‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 27 sur 88 · ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE

•t à leur tête Hortimiiu et Gatohn, sN toutes lettre forces à la publication de la loi , regardant, non sans raison, comme un exemple dangereux dans une république, qu'on accumulât sur la téted'un seul homme des commandements extraordinaires. (Test dans cette occasion que Catulus , homme d'un mérite éminent et d'une Tertu respectée , demandant au peuple romain à qui désormais il confierait les guerres les plus périlleuses et les plus importantes expéditions, ^il venait à perdre, par quelque accident, ce même Pom))ée qu'il exposait sans cesse à de nooreaux dangers , entendit tout le peuple lui répoudra d^e Toix unanime : A vous-même, CaMus ; témirïgnage le plus honorable qu'un citoyen ait Jamais reçu de sa patrie. Giçéron, ami de Pompée, et persuadé que la première de tontes les lois, c'est le salut de la république, monta pour la première fois dans la tribune. U avait alors quarante et un ans, et n'avait encore exercéses talents que dans le barreau. Pour parier dans l'assemblée du peuple, il fallait communément être revêtu de quelque magistrature. n venait d'être nommé préteur. Le peuple, accoutuné à Fapplaudir dans les triBtanaux , vit avec Joie le plus illustre orateur de Rome paraître devant lui , et malgré l'éloquence dlHortensius et l'autorité de Catulus, Cicéron l'emporta; la loi fut promulguée, et a fat permis à Pompée de vaincre Mithridate.

Mais s*il eut dans cette affaire l'avantage de par-^ 1er pour un homme déjà porté par la faveur publique , le cas était bien différent liHTsqu'il fut question de la loi du partage des terres. C'était, depuis trois cents ans, le vœu le plus cher des tribus romaines, rappftt journalier et le cri de ralliement de la multitude ', le signal de la discorde entre les deux ordres , et Parme familière du tribunat. Mais Je dois avertir td s puisque j'en ai Foccasion , que ces lois agraires, qui furent chez les Romains le sujet de tant de débats, n'avaient d'autre objet que de distribuer à un certain nombre de citoyens pauvres une partie des terres conquises qui appartenaient à la république, qu'elle affermait à des régisseurs , et dont le revenu très-conndérable la dispensait de mettre aucun impôt sur le peuple. On voit d'Ici , sans que J'entre dans unediscussion qui n'est pas de mon sujet, pourquoi les bons citoyens s'opposèrent toujours à ces Uhm; mais on voit surtout qu'il n'y était nullement question de porter la moindre atteinte à la propriété, qui fut toujours sacrée chez les Romains, comme diez tous les peuples policés; encore moins dé faire one égale répartition de toutes les terres entre tous les citoyens, comme on pourrait le fiedre en établis-

* Ciel Alt 4oaté ^ pronoooé ea I7M.

sant une colonie dans une contrée nouvellement dé^ couverte, ou comme autrefois firent les barbares du Non! quand ils asservirent l'Europe. L'idée d'un semblable partage entre vingt-cinq millions d'hommes établis en corps de peuple depuis une longue suite d'années n'entra jamais dans la tête des plus déterminés bandits dont l'histoire fàsse mention, pas même dans celle des sicaires de la troupe de Catilina : celui qui en aurait pwlé sérieusement eût passé , à coup sûr, pour un fou furieux. Cette mona^ truosité inouïe était réservée, ainsi que tant d'autres , a l'extravagance atroce des scélérats qui ont, de nos Jours , désolé la France. L'exécution en était impossible de tant de manières , qu'ils y ont renoncé, même quand ils pouvaient tout, et ils ont trouvé plus court et plus simple d'ensanglanter la terre au lieu de la partager ; de prendre tout au lieu de tout niveler; de fiiire de vastes déserts au lieu de petites portions ; d'entasser des cendres et des cadavres ^ an lieu de poser des bornes; et de prendreen main , an lieu de la toise et du ni veau, la ûiux de la mort, soua le nom 60 faux de NgaUté.

Rullus , tribun du peuple , avait entrepris de jGsdre révivre cette loi agraire, tant de fois proposée et toujours combattue. Cicéron, alors consul, Cicéron, qui devait son élévation au peuple , mais qui aimait trop ce même peuple pour le flatter et le tromper, attaqua d'abord les tribuns dans le sénat; et, appelé par eux dans l'assemblée du peuple , devant qui la question avait été portée, il ne craignit pas de le rendre juge dans sa propre cause, Im montra évidemment de quelles illusions le berçaient des citoyens avides et ambitieux, qui couvraient d'un prétexte accrédité leurs intérêts particuliers ; enfin il poussa la confiance Jusqu'à inviter les tribuns à monter sur-le-champ à la tribune, et a discuter la question avec lui contradictoirement, en présence de tous les citoyens. Il fallait, pour faire un pareil défi, être bien sûr de sa propre force et de celle de la vérité. Les tribuns , quelque avantage qu'ils dua* sent avoir à combattre sur leur terrain , n'osèrent pas lutter contre un homme qui tournait les esprits comme il voulait ; et, battus devant le peuple conune Us l'avaient été dans le sénat. Ils gardèrent un honteux silence. Depuis ce temps , il ne fut plus question de la loi agrtdre^ et Cicéron eut la gloire d'avoir fiait tomber ce rieil épouvantail, dont les tribuns se servaient à leur gré pour effrayer le sénat.

Le genre Judiciaire comprend toutes les affaires qui se plaident devant des Juges. Ce genra, ainsi que les deux autres, n'a pas eu la même forme parmi nous que chez les anciens; car, quoiqu'il soit vrai, dans un sens, qu'tf n'y a rien de funwetm

COURS DE LÏTTERATDRB.

lamksokU^ il est musi vrai« dans un autre, que tout a changé, et qne tout peut changer encore. Kotre barreau ne ressemble pas même aujourd'hui à celui des Grecs et des Romains : les particuliers ne sont pas accusateurs : il n'y a point d'affaires eontentieuses portées au tribunaidu peuple. La plus vnémcNrable de toutes celles de cette dernière espèce fut la querelle d'Ëschine et de Démosthèues « dont je parlais tout à l'heure; et la défense de ce dernier passe pour le dief^l'œuvre du genre Judiciaire. Mais missi, toutes choses d'ailleurs égales, qvede raisons pour que celafût ainsi ! Et quel hoaune eut Jamais à Jouer un plus grand rôle sur un plus grand théâtre ? Ce n'est pas id le lieu de s'y tônréter ; il fout suivre Qutntilien.

Quoique ces trois genres doivent avoir des caractères différents, suiviant la différence de leur objet, il observe avec raison, non-seulement qu'il y a des qualités qui doivent leur être communes, mais même qu'il est certains côtés par lesquels ils se touchent de très-près , et rentrent même en partie les uns dans les autres. Ainsi, par exemple, l'orateur qui délibère doit souvent mettre en usage les mêmes moyens d'émouvoir que celui qui plaide. Us doirent tousdeux employer le raisonnement et le pathétique, quoique ce dernier ressort soit plus particulièrement du genre Judiciaire chez les anciens, où l'on s'étudia it surtout à chercher tout ce qui pouvait émouvoir les Juges ou les citoyens rassemblés. C'est dans cette partie que Cicéron excellait , au Jugement de Quintilien , et par laquelle il a surpassé Démostbènes. On croyait à Athènes ce talent si dangereux , qu'il était expressément défendu de s'en servir dans les causes portées devant l'aréopage. La loi prescrivait aux avocats de se renfermer exactement dans la discussion du fait; et s'ils s'en écartaient, un huissier était chargé de les interrompre et de les faire rentrer dans leur sifjet. S'il y en avait eu un de cette espèce au palais, il aurait eu de l'occupation. Au reste, cette défense n'avait liçu que dans l'aréopage, regardé comme le plus sévère et le plus inflexible de tous les tribunaux : ailleurs, il était permis à l'orateur de se servir de toutes ses armes.

Ce serait une question assez curieuse de savoir si la plaidoirie ne doit être effectivement que la discussion tranquille d'un fait. A ridsonner en rigueur, on n'en saurait douter; et certes, si nous avions une idée exacte de ce mot, le plus auguste que l'on puisse prononcer parini les hommes, la loi , un Juge qui n'en est que l'organe , qui doit être impassible comme elle, et ne connaître ni la colère ni la pitié , devrait regarder comme un outrage que Ton cherchât à l'émouvoir, c'est-à-dire à le trom-

per. Cest le crofare capable de Juger suivant ses propres impressions et non suivant la loi , qui tf eo doit point recevoir, qui ne doit {Hrononcer que sur les faits, et demeurer étrangère à tout le reste. Mais il faut l'avouer, il est bien difficile que la rigueur de la théorie soit applicable à la pratique. Avant tout , il £aiudrait que les lois fussent au point de perfection où le juge n'a rien à fiiirequ'à les appliquer au cas proposé, n'a rien à prendre sur lu , rien à interpréter, rien à restreindre, enuirmot^ n'est que la voix d'une puissance qui, par eUe-même, est muette. Or, cette perfection est-elle possible? Dans la Jurisprudence criminelle. Je le crois, surtout avec un^iry bien institué:dansla jurisprudence civile , beaucoup plus compliquée , je ne le crois pas. Ce qui est certain , c'est que , même sans atteindre à ce dernier période, il faut au moins s'en rapiNrocher le plus qu'il est possible; et comme nous en étions infiniment éloignés, comme, par la nature de nos ordonnances Judiciaires le juge pouvait beaucoup plus que la loi, il fellait bien laisser l'orateur remplir sou premier devoir, qui est sans contredit de défendre, par tottl les moyens qu'on lui permet, les intérêts ^1 lui sont confiés.

Quant aux caractères principaurqui distinguent en général les trois genres, le résultat de Quintilien est que le panégyrique, l'oraison funèbre et tous les discours d'apparat, sont ceux où l'éloquence peut déployer le plus de pompe et de richesse , parce que l'orateur, qui n'est chargé d'aucun intérêt, n'a d'autre objet que de bien parler. C'est là que le styleest susceptible de tous les ornements de l'art , que la magnificence des lieux communs , l'artifice des figures , l'éclat des pensées et de l'expresion trouvent naturellement leur place. L'éloquence délibérative doit être moins ornée et plus sévère; elle doit avoir une dignité proportionnée aux grands sujets qu'elle traite. Il n'est pas permis alors à l'orateur d'occuper de lui, mais seulement de la chose en délibération; il doit cacher l'art et ne montrer que la vérité. L'éloquence Judiciaire doit être principalement forte de preuves, pressante de raisonnements, adroite et déliée dans les discussions, impétueuse et passionnée dans les mouvements , et puissante à émouvoir les affections dans le cœur des juges.

Après avoir assigné ces caractères , il avertit que suivant l'occasion et les circonstances, chacun des trois genres emprunte quelque chose des autres; qu'il y a des causes où le style peut être très-orné , des délibérations ou peut entrer le pathétique. Parmi nous, le genre démonstratif l'admet très-heureusement, comme on le voit dans les oraisons funèbres

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

de Bossuet et de Fléchier, dans les serinons de NassillOD et de Tabbé Poulie , et dans ceux qui se toDt montrés dignes de marcher sur leurs traces.

Le genre judiciaire est celui sur lequel Quintilieo 8*étend daTantagé, comiDe sur celui qui, de son temps surtout, était d'un plus grand usage. Il 7 distingue dnq parties : i*exorde, la narration, la oonfinnation, la réfutation et la péroraison. Ce •ont eoeore eelles qui composent la plupart des plaidoyers de nos jours. L^ezorde a pour but de rendre lejttge &ToM)le, attentif et dodle; la narration «zpose le fût; la confirmation établit les moyens; la rtfutation détruit ceux de la partie adverse; la péroraison résume toute la substance du discours , et doit graver dans l'esprit et dans Tâme du juge les impressions qu'il importe le plus de lui donner.

Je ne le suivrai pas dans le détail des préceptes ; c'est l'étude de l'avocat. Je me borne à choisir quelques traits dontrapplication peut s'étendre à tout et intéresser plus ou moins tous ceux qui lisent ou qui écoutent.

Il veut que Fexorde en général soit simple et modeste, qu'il n'y ait rien de hardi dans l'expression, rieo de trop figuré, rien qui annonce l'art trop ouvertement. 11 en donne une raison plausible :

« L'orateur n'est pas encore introâuit dans TAme de ses andileors ; l'attention , qui ne fait que de naître , l'obserTe de saag-frold. On fad permettra davantage quand les esprits

« La nantllon doit être oonrte, dafre et proliable. Elle •era courte , s'il 0*7 a rien d'inotil^ ; car» dans le cas même ak voosanies beanoonp .de choses à dire, si vous ne dites rien de trop 9 voua ne serea pas trop long. Elle sera claire 9 ai voua ne voos servez poor chaque chose que du mol propre, et si vous, distinguez nettement le temps, les lieux et les personnes. H est alors si important d'être entendu, que la prononciation même doit être soignée de manière à ne rien fiUre perdre àToreille du jnge. Enfin, elle sera probable, ii vous assIipMi k chaque chose des motifii plausl» blés etdes dreonstaoces naturelles. »

n reproche aux avocats de son temps de ne pas sentir assez cette nécessité de ne rien laisser perdre de la narration.

« Jaloux des applaudissements d'une multitude assemblée au hasard, ou quelquefois même gagnée , Us ne peuvent se contenter du ailenoe de Tattention. Us semblent ne •e croire étoqoents que par le bruit qu'Us fimt on qu'ils excÉtenL Bien expliquer un Ait comme il est, leur pûatt trop cominnn et trop aa-dessoas d'eux. Mais n'esl^M) pas plutôt finite de le pouvoir que de le vouloir? car l'expérience apprend que rien n'est si difficile que de dire ce qu'après nous avoir entendus chacun croit qu'il eût dit aussi bien que nous. Ce qui produit cet effet sur raudiieur ne lui parait pas beap , mais vrai. Or, l'orateur ne parle jamais mieux qoe lorsqu'à semble dira vrai, puisque son seul but est de

fis

persuader. Nos avocats, au contralK , regardent l'exposition comme un champ ouvert à leur éloquence : c'est là qu'Us veulent biOler; c'est là que le style, le ton, les gestes, les mouvements du corps, tout est également outi4. Qu'arrive-t^il? CTest qu'on applaudit à l'action de l'avocat^ et qu'on n'entend pas la cause. »

Il ajoute que rien ne demande un plus grand art que la narration judiciaûre,

« n est bon qu'die soft ornée^ afin que le récit trop nu ne devienne pas faislpide et ennuyeux; mais cet ornement doit consister surtout dans la choix dM tenues, dans une élégBnee sans apprêt, dans l'agrément et ht vadété des tournures. C'est un chemin qu'il fiiut rendra agréable pour rabr^îger, mais où rien ne doit détourner du but Gomme la narration ne comporte pas les autres beautés de l'art oratoiro , il faut qu'dle en ait une qui lui soit propre. C'est dans ce moment que le juge est plus attentif, et que rien n'est perdu pour lui. De plus, je ne sais comment il se fiilt qu'on croit, avec phis de (Milité ce qu'on a entendu avec plaisir. »

Il cite pour modèle le récit du meurtre de CIodius, dans le plaidoyer pour Milon; et c'est en effet, dans ce genre, ce que l'antiquité nous a laissé de plus parfait.

Dans la confirmation on Texposé des preuves, la division des points principaux lui parait essentielle.

« Elle est fondée, dit-fl , sur te nature mêmo^ qui veut qu'on procède d'une chose à une autre ; elle aide beaucoup à la mémoire deoelut qui parie, et soutient l'attention de ceux qui écoutent, >

Mais en même temps, il blâme Fabus des subdivisions multipliées,

« qui deviennent subtiles et ndnutieuses, êtent au discours toute sa gravité, le hachent plutêt qu'dles ne le partagent, coupent ce qui doit être réuni, o.t produisent la confusion et l'obscurité , précisément par le moyen Inventé pour les prévenir. »

Tous ces préceptes, comme on voit, sont applicables pour nous de plus d'une manière; et, par exemple, la manie de subdiviser est un des vices de la prédication : il est quelquefois fatigant dans Bourdaloue. Quant à ce grand précepte de l'ordre et de la méthode, il n'y en a point de plus fécond ni de plus essentiel dans presque tous les genres de composition, mais surtout dans ce qui regarde renseignement. Il faut y avoir réfléchi, il faut même avoir mis la main à l'œuvre, pour sentir toute la difficulté et tous les avantages d'une bonne méthode et d'une disposition liunineuse. C'est une des parties de l'art dont le ressort est caché 9 et dont on ne voit que Teffet, sans savoir oe quil a coûté. Rien n'est plus nécessaire pour attacher le lecteur ou l'anditeor, que de hd montrer toi^oors un but, et do

lui mettre daD8 les màlns lefU qui doit leoondoire; car Tesprit de lliomine est naturelleineat paresseux, et veut toujours être mené; il est naturellemeat eurieux, et a toujours besoin d'attendre quelque chose : c'est le secret de la méthode et ce qui en fait le prix. C'est aussi par cette raison que, pour enseigner bien moins qu'on ne sait, il font savoir beaucoup , et qu^on ne peut transmettre aux autres une partie de ses connaissances sans les avoir longtemps et mûrement digérées. Avant d'introduire les autres dans une longue carrière, il ne suffit pas de l'avoir reconnue; il ûiut pouvoir l'embrasser tout entière d*un coup d'oeil , savoir tous les chemins par où Ton passera, dans quels endroits et combien de temps on vent s'arrêter, tout ce qu'on doitreocon* trer sur son passage : et comment pourra-t-on suivre un guide avec confiance et avec plaisir, si luimême a l'air de marcher au hasard et de ne savoir où il va? Quoi de plus fatigant qu'un écrivain qui veut^noos conunuolquer des idées dont lui-même ne •'est pas rendu compte; qui, loin de vous épai^ner de la peine, ne vous montre que la sienne, veut répandre la lumière dans les esprits, quand le sien est couvert de nuages, et, loin de vous apporter le fruit et le résultat de vos pensées , vous associe vousmême au travail de ses conceptions?

La confirmation et la réfutation nous conduisent aux preuves : les unes dépendent de l'avocat, les autres n'en dépendent pas. Les dernières sont les témoins, les écritures, les serments ; les autres sont les arguments et les exemples. Les arguments se divisent en propositions générales et particulières, et il s'ensuit qu'un orateur doit être bon logicien. Mais tout ce détail n'est pas de notre sujet, et Qnintilieo lui-même, après l'avoir traité à fond, avertit qu'il faut poss^er la dialectique^ en philosophe et l'employer en orateur.

La péroraison, que les Grecs appelaient récapitulation, dvaxifaOaiMff^, est la partie du discours où l'on rassemble toutes ses forces pour porter le dernier coup. Cest le triomphe de l'éloquence judiciaire , surtout chez les anciens , dont les tribunaux , entourés d'une foule innombrable de peuple, ou métne la tribune aux harangues, quand c'était lui qui jugeait , of&aient un vaste théâtre à l'action oratoire. Là se développaient toutes les ressources du pathétique. Mais Quintilien avertit de ne pas s'y arrêter troplongtemps; il rappelle un mot d'un ancien déjà cité par Gicéron :

<t Rien ne sèche si vite que les larmes; NU eitiiu areseit laerfftnd. Le temps calme bientôt les douleurs , même réelles ; combien doivent se dissiper plus focilement les imipressioos illus^âres qui n'agissent que sur l'imagination !

COtJBS DB LrrrÉBATnBiS.

QaelaplalnleMSOltpastieplonemy sinon Tandileur en estlatigaé; il rqurend sa tranquillité, et , revenu de la pitié passagère qui l'avait saisi , il rebtmve toute sa raison. Ne laissons donc pas refroidir le sentiment; et, ipiand nous l'avons porté jusqu'où il peut aller, arrétons-nou^ , et n'espérons pas que l'âme soit longtemps sensible à des douknrs qui loi sont étrangères. Là, plus qu'ailleurs , il ftnt que le discours, non-seulement se soutienne, mais qu'il aille toujours en croissant : tout ce qui n'^oule pas à ce qu'en aditne sert qu'à l'aflUbUr, et le sontinient s'éleint dès qu'il languit »

Un autre avertissement qail donne , c'est de ne pas essayer le pathétique , si Ton ne se sent pas tout le talent nécessaire pour le bien manier.

« Gomme fl n'y a point d'impression plus puissante lorsquV» parvient k la produire, fi n'y en a poÉit qui reikoldisse davantage, si reflet est manqué, n vaudrait cent Ibia mieux alors laisser les juges à leurs propres disposittoBs; car, en ce genre, les grands mouvements , les grands efforts, sont tout près du ridicule, et ce qui ne ait pas pleurerlaitrife. •

Les objets sensibles ont aussi beaucoup de pouvoir dans cette partie , comme la vue des cicatrices , les blessures, les habits teints de sang, les en£uits en larmes, les femmes en deuil, les vieillards en cheveux blancs. On en vit un exemple terrible lorsque Antoine mit sous les yeux du peuple romain la robe ensanglantée de Gésar.

« On savait qu'il était tué; son corps était déjà mis sur le bûcher : cependant ce vêtement ensanglanté oi&it une si vive image du meurtre, qu'il sembla qu'en ce moment même on frappait encore Gésar. »

N'oublions plus ce qui a été si ridiculement et si malheureusement oublié parmi nous, qu'il est de la nature de l'homme d'être mené par des objets sensibles, et qu'il n'y a que des sots ou des monstres qui puissent se croire plus forts que la nature humaine.

Nous apprenons de Quintilien que les avocats de son temps faisaient d'autant plus d'usage de ces moyens, que tout les favorisait au barreau, et que d'ailleurs ils ne demandaient pas beaucoup d'imagination. Mais aussi il en fallait voir le danger lorsqu'on n'a pas apporté assez d'attention à s'assurer de toutes les circonstances du moment, et à prévoir tous les inconvénients.

« Souvent, dit-U, l'ignorance et la grossièreté desdienls contredit trop ou^ertemeot les paroles et les mouvements de l'orateur. Ils paraissent insensibles quand il les peint le plus affectés, et rient même quelquefois lorsqu'il les rqurésente tout en pleurs. »

n raconte à ce sujet un tour assA plaisant qa*il joua lui-même à un avocat qui plaidait contre lui, pour une jeune fille que son frère, disait-elle, re-

Ml'A^K

^ ÉLOQDENGH.

finait de reoomialM. An meneiit de ;la péroraitoDf l'ayoett ne manqua pas de prendre la jeune personne dans aes bras, et, sortant de son bane, il la porta dans le bane opposé où il avait yaoefir^, comme poor la loi remettre malgré lai, et la dépoaer dans leaein fraternel. Mais Qnintilien, qni avait vn de Um arriver cette figure de rbétorique, avertit d'avance son client de s'évader dans la foule ; en aorte que l'avocat, qui avait apporté cette enCuoit avec des cris et des mouvements très-violents , ne trouva plus personne à qui la présenter, et , décon^ certé par ce contre-temps imprévu, n'Imagina rien de mieux que de la reporter très-tranquillement | et de la remettre où il Pavait prise.

« Un autre, plaidant pour nne jeone femme qol avait perdason mari, cnlt &ire merveille en exposant le portrait de cet époax misérablement assassiné. Mais ceux à qui il avait dit de montrer ce portrait aux Juges au moment de la péroraison , ne sachant pas ce que c'était qu'une pérora^n, chaque kla. que l'orateur jetait les yeux de leur dXé, ne manquaient pas d'avancer le portrait ; et enfin quand OQ vint à le considérer, on vit que celui que la veuve plenrait tant était un vieillard décrépit Oni en rit si fort, qu'on ne pensa plus au plaidoyer.

« On sait ce qui arriva à Glycon. H avait amené à Taudtaice un enfant , dans la pensée que ses cris et ses larmes pourraient attendrir les juges, et son précepteur était auprètde hd pour Favertir quand il faudrait pleurer. Glycon , plein de confiance, lui adresse la parole et lui demande pourquoi fl pleure : CeUquenum préceptmr mtpknct, »

On a souvent conté ce fait comme étant de nos Jours : on voit qu'il est de vieille date , comme taot d'autres contes.

Quintilien, pour achever de fidre voir le vice de tous ces moyens fiictioes que les jeunes gens apportaient de l'école des rhéteurs , raconte la leçon aussi piquante qu'ingénieuse que donna Cassius Sevenis, l'un des meilleurs avocats de son temps, i un jeune orateur qui s'avisa de lui dire en l'apostrophant tout à coup : Pourquoi me regardez-vouê avec cet air

cœurs. LeaaignmsBts Missent d'oidlDalra du fond de la eanse, et le bon droit n'y manque pas: de sorte que celui qui gagne sa cause par leur moyen peut eroiie quTil n'avait besoin qne;d'un avocat Biais quand il s'agit de ISiIreiBie sorte de violence aux juges, c'est ce que les cUeots ne peuvent nous apprendre , et ce qui ne se trouve point dans leurs mémoires. Les preuves font penser aux jugjes que notre cause est la meilleure ; mais les sentiments que nou s leur Inspirons leur fimt souhaiter qu'elle le soit, et notre afbire devient la leur. Aussi l'effet des aiguments et des IdmoIgnagM ne se manifeste que quand Us portent leur anét Mais, lorsqu'on vient à bout de les émouvoir, on sait , avant qu'Os soient levés de leur siège , quel sera leur Jugement Quand on les voit tout à coup fon^ eniarmas, comme iiarrive quelquefois dans ces belles péroraisons qui toucheraient les cœurs les plusinsensibles, l'arrêt n'est* 0 paa déjà prononcé? Que l'orateur tourne donc tous ses eftA\s de ce cOté, et qu'il s^attache particulièrement à cette partie de l'art, sans laqodle tout le reste est fhible et stérile; le pathétique est Pâme du plaidoyer. »

Les extrêmes se touchent; et Quintilien passe tout de suite à un moyen tout opposé , le rire et la plaisanterie. Il sent combien ce ressort est délicat à manier : il y faut la plus grande finesse de tact, et la connaissance la plus juste de Fà-propos. U semble même que ce moyen aoii en quelque sorte étranger à l'éloquence. Biais l'expérience prouve tout ce qu'il peut produire, et souvent une plaisanterie bien placée a foit tomber le pluis grand appareil oratoire.

• On a remarqué, dit-fl*! que cette espèce de talent a manqué à Démosthtees, et que Cicéron en a abusé. »

Quintilien, tout admirateur qu'il est de ce grand liomme, avoue qu'il a trop aimé la raillerie, au barreau , conune dans la conversation ; mais il soutient que la plaisanterie de Cicéron est toujours celle des honnêtes gens et des gens de goût; qu'il avait soin de ne la placer ordinairement que dâna Tintarrogatioo dès témoins, et dans cette partie de la plaidoirie qu'on appelait altercation, c'est-à-dûre lonque les deux avocats dialoguaient contradictoirement. Si

farcmchef Moi l dit Cassius, Je n'y penaaU seule» \ Ton veut d'ailleurs s'assurer de la meauro parfidte metUpas. Mais apparemmetU que cela esê icrii dans voire cahier, elje vais vous regarder comme

qu'il savait garder, lorsqu'il le fiiHait, H n'y a qu'à Ihre l'oraison pour Murena, où i! plaidait contre

vous le voulez. Et en même temps il lui lança un regard épouvantable.

Mais si Quintilien marque les écueils du pathétique, c'est pour en relever davantage le mérite et la puissance quand il est heureusement mis en oeuvre.

• Bien des gens savent trouver des taisons et déduire des preuves; mais enlever les Juges à eux-mêmes , leur donner teHe disposition que Ton veut, les enflammer de colère ou les attendrir Jusqu'aux larmes , voilà ce qui est tara, voilà le véritable empire que l'éloquence a sur les

Caton. Il fallait afifoiblir Tautorité de ce redoutable censeur, sans blesser la vénération qu'il inspirait; il devait, de plus, garder lui-même la dignité de sa place, puisque aliura il était consul. Il prit le parti de jeter sur le rigorisme des principes stoîques de Caton une teinte de ridicule si légère et ai douce, qu'il fit rire les auditeurs et les juges, sans que Caton fût en droit de se f&cher. <

Il avait d'ailleurs des reparties qui portaient coup ; celle , par exemple , qu'il fit à Hortensius , qui , plaîdant pour Verres, dit à propos d'une question que

GOUBS DE UTTfiRATiniE.

Cieéron disait à un lémoin : yJe n'entends pa» les énigmes. — Je m'en étonne, répliqua GioéroD , vous ave^ chez vous le sphinx. Remarquez qu*Horten- SÎU8 arait reçu de Verres un sphinx (Tairafn , estirkié eomme un morceau précieux. La réplique, comme oniroît , n*était pas un simple jeu de mots.

Je dirai encore, en passant , que ce mot sur une femme qui prétendait n'avoir que trente ans : Je le crois y car Uyena vingt que je le hd entends dire; ce mot, qu'on a cité cent fois comme moderne , est de Cieéron.

Quintilien a classé et examiné les trois genres du discours oratoire. Or, tout discours est corn* posé de deux choses, les pensées et les mots. Les pensées dépendent de l'invention et de la disposition des parties , et il en a traité en parlant de tous les moyens que peut employer l'orateur, et de la manière dont il doit les distribuer. Les mots dépendent de i'élocution, et c'est ce dont il reste à s'occuper; car l'orateur a trois devoirs à rempUr, d'instruire, de toucher, de plaire. Il instruit parle raisonnement; il touche par le pathétique; il platt par l'éJoeution.

•I CestyOODtlnœ QQintîIiea , de ces trois choses la plas difficile f an jugement même desoratears. En eflet, Antoine, Taïeul dutriiunviry disait qu'il avait vu bien des gens diserts» et pas un homme éloquent. U appelait disert celui qui disait sur un sujet ce qu'il fallait dire ; il entendait par éloquent celui qui disait comme il fallatt dire. Depuis lui , Cicéhm nods a dit aussi que savoir inventer et disposer est d'un homme de sens» mais que savoir exprimer est d'an orateur. En conséquence, il s'est particulièrement étudié à' bien enseigner cette partie de la rhétorique. Le mot même d'éloquence fait assez voir qu'il a raison'; car être éloquent, à proprement parler, n'est autre chose que Me pouvoir produire au dehors toutes ses pensées, toutes ses conceptions, tousses sentiments, et les communiquer aux antres ; et sans cette (acuité , tout ce que nous avons enseigné jusqu'ici devient inutile. Or, si l'expression ne domie pas à la pensée toute la force dont elle est susceptible, vous n'aurez rien fidt qa'à demi. Voilà donc surtout ce qu'il faut apprendre, et à quoi l'art est absolument nécessaire ; voilà quel doit être l'objet de nos soins, de nos exercices , de notre imitation ; voUà l'étude de toute la vie ; voilà ce qui fait qu*un orateur l'emporte sur un autre orateur, et qu'un style est plus parfait qu'un autre : car les écrivains asiatiques et ceux des Romains dont le goût est corrompu n'ont pas toujours péché dans l'invention ou la disposition ; mais les uns , trop enflés , ont manqué de mesure dans la diction ; et les autres, ou secs ou affectés, ont manqué de force dans le style.

« Qu'où n'aille pas en conclure néanmoins qu'il ne faut s'occuper que des mots. Je me hâte d'aller au-devant de cet abus que quelques personnes pourraient fiiire de ce que je viens de aire. l\ faut les arrêter tout court, et me déclarer d'abord contre ces gens qui se consument vaine-

mentà agencer deaparata sinaae meltMeii petoa des choses, qui sont pourtant les nerfii du discoors. Ils cherchent l'élégance, qui est cbarmanle en èUe-mAme, U est yrai; mais quand elle est naturelle, et non pas quand elle estaJfTectée. »

Quintilien se sert ici d'une comparaison dont la justesse est frappante , et très*{)ropre à ûiire oomprendre comment une qualité néoeësaîre pour faire valoir toutes les autres ne produit pourtant rien par elle-même, si eHe est seule.

« Ne Toyons-noos pas que ces corps robustes , que rexerciee a Ibrtffiée, et qui ont un afr de santé, firent leor beaoté des mfiiMS choses qui Itant leur force? Tous leurs membres s(»t bien attachés, bJeh proportfomés; flsn'<Mit ni trop ni trop peu d'embonpoint ; leur chair est à la fois ferme et verm^e. Mais qu'ils se montrent à nous peints de vermillon et couverts de &rd, ils perdront à nos yeuxtoute la beauté que leur force leur donnait. Je veux donc que l'on pense aux mots, mais que l'on soit encore plus occupé des choses ; car d'ordinaire les meilleures expressions tiennent à la pensée même; mais par malheur nous les cherchon8,nous les poursuivons, comme si elles vou lalent se dérober à nous. Nous ne croyons jamais que ce qu'il faut dire soit si près et comme à notre portée ; nous voulons le fahe venir de loin : nous faisons violence à notre génie. C'est cette recherche qui nuit au discours ; car les termes qui plaisent le plus aux esprits sensés sont simples comme le langage de la vérité : au contraire , ces mots (fm ne montrent que la peine qu'on a eue à les trou- . Ter n'ont pas la grâce qu'Us affectent, ne laissent rien dans l'esprit, et oflusquent la pensée. Cependant Cieéron avait déclaré assez nettement que le plus ^nsnd vice qu'un discours puisse avoir, c'est de s'éloigner trop de la manière ordinaire de parier. Mais apparemment Cieéron n'y entendait rien : c'est un barbare en comparaison de nous. Nous n'aimons plus rien de ce que la nature a dicté ; nous voulons, non pas des ornements, mais des raffinements, comme si les mots pouyaient avoir quelque beauté quand fls ne conviennent pas aux choses qu'ils reulent exprimer.... Je conclus qu'a fout avoir un grand soin de I'élocution , pourvu qu'on sadbe bien qu'il ne faut rien foire pour l'amour des mots, les mots eux-mêmes n'ayant été inventés que pour les choses. »

SECTION ui. — De rélocution et des figures.

Quintilien distingue trois qualités principalesdans I'élocution oratoire, la clarté, la correction, l'ornement. La clarté dépend surtout de la propriété et de l'arrangement naturel des mots ; la correction résulte de la régularité des constructions; l'ornement naît de l'heureux emploi des figures. Il veut que la diction de l'orateur soit si claire, que la pensée frappe l'esprit , comme la lumière frappe les yeux. lia. raison sans doute, puisque ceux à qui l'orateur s'adresse ne peuvent l'entendre trop tôt ni trop bien ; mais, quoique en général la première qualité^ du

ÀfMSBNS. — ^1X>QUSMGB.

style Mil la daité , il «mit 11^ Tlgom^x d*ex%^ qu'en Kml genre d*éerife elle fût toujours portée au | même point* Il est des matières abstraites qui ne comportent que le degré de clarté proportionné à retendue et à la profondeur des idées, et à TattcBlion du lecteur; et ce serait alors une prétention de Ur paresse, de vouloir que TéoriTain rendît sensible, an pramier aperçu, ce qui, pour être entandu, a besoin d'être médité. Un ouvrage tel que /e Ou^ inU9ociaioal'£sprU des Lois ne peut pas se lire comme un ouvrage oratoire. La raison en est simple ; c'est que le philosophe et l'orateur se proposent nn bot différent : Tun veut surtout vous foircer à fétiéehir; l'autre ne doit pas même vous laisser le temps de la réflexion.

Pour ce qui regarde la propriété des termes, Quiutilfen observe qu'il ne faut pas prendre ce mot dans un sens trop littéral; car il n'y a point de ho»* gue qui ait précisément un mot propre pour chaque idée, et qui ne soit souvent obligée de se servir du même terme pour exprimer des choses différentes. La plus riche est celle qui a le moins besoin de ces sortes d'emprunts, qui sont toujours des preuves d'indigence, ^rmi nous, par exenq^le , on se sert du même mot pour dire qu'on aime le jeu et les femmes. Les Grecs avaient au moins un mot particulier pour signifer l'amour d'un sexe pour l'autre, <p«; et cette distinction était Juste. Les Latins en avaient un, pieUts, qui en exprimant l'amour des enfants pour leurs parents, caractérisait un sentiment religieux ; et cette idée était un précepte de morale. ^

Quintilien remarque aussi que la propriété des tennes est si essentielle au discours , qu'elle est plutôt un devoir qu'un mérite. Je ne sais ce qu'il en était de son temps : on peut croire que, les premières études étant généralement plus soignées, rhabitude de s'énoncer en termes convenables, et d'avoir, en écrivant, l'expression propre, n'était pas trèe-rare. Aujourd'hui, si c'est un devoir, comme il le dit, ce devoir est si rarement rempli, qu'on peut sans scrupule en faire un mérite. Wous nous sommes tellement accoutumés à croire que tout se devine et que rien ne s'apprend ; il y a si peu de gens qui aient cru devoir étudier leut langue, qu'il ne ftiut pas s'étonner si, parmi ceux qui écrivent, il en est tant à qui la propriété des termes est une science à peu près étrangère; Il n*y a que nos bons écrivains à qui l'usage du mot propre soit familier. Lorsque nous en serons à la littérature moderne, nous serons peut-être étonnés de Texcès honteux d'ignorance que l'on peut reprocher en ce genre à beaucoup d'auteurs qai ont eu de la réputation ,

ou qui même en conservent encore. Sens doute if n'y a point d'écrivain qui ne fasse quelques fautes de langage, et celui même qui se mettrait dans la tête de n'en jamais foire , y perdrait beaucoup plus de temps que n'en mérite un si minutieux travail. Mais il y a loin de quelques légères inexactitudes, de quelques négligences, à la multitude des solécismes et des locutions vicieuses que l'on rencontre de tous côtés. Parmi les maux qu'a faits aux lettres ce déluge d'écrits périodiques, qui depuis vingt-cinq ans inonde toute la France, il faut compter cette corruption épidémique du langage, qui en a été une suite nécessaire. Pour peu qu'on réflédiisse un moment , il est aisé de s'en convaiiusre. Mais je me réserve de développer cette vérité -lorsque je traiterai en particulier des journaux , depuis leur naissance jusqu'à nos jours. Avouons-le : ce qu'on lit le phis ce sont les journaux. Ils contiennent, en quelque genre que ce soit, la nouvelle du jour; et c'est en conséquence la lecture la phis pressée pour le plus grand nomiNre, et assez, souvent la seule. Or, par qui sont faits ces journaux? ( Je laisse à parties exceptions que chacun fera aussi bien que moi , et Je parle en général.) Par des hommes qui certainement n'ont choisi ce métier facile et vulgaire que parce qu'ils ne sauraient fidre mieux; par des hommes qui savent fort peu , et qui n'ont ni la volonté ni même le temps d'en apprendre davantage. De phis, comment les lit-on? Aussi légèrement qu'ils sont faite. Chacun y cherche d'un coup d'oeil ce qui lui convient, et personne ne pense à examiner comme ils sont écrits : ce n'est pas là ce dont il s'agit. Qu'arrive-t-il? Ces feuilles éphémères, rédigées avec une précipitation qui serait dangereuse même pour le talent, à plus forte raison pour ceux qui n'en ont point , fourmillent de fautes de toute espèce. Il est impossible à un homme de lettres d'en lire vingt lignes sans y trouver presque à chaque mot l'ignorance ou le ridicule. Mais ceux qui spnt moins instruits s'accoutument à ce mauvais style, et le portent dans leurs écrits et dans leurs conversations; car rien n'est si naturellement contagieux que les vices du style et du langage , et nous sommes di^)06és à imiter, sans y penser, ce que nous lisons et ce que nous entendons tous les jours. Ce n'est pas ici le moment de porter jusqu'à la démonstration ce qui est assez prouvé pour quiconque a un peu réfléchi : je m'écarterais trop de mon objet, et celui-là est assez important pour être un jour traité à part. C'est alors qu'on sentira que les gens de lettres ( et toutes les fois que je me sers de ce terme, je n'entends jamais par laque ceux qui méritent ce nom), que

GOUBS DE UTTEBATURB.

les geoi de lettres nç doifeot être taxés ni d'humeur ni d'exagération lorsqu'ils annoncent un si grand mépris pour ces malheureuses rapsodies , devenues l'aliment de la multitude. On verra que ceux qui les composent ignorent le plus souvent la valeur des mots dont ils se servent , ne savent pas même construire une phrase, ni dire ce qu'ils veulent dire , prodiguent au hasard des mots techniques qu'ils n'entendent pas , et le style figuré dont ils n'ont pas la precnière idée* C'est dans les Journaux que vous trouverez des œmbats polémiques , ce qui signifie des combats combattants. Pourquoi? C'est que le Journaliste ne savait pas que polémique, venant d'un mot grec, iroXifioç, qui signifie guerre, veut dire au propre ce qui a rapport à la guerre , et par extension, au figuré, ce qui a rapport à la dispute : ainsi l'on dit des écrits polémiques , le genre polémique, une dissertation polémique. Il avait lu tous ces mots-là sans savoir ce qu'ils signifiaient, et il a mis à tout hasard, des combats polémiques. Ailleurs, vous trouverez qu'il faut voir cette actrice dans un rôle plus conséquent, pour dire dans un rôle plus important. Il &ut pardonner aux garçons marchands de la rue Saint-Denis de vous dire, en vous montrant une étofife, Ceci est plus conséquent; et de croire que conséquent est synonyme de ce qui est de conséquence. Mais n'estce pas une ignorance ignominieuse , dans un homme qui écrit, de se méprendre si grossièrement sur un mot si connu? Quel homme bien élevé ne sait pas que conséi^tfint signifie ce qui est d'accord avec soi-même dans toutes ses parties? Quand une proposition est régulièrement déduite d'une autre, elle est conséquente. Un homme est conséquent lorsque sa conduite est d'accord avec ses principes, quand ses actions sont d'accord avec ses paroles, ses démarches avec ses intérêts ; et , dans le cas contraire , il est inconséquent. Le peuple , qui corrompt toujours le Tangage , parce qu'il n'en sait pas les principes , a trouvé plus court de dire conséquent pour de conséquence; des écrivains ignorants l'ont répété; et, par une suite de cet esprit d'imitation dont Je parlais tout à l'heure, des gens même qui devraient bien parler font tous les jours la même faute.

Outre l'impropriété des termes , Quintilien assigne quelques autres causes de l'obscurité qu'il faut éviter dans le style , comme l'usage fréquent des mots vieillis ou étrangers, ou particuliers à quelque province; l'embarras des constructions, la longueur des phrases, qui fait oublier à la fin ce qui a été mis au commencement; la concision affectée et excessive, qui retranche des mots nécessaires en 1

voulant ôter le superflu. Quant à la oorreettoa, ïk recommande fort sagement de ne pas s'en occuper Jusqu'au degré de scrupule que nous nommons dans notre langue purisme. Cette sévérité vétilleuse, qui se défend certaines irrégularités que le langage fiimilier a introduites même sans le style soutenu, est un défaut dans l'éloquence, et un ridicule dans la conversation. C'est un travers où tombent quelques provinciaux , qui , voulant faire voir qu!ils parlent bien , montrent seulement qu'ils ne connaissent pas cette aisance et ce naturel d'expression , un dea caractères particuliers de la bonne compagnie de la capitale, et qui est, à proprement parler, l'urbanité du langage, comme ^Ue était autrefois l'atticisme dans Athènes. Quintilien rapporte , à ce propos , que Théophraste fut reconnu pour étranger par une marchande d'herbes de cette ville ; et comme on de> mandait à cette femme à quoi elle s'en était aperçue, Cest, Ail^Wt ^qu'U parlé tropbien. U conclut quc'la diction de l*orateur doit être telle que les gens éclairés l'approuvent, et que les ignorants l'enten* dent«

Il vient enfin aux orliements du discours, aux fl> gures, grand sujet pour les rhéteurs, mais dont il ne convient de traiter didactiquement que dans un livre faiit exprès , et qui ne doivent nous fournir m que quelques observations sur leur origine, leur usage, et leur abus. U ne s'agit pas ei^ effet de recommencer notre rhétorique; et déplus, il îàuX Pavouer, c'en est bien la partie la plus frivole. Quand on veut expliquer cette nombreuse nomenclature, rien ne ressemble plus à la leçon de M. Jourdain, à qui l'on enseigne gravement de quelle manière on ouvre la bouche pour, faire un O. La catachrèse, et l'hyperbate, et la syneedoche , et l'antonomase, ces monstres des classes, épouvantaildes enfants, sont à peu près comme leurs poupées, qu'ils trouvent creuses en dedans quand ils les ont déchirées. N'es^ on pas bien avancé lorsqu'on sait qu'en disant Voraleur romain au lieu de Cicéron , on fait une antonomase , c'est-à-dire qu'on met une qualification à la placé d'un nom propre ; que lorsqu'on dit les mortels au lieu des hommes , on fait une syneedoche , parce qu'on prend le plus pour le moins ; que lorsqu'on dit une feuille de papier, on fait une catachrèse ou on abus de mots, parce qu'on applique par extension au papier le mot ùe/euûle, qui ne convient qu'aux végétaux! Tous ces noms scientifiques, donnés aux différentes modifications du langage, n'apprennent ni à mieux parler ni à mieux écrire , et ne peuvent occuper avec quelque utilité que ceux qui veulent faire une analyse métaphysique des différents procédés d'une langue , soit que le besoin, ou la commo-

iKié, oa ragrément les ail fait aattie, toit que l«i passions et rimagiaatioo les aient employés pour ajoutera la force de Texpression. Par exemple, si Ton dit une feuille de papier, c'est évidemment par nécessité : le mot propre manquant pour l'objet, Ton a eu recours à ce qui-en approchait le plus; et comme une feuille d'arbre est plate , mince et l^re comme du papier, on a dit feuille de papier, quoique le papier n'ait point de feuilles. D'autres figures ont été inventées pour la variété et l'agrément, et c'est ainsi qu'on a pris la partie pour le tout, le contenant pour le contenu, la cause pour l'efifet , le signe pour la chose signifiée , etc. L'imagination alors 8*est portée sur la partie de l'objet qui l'avait le plus frappée , comme lorsqu'on dit une voile pour un vaisseau , le trône pour l'autorité royale^ une excellente phime peur un excellent écrivain. C'est ainsi que se sont formés les trbpes ou conversions de mots , c'està-dire , les figures de diction , par lesquelles un mot est détourné de sa propre signification pour en prendre une autre. Voilà ce qu'il faudrait dire aux commençants pour les accoutumer à se rendre compte des expressions dont ils se servent , et les familiariser avec les notions primitives de la fornuition des langues. Mais on s'en tient au mot technique qui les efifraye, et qu'ils apprennent sans l'entendre. On leur demande gravement ce que c'est qu'une métonymie , ce qui d'abord leur fait une frayeur horrible; car il &ut bien leur pardonner d'être comme Pradon,

Qui croyait ea grands mots d« tcnnM de ehlmie.

(Bon.)

Et quand ils sont parvenus à dire ce que c'est, ils n'en sont guère plus avancés : ils oublient bientôt le mot même , parce qu'on ne leur a pas rendu la chose aaaes sensible , et qu'elle leur a été présentée sous un appareil pédantesque. Il fiiudrait, au contraire , leur dire : If ayet pas peur; les mots grecs n'y font rien; il a bien fallu tfm servir, parce que notre langue n*a pas de mots combinés, et que métonymie est plus court que transposition de nom; mais d'ailleurs c'est la chose la plus simple. On dit une flotte de cent voiles au lieu d'une flotte de cent vaisseaux, et Ton prend ainsi la partie pour le tout. Pourquoi ? CTest que la première chosequi firappe les yeux dans un grand nombre de navires, ce sont les voiles, et que le moyen le plus court pour dénombrer une flotte, c^est de compter les voiles. Ainsi cette métonymie ou transposition de nom n'a été employée que par une suite naturelle de la première impres* Conque l'objet disait sur la vue. Aveecette méthode on habituerait les enfants à penser, et lemot resterait phis aisément dans leur mémoire^, lorsqu'il aérait attaché à une idée.

Cette figure est d'un usage si fiuniUer, qu'il n'y a personne qui ne s'en serve à tout moment et sans y penser. Dans l'éloquence et dans la poésie, il y a mille moyens de la varier et d'en tirer des effets nouveaux ; mais le degré de hardiesse qu'on y met, et qui en fait tout le prix, doit être mesuré sur les circonstances et sur la nature du sujet. C'est la métonymie qui fait toute la beauté de ces deux vers de l'OrpheUn de la Chine :

Les Taimpifliiii oot parié : VneUvagê m «<taief Obéit à leur voU dans cette ville immeiise.

L'expresnon est neuve : c'est la première fois qu'on s'est servi du mot d'esclavage, qui signifie la condition des esclaves, pour exprimer les esclaves eux-mêmes pris collectivement; c'est en cela que consiste la figure. Mettes à la place les esclaves en eUefiee, et tout l'ef&t est détruit. D'où vient cette différaiee? Ce n'est pas seulement de œ que /!» esclaves en silence n'auraient rien qui fût au-dessus de la prose, mais c'est que le poète , en personnifîaut Yeselavage, agrandit le tableau, et, par une expression vaste, nous. montre toute une ville, une ville itnmense, habitée par Veseksvage seul et par Vesclavage en silence. Ce sont là des traits de maître* Maisôtez cette figure de la place où elle est , ôtezla d'un sujet où l'imagination est déjà élevée par de magnifiques peintures des exploits de Gengis-kan, par l'idée d'un peuple conquérant du monde, par la pompe du style oriental dont la pièce a reçu l'empreinte dès les premiers vers; transportes^ dans Mérope ou dans Oreste, elle y paraîtra trop poétique, elle sera froidement fisfitueuse et ne peindra rien. Supposons que, dans Oresle, l'auteur voulant peindre la consternation des habitants d'Argoa sous la tyrannie d'Égisthe, eût fait dire à Pammène ;

L*esdavasB en slleDee obéit à sa voix ,

c'était un luxe de poésie, déplacé dans la Jbouche d'un vieillard aflOigé qui pleure son maître; et les connaisseurs n'auraient remarqué ce vers que pour le critiquer. Cest pourtant, si l'on y prend garde , absolument la même idée : dans les deux cas , il s'agit de représenter un peuple qui tremble, et qui se tait sous une domination étrangère. Mais combien les circonstances doivent changer le caractère da style! Voyez comment l'auteur d'Ores^ &it parler Pammène, lorsqu'il se plaint à Oreste de la lâcheté du peuple d'Argos :

Hélas ! le citoyen, timideitteiit fidèle, N*08eralt en ces lieux imiter ce saint ««la : Dès qu'ÉgIsUie parait, la piété, seisoenr. Tremble de se montrer, et rentre ao fond do coeor.

Voilà deux tableaux dont le fond est le même,, mais dont Ja couleur est bien différente : c'est que ,

COURS i» LITTÉRATCBfe

dans Tan , ]e poëte , en traçant l'épouTante qli*a répandue rinvasion des Tartares dans le plus grand empire du monde, ne vent parler qu*à l'imaginaition par une peinture qai n'est qu'accessoire, et ne tient pas au fond du sujet : H se permet donc très à propos réclat et la hardiesse des expressions. Hais dans l'autre il veut parler au cœor, parce qu'à cette faiblesse timide du peuple d'Argos tient le retardement d'une vengeance Intime, qui est précisément le sujet de la pièce. Il se sert donc, noo pas d'expressions magnifiques, mais d'expressions touchantes, propres à inspirer l'intérêt, la pitié, l'indignation.

LapMIéiMtgiiear, ncmblo de M monlrar, et leiilre aa fond da oœw .

Ce rapport continuel du style au sujet est si important, surtout dans les ouvrages dramatiques, où tout doit tendre au même efifet, que, d'un bout à l'autre d'une pièce, diaque expression doit être en quelque sorte subordonnée à un caractèra et à uo but général. Mais ce sentiment si juste des convenances, qui produit la perfection du style, est une espèce de magie qui non-seulement n'est donnée qu'à très-peu d*hommes, mais qui même a nécessairement peu déjuges : Il faut beaucoup de réOexton pour l'apercevoir, et assez vokmtien on jouit de son plaisir sans songer à en chercher les causes. Il n'est pas si rare qu'on le croit d'avoir une certaine justesse d'esprit; et ce qui le prouve, c'est que le vrai en tout genre ne manque guère son effet sur les hommes rassemblés; mais il n'est pas commun d'exercer son esprit ni de réfléchir sur ses lectures. Cest là ce qui tut que les grands éerivains sont plus généralement admirés que par&itement sentis ; mais c'est en même temps une raison pour excuser ceux que le sentiment réfléchi de la perfection rend plus passionnés pour tout ce qui s'en approche, et plus sévères pour tout ce qui s'en éloigne. U faut songer que l'une de ces deux impressions ne peut pas exister sans l'autre. Quand on relit sans cesse avec délices ceux qui possèdent ce rare et grand talent d'imprimer à chaque ligne la couleur du sujet, comment supporter cette foule d'écrivains qui n'en ont pas même l'idée , qui font de toutes sortes de teintesrassembléesau hasardunebigarruremonsmeuse? En faut-il davantage pour que, dès la pramièra page, un lecteur un peu exercé reconnaisse un homme étranger à son art? Pourquoi, parmi tant de pièces de théâtre, en est-il si peu dont on puisse soutenir la lecture ? Il n'en faut pas chercher ailleure la raison. Mais, d'un autra côté, pourquoi trouvera-t-on si souvent l'homme de lettres occupé à relire Racine et et Voltaire, que tout le monde sait par cœur? C'est que chaque fois qu'il leslit,il

y trouve une fouTe deJotUssanees paiticulières , qu'il ne faut pas envier à Phomme sensible qui a dévoué sa vie aux beaux-arts , puisque ces jouissances sont les plus douces et les plus pures, je dirai presque les seules qui lui tiennent lieu des sacrifice^ qu'il a faits et des dégoûts qu'il peut éprouver.

Boileau avait raison de se moquer de Pradon, qui ne savait pas ce que c'était qu'une métonymie ; mais, dans le même endroit, il a tort, ce me semble, d'en vouloir justifier une que l'on avait censurée , et qui méritait de l'être. Vous verrez, dit-il dans une épttre à ses vera ,

Yoos Terrez mUle aoteors polnuneox , Plèoe à plèoe éploebant Tot Mos et vos pafolei, lotenlifie cheE vous rentrée anx bjperboiet ; Traiter toat noble mot de terme hasardeux , Et dans toos vos diMours , comme monstres hideux , Huer la métaphore et la métpnymie , Grands mots que Pradon eroit des termes de chimia; Vous soutenir qa*nn Ut ne peut être effronté , etc»

C'est dans la satire contre les femmes qu'il s'était servi de cette expression :

Paoeommodes-Ui mifox de ees douces llénades , Qui, dans leurs Tains chagrins, sans mal toqjoors malades , 8e font des mois enUers , sur un lit affronté, Tniler d'une TlslMe et piiiyte santé ?

Je louerai volontiera le dernier vera. Il y a vraiment de l'art ; et cette contradiction apparente , se fiUre traUer d'une santé parfàUe, comme on se fait traiter d'une maladie, exprime très-bien l'inconséquence d'une fkusse malade qui veut qu'on la guérisse d'un iûaï qu'elle n'a pas; mais je trouve abusive et forcée la figure qui attribue au lit Veffronterie de la maladie. Il faut, comme l'observe très-judicieusement du Marsais dans son exoellent Traité des Tropes, que dans toute figure, l'imagination aperçoive toujoura un rapport clair et prochain. Ainsi l'on dirait très-bien un lit adultère, un lit criminel, quoique dans la réalité, un lit ne sottpasphis ocAiMv ni ertoiiiid qu'il n'esteffronté; mais l'esprit saisit sur-l^champ le rapport des idées , et voit dans le lit l'instrument de l'adultère et le théfttre du crime; et oonunent voir de Ve/j/ron- ^erledansunlit? Auresle, cette faute est la seule de ce genre qui smt dans tous les ouvrages de Boileau, et l'on n'en est que plus fâché que cet esprit si judicieux, qui, plus d'une fois, eut la sagesse de profiter du peu qu'il y avait de bon sens dans les mauvaises critiques dont on l'accablait, ait voulu précisément s'obstiner à défendre la faute la plus évidente qu'il eût commise.

Je renvoie à ce même lYaUé des lYopes que je viens de citer, et aux autres ouvrages relatifs au même sujet, ceux qui voudront étudier eo détail l'artifice des figures ; car il ne faut redire nulle part ,

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

ni snrtoiit Ici, oe qu'on peut trouver dans les livres; mais il faut bien s'arrêter un moment sur celle qui est en même temps la plus générale , la plus variée et la plus belle de toutes les figures de mots , la métaphore. Le nom même en est devenu tellement usuel, qu'il a perdu sa gravité scolastique. Cependant la définition en est un peu abstraite; mais» comme toutes les définitions , elle s'éclaircit bientôt par les exemples. On peut définir la métaphore , une ligure par laquelle on change la signification propre d'un mot en une autre signification qui ne convient à ce mot qu'en vertu d'une comparaison qui se fait dans l'esprit Ainsi , quand on dit que le mensonge prend les couleurs de la vérité , le mot couleurs n'est plus dans son sens propre; car le mensonge n'a pas plus de couleurs que la vérité : couleurs veut donc dire ici apparence; mais l'esprit saisit sur-le^diamp le rapport qui existe entre les couleurs et les apparences , et la figure est claire. La métaphore a cet avantage , dît très-bien Quintilien , que , grâce à elle , il n'y a rien que l'on ne puisse exprimer. Mais ni lui , ni du Marsais, ni aucun rhéteur que je sache, n'a songé à remonter à la véritable origine de la métaphore, qui pourtant me parait assez facile à reconnaître. La métaphore passe presque toujours du moral au physique, parce que, toutes nos idées venant originairement des sens, nous sommes portés à rendre nos perceptions intellectuelles plus sensibles par leurs rapports avec les objets physiques : de là vient que presque toutes les métaphores sont des images, et des espèces de similitudes et de comparaisons. Quand je dis d'un homme en colère : // est comme un lion, c'est une similitude : j'exprime la ressemblance générale entre un homme irrité et un lion. Si je vais plus loin, et que je dise : Tel qu'un lion qui, les yeux étincelants et se battant les flancs de sa queue, s'élance avec un rugissement terrible, tel, etc. je détaille les circonstances de la similitude, et je fais une comparaison. Si je dis simplement : Quand cet homme est en fureur, c'est un lion, je fais une mé- Uphore : et la métaphore, comme on voit, n'est au fond qu'une comparaison abrégée qu'achève l'imagination.

Cette figure est donc née de notre disposition habituelle à comparer nos affections morales avec DM sensations, et à nous servir des unes pour exprimer plus fortement les autres. On a dit qu'un homme était bouUlant de colère» parce qu'on a •enti que cette passion donnait au sang un mouvement et une agitation extraordinaire, semblable au boaillonnement de l'eau sur le feu. C'est de la même manière que nous sommes eniiorés , consumés , gla* eé$, embrasés, noêrciSffléiris,, etc. Une seule de

ces métaphores expliquée suffit pour fidre connaître la nature de toutes les autres. Mais il y en a aussi où les objets matériels sont comparés entre eux. On a dit /à fleur de l'âge, parce que l'édat et la fraîcheur de la première jeunesse ont rappelé les végétaux quand ils fleurissent. On a dit les glaces de la vieillesse, parce qu'on a vu qu'elle enchaînait les articulations et arrêtait les mouvements, à peu près comme la glace, en se formant, ôte à l'eau sa fluidité.

Cette figure et la métonymie, qui est elle-même une espèce de métaphore, sont celles dont l'usage est le plus fréquent dans le discours. Elles sont à la portée du peuple comme de l'orateur et du poète. Tous les hommes figurent plus ou moins leur langage, selon qu'ils sont plus ou moins affectés, et qu'ils ont plus ou moins d'imagination; et la métaphore est la plus belle de toutes les figures , parce qu'elle réunit deux idées dans un même mot, et que ces deux idées deviennent plus .frappantes par leur réunion. Quand on dit que la beauté se flétrit , le mot de flétrir ae rapporte également aux femmes et aux fleurs, et cet assemblage si naturel et si intéressant plaît à l'imagination. Mais de ce que la métaphore est par elle-même si commune, il s'ensuit encore que c'est le choix qui en a fait le mérite. Il faut qu'elle soit juste, c'est-à-dire qu'elle exprime un rapport fondé sur. la nature des choses.. Rien n'est plus dioquant qu'une figure incohérente : comme elle anno|^ la prétention d'une beauté , elle est fort au-dessous du terme propre, si elle manqueson effet. On s'est moqué avec raison de ces vers de Rousseau:

Et les leaiM aéphyn , de lewi ehiodei haMnei , Ont/ofMf M r^oorce des eaaz.

L'image est fausse, car on ne peut pas fondre une écoree. Il faut , de plus, que la métaphore soit nécessaire, c'est-à-dire qu'elle ait plus de force que le mot propre , sans quoi celui-ci est préférable.

« Elle n'est flûte, dit ingénieiuement Quintilien, que pour remplir une place vacante; et quand elle chasse le temie simple, eOe est obligée de valoir mieux. »

U faut encore qu'elle soit adaptée au siyet, et qu'il n'y ait pas trop de disproportion dans les idées, dont elle n'est qu'une comparaison implicite. Ainsi on a eu raison de blâmer ce vers, où l'on dit, en parlant d'un cocher qui assujettit ses chevaux au frein :

n wumet rattela^B à ranptfv du mor s.

L'idée d'empire est trop grande pour un mors de cheval. Il fiiut aussi se garder de tirer la métaphore d'objets bas et dégoûtants. Corneille a péché contre

Md

GOUBS DE LITTÉRATURE.

cette règle loracpi*!! a dit , en parlant des soldats de Pompée :

. Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curie aux Taatoan de Phanale.

Le mot de curée offre une image qui dégoûte et que rejette le style noble ; piteusement n*éist pas une figure , mais ue devait pas non plus entrer dans une tragédie : il ne convient pas au style soutenu. Enfin, quand la métaphore aurait toutes les qualités requises, il ne faut pas la prodiguer; car alors on retombe dans l'affectation et la monotonie, deux mortels défauts en tout genre.

L'allégorie, considérée comme figure de style, et dans le langage des rhéteurs, n'est proprement qu'une métaphore continuée; car elle consiste à dire une chose pour en faire entendre une autre. Quand le sens est parfaitement clair, et que les rapports ne sont ni trop multipliés , ni appelés de trop loin , cette figure peut être d'un bon effet dans l'éloquence et dans la poésie. Dans la tragédie de Rome sauvée , Catilina dit, en parlant de Cicéron :

Sor le TaiBseaa public oe pilote égaré Présente è tooa les vents on flanc mal assuré ; n s*agite au hasard , k rorage U s*appréte , Sans savoir seulement d*où viendra la tempête.

n n'y a pas là une seule expression qui ne soit employée dans un sens détourné. Le vaisseau , c'est la république; le pilote, c'est Gieéron; les vents sont les ennemis de l'État ; la tempête, c'est la conjuration : cette suite de métaphores forme oe qu'on appelle une allégorie. On sent combien il est essentiel qu'elles soient toutes bien cohérentes : une seule qui s'écarterait de la première idée établie gâterait tout. Cest un définit trop firéquent dans les Épltres de Rousseau:

Incontinent voos PaUes voir s'enfler De toat le Tent qoe peut fldre souffler, Dans les foorneaui d*ane tète échauffée. Fatuité sur âottàte gr^ie.

Dans les trois premiers vers, la métaphore , quoique forcée dans l'expression, est au moins suivie dans les objets. Lts fourneaux d'tme tête sont ube figure peu naturelle ; mais on conçoit du moins que le vent souffle dans les fourneaux; ce qu'on he peut pas concevoir, c'est qite la fatuité greffée sur la sottise fcuse souffler le vent. Ici la justesse des rapports physiques est détruite : elle l'est encore plus dans les vers suivants de la même épttre :

Cest rempbaUqae et borlesqne étalage D'un faux soblime enté sur rassemblaga De ces grands mots , clinquant de Toraison , Bnjléêdevent, et vides de raison.

La métaphore est triplement mauvaise, parce qu'elle change trois fois d*objet Voilà le sublime I

enté Sur de grands mots qui sont du eHnquant : comment peut-on être enté sur du clinquant f Le premier ne peut se rapporter qu'aux arbres; le second qu'à des compositions métalliques; et pm's, comment du cUnquanl peut-il être enflé de vent? c'est encore un troisième ordre de choses. Il ne faut pas se dissimuler combien ce style est vicieux : il est d'autant moins excusable que l'auteur, en ce même endroit, veut donner des leçons de goût et tombe pricisément dans les défauts qu'il reproche aux autres. Ce n'est pas que, pour être en droit de reprendre des fautes , il faille absolument n'en commettre aucune; car, en ce cas, qui osenit jeter la première pierre au mauvais goût? Mais il est bien malheureux et bien maladroit de parler de vers ,

Enflés de Tent et Tides de raison , en même temps qu'on en donne l'exemple. Prenonsen .un tout contraire dans un grand poète que Rousseau, aveuglé par la haine, attaquait dans cette épître, et voulait particulièrement désigner. La Henriade va nous offrir un modèle de ces métaphores continuées qui forment l'allégorie : elle y est soutenue pendant dix vers, sans la moindre apparence d'effort ni le moindre dé&ut de justesse ^ mérite en ce moment le plus remarquable pour nous, indépendamment de tous les autres. H fiâllait peindre Henri III ( à l'instant où.la ligue commence à éclater contre lui) , faisant im effort passager pour sortir de son indolence , mais démêlant mal ses intérêts, apercevant à peine ses dangers, et bientôt oubliant tout pour se replonger dans le sdn des plaisirs et de la mollesse. Voilà le propre; voici le figuré.

Valois se réveiUa du sein de son ivresse : Ce bruit , cet appareil , ce danger qui le presse, OaTrirent un moment ses yeux appesantis; Mais du Jour importun ses regards éblouis Ne dlsUngaèrent point , au fort de la tempête , Les toadres menaçants qui grondaient sur latèle; Et , Uentât litlgiié d*iin moment de réveU , Las , et se ratant dans les bras da sommeU , Entre ses favoris et parmi les délices , Tranquille , U s*endonnit au bord des prédpleek

Le tableau est achevé : et eonune toutes les ooaleurs en ont graduées 1 comme les nuances sont bien mar» quéesl Cette césure qui coupole vers à la première syllabe las^ ^et se r^etani, c'est la faiblesse accablée qui retombe. Et dans le dernier vers, oetta césure à la troisième syllabe , tranquiUe -^ U s'a»dormit, c'est Tindolenoe qui s'endort. Yoilà pour oe qui regarde l'usage de rallégorie dans le discours. Quant à l'abus, observons que plus il y a de nuérite à soutenir cette figure dans une étendue raison* nable, plus il y a de maladresse à la prolonger au delà des bornes, n y adans certains livres de nosjoors

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

ids

des exemples «Toiie oontinuation de la même métaphore pendant quatre pages : c'est alors un jeu d'esprit aussi ridicule qu'insipide, et que les sots prennent pour de Timagination.

Nous donnons un sens plus étendu à Fallégorie, quand nous appelons de ce nom une fiction poétique , où des êtres moraux sont personnifiés ; comme ie temple de TAmour dans la ffenriade, l'épisode de la Mollesse dans ie Lutrin, et tant d'autres. U y a aussi d'autres allégories plus courtes, et renfermées dans un petit nombre de vers, qui forment ane Tariélé agréable dans la poésie morale ou didactique. Tels sont ces vers de Voltaire dans le Discours sur la modération :

Jadis trop caressé dm mains de la Mollose ,

Le Plaisir s'endonnit au sdD de la Paresse. *

L» Langoeor raocaMalt ; plus de chants , plus de Ters ,

Plu d'amolli, et l'Ennoi détruisait lUnlvers.

Un dieu , qui prit pitié de la nature humaine.

Mil aoprfcs du Plaisir le Travail et la Peine.

La Crainte l*évellla , l'Espoir guida ses pas : *

Ce oorti^ ai^ourd*hui raooompague Ici-bas.

Lemierre a très-bien caractérisé l'allégorie dans ce TCis de son poème de la Peinture :

UABégocle habite un palais diaphane.

Et, dans le même poème, il en fait un très-béi usage, en traçant le portrait allégorique de l'ignorance:

n est une stnpide et lourde délté ; Le Tmolus anirefols Ait par elle habité. . Llgnoranoe est sou nom; la Paresse pesante L*eolSuita sans douleur au bord d*une eau dormanttf Le Hasard Paoeompagne , et l*Erieur la conduit; De ftei pas en ftax pas la SotUse la suit

Les anciens hiéroglyphes des Égyptiens, des Seytins, et de quelques autres peuples de FAsie, étaient des espèces d'allégories qui parlaient aux yeux , mais moins claires et moins ingénieuses , à en juger par ce que nous en connaissons , que les fables emblématiques des Grecs , dont notre poésie moderne s'est enrichie. Quand le roi des Perses Darius I" , dans son expédition contre les Spythes , M fut engagé témérairement dans leurs vastes solitudes, où il perdit une grande partie de son armée, ils lui envoyèrent un ambassadeur, qui, sans lui , rien dire, lui présenta de leur part cinq flèches, un •iseau , une souris , une grenouille , et se retira. U fut question de savoir ce que signifiait cette ambassadeénigmatique. Un Persan, qui avait quelqueconnaissance du caractère et du langage de ce peuple, expliqua ainsi leurs présents :

« A moins que vous ne paissiez voler dans les airs comme les oiseaux, 00 vous cacher sur la terre comme les souris, OQ dans les etox comme les grenoolttes, vous n'échappas aux flèches des Seythe». »

n se trouva qu'il avait bien deriné. Mais Darius avait interprété cet emblème d'une manière toute di£férente, et pourtant aussi plausible. Il prétendait que c'était un témoignage de la soumission des Scythes, qui lui faisaient honunage des animaux nourris dans les trois éléments, et lui abandonnaient leurs armes. C'est une mauvaise all^orie que celle qui n'a qu'une intuition et qui en offre deux. Cest par la même raison que les apologues , qui sont encore une autre espèce d'allégorie, doivent avoir un sens unique et clair. Dans tout ce qui a pour objet de laisser apercevoir une vérité voilée, on doit &ire en sorte que le voile ne la cache pas, mais laisse seulement le plaisir àe Tentrevoir. Le masque de la co« médie doit être ressemblant, sans charge et sans grimace ; et le voile de l'allégorie doit être artistement tissu , mais transparent.

On connaît le trait de Tarquin le Superbe, lorsque son fils, tout puissant dans la ville de Gabie, lui envoya demander ce qu'il devait &ire. Tarquin , qui se promenait dans son jardin, se mit à abattre les têtes des pavots les plus élevés, avec une baguette qu'il tenait à la main, et envoya le député sans autre réponse : c'était une allégorie muette. Le fils l'entendit comme il convenait à un homme élevé par un tyran, et trouva moyen de ûdre périr les principaux Gabiens pour livrer la ville à son père.

Nous voilà un peu loin des figures de rhétorique; mais tous ces faits de différente nature servent à prouver que les principes des arts sont soumis à la même logique et à la même loi des rapports qui sert à expliquer les actions humaines et à en faire connaître les ressorts, et c'est pour cela que la rhétorique du penseur Aristote, qui écrivait pomr des hommes , et non pas pour des écoliers , est en partie un traité de morale.

L'ironie, l'ellipse, l'hyperbole, sont si connues, que leurs noms mêmes, quoique grecs et didactiques, sont de la langue habituelle. L'ironie équivaut à une autre figure appelée anti|Arase ou contrevérité; car elle a toujours pour but de foire entendre le contraire de ce qu'elle dît. Elle peut, selon les occasions, appartenir également à la gaieté, au courroux, au mépris : ces deux derniers peuvent donc l'introduire dans le style noble et dans les sujets les plus hauts, mais rarement; car il ne faut pas laissa le temps de sentir qu'elle est voisine de la plaisanterie. L'ironie est quelquefois la dernière ressource de l'indignation et du désespoir, quand l'expression sérieuse leur parait trop faible; à peu près comme dans ces grandes douleurs qui égarent un moment la rûson, im rire efifrayant prend la place des larmes qui ne peuvent pas couler. Tel est

COURS DE LITTÉRATUfiE.

cet endroit du rdle admirable d*Oi^te dans Andtomaqve, lorsque, aprèsavoirtué Pyrrhus pour plaire à Hermione, il apprend qu'elle n'a pu lui survirre, et qu'elle vient de se donner la mort :

Gré» an del, mon malbear pave moD eapénuMse! Oui, Je te loue , 6 del ! de ta penévéraooe, etc.

Il finit par ee yers terrible :

Eh bieD ! je Bolfl ooot^t , et mon aort est lenqiU.

Ge mot. Je nos content, dans la situation d'Oreste, est le sublime de la rage; et ceux qui se rappellent d'avoir entendu prononcer ce vers à l'inimitable Lekain , avec des lèvres tremblantes , des dents serrées , et un sourire infernal , peuvent avoir une idée de ce que c'est que la tragédie , quand l'âme de Tacteur peut sentir comme celle du poëte.

L'ellipse ou omission, qui consiste à supprimer un ou plusieurs mots pour ajouter à la précision sans rien ôter à la clarté, est une des figures les plus communes du langage ordinaire. La plupart des ellipses de ce genre sont ce qu'on appelle des phrases feites ; mais celles qu'invente le génie du style , pour avoir une marche plus rapide et une impulsion plus forte, doivent être moins firéqœntes dans l'éloquence que dans la poésie. On sait que cette dernière a obtenu plus de liberté, précisément parce qu'elle a plus d'entraves ; et d'ailleurs il convient qu'en général le poëte ose plus que l'orateur. Au reste, les ellipses oratoires et poétiques sont plus difficiles dans notre langue quedans celles des anciens, parée que ses procédés sont plus méthodiques, et qu'elle est, par sa nature, forcée , pour ainsi dire , à la darté. On peut encore remarquer que le style des historiens est plus favorable à la concision elliptique que celui des orateurs : les premiers donnent plus à la réflexion, et les autres attendent plus de Teffet du moment.

Les auteurs latins qui ont le plus d'ellipses sont Salhiste et Tacite. Leur diction serrée, et qu'il faut souvent suppléer, est toute différente de celle de Cioâron, et devait l'être. Celui qui voulait émouvoir ne devait pas négliger l'harmonie, qui nah de l'arrondissement et des cadences nombreuses, un des ressorts avec lesquels on meut les multitudes assemblées; mais les deux historiens voulaient surtout faire penser, et la concision avertit d'être attentif.

L'hyperbole n'est pas moins du langage familier que l'ellipse; mais comme on estaceoatumé à la réduire à sa juste valeur, l'abus qu'on en faut tous les jours n'empêche pas qu'elle ne puisse entrer heureusement dans le style noble, et surtout dans les sujets où notre esprit est monté au grand, cosame dans rode et dans l'épopée. Alors, comme il est naturel à l'imagination une fois émue d'agrandir, jusqu'à un

certain point, les chjetis^ on peut en ce genre, la servir à son gré : mais il ne faut hii montrer que ce qu'elle peut naturellement se figurer; car outrer l'hyperbole, c'est exagérer l'exagération. On admire avec raison ces beaux vers qui terminent le second chant de la Uenriade et le tableau de la Sain^Barthélemy :

Et des fleavei français les eaoK ensanglantées Ne portaient que te morts aux mers époa vantâes.

On sait bien qu'il y a quelque chose au delà de l'exacte vérité : mais ici la vérité est en elle- même si terrible qu'on n'aperçdt pas ce que le poëte y jyoute. Au contraire, lorsque Théophile, retiié dans le midi de la France, dit au roi Louis Xlli :

On m'a mis , loin de votre empire , Dans an désefloù les serpents Boivent les pleurs qoeje répands.

Et soolflent Valr qoeje respive ,

on sent que l'hyperbole est un peu forte, même quand il aurait été dans les déserts de l'Afrique.

Une figure tout opposée à celle-ci, et dont le nom grec est trop scientifique, et trop peu connu pour être cité ( la litote) , est celle qu'on peut appeler en français la diminution : c'est |'art de paraître affaiblir par l'expression ce qu'on veut laisser entendre dans toute sa force. C'est avec cette adresse que s'exprime Iphîgénie, lorsqu'elle dit à son pèro» après avoir paru résignée à lui obéir :

Si.poartant oenspect, si cette obéissance. Parait digne à voè yeux d*nne antre réoompanse; SI d*mie mère en pleurs vous plaignes lesennols, rose dira , seigneur.» qu*en Tétat où Je suis, Peotrétre asses d'honneurs environnaient ma via Pour ne poê touhaiter qu'elle me fût raVie.

Ne pat souhaiter f L'expression est bien £aible: mais comme cette retenue même , après ces protestationsd'ôbéissance, en laisse entendre au cœur d'un père plus qu'elle n'en dit! De même, lorsque Ghimène , tout en larmes , dit à Rodrigue , Va ,i« iM f kaiê poM,

croit-on qu'elle se contente de ne le/xw Aotrf Cet artifice de diction, bien ménagé, produit le même effet qu'une femme modeste et sensible qui baisse les yeux quand elle craint l'expression de ses regards.

Outre les figures de mots destinées à orner le style, la rhétorique distingue aussi des figures de pensées, qui ne sont que certaines formes que la passion ou l'artifice oratoire donne à la constraction du discours. La plupart ne prouvent que Tenvie qu'ont eue les rhéteurs de donner de grands noms aux procédés les plus simples de l'élocution; et quand elles sont expliquées, on est tenté de dire : Quoi I ce n'est que cela ! Il en est pourtant quelques-

ANCIENS. — ÉLOQUraîGEL

iU

unes qui sont vraiment d*un grand effet • et appartiennent à la véritable éloquence. Telle est l'apostrophe y qui doit être le mouvement d'une imagination fortement ébranlée, ou d'une, âme puissamment affectée, comme dans cette exclamation de Rossuet : Glaive du Seigneur! quel coup vous venez defrapperl Toute la terre en est étonnée! comme dans ces vers si touchants d'Andromaque :

Non , nous n^espéroiu plus de tous revoir enoor, Sacfés mars que o'a pu oonaerver mou Hector.

On sent que cette apostrophe aux murs de Troie est raoeent naturel de la douleur et du regret, et c'est ainsi que les figures sont bien placées.

La prosopopée, personnification qui fait parler les morts et les choses inanimées, est d'un usage plus rare. Plus cette figure est hardie, plus elle a beamn d'être animée* Fléchier s'en est servi très- Doblemeot dans l'oraîson fiinèbre du duc de Montauaier.

« Oaeraisje , dans ce diseoors, employer la ficlloo et le moMoiige? Ce tombesa s'ouvrirait, œs ossements se le* îpfadnlent et se nuiiaieraieDt pour me dire : Pourquoi vieDS-tn mentir pour moi, qui ne mentis jamais pour personne? Ne me rends pus un honneur que je n'ai pas mérité, à moi qui n'en voulus jamais rendre qu'au vrai mérite. Laisse-moi reposer dans le sein de la vérité , et ne viens pas troubler ma paix par la flatterie, que je hais. »

La suspension et la prétention sont fréquemment employées dans l'éloquence et dans la poésie; et lorsqu'elles le sont bien, elles ont un très-grand pouvoir. La suspension consiste à faire attendre ce que Ton va dire , à l'annoncer de loin , afin de forcer l'esprit à s'y arrêter davantage. On conçoit bien qu'il Êiut que la chose en vaille la peine, sans quoi Tartifice retomberait sur celui qui s'en servirait si maladroitement; mais quand on est sûr de firapper un grand coup , il y a de Fart à le suspendre. L'orateur ressemble alors au gladiateur qui élève le fer le plus haut qu'il peut, pour porter un coup plus terrible ; ou bien au sauteur qui prend son élan de très-loin , pour le rendre plus rapide. Le grand Corneille a bien su tirer parti de cette figure dans cette scène immortelle d'Augute avec CInna, lorsque, après rénumération de ses bienfaits t* l'empereur poursuit ainsi :

m t'emoarienSfGbiQa; tant d'heur et tant de gloln Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire ; Mais, ee qo*oii ne pourrait Jamais Simagiiier, Glmia , tu t'en souviens , et veux m'assassiner.

Si , retranchant les trois premiers vers , il eût dit «Tstord le dernier , qui suiffisait pour le sens, l'effet serait beaucoup moins grand. Mais la suspenskm l'augmente an point, qu'au moment où Ton asueud le dernier hémistiche, il est presque impos-

LA BABn. — TOm I.

sible de ne pas fitire le même mouvement , et de ne pas jeter le même cri que Cinna.

La prétérition est une autre sorte d'artifice ; il consiste dans une forme de phrase négative, par laquelle on ne semble pas vouloir dire ce que pourtant on dit en effet : Je ne vous dirai point, je ne vous rappellerai point, je ne vous reprocherai point telle, telle, telle chose; mais, etc. L'on appuie alors sur la seule que l'on énonce positivement. Cette figure a un double avantage : elle ne diminue en rien la valeur des choses que l'on a l'air d'écarter, et fortifie beaucoup celle sur laquelle on insiste, comme on va le voir par des exemples. Alzire, obligée d'avouer à Zamore qu'elle vient d'épouser Gusman et qu'elle a quitté sa religion pour prendre celle des Chrétiens ; Alzire aime avec trop de passion pour se trouver elle-même excusable; mais |jourtant elle ne veut pas que son amant ignore tout ce qui peut l'excuser. Elle se garde bien de lui dire :

« Vois quelle était ma situation : je t'ai cru mort; on père ordonnait ; je n'immolais au salut de ma patrie ! »

Tout cela est très-vrai , et pourtant serait très-froid dans la bouche d'une amante. Il faut donc qu'elle s'excuse sans paraître vouloir s'exeuser. C'est ce que fait la prétérition.

Jepaurraii faUéguer, pooraffaUdir mon crime, De mon père sur moi le pouvoir légitime, L*erreur où nous éUons , mes regrets , mes combats . Les pleurs que f ai trois ans donnés à ton trépas; Que , des ChréUeos vainqueurs , esclave infortunct « La douleur de ta perte à leur dieu m'a donnée ; Que Je t*aimat toujours ; que mon cœur éperdu A détestétes dieux qui Vont mal défendu. Mais je ne cherche point , je ne veux point d*excnse ; Il n*en est point pour mol lorsque Tamour m^aocuse. Tu vis , U me suittt : je t*al manqué de fol ; Tranche mes Jouis affreux , qui ne sont plus poor toL

Voilà bien la véritable éloquence , qui n'est jamais que l'expression juste d'un sentiment vrai. Assurément on ne peut donner de meilleures raisons ; cependant elles ne seront bonnes aux yeux de Zamore que parce qu'elle-même les trouve insuffisantes du moment oOi elle l'a revu. Aussi, lorsqu'elle ajoute tout de suite:

Quoi ! ta ne me vois point d*an cdl Impitoyable ! il répond comme tout le monde rendrait pour lui!

Kott, si je suis aimé, non, tu n'es point coupable. Sans doute ce n'est pas parce que cette forme de discours s'appelle une prétérition quece passage est si beau ; mais cependant il n'est pas inutile que la rhétorique ait développé l'art de cette figure : c'est un avertissement de s'en servir au besoin ; et ceux qui l'auront bien saisie sauront mieux en faire usage. C'est surtout un secours pour les jeunes gens; et il

GODRS DE LITTÉRATURE.

faat bien que les leçons aident la faiblesse, et suppléent rexpérience ; que rimitation vienneau secours du talent, et facilite ses progrès.

Je citerai encore un autre exemple de la prétention, tiré du second chant de la HenHade, où Henri IV fait à la reine Elisabeth le récit de l'horrible journée de la Saint-Barthéleroy.

Je ne vmu peindrai point le tumulte et les cris , Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris, Le fils assassiné sur le corps de son père , / Le frère avec la sœur, la fille avec la mère, Les époux expirants sous leurs toits embrasés , Les enfants au berceau sur la pierre écrasés : Des fureurs des humains c'est ce qu*on doit attendre.

Que sera donc ce qui va suivre, puisque celui qui trace cet épouvantable tableau semble lui-même n'en être pas étonné ! Tel est Tartifice de la prétention ; sans a£faiblir Thorreur de cette peinture, elle va rendre plus frappante celle qui suit :

Mais ce <}ue Tavenir aura peine à comprendre , Ce que vous-même encore à peine vous croirei , Ces monstres furieux , de carnage altérés, Excités par la voix des prêtres sanguinaires. Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères , Et , le bras tout souillé du sang des innocents , Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens 1

La réticence mérite aussi qu'on en fesse mention* C'est une figure très-adroite, en ce qu*elle fait entendre , non-seulement ce qu'on ne veut pas dire, mais souvent beaucou p plus qu'on ne dirait. Telle est celleei dans le rôle d'Agrippine :

rappelai de TexU , Je tirai de Tannée , Et ce même Sénèque , et ce même Burrhos , Qui depuis. .. Bome alors esUmait leurs vertus.

Voltaire l'a imitée dans la Henriaâe :

Et Biron , Jeune encore, ardent , tmpétaeat , Qui depuis... mais alors il était vertueux.

L'imitation même est si frappante qu'elle pourrait passer pour une espèce de larcin. Mais Voltaire était si riche de son fonds qu'il ne se faisait pas scrupule de prendre sur celui d'autrui.

Une autre réticence encore plus belle, pareequ'elle tient à une situation théâtrale, c'est celle d'Aricie dans la tragédie de Phèdre :

Prenez garde , Seigneur : vos invincibles mains Ont de monstres sans nombre aff^anclii les humains ; Mais tout n*est pas détruit , et vous en laisses vivre Un... votre fils, Seigneur, me défend de poursuivre.

Cette interruption subite doit épouvanter Thésée. Aussi commence-t-il dès ce moment à sentir de vives inquiétudes , et à se reprocher son emportement. La malignité et la haine ont bien connu tout ce que pouvait la réticence par le chemin qu'eilefaitûiire à l'imagination; aussi n'ont-elles point d'armes mieux effilées, ni de traits plus empoisonnés. C'est la combinaison la plus profonde de la méchanceté

de savoir retenir ses coups , et de les porter par la main d'autrui ; et malheureusenient c'est aussi la plus facile. Rien n'est si aisé et si commun que de calomnier à demi-mot, et rien n'est si difficile que de repousser cette espèce de calomnie; car comment répondre à ce qui n'a pas été énoncé? Deviner l'accusation , c'est avouer en quelque sorte qu'elle n'est pas sans fondement. Aussi, le seul parti qu1l y ait à prendre est de porter un défi à l'accusateur timide et lâche ; et l'innocence alors peut lever la tête quand il cache la sienne dans les ténèbres.

C'en est assez sur les figures, dont J'ai marqué les principales et les plus connues. Je n'ai point suivi pas à pas Quintilien : dans cette partie-là, comme dans beaucoup d'autres, c'est un instituteur qui parle à des disciples, et dont le but n'est pas le mien. Si j'ai choisi beaucoup de mes exemples dans les poètes, c'est qu'il fallait faire voir que les mêmes figures appartiennent d'ordinaire à la poésie comme à l'éloquence; que d'ailleurs les passages des poètes sont plus présents à la mémoire , plus généralement oottnus , plus faciles à reteiâr, et qu'enfin les beaux vers sont comme des lieux de repos et de délassement, où l'esprit aime à s'arrêter dans la route aride et épineuse des préceptes.

Quintilien emploie un chapitre à traiter de ce qu'on nomme des pensées, car c'est ainsi qu'on appelle, comme par excellence, celles qui sont énoncées dans une forme précise et sentencieuse. Elles donnent de l'éclat au discours; mais c'est un des genres d'ornement qui ont le plus d'inconvénients et de dangers, si l'on n'a pas soin d'en être sobre. Les pensées, les maximes, les sentences, ont un air d'autorité qui peut donner du poids au discours, si l'on n'y met de la réserve; mais qui, autrement, montrent l'art à découvert. Elles sont voisines de la froideur, parce qu'elles supposent communément un esprit tranquille. Aussi convient-il que l'orateur, et plus encore le poète , les tourne en sentiments le plus qu'il est possible. Il est plus facile de communiquer ce qu'on sent que de persuader ce qu'on pense. De plus, ces sortes de pensées ont im brillant qui leur esf propre, et si elles reviennent fréquemment, elles détournent trop l'attention du but principal , et paraissent en quelque sorte détachées du reste de l'ouvrage. Or, l'orateur et le poète doivent toujours songer à l'effet total. C'est à quoi ne pensent pas ceux qui ont la dangeretise préteiftion de loarner toutes leurs phrasesen maximes. Pluseettefomie est imposante, plus il tant la réserver pour ce qui mérite d'en être revêtu. Celui qui cherche trop les pensées risque de s'en permettre beaucoup de oonmunes, de forcées, de fausses même; car rien n'est

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

si près de rerreur qae les généralités. D'ailleurs , on ne peut pas avoir, dit fort bien Quintilien, autant de traits saillants qu'il y a de fins de phrases ; et quand on veut les terminer toutes d'une manière piquante, on s'expose à des chutes puériles. Ajoutez que cette manière d'écrire coupe et hache en petites parties le discours, qui, surtout dans l'éloquence, doit for^ mer un tissu plus ou moins suivi ; que ces traits répétés éclaireotmoinsqu'ilsn'éblouissent, parce qu'ils ressemblent plus aux étincelles qu'à la lumière; et qu'enfin plus ils sont agréables en eux-mêmes, plus la profusion en est à craindre, parce que les impressions vives sont plus près que les autres de la satiété.

Quintilien traite ensuite de Tarrangement des mots, du nombre, de l'harmonie périodique; mais tout ce qu'il dit se rapporte , en grande partie , à la langue latine. Quant à ce qu'il prescrit sur la convenance du style ; sur les bienséances oratoires ; sur la nécessité d'exercer sa mémoire, et de former sa prononeiation ; sur cette partie si importante pour l'orateur, qu'on appelle action; sur l'habitude d'écrire; sur les moyens de se mettre en état déparier air4e-champ, quand il en est besoin; sur les avantages qu'on retire de l'étude des grands modèles : tous ces dififilrents objets rentrent particulièrement dans le dessein géntol de l'ouvrage , qui est de former rorateur du barreau; et même, à plusieurs égards , sont plus applicables aux tribunaux romains qu'aux nôtres, quoiqu'il y ait toujours beaucoup k profiter pour quiconque se dealino à la noble profession d'avocat.

Il faut terminer ce précis, peut-être déjà troplong: je crains toujours de trop m'arrêter sur les ouvrages didactiques. Nous avons encore à analyser ceux de Cicéron sur le même sujet, et nous passerons ensuite aux orateurs grecs et romains , avec d'autant plus d'empressement , que les modèles sont toujours plus Intéressants que les préceptes.

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