; si Tos propres décrets, rendus à ce sujet, accusent autlientiquement ces violations des engagements pris avec nous ; si , toutes les fois qu'il s'est lié avec les Grecs ou avec les barbares, il n'a eu évidemment d'autre objet que de vous faire la guerre, que signifie donc ce qu'on vient vous dire , qu'il faut choisir la guerre ou la paix ? £h ! vous n'en avez plus le choix; il ne vous restequ'un seul parti, qui est à la fois celui de la justice et de la nécessité, c'est de repousser l'agresseur : et c'est le seul dont on ne vous parle pas ! à. moins cependant qu'on ne prétende que Philippe, pourvu qu'il n'attaque pas l'Attique, le Pirée, nos murailles, ne nous fait point injure et n'est pas en guerre avec nous. Mais je ne puis penser, Athéniens , que ceux qui établiraient de semblables règles d'équité , et marqueraient ainsi les limites de la guerre et de la paix, TOUS parussent avoir l'idée de ce que prescrit la justice , de ce que vous pouvez supporter sans honte, et de ce qu'exige votre sûreté. Il y a phis; ils ne s'aperçoivent pas qu'eux-mêmes, en parlant ainsi, justifient Diopithe qu'ils 'accusent ; car enfin , pourquoi serait-il permis à Philippe de faire tout ce qu'il lui plaît, pourvu quMl n'envahisse pas l'Attique , s'il n'est pas permis à Diopithe de secourir les Thraoes sans être accusé d'allumer la guerre ? — Mais , diton , il ne faut pas souffrir que les soldats mercenaires ravagent les bords de l'Hellespont, ni que Diopithe, en levant des vaisseaux étrangers , (ksse le métier de pirate. — Soit : je suis persuadé des bonnes intentions de ceux qui vous tiennent ce langage ; sans doute ils n'ont d'autre mtérèt que celui de l'équité et le vôtre. En ce cas, je n'ai plus qu'une question à leur fiiire, et la voici : quand ils auront dissipé et anéanti votre armée en diffamant le général qui a trouvé dans ses propres ressources les moyens de l'entretenir, qu'ils nous disent comment ils feront pour anéantir aussi rarmée de Philippe. S'ils restent sans réponse , 0 est clair. Athéniens , qu'ils n'ont qu'un but; et c'est de vous ramener au même état de choses qui , dans ces denuers temps , a porté un coup si funeste à la puissance d'Athènes. Vous le savez : rien n'a donné à Philippe tant d'avantages sur nous, que d'avoir toujours une armée sur pied , qui le met à portée de saisir toutes les occasions; U vous prévient partout, parce que, après avoir délibéré à loisir avec luimême, fl agit subitement et quand il lui platt : il attaque , Il renverse. Nous, au contraire, ce n'est qu'au bruit de ses invasions que nous commençons des préparatifs longs et tumultuaires. Mais qu'arrive-t-ii? Ce qui doit toujours arriver à ceux qui s*y prennent trop tard : il garde , lui, sans danger, ce quMl a pris sans obstacles; et nous, après de grandes dépenses inutiles , après bien des efforts superflus , après avoir bien vahiement montré toute l'envie possible de le traverser et de lui nuire, que nous reste-t-il ? L'impuissanc^et la honte.
« Mettez-vous donc bien dans l'esprit. Athéniens, que landis qu'on vous amuse ici de vaines paroles, au fond, tout ce que l'on veut, c'est que vous irestiez oisifs au dedans et désarmés au dehors, afin que Philippe, pendant ce temps,
puisse faire à son aise tout ce qui lui conviendra. Jugez-en par ce qui se passe aujourd'hui. Ilocoipe depuis longtemps la Thrace et la Thessalie avec des troupes nombreuses : si , avantrépoque desvents été8iens,Uassiége Byzanoe, croyezvous que les Byzantins persistent dans leurs préventions contre vous au point de ne pas sentir le besoin de votre secours P £h ! à votre défaut , ils appelleraient dans leurs murs des auxiliaires, quels qu'ils fussent (même ceux dont ils se méfieraient encore plus que de vous) , plutôt que de rester À la merci de Philippe ; à moins cependant qu'il ne vienne à bout de s'emparer de leur ville avant que personne puisse le savoir. £t si nous n'avons point de troupes sur les lieux, si, quand nous voudrons y en envoyer, les vents s'y opposent , n'en doutons pas , les Byzantins sont perdus. ^ Mais ce sont des peuples qu'a égarés un mauvais génie, et leur conduite envers nous a été insensée. — Oui , mais ces insensés, il faut les sauver, et les sauver pour nous.
« Sommes-nous sûrs enfin que Philippe ne se porte pas dans la Chersonèse ? N'a-t -il pas dit dans sa lettre qu'il comptai t se venger de ces peuples? Et n'est-ce pas une raison de plus pour y laisser une armée que nous avons lÀ toute formée , qui pourra défendre le pays et inquiéter rennemi ? Si nous hi perdons, cette armée , et que Philippe entre dans la Chersonèse, que feronsnous alors? — Nous mettrons Diopithe en justice. — Noua voilà bien avancés. — Nous ferons passer des secours. •— Et si la mer n'est pas tenable? — Mais Pliilippe n'attaquera pas la Chersonèse. — £t qui vous l'a dit? qui vous en répond? »
Voilà un modèle de précision dans le dialogue hypothétique, une des formes les plus piquantes que l'on puisse donner à la discussion. Mais il faut bien prendre garde à un inconvénient très-dangereux , où tombent souvent ceux qui emploient ce moyen sans en connaître le principe et les effets. Us se font des objections faibles ou ineptes , qui ne sont nullement celles qu'on leur oppose ou qu'on peut leur opposer; et alors ce petit artifice devient puéril, et retombe sur eux. Quand on fait parler ses adversaires, il faut répondre à leur pensée, et non pas à la sienne; être bien sûr de ce qu'ils peuvent dire, et bien sûr de la réplique. Ici Démosthènes ne met dans leur bouche que ce qu'ils avaient dit, ou ce qu'ils étaient obligés de dire pour n'être pas inconséquents. Trois fois il les fait parler, et trois fois il les terrasse d'un seul mot. Il reprend :
ff Considérez donc , Athéniens , dans quel temps et dans quelle saison de Tannée on vous conseille de retirer vos troupes de l'HeHespont, et de l'exposer sans défense aux entreprises de PhUippe. Quedis-je ? voici une considération d'une tout autre importance : si, revenant de la haute Tlirace, il laisse de côté la Chersonèse et Byzance, et attaque Cbalcis et Mégare, comme en dernier lieu la ville d'Orée, aimez- vous donc mieux être obligés deraiiêter sur vos frontières que de l'occuper loin de vous? » ,
L'orateur, bien affermi sur les faits qu'il a exposés , et sur les conséquences à en tirer, ce qui, giîoe
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
à sa forte logique, a été pour lui l'affaire d'un moment, ne craint point de risquer un avis qu'il sait bien n'être point du goût de la plupart des Athéniens; mais aussi s'est-il réservé, pour le soutenir, les moyens les plus puissants , ceux qu'il va tirer des affections morales d'un peuple qu'il avait bien étudié. Il le connaissait sensible à la honte , jalouiL de sa réputation et de ses lumières, trèà-sujet à 66 laisser tromper par négligence, mais aussi trèsirascible contre ceux qu'il voyait convaincus de l'avoir trompé. Ce sont autant de leviers dont l'orateuf va se servir pour mettre en mouvement cette multitude indolente et inattentîve. Il a fait briller l'évidence; il va faire tonner la vérité, et vous verrez comment un citoyen parle à un peuple. On n'avait pas imaginé dans Athènes, non plus qu'en aucun endroit du monde, de donner ce titre de peuple à un ramas de brigands. Ceux-là , il faut bien les hatter : comment ne pas flatter des complices ? Ceux-là , il faut bien les appeleif un peupleessentiellement bon; c'était le refrain de nos tyrans. Mais Démosthènes savait comme les Athéniens, que, si les hommes étà\eates$efiUeUement bons, ils n'auraient pas besoin de lois ; il parlait à un véritable peuple, tr ès-suseeptible d'erreurs, de faiblesse, de prévention, mais qui avait une patrie, une religion, une morale et des mœurs sociales, et à qui l'on pouvait en conséquence montrer impunément la vérité, mais la dure -. vérité, la vérité poignante, pourvu qu'il fût sûr de la bonne foi et des intentions de l'orateur. Ceux qui ne sontpas familiarisés avec les anciens, et qui ne connaissent que cette vile adulation sans cesse prodiguée parmi nous à la plus vile multitude , cet abject popularisme, nommé si improprement popularité, ne concevront rien à la véracité hardie et véhémente de Démosthènes , à ces reproches amers et violents dont il frappe ses concitoyens pour les éveiller et les éclairer ; et ils seront encore bien plus surpris de l'accueil qu'on fit à ce discours , et du succès qu'il obtint.
« D'après ces faits et ces réflexions, mon avis est 4ae, «-« loin de licencier l'année que Diopithe s'efforce de tnaJTttenir potUT le scTvice de la république , il faut au contraire hii foomir de nouvelles forces , de l'argent et des munitioiis. En effet, si Ton demandait à Philippe ce qu'il aime le mieux, que les troupes de Diopithe (de quelque espèce qu'elles soient; je ne veux disputer là-dessus avec personne ) sment autorisées, honorées, renforcées par le peuple d'Athènes, ou dispersées et détruites par la malvdllance de vos orateurs , qui doute que ce dernier parti ne fût celui qu'il préférât? Ainsi , ce que notre ennemi souliaiterait le plus au monde, c'est précisément ce que vous voulez faire!... Et vous demanderez encore pourquoi nos aOaiies vont si mal I... Je vais vous le dire nettement ,
Athéniens; je vais mettre sotts vos yeux et votre situation et votre conduite : en deux mots, nous ne voulons ni combattre ni payer. Nous voulons attirer à nous les deniers publics; nous refusons à Diopithe ceux qui lui étaient assignés légalement, et nous le chicanons encore sur ceux qu'il se procure et sur l'emploi qu'il en fera : c'est ainsi que nous nous conduisons en tout , et que nous persistons i ne jamais nous charger de nos propres affaires. Nous louons, il est vrai, tant qu'on veut, ceux qui élèvent la voix pour l'honneur de la patrie; mais dans le fait , nous agissons conune si nous étions d'accord avec ses ennemis. Vous demandez à ceux qui mmitent à cette trihune ce qu'U faut faire; et moi , je vous interroge à mon tour, et je vous demande ce qu'il faut vous dire; car, je vous le répèle, si vous ne voulez servir l'Étal ni de votre personne ni de votre argent; si vous ne voulez ni faire passer à Diopithe les fonds qui lui sont dus , ni permettre qu'il en tire d'ailleurs; en un mot, si vous ne voulez pas faire vous-mêmes vos afi&ires, Athéniens, je n'ai point de conseils à vous donner.
« Eh ! de quoi serviraient-ils , quand vous souffrez que la licence de la calomnie aille au point de poursuivre Diopithe , non pas seulwnent sur ce qu'U a fait , mais même sur ce qu'U fera? Et c'est là ce que vous entendez patiemment, Athéniens!... Mais ne faut-Uque vous dire ce qui en arrivera? Oh ! pour cela du moms je vous le dirai , et avec toute liberté ; car U n'est pas en moi de parler autrement. ' ^
« Soyek sbrs d'abord (et j'y engage ma tête ) que tous vos commandants de vaisseaux, quête qu'ils soient, ne font pas autrement que Diopithe, et tirent de l'argent de I nos alliés, des habitants de Chio, d'Erythrée, enfin de tous les Grecs de l'Ionie et des Iles, les uns plus, les autres moins , selon le nombre des bàliments qu'ite commandent. Et pourquoi les peuples fournissent-ils ces contributions? Croyejç-vousque ce «rit gratoitemenl? Non, ils ne sont pas si insensés; c'est afin que vos amiraux protègent leur commerce et leurs possessions : û& achètent à ce pnx la sûreté de leurs navires et de leur territoire; ils se mettent à l'abri des pirateries maritimes et des violences du soldat, quoiqu'ils assurent, comme de raison, que tout ce qu'ite en font n'est que par zèle et par attachement pour vous : peuvent-ite donner un autre nom à ces largesses intéressées? Et doutez-vous que Diopithe ne fasse comme les autres? Oui, les peuples lui donneront de l'argent; car enfin, s'il n'ena pas. et si vous ne lui en envoyez point, où voulez-vous qu'il premie de quoi payer ses soldats? D'où lui viendiait-il de l'argent? du ciel? Il vit et il vivra sur ce qu'il pourra prendre et sur ce qu'il pourra ae procurer par tous les moyens, soit dons, soit emprunts, a nim-
porteTldais que font aujourd'hui ceux qui l'accusent auprès de vous? Us averttesent tout le monde de ne nen domier à un général que vous allez mettre <« jusUce, et nourle passé, et pour l'avenir. Voilà où tendent tous ces discours que j'entends : Jl prendra des villes, U expose et trahit les Grecs.,.. Car vous verrez que ces discoureurs prennent un grand intérêt aux Grecs dAsie, et qu'ite sont fort empressés à défendre les autres , eux ^ ' ne songent pas à défendre leur prepre patno. Ite parlent
d*en¥oyer un autre général , et contre Diopitbe !... Où en sommes-Dous, grands dieux! S*il est coupable, s'il a commis de ces prévarications que les lois punissent , c^est aux lois à le punir : il ne faut pour cela qu'un décret , et non une armée ; ce serait le comble de la folie. C'est contre nos ennemis, sur qui nos lois ne peuvent rien; c'est contre eux qu'il faut envoyer des flottes , des troupes , de Taiigent; c'est contre eux que cet appareil est nécessaire. Mais contre un de nos concitoyens! une accusation et un jugement, cela suffit, cela est d'un peuple sage; et ceux qui vous parlent autrement veulent vous perdre.
ff U est triste, je l'avoue, qu'il y ait de semblables conseillers parmi vous ; mais ce qui est plus triste encore , c'est que l'un d'eux n'a qu'à se présenter à cetle tribune pour vous dénoncer ou Diopithe, ou Charè8,ouAristophon, comme les auteurs de tous nos maux, vous l'accueillez, vous l'applaudissez conune s'il eût dit des merveilles. Mais qu'un citoyen véridique Tienne vous dire : Vous n'y pensez pas, Athéniens, ce n'est ni Diopitbe, ni Charès, ni Aristopbon qui vous font du mal; c'est Philippe, entendezvous? Sans son ambition, Athènes serait tranquille; vous ne dites pas non, vous ne le pouvez pas; mais pourtant vous l'éooutez avec peine , et il semble que ce soit lui qui agisse avec vous en ennemi. J'en sais bien la cause : mais , par tous les dieux immortels, ne trouvez donc pas mauvais qu'on vous parle hardiment quand il y va de votre salut.
Plusieurs de vos orateurs et de vos ministres vous ont depuis longtemps accoutumés à n'être à craindre que dans vos délibératlotts, et nullement dans vos mesures d'exécution; durs et emportés dans vos assemblées, fiybles et mous quand il fiiut agir. Que l'on vous défère comme coupables de nos malheurs un de tos citoyens , dont vous sarez qu'il ne tient qu'à vous de vous saisir, vous ne demandez pas mieux ; tous êtes tout prêts. Mais qu'on tous dénonce le seul ennemi dont vous ne pouvez avoir raison que par les armes , alors tous hésitez , tous ne saTez plus quel parti prendre, et tous souffrez impatiemment d'être oouTaincus de la Térité qui tous déplaît. Ce devrait être tout le contraire. Athéniens; tos magistrats auraient dû TOUS apprendre à être doux et modérés envers vos concitoyens, terribles envers vos ennemis. Mais tel est le funeste ascendant qu'ont pris sur tous tos artificieux adulateurs , que tous ne pouTez plus entendre que ce qui flatte vos oreilles , et c'est ce qui tous a mis au point de n'aToh^ {dus enfin à délibérer que de votre propre salut.
« Au nom des dieux , Athéniens , je vous adjure ici tous : si les Grecs aujourd'hui vous demandaient raison de toutes les occasions que vous avez perdues par votre indolence ; s'ils vous disaient : Peuple d'Athènes , vous nous envoyez députés sur députés pour nous persuader que Philippe en Teut à la liberté de tous les Grecs , que c'est l'ennemi commun qu'il fhut surveiller sans cesse , et cent autres discours semblables. Nous le savons comme vous; mais, 6 les plus lâches de tous les hommes ( ce sont les Grecs qui vous parlent ainsi ) I quand Philippe , éloigné de son pays depuis dix mois, arrêté par la guerre, par l'hiver, par la maladie , n'avait aucun moyen de retourner chez lui , avezvous saisi ce moment pour délivrer les Eubéens.» Vous
n'avez pas même songé à recouvrer ce qui était à tous. Lui, au contraire , tandis que tous étiez chez tous bien tranquilles et bien sains ( si pourtant on peut appeler sains ceux qui montrent tant de faiblesse) , il a établi dans l'Ile d'Eubée deux tyrans à ses ordres, l'un à Sciathe, l'autre à Orée , en face del'Attique même, et de manière à aT<^ pour ainsi dire un pied chez tous. . Et sans parler du reste , aTez-Tous du moins Ihit un pas poor l'en empêcher ? Non : comme de concert aTec lui , tous aTez abandonné TOS droits. U est dair que , quand Philippe mourrait dix fois pour une , tous ne tous remueriez pas daTantage. Laissez donc là et tos ambassades et tos accusations; laisseznous en paix , puisque Tous-mêmes aimez tant à y rester. Eh bien ! Athéniens , connaissez- vous quelque réponse à ce discours.^ Quant à moi , je n'en connais pas. »
Vous devez bien imaginer qu'après cette verte ré-> primande , Torateur est trop habile pour ne pas verser quelque baume sur les blessures qu'il vient de faire à l'amour^proprç. Après l'avoir abattu sous les reproches, il le relève bientôt, non par de grossières flatteries , mais par de légitimes louanges sur ce qu'il y avait de noble et de généreux dans le caractère national quand les Athéniens le suivaient ; sur ce qu'il y avait de glorieux dans leur existence politique, parmi les Grecs accoutumés à regarder Athènes comme le rempart de leur liberté; enfin, sur cette haine même que portait Philippe aux Athéniens, et qui était pour eux un titre d'honneur. Cette seconde moitié de son discours est encore audessus de la première.
« Je sais que vous avez parmi vous des hommes qui s'imaginent avoir répondu à votre orateur quand ils lui ont dit : Que faut-il donc faire? Je pourrais leur répondre d'un seul mot, et avec autant de vérité que de justice : H fkut faire tout ce que vous ne fiiites pas. Mais je ne crains pas d'entrer dans tous les détails; je vais m'expliquer complètement , et je souhaite que ces hommes si prompts à m'interroger ne le soient pas moins à exécuter quand j'aurai répondu.
A Commencez par établir comme un principe reconnu , comme un fait mcontcstable, que Philippe a rompu les traités , qu'il vous a déclaré la guerre , et cessez de vous en prendre làrdessusles uns aux autres trèfrinutilement. Croyez qu'U est l'ennemi mortel d'Athènes et de ses habitants, même de ceux qui se flattent d'être en Caveur auprès de lui. S'ils doutent de ce que je leur dis ici , qu'ils i^^ent le sort des deux Olynthiens qui passaient pour ses meilleurs amis , Euthycrate et Léoethène , qui , après lui avoU- vendu leur patrie , ont eu une fin déplorable. Mais ce que Philippe hait le plus, c'est la lUierté d'Athènes, c'est notre démocratie. U n'a rien tant à cœur que de la dissoudre ; et U n'a pas tort : il sait que , quand même il aurait asservi tous les autres peuples , jamais il ne pourra jouir en paix de ses usurpations tant que vous serez libres ; que , s'il lui arri- Tait quelqu'un de ces accidents où l'humanité est sii^tte, c'est dans tos bras que se jetteraient tous ceux qui ne
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ioni OMlnteiiBiit à hii que par contrainte. Il est yrai » Athéniens, et c'est une justice qu'il dut tous rendre, que tous ne dimbes point à tous élever sur les ruines des malheureui , mais que tous foites consister Totre puissance et votre grandeur à empêcher que personne ne se ftsse le tyran de la Grèce, ou à renverser celui qui serait parvenu à l'être. Tous êtes toi^ours prêts à combattre ceux qui veulent régner, à soutenir ceux qui ne veulent pas être esclaves. Philippe craint donc que la liberté d'Athènes ne traverse ses entreprises; Incessamment il lui semble qu'elle le menace , et il est trop actif, trop éclairé pour le souffrir patiemment. H en est donc l'irréconciliable adversaire; et c'est, avant tout, ce dont vous devez être bien convaincus pour vous déterminer à prendre un parti. « Ensuite , ce qu'il faut que vous sachiez avec la même certitude, c'est que, dans tout ce qu'il bit aujourd'hui, son principal dessein est d'attaquer cette vUle , et que par conséquent tous ceux qui peuvent nuire à Philippe travaillent en elTet à vous servir. Qui de vous serait assez simple pour s'ûnagmer que ce prince, capable d'ambitionner jusqu'à de misérables bicoques de la Thrace , telles que Mastyie, Drongilie, Cabyre; cqxable, pour s'en emparer, de braver les hivers, 1^ fatigues, les périls; que ce même homme ne portera pas un oeil d'envie sur nos ports , nos magasins, nos vaisseaux, nos mines d'argent, nos trésors de toute espèce ; qu'il nous en laisssera la possession paisible, tandis qu'il combat au milieu des hivers pour déterrer le seigle et le millet enfouis dans les montagnes de Thrace ? Non, Athéniens , non , vous ne le croyez pas.
« Maintenant donc, que prescrit la sagesse dans de pareilles conjonctures? et quel est votre devoir? De secouer enfin cette fatale léthargie qui a tout perdu; d'ordonner des contributloiis publiques , et d'en demander à nos alliés ; de prendre enfin tontes les mesures nécessaves pour conserver l'armée que nous avons. Puisque Pldlippe en a toujours une sur pied pour attaquer et subjuguer les Grecs , il faut aussi en avoir une toujours prête à les défendre et à les protéger. Tant que vous ne ferez qu'envoyer au besoin quelques troupes levées à la bête , je vous le répète , vous n'avancerez à rien. Ayez des troupes régulièrement entretenues, des intendants d'armées, des fonds affectés à la paye de vos soldats, un plan d'administration militaire le mieux entendu qu'il vous sera possible, c'est ainsi que vous serez à portée de demander compte aux généraux de leur conduite , et aux administrateurs de leur gestion. Si vous prenez à cœur ce système de conduite, alors vous pourrez retenir Philippe dans de justes bornes, et goûter une paix véritable ; alors la paix sera vraiment un bien , et j'avoue qu'en elle-même la paix est un bien : ou si Philippe s'obstine encore à vouloir la guerre, vous serez du moins en mesure contre lui.
ff On va me dire que ces résolutions exigent de grands frais et de grands travaux. Oui , j'en conviens; mais considérez quels dangers s'approchent de vous si vous ne prenez pas ce parti, et vous sentirez qu'il vaut mieux vous y pcÂrter de vous-mêmes que d'attendre à y être forcés. En efTet , quand un oracle divin vous assurerait (ce dont aucun mortel ne peut vous répondre) que , même en restant dans votre inaction , vous ne serez pomt attaqués par Philippe,
queDe honte encore ne serait-ce pas pour vous (j'en prends tous les dieux à témoin) I combien ne flétriries-vous pas la gloire de vos ancêtres et la splendeur de cet État, si, pour l'intérêt de votre repos, vous abandonniez les Grecs à la servitude! Qu'un autre vous donne ces indignes conseils; qu'il paraisse, s'il en est un qui en soit capable; écoutez-le, si vous êtes capables de l'entendre : quant à moi , plutêt mourir mille fois avant qu'un pareil avis sorte de ma bouche ! »
Cette espèce de provocation, cet imposant défi , est un de ces mouvements dont Feffet est sûr, quand Forateur a établi ses preuves victorieusement : son objet est d'empêcher qu*on ne lui fasse perdre un moment précieux , un moment décisif par une de ces résistances obliques etdéguisées, dernière ressource de ceux qui n'osent plus lutter de front. Ils ont recours alors à des restrictions partielles, à des motions incidentes, prétextes pour prendre la parole, mais qui ne tendent qu'à remettre en discussion ce qu'on n'ose combattre et ce qui semblait convenu. C'est ainsi qu'on parvient à refroidir l'impression générale, à prolonger une délibération qui semblait terminée, jusqu'à ce que les esprits soient revenus de cette commotion produite par le pouvoir de la vérité, et que toutes les petites passions, étourdies et déconcertées un moment, aient eu le temps de se reconnaître. C'est ce qu'on a fait si souvent parmi nous par des motions d'ardre et des amendements, et ce qu'un habile orateur doit prévenir , ou en réservant ses plus grandes forces pour la réplique, ou (ce qui vaut mieux encore, et ce qui est plus sdr) en fondant, comme Démosthènes, la réfutation dans les preuves , de façon à ruiner d'avance de fond en comble toutes les objections possibles, à rendre tout avis contraire, ou ridicule , ou odieux ; à faire rougir les uns de le proposer, et les autres de l'entendre. Voyez ici comme Démosthènes, en deux phrases, a su fermer à la fois la bouche des orateurs et l'oreille des Athéniens. Il va multiplier les mouvements à mesure qu'il en aperçoit l'effet; il va grandir et s'élever à la vue de ses antagonistes , jusqu'à demander contre eux des peines capitales , et à les signaler comme des ennemis de l'État. Aussi restera-t-il maître du champ de bataille, comme cet athlète que nous a peint Virgile , qui , jetant un ceste énorme au milieu de l'arène, et montrant à nu ses larges épaules et ses membres musculeux , inspirait l'épouvante aux plus hardis lutteurs, et leur était l'envie de se mesurer avec lui.
« Mais si mes sentiments sont les vôtres , si vous voyez ,
comme je le vois, que, plus vous laissez fah% de progrès
à Philippe, plus vous fortifiez l'ennemi que têt ou tard il
vous faudra combattre , qui peut donc vous faire balancer?
^ Qu'attendez-vous encore? pourquoi des délais, des len-
leurs? Quand voolez-Toas enfin agir> Quand la nécessité TOUS y contraindra? Et qoeHe nécessité voolez-Tous dire? en est-il une autre , grands dieux ! pour des hommes libres , que la crainte du déslionneur? Est-ce celle-là que vous attendez ? Elle vous assiège , elle vous presse , et depuis longtemps. Il en est une autre, il est vrai, pour les esclaves.... Dieux protecteurs! éloignez-la des Athéniens... la contrainte, la violence, la vue des châtiments.... Athéniens, je rougirais de vous en parler.
« Il serait trop long de vous développer tous les artifices que Ton met en œuvre auprès de vous; mais il en est un qui mérite d*être remarqué. Toutes les fois qu'il est question de Philippe à cette tribune, il ne manque jamais de se trouver des gens qui se lèvent et qui s'écrient : Qitel trésor que la paix! quel fléau que la guerre! A quoi Rendent toutes ces alarmes, si ce n'est à ruiner nos finance^? C'est avec de semblables discours qu'ils vous endorment dans votre sécurité , et qu'ils assurent à Philippe les moyens d'achever ses projets. C'est ainsi que chacun a ce qu'il désire : vous restez dans votre oisi?eté chérie (et plaise au ciel qu'un jour elle ne vous coûte pas cher ! ) ; votre ennemi s'agrandit, et vos flatteurs gagnent votre bienveillance et son argent. Pour moi, ce n'est pas À vous que je voudrais persuader la paix ; c'est un soin dont on peut se reposer sur vous-mêmes; c'est à Philippe que je voudrais la persuader, parce que c'est lui qui ne respire que la guerre. A l'égard de nos finances, prenez garde que ce qu'il y a de plus fâcheux , ce n'est pas ce que vous aurez dépensé pour votre sûreté , c'est ce que vous aurez à perdre et à souffrir, si vous ne voulez rien danser. Il convient sans doute d'empêcher la dissipation de vos deniers, mais par. le bon ordre et la surveillance, et non par des épargnes prises sur le salut public. Ce qui m'afflige encore, c'est de voir que ces mêmes gens qui crient sans cesse contre le pillage de vos finances , qu'il ne tient qu'à vous de réprimer et de punir, trouvent fort bon que Philippe pille tout à son aise et la Grèce et vous. Comment se &it-il en effet que, tandis que le Macédonien renouvelle sans cesse ses invasions , tandis que de tous côtés il prend des villes , jamais on n'entende ces gens-là condamner ses ii^ustices, et réclamer contre ses agressions; et qu'au contraire, dès que l'on vous conseille de vous opposer à ses démarches, et de veiller sur votre liberté, sur4e-champ tous se récrient à la fois que c'est provoquer la guerre? Il n'est pas difficile de l'expliquer : ils veulent, si la guerre que Ton propose entraîne des inconvénients (et quelle guerre n'en entraîne pas?) , tourner vos ressentiments, non pas contre Philippe, mais contre ceux qui vous ont donné d'utiles conseils; ils veulent en même temps pouvoir accuser l'innocence, et s'assurer l'impunité de leurs crimes. Voilà le vrai motif de ces éternelles réclamations contre la guerre ; car, encore une fois , qui peut douter qu'avant même que personne eût songé à vous en parler, Philippe ne vous la fit réellement , lui qui envahissait vos places , lui qui tout à l'heure a fourni contre vous ses secours aux rebelles de Cardie ? Mais après tout, quand nous avons l'air de ne pas nous en apercevoir, ce n'est pas lui qui viendra nous en avertir et nous le
prouver. Il y aurait de la folie de sa part Que dis-je?' quand fl sera venu jusque sur votre territoire, il soutiendra toujours qu'il ne vous (ait pas la guerre. Et n'est-ce pas ce qu'il disait aux habitants d'Orée, lors même qu'il était sur leurs terres ; a ceux de Phères , au moment de les assf^r; à ceux d'Olynthe, dans le temps qu'il marchait contre eux ? U en sera de même de nous ; et si nous vou- Ions le repousser, ses honnêtes amis vous répéteront que c'est nous qui rallumons la guerre. £h bien donc! subissons le joug : c'est le sort de quiconque ne veut pas se défendre.
« Faites encore attention. Athéniens, que vous courez de plus grands risques qu'aucun autre peuple de la Grèce. Philippe ne pense pas seulement à vous soumettre, mais à vous détruhe ; car il sent bien que vous n'êtes pas faits pour servir; que, quand vous le voudriez, vous ne lapourriez pas : vous êtes trop' accoutumés à conunander. Il* sait qu'à la première occasion vous lui donneriez phis de peine que toute la Grèce ensemble. »
Comme il faut peu de mots pour éveiller dans les Athéniens le sentiment de leur force et de leur grandeur ! Avec quel air de simplicité il en parle , comme d'une chose convenue, et dont personne ne peut douter ! Pour un orateur vulgaire c'était là im beau su- Jet d'amplification : en était-il un plus agréable à traiter devant de tels auditeurs? Mais quelle amplification vaudrait ces paroles si simples et si grandes :
« Philippe sent bien que vous n'êtes pas faits pour servir ; que , quand vous le voudriez, vous ne le pourriez pas : vous êtes trop accoutumés à commander. »
Un des caractères de Démosthènes, c'est de faire avea des tournures qui semblent communes, avec^un» sorte de familiarité noble et mesurée , plus que d'autres avec des termes magnifiques.
« Combattez donc contre lui dès aujourd'hui, si vous voulez éviter une ruine entière. Détestez les traîtres qui le servent, et livrez-les au supplice. On ne saurait terrasser les ennemis étrangers, si Ton ne punit auparavant les ennemis intérieurs qui conspirent avec eux : sans cela , vous vous brisez contre l'écueil de la trahison, et vous devenez la proie du vainqueur.
« Et pourquoi pensez-vous que Philippe ose vous outrager si insolemment? Pourquoi, lorsqu'il emploie du moins contre les aulres la séduction des promesses, et même celle des services, n'est-ce que contre vous seuls qu'il ose employer la menace? Voyez tout ce qu'il a fait en faveur des Thessaliens pour les mener jusqu'à la servitude; par combien d'artifices il abusa les malheureux Olynthiens, en leur donnant d'abord Potidée et quelques autres places ; tout ce qu'il fait aujourd'hui pour gagner les Thébains, qu'il a délivrés d'une guerre dangereuse, et qu'il a rendps puissants dans la Phocide. On sait, il est vrai, de quel prix les uns ont payé dans la suite ce qu'ils ont reçu , et quel prix aussi doivent en attendre les autres. Mais pour vous, sans parler de ce que vous aviez déjà perdu dans la guerre, combien , même pendant les négo-
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datioDS de la {mUx, ne toub a-t-ilpas trompés, insultés, dépouillés I Les places de la Pliocide, celles de Thrace, Dorisque, Pyle*, Serrio, la personne même de Cersoblepte, que ne vous a-t-il pas enlevé! D*où vient cette eouduiie si différente envers tous et envers les autres Grecs? Cest que nous sommes les seuls chez qui nos eniwimia aient impunément des protecteurs déclarés, les seuls chez qui Ton puisse tout dire en faveur de Philippe quand on a reçu son argent, tandis qu'il prend celui de la république. H n*e6t pas été sûr de se déclarer le partisan de Philippe chez les Olynthiens , s'il ne les eût pas séduits en leur doniiant Potidée ; il n*eât pas été sûr de se déclarer le partisan de Philippe cliez les Thessaliens , s'il ne les eAt pas aidés à chasser leurs tyrans, et s*il ne leur eût pas rendu Pyle^; il n'eût pas été sur de se déclarer le partisan de Philippe chez les Thébains, avant qu'il leur eût assujetti la Béotle en détruisant les Phocéois. Mais chez nous, mais dans Athènes, quand il s'est approprié Ampbipolis et le pays de Cardie, quand il est près d'envahir Byzance, quand il a fortifié l'Ëubée de manière à enchaîner l'Attique, on peut en toute sûreté élever la voix en sa faveur, et de pauvres et d'obscurs qu'ils étaient, ses amis sont devenus riclies et considérables; et nous, au contraire , nous avons passé de la splendeur à l'humiliation , et de l'opulence à la pauvreté; car, à mes yeux , les vraies richesses d'une république sont dans le nombre de ses alliés, dans leur attachement , dans leur fidélité; et c'est là ce que nous avons perdu. Et pendant qu'avec tant dlnsoudance vous vous laissez ravir tant d'avantages , Philippe est devenu grand, fortuné , redoutable aux Grecs et aux barbares : Athènes est dans le mépris et dans l'abandon, riclie seulement de ce qu'elle étale dans les marcliés, pauvre de tout ce qui fait la gloire et la force d'un peuple libre. >
On a nommé Despréaux le poëte du bons sens : on peut appeler Démosthènes Torateur de la raison. Et nous en avons tant de besoin ! on a tant perverti Fentendementpour étouffer la conscience ! On a faussé à plaisir l'esprit humain : et que faisons-nous ici, si ce n'est de travailler à le redresser ? Sans raison point de justice, et sans justice point de liberté. Nous avons bien acquis le droit de nous passionner pour la vérité : l'erreur et l'ignorance nous ont fait tant de mal!
Anéantissons la tyrannie des mots pour rétablir le règne des choses. Vous avez eu la preuve que le mot de liberté peut être écrit sur toutes les portes quand l'oppression est sur toutes les têtes. Et quel était alors l'homme libre , même dans les fers , même sur l'échafaud? Celui-là seul qui avait su garder l'indépendance de ses principes. Cest donc par la raison, par la justice que l'homme peut étreessen-
* nâXotc ilgnUlfl les Thermopyle$.
** La Harpe, dit M. Patin, se trompe sur le sens du mot icu>a(av, comme plus haut sur le mot nCikaç, n faut entendre avec Tabbé Aoger : « et 8*11 ne les eût pas rétablis dan* tcurt droijtt d'Âmphyctùms. »
tiellement libre. Il y a cela de grand dans l'homme, qu il est, par la pensée, supérieur à toute puissance qui n'est pas conforme à la raison; et cela seul prouverait que toute vraie grandeur vient de Dieu, à qui nous devons la pensée et la raison. C'est par là que l'hommejuste peut juger la puissance, même quand elle l'opprime : elle ne peut Toppriroer qu'un moment ; il la juge pour toujours. Il peut la flétrir d'une parole, la confondre d'un regard, Thumilier même de son silence; ce que ne peut faite la tyrannie avec ses satellites et ses bourreaux.
Honneur donc à la raison, et à l'ordre qui en est l'ouvrage! honneur à l'un et à l'autre, et d'autant plus que leur nom seul a été depuis longtemps parmi nous, d'abord un objet d'insulte, ensuite un titre de proscription. Les remettre à leur place, c'est les venger assez : dès lors celle de leurs ennemis est marquée; elle l'est sans retour.
Apprenons par l'exemple de Démosthènes à ne jamais^craindre de dire à nos concitoyens la vérité salutaire. On n'obtient jamais par la flagornerie démagogique qu'une influence éphémère, et une longue ignominie. Les avantages des démagogues sont fragiles et précaires, et sujets à des retours terribles. Cette vérité, pour être sentie, n'a pas même besoin des exemples sans nombre qui ont frappé vos yeux : ne l'oubliez jamais, et redites-vous sans cesse à vous-mêmes que celui qui trompe le peuple n'entend pas mieux ses intérêts que ceux de la chose publique, et ne se déshonore que pour se perdre. Je ne connais rien de si abject et de si odieux qu'un flatteur du peuple : il l'est cent fois plus qu'un flatteur des rois; car naturellement le trône appelle la flatterie et repousse la vérité; le peuple, au contraire, se laisse tromper, il est vrai , mais il ne demande pas qu'on le trompe : il n'en a pas besoin, et il sent celui d'être instruit. II aime et accueille la vérité quand on ose la lui dire ; et quand il la rejette, c'est par défaut de lumières plus que par orgueil et par corruption. Dès qu'il la connaît, il applaudit d'autant plus , qu'on exerce envers lui un droit qui est celui de tous. C'est aussi ce qui rend cette vérité si haïssable et si terrible aux yeux de ceux qui ont tant d'intérêt à ce qu'elle ne parvienne jamais jusqu'à ce peuple, parce qu'ils en ont tant à l'aveugler : et cette politique ordinaire aux tyrans a dû être surtout celle des nôtres , qui étaient sans talent comme sans courage. Elle a consisté uniquement à donner tout pouvoir de mal faire à cette classe d'hommes qui partout est la lie des nations; à ceux qui n'ont rien, et ne savent rien, et ne font rien; et de cet assânblage de dénûment, de fùnéantîseet d'ignorance , se compose ce qu'il y a de pire dans l'espèce
humaine : on en peut juger par ce quMls ont fait upe fois, lorsqu'une fois ils ont régné. Mais observez en même temps que cette politique, dont le succès a imposé on moment à ceux que tout succès éblouit , n'était pas moins inepte qu'atroce. Les tyrans qui ont eu du génie n'ont jamais employé que des instruments dont ils pouvaient toujours être les maîtres : la tyrannie, qui n'a que des agents dont elle est l'esclave, est insensée , car elle en est toujours la victime. £t qu'y a-il de plus fou que d'envahir tout sans pouvoir rien garder, et de dresser des échafauds pour finir par y monter? Mais ceci appartient à notre histoire , et je reviens à celle de l'éloquence et des triomphes de Démosthènes >.
SECTION IV. — Exemples des pliis grands moyens de l'art oratoire , dans les deux harangues pocr là goubonne, l'ime d'Ëschine, Tautre de Démosthènes.
Quelques notions préliminaires sont indispensables ici pour faire connaître l'importance de ce fameux procès, et le rôle considérable que Démosthènes soutint si longtemps dans Athènes, où la profession d'orateur était une espèce de magistrature, et lut particulièrement pour Démosthènes une puissance si réelle, que Philippe, au rapport des historiens , disait que , de tous les Grecs , il ne craignait que Démosthènes.
Après la perte de la bataille de Chéronée, les Athéniens, craignant d'être assiégés, firent réparer leurs murailles. Ce fut Démosthènes qui donna ce conseil , et ce fut lui qu'on chargea de l'exécution. Il s'en acquitta si noblement, qu'il fournit de son bien une somme considérable, dont il fit présent à la république. Ctésiphon, son ami, proposa de l'honorer d'une couronne d'or, pour récompense de sa générosité. Le décret passa , et portait que la proclamation du couronnement se ferait au théâtre , pendant les fêtes de Bacchus, temps où tous les Grecs se rassemblaient dans Athènes pour assister à ces spectacles. Eschine était depuis longtemps le rivai et l'ennemi de Démosthènes. Il avait un grand talent et un très-bel organe, qu'il eut occasion d'exercer, ayant commencé par être comédien. Mais il avait aussi une âme vénale, et il était, presque publiquement , au nombre des orateurs à gages que Philippe sbudoyait dans toutes les républiques de la Grèce. Démosthènes seul, aussi intègre qu'éloquent, était demeuré incorruptible ; et les Athéniens ne l'ignoraient pas. Aussi n'étaitrce pas la première fois
> On croit devoir encore rappeler Id , pour la dernière fob , que toutes les réflexions semées dans cet ouvrage, relaUves à la révolution, sont de Tannée l7iM , et ont été prononcées aux écoles Bonnales et ao Lycée.
qu'il avait reçu le même honneur que lui décernait Ctésiphon; mais ici la haine crut avoir trouvé une occasion favorable. La funeste bataille de Chéronée avait abattu la puissance d'Athènes, et rendu Philippe l'arbitre de la Ggrèce : c'était Démosthènes qui avait fait entreprendre cette guerre dont l'événement avait été si funeste. Eschine se flatta de pouvoir le rendre odieux sous ce point de vue, et de lui arracher la couronne qu'on lui offrait. H attaqua le décret de Ctésiphon comme contraire aux lois. Son accusation roule sur trois chefs : l"" Une loi d'Athènes défend de couronner aucun citoyen chargé d'une administration quelconque , avant qu'il ait rendu ses compites; et Démosthènes, chargé de la réparation des murs et de la dépense des spectacles, est encore comptable : première infraction. T Une autre loi défend qu'un décret de couronnement poité par le sénat soit proclamé ailleurs que dans le sénat même; et celui de Ctésiphon, quoique rendu par le sénat , devait être , selon sa teneur, proclamé au théâtre : seconde infraction. 3** Enfin (et c'est ici le fond de la cause), le décret porte que la couronne est décernée à Démosthènes pour les services qu'il a rendus et qu'il ne cesse de rendre à la république; et Démosthènes, au contraire, p'a fait que du mal à la république. Ce dernier chef devait amener la censure de toute la conduite de Démosthènes, depuis qu^il s'était mêlé des affaires de l'État; et c'était là le principal but de son ennemi , qui cherebait à lui ravir également, et les honneurs qu'on lui accordait, et la gloire de les avoir mérités. La querelle commença deux ans avant la mort de Philippe; mais les troubles politiques de la Grèce, l'embarras des affaires , et le danger des conjonctures, retardèrent la poursuite du procès, qui ne fut plaidé et jugé que six ans après, et lorsque Alexandre était déjà maître de l'Asie.
On est tenté de déplorer tout le malheureux talent qu'Eschine déploya dans une mauvaise cause. A travers son élocution facile et brillante on démêle à tout moment la faiblesse de ses moyens, l'artifice de ses mensonges. Il donne à toutes les lois qu'il cite un sens faux et forcé, à toutes les actions de Démosthènes une tournure maligne et invraisemblable; il l'accuse de tout cèdent il est coupable lui-même, il lui reproche d'être vendu à Philippe, dont il est hii-même le pensionnaire; et plus il sent le défaut de preuves , plus il exagère les expressions ; ce qui , dans tout genre de calomnie, est la méthode des détracteurs, qui espèrent ainsi faire aux autres l'ilkision qu'ils ne se font pas. A l'égard de Démosthènes , sa cause était belle , il est vrai : quel accusé en eut jamais une plus belle
ANCIENS. — ELOQUENCE
à défendre? il s'agissait de justifier aox yeux de toute la Grèce Topinion que le peuple d'Athènes avait de lui , et la récompense si flatteuse et si éclatante qu'on avait cru lui devoir. De plus , il a pour lui le plus grand de tous les avantages, la vérité. Il ne rapporte pas nn seul fait sans avoir la preuve en main, et chaque assertion est suivie de la lecture d'un acte public, qui la confirme authentiquement. Mais enfin il plaidait contre Tenvie-, l'envie toujours si favorablement écoutée; et il était obligé de soutenir le rôle, toujours dangereux, d'un homme qui parie de lui, et qui rappelle le bien qu'il a fait : c'était la plus grande de toutes les difficultés. On verra comme il a su la vaincre; mais il est juste de citer auparavant quelques endroits du discours de son accusateur.
Quoiqu'il donne une très-mauvaise interprétation, comme cela est toujours très-facile, aux lois dont il prétend s'appuyer, il lui importe cependant d'établir d'abord que le respect religieux que l'on doit aux lois , doit , surtout dans un État libre , l'emporter sur toute autre consic|ération. C'est le fondement de son exorde, et ce morceau est traité^vec la noblesse et la gravité convenables au sujet.
« Vous savez , Athéniens , qu'il y a trois sortes de gouvernements parmi les hommes, l'empire d'un seul. Tautorité d'un peUt nombre, et la liberté de tous. Dans les deux premiers, tout se fait au gré du monarque, ou de ceux qui ont le pouvoir en main ; dans le dernier, tout est soumis aux lois. Que chacun de vous se souvienne donc qu'au moment où il entre dans cette assemblée pour juger de la violaU(»i des lois , il vient prononcer sur sa propre liberté. C'est pour ceUi que le législateur exige de vous ce serment , Je Jugerai suivant les lois; parce qu'il a senti que l'observation de ces lois est le maintien de notre indépendance. Vous devez donc regarder comme votre ennemi quiconque les viole, et croire que cette transgression ne peut jamais être un délit de peu d'importance. Me souffrez pas que personne vous enlève vos droits. N'ayez aucun égard à la protection que vos généraux accordent trop souvent k vos orateurs au graod détriment de l'État, ni aux prières des étrangers, qui, plus d'une fois, ont servi à sauver des coupables. Mais comme chacun de vous aurait honte d'abandonner dans un combat le poste qui lui aurait été confié , vous devez aussi avoir honte d'abandonner le poste où la patrie vous a placés pour la défense des lois et de la liberté. Souvenez-vous que tous vos concitoyens, et ceux qui sont présents à ce jugement, et ceux qui n'ont pu y assister, se reposent sur votre fidélité du sohi de maintepir leurs droits. Souvenex-vous de votre serment; et quand j'aurai convaincu Clésiphon d*avpir proposé on décret contraire à la vérité et à notre législation , abroges ce décret inique, punisses les transgresseura des lois, vengez et assurez à la fois la liberté qu'Us ont oatra-
Passons la discussion juridique et le narré aussi long qu'infidèle de l'administration de Démosthènés , et venons à l'endroit où Eschine se flattait d'avoir le plus d'avantage. Après la bataille de Chéronée, les Athéniens étaient si loin d'attribuer le mauvais succès de la guerre à l'orateur qui l'avait conseillée, qu'ils lui déférèrent, d'une commune voix, l'honneur de prononcer, suivant l'usage, l'éloge funèbre des citoyens qui avaient péri dans cette fatale journée , et à qui on avait élevé un monument. Cette fonction était glorieuse; Eschine et tous les orateurs l'avaient briguée. L'accusateur, arrivé a cette époque, la rapproche de celle où Démosthènes fit résoudre la guerre, et rassemble en cet endroit toutes ses forces pour l'accabler sous le poids des calamités publiques.
« C'est m que je dois mes regrets à tous ces braves guerriers que Démosthènes, au mépris des augures les plus sacrés, précipita dans un péril manifeste; et c'est lui cependant qui a osé prononcer l'éloge de ses victimes? Cest lui qui de ses pieds fugitib, qui servirent sa UUsheté dans les plaines de Chéronée , a osé toucher le monument que vous avez élevé aux défenseurs de l'État I O toi , le plus faible et le plus faïutUe des hommes dès qu'il faut agir, le plus confiant dès qu'U faut parler, auras-tu bien le front do soutenir en présence de nos juges que tu mérites d'étie couronné? Et s'U l'ose dire, le supporterez-voos, Athé* niensPet cet imposteur pourra-t-il vous ôter le jugement et la mémoire, comme il a ôté la vie à ses concitoyens? Imaginez- vous donc être transportés, pour un moment, de cette assemblée au thé&tre ; voir s'avancer le héraut , et entendre le décret de Ctésiphon. Représentez-vous les larmes que verseront alors les parents de tous ces illustres morts , non pas sur les infortunes des héros de nos tragédies, mais sur leur pn^re sort et sur votre aveuglement. Quel est parmi les Grecs qui ont reçu quelque éducation, quel est celui qui ne gémira pas en se rappelant ce qui se passait autrefois sur ce même thé&tre dans des temps plus heureux , et lorsque la république était mieux gouvernée? Alors le héraut, montrant au peuple les enfants dont les pères avaient péri dans les combats , les revêtait d'armes brillantes en prononçant ces paroles, qui étaient à la fois réloge et renoooragement de la vertu : Ces enfants, dont Us pères sont morts courageusement pour la patrie, ont été élevés aux dépens de l'État Jusqu'à Vàge de puberté : aujourd'hui la pairie leur donne l'armure des guerriers , et les place au premier rang dans ses spectacles. Voilà ce qu'on entendait autrefois. Mais que sera-ce av^ourd'hui ? Que dira le héraut quand il sera obligé de produire en public, et en présence de ces mêmes enfeDts, celui qui les a rendus orphelins? S'il prolère les termes qui composent le décret de Ctésiphon , croyez-vous que sa voix étoofléra la vérité et notre honte ? Croyes-voos qu'on ne répondra pas par one rédamatkm générale , que cet homme (si pourtant un lAche mérite ce nom), qoe cet
homme que l'on cottronne poor sa vertu est en effet nn
mauTais citoyen; qae cdoi dont on couronne les services a trahi sa patrie dans la tribune et dans les combats? Ah j par tous les dieux , Atliéniens , ne vous faites pas cet affront à Tous-mémes ; n*éleTez pas sur le tliéÂtre un trophée si injurieuK pour vous; n'exposez pas Athènes à la risée des Grecs , et ne rouvrez pas les blessures de vos malheureux alliés les Thébains, que vous avez reçus dans vos murs, bannis et fugitifs par la faute de DémosUiènes, dont réloquence vénale a détruit leurs temples et leurs monuments. Rappelez-vous tous les maux qu*ils ont soufferts; voyez les vieillards en pleurs et les veuves dans la désolation, forcés, au terme de la vie, d'oublier qu'ils ont été libres, vous reprocher de mettre le comble à leur misère , au lieu de la venger; vous coi^urer de ne pas couronner, dans Démosthènes , et leur destructeur, et le fléau de la Grèce , et de vous garantir vous-mêmes de l'influence attachée à ce sinistre génie , qui a perdu tous ceux qui ont été assez malheureux pour s'abandonner à ses conseils. Eh ! quoi donc ! lorsqu'un des pilotes qui vous transportent du Pirée à Salamine a le malheur d'échouer sur le bord , même sans qu'il y ait de sa faute, vous lui défendez par une loi de conduire désormais aucun navire; vous ne voulez pas qu'il mette une seconde fois la vie des Gsecs en péril : et celui qui a causé la ruine de tous les Grecs et la vôtre , vous lui permettrez encore de gouverner ! »
On ne peut nier que ce morceau ne présente un contracte habilement imaginé. L'orateur s'y prend aussi bien qu'il est possible pour rendre son adversaire odieux. Il assemble autour de la tribune les ombres de ces infortunés citoyens , il les place entre le peuple et Démosthènes , il l'investit de ces mânes vengeurs , et en forme autour de lui un rempart dont il semble lui défendre de sortir. Eh bien ! c'est précisément en cet endroit que Démosthènes l'accablera dès qu'il aura pris la parole, et qu'il renversera d'une seule phrase tout cet appareil de deuil et de vengeance que son rival avait élevé contre lui.
Mais avant de passer à sa réponse , je crois devoir citer un autre morceau , où peut-être il y a plus d'art encore que dans celui qu'on vient d'entendre , parce qu'il offre un fonds de vérité morale et politique très-imposant, et qui n'est faux que dans l'application.
<c Je dois vous avertir, Athéniens , que, si vous ne mettez des bornes à cette profusion de couronnes et de récompenses que vous distribuez si fiicUement, bien loin d'inspirer de la reconnaissance à ceux que vous honorez, bien loin de rendre la république meilleure, vous ne ferez que décourager les bons citoyens et encourager les méchants. En voulez-vous la preuve évidente? Si quelqu'un vous demandait quelle est l'époque la plus glorieuse d'Athènes, celle dont nous sommes témoins , ou celle qu'ont vue nos ancêtres , dans quel temps fl y a eu plus de giBnds hommes , aivourd'lnii ou autrefois , vous ne pourriez vous empêcher d'avouer que nous sommes iniériears en tout à ceux qui nous cotpréeédés. Maintenant, à laquelle de ces deux épo*
ques a-t-on décerné plus de couronnes , de prodamatlons f de récompenses publiques? Il faut encore en convenir : ces honneurs étaient rares autrefois, et le nom de vertu était cependant beaucoup plus véritablement honoré. Aujourd'hui, vous avez tout prodigué, et vous décernez des couronnes plutôt par habitude que par choix. Croyez-vous que si, dans les iêtes des panathénées ou dans les jeux olympiques, on couronnait, non pas l'atUète qui a le mieux combattu, mais celui qui a su le mieux faire sa brigue; croyez-vons qu'il y eût beaucoup d'athlètes qui voulussent se dévouer à toutes les latlgues et à toutes les privations qu'exige cette laborieuse profession? Voilà votre histoire, 6 Athéniens ! A mesure que vous avez accumulé les honneurs sans choix et sans discernement , vous avez eu moins de citoyens capables de les mériter. Plus vous avez donné, plus vous avez été mal servis. Comparez-vous ce Démosthènes, qui a fui du champ de bataille de Chéronée,à Thémistocle , qui a vaincu à Salamine; à MOtlade, qui a triomphé à Maratliou; à ceux qui ont sauvé et ramené dans cette ville nos concitoyens enfermés dans les murs de Pyle % à ce juste Aristide ?... Je m'arrête : les dieux me préservent d'établir un parallèle si révoltant! Eh bien ! que Démosthènes nous cite un seul de ces grands hommes qui ait été honoré d'une couronne d'or. Quoi donc ! le peuple d'Athènes a-t-il été ingrat? Non : il a été magnanime;, et ces illustres citoyens ont été dignes de lui : ils ont pensé que ce n'était pas par des décrets qu'ils seraient honorés aux yeux de la postérité , mais par le souvenir de leurs grandes actions. Ils ne se sont pas trompés , et ce souvenir est immortel....
« Voulez-vous savoir ce qu'ont obtenu de vos ancêtres ceux qui vainquirent les Mèdes aux bords du Strymon? Trois statues de pierre, placées sous le portique de Mercure. Allez voir le monument public où est représentée la bataiQe de MaraUion : le nom même de Miltiade n'y est pas : on permit seulement qu'il fût peint au premier rang, exliortant ses soldats. Lisez le décret rendu en faveur des libérateurs de Pyle*"^: que leur décerne-t-on? Une couronne d'olivier. Lisez ensuite celui de Ctésiphon en faveur de Démostliènes : Une couronne d'or. Prenez-y garde , Athéniens : l'un de ces deux décrets anéanUt l'autre. Si l'un fut honorable, l'autre est honteux; si les premiers ont été récompensés en proportion de leur mérite , il est évident que celui-ci reçoit une récompense au-dessus du sien. Et lui-même, que devait-il faire? Paraître devant vous, et vous dire : Ce n'est pas à nK>i de refuser la couronne que vous m'offrez , mais ce n'est pas non plus le temps d'une pareille proclamation. Il me siérait mal de couronner ma tête quand la république est en deuil. Voilà ce que dirait un homme qui connaîtrait la véritable vertu et la véritable gloire ; mais Démosthènes ne les connaît pas. »
C'est dommage que l'art oratoire ne soit ici autre
* Ce mot Pyle, dit M. PaUn, porte malheur à la Harpe. Voyez plus haut, p. 263. Il y a dans le grecènà ^uXi)c, de />Ayfé,fortderAtttqoe.
** Voyez la note précédente.
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
éttost que celui de la calomnie , qui , en ne montrant qu'un côté des objets , se sert du nom de la vertu pour combattre les honunes vertueux.
Les deux pointsprîncipauxquetraiteEschinedans la dernière partie de son discours font trop voir quel effroi inspirait Téloquence de Démosthènes. 11 veut absolument lui prescrire la forme de sa défense, et que les juges lui ordonnent d'y mettre le même ordre quUl a mis dans son accusation; ensuite il s'efforce de prouver, par toutes sortes de raisons , que c'est à Ctésiphon seul à se défendre lui-même, et qu'au moment où il dira, suivant la formule usitée, Permettez-vous quefappelle Démosthéress , etquHl parle pour moif on refuse à celui-ci de l'entendre. J'avoue que je ne reconnais plus ici l'art d'Eschine. Sa demande est révoltante, et ne pouvait que lui nuire; il ne faut jamais demander ce qu'on est sûr de ne pas obtenir. Démosthènes n'était-il pas attaqué cent fois plus que Ctésiphon ? D'un autre côté , Eschîne n'était-il pas également maladroit de Içiisser voir la crainte que Démosthènes lui inspirait, et de se persuader que les Athéniens se priveraient du plaisir de l'entendre dans sa propre cause? Heureusement on n'eut aucun égard à cette absurde prétention; Démosthènes parla. Il est temps de l'écouter; voici son exorde i
« Je oomuHsuce par demander aux dieux immortels qu'ils vous inspirent à mon égard , 6 Athéniens 1 les mêmes dispQsitîoiis où j*ai toujours été pour vous et pour l'État; qu'ils vous persuadent, ce qui est d'accord avec votre intérêt , votre équité , votre gloire , de ne pas prendre conseil de mon adversaire pour régler l'ordre de ma défense. Rien ne serait plus injuste et plus contraire an serment que vous avei prêté, d'entendre également les deux parties; ce qui ne signifie pas seulement que vous ne devez apporter ici ni pr^ugé ni faveur, mais que vous devez permettre à raocttsé d'établir à son gré ses moyens de justification. Eachine a déjà dans cette cause assez d'avantages sut moi : oui, Athéniens, et deux surtout bien grands. D'abord DOS risques ne sont pas égaux : s'il ne gagne pas sa causé , il ne perd rien ; et moi , si je perds votre bienveillance.... Mais non, il ne sortira pas de ma bouche une parole sinistre au moment où je commence à vous parler. L'autre avantage qu'il a sur mol , c'est qu'il n'est que trop naturel d'écouter volontiers l'accusation et le blâme , et de n*entendfe qu'avec peine ceux qui sont forcés À dire du tien d'eux-mêmes. Ainsi donc Eschine a pour lui tout ce qui flatte la plupart des hommes; il m'a laissé oe qui leur d^lalt et les blesse. Si , dans cette crainte , je me tais sur les actions de ma vie publique, je paraîtrai me justifier mal; je ne serai plus celui que vous avez jugé digne de récompense. SI je m'étends sur ce que j'ai fait pour le service de l'État , je serai dans la nécessité de parier souvent de mol-même. Je le ferai du moins avec toute la réserve dont Je sois capable; et ce que je serai obligé de L4 n^an — voue i.
dire, ô Athéniens I imputez-le à celui qui m'a réduit h me défendre. »
Il se garde bien de suivre le plan de défense que lui avait prescrit l'artificieux Eschine, qui prétendait l'obliger à répondre d'abord sur l'infraction des formes légales. Démosthènes était trop habile pour donner dans ce piège; il sentait bien que cette discussion juridique , déjà fort longue dans le discours d'Eschine , le paraîtrait encore bien pins dans le sien, et commencerait par ennuyer son auditoire et refroidir sa harangue. L'essentiel était de prouver qu'il avait mérité la couronne , et de se concilier ses juges en remettant sous leurs yeux tout ce qu'il avait fait pour l'État. Ce tableau de son administration , tracé avec tout l'intérêt qu'il était capable d'y mettre, devait nécessairement l'agrandir aux yeux des Athéniens en humiliant son adversaire , et placer sa cause dans le jour le pias favorable. C'est aussi par là qu'il commence. Mais avec quelle adresse il s'en tire ! Gomme il sait bien s'insinuer dans l'esprit de ses auditeurs, en se rendant à lui-même le témoignage que se doit un honnête homme accusé , un homme public qui rend compte de sa conduite! Gomme il évite tout ce qui a l'air delà jactance 1 II fait si bien, qu'il met les Athéniens de moitié dans sa cause. Il avait affaire à l'amour-propre, de tous les juges le plus difficile à manier , et c'est aussi celui qu'il gagne d'abord; et, si l'écueil de sa cause était le danger de blesser cet amour-propre, il faut avouer que la perfection de son éloquence est d'avoir su le mettre de son parti. Ce sont toujours les Athéniens qui ont tout fait : ses pensées, ses résolutions, ont toujours été les leurs ; ses avis ont toujours été d'accord avec leurs sentiments ; il met toujours sa gloire sous la protectien de celle d'Athènes. Qu'on juge à quel point il dut plaire à un peuple naturellement vain, et s'il est étonnant qu'il ait enlevé tous les suffrages.
Il n'est pas au tiers de son discours , que celui de son adversaire est anéanti : il n'en reste pas la moindre trace : Démosthènes est dans les cieux , Eschine est dans la poussière ; et si l'on ne désirait pas d'entendre un homme qui parle si bien , on le dispenserait d'en dire davantage. Cette première partie rend sonapologiesi complète , met dans une telle évidence tous les mensonges d'Eschine et tous les services deDémostliènes , qu'ilsemhle que le restesoit donné, non pas au besoin de la cause,- mais à la vengeance de l'accusé : il foule et retourne sous ses pieds un ennemi depuis longtemps terrassé.
Lorsqu'il daigne enfin en venir aux détails juridiques , il pulvérise en quelques lignes les sophismes entassés par Eschine sur la prétendue violation des lois
GOimS DE LlTTÉRATUttÈ.
Hans la forme du couronnement ordonné par le déeret de Gtésiphon. Ce n'était qu'un prétexte de chicane pour avoir ledroitd'intenterune aecusaUon ; ce qui ne pouvait jamais se faire qu'en s'appuyant sur les termes d*une loi bien ou mal interprétée : e'était aux juges à décider de l'application. Ily avait chez les Athéniens, comme partout ailleurs, des ordonnances, qui, à ne considérer que quelques points particuliers , paraissaient contredites par d'autres ordonnances. Esdiine avait saisi, en adroit chicaneur, ce qui pouvait lui être favorable. Vous avez vu précédemment comme Démosthènes s'est tiré de cette partie si sèchement contentieuse de la comptabilité , et comme il sait relever et animer l'argumentation oratoire.
Je sais que la réfutation est toujours d'autant plus fecile, que les objections sont plus frivoles; mais , quoiqu'on ait l'évidence de son côté , on ne lui donne pas toujours cette tournure pressante , et cette force irrésistible qui est l'éloquence delà discussion*
Il ne lui eo coûte pas plus pour réfuter le second chef légal de l'accusation.
< Quant à ce qui regarde la prodamaCion sur le théâtre , je ne vous dtend pas tant de dtoyenB qa'oo y a vu coaronner : je ne vous rappellerai pas que j*y ai été prodamé moi-même plus d'une fois; mais es-tu si dénué de sens, Escliioe, que tm. ne oompremies pas que partout où un citoyen est couronné, la {^ire est la même, et que c'est pour ceux qui le couronnent que la proclamation se fait sur le théâtre? Cest pour tous ceux qui Tentendent une exhortatioa à bien mériter de la patrie, et un siget de louanges pour ceux qui distribqent ces récompenses , plutdt que poiir ceux qui les reçoivent. Td est l'esprit de la loi qui a été portée sur cet artide. lisez la loi : Si çueiqt^nnê de nos villes municipales couronne un citoyen dtAthé' mes, la proclamation se fera dans la ville qui aura décerné la couronne : si c'est le peuple athénien ou le sénat gui la décerne, la proclamation pourra se faire sur le théâtre^ aux fétu de Bacchus, »
■ Voilà un texte formel en faveur de Démosthènes. Je l'ai cité afin que l'on pût juger de la bonne foi de son ennemi.
Démosthènes n'ignorait pas qud avantage il avait sur fischine dans Topinion de ses concftoyens, et il s'en sert en homme supérieur dès le commencement de son discours, lorsque avant de réfuter les dififérents points de l'accusation intentée contre lui , il expose l'état de la Grèce au moment où il s'approcha de l'administration des a£faires, l'ambition et les intrigues de Philippe, et la vénabté des orateurs tels qu'Eschine, qui servaient ce prince aux dépens de leur patrie.
« La contagion était générale dans les villes de la Grèce : ceux qui gouvernaient se laissaient corroqipre par des pré-
sents ) et la multUode s'abanttnwndt à enx, ou par aven gkMnait sur Tavenir, ou par cette faiblesse qui est la suite d'une longue indolôice. Chacun croyait que le malheur n'irait pas jusqu'à lui; on s'imaginait même s'élever sur les ruines des autres ; et c'est ainsi que l'imprudente sécurité des peuples leur a fUt perdre la liberté, et que les magistrats qui croyaient livrer tout à Philippe, excepté eux-mêmes , se sont aperçus trop tard qu'ils s'étaient doo* nés aussi. Ce ne sont plus aujourd'hui des amis et des hâteSf comneon les appelait dans le temps qu'y foUait les séduire; les choses ont à présent leur vrai nom , et ce sont de vils flatteurs détestés des hommes et des dieux ; car il ne tant pas s'y tromper : on ne donne point d'aqgent pour enrichir un traître; et quand on a obtenu ce qu'on voulait, il n'est plus même consulté : sans cda , les traîtres seraient trop heureux. Mais non , U n'en est point ainsi ; et comment cela pourrait-fl être? Quand cdui qui voulait n^ner est devenu le maître , il l'est de ceux mêmes qui lui ont vendu les autres. H connaît leur perversité, U les hait et, les méprise. R^tpdes-vous ce que vous avez va et ee que vous voyez aujourd'hui. Lasthène a été l'ami de Philippe jusqu'au moment où il lui a vendu la viUe d'Olyntbe ; Tîmolaûs, jusqu'à ce qu'il ait perdu les Thébains; £ndique et Simos de Larisse, jusqu'à ce qu'ils lui aient assujetti la Thessalie. Le monde entier est plein des mêmes exemples. Que sont maintenant Aristrate à Sicyone , PérilaQa à Hégare? Tous sont dans l'abjection. Et sais-tu ce qui en résulte, Eschine? Cest que tes pareifls et toi, vous tous qui dans Athènes fiiltes métier de la trahison, vous avez la plus grande obligation à ceux qui comme moi défendent de toutes leurs forces la république et la liberté. C'est là ce qui vous soutient ; c'est là ce qui vous enrichit : sans nous, il y a longtemps qu'on ne vous payerait plus; sans nous, U y a Iqpgtemps que vous auriez Ikit tout ee qu'il Ibnt pour Vous perdre. Cet insensé n'a-t-ll pas dit quelque part «pie je lui reprochais l'amitié d'Alexandre f Non , je ne me mé* prends pas ainsi. Je n'ai jamais dit que tu fusses ni KhOie ni rami de Philippe ou d'Alexandre. Toi t comment P à quel titre f Les esdaves, les mercenaires, s'appelient-ils les hêles et les amis de leurs maîtres. J'ai dit que tu avals été d'abord le mercenaire de Philippe, et que tu étais aujourd'hui cdui d'Alexandre. Je Fai dit, et tous les Athéniens le disent Veux4u savoir ce qu'ils en pensent P Ose les interroger. TQ ne l'oses pasl Eh bien! je vais les inlerrogor moi-mêoie. Athéniens , que vous en semble? Eschine esl-il l'ami d'Alexandre ou son mercenaire ? Entends-tu leur réponse? »
U est clair qu'il fsillait en être sûr poiir lairo une pardlle demande.
Mats avec quelle noblesse il s'exprime sur cette guerre contre Philippe, qu'on kd reproche d'avoir conseillée I Quel sublime élan d'enthousiasme patriotique! et que dans ce moment Eschine paraît petit devant lui ! U rappelle ce jour terrible où se répandit dans Athènes la nouvelle de la prise d'Élatée , ville de la Phocide, qui ouvrait un passage à Philippe jusque dans l'Attique, U n'y avait pas à balancer : il JÛlait que les Athémens demeurassent exposés à
une imrasloii « où se réunissaient ayee les Thébains leurs anciens ennemis. Rappelons-nous ici que les Grecs regardaient les Macédoniens comme des barbares , et que les différents États de la Grèce , quoique souvent divisés entre eux , se croyaient liés par une espèce de eonfiratermté nationale dès qu'il s'agissait de combattre tout ce qui n'était pas Grec. Ce a'est ^'après le règne de Philippe , dont l'influence f«it si puissante, et sous Alexandre , qui se fit nommer généralissime de la Grèce contre les Perses ) que les Macédoniens se confondirent réellement avec les autres nations grecques dans la ligne gi^nérale contre leurs communs ennemis.
■ Vous vous Boarenei quel tamiiHe remplit la vOle , lorsqn'im comner vint, la nuit, apprendre aux prytanes que Philippe était dans Élatée. Au point du jour, le sénat était assemblé; voas éCiei aooouras à la place publique ; le sénat s'y rend, pfoduit devant vous le coujTier> vous rend compte de la funeste nouvelle. Le héraut demande qui veut parler. Penonne ne se présente. Tous vos généraux, tous vos orateurs étaient présents : personne ne répondait k la voix de là patrie demandant un citoyen qui lui indiquât des moyens de salut; car le hérauti prononçant les paroles que la loi net dans sa bouche, est-U autre chose en effet que Toigane de la pahfie? S'il n'eût fallu , pour se lever alors , qu'aimer b répubttqoe et désirer son salut » vous l'eussiet fait tous » Athéniens; tons vous vous seriez approchés de la tribune. S'il eût flkUu être riche , le conseil des trois cents se serait levé : ceux qui, réunissant ramour de la patrie et les moyens de la servb*, vous odX depuis prodigué leurs biens , se saiaient levés aussi. Biais un pareil jour, un pareil momâit ne demandait pas seulement un bon citoyen, on homme sage , un honmie opulent : il fkllait quelqu'un qui connût il fond le caractère , la politique et les vues de Philippe. Je fiis cet homme, je paras, je parlai : J'exposai les desseins de Philippe , et ce qu'il fUlait faire pour les combattre : personne ne contredit; tous applaudirent H fUlalt nndécret: Je le rédigeai. Le décret ordonnait une ambassade vers les Thâwfais; je m'en chargeai. L'objet de rambasr sade était de leur persuader qu'ils devaient oublier toute division, et se réunir à vous : je les persuadai. Eh bien! Eachlne, quel fut ton rOle ce jonr-là? quel fut le mien? Tu ne fis rien : je fis tout. Si tu avala été en effet un bon citoyen , cTétait là le moment de parler : il fallait proposer on avis meflleur que le mien, et ne pas attendre à' ce jour pour l'attaquer, et m'en fbire un crime. Mais telle est U diflérenoe de odui qui conseille à celui qui calonmie. L'un ■e montre avant l'événement, et s'expose aux contradictions, aux revers, anx ressentiments ; il prend tout sur lui : l'autre se tait qnand il faut parier, et attend le moment d'un désastre pour élever le cri de la censure et de la haine.
« Mais enfin, puisque tu as été mnet ce jonr-là, disHnof donc du moins aiûonrd'hui quel autre discours J'ai dû tonhr, quel était le bien que je pouvais flive et que j'ai négligé» quelle autre alliance j*ai dû proposer, quelle autre conduite jTai dû conseiller; car c'est par là qu'il faut juger de mon administration, et non par l'événement L'événement est
dans la volonté des dieux; l'intention est dans le cœur du citoyen. Il n'a pas dépendu de moi que Philippe fût vainqueur ou non; mais ce qui dépendait de moi, c'était de prendre toutes les mesures que peut dicter la prudence humaine, de mettre dans l'exécution toute la diligence possible, de suppléer par le zèle ce qui nous manquait de force ; enfin, de ne rien faire qui ne fût glorieux, nécessaire, et digne de la république. Prouve que telle n'a pas été ma conduite, et alors ce sera une accusation , et non pas une hivective. Si le même foudre dont la Grèce a été accablée est aussi tombé sur Athènes , que pouvais-je Aiire pour l'écarter ? Un citoyen chargé d'équiper un vaisseau pour l'État, le fournit de tout ce qui est nécessaire à sa délbnse : la tempête le renverse, quelqu'un 8onge*t-il à Fen accuser? Ce n'est pas moi, dirait-il, qui tenais le gouvernail. Et ce n'est pas moi non plus qui ai conduit l'armée.... Si toi seuUEschine, devinais alors l'avenir, que ne Faa-tu révélé ? Si tu ne l'as pas prévu, tu n'es, comme moi , coupable que d'ignorance : et pourquoi m'aocuses-tu quand je ne t'accuse . pas P Mais puisqu'il me presse là-dessus , Athéniens , je dirai quelque chose de phis fort, et je vous conjure de ne voir aucune présomption dans mes paroles, mais seulement l'Ame d'un Athénien. Je le dirai donc : Quand même nous aurions prévu tout ce qui est anivé, quand toi-même, Eschine, qui dans ce temps n'osas pas ouvrir la bouche , devenu tout à coup prophète , tu nous aurais prédit l'avenir, il eût fallu faire encore ce que nous avons lait, pour peu que nous eussions eu devant les yeux la gloire de nos ancêtres et le Jugement de la postérité. En effet, que- dit-on de noos ai^jourdlrai? Que nos efforts ont été trompés par la fiMtnne, qui décide de tout. Mais devant qui oserionsnous lever k» yeux , sinous avions laissé à d'autres le soin de défendre la llherté des Grecs contre Philippe? Et qui donc, parmi les Grecs ou parmi les harbares, ignore que Jamais dans les siècles passés Athènes n'a préféré une sécurité honteuse à des périls glorieux ; que jamais elle n'a Consenti à s'unir avec la puissance iAJuste, mais que dans tous les temps elle a combattu pour la prééminence et pour la gloire? Si je me vantais de vous avoir hispiré cette élévation de soittments, ce serait de ma part un orgueil insupportable ; mais en fhisant voir que tels ont été toujours voa principes et sans moi et avant moi , je me fhis un honneur de pouvoir affirmer que, dans cette partie des fonctions publiques qui m'a été confiée, J'ai été aussi pour quelque chose dans ce que votre conduite a eu d'honorable et de généreux. Mon accusateur, au contraire , en voulant m'Oter la récompense que vous m'avez décernée , ne s'aperçoit pas quH veut aussi vous priver du juste tribut d'éloges que TOUS doit la postérité; car si vous me condamnez pour le conseil que j'ai donné, vous paraîtras vous-mêmes avoir &iUi en le suivant. Mais non , Athéniens , non , vous n'avez pohit failli en bravant tous les dangers pour le salut et la Uherté de tons les Grecs ; vous n'avez point failli , J'en jure et par les mânes de vos ancêtres qui ont péri dans les champs de Marathon, et par ceux qui ont combattu à Platée, à Sahimine, à Artémise; par tous ces grands citoyens dont la Grèee a recueilli les cendres dans des monuments publics. Elle leur accorde à tons hi même sépulture et les mêmes honneurs : oui, Eflchhie, à tous ; car tous avaient eu U même
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ferta , quoique la desttnée souTeralne ne leor eûtgpa» accordé à tous le même succès. »
Cest là oe serment si célèbre dans l'antiquité, et si souvent rappelé de nos jours. Quand on Tentend , il semble que toutes les ombres évoquées tout à ' rheure par Eschine viennent se ranger autour de la tribune de Démosthènes et le prennent sous leur protection. Ce n'est pas assez : voyez comme il tourne contre Escbine cet air de triomphe qu*a eu celui-ci en parlant de la défaite de Chéronée.
« L'avez-vous remarqué , Athéniens , lorsqu'il a parlé de nos malheure,? Il en parlait sans rien ressentir, sans rien témoigner de cette tristesse qui sied si bien à un citoyen honnête et sensible. Son visage était rayonnant d'allégresse, sa voix était sonore et éclatante. Le malheureux ! il croyait m'aocucer, et U s'accusait lui-même, en se montrant, dans nos révère communs y si différent de Ci^ que vous êtes. »
Eschine n'avait cessé d'avertir les Athéniens de se défier de la pernicieuse éloquence de Démosthènes ; il lui avait donné sur son talent ces éloges perfides et meurtriers auxquels la haine se condamne quelquefois elle-même , sincère sur un point pour se rendre plus croyable sur un autre , et faisant servir la vérité à donner du poids à la calomnie : c'est ainsi que les passions souillent tout ce qu'elles touchent, et tournent la louange même en poison. Démosthènes , qui ne laisse aucun article sans réponse , ne manque pas de relever Eschine sur celui-ci : il démontre par les faits que le talent de la parole n'a jamais été en lui qu'un moyen de servir la république ; mais il commence par s'exprimer, sur ce même talent, avec une réserve et une modestie qui devaitttt flatter l'amour-propre des Athéniens. Il n'y a pas jusqu'à son génie qu'il ne fasse dépendre d'eux.
« Pour ce qui est de mon éloquence (puisque enfin Es-
pour lui , et une nouvelle humitiation pour son accusateur.
* La république , Eschine , a entrepris et exécuté de grandes choses par mon ministère ; mais elle n'a pas été iugrale. Quand U a fallu dioisir, au moment de notre disgrâce , l'orateur qui devait rendre les derniers honneun aux victimes de la patrie , ce n'est pas toi qu'on a choisi , malgré ta voix sonore et tes brigues ; ce n'est pas Démade , qui venait de nous obtenir la paix ; ni Hégémon, ni enfin ancnnde cens de ton parti : c'est moi. On vous vit alors, Pytodès et toi , vomir contre moi , avec autant de fiireur que d'impudence , les mêmes hivecUves que tu viens de répéter ; et ce fut une raison de plus pour les Athéniens de pereister dans leur choix. Tu en sais la raison aussi bien que moi-même; je veux pourtant te la dire : c'est qu'Us connaissent également , et tout mon amour pour la patrie , et tous les crimes que vous avez commis envera elle. Us savaient que vous ne deviez votre impunité qu'à ses malheun; que si vw sentiments contre elle n'ont éclaté que dans le temps de sa disgrâce, c'était un aveu que dans tous les tempe vous aviez été ses ennemis secrets. Il convenait sans doute que celui qui devait célébrer la vertu de ses concitoyens n'eftt pas été le commensal de leure ennemis, n'eût pas fiiit avec eux les mêmes sacrifices et les mêmes libations. On ne poo' vait pas déférer une fonction si honorable à ceux qu'on avait vus mêlés avec les vainqueura, partager la joie insultante de leure festins , et triompher de nos calamités. Enfin ce n'était pas arec une voix mensongère qu'il fallait déplorer la destinée de ces illustres morts. Ces justes regrets ne pouvaient être que .dans la t>ouche de celui qui avait ausri la douleur dans l'âme ^ et cette douleur, on savait quelle était dans mon cœur et non pas dans le tien. Voilà ce qui a déterminé le suffrage du peuple; et quand les parents des morts, chargés du triste soin de leur sépulture, ont donné le festin des funérailles, c'est encore chez moi qu'ils l'ont donné , chez moi . qu'ils regardaient comme tenant de plus près que personne à ceux dont nous pleurions la perte. Ils leur étaient liés de plus près par le sang, mais personne ne l'était davantage par les sentiments de citoyen ;
chine s'est servi de ce mot) , j'ai totqours vu que cette 1 personne, dans la pcr^ commune ^ n'avait eu À pleurer
puissance de la parole dépendait en grande partie des dispositions de ceux qui écoutent, et que l'orateur parait habile en proportion de la bienveillance que vous lui témoignez. Du moins, cette éloquence qu'il m'attribue a été utile à tous dans tous les temps, et jamais nuisible à personne. Mais la tienne, de quoi sert-elle à la patrie? Tu viens au* Jourd'hui nous parler du passé. Que dirait-on d'un médecin qui, appelé près d'un malade, n'aurait pu trouver un remède h son mal , n'aurait pu le garantir de la mort, et ensuite viendrait troubler ses funérailles , et crier près de sa tombe qu'il vivrait si l'on avait suivi d'autres conseils? »
Il fonde l'intérêt de sa péroraison sur Thonneur qu'on lui a fait de lui confier l'éloge funèbre des citoyens tués à Chéronée. Eschine s'était efforcé d'en faire contre lui un sujet de reproche , et d'autant plus qu'il avait lui-même inutilement sollicité cette fonction. Démosthènes en tire un nouveau triomphe
plus que moi.
RolUn observe avec raison que la seule chose qu» puisse nous blesser dans cette Immortelle harangue , ainsi que dans celte d'Eschine, c'est la profusion d'injures persoi^nelles que, dans plus d'un endroit, se permettent les deux concurrents. Mais il est juste d'observer aussi qu'elles étaient autorisées par les mœurs républicaines, moins délicates sur oe point que les nôtres , et que par conséquent ni l'un ni l'autre n'a manqué au précepte de l'art, qui défend de violer les convenances reçues. Deux citoyens ennemis, deux orateurs rivaux s'attaquaient l'un l'autre sur tous les points, sur la naissance, sur l'éducation, sur la fortune, sur les mœurs; et cette recherche entraînait des détails qui ne sont pas toujours bien nobles pour noua, vu la différence des
ANCIENS - ÉLOQUENCE
temps et du langage, mais qui alors avaient leur effet. On les retrouve aussi dans Clcéroo, quand il parle contre Antoine, contre Pison, contre Vatinius , qui de leur côté ne Fépargnaient pas davantage. Quand ces injures n*étaient que des mensonges, elles ne compromettaient que celui qui les avait proférées ; et quand elles étaient fondées, on pensait qu'un homme libre avait droit de tout dire. Il faut bien pardonner aux citoyens de Rome et d* Athènes d'avoir cm qu'un honnête homme pouvait sans honte entendre, les invectives d'un calomniateur. D'ailleurs ce n'était pas tout à fait sans risque qu'il était permis d'accuser et d'invectiver : dans Athènes , l'accusateur devait avoir au moins la cinquième partie des suffrages, sinon il était condamné au bannissement. C'est ce qui arriva à Eschine : il se retira dans nie de Rhodes, où il ouvrit une école de rhétorique. Sa première leçon fut la lecture des deux harangues qui avaient causé sa condamnation. Je ne conçois pas, je l'avoue, comment il eut le courage de lire à ses disciples celle de Démosthènes. On peut sans crime être moins éloquent qu'un autre; mais comment avouer, sans rougir , qu'on a été si évidemment convaincu d'être un calomniatair et un mauvais citoyen?
Pour Démosthènes, un historien dont l'autorité à cet égard a été justement contestée , d'après le silence de tous les autres, prétend que cette fermeté si longtemps inébranlable, ce désintéressement si soutenu, se démentit une fois; qu'après s'être élevé contre Alexandre avec la même force qu'il avait déployée contre Philippe , il se laissa enfin corrompre, et feignit d'être malade pour ne pas monter à la tribune; que cette indigne faiblesse l'obligea de se retirer d'Athènes. Mais on peut douter de la faute, et il est sûr que sa mort fut honorable et courageuse. Revenu dans Athènes après celle d'Alexandre, il ^ne cessa de parler contre la tyrannie des Macédoniens , jusqu'à ce qu' Antipater, leur roi , eût obtenu , la force en main , qu'on lui livrât tous les orateurs qui s'étaient déclarés ses ennemis. Démosthènes prit la fuite; mais se voyant près d'être arrêté par ceux qui le poursuivaient , il eut recours au poison qu'il portait toujours avec lui. On a remarqué que Cioéron et lui eurent une fin également tragique , et périrent victimes de la patrie, après avoir vécu ses défenseurs.