‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 42 sur 88 · CHAPITRE II. - Du théâtre français, et de · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. - Du théâtre français, et de

Pierre Corneille.

REcnoif PREMIÈRE. — Poêtes .tragiques avant ComelUe.

Mon dessein n'est par de faire l'histoire de ce qu'on appelle les premiers âges du théâtre français; on ne doit pas même donner ce nom aux tréteaux des Confrères de la Passion, des Enfants sans souci, et des Clercs de la Bazoche. Une partie de ces farces intitulées Mystères , publiée dans les premiers temps où l'imprimerie fut connue , se conserve encore dans les bibliothèques des curieux, qui mettent un grand prix aux livres qu'on ne lit point. On en trouve des^extraits multipliés dans cette foule de compilateurs qui se copient les uns les autres, et dont les recherches historiques sur notre théâtre se reproduisent tous les jours dans ces recueils où l'on a tout mis , excepté de l'esprit et du goût. La seule nomenclature des auteurs de Mystères et de Moralités (ce sont les titres de nos anciennes pièces) est presque aussi nombreuse que celle de nos poètes dramatiques depuis Corneille. Je remarquerai seulement qu'il n'est pas étonnant que nos livres saints aient fourni la matière de toutes ces productions informes : c'étaient les objets les plus familiers au peuple, qui ne lisait point; et, dans un temps où les connaissances étaient aussi rares que les livres > la multitude aimait à retrouver au spectacle les mêmes sujets qui l'édiGaient à l'église. Les croisades , qui avaient transporté l'Europe en Asie, ajoutaient encore à cet esprit religieux , échauffé par la vue des lieux saints qui avaient été le théâtre des souffrances d'un Dieu sauveur, ou par les récits qu'en faisaient ceux que le zèle y avait conduits; et cette espèce de ferveur subsistait encore longtemps après ces expéditions lointaines , dans des siècles où la religion, bien ou mal appliquée, était le ressort le plus universel qui pût mouvoir les peuples.

Le diable jouait ordinairement un grand rôle dans ces représentations grotesquement mystiques , tel qu'il le joue encore dans les autos sacramentales ou actes sacramentaux du théâtre espagnol. Il n'est que trop facile de s'égayer sur ces productions des temps d'ignorance et de grossièreté; mais il ne faut en ce genre employer le ridicule qu'au profit de l'instruction, et nous n'avons rien à gagner ici à nous moquer de nos pères. Les auteurs pouvaient*ils en savoir davantage , quand les spectateurs ne savaient pas lire?

Si nous leur reprochons de n'avoir pas deviné ce qu'ils ne pouvaient pas savoir, ne seraient-ils pas plus fondés à nous reprocher de corrompre tous les jours ce qu'on nous a si bien appris ?

SIÈCLE DE LOUIS X|V. — POÉSIE

Je ne vous arrêterai pas plus longtemps sur cette première enfance de Tari, bien différente de celle de rhomme : autant celle^i est aimable et intéressante dans sa fiiiblesse, autant l'autre est insipide et dégoûtante. Cest vers le commencement du seizième siècle que nous avons essayé de marcher avec des lisières. Les premiers pas ont été bien faibles : ils se sont un peu affermis depuis Jodelle. Je ne les suivrai qu'un moment, et autapt qu'il le faudra pour faire mieux sentir la force de celui qui le premier alla si loin dans une carrière que ses devanciers n'avaient guère fait qu'entrevoir, à peu près comme ces deux conducteurs d'Israël qui découvrirent de loin la terre promise, sans qu'il leur fût permis d'y entrer»

Avant Jodelle, on avaft imprimé des traductions en vers de quelques tragédies grecques , et ces essais montraient du moins que les modèles commençaient à être connus. Lazare Baîf avait traduit VÉlectre de Sophocle et VHécube d'Euripide. Un auteur qui n'est connu que des bibliographes, Sybilel, avait traduit VIphigénie en AuUde. Aucune de ces pièces ne fut représentée. Jodelle , sans prendre ses sujets chez les Grecs, voulut du moins traiter à leur manière ceux de Cléopâtre et de Didon : il imita leurs prologues et leurs chœurs; mais il n'avait aucune étincelle de leur génie , aucune idée de leur contexture dramatique ; tout se passe en déclamations et en récits. Le style est un mélange de la barbarie de Ronsard et des froids jeux de mots que les Italiens avaient mis à la mode en France. Cependant sa Cléth pâtre eut une grande réputation : la difficulté était de la représenter. Les Confiéres de la Passion et les Baxùchiens, alors en possession des spectacles privilégiés, étaient bien éloignés de se prêter à établir un genre de pièces qu'ils regardaient comme étranger, et qui pouvait nuire à leurs tréteaux. Dans ces circonstances , Jodelle reçut des gens de lettres , ses confrères et ses rivaux , une marque de zèle aussi honorable pour eux que pour lui , et qui prouve qu'au moment de la naissance des arts l'amour qu'ils inspirent est moins altéré par la jalousie qu'au temps où les inquiétudes de l'envie et les prétentions de l'amour-propre se multiplient en proportion du nombre des concurrents. Jean de la Péruse, Rémi Belleau, et quelques autres poètes, se réunirent avec l'auteur de CUopàtre pour jouer sa pièce au collège de Reims , devant Henri II et toute sa cour. Jodelle , qui était jeune et d'une figure agréable , se chargea du rdlede la reine d'Egypte. Cette représentation eut beaucoup de succès, et ce fut un événement assez considérable pour que Pasquier en fit depuis mention dans ses Recherches historiques. Cest lui qui nous

LA BAAPK. — fOHB 1.

apprend ces détails, et que le roi gratifia Fauteur d'une somme de cinq cents écus de son épargne : dl'autani, dit Pasquier, que c'était chose nouoelie et très4)etie et très-rare. Jodelle, encouragé par ce premier succès, fit une comédie en cinq actes et en vers*, intitulée Eugène : c'était encore une nouveauté, et par conséquent une belie chose, du moins pour ceux qui ne connaissaient rien de roieux.>Iai8 comment Ronsard, qui avait lu lès anciens, pouvait-il dire :

Jodelle le premier, d*ane plainte hardie,

Fraoçolaemeiit chanta la grecque tragédie;

Pois , en changeant de ton , chanta devant nos rois

La jeîine comédie en langage françois ,

Et ti hien les sonna que Sophocle et Ménandze ,

Tant funent-ilB savants , y eniaent pu apprendre.

C'est une preuve que Ronsard n'avait pas plus de goût dans ses jugements que dans ses vers. Assurément Sophocle et Ménandre n'auraient rien appris à l'école de Jodelle, si ce n'est que celui-ci n'a« vait pas assez étudié dans la leur.

Cependant les Confrères de la Passion, à qui le parlement avait défendu de jouer davantage les mystères de notre religion, et qui avaient pris le nom de Comédiens de l'hôtel de Bourgogne , voyant le succès qu'avaient eu les pièces de Jodelle, consentirent à les jouer, et y attirèrent la foule; en sorte que, du moins sous ce rapport, il peut être regardé comme le fondateur du théâtre. Soft ami , Jean de la Péruse, fit représenter une Médée, traduite de Sénèque, qui fut imprimée depuis, et retouchée par SÔévole de Sainte-Marthe. Saint-Gelais traduisit la Sophonisbe du Trissin. Grevin fit jouer au collège de Beauvais une Mort de César, dont la versification est moins mauvaise que celle de Jodelle; il y a même des morceaux de force : tel est celui-ci, dont il ne faut juger que le fond, sans faire attention au langage.

Alors qu'on parlera de César et de Rome, Qa*on se souvienne aussi qu*U a été uh homme. Un Brute , le vengeur de toute cruauté , Qui aurait d*un seul coup gagné la Uherté. Quand on dira. César Ait maître de remplie, Qu*on sache quand et quand BTrute le sut ocdrç. Quand on dira , César fut premier empereur, Qu*on dise quand et quand Brute en fut le vengeur.

Qu'on mette ces idées en vers tels qu'on en peut faire aujourd'hui, on verra qu'elles sont grandes et fortes, et du ton de la tragédie : il n'y a pas dans Jodelle un seul morcqMNie ce mérite.

Jean de la Taille imita dans sa tragédie des Gabaonites quelques situations des Troyennes d'Euripide. Un autre transporU dans celle de Jephté quelques scènes de VIphigénie en Autida, Mais on empruntait sans devenir plus riche, et toutes ces imitations étaient défigurées par le plu^ mauvais

œUBS DE LrrrÉRATURB.

goôt. T^ slyle ne cessait d*étre plat que pour être ridiculement affecté.

L*amoar mange mon sang , ramoiir moo sang demande.

Votre enfer, diea d'enfer, pour mon bien je déaire « Socbant l*enfer d*amour de tous enfers le pire. •

Voilà le style de Jodelle et de ses contemporains. Garnier s'éleva au-dessus d*eux , sans avoir encore ni pureté ni élégance : sa diction se rapproche davantage de la noblesse tragique, mais de manière à tomber trop souvent dans Tenflure. II connaissait les anciens, et presque toutes ses pièces sont tirées du théâtre des Grecs ou imitées de Sénèque; mai» il est beaucoup plus voisin des déclamations diffuses et emphatiques du poète latin que du naturel et du pathétique des tragiques d'Athènes. Il offre pourtant quelques scènes touchantes par les sentiments qu'ils lui ont fournis, quoiqu'il ne sache pas les revêtir d'une expression convenable. La langue chez lui tient encore beaucoup de la rudesse de Ronsard, qol servait de modèle à la plupart de ses contemporains. 11 prodigue comme lui les épithètes néologiques et les adjectifs latinisés. Un autre défaut remarquable dans ses pièces, c'est le mélange des styles : on y trouve les comparaisons de Virgile, les odes d'Horace, et le ton de l'églogue : c'est le caractère >des imitateurs novices, qui ne savent pas encore bien employer ni bien placer ce qu'ils empruntent. En adoptant les chœurs, et quelquefois les prologues du théâtre des Grecs, Garnier méconnaissait la nature du nôtre; et, affectant la même simplicité de plan, sans avoir la même éloquence , il Eût trop sentir le vide d'action et le défiiut d'intrigue. Il s'en faut de beaucoup aussi qu'il connaisse les convenances de mœurs et de caractère. Il prend la jactance pour de la grandeur, et fait parler ses héros en rhéteurs de collège. Un seul morceau cité donnera l'idée de tout ce qui manquait à Garnier, et en même temps de ce qu'il peut y avoir de louable dans sa composition : c'est un monologue de César qui rentre victorieux dans Rome.

O aoureillemei Umn/ 6 coteaux décorée f

O palais orgueilleux! 6 temples honorés ' 1

O voos ! murs qae les dieux ont maçonnés eux-mémet ,

Eux-mêmes étulffitt de mille diadèmes * ,

ne ressentex-voos point le plaisir de vos eœun ',

De voir votre César, le vai§mteur dee vainqueur* %

Par tant de gloire aequiae Sm nations étranaes » ,

Aoeroltre son empire ainsi que vos louanges?

Et toi, fleuVe orgueilleux , ne vas-(a par tes flots

■ Monotone amas d*exclamations et d*épltbàtes.

* Tfimea pzosaiqaes au-dessous de la tcagédia.

* Les cœurs des tours et des palais!

' Fanfaronnades.

» Ob aiMit âlon éiran^e pour étranger.

Aux tritons mairiniers faite bruire mon Uie ' , Et au père Océan te vanter que le Tibre Roulera plus fameux que l*Euplirate et le Tigre *7 là , presque tout le monde obéit aux Romains; Ils ont presque la mer et la terre en leurs nudiis; Et soit où le soleil de sa torche * voisine Les Indiens perleux * du matin illumine, Soit où son cbar lassé de la course du Jour Le ciel quitte ^ à la nuit qui commence son tour, Soit où la mer glacée en cristal se resserre *, Soit où Tardent soleil sèche et brûle la terre ' , Les Romains on redoute *, et n'y a si grand roi. Qui au * cœur ne frémisse , oyant parler de mol. César est de la terre et la gloire et la crainte ; César dm dieux guerriers a la louange éteisUe **.

C'est là sans doute une amplification de rhétorique, et l'on sent qu'il est ridicule que César, parlant tout seul, fasse son panégyrique avec tant d'emphase. C'est la caricature du style héroïque; mais c'était déjà quelque chose , après les Mystères, que de ressembler à l'héroïque , même avec cette charge grossière; et c'est à peu près tout ce que firent Jodelle et Garnier.

Dans sa Thébaîde, ce dernier fait dire à Polynice :

Pour garder un royaume ou pour le conquérir, - Je ferais volontiers femme et enfants mourir.

Un ambitieux peut le penser, mais il ne le dit pas si crûment, et un poète ne doit pas le dire si platement : c'est de toute manière un manque de mesure qui appartient à l'enfance de l'art.

Mairet eut plus de naturel dans les sentiments et dans le style. Sa diction, plus correcte, fait apercevoir les progrès de la langue. La meilleure de ses pièces, Sophonisbe, imitée de celle du Trissin, eut longtemps du succès au théâtre, même après Corneille. C'est la première de nos tragédies qui offre un plan régulier et assujetti aux trois unités. Mais le sujet a de si grands inconvénients, que la pièce n'a pu se soutenir lorsque l'art a été mieux connu. Voltaire, qui l'a remanié de nos jours avec tout l'avantage que lui donnaient son expérience et son génie , n'a pu vaincre les difficultés du sujet, parce qu'il y en a d'irrémédiables. La plus grande de toutes, c'est que le héros de la pièce , Massinisse , y

I Mariniers, terme de prose.

* Mauvaises rimes.

* Mauvaise expression en parlant du soMl. « fipiUiète à U Ronsard.

^ Inversion vicieuse. Au reste, on disait alors, Je «oui quitte quelque chose , pour Je vous cède,

* Mauvaise figure.

' Tous ces vers sont du style épique.

* Inversion vicieuse. On redoute les Romains serait tout aussi noble et plus clair. Quand l'Inversion n'qoute pas à l'effet , elle g&te la phrase.

* Hiatus encore en usage alors : ils reviennent à tout inoment.

•• On neditpu éteindre la louange. Mais cette construction italienne, « a la louange éteinte » { ha eitinla), peut convenir à la poésie , et nos grands écrivains ne root pu r^eCéa.

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

est nécessairement avili sons l'ascendant de la puissance romaine. Nous verrons ailleurs les efforts étonnants d*un grand homme presque octogénaire pour venir à bout d'un sujet qu'il avait lui-même condamné, tout l'art qu'il y a mis, toutes les beautés qu'il y a répandues : c'est le titre le plus glorieux de sa vieillesse. Un objet bien différent doit nous occuper : c'est la multitude des fautes grossières qui nous choquent dans l'ouvrage de Mairet, qui ne précéda le Cid que de sept ans. Rien n'est plus propre à feiire comprendre tout le chemin que fit Corneille, on plutôt par quel rapide élan cet homme prodigieux laissa , dès sa seconde tragédie , tous ses rivaux si loin derrière lui.

La scène ouvre par une querelle entre la fille d'Àsdrubal, Sophonisbe et son vieux mari, Syphax, qui a surpris une lettre qu'elle écrit à Massinisse. Ce prince, allié des Romains , et à qui Sophonisbe a été fiancée autrefois sans l'avoir jamais vu , est alors devant les murs de Çyrtbe, capitale des États deSypbax, avec une armée romaine commandée par Scipion. Sophonisbe en est devenue amoureuse un Jour qu'elle l'a vu du haut des remparts s'avancer en combattant Jusqu'aux bords des fossés de la ville. ' Ces sortes de passions , qui font le nœud de beaucoup de pièces du siècle dernier, et même de oelui-d, sont des aventures de roman , et non pas des res-' sorts de tragédie. La lettre de Sophonisbe est du même genre :

Voyez à quel malheur mon desUn ni Boomis. Le bruit de tm Tertos et de Totrê vaUlanoe Me ooDtndnt ai^oord^bui d*almer mes ennemis D'an sentiment plos fort que n'est la bienveillance.

On conçoit que Syphax ne doit pas être content de cette tendre déclaration , et aujourd'hui le spectateur ne léserait pas davantage. Des avances si formelles, plus faites pour une coquette de comédie que pour un personnage héroî que, pour une reine qui finira par se dévouer à la mort plutôt que d'être me* née en triomphe, suffiraient pour faire tomber une pièce sur un théâtre perfectionné* Si le fond est vicieux, le style n'est pas meilleur. Syphax dit à sa femme.

Ta fais d*im ennemi Tofelet de tes désirs I Me pouvais-tn trouver oU prendre tes plaitirê , Qa*en cbercliant l'amitié de oe prince numide , Qoi le rend tout ensemble impudique et perfide?

Que me poorrala-tn dire , in^^ndente ^/rontée f

On croit entendre Amotphe dire à la jeune Agnès :

Pourquoi ne pas m*aimer, madame llmpadente?

Mais c'est précisément, parce que ce ton est excellent dans un vieillard ridicule, qu'il est détestable dans une tragédie.

La conduite de Sophoni^ dansie restedela pièce n'est pas plus décente , ni sou langage plus modeste. Son mari est tué dans un combat : on le lui annonce. Elle reçoit cette nouvelle assez froidement, et s'écrie qu'il est trop heureux d'être mort. Elle demande si quelqu'un de sa suite veut la tuer, mais d'un ton a fûre en sorte que personne n'en ait envie. Aussi sa confidente, Phénice, lui représente fort sensément qu'on est toujours à temps^e se tuer.

Un mal désespéré A toi:^un dans la mort un remède assuré. Cependant cfest aussi le dernier qu'on essaie, Et qu'on doit appliquer à la dernière plaie. Pour moi, je suis d'avis qu'oubliant le trépas, Vous tiriez du secours de vos propret appas. Vous n'auriez pas besoin de beaucoup d'artifice Pour vous rendre agréable aux yeux de Masâlnisse. Essayez de gagner son inclination.

SOPBOlfISBB.

Plût aux dieux I

La réponse est naïve. Cependant elte ijoute un mo* ment après :

It n'attends rien du tout du côté de mes cbarmes. Ce remède, Pbénioe, est ridicule et vain ; Il vaut mieux se servir de celui de la main.

Mais Phénice la rassure en fidèle suivante :

Donnez-vons , s^l vous platt , un peu de patience , Et de votre beauté faites expérience.

Sachez ce qu'elle vaut et ce que vous pouvez. Hais comment le savoir si voua ne réprouvez?

Une autre suivante, Gorisbé, vient à l'appui :

De lut, la défiance où la reine se treuve,

Ne peut venir d'ailleun que d'un nuinque d'épreuve»

aOPBONUBE.

Goriabé , prenez garde à Tétat ou Je suis , Et par là , comme moi , voyex ce que Je puis. Quand hier f aurais été la vivante peinture Des plus rares beautés qu'on voit en la nature, Le moyen que mes yeux conservent aojourdiini Une extrême beauté sous un extrême ennui? Et n'ayant plus en moi que des attraits vulgaires , Ils ne toucheraient point , ou ne toucheraient guères. De sorte qu'après tout , Je conclus qu'U vaut mieux Essayer le secoun de la main çue des yeux.

Voilà encore l'agréable alternative des yeux et de la main. Mais on a quelque peine à concevoir pour** quoi cette veuve si résignée craint tant que le cha* grin n'ait altéré ses appas. Ce n^est pasdu moins celui qu'a pu lui causer la mort de son époux ; car elle ne lui a pas donné la plus petite larme. Aussi n'est-on pas étonné que la sage conseillère Phénice la félicite sur sa firatcheur.

Au reste . la douleur ne voua a pu élelttt m la clarté des yeux ni la beauté du teint : Vos pleure ■ vous ont lavée , et vous êtes de celles Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles.

' Quels pleurs? Ce sont apparemment ceux qu'eUe a répandus quand son mari l'a querellée. \

ao.

Cioy» que Mawlntii est an vwani roeker, SI ?ot perfecUom ne le peuvent toocher, Et qii*il.at j^uf erael qaHin tigre d^Hyreuile, SU exef€e enven tous 1a moindre tyrannie.

Assiifément Massinisse n'est point ce roeher et n'est point ee tigre; car à peine Sophonisbe a-t-elle répondu à son premier compliment, qu'il s'écrie:

O dieox 1 que de menreUles Indianteot à la fois mes yeux et met ordUesl

Et Phénice dit tous bas à Corisbé :

Va compagne, 0 le prend.

Il est vrai que Sophonisbe lui donne beau jeu, et commence par l'assurer qu'elle est ravie de sa victoire, et qu'il n'aura jamais tant de bonheur qu'elle lui en souhaite. C'est là le cas de ne .pas perdre de temps : aussi le prince numide avoue qu'elle vient de bd ravir son coeur. Sophonisbe répond que c'est là Ml langage moquewr qui ne sied pas à tm ^ néreux vaknquewr. Mais Massinisse , pour lui prouver qu'il ne se moque point, déclare qu'il est prêt à l'épouser. La reine ne se fait point prier, et s'écrie pour toute réponse :

o menreUlenx excès de grâce et de bonheur, Qui met une capttYe an Ut de son aeignear I

COURS DE UTTÉRATUBE.

voir d'où nous sommes partis , et ee qu'^ chefinl'œuvre avant Corneille. 11 faut encore joindre à toutes ces fautes les pointes et le phébui des sonnets italiens. Masshiisse,dan8 cette même scène, s'exprime ainsi :

Puisque Tovs me rendes le pins lieoreu des hommes. Ma violente ardeur et It tempi ok nous somuMs, Ne me penneUent pu de beauooap diffteer.

Gependant permettez que Je prenne à mtm aite

Un %onnétê haher pour gage de la fol

Qoe le ditu eonjngal vent de toos et de moL

Et il prend en efifetc« baiser touiàsonaise* Cela va bien jusque-là ; mais il ajoute tout de suite :

Madame , s*U vous platt, f irai voir mes soldats, Et , les ordres donnés , je reviens sor mes pas.

Aux termes où ils en sont, ce brusque départ est peu civil et peu galant, et, dans le plan donné de la scène , c'est la seule disconvenance qui s'y trouve. Ce qui n'empêche pas la reine de s'écrier :

Oniiracled*amoarl

SdpioB a-t-il tort de dire dans l'acte suivant :

Massinisse, en on Jour, volt, aime et se marie.

Mais voici ce qui est plus curieux. Après que la veuve de Syphax et le prince numide sont mariés, celui-ci, tout en causant avec elle dans la première scène du quatrième acte , lui fait une question qu'on ne peut s'empêcher de trouver très-raisonnabie :

Mfftpoit où naqnit, en quel temps, et pourquoi, La honpe yoionté que vous avez pour moi? De grftœ, acoofde»moi le plaisir de rentendie. Ybosplali-flT

VoloDtien : je m'en vais vous rapprendre.

0 a bien fallu exposer toutes ces platitudes pour &lre

nest vrai qoe d*abordfal sentt la pitié : Mais , oonuBe le soleU soit les pas <te l'aarorfT, L'amoor qui Ta snivie , et qui la suit encore , A fait en un instant, dans mon cœur embrasé. Le irios grand changement qu'il ait jamais camé.

Ce jargon domine d'un bout à l'autre dans SyMe, tragi-comédiedeMairet, jouée en 1621, quinze ans avant leCid,et qui fit courir tout Paris pendant quatre ans. 11 est vrai que cet insupportable abus d'esprit tomba entièrement lorsqu'on eut entendu le Cid, qui en offre fort peu de traœs , et qui fit connaître un genre de beauté bien différent. Mairet lui-même appela depob cette Sylvie les péchés de sajeimesse : tant un seul homme peut influer sur ses contemporains ! Mais H n'est pas moins vrai que Mairet ne put pardonner à Corneille d'avoir éclairé son siècle, et qu'il fut, à sa honte, un des plus ardents détracteurs du Cid.

Que SophonMe ait réussi lorsqu'on ne connaissait rien de mieqji, on plutAt lorsqu'elle était meilleure que tout ce que l'on connaissait, rien n'est plus simple; mais on demandera comment ce succès a pu durer encore cinquante ans après la lumière apportée par Corneille. C'est id qu'il fisiut rendre à Mairet le tribut d'éloges qui lui est dû. Il convenait d'abord de faire voir les vices grossiers qui dominaient dans les ouvrages les plus estimés; mais je dois dire à présent que , dans les deux dertiiers actes de cette pièce , il y a des beautés. A la vérité, le style en est trop faible et trop défectueux pour en citer des morceaux quand nous sommes si près de Corneille ; mais il y a , dans les sentiments , do pathétique et de l'élévation. La douleur de Massinisse, quand il faïut sacrifier Sophonisbe, est touchante , quoiqu'elle ne soit pas toujours assez noble, et qu'il s'abaisse aux supplications beaucoup plus qu'il ne sied au càraictère d'un monarque et d'un héros. Son désespoir tour à tour impétueux et tranquille produit de l'effet; et ce qui dut en fiûre encore plus , c'est le moment où il montre à Sdpion son épouse mourante du poison qu'il lui a donné, étendue sur le lit nuptial. Ce spectacle, qui n'est point une vaine pompe , mais qui fidt partie d'une action tragique; ce dénodment théâtral était fort au-dessus de ce qu'on avait vu jusqu'alors. Cest là sans doute ce qui a fait vivre la pièce jusqu'au temps où le grand nombre de modèles rendit les spectateurs plus difficiles; et c'est aussi ce qui engagea Voltaire à tenter un dernier effort sur ee sujet , d^à

SIÈCLE DE LOUIS XIVi — POÉSIE.

traité sept foif pour la seèoe française, H y a plat : quand le grand Corneille, dans tonte sa gloire, voulut faire un SophonUbe^ trente ans après oèlle de Malret, il ne put la déposséder du théâtre, et resta au-dessous de ce qu'il voulait effacer. Ce n'est pas qu'il fût tombé dans des fautes pareilles à celles qu'on vient de voir; il avait enseigné aux autres à les éviter : mais son intrigue est froide ; sa pièce est bien moins tragique que les deux derniers actes de Mairet; en un mot, elle a le plus grand de tous les défauts, edui d'être absolument sans intérêt. J'y reviendrai dans l'examen de son théâtre ; mais , avant d'y entrer, il convient de parler d'une autre tragédie qui eut autant de succès que Sophoni^, et qui vaut encore moins : ce qui est d'autant plus remarquable , qu'elle fut jouée immédiatement avant le Cid. C'est la Mariamne de Tristan , pièeê longtemps célèbre, même après Corneille, et vantée après ses chefe-d'ceavre : tant le bon goût a de peine às'établlr ! Le suj^et est connu ; c'est le même qu'a traité Voltaire, et à plusieurs reprises, sans pouvoir ja* mais en faire un bon ouvrage; ce qui prouve qu'en lui-même le sujet n'est pas heureux. Il est tiré de l'historien Josèphe, qui raconte avec beaucoup d'intérêt les infortunes de Bfariamne, conduite à réchafaud par les fureurs jalouses, d'un époux barbare , de cet Hérode , signalé dans l'histoire par ses talents et ses cruautés. Mais un événement tragique n'est pas toujours une tragédie; il s'en &at de beaucoup. Il faut une action , une intrigue t celle de Tristan oe suppose pas beaucoup d'invention. Salome, la sœur d'Hérode, et l'ennemie de Mariamne , sans qu'on dise même pourquoi , corrompt un échanson du roL son frère, et l'engage à déposer que Mariamne lui a fait l'horrible proposition d'empoisonner Hérode. Sur cette accusation, destituée d'ailleurs de toute espèce de prjBuves, il prononce la sentence de mort contre une femme qu'il idolâtre ; et quand on vient hii apprendre que la sentence est exécutée, il tombe dans un désespoir qui remplit tout le cinquième acte, sans que l'auteur ait eu même le soin de faire reconnaître l'Innocence de Mariamne et la perfidie de Salome. Toute la pièce n'est donc qu'une déclamation dialoguée; elle est absolument sans art, mais non pas sansquelque intérêt, puisqu'une femme innocente et mise à mort inspire toujours quelque piUé. MondOry , le premier acteur de ce temps-là, devînt fameux par le succès qu'il eut dans je rôle d'Hérode, que sans doute il Jouait avec autant d'emphase etd'exagération qu'il y en a dans les sentiments et les idées. Sa déclamation ne pouvait pas être moitas outrée que tout le reste; elle Pétait au point que Mondory pensa

périr des efforts qu'il faisait dans les Aireuca d'Hé* rode, ^ fut emporté presque mourant hors do la scène , où il ne put jamais reparaître.

Mais quel était le style et le dialogue de cette tragédie, jouée en même temps que le Cld, et avee de si grands applaudissements? Cest ce qu'il est curieux de voir, non pas tant pour juger Tristan que pour apprécier Corneille.

Hérode, à l'ouverture de la pièce, est réveillé par un songe effrayant. Il appelle son capitaine des gardes Phérore, et lui parle de ce songe dont il est encore troublé. Phérore l'assure que les songes no signifient rien du tout.

Et, selon qQ*an rabbin me fit an Jour entoidre, Cest les piendre fort bien que de n*eo rien attendre.

HÉRODB.

QueUes fortes raisons ^portait oe doctear ,

Qoi Boatient que le songe est UkUoiub on meotouT

rafooRB.

n disait que l^bomeor qui dans nos corps domino ^ A TOir certains objets en donnant nous incline. Le flegme humide et froid s'élevant au cerveau , T vient représenter des brouillards et dejl'ean. La bile ardtente et Jaune, aux qualités subtiles, ITy dépeint que combati , qu'einbrasements de viUes. Le sang qui tient de Pair, et répond au printemps, Rend les moins fortunés dans leurs songes oonteots, sic.

Après, cette dissertation sur les rêves , qui occupe tout» la scène, Hérode veut enfin conter le sien, et Satoine sa sœur se présente à la porte en disante

Toes plalt-ll quereoteode aussi cette aveotuie?

Hérode conte son aventwre^ c'est-à-dire son rêve ; ensuite il se plaint à Phérore et à Salome des chagrins que lui donne Mariamne, qui ne répond nullement à l'amour qu'il a pour die. Les deux confidents s'efforcent de l'aigrir de plus en plus contre son épouse.

Qod plaisir ptenas-vous de chérir one roche Ikmt les sources de pleun coulent incessamment , Et qui pour votre amour n'a p<rint de sentiment?

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