‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 31 sur 88 · ISA · texte numérisé non relu

ISA

COURS DE UTrÉRATCRÈ.

prospérité, 1» eonflolatta de l'infbrtinie; eUes nous amuseot dans la retraite , ne sont point dépliMiées dans la société; eUes veillent arec nous, elles nous accompagnent dans nos Toyages , elles nous suivent dans les campagnes ; eniin, quand nous n'en aurions pas le goût , nous ne pourrions leur refuser notre estime et nçtre admiration.

« Pour ce qui regarde la poésie en particulier^ nous ayons entendu dire aux meillenrs juges que les autres talents s'acquièrent par les précités , mais que celui de la poésie est un don de la nature, une faculté de l'imagination, une sorte d'inspiration divine. Aussi notre vieil Ennius appelle les poètes des hommes saints, parce qu'ils sont distingués à nos yeux par les présents de la Divinité. Qu'il soit donc saint parmi vous , parmi des hommes aussi instruits que vous l'êtes, ce nom de poète, que les barbares mêmes n'ont jamais violé. Les rochers et les déserts semblent répondre à la voix du poète; les bêtes mêmes paraissent sensibles à l'harmonie , et nous y serions insensibles ! Les peuples de Colophon , de Chio , de Salaniine , de Smyme, et d'autres encore , se disputent Homère, et lui élèvent des autels : ils veulent, longtemps après sa mort, l'avoir pour concitoyen, parce qu'il a été grand poète; et celui qui est réellement le nôtre par sa volonté et par nos lois , nous pourrions le rejeter I Nous rejetterions celui qm* a employé son génie à chanter la gloire du peuple romain! Oui , dès sa première jeunesse, il a coéiposé un poème sur la guerre des Cimbres , et cet hommage flatta Marias même, qui était, vous le savez , assez étranger au commerce des Muses. C'est qu'il n'est personne, si dur et si farouche qu'il puisse être, qui ne soit flatté de voir sou nom porté par la poésie aux générations à venir. On demandait à ce célèbre Athénien, Thémistode, quelle était la voix qu'A entendrait avec le plus de plaisir : Celle, dit-il, qui chantera U mieux ce que J'ai fait. Ce même Arcbias a célébré dans un antre ouvrage les victoh^ de JLucuUus sur Mithridate , et cette guerre si fertile en révolutions, qui a ouvert aux armes romaines des contrées que la nature semblait leur avoir fermées ; ces batailles mémorables où LucuUos, avec peu de soldats, adéfifût des troupes innombrables; ce siège de Cyzique , od il a sauvé une ville, notre alliée , des ftuieurs de Mithridate, cet incroyable combat de Ténédos , où les forces navales de ce puissant roi ont été anéanties avec. les généraux qui les commandaient La gloire de Lucullus est la nôtre; ce qu'on a bit pour lui , on l'a fait pour nous; et dans les chants d'Ardîft«, consacrés à Lucullus, seront perpétués les trophées, les monuments, et les triomphes de Rome. « Et qui de nous ignore combien Ennius fut cher à notre fiuneux Scipion l'Africain ? La statue de ce poète est élevée en marbre dans le tombeau des Sdpions. Son poème de la guerre punique est regardé comme un bomniage rendu au nom romain : c'est là que les Fabius, les Marcellos, les Fulvius, les Caton , sont comblés de louanges honorables que nous partageons avec eux , sont coaverts d'an éclat qui rejaillit sur nous. Aussi nos ancêtres donnèrent àce poète, né dans la Calabre, le titre de citoyen romain : et nous le refuserions à Archias , à qui nos lois l'ont aceoriét Et qu'on n'imagiiie pas qoe ses travaux doivent

BOUS intéresser moins, parce qu'A éerit en vers grecs : ce serait se trompor beaucoap. La langue grecque e$i répandue dans tout le monde; la nôtre est renfermée dans les ttmites de notre empve; et, si notre puissance est bornée aux pays que nous avons conquis, ne devons-nous pas souhaiter que notre gloire parvienne jusqu'où nos armes n*ont pu parvenir? Si cette espèce d'illustration est agréable et chère aux peuples mêmes dont le poète raconte les exploits , de quel prix ne doit-elle pas être, quel encouragement ne doiUeUe pas donner aux chefs , aux généraux , aux magistrats, qui n'envisagent que te gloû« dans leurs travaux et leurs périls! Alexandre avait à sa suite un grand nombre d'écrivains chargés de composer son histoire; mais quand il vit le tombeau d'Achille, il s'écria : Heureux Achille, qui as trouvé un Homère pour te chanter! El en effet, sans cette immortelle Iliade, le même tombeau qui couvrit les restes du vainqueur de Troie aurait enseveli sa mémoire. Que dirai-je de notre grand Pompée, dont la fortune extraordinaire a égalé la valeur; et qui en présence de son armée a proclamé citoyen ronuUn Théophane de MItylène, l'historien de ses exploits? Et nos soldats, ces hommes sans lettres , la plupart rustiques et grossiers, sensibles pourtant aux honneurs de leur général, et croyant les partager, ont répondu par leurs acclamations à l'éloge qu'il faisait de Théophane.

« Avouons-le, Romains, osons dire tout haut ce que chacun de nous pense tout bas : nous aimons tous la leuangis ; et ceux qu'elle toudie le plus vivement sont aussi ceux qui savent le mieux la mériter. Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire mettent leurs noms à leurs écrits, et sont encore occupés d'elle , même en paraissant la mépriser. Décimus Brutus , aussi grand capitaine que bon citoyen, grava sur les monuments qu'il avait élevés les vers d'Accius son ami. Fulvius, que notre Ennius accompagnait lorsqu'il triompha des Étoliena, consacra aux Muses les dépouilles qu'A avait remportées. Est-ce donc te toge romaine qui se déclarera leur ennemie , quand les généraux d'armée les révèrent, et qui refusera aux poètes te protection et les récompenses qoe leur accordent les guerriers?

« J'irai plus loin ; et , s'U m'est permte de parler de mon propre intérêt, si j'ose montrer devant vous cet amour de te gloire, trop passionné peut-être, mate qui ne peut jamate être qu'un sentûnent noble et louable, je vous avouerai qu'Archlas a regardé comme un sujet digne de ses vers les événements de mon consulat, et tout ce que j'ai fait avec vous pour le salut de te patrie. L'ouvrage est commencé, je l'ai entendu, j'en ai été touché, et je l'ai exlM>rté k l'achever ; car la vertu ne désire d'autre récompense de ses travaux et de ses dangers que ce témoignage glorieux qui doit passer à la postérité; et si on veut le lui ôter, que restera-t-il , dans cette vie si rapide et si courte , qui puisse nous dédommager de tant de sacrifices? Certes , si notre Ame ne pressentait pas l'avenir, s'il tenait que ses pensées s'arrêtassent aux bornes de nçtre durée, qui de nous pourrait se consumer par tant de fiitigues, se tourmenter par tant de soins et de veines, et Aiire si peu de cas de te tm? Mate il y a dans

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

tons les esprits éleTés une forée intérieun qai leur fidt lenlir jour et nuit les aigoUloiis de te gloire, un sentiment qui les avertit que notre souvenir ne doit pas périr avec nous, et qu'il doit s'étendre et se perpétuer dans tous les âges. Eh ! nous tous , victimes dévouées à la défense de la république, nous rabaisserions-nous au point de nous persuader qu'après avoir vécu de manière à n'avoir pas un seul moment de repos et de tranquillté, nous devons encore périr tout entiers? Si les plus grands hommes sont jaloui de laisser leur ressemblance dans des images et des statues périssables, combien ne devons-nous pas attacher un plus grand prix à ces monuments du génie qui transmettent à nos derniers neveux l'empreinte fidèle de notre âme , de nos sentiments , de nos pensées I Pour moi , Romains , en faisant ce que j'ai fait , je croyais dès ce moment en répandre le souvenir dans toute la terre et dans rétendue des siècles ; et soit que le tombeau doive m'dter le sentiment de cette immortallité, soit, comme Font cm tous les sages, qu'il doive rester quelque partie de nous qui soit encore capable d'en jouir, aujourd'hui du moins l'on ne peut m*dter cette pensée , qui est mon plaisir el ma récompense.

« Conservez donc, Romains, un citoyen d'un mérite également prouvé et parla qualité et par l'ancienneté des liaisons les plus respectables ; un homme d'un génie tel que nos concitoyens les plus illustres ont désiré de se l'at tacher et d'eu recueillir les fruits; un accusé dont le bon droit est attesté par le bienfait de la loi , par l'autorité d'une ville municipale, par le témoignage d'un LucuUus, par les registres d'un Métellus. Faites que celui qui a travaillé pour i\iouter, autant qu'il est en lui , à votre gloire, à celle de vos généraux et du peuple romain; qui promet encore de consacrer à la mémoire ces orages récents et domestiques dont vous venes de sortir ; qui est du nombre de ces hommes dont la personne est regardée comme mtlolable chez toutes les nations : faites qu'il n'ait pas été amené devant vous pour y recevoir un afiront cruel , mais pour obtenir un gage de votre justice et de votre bonté. » (VI — xu.)

On aime, en lisant oe discours, à voir l'auteur 8*7 peindre tout entier, à reconnaître en lui cette sensibilité franche , cet enthousiasme de gloire , que traitent de vanité et de faiblesse des hommes qui , à la vérité, ne seraient pas capables d'en avoir une semblable. Je sais qu'on peut dire qu'il est beaucoup plus beau de faire de grandes choses sans songer à la louange et à la gloire; mais il est un peu plus aisé d'en donner le précepte que d'en trouver l'exemple; et cette espèce do vertu sera toujours si rare et si difficile à prouver, qu'il vaut bien mieux , pour l'intérêt commun « ne pas décrier ce mobile, an moins le plus noble de tous, qui a produit tant de bien, et qui en produira toujours. Il serait bien maladroit de décourager ceux qui , en faisant tout pour nous, ne nous demandent que des louanges. Si c'est une vanité , puisse^t-elle devenir générale !

Cest, ce me semble, le vœu le plus utfle et le plus sage qu'on puisse former pour le bonheur des hom« mes.

Peut-être , en traduisant ce morceau , ai-je cédé, sans m'en apercevoir, au plaisir de vous montrer combien Cicéron avait honoré l'art de la poésie? Mais j'ai eu un autre motif pour entreprendre la traduction de ce discours et de plusieurs autres morceaux choisis dans les harangues de Cicéron; c'est qu'il n'y a guère d'auteurs dont les ouvrages soient moins connus de ceux qui n'entendent pas sa langue. Il n'en existe point de traduction qui soit répandue. On ne lit guère dans le monde que ses lettres, qui ont été assez bien traduites par l'abbé Mongault. I^ version des Catilinaires par l'abbé d'Olivet est très-médiocre, et je n'en ai fait aucun usage, non plus que de celle que Tourreil et Auger ont données de Démosthènes et d'£sdiine.

Il m'est doux de pouvoir excepter de cette condamnation , avouée par tous les bons juges , la traduction de quelques harangues de Cicéron , formant un volume, qui parut, il y a quelques années, composée par deux maîtres de l'université de Paris, qui ont prouvé leur modestie en venant siéger aujourd'hui parmi nous > sous le titre d'élèves , après avoir prouvé leur talent pour écrire et pour enseigner, les deux firères Guerouit, que le goût des mêmes études unit autant que la fraternité naturelle et civique. Leur ouv^page atteste une ^le connaissance des deux langues et du style oratoire, et ne laisse rien à désirer, si ce n'est la continuation d'im travail qui sera toujours un titre honorable et précieux auprès des amateurs des lettres et de l'antiquité*. Pour moi , désirant de fiiire connaître par des exemples l'éloquence des deux plus grands orateurs de Rome et d'Athènes , je n'ai voulu m'en rap-. porter qu'à ce que leur lecture m'inspirait , et mon zèle n'a point été arrêté par la difficulté de faire parler dans notre langue des écrivains si supérieurs, et particulièrement Cicéron, dont la singulière élégance et rinexprimable harmonie ne peuvent guère être conservés tout entières dans une traduction. Malgré tout ce qui peut manquer à la mienne, au moins en aurai-je retiré ce fruit, que vous pourrez aisément apercevoir, combien cette manière d'écrire des anciens est différente de celle qui malheureusement est aujourd'hui trop à la mode. Il n'y a, dans tout ce que vous avez entendu, rien qui sente le moins du monde la recherche , l'affectation , Ven flure; rien de faux, rien de tourmenté, rien d'entortillé. Tout est sain , tout est clair, tout est senti ;

* Aux écoles normales.

^ * Oe travail a été conUnué par les deux Mm Guacoult

COURS DB LITTÉBATUBE.

tout coule de source et va au bul. Ils n*ont point la misérable prétention d*écrire pour montrer de Fesprit; ce qui , comme a si bien dit Montesquieu , e$t bien peu de choie, lis nous occupent toujours de leur objet, et jamais des efforts de l'auteur. Ce ne sont point de ces éclairs multipliés semblables à ceux des feux d*artifice, qui , après avoir ébloui un moment , ne laissent après eux que l'obscurité et la fumée; c'est la lumière d'un beau jour qui platt aux yeux sans les fatiguer, qui éclaire sans éblouir, et s'épanche d'elle-même sans s'épuiser.

Si le talent de la parole est un glaive contre le crime, c'est aussi le bouclier de l'innocence; etCicéron savait se servir de l'un et de l'autre avec la même force et le même succès. Nous l'avons vu poursuivre des scélérats : il faut le voir défendre des citoyens purs et courageux. Au reste, les deux espèces de guerre , l'offensive et la défensive , se confondent souvent dans l'ordre civil et politique, comme dans la science militaire ; et il faut être également prêt à l'une et à l'autre quand on a dévoué son talent à la cause commune : car l'ami de la vertu est nécessairement l'ennemi du crime, et celui qui croirait pouvoir séparer deux choses si inséparables se tromperait beaucoup , et les méconnaîtrait toutes deux. Qui ne hait point assez le crime n'aime point assez la vertu : c'est un axiome de morale. Et c*en est un autre en politique , qu'il n'y a point de traité avec les méchants, à moins qu'ils ne soient absolument hors d'état de nuire. Jusque-là leur devise est toujours la même : « Qui n'est pas pour nous est contre nous. » Voilà leur principe; et leur conduite y est conséquente. On peut être sûr que ,|dès qu'ils se croient les plus forts, ils n'épargnent pas plus rhomme faible qu'ils méprisent que l'homme ferme qu'ils redoutent. La faiblesse, d'ailleurs (qu'il feut bien distinguer de la prudenee : l'une est l'absence de la fcNTce , l'autre n'en est que la mesure ); la faiblesse, on ne saurait trop le dire, soit dans l'autorité publique soit dans le caractère particulier, est le plus grand de tous les défauts et le plus mortel de tous les dangera. Voltaire Ta caractérisée, dans oe vers :

Tynn qui o6de an erijne, et détrait lei vettot.

T)fran est une expression juste; car la fiiiblesse^ comme la tyrannie, anéantît les droits naturels de l'homme, et lui ête ses fsMSultés. Cicéron, qui fut généralement très -prudent, lut aussi quelquefois feible ; il est si naturel et si commun d'avoir le défaut qui est le plus près de nos bonnes qualités ! Caton et Brutus commirent des fentes par un excès d'énergie , et Cieâron en commit pigr un excès de cir-

conspection; mais Cicéron du moins ne fut jamais faible comme homme public; il ne le fut que comme particulier. Aussi ses fautes ne nuisirent guère qu'à sa gloire, et celles de Brutus et de Caton nuisirent à la chose commune. Je ne connais qu'une occasion où Cicéron, pour avoir eu un moment de pusillanimité, perdit la cause d'un citoyen généreux , d'un de ses meilleurs amis, de Milon. S'il y eût montré autant de fermeté que dans celle de Sextius , il eût triomphé de même. Ce sont ces deux causes qui vont nous occuper aujourd'hui.

Un des plus beaux plaidoyers de Cicéron est celui qu'il prononça pour le tribun Sextius. Qu'on juge s'il devait se porter à sa défense avec chaleur : c'était en quelque sorte sa propre cause qu'il plaidait. U satisfaisait à la fois deux sentiments trèslégitimes, sa haine pour Clodius, le plus furieux de tous ses ennemis , et sa reconnaissance envers Sextius, l'un de ses plus ardents défenseurs. U faut se rappeler que Cicéron , quatre ans après son consulat, éprouva le sort quMI avait prévu. Il fîit obligé de céder à la faction de Clodius , soutenu assez ouvertement par César, qui voulait dompter la liberté républicaine de Cicéron , et secrètement par Pompée lui-même, qui était jaloux de la réputation et du crédit de l'orateur. I! prit le parti de s'éloigner, et fut rappelé seize mois après, avec tant d*édat , qu'on peut dire qu'il dut à sa disgrâce le plus beau jour de sa vie. Mais il en coûta du sang pour obtenir son retour. Quoique alors tous les ordres de l'État fussent réunis en sa faveur, quoique toutes les puissauces de Rome se déclarassent pour lui , le féroce Clodius , que rien n'intimidait , s'étant mis à la tête d'une troupe de gladiateurs salariés et de brigands échappés à la déroute de Catilina , assiégeait le forum, et prétendait, à force ouverte, empêcher les tribuns de convoquer l'assemblée du peuple, où devait se proposer le rappel de Cicéron. Milon et Sextius, voyant qu'il fellait absolument repousser la force par la force, se mirent en défense, et bientôt les rues de Rome et la place publique devinrent le théâtre du carnage. Dans une de oes nmeoetam tOh nroltueuses , Sextius fiit laissé pour mort , et te Mm de Cicéron coumt risque de la vie.

Vous jugez par là quelle espèce de désordre anarduque s'était introduit dans Rome depuis les gu«<res de Marins et de Sylla , et imposait de temps en temps silence aux lots. J'en indiquerai tout à l'heure la cause , quand je parlerai du procès de Milon, Mais on peut observer dès ce moment que ces querelles sanghintes ne ressemblaient en rien à ces horreurs des premières journées de septembre, qui, parmi tant de eiroonstances inimaginables, n'oilieiil rien

de plus extraordinaire que leur longae impanité. Vous Toyez que ee Clodius était du moins un brave scélérat, marehant à la tête de iMindits déterminés comme lui , accoutumés aux combats , qui risquaient tout en osant tout, attaquaient, les armes à la main , des gens armés , et exposaient leur vie en menaçant celle d^autrui. L*asile domestique ne fut jamais violé , le sexe , Tenfànce , la vieillesse , ne furent pas même insultés. Clodius salariait de vieux soldats devenus brigands, des gladiateurs devenus assassins; mais il ne s^avisa pas de mettre en œuvre un bataillon de femmes pour proclamer le massacre et le pillage au nom de la liberté; Il n^eut pas recours à ce lâche moyen , pour que la force répressive, ménageant la faiblesse du sexe , même dans celles qui ont perdu tous ses droits en l'abjurant , permît au désordre et à la révolte de s'accroître , de s'enhardir, «t d'essayer sans danger ce qu'on serait capable de supporter. Quand les lois sont sans pouvoir, la pire espèce de scélérats n'est pas celle qui peut tout braver; e'est elle qui ne rougit de rien. Mais aussi c'est la plus facile à réprimer dès que la loi reprend son glaive. Ceux qui se vantent d'avoir fatigué leurs bras à tuer des malheureux sans défense, ne croiseraient pas le fer contre le fer ; et ceux qui boivent du sang ne risquent guère le leur ; ou plutôt ce n'est pas du sang qui est dans leurs veines, c'est de la boue : dès que la force publique les signale et les environne, elle n'a pas même besoin de les frapper ; la mort ne doit les atteindre qu'à l'échafaud.

Toutes les violences de Clodius n'empêchèrent pas le retour de Cicéron , parce que l'autorité légale se rendit bientôt assez forte pour rétablir l'ordre, et en imposer à Clodius. Mais ce forcené eut l'impudence, un an après, de faire accuser Sextius de violence {de vi) par Albinovanus , un de ses afGdés , tandis que lui-même se préparait à accuser Miion. Il n'en eut pps le temps, et périt misérablement, comme il le méritait : mais auparavant il eut encore la douleur de se voir arracher par Cicéron une victime qu'il n'avait pu égorger de son propre glaive, et qu'il voulait Cadre périr par celui des lois. Si jamais Cicéron parut égaler la véhémence impétueuse de Démosthènes, e'est dans cette harangue, et surtout dans l'endroit où il rappelle le combat qui pensa être si fatal à Sextius. Il peint des couleurs les plus vives un tribun du peuple percé de coups, et n'échappant à ses meurtriers que parce qu'ils le croient mort.

■ Et c*estSextiiii,c^e8t loi qai est accusé de violence! Poorqnoir qnd ert ion crime? C'est de vivre encore. Mais Clodius ne peut pas méine le loi reprocher. S'il vit , c'est qo'on neluiapasgorlé latenîercoop, lecoup qulde^

vait être mortel. A qut t'en prends-lo , Clodlat? Aceme donc le gladiateur LentidiaSy qui n*a paR friq>pé où U ftl* lait. Accuse ton satellite Sabinins de Reste, qui cria si heureusement, si à propos pour Sextius : Il est mortl Mais lui, que lui reprodïes-tu ? S'est-il refusé au glaive? Ne l'a-t-U pas reçu dans ses flancs , comme les gladiateurs du (îirqoe à qui Ton ordomie de recevoir la mort? De qoei donc estpO coupable , Romains ? Est-ce de n'avoir pu mourir? d*avoh> couvert du sang d'un tribun les marches du temple de Castor ? Est-ce de ne pas s'être iUt reporter sur la place lorsqu'il fut rendu à la vie , de ne s'être pas remis sous le glaive? Mais je vous le demande, RoBuinSysH eût péri dans ce malheur si cette troupe d'assassins eût ftit ce qu'elle voulait foire , si Sextius , que l'on crut mort , fût mort en effet, n'auriez-voos pas tous pris les aimes pour venger le sang d'un magistrat dont la perMxme est inviolable et sacrée , pour venger la répuMique des attentatod'on brigand? Verriez-vous tranquillement Clodius paraître devant votre tribunal ? Et cehii dont la mort vous eût fait pousser un cri de vengeance, pour peu que vous vous fussiez souvenus de vos droits et de vos ancêtres, peut-il craindre quelque chose de vous quand vous avei à prononcer entre la victime et l'assassm? » (xxxvnxxxvm.)

On a plus d'une fois mis en question (car ces grands événements nous intéressent encore conune s'ilsTenaient de se passer) si le parti que prit Cicéron de quitter Rome lorsqu'il fut poursuivi par Clodius était en effet le meilleur ; si , se voyant soutenu par tout le sénat qui avait pris le deuil , par tout le corps des chevaliers qui avait pris les armes, il devait abandonner le champ de bataille. Sans doute, s'il n'avait eu à le disputer qu'à Clodius, il eût pu compter sur le succès ; mais lui-même va nous £adre entendre assez clairement ce qu'on aperçoit en lisant l'histoire avec un peu de réflexion, que Clodius n'était pas pour lui l'ennemi le plus à craindre. César, prêt à partir pour les Gaules, était aux portes de la ville avec une armée ; et si , dans ces circonstances, le carnage edt commencé dans Rome, si l'on eût versé le sang d'un tribun, peut-on douter que César ne se fût bientôt mêlé de la querelle , et n'eût saisi une si belle occasion de prendre les armes et de se rendre mattre de la république ? Rome eût été asservie dix ans plus tôt. Voilà le danger dont la préserva le généreux dévouement de Cicéron , qui s'applaudit avec raison , dans cette harangue , d'avoir sauvé deux fois la patrie. H faut Pentendre luimême nous développer ses motifs.

' « Je vais vous rendre compte, Romains, de ma conduite et de mes pensées, et je ne manquerai pas à ce qu'attend de moi cette assemblée, la plus nombranse que J'aie vue jamais entourer ces tribunaux. Si, dans la meiUeure de toutes les causes, quand le sénat me montrait tant d'attachement, tous les bom dloy^os tant de lèle et

d'union ; quand lltalfe entière était prête à tout faire, à tout risquer pour ma défense; si aTec tant d'appuis j*ai pu craindre les fureurs d'un tribun , le plus vil des hommes , et la foUe audace des deux consuls, aussi méprisables que lui, j'ai manqué sans doute à la fois et de sagesse et de fermeté. Métellus s'exila lui-même, il est vrai; mais quelle différence ! Sa cause était bonne , je l'avoue , et approuvée par tous les honnêtes g«ss ; mais le sénat ne Tarait pas solennellement embrassée; tous les ordres de l'État, toute l'Italie, ne s'étaient pas déclarés pour lui par des décrets publics.... Il avait allîdre à Marins, au libérateur de l'empire, alors dans son sixième consulat, et à la tête d'une armée invincible; à Satuminus, tribun fiictieuxi mais magistrat vigilant et populaire , et de mcDurs irréprocbaUes.... Et moi, qui avais-je à combattre? Ce n'était pas une armée victorieuse; c'était un amas d'artisans stipendiés, qu'excitait l'espoir du pillage. Qui avais-je pour ennemis? Ce n'était point Bftarius, la terreur des barbares» le boulevard de la patrie ; c'étaient deux monstres odieu;^ , qu'une honteuse indigence et une dépravation insensée avaient (iûts les esclaves de Clodius; c'était Clodius luimême, un compagnon de débauche de nos baladins, un adultère, un incestueux, un ministre de prostitution, un fabricateur de testaments, un brigand, un assassin, un empoisonneur ; et si j'avais employé les armes pour écraser de tels adversaires, comme je le pouvais aisément, et comme tant d'honnêtes gens m'en pressaient , je n'avais pas à craindre qu'on me reprochât d'avoir opposé la force à la force, ni que quelqu'un regrettât la perte de si mauvais citoyens, ou plutdt de nosennemisdomestiqoes ; mais d'autres raisons m'arrêtèrent Ce forcené Clodius, cette furie , ne cessait de répète^ dans ses harangues que tout ce qu'il &isait contre moi c'était de l'aveu de Pompée , de ce grand homme , auùeurd'hui mon ami , et qui l'aurait toujours été , si on lui avait permis de l'être. Clodius nommait parmi mes ennemis Crassus , citoyen courageux , avec qui j'avais les plur étroites liaisons ; César, dont jamais je n'avais mérité la haine. Il disait que c'étaient là les moteurs de toutes ses actions, les appuis de loua ses desseins; que l'un avait une armée puissante dans l'Italie, que les deux autres pouvaient en avoir. une dès qu'ils le voudraient, et qu'ils l'auraient en effet Enfin ce n'étaient pas les lois, les jugements , les tribunaux dont il me menaçait ; c'étaient les armes , les généraux , les légions , la guerre. Mais quoi t devals-je faire si grand cas des discours d'un ennemi qui nommait si témérairement les plus illustres des Romains ? Non , je n'ai pas été frappé de ses discours , mais de leur silence ; et quoiqu'ils eussent d'autres raisons de le garder, cependant, aux yeux de tant d'hommes disposés à tout craindre , en se taisant , ils semblaient se déclarer; en ne désavouant pas Clodius, ils semblaient l'approuver.... Que devais-je faire alors? Combattre? Eh Ûenl le bon parti l'aurait emporté; je le veux. Qu'en seraiMl arrivé? At^voùs oublié ce que disait Clodius dans ses hisolentes harangues, qu'il Mait me résoudre à périr ou à vaincre deux fois? Et qu'était-ce que vaincre deux fois ? N'était-ce pas avoir à combattre , après ce tribun insensé, deux consuls aussi méchants quehii , et ceux qui étaient tout prêts è se dédarerses vengeurs? Ah I quand le danger n'eût me- I

nacé que moi seul , j'aurais mieux aioié mourir que de remporter cette secondîe victoire , qui était la perte de la r^ublique. C'est vous que j'en atteste, ô dieux de la patrie 1 dieux domestiques I c'est vous qui m'êtes témoins que» pour épargner vos temples et vos autels, pour ne pas ex** poser la vie des citoyens, qui m'est plus chère que la mienne, je n'ai pu me résoudre à cet horrible combat ÈtaAUùt donc la mort que je pouvais craindre ? Et lorsqu'au milieu de tant d'ennemis je m'étais dévoué pour le salut public, n'avais-je pas devant les yeux l'exil et la mort? N'avais-je pas dès lors prédit moi-même tous les périls qui m'attendaient?... Mon éloignement volontaire a écarté de vous les meurtres, l'incendie et l'oppression. J'ai sauvé deux fois la patrie : la première fois aYec gloire , et la seconde avec douleur ; car je ne me vanterai point d'avoir pu me priver, sans un mortel regret, de tout ce qui m'était cher au monde, de mon frère, de mes enfants, de mon épouse , de l'aspect de ces murs , de la vue de mes concitoyens qui me pleuraient, de cette Rome qui m'avait honoré. Je ne me défendrai pas d'être homme , et sensible : etquelle obligation m'auriez-vous donc , si tout ce que j'abandonnais pour vous , f avais pu le perdre avec indifférence ? Je vous ai donné, Romains, la preuve la plus certaine de mon amour pour la patrie, lorsque, me résignant au plus douloureux sacrifice , j'ai mieux aimé l'achever que de vou s livrer à vos ennemis. » (xvi— xxii .)

Ce plaidoyer eut le succès qu'avaient ordinairement ceux de Forateor : Sextius fut absous d'une voix unanime.

Il semblait qu'il fût de la destinée de Cicéron d'avoir à défendre tous ceux qui l'avaient défendu lui-même; mais il fut moins heureux pour Miion qu'il ne l'avait été pour tant d'autres. Ce n'est pas que sa cause fût plus mauvaise; mais il faut avouer d'abord que les circonstances politiques , qui avaient tant d'influence sur les affaires Judiciaires , ne lui furent pas favorables. J'ai déjà parlé de la guerre ouverte que Clodius et Milon se faisaient au milieu de Rome : on ne doutait pas que l'un des deux ne dût périr. Cicéron, dans plus d'un endroit, parle de Clodius comme d'une victime qu'il abandonne à Milon. Celui-ci demandait le consulat, et Clodius la préture; et ce dernier, qui avait tant d'intérêt à ne pas voir son ennemi revêtu d*une magistrature supérieure , avait dit publiquement , avec son audace oi^inaire, que, dans trois jours, Milon ne serait pas en vie. Milon paraissait déterminé à ne pas l'épargner davantage. Ce fut pourtant le hasard , et non aucun projet de part ni d'autre , qui amena la rencontre où périt Clodius. Il revenait de la campagne avec une suite d'environ trente personnes : il était à cheval ; et Milon, qui allait à Lanuvium , était dans un chariot avec sa femme; mais sa suite était plus nombreuse et mieux armée. La querelle s'engagea : Clodius, blessé, etsesôLtant le plus faible, se retira dans

ANCIENS

une hôtellerie, comme pour s'en faire un asile. Mais Miion ne voulut pas manquer une si belle occasion : il ordonna à ses gladiateurs de forcer la maison , et de tuer Glodius. Dans un État tranquille et bien policé, ce meurtre n'aurait pas été excusable; mais quand les lois ne sont pas assez fortes pour protéger la vie des citoyens , chacun rentre dans les droits de la défense naturelle, et c'était là le cas de Milon. Cependant txM qu'il avait tué était un homme trop considérable pour que ses parents et ses amis ne poui^ suivissent pas b vengeance de sa mort. Milon fut accusé , et ce procès fut, comme tout le reste , une affaire de parti. Pompée, qui était alors le citoyen le plus puissant de Rome, n'était pas fâché qu'on l'eût défaut deClodius, qui ne ménageait personne; mais en même temps il laissa voir qu'il serait bien aise aussi qu'on le défit de Milon , dont le caractère ferme et incapable de plier ne pouvait manquer de d^laire à quiconque affectait la domination. Ce fut d'abord cette disposition de Pompée trop bien connue, qui nuisit beaucoup à Milon. Cette cause fut piaidée avec un appareil extraordinaire, et devant une multitude innombrable qui remplissait le forum. Le peuple était monté jusque sur les toits pour assister à ce Jugement , et des soldats armés , par ror^ dre du consul Pompée , entouraient l'enceinte où les juges étaient assis. Les accusateurs furent écoutés en silence; mais dès que Cioéron se leva pour leur rendre, la faction de Clodius, composée de la plus vile populace, poussa des cris dé fureur. L'orateur, accoutumé à des acclamations d'un autre genre , se troubla : il fut quelque temps h se remettre, et parvint avec peine à se faire écouter; mais il ne put jamais revenir de ciette première impression, qui affaiblit toute sa plaidoirie et ne lui permit pas de déployer tous ses moyens.

De cinquante juges, Milon n'en eut que treize pour lui; tous les autres le condaiinnèrent à l'exil. Il est vrai que parmi les voix qui lui furent favorables , il y en eut une qui valait seule plus que toutes celles qu'il n'eut pas. Catoa fut d'avis de l'absoudre ; et si quelquefois on accusa Caton de trop de sévérité, jamais on ne lui a reproché trop d'indulgence. Il pensait que Milon avait rendu. service à la république en la délivrant d'un si mauvais citoyen. Ce fut aussi l'opinion de Brutus , qui publia un mémoire où il soutenait que le meurtre de Clodius était légitime. Il avait même conseillé à Cicéron de ne désavouer ni le fait ni l'intention, et de soutenir que Milon, en voulant tuer Clodius, et en le tuant, n'avait fait que ce qu'il devait faire. Geéron trouva cette défense trop hasardeuse, et dans l'état des choses , il avait raison. Il prit donc une autre tour-

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