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crt. Verres, toutcoupoble qu'il était, se sentait ap* puyé du crédit de tout ce quMi y avait de puissant dans Rome. Les grands, qui regardaient comme un de leurs droits de s'enrichir dans le gouvernement des provinces par les plus criantes concussions, faisaient cause commune avec lui, et ne voyaient dans la punition qui le menaçait qu'un exemple à craindre pour eux. On employait tous les moyens possibles pour le soustraire à la sévérité des lois. Cicéron , à qui 1 es Siciliens avaient adressé leurs plaintes comme au protecteur naturel de cette province, depuis qu'il y^avait été questeur, était allé sur les lieux recueillir les témoignages dont il avait besoin contre l'accusé. Il avait demandé trois mois pour ce voyage; mais il apprit qu'on s'arrangeait pour traîner l'afËaire en longueur jusqu'à l'année suivante, où M. Métellus devait être préteur, et Q. Métellus et Hortensius, consuls. C'étaient précisément les défenseurs de Verres, et ce concours de circonstances leur aurait douné trop de moyens de le sauver. Cicéron fit tant de diligence, que son information fut achevé en cinquante jours. Il revint à Rome au moment où on Tattendait le moins; et considérant que la plaidoirie pouvait occuper un grand nombre d'audiences, et consumer un temps précieux , il fit procéder tout de suite à la preuve testimoniale, et ne prononça qu'un seul discours , dans lequel à chaque fait il citait les témoins qu'il présentait à son adversaire Hortensius, qui devait les interroger. Les preuves furent si claires, les dépositions si accablantes, las murmures de tout le peuple romain , qui était présent, sefirent entendre avec tant de violence, qu'Hortensius , attéré , n'osa prendre la parole pour combattre l'évidence, et conseilla lui-même k Verres de ne pas attendre le jugement , et de s'exiler de Rome. Quand on lit dans Cicéron le déUil de ses crimes atroces et innombrables, dont un seul aurait mérité la mort , on est indigné que la jurisprudence romaine , digne d'éloges à tant d'autres égards, ait eu plus de respect pour le titre de citoyen romain que pour cette justice distributive qui proportionne le châtiment aU délit, et qu'elle ait permis que tout citoyen qui se condamnait lui-même à l'exil fût regardé comme assez puni . Verres cependant eut une fin malheureuse; mais ses crimes n'en furent que l'occasion et non pas la cause. Après Savoir mené dans son exil une vie misérable dans l'abandon et le mépris, il revint à Rome dans le temps des proscriptions d'Octave et d'Antoine; mais, ayant eu l'imprudence de refuser à ce dernier les beaux vases de Gorinthe et les belles statues grecques qui étaient le reste de ses déprédations en Sicile , ii fut mis au nombre des proscrits ; et Verres périt comme Cicéron.
COURS DE LITTÉRATUBE.
C'est la seule fois que ce grand homme, oocapé Sans cesse de défendre des accusés*, se porta pour accusateur ; et c'est aussi par cette remarque intéressante quMI commence sa première Verrine. La tournure que prit cette affaire fut cause que de sept harangues dont elle est le sujet, il n'y eut que les deux premières de prononcées. Cicâron écrivit les autres pour laisser unmodèledela manière dont une accusation doit être suivie et soutenue dans toutes ses parties. Les deux dernières Verrines, regardées généralement comme des chefs-d'œuvre, ont pour objet, Tune, les vols et les rapines de Verres, l'autre ses cruautés et ses barbaries. L'une est remarquable par larichesse desdétails, la variété et l'agrément des narrations, par tout l'art que l'orateur emploie pour prévenir la satiété, en racontant une foule de larcins dont le fopd est toujours le même ; l'autre est admirable par la véhémence et le pathétique, par tous les ressorts que l'orateur met en oeuvrepour émouvoir la pitié en faveur des opprimés, et eiclter l'indignation contre le coupable. Cest cette dernière dont j'ai cru devoir traduire quelques morceaux : en nous faisant sentir l'éloquence de l'orateur, ils ont encore pour nous l'avantage précieux de nous donner une idée du pouvoir arbitraire qu'exerçaient les gouverneurs romains dans les provinces qui leur étaient confiées, et de l'abus horrible qu'ils en firent trop souvent , Jorsque la corruption des mœurs Peut emporté sur la sagesse des lois. Cest en jetant les yeux sur ces tableaux qui révoltent l'humanité , que , malgré tout l'éclat dont la grandeur romain^ frappe l'imagination , on rend grâces au del de l'a-i néantissement d'une puissance si naturellement tyrannique, qu'à quelques excès qu^«Ue se portât i il fallait absolument les souf&ir, jusqu'à ce que, le terme du gouvernement expiré, on pût aller à Rome.solliciter une vengeance incertaine, faible, tardive, qui n'expiait point les forfaits et ne léparait point les maux. C'est aussi par cette raison que, sans m'arrêter aux discours relatifs à des causes particulières , et dont les détails ne peuvent guère nous intéresser en eux-mêmes, j'ai choisi de préférence tous les exemples que je me propose de citer dans les harangues où l'intérêt public est mêlé, et où l'éloquence et l'histoire se réunissent ensemble pour nous instruire et nous émouvoir.
«BcnoH m. — Les VerrioBS.
Au moment où Verres fut chargé de la préfure de Sicile, les pirates infestaient les mers qui baignent cette tle et les cêtes d'Italie. Son devoir était d'entretenir la flotte que la république armait po ar les combattre et protéger son commerce. Mais l'avarice du préteur ne vit dans ces moyens de défense qu'un
nouvel objet de rapines et d'exactions; et, faisant adieter lenr congé aux soldats et aux matelots qui devaient servir sur les galères, vendant aux villes alliées et tributaires la dispense de fournir ce qu'elles devaient suivant les traités, et laissant manquer de tout le peu d'hommes qu'il se crut obligé de garder sur le petit nombre de vaisseaux qu'il eut en mer, il ne se mit pas en peine d'exposer la Sicile aux incursions des pirates, pourvu qu'il s'enrichtt aux dépens de l'État et de la province. Il mit à la tête de cette misérable escadre, non pas un Romain, mais , ce qui était sans exemple , un Sicilien nommé Cléomène, dont la femme était publiquement la maîtresse du préteur. Il arriva ce qui devait arriver : la flotte romaine s'enfuit à la vue des pirates, et Cléomène le premier s'empressa de débarquer. Les autres commandants de galères , qui n'avaient que quelques soldats exténués par le besoin, ne purent âiie autre chose que de suivre l'exemple de l'amiral . Les pirates brûlèrent les vaisseaux abandonnés, à la vue de Syracuse , et entrèrent jusque dans le port. Cet affront fiait aux armes romaines , cette alarme portéepar des corsaires jusque dans une ville aussi puissante que Syracuse, retentirent bientôt jusqu'à Rome. Verres craignit les suites d'un si fâcheux éclat , et , pour ne pas paraître coupable de ce désastre, il forma le dessein le plus abominable qui ioit jamais entré dans la pensée d'un tyran également lâcheet cruel. Il imagina d'accuser de trahison les commandants siciliens , dont l'innocence était connue, et qui n'avaient pu faire que ce qu'ils avaient fait ; et, sans la plus légère preuve, il les condamna au dernier supplice. Toute la Sicile frémit de cet attentat. Cicéron en demanda vengeance. On va voir de quelles couleurs il a su le peindre, et avec quelle énergie il en détaille tontes les horreurs.
m Verres sort de son palais, animé de toutes les fureurs du crime et de la barbarie. Il parait dans la place publique , et fait citer les coomiandanls à son tribunal. Ils vienuent sans soupçon et sans crainte. Il fiût soudain chaiger de fers ces malheureux qui se fiaient à leur innocence, qui réclament la Justice du préteur, et lui demandait la raison de ce traitement. C*est, leur dit-il, pour avoir livré par trahison nos vaisseani à FennemL Tout le monde se récrie ; tout le monde s'étonne qu'il ait assez d'impadencs pour imputer à d'antres qu'à lui la cause d'un malheur qni n'était que l'ouTrage de son avarice ; qa'un homme tel que Verres, mis par l'opinion publique au lang des brigands et des oorsaires , ose aecoser qoelqu'on d'étred'inieiligenoe avec eux; qu'enfin cette étrange accnsatioB n'éclate que quime jours apràs l'éTénemenl. On demande où est Cléomène, non pas qu'on le crût plus digne de châtiment que les aaiNs : qu'avait-il pu foire avec des vaisseaux dénués dalonte défense! Mais enfin sa cause était la même :où
est Cléomène? On le voK à cdté dn préteur, hii parlant famiUèrement à l'oreille, comme il avait coutume de faire. L'indignation est générale, que les hommes les plus lionnètes , les (dus distnigués de leur vitte soient mis ani fers , tandis que Cléomène, pour prix de ses complaisances in- Omes, est l'ami et le confident du préteur. Il se présente cependant un accusateur : c'était un misérable, nommé Turpion , flétri sous les gouvernements précédents , bien foit pour le rôle ahject dont on le chargeait , et connu pour être l'instrument de tontes les iniquités , de toutes les bassesses , de tontes les extorsions de Terres. Les parents , les proches de ces inlbrtunés accourent h Syracuse , frappés de oette funeste nouvelle; ils voient leurs enfonts accablés sous le poids des chaînes , portant, 0 Verres! la peine de ton exécrable avarice. Ils se présentent, réclament leurs enflmts, les défendent à grands cris, implorent ta ft>i , ta justice, comme si tu en avais eu jamais. Cest là qu'on voyait Dexion de Tyndaris , un liomme de la première noblesse, qui t'ayaît logé chez lui, que tu avais appelé ton héte; et ni l'hospitalité, ni son malheur, ni le rang qu'il Uent parmi les siens , ni sa vieillesse , ni ses larmes , n'ont pu te rappeler un moment à quelque sentiment d'humanité. On voyait Eubulyde , non moins considérable et non moins respecté, qui, pour avoir dans ses défenses prononcé le nom de Cléomène, vit par tes ordres déchirer ses vêtements, et tùt laissé presque nu sur la place. Et quel moyen de ]uslificationrestait-il donc ? Je défends , dit Verres , de nomme^ Cléomène. —Mais ma cause m'y oblige. — Vous meurtres , si vous le nommez. — Mais je n'avais point de rameurs sor mon navire. — Vous accusez le préteur 1 Licteurs, que sa late tombe sons la hache. Juges , voilàle langage de Verres. Jam^s il ne fit de moindres menaces. Écoutez , an nom de rhumanité , écoulez les outrages foits à nos alliés ; écoutez le récit de leurs malheurs. Parmi ces Innocents accusés paraissait aussi Héraclius de Ségeste, Sicilien de la plus haute naissance , que la foiblesse de sa vue avait empêché de s'embarquer sur son vaisseau , et qui avait eu ordre de restera Syracuse. Certes, Verres , cduislà n'a pu être coupable; fl n'a pu ni livrer ni abandonner le navire où il n'était pas. If importe : on met au nombre des criminels celui qu'on ne peut accuser, même fousseroent, d'aucun crime. Enfin , de ce nombre était aussi Furins d'Héradée, liomme célèère pendant sa vie, et qui l'est devenu bien plus après sa mort : c'est lui qui eut le courage , non-seulement d'adresser en face à Verres tous les reproches qu'il méritait (sûr de mourir, il n'avait plus rien à ménager), mais même d'écrire son apologie dans la prison, en présence de sa mère, qui tout en larmes, passait les jours et les nulte auprès de tai. Toute le Sicile l'a lue , cette apologie, rhistohe de tes forfaits et de tes cruautés : on y voit combien chaque commandant de galère a reçu de mateloU de la ville qui devait les fournir, et combien ont acheté de toi leur congé. Et lorsqu'à ton tribunal il alléguait ses moyens de défense, tes licteurs lui frappaient les yeux à coups de verges, tandis que cet homme courageux, résolu àla mort, et hwensible à ses douleurs, s'écriait qu'il était indigne que les larmes de sa mère eussent moins de pouvoir sur toi pour le sauver, que les caresses d'une prostituée pour ssuver l'ini&mê Cléomène.
« Verrts enfin les condamne tous, de TaTis de son conseil; mais pourtant, dans une cause de cette nature, dans une afiaire capitale, il ne fait Tenir ni son questeur Vet* tins, ni son lieutenant Cervius. Ce prétendu conseil n'était que le ramas des brigands qu'il ayait à ses ordres. Juges, représentez-Tous ta consternation des Siciliens, nos plus fidèles et nos plus anciens alliés, si souvent comblés des bienfaits de nos ancêtres. Chacun tremble pour soi, personne ne se croit en sûreté. On se demande ce qu'est de- Tenue cette ancienne douceur du gouyemement romain , changée en cet excès'd'inhumauité; comment tant dliommes ont pu être condamnés en un moment , sans être conyaincus d'aucun crhne ; comment ce préteur indigne a pu imaginer de oouyrir ses brigandages par le supplice de tant d'famocents. Il semble en effet qu'on ne puisse rien ajouter à tant de scélératesse, de démence et de cruautés. Mais Verres yeut se surpasser lui-même; il yeut enchérir sur ses propres forfaits. Je yous ai parlé de Phalargus, excepté de la condamnation générale , parce qu'il commandait le nayire que montait Cléomène. Timarchide, un des agents de Verres, fut instruit que ce jeune homme, ne croyant pas sa cause différente de celle des autres , ayait montré quelque crainte. Il ya le trouver, lui déclare qu'il est à l'abri de la hache , mais qu'il court risque d'être battu de verges , s'il ne se rachète de ce supplice; et yous l'ayez entendu TOUS spécifier la somme qu'il ayait comptée pour se dérober aux verges des licteurs. Mais h quoi m'arrêté-je ? Scwtpoe là des reproches à (aire à Verres ? Un jeune homme noble , un commandant de vaisseau, se rachète des verges à prix d'argent : c'est dans Verres un trait d'humanité *. Un autre, au même prix , se dérobe à la hache : Verres nous y a accoutumés ; ce n'est pas à lui qu'il âtut reprocher de tels crimes, ce n'est rien pour lui. Le peuple romahi attend des horreurs nouvelles , des attentats mouîs ; il sait que ce n'est pas un magistrat prévaricateur qu'on a mis en jugement devant vous , mais le plus abominable des tyrans : vous allez le reconnaître. Les innocents sont condamnés, on les traîne dans les cachots, on prépare leur supplice. Mais il faut que ce suppUce conimence dans leurs malheureux parents : on leur interdit la vue de leurs enfants ; on défend de leur porter des vêtements et de la nourriture. Ces pères infortunés , qui sont ici devant vous , étaient étendus sur le seuil de la prison; des mères déplorables y passaient la nuit dans les pleurs , sans pouvoir obtenir les derniers embrassementsde leurs enfants : elles demandaient pour toute grâce qu'il leur fût permis de recueiUir leurs derniers soupirs , et le demandaient en vain. Là veillait le gardien des prisons, le ministre des b^baries de Verres, la terreur des citoyens, le licteur Sestins, qui s'établissait un revenu sur les douleurs et les larmes de tous ces malheureux. — Tant pour visiter votre fils , tant pour lui donner de la nourriture. Personne ne s'y refusait. — Que me donnerez-vous pour .f^e mourir votre fils d'un seul coup , pour qu'il ne souffre pas longtemps, pour qu'il ne soit pas frappé plusieurs fois? Tontes
* M. Gneroult, dans sa traduction des deux dernières Verrlnes , remarque avec raison que la Harpe s'est trompé dans cet endroit, et il prouve que ces mots , humanum eti , chap. xliv, veulent dire, c^eti um chose iouiê êimpU, c*e$t tm iraii de V humaine faibUtte,
ces grâMses étaient taxées. 0 condition affreuse ! 6 insupportable tyrannie \ ce n'était pas la vie que l'on marchandait , c'était une mort plus prompte et moins cruelle I Les prisonniers eux-mêmes composaient avec Sestius pour ne recevoir qu'un seul coup; ils demandaient à leurs parente, comme une dernière marque de leur tendresse, de payer cette faveur à l'inflexible Sestius. Est-ce assez de tour» ments? la mort en sera-t-elle au moins le terme ? la barbarie peut-elle s'étendre au delà? Oui : quand ils aunmt été exécutés, leurs corps seront exposés aux bêtes féroces. Si c'est pour les parents un malheur de plus , qu'ils payent le droit de sépulture. Vous le savez, vous avez entendu Onase de Ségesto vous dire quelle somme il avait payée à Timarchide pour ensevelir Héraclius. Et qui, dans Syracuse , ignore que ces marchés pour la sépulture se traitaient entre Timarchide et les prisonniers eux-mêmes ; que ces marchés étaient publics; qu'ils se concluaient en présence des parents; que Icprix des (hnérailles était arrêté et payé d'avance?
« Le moment de l'exécution est arrivé : on tire les prisonniers de leurs cachote , on les attache au poteau ; Us reçoivent le coup mortel. Quel fut alors l'homme assez inseasible pour ne pas se croire firappé du même coup, pour ne pas être touché du sort de ces innocents , de leur jeunesse , de leur infortune, qui devenait celle de tous leurs concitoyens? Et toi, dans ce deuil général, au milieu de ces gémissemente , tu triomphais sans doute ; tu te livrais à ta joie Insensée ; tu t'applaudissais d'avoir anéanti les témoins de ton avarice. Tu te trompais , Verres , en croyant effiioer tes souillures et laver tes crimes dans le sang de l'innocence. Tu t'accusais toi-même, en te persuadant que tu pourrais, à force de barbarie, t'assurer l'impunité de les brigandages. Ces innocents sont morte, il est vrai; mais leurs parents vivent, mais ils poursuivent la vengeance de leurs enfante, mais ils poursuivent te punition. Que disje ? Parmi ceux que tu avais marqués pour tes victimes , il en est qui sont échappés ; il en est que le del a réservés pour ce jour de la justice. Voilà Philarque qui n'a pas fui avec Cléomène; qui, heureusement pour lui, a été pris par les pirates , et que sa captivite a sauvé des fureurs d'un brigand plus inhumain cent fois que ceux qui sont nos ennemis. Voilà Phalargus qui a payé sa délivrance à ton agent Tfanarchide. Tous deux déposent du congé vendu aux matelots, de la fiunine qui r^ait sur la flotte, de la Ihlte de Cléomène. Eh bien I Romains , de quels sentimento êtes-vous affectés? qu'attoMlez- vous encore? où se réfugieront vos alliés? à qui s'adresseront-ils? dans quelle espérance pourront-ils encore soutenir la vie, si vous les abandonnez?... C*est id le port, l'asile, Tautd des opprimés. Us ne viennent pas y redemander leurs biens , leur or, leur argent, leurs esdaves, les ornemente qui ont été enlevés de leurs temples et de leurs eités. Hélas I dans leur simplicité, ils craignent que le peuple romain ne ftsse plus na crime à ses préteurs de les avoir dépouillés. Us voient que depuis lon^^emps nons souffhMis en silence que quelques particuliers absorbent les richesses des nations; qu'aucun d'eux, même, ne se met en peine de caclier sa cupidité et ses rapines; que leurs maisons de campagne sont te^s remplies, toutes briUantos des dépouilles de
ANaENS. ^ ÉLOQUENCE.
nos alliés, UoàlR que, depuis tant d'années) Rome et le Capitole ne sont ornés que des d^^uilies de nos ennemis. Où sont, en effet, les trésors arrachés à tant de peuples soumis, aujourd'hui dans l'indigence? Où sontnls? le demande^Tous , quand tous Toyez Athènes, Pergame , MUet, Samos, l'Asie, la Grèce, englouties dans les demeui«s de qudques ravisseurs impunis? Mais non, Romams, je le répète, oe n'est pas là l'objet de nos pidntes et de nos prières. Vos alliés n'ont plus de biens à défendre. Voyez dans quel deufl, dans quel dépouillement, dans quelle abjection ils paraissentde vaut TOUS. Voyez Sthénius de Therme, dont Verres a pillé la maison : ce n'est pas sa fortune qu'il lui redemande; c'est vsa propre eiistenoe que Verres lui a ravie en le bannissant de sa patrie, où il tenait le premier rang par ses vertus et par ses bieniUts. Voyez Deiion de Tyndaris : il ne rédamenk point ce que Verres lui a pris, il réclame un fils unique; ïl vent, après avoir pris une juste vengeance de son bourreau , porter quelque consolation à ses cendres. Voyez Enbulide , ce vieUlard accablé d'années, qui n'a entrepris un pénible voyage que pour voir la condamnation de ce monstre après avoir vu le suppplice de son fils. Vous verriez ici avec eux , si Métellus , le successeur et le protecteur de Verres , l'eût permis , vous verriez les mères , les femmes", les sœurs de ces malheureux. Une d'elles, je m'en souviens, comme j'approchais d'Héraclée au milieu de la nuit, vint à ma rencontre , suivie de toutes les mères de famille , à la clarté des flambeaux ; et m'appelant son sauveur, appelant Verres son bourreau , répétant le nom de son fils , elle restait prosternée à mes pieds , cooome si j'avais pu le loi rendre et le rappeler à la vie. J'ai été reçu de même dans toutes les autres villes où la vieillesse et l'enfance, également dignes de pitié , ont également sollicité mes soins , mon zèle et ma fidélité. Non, Romains, cette cause n'a rien de commun avec aucune autre. Ce n'est pas un vain désir de gloire qui m*a conduit comme accusateur à ce tribunal ; j'y suis venu appelé par les larmes; j'y suis venu pour empêcher qu'à l'avenir les injustices de l'autorité, la prison, les chaînes, les haches , les supplices de vos fidèles alliés , le sang des innocents, enfin la sépulture même des morts et le deuil des parents, ne soient pour les gouverneurs de nos provinces l'objet d'un trafic abominable; et si, par la condamnation de ce scélérat , par l'arrêt de votre justice , je délivre b Sicile et vos alliés de la crainte d'un semblable sort , j'aurai satisCiit à leurs vœux et à mon devoir. » ( De 5«pp/. xu-zuz).
Cicéron, fidèle aux règles de la progression oratoire, réserve pour la fin de ses différents plaidoyers le plus grand des crimes de Verres, celui d'avoir fait mourir ou battre de verges des citoyens romains; ce qui était sévèrement défendu par les lois, à moins d'an jugement du peuple ou d'un décret du sénat, qui donnait aux consuls un pouvoir extraordinaire. L'orateur s'étend principalement sur le supplice de Ga vins. On ne conçoit pas , après ce qu'on vient d'entendre , qu'il trouve encore des expressions nouvelle» contre Verres i mm on
peut ^ fier à l'inépuisable fécondité de son génie. Il semble se surpasser dans son éloquence, à mesure que Verres se surpasse lui-même dans ses attentats. Souvenons-nous seulement, pour avoir une juste idée de l'indignation qu'il devait exciter, souvenons-nous du respect profond, de la vénération religieuse qu'on portait dans toutes les provinces de l'empire , et même dans presque tout le monde connu, à ce nom de citoyen romain. Cétait un titre sacré qu'aucune puissance ne pouvait se flatter de violer impunément. On avait vu plus d'une fois la république entreprendre des guerres lointaines et périlleuses, seulement pour venger un outrage fait à un citoyen romain : politique sublime , qui nourrissait cet orgueil national qu'il est toujours si utile d'entretenir, et qui de plus imposait aux nations étrangères ^ et taisait respecter partout le nom romain.
« Que dirai-je de Gavîus, de la ville municipale de Gosano ? Oh trouveraije assez de paroles , assez de voix , assez de douleur ?... Ma sensibilité n'est pas épuisée, Romains ; mais je crains que mes expressions n'y répondent pas. Moimême, la première fois qu'on me parla de ce forfait, je crus ne pouvoir le faire entrer dans mon accusation. Je savais qu'il n'était que trop réel, mais je sentais qu'U n'était pas vraisemblable. Enfin, cédant aux pleurs de tous les citoyens romains qui font le commerce en Sicile, appuyé du témoignage de toute la ville de Rhége et de plusieur» chevaliers romains qui par hasard étaient alors à Messme ^ j'ai exposé le fait dans mon premier plaidoyer, et de ma» nière à porter la vérité jusqu'à l'évidence. Mais que puisje faire ai^ourd'hui ? Il y a déjà si longtemps que je voua entretiens des cruautés de Verres ! Je n'ai pas prévu, je l'avoue, les efforts qu'U me faudrait faire pour soutenir votre attention , et ne pas vous fiitigner des mêmes lior^ reurs. U ne me reste qu'un moyen , c^est de vous dire simplement le fût : il est tel, que le seul récit suffira. Ce Gaviu3, jeté, comme tant d'autres, dans les prisons souterraines de Syracuse, bâties par Denys le TV^vi» trouva', je ne sais comment, le moyen de s'échapper de ce gouffre , et vint à Messine. Là, près des mors de Rhége et des côtes d'Italie, sorti des ténèbres de la mort , il se sentait renaître en revoyant le jour pur de la liberté; U était comme ranimé par ce voisinage bien&isant qui lui rappelait Rome et ses lois. H parla tout haut dans Messine, se plaignit qu'un citoyen romain eût été jeté dans les fers. Il allait, disait-U, droit à Rome, il aUait demander justice contre Verres^ Le malheureux ne se doutait pas que s'exprimer ainsi devant les Messinois, c'était comme s'il eût parlé dans le palais du préteur. Je vous l'ai-dit, et vous le savez , Romains , qu'il avait choisi les Messinois pour être les complices de tous ses crimes , les receleurs de ses vols , les associés de son infamie. Gavius est conduit aussitôt devant les magistrats de Messtaie, et par malheur Verres y vint lui-même ce jour-là. On l'informe qu'on citoyen romain se plaint d'avoir été plongé dans les cachots de Syracuse ;
œURS DB UTTERATURR
qa'aa moment 06 Omettait le pied âans le TaiMeMi, en proférant des menaces contre Verres , il a?ait été arrêté; qu'on le gardait, afin que le préteur déddât de son sort. 11 les remercie de leur zèle et de leur fidélité » et, transporté de Aireur, arrire à la place puMIque : ses yeux éttncelaient ; tous ses traits exprimaient la rage et la cruauté. Tout le monde était dans ^attente de ce qu'il allait faire , quand tout à coup il ordonne qu'on saisisse GaTtus , qu'on le d^MNiilie » qu'on l'attache au poteau , et que les licteurs préparent les instruments du supplice. L'infixtuné s'écrie qu'il est citoyen romain» qu'il a servi avec Piétins, che- Talier romain , en ce moment à Païenne, et qui peut rendre témoignag.e à la Térité. Verres répond qu'il est bien informé que Gavins est un espion envoyé en Sicile par les esdayes fugitifs , restes de l'armée de Spartacus ; imputation absurde, dont U n'existait pas le moindre soupçon, te moindie indice. U ordonne aux licteurs de l'entourer et de te frapper. Dans la place publique de Messine, on battait de yergesun citoyen roniiain , tandis qu'au milieu des douleurs, au milieu des coups dont on l'accablait , il ne faisait entendre d'antre cri, d'autre gémissànent que ce seul mot je suie citoifen ronutin ! U pensait que ce seul nom devait écarter de loi les tortures et les bourreaux ; mais, bien loin de l'obtenir, loin d'arrêter la main des licteurs pendant qu'il répétait en vain le nom de Rome, une eraix, nne croix inOme, rinstrument delà mort desesda- Teêy était dressée pour ce malheureux , qui jamais n'avait cru qu'A existât au monde une puissance dont i) pût craindre ce traitement. O doax nom de Kberté! 6 droits augustes de nos aneètres! loi Porcia! loi Sempronial puissance Iribunitienne .si amèrement regrettée , et qui vient enfin de nous élre rendue , est-œ là votre pouvoir ? Avez-vous donc été établie pour que dans une province de l'empire , dans le sein d'une ville alliée, un citoyen romain îti livré aux verges des Kcteors par le magistrat même qui ne tient que du peuple romain ses lioteurs et ses lUsceaux?Que diraije des feux, des fers biMants dont on se servait pour le tourmenter ? Et cependant Verres n'était touché ni de ses plaintes, ni des larmes de tout ce qu'il y avait à Messine de nos citoyens présents àeetafltoux spectacle I To^Vei^ rès , toi, tu as osé attacher à un gibet oelul qui se disait eiloyen romain I Je n'ai pas voulu , vous m'en êtes témoins, je n'ai pas voulu , le premier jour, me livrer à ma juste indignation : f al craint celle du peuple qui m'éeoutait; j'ai craint le soolèvemeht général qui s'annonçait de toutes parts;je me suis contenu, de peur que la fureur publique , assouvie sur ce monstre , ne le dérobât â la vengeance des lois. J'ai applaudi à la prudence du préteur Glabrion , qui, voyant ce mouvement général, fitpcomptement écarter de l'audience le témoin que l'on venait d'entendre. Mais aujourd'hui , Verres , que tout le monde sait l'état de la cause et quelle en doit être l'issue, je me renferme avec toi dans un seul point, je m*en tiens à ton propre aven : cet aven est ta sentence mortelle. Vous vous souvenez , juges , qu'an moment de Pacciisation, Verres, effrayé des cris qu'il entendait autour de lui , se leva tout à coup et dit que Gavius n*avait prétendu être un citoyen romain que pour retarder son supplice \ mais qu'en efftt ce Gavius n'était qu'un espion. Il ne m'en finit pas dyrantage} Je laisse de odté tout
le reste. Je ne te demande p^ sur qnoi tu fondes cette imputation ; je récuse mes propres témoins : mais tu le dis toKmême,tu l'avoues, qu'il criait. Je suis citoyen romain / £h bien! réponds-moi, misérable , si tu te trouvais parmi des nations barbares, aux extrémités du monde, près d'être conduit au suppice, quedirais4u? que crierais-tu? si te n*est, /e «tiif eiioym romain /Et s'il est vrai que, partout où le nom de Homeest parvenu, ce titre sacré suffirait pour ta sûreté, comment cet homme, quel qu'O lût, invoquant ce titre inviolable^ l'invoquant devant un préteur romain, ^'a-t-U pu , je ne dis poséchapper an suppUk», mais même le retarder d'un moment?
« Otez eet appui à nos citoyens, êtes-lenr ce garant de leur salut , et les provinces , les villes lilires , les roy aunes, le monde entier, où ils voyagent avec sécurité, va désormais êtro iérmé pour enx.... Mais pourquoi m'airêler sur Gavius , comme si tu n'avais été l'ennend que de lui seul , et non pas celui du nom romain, des droits dellome,dea droits des nations et de la cause commune de la liberté? En eifet , cettecroix que lesMessInois , suivant leur usage, avaient fiut dresser dans la vole Pompéia , pourquoi l'astu fiût arracher ? pourquoi l'as-tu &it transporter à l'endroil qui regarde le détroit qui sépara la Sicile de l'Italie ? Pour • qum? C'était, tu l'as dit toi-même, tu ne peux le nier, tu l'as dit publiquement, c'était afin que Gavius, qui se vantait d'être citoyen romain , pût, do haut de son ^bet , regarder, en expirant, sa patrie. Cette croix est la seule* depuis la fondation de Messine, qui ait été placée sur le détroit. Tu as choisi ce lieu afin que cet infortuné, mourant dans les tourments, vit, pour comble d'amertume, quel espace étroit séparait le séjour où la liberté règne , et celui où il mourait en esclave; afin que l'Italie vit un de ses enfants attaché au gibet,périr dans le supplice honteux réservé pour la servitude.
« Enchaîner un citoyen romain est un attentat; le battre de verges est un crime ; le fiûre mourir est presque un parricide : que sera-ce de l'attacher â une croix? L'expression manque pour cette atrocité, et pourtant ce n'a pas été aases pour Verres. Qu'il meure , dit-il , en regardant l'Italie ; qu'il meure à la vue de la liberté et des lois. Noa, Verres, ce n'est pas seulement Gavius , oe n'est pas un seul homme, un seul citoyen que tu as attaché à celte croix; c'est la liberté elle-même, c'est le droit commun de tous, c'est le peuple romain tout entier. Croyez Ions, croyez que s'il ne l'a pas dressée au milieu du forum , dans l'assemblée des comices, dans la tribune aux harangues; s'il n'en a pas menacé tous les citoyens romains , c'est qu'il ne le pouvait pas. Mais au mohis il a fkit ce qu'il pouvait ; il a choisi le lieu le plus firéquenté de la provmoe, le plus voisin de ritaUe, le plus exposé à la vue; il a voulu que tous ceux qui naviguent sur ces mers vissent à rentrée même de la Sicile, et conmie aux portes de lltalie, le monument de son audace et de son crime. » (De Suppl. lxi-— lxvi.)
La péroraîsoii fait voir de quelle fermeté Cieéron s'armait contre Torgueil et la tyrannie des grands, jaloux de la fortune et de Félévation de ceux qu'ils appelaient des hommes nouveaux , c'est-à-dire qui n'avatent d'autre recommandation que leur mérite.
ANCIENS. -^ ÉLOQUENCK
ari
Cieéron , qui devait tout au sien et à la Justice que lui rendait le peuple romain , ne croyait pas pouvoir mieux lui marquer sa reconnaissance qu*en soute* nant avec courage cette guerre naturelle et interminable qui subsiste entre l'homme de bien et les méchants. Il menace hautement les juges de les traduire devant le peuple, s'ils se laissent corrompre par l'argent de Verres. Cet audacieux brigand avait dit publiquement qu'il avait fsit le partage des trois années de son gouvernement de Sicile, qu'il y en avait une pour lui , une pour ses avocats , une pour ses juges. U avait compté beaucoup , nonseulement sur réloquence , mais sur le crédit d'Hor^ tensius, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi délicat que Cieéron sur les moyens qu'il employait pour gagner ses causes. Cieéron s'adresse à lui, et l'avertit qu'il aura les yeux ouverts sur sa conduite , et qu'il lui en fera rendre compte. Il faut se souvenir que ces harangues, quoiqu'elles n'aient pas été prononcées , furent roidues publiques , et que par conséquent l'orateur n'ignorait pas à combien de ressentiments et de dangers l'exposait son incorruptible fermeté.
« Mais quoi! me dinht-on, voriez-vous donc vous char^ ger du (ardesu de tant d'inimitîés? Je réponds qu'il n'est ■i dans mon candère ni dans mon intention de les oher* cher; mais qu'il ne m'est pas permis d'imiler ces nobles qui atlendent dans le sommeil de l'oisiveté les bienftils dn peuple romain. Ma condition est tout autre que la leur. J'ai devantles yeux Texemple de Caton, de Marins, de Fimbria, de CëUuSy qai ont senti comme moi que ce n'était qu'à force de travaux supportés , à force de périls surmontés , qulls pouvaient parvenir aux mêmes honneurs où ces nobles, heureux ftvoris de la fortune, sont portés sans qu'il leur en eoAte rien. Voilà les modèles que je fais gloire d'imiler. Je vois avec quel oeil d'envie on regarde Tavaneement des hommes nouTeanx , qu'on ne nous pardonne rien, qu'il nous tant totyours veiller, toiûonrai^r. Et pourquoi craindrais-je d'avoir pour ennemis déclarés ceux qui sont secrètemeut mes envieux ; ceux qui , par la didérenoe des faitérèts et des principes, sont nécessairement mes adversaires et mes détracteurs? Je le déclare donc : si j'obtiens la réparation due au peuple romain et à la Sicile, je renonce au rôle d'accusateur ; mais si ^événement trompe- Fopinioo que j'ai de mes juges , Je suis résolu à poursuivre jusqu'à la dernière extrémité et les corrupteurs et les corrompus. Ainsi, qoe ceux qui voudraient sauver le coupable, quelques moyens qu'ils emploient . artifice , audace on vénalité, soient prêts à répondre devant le peuple romain; et s'ils ont vu en mol quelque chaleur, quelque fermeté, quelque vigilance dans une cause où je n'ai d'ennemi que celui que m'a Ait l'hitéret de la Sicile, qu'ils s'aUendent àlrouveren md bien plus de vivacité et d'énergie quand je combattrai les ennemis que m'aura lUta l'bitérSt du peuple romain. » (lxx— uxu.)
Il init par une apostrophe, aussi brillante que
pathétique, à toutes les divinités dont Verres avait pillé les temples. Cette énumération religieuse, dont l'effet est fondé sur les idées que ces noms réveillaient chez les Romains, ne peut être du même poids auprès de nous, qui ne sommes pas aceoutunaés à respecter Jupiter et Junon. Je me contenterai donc d'en citer les dernières phrases.
« Et vous , déesses vénérables , qui présidez aux fontaines d'Enna , aux bois sacrés de la Sicile , dont la défense m'a été confiée I vous à qui Verres a déclaré une guerre impie et sacrilège; vous dont les temples et les autels ont été dépouillés par ses brigandages I je vous atteste et vous implore. Si dans cette cause je n'ai eu en vue que le salut de nos proTinces et la dignité du peuple romain ; si j'ai rapporté àce seul devoir tous mes soins, toutes mes pensées, toutes mes veilles, faites que mes juges, en prononçant leur sentence, aient dans le cœur les sentiments qui ont toujours été dans le mien; que Verres, convaincu de tous les crimes que peuvoit commettre la perfidie, l'avarice et la cruauté réunies; que Verres, condamné par les lois, comme il l'est par sa consdenoe, trouve une£n digne de ses fotûlts; que la république , contente de mon zèle dans cette aocusation , n'ait pas à m'imposer une seconde fiiis le même devoir, et qu'il me soit permis désomais de nfoc* ' Cttper plutôt à défcâidre les bons citoyens qu'à poursuivre les méchants. i» (lxxii.)
U était d'usage chez les Romains , comme parmi nous, que la partie plaignante fixât l'estimation des dommages qu'elle répétait : apparemment aussi que les juges avaient coutume , ainsi qu'aujourd'hui, de rabattre beaucoup de cette estimation, qu'il est assez naturel de supposer un peu exagérée. Ce qui est certain, c'est que, selon le rapport d'Aiconius, auteur contemporain dont nous avons d'ei« cellents commentaires sur les Uàrangtieê ée Cieéron ^ Verres ne fut condamné à restituer aux Siciliens qu'une somme qui équivaut à peu près à cinq millions de notre monnaie actuelle, et que, suivant l'évaluation de Cieéron, qui avait demandé douze millions cinq cent mille livres, les dommages qu'il obtint n'étaient pas la moitié de ce que Verres avait volé dans la Sicile.
SBcnoii IV. — Les CatiMnaires.
Qui croirait que de nos jours Cieéron eût encore, je ne dis pas des critiques ( Ia gloire de l'homme supérieur est d'occuper l'opinion dans tous les siècles ) , mais des ennemis , des détracteurs , qui calomnient son caractère, et déprécient ses talents, avec une injustice également odieuse et absurde? Je sais que, heureusement pour nous, on pourra me répondre : Quels ennemis! quels détracteurs 1 leur nom seul est une réponse à leurs injures. H est vrai ; mais pourtant c'est une triste observa* tion à faire sur l'humanité, que cette espèce de
perversité bizarre qui fait que Ton s'acharne, après deux mille ans, contre un grand homme, sans autre intérêt, sans autre motif que cette haine pour la vertu , qui semble être Tinstinct des méchants. Sans doute, ils se disent à eux-mêmes en lisant ses écrits : Si nous avions vécu du temps de cet homme, il eût été notre ennemi (car les ouvrages et les actions de Thomme de bien accusent la conscience de celui qui ne Test pas). Peutêtre aussi aifecte-t-on aujourd'hui plus que jamais cette déplorable singularité de démentir ce qu'il y a de plus généralement reconnu. Comment expliquer autrement ce qu'on imprima il y a quelque temps, que la ^conjuration de CatUina était une cMmére que la vanité de Cicéron avait fait croire avx Romains *f Certes, depuis le père Hardouin, qui , à force de se lever matin pour travailler à ses recherches d'érudition , parvint à rêver tout éveillé , et crut un jour avoir découvert que la plupart des ouvrages des anciens avaient été fabriqués par des moines du moyen flge; depuis ce ridicule fou, qui fut le scandale et la risée du monde littéraire, on n'a rien imaginé de plus étrange, de plus incompréhensible que ce démenti donné à tous les historiens de Tantiquité, et en particulier à Salluste, auteur contemporain, ennemi de Cicéron, et qui apparemment s'est amusé à écrire tout exprès l'histoire d'une conjuration imaginaire. On ne sait quel nom donner à ce genre de démence; mais ce qui est renuirquable et consolant, c'est qu'on est aujourd'hui si accoutumé à cette folie des paradoxes, ipi*on D'y fait plus même attention. Celui-ci, que m'ont rappelé les CaiiUnaires de Cicéron qui vont nous occuper, a passé sans qu'on y prit garde ; et à forced'abuserdetout, nous avons du moins obtenu cet avantage, que l'extravagance même n'est plus on moyen de faire du bruit.
Des quatre harangues de Cicéron contre Catilina, il y en a deux qm' sont d'autant plus admirables, qu'on voit, par la nature des circonstances, que l'orateur qui les prononça n'avait guère pu s'y préparer ; et quoique en les publiant il les ait sans doute revues avec le soin qu'il mettait à tout ce qui sortait de sa plume, le grand effet qu'elles produisirent dès le premier moment ne doit nous laisser aucun doute sur le mérite qu'elles avaient, lors même que l'auteur n'y avait pas mis la dernière main. On demandera peut-être comment il pouvait se souvenir des discours que son génie lui dictait sur-le-champ dans les occasions importantes , discours qui ne laissaient pas d'avoir quelque étendue. Les historiens nous apprennent de quel moyen Gi-
* Coftt un dee paradoxes de Ungoet
céron se servait. Il avait distribué dans le sénat des copistes qu'il exerçait h écrire, par abréviation, presque aussi vite que la parole. Cet art fut perfectionné dans la suite, et Ton voit que cette invention, longtemps perdue et renouvelée de nos Jours, appartient à Cicéron , quoique nous ne sachions pas précisément quel procédé il employait.
Quand l'audacieux Catilina parut inopinément au milieu de l'assemblée du sénat, dans le moment même où le consul y rendait compte de la conjuration, qui pouvait s'attendre qu'il eût l'impudence d'y paraître? On le conçoit d'autant moins, que cette bravade désespérée n'avait aucun objet; qu'il ne pouvait se flatter d'imposer ni au sénat ni an consul , et que cette folle témérité ne pouvait tourner qu'à sa confusion. L'historien Salluste, dont le témoignage ne saurait être suspect, dit en propres termes ; « C'est alors que Cicéron prononça cet éloquent discours qu'il publia dans la suite. » S'il y avait eu une différence marquée entre le discours prononcé et *e discours écrit, est-ce ainsi qu'un ennemi se serait exprimé? Les termes de Salluste sont un éloge d'autant moins récosable, que dans ce même endroit il lui échappe un trait de malignité qui décèle son Inimitié : Soit, dit-il , qt^ii craignit la présence de Catilina, soit qu*U fiU ému d'indignation. Le second motif est si évident, qu'il y a de la mauvaise foi à supposer l'autre. Quand toute la conduite du consul , aussi ferme qu'éclairée et vigilante, ne prouverait pas sufGsamment qu'il ne craignit jamais le scélérat qu'il combattait, était-ce au milieu du sénat, que les cheva* liera romains entouraient Tépée à la main; était-oe sur le siège de sa puissance et de son autorité , que Cicéron pouvait craindre Catilina? On va voir qu'il ne craignit pas même les dangers trop manifestes où sa fermeté patriotique l'exposait pour l'avenir; qu'il connaissait l'envie et s'attendait à l'ingratitude, et qu'il brava l'une et l'autre. Aussi, dans un bel ouvrage où cette grande âme est fidèlement peinte, où l'exagération n'est jamais à côté de la grandeur, ni la déclamation près du sublime, dans la tragédie de Rome sauvée, Cicéron parait avoir dicté lui-même ce vers admirable dans sa simplicité :
Et unvoiiB les RoidaIiis, dussent-Us être ingrats.
En effet, pour bien apprécier ces harangues, dont je vais extraire quelques morceaux, il faut se mettre devant les yeux l'état où éuit alors la république. L'ancien esprit de Rome n'existait plus; la dégradation des flmes avait suivi la corruption des mœurs. Marins et Sylla avaient fait voir que les Romains pouvaient souffrir des tyrans, et il n«
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
roanqoait pas dliommes dont cet exemple éveillait Tambition et les espérances. L'amour de la liberté et de la patrie, fondé sur Tégalité et les lois, ne pouvait plus subsister avec cette puissance monstrueuse, et ces richesses énormes dont la conquête de tant de pays avait mis les Romains en possession. César, déjà soupçonné d'avoir eu part à une conspiration , blessé de la prééminence âe Pompée et de la prédilection qu'avait pour lui le sénat, ne songeait qu'à faire revivre le parti de Marius. Pompée, sans aspirer ouvertement à la tyrannie, aurait voulu que les troubles et les désordres nés de l'esprit factieux qui régnait partout, réduisissent les Romains au point de se mettre sous sa protection en le nommant dictateur. Les grands , à qui les dépouilles des trois parties du monde pouvaient à peine suffire pour assouvir leur luxe et leur cupidité, redoutaient tout ce qui pouvait relever l'autorité des lois et réprimer leurs exactions et leurs brigandages. Un petit nombre de bons citoyens, et Cicéron à leur tête , soutenaient la république sur le penchant de sa ruine; et c'en était assez pour être robjet de la haine secrète et déclarée de tout ce qui était intéressé au renversement de l'État. C'est dans ces conjonctures que Catilina, dont Cicéron avait fait échouer les prétentions au consulat, perdu de dettes et de débauches, chargé de crimes de toute espèce, et dont l'impunité prouvait à quel excès de licence et de corruption l'on était parvenu , s'associe tout ce qu'il y avait de citoyens aussi déshonorés que lui , aussi dénués de ressources ; forme le projet de mettre le feu à Rome, et d'égorger tout le sénat et les principaux citoyens; envoie Mallius, un des meilleurs ofGciers qui eussent servi sous Sylla , soulever les vétérans , à qui le dictateur avait distribué des terres, et qui ne demandaient qu'un nouveau pillage. Mallius en forme un corps d'armée entre Fézules et Arezzo, promet ;de s'a-. Tancer vers Rome au jour marqué pour le meurtre et l'incendie , et de se joindre à Catilina pour mettre tout à feu et à sang, renverser le gouvernement, et partager les dépouilles. Ces affreux complots commençaient à éclater de toutes parts : on n'ignorait pas les engagements de Mallius avec Catilina; on savait que les vétérans avaient pris les armes, que les conjurés avaient des intelligences dans Préneste , une des villes qui couvraient Rome. Ce n'était plus le temps où , sur de bien fnoindres alarmes , on avait fait pair, sans forme de procès , un Mélius , un Cassius , parce qu'alors la première des lois était le salut de la patrie. La con^emation était dans Rome : chacun s'exagérait le péril, et Cicéron seul s'occupait de le prévenir. Armé de ce décret du
LA BAftPE. — TOHB I.
sénat dont la formule , réservée pour les dangers extrêmes, donnait aux consuls un pouvoir extraordinaire, il veillait à la sûreté de la ville, fortifiait les colonies nienacées , faisait lever des troupes dans l'Italie , opposait à Mallius le peu de forces qu'on avait pu rassembler; car il feut avouer que Catilina et les conjurés avaient choisi le moment le plus favorable à leur entreprise. Il n'y avait en Italie aucun corps d'armée considérable : les légions étaient en Asie, sous les ordres de Pompée. Ces circonstances, les alarmes déjà répandues , les précautions déjà prises, tout avertissait Catilina qu'il fallait précipiter l'exécution. Il convoque une assemblée nocturne de ses complices les plus afifidés , et leur donne ses derniers ordres. A peine étaient-ils séparés , que Cicéron fut instruit de tout par Fulvie , maîtresse de Curius, un des conjurés, qui, pour se faire valoir auprès d'elle, lui avait confié tout le détail de la conjuration. Cette femme en eut horreur, et vint la révéler à Cicéron, qui assembla aussitôt le sénat dans le temple de Jupiter Stator, bien fortifié : c'est là que Catilina, qui était loin de se douter que le consul eût appris ses dernières démarches , osa se présenter. Quand on n'est pas très-instruit des mœurs romaines et de l'histoire de cca temps-là, on s'étonne que le consul ne le fit pas arrêter. Le décret du sénat lui en donnait le pouvoir, mais il aurait révolté tout le corps des nobles, et même beaucoup de citoyens , jaloux à l'excès de leurs privilèges, s'il eût voulu se servir de toute sa puissance pour faire arrêter un patricien qui n'était pas convaincu , ni même accusé. Ce procédé extrajudiciaire était donc très-dangereux. Cicéron luimême va nous exposer les autres motifs , non moins importants , qui devaient régler sa conduite; et nous reconnaîtrons dans sa véjiémente apostrophe l'orateur, le consul et l'homme d'État.
« Jusqnes à quand, Catilina, abaseras-ta de notre patience? Combien de temps encore ta fureur osera-t-elle nous insolter? Quel est le terme où s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc I ni la garde qui veille la nuit au mont Palatin, ni celles qui 8<Mit disposées par toute la vlUe, ni tout le peuple en alarmes , ni le concours de tous les bons citoyens , ni le choix de ce lien fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne id , tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés à€ toutes parts? Poises-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison to as rassemblé tes conjurés, queUes résolutions tu as prises ? O temps I ô moeurs t le sénat en est instruit , le consul le volt, et Catilina vit encore ! 11 vit! que dis-je? il vient dans le sénat! U s'assied dans le conseil de la répnDliqael il marque de l'o^U ceux d'entre nous qu'il a
G01IRS Dfi UTTÉRATCRR
désignéft pour ma yManeê, et nous, sénateurg, nous Croyons avoir assez fait si nous évitons le glaive dont il reul nous égorger! Il y a longtemps, CatOina, que les ordres da consul auraient dû te faire conduire k la mort...* Si je le faisais dans ce même moment , tout ce que j'aurais k craindre , c'est que cette justice ne parût trop tardive, et non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour l'épargner encore. Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen , si méchant qu'il puisse être , si abandonné , si semblable à toi, qui ne convienne que ta mort est légitime. Jusque*là tu vivras : mais tu vivras oonome tu vis aujourd'hui , tellement assiégé ( grâce à mes soins ) de surveillants et de gardes , tellement entouré de barrières , que tu ne puisses faire un seul mouvement , un seul effort contre la république. Des yeux toujours attentifs , des oreilles toujours ouvertes , me répondront de toutes tes démarches , sans que tu puisses f en apercevoir. Et que peux-tu espérer encore quand la nuit ne peut plus couvrir tes assemblées crimindles, quimd le bruit de ta conjuration se fait entendre à travers les murs où tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi , comme de toi-même. Veux-tu que Je f en donne la preuve? Te 8oavient41 que j'ai dit dans le sénat qu'avant le 6 des calendes de novembre, Mallius, le ministre de tes forfaits, aurait pris les aimes et levé l'étendard de la rébellion? £h bien! me suis-je trompé, nonseulement sur le foit, tout horrible, tout incroyable qu'il est , mais sur le jour ? J'ai annoncé en plein sénat quel jour tu avais marqué pour le meurtre des sénateurs : te souviens-tu que ce jour-là même , où plusieurs de nos principaux citoyens sortirent de Rome , bien moins pour se dérober à tes coups que pour réunir contre toi les forces de la république ; te souviens-tu que ce jour-là Je sus prendre de telles précautions , qu'il ne te fut pas possible de rien tenter contre nous, quoique tu eusses dit publiquement que, malgré le départ de quelques-uns de tes ennemis , il te restait encore assez de victimes? Et le jour même des calendes de novembre, où tu te flattais de te rendre maître de Préneste , ne t'es-tu pas aperçu que j'avais pris mes mesures pour que cette colonie fût en état de défense? Tu ne peux foire un pas , tu n'as pas une pensée dont je n'aie surlo«hamp ia connaissance. Enfin, rappelle-toi cette dernière nuit, et tu vas voir que j'ai encore plus de vigiianoe pour le salut de la république que tu n'en as pour sa perte. J'affirme que cette nuit tu t'es rendu, avec un cort^^ d'armuriers, dans la maison de Lecca : est-ce parler clairement? qu'un grand nombre de ces malheureux que tu associes à tes crimes s'y stmt rendijis en même temps. Ose le nier : lu te tais! Parle ; je puis te convaincre. Je vois id , dans cette assemblée, plusieurs de êeux qui étaient avec toi. Dieux Immortels ! où sonunes-nons? dans quelle ville , ô ciel ! vivons^MHis ? Dans quel étot est la république I Ici , ici même , parmi nous, pères conscrits, dans ce conseil, le plus auguste et le plus saint de l'univers , sont assis ceux qui méditent la ruine de Rome et de l'empire; et moi, consul, je les vois et je leur demande leur avis; et ceux qu'il faudrait faire traîner au supplice , ma voix ne les a pas même encore attaqués! Oui, cette nuit, Catliina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribué les postes de ritalie , que tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi , ceux
que tu laisserais dans ces murs , que tu as désigné les quartiers de la ville où il &udrait mettre le feu. Tu as fixé le moment de ton départ : tu as dit que la seule chose qui pût t'arrêter, c'est que je vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi, et ont promis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes brigands n'était pas séparé , que j'étais informé de tout. Je me suis mis ^n défense ; j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont présentés chez moi, comme pour me rendre visite ; et c'était ceux que j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respeetaUes citoyens , et l'heure était celle que j'avais marquée.
Ainsi donc, CatUina, poursuis ta résolution; sors enfia de Rome : les portes sont ouvertes : pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te ressemblent, purge cette ville de la contagion que tu y répands; délivre-la des craintes que ta présence y fait naître ; qu'il y ait des murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps : je ne le souffrirai pas , je ne le supporterai..pas , je ne le permet* trai pas. H^iles-tu à fiûre par mon ordre ce que tu faisais de t<H-même?Ck»nsul, j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas un seul habitant , excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait pas été chargée? Quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été souillées? Enfin , quelle est la vie que tu mènes ? Car je veux bien te parler un moment , non pas avec Findignation que tu mérites, mais avec la pitié que tu Biérites si peu. Tu viens de paraître dans cette assemblée : d) bien! dans ce grand nombre de sénateurs , parmi lesquels tu as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé un semblable afiront , atteods-tu que des voix s'élèvent contre toi , quand le silence seul « quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a déjà condamné, lorsqu'à ton arrivée les sièges sont rest^ vides autour de toi, lorsque les consulaires, au moment où tu fes assis, ont aussitôt quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front, avec quelle contenance peux-tu supporter tant d'humiliations? Si mes esclaves me redoutaient comme tes citoyens te redoutent, s'ils me voyaient du même œil dont -tout le monde te voit Ici, j'abandonnerais ma propre maison : et tu balances à abandonner ta patrie , à fair dans quelque désert , à cacher dans quelque solitude éloignée cette vie coupable réservée aux supplices!! Je t'entends me répondre que tu es prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton exil. Non , je ne le proposerai pas au sénat ;mais je vais te mettre à portée de connaître ses dispositions à ton égard , de manière que tu n'en puisses douter. Catilina, sors de Rome; et puisque tu attends le mot d'exil , exile-loi de ta patrie. Eh quoi ! Catilina, remarques-tu ce silence? et t'en Ihot-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à Marœllus, tout consul queje suis, je ne serais pas en sûreté dans le sénat Mais c'est à toi que je m'adresse , c'est à toi que j'ordonne l'exil ; et quand le sénat me laisse parler amsi, il m'approuve; quand il se tait, il prononce \ don silence est utt décret;
ANCIENS. — ËLOQUBNCB.
« J'en dis aiifaiit detcbefiallen èomaiiis, de ce corpa liOBonble qui eotMNire le séMt en û giand nombre, dont ta as poy en entrant id, reconnaître les aentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à retenir la main prête à se porter sur toi. Je te sois garant qu*i]s te suivront jusqu'aun portes de cette TiHe que depuis si longtemps tu brûles de détruire.... Pars donc : tu as tant dit que tu attendais un ordre d'exil qui pût me rendre pdienx. Sois oonteot; Je l'ai donné : achèTe, en t^y rendant, d'exciter oontre moi cette inimitié dont tu to promets tantd'atanta* ges.llais8i tu toux me fournir un nouveau si^ de gloire» sors avec le cortège de briends qui t'est dévoué ; sors avec la lie des dtoyens ; va dans le camp de Mallius; déclare à l'État une guerre impie ; va te jeter dans ce repaire où Rappelle depuis longtemps ta fureur insensée. Là , combien lu seras satisfait! Quels plaisirs dignes de toi tu vas goûter! À quelle borribie joie tu vas te livrer lorsque , en regardant autour de toi , tu ne pourras plus ni voir ni entendre un seul homme de bien!... Et vous, pères conscrits, écoutez avec attention , et graves dans votre mémoire la réponse que je crals devoir fidre à des plaintes qui semblent , je l'avoue, avoir quelque justice. Je crois entendre la patrie, cette patrie qui m'est plus chère que ma vie, Je crois Pentendro me dire : Gicéron, que ûis-tn;? Quoil celui que tu reconnais pour mon ennemi, celui qui va porter la guerre dans mon sein, qu'on attend dans on camp de rebelles, Fauteur du crime, le chef de la conjuration, le corrupteur des dtoyens, tu le laisses sortir de Rome ! tu l'envoies prendre les annes contre la république I tu ne le fais pas charger de fers, traîner à la mort ! tu ne le livres pas au plus affreux supplice ! Qui t'arrête? EsM» la dladi^lne de nos ancêtres? mais souvent des particulien mêmes ont puni de mort des cUoyens séditieux. Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des dtoyens coupables ? mais ceux qui se sont déclarés contre la répunlique n'ont jamais joui des droits de dtoyen. Crains-tu les reproches de la génération suivante? mais le peuple romain, qui t'a conduit de si bonne heure par tous les degrés d'élévation jusqu'à la première de ses dignités, sans nulle recommandation de tes ancêtres , sans te connaître autrement que par toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien peu de reconnaissance, s'il est quelque considération , quelque crainte qui te fasse oublier le salut de ses dtoyens 1
« A cette voix sahite de la répuUique, à ces plahites qu'elle peut m'adresser, pères conacrits,^^oid quelle est ma réponse. Si j'avais cru que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne l'aurais pas laissé vivre un moment En effet , si les plus grands hommes de la république se sont honorés par la mort de Flaocus, deSaturninus, des deux Graoques, je ne devais pas craindre que la postérité me condamnât pour avoir &it mourir ce brigand , cent fois plus coupable , et meurtrier de ses concitoyens ; ou s'il était possible qu'une action si juste exdtàt oontre moi la haine , il est dans mes prindpes de regarder comme des titres de gMre les ennemis qu'on se fait par la vertu. Mais 11 est dans œtordro même, il est des hommes qui ne voient pas tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Oa sont eux qui, en se montrant trop fUMes, ont
nourri les espérances do OatHtnaj m sont eux qui ont Ibrtifié la coiyuration en refusant d'y croire. Entraînés par leur autorité, beaucoup de dtoyens aveuglés ou méchants, si j'avais sévi contre Catilina» m'auraient accusé de cruauté et de tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, conune il l'a résohi ,'dans le camp de Matlios , il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait conspiré contre la patrie. Sa mort aurait r^rlmé les complots qui nous menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais s'il enunène avec lui tout cet exécrable ramas d'assasshis et d'incendiaires, alon, non-seulement nous aurons détruit cette peste qui s'est accrue et nourrie au milieu de nous', mais même nous aurons anéanti jusqu'aux semences de la corruption.
« Ce n'est pas d'aiyourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés de pièges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour édater sous mon consulat. Si parmi tant d'ennemis nous ne firappions que Catilina seul, sa mort nous laisserait respirer, 11 est vrai; mais le péril subsisterait, et le venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc , je le répète , que les méchants se séparant des bons; que nos ennemis se rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans le sénat; d'amasser des flambeaux pour embrasa' nos demeures; enfin, qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments pour la république. Je vous réponds, pères conscrits, qn'O y aura dans vos consuls assez de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des chevaliers assez de courage , parmi tous les bons citoyens assez d'accord et d'union , pour qu'an départ de Catilina tout ce que vous pouviez craindre de lui et de ses comph'ces soit à la fois découvert , étouflé et puni.
« Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte» avec tous les satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi; va, difrje,CatiUna, donner le signal d'une guerre sacrilège. Et toi, Jupiter Stator, dont le temple a été élevé par Romulus , sous les mêmes auspices que Rome même ! toi , nommé dans tous les temps le soutien de l'empire romain ! to préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs , et la vie de tous nos citoyens : et tous ces ennemis de Rome, ces déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes forfUts, seront aussi, vivants et morts , réunis à jamais par les mêmes supplices. »
Ce fut sans doute la première punition de Catilina , d'avoir à essuyer cette foudroyante harangue. En venant au sénat, il sf exposait à cette tempête* Il n'y avait aueun moyen d'interrompre un consul parlant au milieu des sénateurs , et l'usage ne permettait pas même d'interrompre un sénateur op^. nant. Cependant, ni la voix de Cicéfon, ni celle de la consdence, ne purent intimider assez Catilina pour lui Ater le courage de répliquer. Il prit une contenance hypocrite, et se leva pour répondre; mais à peine eut-il dit quelques phrases vagues , que Sallustenousa conservées , et qui portent sur l'opi* nion ^ue doit donner de lui sa naissance opposée
is. .
COURS DE UTTERATDRE.
à eelle de CIcéron , que les murmures, 8*éle?ant de tous les côtés, lui firent bien voir qu*on ne reconnaissait plus en lui les privilèges d*un sénateur. Bientôt un cri général l'empêcha de poursuivre ; lies noms de parricide et d'incendiaire retentissaient à ses oreilles. Il fallut alors jeter le masque; et, n'étant plus maître de lui , il laissa pour adieux au sénat ces paroles furieuses, citées par plusieurs historiens , et dont l'énergie est remarquable :
« Puisque je suis poussé à bout par les ennemisqoi m'en* virannent, j'éteindrai sons des débris rincendie qu'on allume autour de moi. »
L'événement justifia la politique de Cicéron. La nuit suivante , Gatilina sortit de Rome avec trois cents hommes armés , et alla se mettre à la tête des troupes de Mallius. On sait quelle fut l'issue tle cette guerre, et que, dans cette sanglante bataille où il fut défait , ses soldats se firent presque tous tuer, et délivrèrent Rome et l'Italie de ce qu'elles avaient de plus vicieux et de plus à craindre pour leur repos. Si l'on demande pourquoi Catilina , devant qui Cicéron avait manifesté ses intentions et ses vues , prend précisément le parti que le consul désirait qu'il prît, c'est qu'il n^y en avait pas un autre pour lui; c'est que, tout étant découvert, et Rome si bien gardée qu'il ne lui était guère possible d'y rien entreprendre, il n'avait plus de ressource que la force ouverte et l'armée de Mallius.
Qèf qu'il fut parti , Cicéron monta à la tribune aux harangues , et rendit compte au peuple romain de tout ce qui s'était passé : c'est le sujet de la seconde Catilinaire. L'orateur s'y propose principalement de dissiper les fausses et insidieuses alarmes que les partisans secrets de Catilina affectaient de répandre, en exagérantses ressources et le danger de la république. Cicéron oppose à ces insinuations aussi lâches que perfides le tableau fidèle des forces des deux partis, et le contraste de la puissance romaine et d'une armée de brigands désespérés. En effet, il était évident qu'on ne pouvait craindre de Catilina qu'un coup de main , qu'un de ces attentats subits et imprévus qui peuvent bouleverser une ville. Ce n'était que dans Rome qu'il était réellement redoutable : réduit à faire la guerre, il devait succomber. Ainsi tout concourt à faire voir que les vues de Cicéron furent aussi justes que sa conduite fut noble et patriotique.
Celle des conjurés fut si imprudente, qu'elle précipita leur perte longtemps avant celle de leur chef. Il avait laissé dans Rome Lentulus et Céthégus, et quelques autres de ses principaux confidents , pour épier le moment de se défaire , s'il était
possible, de cet Infatigable consul , le plus grand obstacle à tous leurs desseins; pour mettre le feu dans Rome, et attaquer le sénat à l'instant où Catilina se montrerait aux portes avec son armée; enfin , pour grossir jusque-là leur parti par tous les moyens imaginables. Us essayèrent d'y entraîner les députés des Allobroges,. et leur remirent un plan de la conjuration avec leur signature. Tout fut porté sur-le-champ à Cicéron. Muni de ces pièces de conviction, il convoque le sénat, mande chez lui Lentulus, Céthégus, Céparius, Gabinius et Statilius qui , ne se doutant pas qu'ils fussent trahis, se rendent à ses ordres. Il s'empare de leur personne, et les mène avec lui au sénat, où il fait introduire d'abord les députés des Allobroges. On entend leur déposition ; on ouvre les dépêches : les preuves étaient claires. Les coupables sont forcés de reconnaître leur seing et leur cachet. C'est àcette occasion que l'on rapporte une bien belle parole de Cicéron à Lentulus. Ce conjuré était de la famille des Cornéliens , la plus illustre de Rome. Lui-même était alors préteur. Son cachet représentait la tête de son aïeul , qui avait été un excellent citoyen. Le reconnaissez-vous ce cachet? lui dit le consul , c'est Vimage de votre aïeul ^ qtU a si bien mérité de la répttblique. Comment la seule vue de cette tête vénérable tie vous a-t-elle pas arrêté au moment où vous alUefi vous en servir pour signer le crime f
Le sénat décerne des récompenses aux Allobroges, des actions de grâces et des honneurs sans exemple au consul : on ordonne les fêtes appelées supplications , qui , après le triomphe , étaient le prix le plus honorable des victoires. Cicéron harangue le peuple, et lui expose tout ce qui s'est fait dans le sénat, et de quel péril Rome vient d'être délivrée : c'est la troisième Catilinaire. Enfin, il ne s'agissait plus que de décider du sort des coupables. Silanus , désigné consul pour l'année suivante, opine à la mort. Son avis est suivi de tous ceux qui parlent après lui , jusqu'à César, qui opine à la prison perpétuelle et à la confiscation des biens. Il avait déjà un grand crédit , et son opinion pouvait entraîner d'autant plus de voix , que ceux mêmes qui étaient les plus attachés à Cicéron craignant que quelque jour on ne lui demandât compte du sang des citoyens , qui, dans les formes ordinaires, ne pouvaient être condamnés à mort que par le peuple, paraissaient Incliner à l'indulgence, pour ne pas exposer un grand homme qu'ils chérissaient. Us semblaient cherdier dans ses yeux l'avis qu'ils devaient ouvrir. Cicéron s'aperçut du danger nouveau que courait la république dans ce
moment de crise : il Bavsdt que les amis et les par^ tisans des conjurés ne s'occupaient qu'à se mettre en état de forcer leur prison ; et si le sénat eût molli dans une délibération si importante , c'en était assez pour relever le parti de Catilina. L'intrépide consul prit la parole, et c'est daqs cette harangue , qui est la quatrième Catilinaire , qu'il a le plus manifesté l'élévation de ses sentiments , et ce dévouement d'une âme vraiment romaine, qui n'ignorait pas ses propres périls, et qui les bravait pour le salut de r£tat.
« Je m'aperçois , pères conscrits , que tous les yeux sont toamés sur moi, que vous êtes occupés, noo-seuiement des dangers de la république, mais des miens. Cet intérêt particulier qui se mêle au sentiment de nos malheurs communs est sans doute un témoignage bien doux et bien flatteur ; mais , je vous en conjure au nom des dieux , oubliez-le enlièremeoL, et, laissant à part ma propre sûreté, ne songez qu'à la vôtre et à celle de vos enfants. Si telle est ma condition, que tous les maux, toutes les afflictions, tous les revers doivent se rassembler sur moi seul, je la supporterai non-seulement avec courage, mais avec joie, pourvu que par mes travaux j'assure votre dignité et le salut du peuple romain. Depuis qu'il m'a décerné le consulat, vous le savez , les tribunaux , sanctuaires de la justice et des lois ; le Champ de Mars , consacré pap les auspices ; l'assemblée du sénat qui est le refuge des nations; l'asile des dieux pénates , regardé comme inviolable; le lit domestique, où tout citoyen repose en paix ; enfin ce siège d'Iionneur , cette chaise curule , ont été pour moi un tliéàtre de dangers renaissants et d'alarmes continuelles : c'est à ces conditions que je suis consul. J'ai souffert, j'ai dissimulé, j'ai pardonné : j'ai guéri plusieurs de vos blessures en cachant les miennes ; et si les dieux ont arrêté que ce serait à ce prix que je sauverais du fer et des flammes , de toutes les horreurs du pillage et de la dévastation , Rome et l'Italie , vos femmes, vos enfiuits , les prêtresses de Vesta , les temples et les autels, quel que soit le sort qui m'attend, je suis prêt à le subir. Lentnlus a bien pu croire que la destruc* tion de la république était altadiée à sa destinée et au nom Cornélien : pourquoi ne m'applaudirais-je pas que l'époque de mon consulat ait été fixée par les destins pour sauver la république ? Ne pensez donc qu'A vous-mêmes , pères conscrits, et cessez de penser à moi. D'abord je dois espérer que les dieux, protecteurs de cet empire, m'accorderont la récompense que f ai méritée ; mais s'il en arrivait autrement, je mourrai sans regret; car jamais la mort ne peut être ni bonteusepour un liomme courageux , ni prématurée pour un consulaire , ni k craindre pour le sage. Ce n'est pas que je me Duse glove d'être insensible aux larmes de mon frère qui est ici présent, à la douleur que vous me témoignez tous; que ma pensée ne se reporte souvent sur la désolation où j'ai laissé chez moi une épouse et une fille également chères , également frappées de mes dangers ; un iUs encore enfant, que Rome semble porter dans son sein , comme un garant de ce que lui doit mon consulat ; que mes yeux ne se tournent wr un gandre qui , dans cette assem-
blée , attend, ainsi que vous, avec inquiétude , révénement de cette journée : je suis touché de leur situation et de leur sensibilité , je l'avoue ; mais c'est une raison de phis pour que j'aime mieux les sauver tous avec vous, même quand je devrais périr, que de les voir enveloppés avec vous dans une même ruine. En effet, pères conscrits , regardez l'orage qui vous menace, si vous ne le prévenez. 11 ne s'agit point ici d'un Tibérius Gracchus , qui ne voulait qu'obtenir un second tribnnat ; d'un Caïus , qui ameutait dans les comices les tribus lustiques; d'un Satuminus, qui n'était coupable que du meurtre d'un seul citoyen , de Memmius : vous avez à juger ceux qui ne sont restés dans Rome que pour l'incepdier, pour y reeevoir Catilina , pour vous égorger tons. Vous avez dans vos mains leurs lettres , leurs signatures , leur aveu. Us ont voulu soulever lés AUobroges, armer les esclaves, introduire Catilina dans nos murs. En un mot, leur dessin était qu'après nous avoir fait périr tous, il ne restât pas un seul citoyen qui pût pleurer sur les débris de l'État Voilà ce qui est prouvé, ce qui est avoué ; voilà sur quoi , pères conscrits, vous avez déjà prononcé vousmêmes. Et que faisiez- vous, en eiïet, qumd vous avez porté en ma &veur un décret d'actions de grâces pour avofr découvert et prévenu une conspiraticm de scélérats armés contre la patrie ; quand vous avez forcé Lentnlus à se démettre de la préture; quand vous l'avez mis en prison lui et ses complices ; quand vous avez ordonné une suppiica» tion aux dieux , honneur qui , jusqu'à moi ,. n'a jamais été accordé qu'aux généraux vainqueurs; enfin quand vous avez honoré des plus grandes récompenses la fidélité des AUobroges? Tous ces actes si solennels, si multipliés, ne sont-ils pas la eondamnation des conjurés? Cependant, puisque j'ai cru devoir mettre l'affaire en délibération devant vous, puisqu'il s'agit de statuer sur la peine due aux coupables, je vais vous dire, avant tout, ce qu'un consul ne doit pas vous laisser ignorer. Je savais bien qu'il renaît dans les esprits une sorte de vertige et de fureur, que l'on cherchait à exciter des troubles, que l'on avait de pernicieux desseins*; mais je n'avais jamais cru , Je l'avoue, que des citoyens romains pussent former de si abominables complots. Si vous croyez que peu d'hommes y (dent trempé, pères conscrits , vous vous trompez : le mal est plus étendu que vous ne le croyez. Il a non-seulement gagné l'Italie, il a passé les Alpes; il s'est glissé sourdement dans les provinces. Les lenteurs et les délais ne i)euvent que l'aecrottre ; vous ne sauriez trop têt l'étouffer; et, quelque parti que vous choisissiez , vous n'avez pas un moment à perdre : fl faut prendre votre résolution avant la nuit, v ( rv, 1 -3. )
Il discute en cet endroit l'avis de Silanus et celui de César, toujours avec les plus grands méqa* gements pour ce dernier. Il a même l'adresse de faire sentir qu'il ne faut pas croire que son avis ait été dicté par une indulgence criminelle. Il entre habilement dans la pensée de César, qui, ne voulant pas avoir l'air d'épargner les conjurés, avait paru regarder la captivité perpétuelle comme une peine beaucoup plus sévère que la mort, qui n'est que la fin de tous les maux. If appuie sur cette
COURS DE LITDteUlTDBB.
idée, et n^insîste sur la peine de mort que parée que les eiroonstanees et rîBtérét de TÉtat la rendent nécessaire. Après ce détail , il semble prendre de nouvelles forces pour donner au sénat tout le courage dont il est lui-même animé ; et cette dernière partie de son discours inspire cet intérêt mêlé d'admiration, qui est un des plus beaux effets de Téloquenoe.
« Je ne dois pas tous disslmoler œ que J'entends tous les jours : de tous o6tés viennent à mes oreilles les discours de ceux qui sembieut craindre que je n'aie pas assez de moyens , assez de fiKce pour exécuter ce que tous avez réaoln. Ne vous y trompez pas, pèfes conscrits : tout est préparé, tout est prévu, tout est assuré, et par mes soins et ma vigilance, et plus encore par le zi^ du peuple romain, qui vent conserver son empire, ses biens et sa liberté. Vous avez pour vous tous les ordres de l'État; des citoyan de tout âge ont rempli la place publique et les temples , et occupent toutes les avenues qui conduisent au lieu de cette assemblée. GTest qu'en effet cette cause est la première j depuis la fondation de Rome, oh tous les citoyens n'aient eu qu'un mfime sentim^t, qu'un même intérêt, excepté ceux qui, trop sûrs du sort que leur réservent les lois, aiment mieux toôiberavecla répuUique que dépérir seuls. Je les excepte voiootiers, je les sépare de nous : ce ne sontpasnosoMicitoyens, cesontnos plus mortels ennemis. Biais tous les autres, grands dieux 1 avec quelle ardeur, avec quel courage, avec quelle afiluence ils se présentent pour assurer la dignité et le salut de tous S Vous parlerai-je des chevaliers romains , qui , vous cédant le premier rang dans TÉtat, ne disputent avec vous que de zèle et d'amour pour la patrie ? Après les longs débats qui vous ont divisés, œ jour de danger, la cause oonunune, vous les a tous attachés; et j'ose vous répondre que toutes les parties de Tadministration pubUque ne doivent plus redouter aucune attehite , si cette union établie pendant mon consulat peut être h jamais affermie. Je vois ici parmi vous , je vois , remplis du même zèle , les tribuns de l'épargne , ces dignes citoyens qui , dans ce même jour, pour concourir à la défense générale , ont quitté les fonctions qui les appelaient, ont renoncé au profit de leurs charges, et saôïfié tout autre intérêt à celui qui npus rassemble. Et quel est , en effet, le Romain à qui l'aspect de la patrie et le jour de la liberté ne soient des biens chers et précieux P N'oubliez pas dans ce nombre les affranchis, ces hommes qui, par leurs travaux et leur mérite , se sont rendus dignes de partager vos droits , et dont Rome est devenue la mère , tandis que ses enfants les plus iUustres par leur nom et leur naissance ont voulu l'anéantir. Mais que dis-je , des affranchis ? il n'y a pas même un esclave , pour peu que son maître Jui rende la servitude supportable , qui n'ait les conjiirés en horreur, ^ui ne désire que la république subsiste, et qui ne soil prêt à y contribuer de tout son pouvoir. N'ayez donc aucune inquiétude, pères conscrits, de ce que vous avez entendu dire qu'un agent de Lentulos cherchait à soulever les artisans et Je peUt peuple. H l'a tenté , il est vrai , mais Tainemeui ; il no s*en est pas trouvé un seul assez dénué
de leasounea, ou assez dépravé dé caractère , pour ne pas désirer de jouir tranquiflament du fruit de son travail Journalier, de sa demeure et de son Ut. Toute cette daaae d'hommes ne peut même fonder sa subsistance que sur la tranquiUité publique. Leur gain diminue quand les sont fermés : que serait-ce s'Us étaient einbrasés ? Ne gnez donc pas que le peuple romain vous manque : craignez vous-mêmes de manquer au peuple romain. Tous avez un consul que les dieux , en l'arrachant aux embOches et à la mort , n'ont pas cdnservé pour hd -même , mais pour vous. La patrie commune, menaoée des gflalfeset des flambeaux par une conjuration Impie , vous tend des mains su|ipliaiites; eUe vous recommande le C^itole, les feux étMels de Vesta, garants de la durée de cet empire; elle vous recommande ses murs, ses dieux, ses habitants. Enfin ,^e8t sur votre propre, vie, sur cdle de vos femmes et de vos entots, sur vos Mens , sur la conservation de vos foyers , que vous avez à prononcer aujourd'hui. Songez combien fl s'en est peu falhi que cet édifice dé la grandeur romaine , fondé par tant de travaux, élevé si haut par les dieux , n'ait été renversé dans une nuit. Cest à vous de pourvoir à ce que désormais un semblable attentat ne puisse, je ne dis pas être commis, mais même être médité. Si Je vous parle ainsi , pères conscrits , ce n'est pas pour exdter VO" tre zèle , qui va sans doute au-devant du mien ; c'est afin que ma voix , qui doit être la première entendue , s'acquitte en votre présence des devoirs de votre consul. Je n'ignore pas que je me fois autant d'ennemis implacables qu'il existe de conjurés , et vous savez quel en est le nombre ; mais ils 8onttous,à mes yeux, vils, felMes et abjects; et, quand même il arriverait qu'un jour leur fureur, excitée et soutenue par quelque ennemi plus puissant , prévalût contre moi sur vos droits et sur ceux de la république , jamais je ne me repentirai de mesactions ni de mes paroles. La mort, dont ils me menacent, est réservée à tous les hommes ; mais la gloire dont vos décrets m'ont couvert n*a été réservée qu*à md. Les autres ont été honorés pour avoir servi la patrie; mais vos décrets n'ont attribué qu'à moi seul Phonneur de l'avoir sauvée. Qu'ils soient à jamais célèbres dans vos fostes, ce Sdinon qui arracha lltalie des mains d'Annibal ; cet autre Sdpion qui renversa Garthage et Numance, les deux plus cruelles ennemies de Rome ; ce Pai^ Emile , dont un roi puissant suivit le char de triomphe ; ce Biarius, qui délivra l'Italie des Cimbres et des Teutons; que Ton mette au-dessus de tout le grand Pompée, dont les exploits n'ont eu d'autres homes que cdies du monde , il restera encore une place assez honorable à celui qui a conservé aux vainqueurs des nations une patrie où ils puissent venir triompher. Je sais que la victoire étrangère a cet avantage sur la victoire domestique , que, dans Tune, les vaincus deviennent des siûets soumis ou des alliés fidèles; dans l'autre, ceux qu'une fureur insensée a rendus ennemis de l'État ne peuvent, quand vous les avez empêchés de nuire, être réprimés par les armes ni fléchis par les bienfaits. Je m'attends donc à une guerre étemelle avec les méchants. Je la soutiendrai avec le secours de tous les bons citoyens; et j'espère que la réunion du sénat et des chevaliers sera , dans tous les temps , une barrière qu'aucun effort ne pourra renverser.
ANCIENS. — ÉLOQUENŒ.
Il MâJntemnt, pèraft dteiorlts» Umt ce que Je tous demande en récompense de oe que f ai Mcrifié pour tous, du gouTememeut d'une proTince et du commandement d'une armée où j'ai renoncé pour TeUler è la sûreté de l'État, de tous les honneurs et de tous les avantages que j'ai négligés pour ce seul motif, de tous les soins que j'ai pris, de tout le ferdean dont je me suis chargé; tout ce que je TOUS demande, c'est de garder, un souTenir fidèle de mon con* snlat. Ce sourenir, tant qu'il sera présent à Totre esprit, sera le plus ferme rempart que je puisse opposer à lahahie •t à Tcnyie. Si mes espérances sont trompées, si les méchants remportent, je vous recommande ren&ne de mon ils; et je n'aurai rien àcndndre pour lui ; rien ne doit manquer un jour ni à sa sûreté ni même à sa dignité, si tous vous souvenez qu'il est le fils d'un homme qui, à ses propres périls, vous a garantis de ceux qui vous menaçaient.
« Ce qui vous reste àfeireence moment, c'est de statuer avec promptitude et fermeté sur la cause de Rome et de rempire; et, quoi que vous puissiez décider, croyez que te consul saura maintenir votre autorité, feire fespecter vos décrets, et en assurer reiécutîon.i» (iv, 7-11.)
Cest avec ce langage qa'on intimide les méchants , qu'on rassure les faibles , qu*oo encourage les bons; en un mot, que Tâme d'un seul homme devient celle de toute une assemblée , de tout un peuple. La sentence de mort fut prononcée d'une voix presque unanime, et exécutée sur-le-champ. CicéroD, un moment après, trouva les partisans, les amis , les parents des conjurés , encore attroupés dans la place publique : ils Ignoraient le sort des coupables, et n'avaient pas perdu toute espérance. Ils ont vécu y leur dit le consul, en se tournant vers eux ; et ce seul mot fut^un coup de foudre qui les dissipa tous en un instant. Il était nuit : Cicéron fut reconduit chez lui aux acclamations de tout le peuple, et suivi des principaux du sénat. On plaçait des flambeaux aux portes des maisons pour éclairer sa marche. Les femmes étaient aux fenêtres pour le voir passer , et le montraient à leurs enfants. Quelque temps après , Caton devant le peuple, et Catulus dans le sénat, lui décernèrent le nom de Père de la partie, titre si glorieux, que dans la suite la flatterie l'attacha à la dignité impériale , mais que Kome libre , dit heureusement Juvénal , D*a donné qu^au seul Cicéron.
MomapainmpatrMÊ Ckironem Ubera dixU,
(JCVKlf.)
Tous ces flûts sont si connus , nous sont si familiers, dès nos premières études, que Je ne les aurais pas même rappelés, s'ils ne faisaient une partie nécessaire de l'objet qui nous occupe, et des ouvrages que nous considérons; et j'ai pu m'y refusa* d'autant moins , qu'il est plus doux , en fiiisant rhistoire du génie, de faire en nnéme temps celle de la vertu.
wmm V. — Iles autres Harangues de Cicéron. Dans le temps même où les dangers de la repu* blique occupaient tous les momenu , toutes les pensées de Cicéron ; lorsque, après avoir forcé Catilina de sortir de Rome, il observait tous les pas des conjurés, et dierehait à s'assurer des preuves du crime, il se chargea dans les tribunaux d'une affaire très-importante, et dont le succès intéressait à la fois son amitié, son éloquence , et sa politique. On aurait peine à concevoir comment chez lui les soins de l'administration laissaient place encore aux affiiires du barreau, comment, parmi tant de fatigues qui lui permettaient à peine quelques heures desommeil, le consul eût encore le loisir d'être avocat, et de composer un plaidoyer aussi bien travaillé que celui dont je vais parler, si l'on ne savait quelle prodigieuse facilité de travail il tenait de la nature et de l'habitude, et ce que peut l'homme qui s'est accoutuméàfaire un usage continuel deson temps et deson génie. D'ailleurs, le premier de tous les intéréta pour Cicéron, celui de l'Étal, l'appelait à la défense de Licinius Muréna, désigné consul pour l'année suivante, mais alors aècusé de brigue, et à qui une condamnation juridique pouvait faire perdre la dignité qu'il avait obtenue. C'était un citoyen plein d'honneur et de courage, qui avait servi avec la plus grande distinction sous Lucullus, et très-attaché à Cicéron et à la patrie. Dans le trouble et le désordre où étaient les affaires publiques , il était de la dernière importance que la lionne cause ne perdit pas un tel appui, que Muréna entrât en chaige au jour marqué, et qu'on ne fût pas exposé aux dangers d'une nouvelle élection. Les circonstances rendaient sa défense difficile et délicate. Cicéron lui-même , à la prière de tous les honnêtes gens , révolté de la corruption qui régnait dans les comices , avait porté contre la brigue une loi plus sévère que les précédentes. Muréna avait pour accusateur un de ses compétiteurs au consulat, Sulpicius, jurisconsulte renommé, et compté aussi parmi les amis de Cicéron. Mais ce qui donnait le plus de poids à l'accusa* lion , c'est qu'elle était soutenue par un homme doni le caractère était généralement respecté, par Galon, qui , dans ce même temps , était près d'obtenir le tribunal. Pressé de faire un exemple, il avait dit publiquement que l'année ne se passerait pas sans qu'il accusât un consulahre. On peut croire que l'excès de son zèle mit un peu de précipitation et d'humeur dans ses poursuites; car, au rapport des historiens , Muréna, sans être absolument irréprochable, n'était pas dans le cas de la loi, et ne s'était permis que cette espèce de sollicitation passée en usage, et que les i^us honnétos gens ne rougi»>
saîeut pas d*employer. On ne pouvait lui imputer aucune transgression formelle, et ce n'était pas Texen^ple qu^il fallait dioisir : aussi fut-il absous par tous les suffrages. Nous avons entendu l'orateur romain tonnant contre Verres et Catilina avec toute la véhémence, tout le pathétique, toute Ténergie de l'éloquence animée par la vertu et la patrie : nous allons voir son talent et son style se plier à un ton tout différent. Nous passons ici du sublime au simple, et nous verrons comme il saisit habilement tous les caractères propres à ce genre de composition oratoire , l'art de la discussion , le choix des exemples, l'agrément des tournures, la finesse, la délicatesse , et même la gaieté , celle du moins que la na« ture de la cause peut comporter.
Cicéron , après avoir établi , dans un exorde aussi noble qu'intéressant , les rapports et les liaisons qui l'attachent à Muréna; après avoir réfuté les imputations de Sulpicius , poursuit ainsi :
« 11 est temps d'en venir au plas grand appui de nos adversaires, à celui qu'on peut regarder comme le lempart de DOS accusateurs , à Caton ; et quelque gravité , quelque force qu'il apporte dans cette cause, je crains beaucoup plus, je l'avoue, son autorité que ses raisons. Je demanderai d'abord que la dignité personnelle de Caton , l'espérance prochaine ^u tribunat, la gloire de sa vie, ne soient point des armes contre nous, et que les avantages qu'il n'a reçus que pour être utile à tous ne servent pas à la perte d'un seul. Sctpion l'Africain avait été deux fois consul, avait renversé Carthage et Numance, les deux terreurs de cet empire , quand il accusa Lucius Cotta ; il avait pour lui une grande éloquence, une grande réputation de probité et d'intégrité, une autorité telle que devait l'avoir on honame à qui le peuple romain devait la sienne. J'ai souvent oui dire à nos vieillards que rien n'avait tant servi Ck>tta auprès de ses juges, que cette préémmence même de Scipion. Ces hommes si sages ne voulurent pas qu'un citoyen succombât dans les tribunaux , de manière à faiie croire qu'il avait été opprimé par l'excessive prépondérance de son accusateur. Ne savons-nous pas aussi , Caton , que le jugement du peuple romain sauva Sergius Galba des poursui* tes d'un de vos ancêtres, citoyen trèSHSOurageux et trèsconsldéré, mais qui semblait trop s'acharner à la perte de •on adversaire? Toujours, dans cette ville ^ le peuple en corps , et en particulier les juges éclairés et qui regardent dans l'avenir, ont résisté aux trop grandes forces de ceux qui accusaient. Je ne veux point qu'un accusateur fasse sentir dans les tribunaux une supériorité trop marquée, trop de pouvoir, trop de crédit : employez tous ces avantages pour le salut des innocents, pour le soutien des faibles, pour la défense des nialheureux, oui; mais pour le péril et la mine des citoyens , jamais. Qu'on ne vienne donc point nous dire qu'en se présentant id contre Muréna, Caton a jugé la cause ; ce serait poser un principe trop Injuste, et fairo aux accusés une condition trop dure et trop malheureuse, si l'opinion de leur accusateur était regardé^
comme leur sentence. Pour mol, Caton, le cas singulier que je fiiis de votre vertu ne me permet pas de UAmer votre conduite et vos dénuirches en cette occasion : mais peut-être pnis-je y trouver quelque chose à réformer. Vous ne commettez point de fautes, et l'on ne peut pas dire de vous que tous avez besoin d'être corrigé , mais seulement qu'il y a quelque chose &k vous qui peut être adouci et tempéré. La nature elle-même vous a formé pour rhonnè> teté , la gravité , la tempérance , la justice , la fermeté d'Ame. Elle vous a (ait grand dans toutes les vertus ; mais vous y avez igouté des principes de philosophie où l'on voudrait plus de modération 9 plus de douceur ; qui sont enfin, pour dire ce que j'en pense, plus sévères et plus rigoureux que la nauire et la vérité ne le comportent. £t puisque je ne parle pas ici devant une multitude ignorante, vous me perjnettrez, juges, quelques réflexions sur ce genre d'études philosophiques, qui, par .lui-même, n'est éloigné ni de votre goût ni do mien.
« Sachez donc que tout ce que nous voyons dans Caton d'excellent, de divin , est à lui , lui appartient en propre; au contraire, ce qui nous laisse quelque chose à désirer n'est pas de lui , mais du maître qu'il a choisi, delà secte qu'il a embrassée, n y a parmi les Grecs un homme de grand esprit, Zenon , dont les sectateurs s'appellent Sloî. ciens. Void quelques-uns de leurs principes : Que le sage n'a pomt d'égard pour quelque titre de faveur que ce soit ; quil ne pardonne jamais aucune faute; que la compassion et l'indulgence ne sont que légèreté et folie; qu'y n'est point digne d'un homme de se laisser toucher ni flédiir; que le sage , même s'U est contreliût, est le plus beau des hommes; le plus riclie, même en demandant l'aumêne; roi, même dans Tesdavage ; et que nous tous , qui ne sommes pas des sages, nous ne sommes que des esclaves et des insensés; que toutes les fautes sont égales; que tout délit est un crime; que celui qui tue un poulet, quand il n'en a pas le droit, est aussi coupable que celui qui étrangle son père; que le sage ne se repent jamais, ne se trompe jamais , ne change jamais d'avis.
« Telles sont les maximes que Caton , dont vous connaissez l'esprit et les hunières , a puisées dans de très-savants auteurs , et qu'il s'est appropriées , non pas , comme tant d'autres , pour en faire un sujet de controverse, mais pour en faire la règle de sa vie. Les fermiers de la république demandent quelque remise : — Prenez garde, dit Caton, n'accordez rien à la faveur. — Des malheureux supplient : — C'est un crime d'écouter la compassion. — Un homme avoue qu'il a commis une faute , et demande grâce : — C'est se rendre coupable que de pardonner. — Biais hi faute est légère : — Toutes les fautes sont égales. ,— Avez- Yous dit quelque chose sans réflexion , il ne vous est plus permis d'en revenir. — Mais j'ai été entraîné par l'opinion : — Le sage ne connaît que la certitude , et nullement l'opmion. — Vous vous êtes trompé involontairement suc un fait : — Ce n'est point une erreur, c'est un mensonge, une calomnie. De là une conduite parfaitement conforme à cette doctrine. Pourquoi Caton est-il id accusateur? C'est qu'il a dit dans le sénat qu'il accuserait un consulaire. — Mais vous favez dit dans U colère : — Le sage ne se met
ANOENS. — ÉLOQUENCE.
point eo colèro. ^ Mate c'6Bt «n f^n^os du moment , qoi ne TOUS engageait à rien : — Le sage ne peut, sans honte, changer d'avis. H ne peut, sans crime, se laisser fléchir; toute compassion est une faiblesse, toute indulgence un forfait.
« Et moi aussi, dans ma première jeunesse, me défiant de mes propres lumières , j*ai re<ïherché, comme Caton , odleB des pldlosophes; mais les maîtres qoe fai suivis, Platon et Aristote , ont des principes différents. Leurs disciples , hommes mesurés dans leurs opinions , pensent que le sage même peut accorder quelque chose aux circonstances, aux considérations particulières; que l'homune de bien peut céder à la pitié; qu'il y a des degrés dans les délits et dans les peines ; que la Tertu et la fermeté peuvent faire grâce; que le sage lui-même peut être quelque* fois entraîné par Topinion , emporté par la colère , touché par la compassion ; qu'il peut sans honte revenir, sur ce qu'il a dit , et changer d'avis, s'il en trouve un meilleur ; qu'enfin toutes les vertus ont besoin de mesure, et doivent craindre l'excès.
« Si , avec le caractère que vous avez , Caton , le hasard vous eût adressé aux mêmes maîtres que moi , voas ne seriez pas plus homme de bien , plus courageux , plus tempérant, plus juste : cela ne se peut pas; mais vous seriez un peu plus enclin à la douceur ; vous ne vous seriez pas rendu gratuitement l'agresseur et l'ennemi d'un homme plein de modestie dans ses mœurs, plein d'honneur et de noblesse dans ses sentiments. Vous auriez pensé que, la fortune vous ayant tous les deux préposés dans le même temps à la garde de la république, lui, comme consul, et vous, comme tribun, il devait y avoir entre vous une sorte de liaison patriotique. Vous auriez supprimé, vous auriez oublié ce que vous avez dit dans le sénat avec trop de violence , ou vous auriez vous-même tiré de vos paroles une conséquence moins rigoureuse. Croyez-moi, vous êtes maintenant dans le feu de l'êge, dans toute l'ardeur de votre caractère, dans tout Ten- Ibousiasme de la doctrine que vous avez adoptée; mais le temps, Fusage, l'expérience, doivent sans doute quelque jour vous calmer, vous modérer, vous fléchir. En effet, ces législateurs de vertu , ces précepteurs que vous avez suivis, ont porté, ce me semble, les devoirs de l'homme au delà des bornes de la nature. Nous pouvons en spécuhition aller aussi loin qu'il nous platt , nous élever jusqu'à l'infini; mais dans la pratique, dans la réalité, il est un terme où il faut s'arrêter. Ne pardonnez rien, nous dit'On. — Et moi. Je réponds : Pardonnez quand il y a lieu à l'indulgence. — N'écoulez aucune considération per* sonnelle : — Et je dis qu'il ne faut y avoir égard qu'autant que le devoir et l'équité le permettent — Ne vous laissez pas émouvoir à compassion : — Jamais sans doute au point d'affaiblir l'autorité des lois, mais autant que le prescrit la première de toutes, l'humanité. ^ Soyez fermes dans vos sentiments : — Oui , si l'on ne voua en propose pas de meilleurs. Ainsi parlait ce grand Scipion , qui eut, comme vous, Caton, la réputation d'un homme très* instruit, d^un homme presque divin dans la discipline domestique ,1 mais que la pliikwophie dont il frisait pio*
fesakm, puMedana leamêmea aooroaB que la vêtre, n'avait point rendu plus sévère qn'U ne font l'étve, et qui, au contraire, a toujours passé pour le plus doux de tous les hommes. Lélius avait pris ces mêmes leçons : eh! qui jamais a eu plus d'aménité dans ses mœurs, et a rendu la sagesse plus aimable? J'en puis dire autant de Gallus, de Philippe; mais j'aime mieux prendre des exemples dans votre maison. Qui de nous n'a pas entendu parler de Caton le censeur. Ton de vos plus illustres aïeux? et qui jamais a été plus mesuré dans sa conduite et dans ses principes, phis traltable, plus ftuile dans le commerce de la vie ? Quand vous l'avez loué dans votre plaidoyer avec autant de justice que de dignité, vous l'avez cité comme un modèle domestique que vous vous proposiez d'Imiter. Les liens du sang , les rapports de caractère , vous yuntorisent, il est vrai, plus qu'aucun de nous; mais pourtant je le regarde comme un exemple pour moi autant que pour vous-même; et si vous pouviez aussi à votre sévérité naturelle mêler un peu de sa facilité et de sa douceur, toutes les qualités que vous possédez n'en seraient pas meillenres, mais en deviendraient plus aimables.
« Ainsi , pour en revenir à ce que j'ai dit d'abord , que Fou écarte de cette cause le nom de Caton ; que Ton mette à part son autorité , qui doit être nulle dans un jugeiflent légal , ou n'avoir de crédit que pour faire le bien ; que l'on nous attaque par des faits. Que voulez*vous , Caton? que demandez- vous? sur quoi porte votre accusation? Vous vous élevez contre la brigue ; je ne la défends pas. Vous me reprochez de Justifier dans les tribunaux ce que j'ai proscrit par mes lois : j'ai proscrit la brigue , et je défends l'innocence. N'accusez-vous que le crime? Je me Joins à vous. Prouvez que Muréna l'a commis, et j'avouerai que mes propres lois le condamnent. » (xxviu -^ xxxu.)
Ce seul morceau, parmi tant d'autres, suffirait pour nous faire sentir toute la flexibilité du talent de Cicéron. Il était nécessaire d^écarter de la balance de la justice ce poids que pouvait y mettre un nonft tel que celui de Caton. Il ose employer contre lui le ridicule; mais, pour peu qu'il n'eût pas su en émousser la pointe, on n'aurait pas souffert qu'il s'en servit contre un homme si révéré. La cause de Caton serait devenue celle de tous les honnêtes gens, et même de ceux qui ne l'étaient pas ; car, lorsque la vertu est généralement reconnue, ceux mêmes qui ne l'aiment point veulent qu'on la respecte;* c'est un hommage qui coûte peu et qui n'engage à rien. Avec quelle habileté, avec quelle adresse, il sépare la personne de Caton de sa doctrine I Comme il se joue doucement de Tune sans affaiblir en rien la vénération que l'on doit à l'autre! Ses traits, en tombant sur le stoïcisme de Caton, ne vont jamais jusqu'àlui; c'est en le comblant d'éloges qu'il lui ôte, sans qu'on s'en aperçoive, toute l'autorité de son opinion; car, dès qu'une fois il est parvenu à faire rire sans le blesser, sa gravité n'a plos de pouvoir i
il n*y a plus de place pour elle. Aussi lai-méme ne put la garder : il ne put s^empôcber de sourire au portrait qae trace Cicéron du rigorisme stoique; etj moitié riant, moitié grondant, il dit, au sortir de Faudience : En vérUé, nous avons un consul très-plaisant.
Cétaient, d'ailleurs, ces morceaux par lesquels Torateur tempérait ,*antant qu'il le pouvait, l'austérité du genre judiciaire; c'étaient ces sortes d'épisodes , toujours heureusement placés, qui délassaient les juges de la fatigue des querelles du iNurreau , de l'amertume des controverses judiciaires et de la criaillerie des avocats. Voilà ce qui rendait l'éloquence de Cicéron si agréable aux Romains, et taisait recueillir avec tant d'avidité toutes ses harangues, dès qu'il les avait prononcées. Nul ne possédait au même degré que lui cet art de répandre de l'agrément sur les matières les plus sèches; et la vraie marque de la supériorité, c'est de pouvoir ainsi se rendre maître de tous les sujets, et de savoir, en traitant tous les genres, avoir le ton et la mesure de tous.
C'est encore ce qu'il fit en plaidant la caose d'Archias, célèbre poëte grec, à qui l'on contestait fort mal à propos le titre de citoyen romain. Il était né à Antioche, mais'il avait reçu le droit de cité à Héradée, ville alliée, qui jouissait des privilèges de la bouigeoîsle romaiqe. Les archives de cette ville avaient été brûlées dans le temps de la guerre sociale, et, vingt-huit ans ainrès, un nommé Gratins, ennemi d'Archias, voulut tourner contre lui cet accident, qui lui enlevait la preuve de son titre. Heureusement il avait pour lui le témoignage de Lucullus, dont la protection lui avait procuré cette faveur des habitants d'Héraclée. Il fut défendu par Cicéron, et l'orateur nous apprend dans son exorde les droits qu'avait le poète à son amitié, et même à sa reconnaissance. Cest une observation à faire , que Cicéron , dans chaque cause qu'il plaide , commence par établir les motifs personnels qui Tont déterminé à s'en charger; et l'importance qu'il miet à les bien fonder prouve qu'indépendamment de la 'cause mtoe il y avait des convenances particulières à garder, pour se charger, avec l'approbation générale, du rôle d'accusateur ou de défenseur. C'était pour les hommes considérables une fonction publique , souvent liée aux intérêts de l'État , bien diJETèrente de cette foule de petits procès particuliers que les orateurs de réputation et les hommes en placé abandonnaient aux avocats subalternes, à ceux qui sont désignés en latin par un mot qui signifie plaideurs de causes (eausidicf). Le procès d'Archias semblait devoir être de ce dernier genre.
COURS IMB LmÉRATUlB.
Il n'offrait que la dfseusrioii d'un tak très-simple, qui dépendait surtout de la preuve testimoniale, et n'exigeait que quelques minutes de plaidoirie. Le discours de Cicéron n'est tout au plus que d'une demi-heure de lecture, et le fait lui-même n'occupe pas quatre pages. Le reste est un éloge de la poésie et des lettres , des avantages et des agréments qu'on en retire , et des honneurs qu'on leurdoit. Il semble que Cicéron, qai partout fait profession d'aimer extrêmement la poésie et ceux qui la cultivent ait été bien aise d'avoir l'occasion de leur rendre un hommage.;C'en était un bien flatteur pour Archias , que de prendre sa défense. Nous allons voir que cette démarche ne fait pas moins d'honneur au caractère de Cicéron qu'au mérite du client.
Il y avait loin d'un consul romain à un poète grec, et la cause ne demandait pas les efforts d'un orateur. Aussi le plaidoyer n'a-t-il presque rien de commun avec le genre judiciaire. Il tient beaucoup plus du démonstratif; et, après avoir .vu Cicéron dans le sublime et dans le simple, je choisis chez lui ce morceau , comme un exemple du style tempéré que caractérisent la grâce , la douceur et l'ornement.
« SI fai quelque talent, Jages (et Je sens combien j'en ai peu) , quelque habitude de la parole (et j'avoue qu'elle est en moi assez médiocre) , quelque connaissance d^ Tart oratoire, puisée dans l'étude des lettres, qui ne m'ont étâ étrangères en aucun temps de ma vie, tous ces avantages, quels qu'Us soient Je les dois à Licinius Arcliias, qui a droit d'en réclamer le fruit et la récompense. Aussi loiiT que ma mémoire peut remonter dans le passé et revenir sur mes premières années, je le vois dlr^eant mes premières étades, et m'introduisant dans la carrière que j'ai parcourue; et si ma voix, afTermle et encouragée par ses leçons, a été quelquefois utile à mes concitoyens , je dois sans doute , autant qu'il est en moi , servir celui qui m*a mis en état de servir les autres. Ce que Je dis peut étonner ceux qui ne feraient attention qu'à la difTérence qu'ils trouvent dans le genre de mes travaux e( de ceux d'Archias ; mais l'éloquence n*« pas été ma seule étude, et tous les arts qui tiennent à la culture de l'esprit ont entre eux comme un lien de parenté, et forment, pour ainsi dlre^ une même fiunllle.
« Peut-être aussi sera-ton surpris que , dans une question de droit , dans un procès qui se plaide publiquement devant un préteur si distingué et des juges si graves, en présence d'une si nombreuse assemblée , j'etnploie un lan* gsg0 tout différent que celui du barreau ; mais c'est une liberté que j'attends de l'indulgence de mes juges, et J'eq^ère qu'elle ne leur déplaira pas. Le caractère de Taocusé , homme de lettres , excellent poëte , dont le loisir et le travail ont toujours été également éloignés des altercations et du bruit des tribunaux ; le concours d'hommes lettrés qu'attire ici sa cause; votre goût pour les beaux, artè qu'U coltive, et celui du magistrat qui préside à ce
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
jugement; tout Bi*Mtorlse hmls^qatàiam ne peniwlbta de m'écartor on peu de la mélbode oïdinain; et si i'obUens de vous oetle grâce, Je me flatte de tous démontrer que non-seulemeDt Aichias ne doit point être retranché du nombre de nos ooncitoyena » mais même «foe, s'il n*en était pas , il mériterait d'y être admis.
m Né d'une ftmiUe noble d*Antiocbe, Tille andeuiement célèbre et opulente, reaq[>Ue de savants hommes, et florissante par lesarls et les lettres, Archias était à peine sorti des études de renftnce,<iueses écrits le placèient an premier rang. Bientôt il devint si cél^Nre dans l'Asie et dans la Grèce , que son arrivée dans chaque ville était une lête ; l'attente et la curiosité qu'il excitait allaient encoie audelà de sa renommée; et, quand on l'avait entendu, cette attente même était surpassée par l'admiration.
« Les lettres grecques étaient alors répandues dans l'Italie , oiltivées dans les villes latines phis qu'elles ne le sont aujourd'hui, et favorisées dans Rome même par la tranquillité dont jouissaitla république. Les peuples de Tarente, de Rhége et de Naples, s'empressèrent d'honorer Archias du droit de cité et de récompenses de toute espèce; tous ceux qui étaient faits pour juger des talents le regardèrent comme un homme dont l'adoption leur disait lionneur.
« Marius et Catulus étaient consuls lorsqu'il vint à Rome , où sa réputation l'avait devancé. U y trouvait deux grands hommes, dont l'un pouvait lui fournir de grandes choses à cék3[)rer, et l'autre, joignante la gloire des exploits militaires le bon goût et les connaissances, était digne d'entendre celui qui pouvait le chanter. Archias, encore revélo de la robe prétexte , fut reçu dans la maison de Lucnllus ; et il doit , non-seulement à son génie et à ses écrits, mais encore à son caractère et à ses mœurs, cet avantage honorable, que la maison où sa jeunesse fut ac- ' cueillie est encore aujourd'hui l'asile de sa vieillesse. Il était bien venu de Métellus le Numidiqne et de son fils; Émlliqs fécoutait avec plaisir; il vivait avec les deux Catulus , père et fils ; Lucius Crassus le cultivait ; il était étroitement lié avec toute la fomille de Lucnllus, d'Hortensius, d'Octavius, avec Dnisus et Caton : et c'est encore un honneur pour lui que , parmi ceux qui le recherchaient , les uns le faisaient par goût et parce qu'ils savaient l'apprécier et jouir de son talent ; les autres voulaient seulement s'en &ire un mérite. » (i — m.)
Suit un détail très-court et très-clair sur le fond de la cause; et Cicéron pouvait 6*en tenir là, 8*il n'eût voulu que la gagner ; elle était évidente : mais il avait promis dans sonexordede faire autre chose qu'un phddoyer; il tint parole, et, s^adressant k raccusatetir, il continue ainsi :
• Vous me demanderez pourquoi je parais si attaclié à Lidnius Archias : parce que c'est à lui que je dois chaque jour le délassement le plus doux des travaux du forum et du tumulte des aflaires. Et croyez-vous que Je pusse trouver dans mon esprit de quoi suffire à tant d'objets difTérents , si je ne puisais sans cesse de nouvelles richesses dans l'étude des lettres ; ou que je pusse supporter tant de travaux , si les agréments de cette mêmâ étude
neaervalentà meitoéeret è im souIsBlr? J*a?oae que Je m'y livre lephis qu'il n'est possible. Qoe cenx-là s'en cachent, qui n'en savent rien tirer qui appartienne à Poti- Ulé commune on qui puisse être produit an grand jour; suis pourquoi ne l'avonerais-je pas, moi qui , depuis tant d'années, ai véon de manière que jamais ni mon loisir, ni mes intérêts, ni flMS plaisirs, ni mon sommefl, n'ont refusé un seul de mes moments anx besoins de mes concitoyens? Qni pourrait me savoir maovais gré de donner è ce genre d'occupation le temps que d'autres donnent aux qwctades, anx voluptés, aux jeux, anx festins, à l'oisiveté? L'on doit d'entant plus me le permettre, «que cet art même dont Je feis profession , et qni a été le reÂige de mes amis dans tous leurs périls, ce talent de la parole, fait partie de ces études qnefai toujours aimées; et si l'on trouve que c'est peu de chose , il est des avantages bien plus grands dont je leur ai obligation. Et en eflëtySi tout coque j'ai lu, tout ce que j'ai appris, ne m'avait bien persuadé, dès ma Jeunesse, que rien n'est plus désirable dans cette vie que la gloiro et la vertu, qu'A fent leur sacrifier tout, et ne compter pour tien les tourments, l'exil et la mort, merserais-je exposé pour le salut public à Umt de combats et anx attaques continuelles des méchants? Mats tous les livres, tous les monuments de l'antiquité, toutes les paroles des sages répètent cette grande leçon; et toutes ces Instructions seraient ensevelies dans les ténèbres, si le génie ne leur avait prêté sa lumièro. Combien d'excellents modèles se présentent à nous dans ces portraits des grands hommes qu'ont tracés les écrivains de la Grèce et de l'Italie ! C'est eux que j'ai toujours eus devant les yeux dans Fadministration des afliiires publiques ; c'est en pensant à eux que mon âme s'élevait et se formait à leur ressemblance.
« Quelqu'un me dira : Ces hommes dont les lettres nons^ ont conservé la gloire et les vertus étaient-ils eux-mêmes lettrés? Je ne puis l'affirmer de tous : Je pense qu'il y en a eu plusieurs d'un naturel asseï heureux pour se porter d'eux-mêmes à tout ce qui est honnête et gjlorienx, sans avoir besoUi de leçon ; et f ijouterai encore que la nature sans llnstruction a communément plus de pouvoir que l'instruction sans la nature : mais aussi, quand on Joint à ce qu'on a reçu de l'une tout ce que peut ijonter l'autre, c'est alors qu'il en résulte ce qu'il y a de plus beau, de plus grand, de plus admirable dans llmmanilé.
« De ce nombre étaient Sciplon l'Africain , que nos pères ont vu; Lélius, Furius, ces hommes dont la sagesse avait maîtrisé toutes les passions; ce Caton l'anden , le citoyen le plus courageux et le plus éelairé de son temps; et si tous ces illustres personnages avaient cru la cuUnre des lettres inutile à la connaissance et à la pratique de la yraie vertu , en auraient-fls feit une de leura occupations?
« Mais quand on ne la considérerait pas par son utilité et son importanoe, quand on n'y verrait que l'agrément et le plaisir, ceserait ehcore celui de tous qui conviendrait le mieux 4 l'homme bien élevé. Les antres, en effet, ne sont ni de tous les temps ni de tous les lieux, ni lUts pour tout âgé : les lettres sontè la fois rmstruction de la Jeunesse, le êharme dé râgs avancé, l'oniement de la