SIÈCLE DE LOUIS X
ooDTmano^s da ityle proportionné au sujet, étaient des mérites ignorés. La scène, le bart>eau, la chaire, n^avaient qu'un même ton, également indigne de tous trois. Les malheureux efforts de Ronsard pour transporter dans le français les procédés du grec et du latin , prouvèrent qu'inutilement rempli du génie des langues anciennes , il n'était pas en état de saisir celui qui était propreàla sienne. Deux hommes seuls, mais sous des rapports aussi éloignés que les degrés de leur mérite, peuvent attirer l'attention : ce sont Rabelais et Montaigne. Le premier était aussi naturellement gai , que le second naturellement raisonnable; mais Tun abusa presque toujours de sa gaieté jusqu'à la plus basse bouffonnerie; l'autre laissa quelquefois aller la paresse de sa raison jusqu'à l'excès du scepticisme. Rabelais, à qui la Fontaine trouvait tant d'esprit, et qui réellement en avait, ne l'exerça que dans le genre le plus fodle, celui de la satire allégorique, habillée en grotesque. 11 voulait se moquer de, tous ses contemporains, des rois, des grands , des pré** très, des magistrats, des religieux et de la religion; et pour jouer impunément ce rdle , toujouis.un peo dangereux , il prit celui de ces fous de cour à qui l'on permettait tout, parce qu'ils faisaient rire, et qui disaient quelquefois la vérité sans danger, parce qu'ils la disaient sans conséquence. A l'égard de son talent, on en a dit trop et trop peu. Ceux que rebutait son langage bizarre et obseur ont laissé là Rabelais comme un insensé : eeux qui ont travaillé à le déchiffrer ont exalté son mérite en raison de ce qu'il leur avait coûté à entendre. Au fond, il a, parmi beaucoup de fatras et d'ordures, des traits et même des morceaux pleins d'une verve satirique, originale et piquante; et, après tout , on ne saurait croire qu'un auteur que la Fontaine lisait sans cesse ,^ et dont il a souvent profité ,^ n'ait été qu'un fou vulgaire*
Montaigne était sans doute un esprit d'une trempe fort supérieure. Ses connaissances étaient plus étendues et mieux digérées que celles de Rabelais : aussi se proposa-t-il un objet bien plus relevé et plus difficile à atteindre. Ce ne fut pas la satire des vices et des abus de son temps, attaqués déjà de tous cAtés ; ce fut l'homme tout entier et tel qu'il est partout qu'il voulut examiner en s'examinant lui-même. Il avait voyagé et beaucoup lu; mais 11 fondit son érudition dans sa philosophie! Après avoir écouté les anciens et les modernes. Il se demanda ce qu'il en pensait. L'entretien fut assez long, et il y avait en effet de quoi parler longtemps. Avouons d'abord les défauts : c'est par
afin de les louer ensuite plus à son aise. Sa dietion est incorrecte, même pour le temps, quoiqu'il ait donné à la langue des expressions et des tournures qu'elle a gardées comme de vieilles richesses ; il abuse de la liberté de converser, et perd de vue le point de la question établie; il dte de mémoire, et fût des applications fausses ou forcées de plus d'un passage; il resserre trop les bornes de nos conceptions sur plusieurs objets que, depuis lui, l'expérience et la réflexion n'ont pas trouvés inaccessibles. Tels sont, je crois, les reproches qu'on peut lui faire : ils sont effacés par les éloges qu'on lui doit. Comme écrivain, il a imprimé à la langue une sorte d'énergie familière qu'elle n*avait pas avant lui , et qui ne s'est point us^, parce qu'elle tient à celle des sentiments et des pensées, et qu'elle ne s'éloigne pas , comme dans Ronsard , du gém'e de notre idiome. Comme philosophe, il a peint l'homme tel qu'il est, sans l'embellir avec complaisance, et sans le défigurer avec misanthropie. Ses écrits ont un cajractère de bonne foi qui leur est particulier : ce n'est pas un livre qu'on lit; c'est une conversation qu'on écoute. Il persuade d'autant plus qu'il parait moins enseigner. U parle souvent de lui, mais de manière à vous occuper de Vous ; et il n'est ni vain , ni ennuyeux, ni hypocrite ; troiâ dioses très-difficiles à éviter, quand on se met soi-même en scène dans ses écrits. U n'est jamaiâ sec : son âme ou son caractère sont partout. Et quelle Ibule d'idées sur tous les sujets! qud trésor de bon sens! que de confidences où son histoire est aussi celle du lecteur ! Heureux qui retrouvera la sienne propre dans ce chapitre sur l'amitié, qui a immortalisé le nom de l'ami de Montaigne ! Ses Essais sont le livre de tous ceux qui lisent, et même de ceux qui ne lisent pas.
Nous avançons vers le dix-septième siècle, qui fut enfin celui de la France. La langue commençait à s'épurer; die prenait des formes plus exactes, un ton plus noble et; plus soutenu; die acquérait de l'harmonie dans les vers de Malherbe et dans la prose de Balzac : mais celui-ci , moins occupé des choses que des mots, et s'appliquant surtout à l'arrangement et au nombre de la phrase, qui semblaient albrs des mîrades , parce qu'ils étaient des nouveautés, écrivit de mam'ère que sa gloire, moins attachée au mérite de ses ouvrages qu'aux services qu'il rendait à notre langue , est presque tombée dans l'oubli quand il est devenu inutile. C'est peut-être une espèce d'ingratitude, mais qui ne paraîtra pas sans excuse, si l'on se souvient que du moins les écrivains de cette classe ont joui d'une
là qu'il faut commencer avec les g^Tu'oilir J tSfU'^^'^''''''^ f " ^^'^ ^'^^ ^'^'''
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œUAS DE LnTËAATURB.
des ledeiin WM la menii^ naturelle de la eélé* hrité de récrivain, et qu'eo ee genre une géoératioD ne se charge guère de la reconnaissance d'une autre. Malherbe, plus heureux, animant ses ouvrages du feu de la poésie, et y répandant des beautés de tous les temps, a conservé des droits sur la pos* térité , en même temps qu*il enseignait à nos aïeux le rhythme qui convient à notre versification , les règles essentielles de nos différents mètres et l'art de les entremêler, le naouvement et les suspensions de la phrase poétique, l'usage légitime de Tioversion y le choix et l'effet de la rime.
Le bon goût avait cependant bien des obstacles encore à surmonter; et il fallait, suivant une marche assex ordinaire aux hommes , passer par toutes les mauvaises routes, avant de rencontrer le bon chemin. Nos progrès étaient retardés par ce même' esprit d'imitation, qui pourtant est nécessaire au moment où les arts renaissent, mais qui a ses inconvénients comme ses avantages. Si les premiers modèles h qui Ton s'attache ne sont pas absolument purs, ils sont dangereux, en ce qu'on est d'abord bien plus facilement porté à imiter leurs défauts que leurs beautés. Quand les Romains demandèrent aux Grecs des leçons de poésie et d'éloquence, le goût des mattres était assez parfait pour ne pas égarer les disciples. Mais Pltalie et l'Espagne, qui donnaient encore le ton à toute l'Europe, quand les lettres naissaient en France, avaient deux défauts tièS'graves, et malheureusement très-séduisants, qui dominaient dans leur littérature , et doqt même leurs meilleurs écrivains n'étaient pas exempts. L'enflure espagnole et l'affectation italienne devaient donc régner en France avant qu'on eût appris à étudier le vrai goût chez les anciens. La langue de ces deux nations était familière aux Français : nos fréquentes expéditions en Italie, le luxe des princes de la maison de Médicis et nos alliances avec eux, Féclat du règne de Charles-Quint, Tinfluence sinistre de Philippe II, du temps de la Ligue, toutes ces causes réunies avaient donné sur nous, à' nos voisins du Midi, cet ascendant de la mode qu'ont eu depuis ceux du Nord. Livres, jeux, spectacles, vêtements, tout fut alors en France italien ou espagnol : leurs auteurs étaient dans les mains de tout le monde, et faisaient partie de notre éducation. Nos poètes se réglèrent sur eux. La poésie galante s'empara de ces pointes du bel-esprit italien appelées concetti, et de là ce déluge de fadeurs alambîquées, ou l'amant qu'on entendait le moins passait pour celui qui s'exprimait le mieux. La poé. aie dramatique eut la même ambition , et les auteurs les plus estimés en ce genre firent parler Mdpo-
mène en épigrammes et en Jeux de mots. La ilforùxmne de Tristan et la Sophanitbe de Mairet sont infectées de oe ridicule style ; et c'étaient encore les merveilles de notre théâtre, au moment où Corneille donnait k^ Cid et Cinna. D'un autre cûté, les romanciers espagnols dont Cervantes se moquait si agréablement dans son pays, mais qu'on admirait dans le nôtre, nous avaient accoutumés à donnw aux héros de la tragédie un ton ampoulé qui ressemblait au sublime comme la forfanterie révolutionnaire ressemble à la grandeur romaine; et l'exagération des sentiments et des idées se mêlant avec les subtilités épigrammatiques, il en résultait l'assemblage le plus monstrueux. Lacomédie, également calquée sur celle d'Italie et d'Espagne, n'était qu'uneautre espèce de roman dialogué, une suite d'incidents destitués à la fois de vraisemblance et de décence, ee qu'on appelle encore aujourd'hui imbroglio, o'est-à-dire des travestissements , ées déguisements de sexe , des méprises forcées , de longues scènes de nuit, des friponneries de valets, .enfin toutes ces machines grossières, décréditées parmi nous pendant cent ans , depuis que Molière nous eut fait connaître la vraie comédie d'intrigue, de moeurs et de caractère, mais^qui de nos jours ont rq[>aru en triomphe sur tous les théâtres, parce qu'enfin il faut du nouveau, et que rien ne paraît plus neuf à la multitude que ce qui était uÂé il y a cent ans.
Le style, qui tient beaucoup plus qu'on ne croit communément au caractère général de la composition, puisqu'il est assez naturel de s'exprimer comme on pense, le style n'était pas meilleur que le fond. C'était celui des farces d'Italie, le jargon de Trivelin et de Scaramouche. Ce bas comique, fait pour la populace, et non pour les honnêtes gens, était en possession de plaire au point que, même dans la comédie héroïque ou tragi-comédie , il y avait d'ordinaire un personnage bouffon qui était le gracioso des Espagnols; et on le retrouve jusque dans les premiers opéras de Quinault, qui pourtant finit par en purger la scène lyrique, comme le grand Corneille en purgea le théâtre français dans le Cid, représenté d'abord, comme on sait, sous le titre de tragi-comédie.
Cet amour pour la bouffonnerie donna naissance au genre burlesque, qui eut aussi son moment de vogue, et dont Scarron fut le héros. Mais, pour réunir les deux extrêmes du mauvais goût, il régnait en même temps une autre sorte de travers, le style précieux, qui est l'abus de la délicatesse, comme le burlesque est l'abus de la gaieté. Une société qui depuis longtemps n'est guère citée qu'en ridicule, mais qui , par le rang et le mérite de ceux
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — INTRODUCTION
qui la composaient) derait avoir une grande inflnenoe, le fiuneux bdtel de Rambouillet contribua plus que tout le reste à mettre, en fayeur ce langage obscur et affecté, qu'on prenait pour l'exquise politesse, et qui n'était que le pédantisme de l'esprit , ren^laçant le pédantisme de l'érudition. Si l'on se rappelle que c'était un Richelieu, un Condé, un Montausicr, qui fréquentaient cette maison célèbre où l'amour et la poésie étaient soumis à l'analyse la plus sophistique, on concevra également que ces hommes si granda, chacun dans leur classe, pouvaient n'4tre pas d'excellents maîtres en fait de goût, et pourtant faire la loi à celui des autres. Quant aux gens de lettres, c'étaient, Chapelain, qui« n'ayant point encore donné sa PuceUe, passait pour le premier des poètes ; Ménage , qui d'ailleurs ne manquait ni de connaissances ni même de jugement, poisqu'U fut le premier à rendre justice à Moliève» .quand Molière la fit des précieuses riéieul^; Voiture, de tous les beaux-esprits le plus à la mode, qui, bien venu à la cour où il avait des plaeea honorables, homme de lettres et homme du monde, avait une de ces réputations iinposantes qipe l'on craint d'attaquer, et devant qui Boileau bii-méme, à la vérité jeune encore, se prosterna eommetoute la France. Quoiqu'elle ait reconnu depuis, avec ce même Boileau, tous les dé&uts de Voiture, il ne faut pas croire qu'il ait été id>solument inutile. Il avait l'esprit fin et délicat, et dans plusieurs de ses écrits il donna la première idée de oel art heureux et difficile que Voltaire a si éminemment possédé dans la poésie badine et dans le style épistolaire, l'art de rapprocher et de familiariser ensemble le talent et la grandeur, sans compromettre ni Fun ni l'autre. L'hôtel de Rambouillet servit aussi à quelque chose : il accoutumait à avoir de l'esprit sur tous les objets ; et c'est par là qu'if faut commencer. On apprend ensuite à n'avoir sur chaque objet que la sorte d'esprit convenable; et c'est par là qu'il faut finir : c'est l'abrégé de la perfection et du goût.
11 ouvrit son école à Port-Royal; et si l'esprit de seete , fait pour tout gâter , engagea ces grands hommes dans de malheureuses querelles qui troublèrent leur siècle, et dont le funeste contre-coup s'est £ùt sentir jusque dans le nôtre, ici nous ne voyons en eux que lesbienûdteurs des lettres , et nous ne pouvons que rendre bommage aux monuments qu'ils nous ont laissés. Qéritiers et disciples de la littérature des anciens, ils nous apprirent à le devenir. Les excellentes études qu'ils dirigeaient, leurs principes de grammaire et de logique, les meilleurs que ron.connût jusqu'à eux, et bons encore aujourd'hui ;
leurs livres élémentaires, qui ont fourni tant de secours pour la connaissance des langues ; tous leurs ouvrages écrits sainement et avec pureté , et ce mérite qui n'appartient qu'à la supériorité, de savoir descendre pour instruire; voilà leurs titres dans la postérité; voilà ce qui servit à consommer la révolution que le goût attendait pour éclairer le génie. Pour tout dire en un mot, c*est de leur école que sont sortis Pascal et Racine : Pascal, qui nous donna le premier ouvrage où la langue ait paru fixée , et où elle ait pris tous les tons de Téloquence ; Racine, le modèle éternel de la poésie française.
Ces noms caractérisent l'époque qu'on appelle encore le siècle de Louis XIV. Le dix-huitième s'ouvre ensuite devant nous : spectacle d'autant plus intéressant qu'il forme presque en tout un contraste avec l'autre, particulièrement par la nouvelle philosophie qu'il vit nattre en ses premières années, et que les dernières ont dû nous mettre à portée d'apprécier. Je n'ai pas besoin de dire que sur cet objet de première importance j'énoncerai mon opinion tout entière, telle qu'elle est, sans m'embarrasser aucunement de ceux qui croiraient voir ici un devoir ou un intérêt à la modifier, ou à la soumettre à de prétendues considérations qui, étant étrangères à la vérité, doivent l'être à celui qui la dit. Je sais la taire lorsqu'elle serait sans effet; mais dès que je la crois bonne à entendre , il n'est pas en moi de la dire à demi. 11 peut exister un pouvoir qui m'empêche de parler : il n'y en a point qui m'empêche de parler comme je pense. Ce ne sera pas ma fiiute si je ne parviens pas à détromper ceux qui se persuadent si follement, ou qui voudraient se persuader encore, qu'ils sont faits pour commander à l'opinion, qu'en faisant le mal ils ont changé la nature du bien, que personne ne peut plus honorer ce qu'ils insultent, ni louer ce qu'ils ont détruit ou voudraient détruire, ni détester ce qu'ils font ou voudraient faire, ni mépriser ce qu'ils voudraient mettre en honneur; et que si ce n'est plus, comme autrefois, la terre entière, au moins c'est toute la France qui doit être à jamais l'esclave et l'écho de leur atroce extravagance. Il ne tiendra pas à moi de dissiper cet étrange rêve d'un orgueil surhumain, et de leur montrer leurs systèmes absurdes , renfermés avec eux dans le cercle très-étroit de leur existence très-précaire , et conspués avec horreur par le monde entier. C'est même, je dois l'avouer, cet intérêt sacré de la vérité nécessahre , qui peut seul me soutenir dans une carrière laborieuse ; dans une carrière qui, après tant d'événements, ne peut plus être la même ; qui autrefois, par ses rapports avec mes goûts les plus ehers, pouvait paraître une suite de jouis-
COURS DE LITTÉRATUBE.
s2noe,et qui est aiijourd*hai en elle-même un saerifice et un dévouement. Non que j*&ie pu devenir i nsensible à ces arts que j*ai tant aimés , ni surtout aux témoignages de bienveillance qu'ils m'ont procurés ici dans tous les temps, et qui sont restés dans mon cœur ; mais Je ne le dissimulerai point, le charmes*est éloigné et affaibli : et que n'altéreraient pas nos longues années de révolution? Je sais que la faculté d'oublier jBst un des biens de l'homme, qui ne pourrait guère supporter à la fois et tout le passé et tout le présent; mais cette faculté, comme toutes les autres, doit avoir sa mesure ; et qui oublie trop et trop tôt n'est ni assez instruit ni assez eorrigé. J'excuse et n'envie point ceux qui peuvent vivre comme s'ils n'avaient ni souffert ni vu souffrir; mais qu'ils me pardonnent de ne pouvoir les imiter. Ces jours d'une dégradation entière et inouïe de la nature humaine sont sous mes yeux, pèsent sur mon âme, retombent sans cesse sous ma plume, destinée à Jes retracer jusqu'à mon dmnier moment. Dans cette situation d'esprit , les lettres ne sont plus pour moi qu'une distraction innocente , et les arts ne se présentent plus à mon imagination que pour colorier les imposantes et désolantes idées qui peuvent seules m'oocuper tout entier. Sans doute, ceux qui ont tout oublié ne sauraient m'entendre; mais je dirai à ceux qui pleurent encore. Et moi aussi je pleure avec vous. La douleur de l'homme sensible est comme la lampe religieuse et solitaire qui veille auprès des tombeaux; et qui serait assez barbare pour l'éteindre? D'ailleurs il ne faut pas s'y tromper : toutes les vérités se tiennent par des liens plus ou moins apparents, mais toujours réels; et bien loin que la morale nuise au goût et au talent, elle épure et enrichit l'un et l'autre. Je plains ceux qui ne savent pas qu'il y a une dépendance secrète et nécessaire entre les principes qui fondent l'ordre social et les arts qui Tembeliissent. Je persisterai donc à joindre l'un avec l'autre, et je ne séparerai point ce que la nature a réuni. Je continuerai à regarder avec compassion , plus encore qu'avec mépris, ces nouveaux précepteurs des nations, qui si tristement et si fièrement seuls contre l'univers , contre l'expérience des siècles , contre le cri de tous les sages , contre la conscience de tous les hommes , en sont venus à ne pas concevoir que l'on puisse lever les yeux vers la suprême justice qui règne éternellement dans le ciel , quand le crime règne un moment sur la terre : incurables fous , condamnés à ne se douter jamais de rétendue de leur sottise et de la richesse de leurs ridicules; semblables à ces malheureux privés de toute raison, qui, étalant leur nudité et leur folie, se moquent de tout ce qui n'est pas dégradé de
même, et rient de ceux qui ont pitié d'eux. Enfin, je ne cesserai de signaler ceux qui s'efiforeent obstinément de séparer la terre du del, parce que le del les condamne, et qu'ils veulent envahir la terre; et l'on ne m'6tera ni l'horreur du mal ni l'espérance du bien, doMC trttnseat iniquiUu.
CHAPITRE PREMIER. — Delà Poésie française avant et depuis Marot jusqu'à Corneille.
La poésie a été le berceau de la langue firançaise, comme de presque toutes les langues connues. L'idiome provençal, qui était cehii des troubadours, nos plus anciens poètes, est le premier parmi nous qu'elle ait parlé, et même avec succès, pendant plusieurs siècles *. Us nous donnèrent la rime, soit qu'ils en fussent les inventeurs, soit qu'ils l'eu»sent empruntée des Maures d'Espagne, comme on le croit avec d'autant plus de vraisemblance que la rime chez les Arabes était de la plus haute antiquité, et que l'on sait d'ailleurs que ces peuples conquérants lorsqu'ils passèrent d'Afrique dans le midi de l'Europe, au huitième siècle, la trouvèrent entièrement barbare , et portèrent les premiers dans nos climats méridionaux le goût de la poésie galante et quelque teinture des arts. Les troubadours, qui professaient la science gale (c'est ainsi qu'ils rappelaient) et qui couraient le monde en chantant l'amour et les dames , furent honorés et recherchés. Leur profession eut bientôt tant d'éclat et d'avantages, les femmes,toujourssensiblesàla louange, traitèrent si bien ceux qui la dispensaient, que des souverains se glorifièrent du titre et même du métier de troubadours. Ils fleurirent jusqu'au quatorzième siècle : ce fut le terme de leurs prospérités. Us s'étaient fort corrompus en se multipliant, et par des abus et des désordres de toute espèce, ils forcèrent le gouvernement de les réprimer, et tombèrent dans le discrédit. Ils firent place aux poètes français proprement dits, c'est-à-dire à ceux qui écrivaient dans la langue nommée originairement langue romance^ formée d'un mélange du latinet du celte, et qui vers le onzième siècle s'appela langue française : c'est le temps où elle paraît avoir eu des articles. Elle adopta la rime; et , quoique cette invention soit beaucoup moins favorable à la poésie que le vers métrique des Grecs et des Latins, eile paratt absolument essentielle à la versification de nos langues modernes, si éloignées de la prosodie presque musicale des anciens. La rime est voisine de la monotonie ; mais elle
* Voyez le Tabieau d* In UUéraiure au ntoyendge, par M. yUtemaiii, lU*. IV*, V* et vi* leçon.
SIECLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
est agiéable en eHeHnéme, comme toute espèce de retour symétrique; car la symétrie plaît naturellement aux hommes , et entre plus ou moins dans les procédés de tous les arts d'agréments. Voltaire a eu raison de dire :
Li rime eft Dénsialfe à DOS Jargons DoafMOZ , Enfants demi polis des If omands^et des Gotlis.
Les noTateurs bizarres, tds que la Mothe, qui ont youlu ôter la rime à nos vers, s*y connaissaient un peu moins que l'auteur de la Henriade.
Besfabliaux et des chansons , Toilà nos premiers essais poétiques. On sait que \ea fabliaux sont des contes rimes, souvent fort gais et plaisamment ima< ginés. Ce qui le prouve, c'est que la Fontaine en a tiré plusieurs de ses plus jolis contes, Boccace un assez grand nombre de ses Notwelles, et Molière même quelques scènes. Un recueil où les nationaux et les étrangers ont également puisé ne peut être sans mérite. A l'égard du langage , il est aujourd'hui difficile à entendre; mais, en l'étudiant, on y trouve une manièrede raconter qui n'est pas sans agrément. Les sujets roulent la plupart sur l'amour, et ont quelquefois de l'intérêt. Nos chansonniers modernes en ont fait usage; et de là vient que les chansons qui expriment les malheurs ou les plaintes de l'amour s'appellent encore des romances, du nom que l'on donnait anciennement à la langue française.
Nous avons des chansons provençales de Guillaume, comte de Poitou, troubadour qui vivait au onzième siècle. Les chansons françaises de Thibault, comte de Champagne, sont du treizième. Il était contemporain de saint Louis, et a beaucoup célébré la reine Blanche. On voit par les noms des poètes français inscrits dans les recueils bibliographiques, qu'il y en eut un nombre prodigieux sous le règne de saint Louis , et que l'enthousiasme des croisades échauffa leur verve : mais la langue était encore très-înforme. On croit que Thibault est le premier qui ait employé les vers à rimes féminines; mais ce ne fut que bien longtemps après que Malherbe nous apprit à les entremêler régulièrement avec les vers masculins. Quand on lit les chansons de Thibault , qu'à peine pouvons-nous entendre, on ne conçoit pas que dans l'Anthologie française on ait imaginé de lui attribuer cette chanson, qu'on a depuis imprimée partout sous son nom :
Las ! si favais poQvidr dVMibUer,
Sa iMsaoté , son Men dire , Et BOD tant doux , tant doux regarder.
Finirait mon martyre.
Mais, las! mon oœar je n'en pois ôter : Et grand affolage ITest d*e8pérar.
Mais tel seivaci
Donne ooaMga A toat endurer.
Et pois comment , comment oublier
Sa beauté, son bien dire, Et son tant doux , tant doux regarder ! Mieux aime mon martyre.
Que l'on fasse attention qu'il n'y a dans cette chanson naïve et tendre que le mot ^affolage qui ait vieilli , quoique nous ayons conservé affoler et raf fokr (car, pour le mot servage, on l'emploie encore très-bien dans le style familier , que d'ailleurs toutes les constructions sont exactes, à l'inversion près, qui a régné jusqu'au temp» de Louis XIV ; qu'il n'y a pas un seul de ces hiatus qu'on retrouve encore jusque dans Voiture; que l'on compare ensuite ce style au jargon rude et grossier que l'on parlait au treizième siècle , et l'on verra qu'il est impossible que cette chanson date du règne de saint Louis, et qu'elle ne peut pas être plus ancienne que les poésies de Marot, dont les madrigaux, qu'il appelle épigrammes, ne sont pas tous si gracieusement tournés : il s'en fallait bien que la langue eût fait tant de progrès, il y a cinq cents ans. C'est alors que parut le Roman de la Rose, commencé par Lorrîs et achevé par Jean de Meun. Cest, parmi les vieux monuments de notre poésie dans son enfance, celui qui eut le plus de réputation; et il n'y arien qui approche de cette chanson attribuée au comte de Champagne. Tout l'esprit de l'auteur : morale , galanterie, satire, tout est en allégorie; genre de fiction le plus froid de tous.
La ballade, le rondeau, le triolet, toutes les sortes de poésies à refrain , sont celles qui furent en vogue jusqu'au seizième siècle. Il faut savoir gré aux auteurs de ce temps d'avoir senti que ces refrains avaient une grâce particulièi^ conforme au caractère, de douceur et de naïveté, le seul que notre poésie ait eu jusqu*à Marot , qui le premier y joignit un tour fin et délicat. Dès le quinzième siècle, Villon, et auparavant Charles d*Orléans , père de Louis XII, tournaient la ballade et le rondeau avec assez de facilité. Voici des vers de ce dernier sur le retour du printemps : il faut sesoux^nir, en les jugeant, de quelle date ils sont :
Le temps a laissé son manteaa
De vent , de froidure et de ploie ,
Et s*est vêtu de broderie
De soleil luisant, dair et beau.
U n*y a béte ni oiseau
Qu*en son Jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau
De vent, de (h>idiire et de pluie.
On peut remarquer que toutes les mesures de vers étaient dès lors en usage, excepté l'hexamètre ou l'alexandrin , ainsi nommé , à ce qu'on croit , d'un poème intitulé Alexandre, qui est du douzième siè>
œUBS DE LTTTEaATUBE.
Bîècle, etoù ee vers est employé pour la première fois. Il fut depuis très-rare de 8*en servir jusqu'à Dubellay et Ronsard. La noblesse, qui est le caractère de ce vers , n'était pas encore celui de notre langue. Les vers de Marot sont presque tous de cinq pieds. Leur tournure agréable et piquante s'accordait très-bien avec celle de son esprit. On trouve dans Crétin et dans Martial de Paris des idylles en vers de quatre^et cinq syllabes. Le dernier, qui vivait du temps de Charles VU, fit une espèce d'élégie sur la mort de ce prince. En voici quelques vers, dont la marche est aisée et coulante.
. meu^vftot la UcMe,
L'amour et aimplesse
De bergers pastears,
Qu'aToIr à Urgeaie
Or, aident, lichesse,
NilagenttUesie
De «a sraodB aeiCBeiin :
Car pûor noa lAbeoia , Noos avooa aana eesae
Lm beaux prés etilean,
FnitaipM, odears,
EtJoleàDoaoœun,
Sans mal qui noua bleiae.
En foidde Crétin qui ont une syllabe de moins » d qui ont aussi bien moins de douceur :
Paateura loyaux , En œa Jours beaux, Je vous oooYle A Jeux nouveaux.
Bergères francbes , CueilleE des branches De Uurlers verts , etc.
Je ne les cite que comme des exemples fort anciens d'une espèce de mètre qui peut quelquefois être employée avec succès , pourvu que ce soit avec sobriété; car l'oreille serait bientôt ûitiguée du retour trop fréquent des mêmes sons. Madame Deshoulières et Bernard se sont servis heureusement de ces petits vers dans des sujets gracieux ; Rousseau , dans sa belle cantate de Circé, a su les rendre propres aux images fortes. Tout le monde sait par cœur ces vers ^
Sa voix redoutable Trouble les enfers , etc.
Mais il les a placés très -judicieusement dans une espèce de poème musical où ils occupent peu de place , et où , parmi des vers de différentes mesures , ils forment une variété de plus. Il y auriût de l'ineonvéoient à les prolonger : ils ne sont faits que foqr des pièces de peu d'étendue. Comme la difBeuilé de se resserrer dans un rbythme très-étroit •et un de leurs mérites, cette difficulté trop long* Unpe vainoue ne parattrait qa*un jeu d'esprit, un
effort artificiel ; et e*est ce qu'il faut éviter en tout genre.
On ne cite guère qu'en ridicule les vers de Searron à Sarrazin , d'une mesure encore plus gênante, puisqu'ils ne sont que de trois syllabes :
eanaiin, Mon voisin, etc.
Cette fantaisie convenait à un poëto burlesque. On a été plus loin de nos jours; on a mis la passion en vers d'une seule syllabe. Void un échantillon de cette pièce bizarre qui , je crois, n'a jamais été imprimée , et qui n'est connue que de quelques curieux :
De Ce
Lieu;
Dieu
Mort
Sort;
Sort
Fort
Dur,
Mais
Tr«s
SOr.
Ces prétendus tours de force ne prouvent que la manie puérile de s'occuper laborieusement de petites dioses, et Ton en peut dire autant des acrostiches et de toutes les belles inventions de ce genre, imaginées apparemment par ceux qui avaient du temps à perdre.
Le nom de Marot est la première époque vraiment remarquable dans l'histoire de notre poésie, bien plus par le talent qui brille dans ses ouvrages et qui lui est particulier, que par les progrès qu'il fit faire à notre versification, progrès qui furent très-lents et très-peu sensibles depuis lui jusqu'à Malherbe. On retrouve dans ses écrits les deux vices de versification qui donnèrent, avant et après lui , les Motus ou concours de voyelles , et l'inobservationt de cette alternative nécessaire entre les rimes masculines et féminines. Mais on ne lui a pas rendu justice , quand on lui a reproché d'avoir laissé subsister Ve muet au premier hémistiche, défaut capital qui anéantit la césure et le nombre , en faisant disparaître le repos où l'oreille doit s'arrêter. Cette faute , très-commune avant lui , est infiniment rare dans ses vers , et ne reparaît presque plus dans les poètes de quelque nom qui l'ont suivi. Il faut donc le louer d'avoir contribué beaucoup à corriger ce défaut destructeur de toute harmonie. Mais ce n'est là qu'im de ses moindres mérites : il eut un talent infiniment supérieur à tout ee qui l'a précédé , et même à tout ce qui l'a suivi jusqu'à Malherbe. On remarque chez lui un tour d'esprit qui lui estpro-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POËSIE
pre. La nature lui avait donné eo ^'on n'acquiert point : elle l'avait doué de grâce. Son style a vraiment du charme, et ce charme tient à une naïveté de tournure et d'expression qui se Joint à la délicatesse des idées et des sentiments. Personne n'a mieux connu que lui , même de nos jours , le ton qui convient à l'épigramme, soit celle que nous appelons ainsi proprement , soit celle quia pris depuis le nom de madrigal , en s'appliquant à Tamour et à la galanterie. Personne n'a mieux connu le rhythme du vers à cinq pieds et le vrai ton du genre épiatolaire, à qui cette espèce de vers sied si bien. CW dans les beaux jours du siècle de Louis XIV que Boileau a dit:
Imitooi de Uaiot Félégant badlnage.
Il fut, sans doute, beaucoup plus élégant que tous ses contemporains; mais comme le choix des termes n'est pas ce qui domine le plus dans son talent, et que son langage était encore peu épuré, on aimerait mieux dire , ce me semble :
Imitoiifl de ICaiot le chermant badinage.
Pour peu qu'on soitfait à un certain nombre de mots et de oonstroctions qui ont vieilli depols, on lit encore aiyoufd'htti avec un très-grand plaisir une paiv tie deses ouvrages; car il y a un choix à faire, et il n'a pas réussi dans tout. Ses psaumes, par exemple, ne sont bonaqu'à être chantés dans les églises protestantes. Mais quoi de plus galant et même de plus tendre que cette chanson?
Poisqae de tous Jet n'ai aatre visage , Je m'en vais rendre hermite en an désert , Poar prier Diea , si un antre tous sert , Qu'ainsi qae moi en votre honneor soit sage. Adieu amoor, adieu gentil corsage , Adieu ce teint , adieu ces Mants yeux ; Je n'ai pas eu de vous grand avantage ; Un moins aimant aura peut-être mieux.
Que de sentiment dans ce dernier vers! On a depuis employé souvent la même pensée; mais jamais elle n'a été mieux exprimée.
On a tant de fois cité la petite pièce intitulée le Oui et le Nermi, qu'on me reprocherait avec raison de l'omettra ici.
Un doux nenni avec un doux sourire Est tant honnête ! H vous le faut apprendre. Quant est de oui , si veniez h le dire , D'avoir trop dit Je voudrais vous reprendre, Non que je sois ennuyé d'entreprendre D'avoir le fruit dont le désir me point ; Hais je voudrais qu'en me le laissant prendre, Tous me disiez : Non , voua ne l'aurez point
Kos agréables rimeurs, qui se sont plaints si souvmt au public de trouver des maîtresses trop faciles , n'ont fait que cpmmenter et paraphraser ces vers de Marot, et ne les ont sûrement pas égalés*
On a de même Imiié et retourné de cent manièies l'idée ingénieuse de ce madrigal , qui n'est pas moins Joli que le précédent :
Amour trouva cefle qui m'est amère,- (Et J'y étals : j'en sais bien mieux le eonte). Boqjour, dit-il, bonjour. Ténus, ma mère; Puis tout à coup U voit qull se mécompte , Dont la couleur an visage lui monte , D'avoir faUli, bonteux , Dieu sait combien ! Non , non , Amour, lui dis-je , n'ayez bonté ; Plus clairvoyants que vous s'y trompent Uen.
En voici un autre où il y a moins d'esprit, mais beaucoup de sensibilité, et l'un vaut bien l'antre.
Un jour, la dame en qui si fort je pense
Me dit un mot de mol tant esUmé
Que je ne pus en fUfe récompense.
Focs de l'avoir en mon cœur imprliné;
Me dit avec un ris accoutumé :
•r le crois qu'a faut qu'à t'aimer Je parvleone. »
le lui réponds : « N'ai garde qutl m'advieiiM
« Un si grand bien , et si j'ose affirmer
« Que je devrais craindre que cela vienne;
« Car j'aime trop quand on me veut aimer. »
Voltaire citait souvent l'épigramme suivante, qui est d'un genre tout différent : c'est ce que Despréàux appelait le badinage de Marot.
Monsieur l'abbé et monsieur sou valet Sont faits égaux tous deux comme de dre : L'un est grand floa, l'antze peUt loUet; L'un veut railler, l'autre gaûdir et lire ; L*nn boit du bon , Pautre ne Boit du pire. Mais un débat le soir entre eux s'émeut ; Car mattra abl)é toate la nuit ne vent Être sans vin, que sans secours ne meure; Et son valet jainals dormir ne peut.
Tandis qu'an pot une goutte en demeure.
Oq connaît lafin tragique de Samblançay,surinteiidant des finances sous François t*', et condamné à mort , quoique innocent. Il fut mené au sup|rfice par le lieutenant criminel Maillard, dont la léputation était aussi mauvaise que celle de Samblançay était respectée. Nous avons sur ce sujet une épigramme de Marot , dans le goût de celles des anciens , où l'on traitait quelquefois des sujets nobles; ce qui n'est point contraireaucaractèrede l'épigramme , qui peut prendre tous les tons , et qui peut finir aussi bien par une belle pensée que par un bon mot. Martial , Rousseau, Sannazar, et beaucoup d'autres, l'ont prouvé. Celle de Marot est d'autant plus remarquable, que c'est la seule où il ait soutenu le ton noble qai n'est pas le sien.
Lorsque Maillard , juge d'eofer, menait
A Montfànoon Samblançay rame rendn,
A votre tviSj lequel des deux tenait
Meilleur malnUen? Pour vous le faire entendre.
Maillard semblait liomme que naoct va praMbe ,
Et Samblangay lût ai Aerrae vidUard ,
Que l'on culdalt pour vraiqn'U menât pndra
A MontCraoon le neateoant Mafllaid.
Maintenant il faut entendre Marot dans lafami-
GOUBS DE LTITERATUBE.
liarité badine do style ^stobdre et de ses oorrespondaneesamoureuses ; car ses ooyragessont pleins de sesarnoors, qui ont troublé sa vie et embelli ses yers , comme il arrive presque toujours. On sait quel éclat firent à la cour de Françoia I*' les intrigues du poëte avec Diane de Poitiers, qui depuis fut à peu près reine de France sous le règne de Henri II, et avec Marguerite de Valois , d'abord duchesse d*Alencon, et ensuite reine de Navarre. Ces Doms-làfont honneur à la poésie , et au poëte qui élevait si haut se&hommages. Diane, la beauté la plus fameuse de son temps, écouta les vœux de Marot •avant de se rendre à ceux d*un roi. H paratt qu*ils ne furent pas mal ensemble, puisqu'ils finirent par se brouiller. Marot eut le malheur de déshonorer son talent jusqu'à remployer contre celle-méme à qui d'abord il avait consacré ses chants. Cela fait tant de peine que, pour Texcuser un peu , l'on voudrait croire qu'il l'aimait encore , tout en lui disant des injures; et Ton pardonne bien des choses à l'amour en colère. Diane pourtant ne lui pardonna pas : elle se servit de son crédit auprès de Henri, alors dauphin , pour faire emprisonner Marot , qu'on accusait de favoriser les nouvelles opinions des réformés. Il subit un procès criminel, en l'absence de François I**", qtd l'aimait et le protégeait, et qui alors était prisonnier en Espagne. Marot fut mis en liberté par un ordre exprès du roi, qu'il avait sollicité en langage poétique, en lui envoyant une pièce fort plaisante, intitulée V Enfer, composée dans sa prison ; car sa verve et sa gaieté ne l'abandonnèrent Jamais. Cet Enfer y c'est le Châtelet, et les juges en sont les démons. Marguerite de Valois, dont il était valet de chambre, le servit beaucoup en cette occasion auprès du roi son frère. La reconnaissance dans un cœur tendre devint bientôt do l'amour, et eeloi de Marot pour Marguerite éclata d'autant plus , qu'il fut très-bien accueilli. Nous avons encore des vers de cette princesse adressés à Marot, qui dut en être content. Une lettre qu'elle lui écrivit, et que nous ne connaissons que par la réponse, dut lui Cure encore plus de plaisir, puisqu'on y joignait l'ordre de la brûler. Cest là-dessus qu'il lui écrit :
mm heoreose est la main qui Uploya, Et qui Ten moi de gràœ l'envoya I Bien lieoreux est qui envoyer la sot , Et ploa heureux oelni qui la reçut!
11 peint aveeune vérité touchante le regret qu'il eut
et l'effort qu'il se fit en jetant cette lettre au feu.
Aueune fois au feo je la mettais Pour la brûler, pais soudain l'en ôtais , Pois l*y remis , et pais Ten reculai : Mais à la fin à regret la brûlai, Disant : O lettre! (après ravoir baisée) Puiiqoll le fuit, ta seras embrasée :
Car yàime ndeu deoU flo obéisstBt Qae toat plaisir en dénbéissant
La Fontaine, qui lisait beaucoup Marot, parah
avoir imité la peinture qu'on vient de voir, dans cet
endroit d'ime de ses meilleures fables , où il dit des
souris:
Mettent le nei à Tair, montrent an peu la téta; Pais rentrent dans lears nids à rats; Pals ressortant font quatre pas ; Pais enfin se mettent en qaéte.
Mais le chef-d'œuvre de Marot dans le genre de r^ttre, c'est celle où il raconte àFraçois I*' comment il a été volé par son valet. Otez ce qui a vieilli dans leatermes et les constructions; c'est d'ailleurs un modèle de narration , de finesse et de bonne plaisanterie.
On dit blea vrai :1a mauvaise fortune- . If e vfent Jamais qu'elle n*en apporte une » Ou deux, oa trois aveoques elle : sire, Votre cœur noble en saurait bien que dire; Et mol chétif , qui ne suis roi ni rien , L*ai éprouvé, et vous conterai bien , Si vous voulez , comment vint la besogne.
ravais un jour un valet de Gascogne , 9 Gourmand , ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jurear, blasphémateur.
Sentant la hart de cent pas à la ronde ; Au demeurant le meilleur fils do monde.
Ce vers, si plaisant après l'énumération des bellea qualités de ce valet , est devenu proverbe , el se fé<^ pète encore tous les jours dans le même sens.
Ce vénérable Ilot fût averU
De quelqœ argent que m'avies départi ,
Et que ma bourse avait grosse apostnme.
Si se leva plus tût que de coutume ,
Et me va prendre en tapinois ioeUe;
Puis vous la mit très-bien sous son aisselle.
Argent et tout , cela se doit entendre ,
Et ne crois point que ce fût pour la rendre;
Car oncqoes puis n'en ai oui parler.
Bref, le vilain ne s'en voulut aller
Pour si peut; mais encore U me bapp»
Saye et bonnets , chausses, pourpoint et cape.
J)e mes habits en effet il pUla
Tous les plus beaox , et puis s*en habilla
Si Justement, qu'à le voir ainsi être
Vous l'eussiez pris en plein jour pour son maître.
Finalement de ma chambre il s'en va Droit à l*élable, où deux ehevaux trouva, Laisse le pire, et sur le meiUeur monte. Pique et s'en va. Pour abréger mon conte » Soyes certain qu'au parttr dudit liea IToublla rien, fors à me dire adieu.
Ainsi s'en va , chatouilleux de la gorge , Ledit valet , monté comme un Saint-George, Et voos laissa monsieur dormir son saool. Qui au réveil n'eût su finer d'un sou. Ce monsieur là, sire , c'était moi-même. Qui, sans mentir, fus au matin bien blême. Quand Je me vis sans lionnête vêture, Et fort Cftché de perdre ma monture.
Mais pour l'argent que vous m'avies donné. Je ne fus point de le perdre étonné:
Car votre argent , très-débonnaire prince , Sans point de faute, est sc^t à la piaoe.
Bientdt apiêi cette iortniM-là
Um antra plfe «oeora w nte De in*a8Bailttr, et chaque Jour in*anaiit« Me menaçant de me donner le laut , Et de ee tant m'envof er è Penven Eiaaer aous terre d y faire dea ven.
Cest une lon^e et lourde maladie De trois bons mois , qui m*a tout étouidiA La paavre tète , et ne vent terminer ; Alns me contraint tl^apprendre à ctaeminert Tant faible suis : bref, à oe triste oorps Dont Je voos (uirle, il n^est demeuré, fors Le paavre esprit qui lamente et soupire , Et eu pleurant tâclie à tous faire rire.
Voilà commeut depuis neuf mois eu çà Je suis traite : or oe que me laissa Mon larronneau , longtemps a , l'ai Tendu, Et en sirops et Juleps dépendu.
Ce néanmoins oe que Je vous en mande N *est pour tous faire ou requête ou demande. Je ne tcux point tant de gens ressembler. Qui n*ont souci autre que d'assembler.
Tant qu'ils vivront , ils demanderont, eux ; Mais Je commence à deTenir honteux , Et ne Teux plus à Toa dons m'aniter.
Je ne dis pas, si Toulez rien prêter.
Que ne le prenne : il n'est point de préteur. S'il Teut prêter, qui ne fasse un debteur. Et saTex-TOus, sire, comment Je paye 7 Iful ne le sait, si premier ne l'essaye. Tous me deTrez , si Je puis , du retour. Et TOUS ferai encores un bon tour.
A celle fin qu'il n'y ait faute nulte. Je vous ferai une belle cédule, A vous payer, sans usure s'entend , Quand on verra tout le monde content ; Ou, si voulez , à payer oe sera Quand vôtrb los et renom cessera.
Depuis Horace, on n^avait pas donné à la louange une tournure si délicate.
Je sais asses que vous o'aTcz pas peur Que Je m'enftiie ou que Je sois trompeur : Mais 11 fait bon assurer ce qu'on prête. Bref, Totre paye, ainsi que Je l'arrête. Est aussi sûre, aTenant mon trépas , Comme avenant que Je ne meure pas.
Avisez donc si tous aTez désir De me prêter : tous me ferez plaisir.
Car depuis peu J'ai bàtl à Clément , Là où f ai fkit un grand déboursement; Et à Marot, qui est un peu plus loin. Tout tombera qui n'en aura \^ soin.
Voilà le point principal de ma lettre; Vous saTez tout : il n'y fiuit plus rien mettre. Rien mettre, las ! Certes, et si ferai. Et oe faisant , mon style hausserai , Disant : Oroi! amoureux des neuf Muses; Roi en qui sont leurs sciences infuses ; Roi , plus que Mars d*bonneur eoTtronné ; Roi, le plus roi qui fut onc couronné. Dieu tout-puissant te dolnt, pour t'étrenoer. Les quatre coins du monde à gouTerner, Tant pour le bien de la ronde machine , Que pour autant que sur tous en es di^.
On imagine sans j>eine que François I*', qui se glorifiait du titre de Père des Lettres, voulut bien être le créancier d*un debteur qui empruntait de si bonne grâce. Marot eut plus d'une fois besoin de la libéralité et de la protection de son mattre. Ses succès en poésie et en amour lui avaient fait des
ennemis, el la liberté de ses oignions et de sesdiseours les irritait encore et leur donnait des armes contre lui. Rien n'est si ûicile que de trouver des torts à un homme qui a la tête vive et le cœur bon. U fut plusieurs fols obligé de sortir de France, et mourut enfin hors de sa patrie , après une vie aussi agitée que celle du Tasse, et à peu près par les mêmes causes, mais bien moins malheureuse, parce que le malheur ou le bonheur dépend principalement du caractère , et que celui de Marot était porté à la gaieté, comme celui du Tasse -à la mélancolie. Observons que, dans l'épttre qu'on vient devoir et dans plusieurs autres , l'oreille de l'auteur lui avait appris que l'enjambement, qui est par lui-même vicieux dans l'hexamètre, à moins qu'il n'ait une intention marquée et un efiTet particulier, non-seulement sied très-bien au vers à cinq pieds, mais même produit une beauté rhythmique, en arrêtant le sens ou suspendant la phrase à lîiémistiche.
Bref, le Tilatn ne s'en Toolut aller
Pour si peut..
Finalement de ma chambra U s'en va
Droltàl'étable...
Voilà comment depuis neuf mois en çà
le suis traité...
Cette coupe est très-gracieuse dans cette espèce de vers, pourvu qu'on ne la prodigue pas trop; car on ne saurait trop redire à ceux qui sont toujours prêts à abuser de tout, .que l'excès des meilleures choses est un mal, et que l'emploi trop fréquent des mêmes beautés devient affectation et monotonie. Voyez le commencement de VÉpUre sur la Calomnie de Voltaire :
ficMrfec-mol, respedable tetlie :
Vous êtes belle : ainsi donc la moitié Du genre humain sera Totre ennemie.
Vous possèdes un sublime génie :
On TOUS craindra. Votre simple amitié Est confiante, et tous sera trahie.
Ces vers sont parfaitement coupés; mais si tous les vers de la pièce l'étaient de même, cela serait insupportable.
Marot , en s'élevant fort au-dessus de ses contemporains, n'eut cependant qu'une assez faible influence sur leur goût; et Ton ne voit pas que la poésie ait avancé beaucoup de son temps. Celui qui s'approcha le plus de hii fut son ami Saint-Gelals : il a de la douceur et de la facilité dans sa veiyification, et l'on a conservé de lui quelques jolies épigrammes; mais il a bien moms d'esprit et de grâce que Marot. Celui-ci eut une destinée assez singulière : il eut une espèce d'école deux cents ans après sa mort. C^est vers le milieu de ce siècle , et lorsque la langue , dès longtemps fixée , était devenue si dif-
œUBS DE UTTÉBATURE.
fiéveoto de la sienne, que vint la mode de ce qu'on | tous; et, si oe principe avoué par tous lea bons
appelle le marotUme. Rousseau, qui avait montré tant de goût et parlé un si beau langage dans ses poésies lyriques , s'avisa dans ses épttres , et plus encore danssesallégories, de rétrograder jusqu'au seizième siècle, et ce dangereux exemple fut imité par une foule d'auteurs. Mais je remets à l'article de ce grand poète à examiner les effets et l'abus de cette innovation j dont je ne parle ici que pour faire voir combien la tournure naïve de Marot avait paru séduisante, puisqu'on empruntait son langage, depuis longtemps vieilli, pour tâcher de lui ressembler. A présent il faut poursuivre l'histoire des progrès de notre poésie.
Les premiers qui essayèrent de lui faire prendre un ton plus noble, et d'y transporter quelques-unes des beautés qu'ils avaient aperçues chez les anciens , furent Dubellay et surtout Ronsard. Ce dernier est aussi décrié aujourd'hui qu'il fut admiré de son temps, et il y a de bonnes raisons pour l'un et pour l'autre. Si le plus grand de tous les défauts est de ne pouvoir pas être lu, quel reproche peut-on nous £Biire d'avoir oublié les vers de Ronsard , tandis que les amateurs savent par coeur plusieurs morceaux de Marot et même de Saint-Gelais, qui écrivaient tous deux trente ans avant lu!? Cest qu'en effet il n*a pas quatre vers de suite qui puissent être retenus, grflce à Pétrangeté de sa diction ( s'il est permis de se servir de ce mot nécessaire et que l'exemple de plusieurs grands écrivains de nos jours devrait avoir déjà consacré }. Cependant Ronsard était né avec du talent; il a de la verve poétique : mais ceux qui , en lui refusant le jugement et le goût , vont jusqu'à lui trouver du génie, me semblent abuser beaucoup de ce mot, qui ne peut aujourd'hui signifier qu'une grande force de talent. Certainement elle ne peut pas consister à calquer servilement les formes du grec et do latin sur un idiome qui les repousse. Ce n'est pas non plus par les idées qu'il peut être grand; elles sont ordinairement chez lui communes ou ampoulées : ni par l'invention , rien n'est plus froid que son poème de la Franciade. Ce qui séduisit ses contemporains, c'est que son style étale une pompe inconnue avant lui : quoique étrangère à la langue qu'il parlait , et plus £siite pour la défigurer que pour l'enrichir, elle éblouit parce qu'elle était nouvelle, et de plus parce qu'elle ressemblait au grec et au latin, dont l'érudition avait établi le règne, et qui étaient alors généralement ce qu'on admirait le plus.
Ajoutons, pour excuser Ronsard , et ceux qui l'admiraient, et ceux qui le suivirent, que le genre noble est sans nulle comparaison le plus difficile de
pnte, avait besoin d'une nouvelle preuve, nous la trouverions dans ce qui est arrivé à la langue française. Avant d'être formée, elle compta de bonne heure des écrivains qui surent donner à sa simplicité inculte les grâces de la naïveté et deja gaieté; mais quand il fallut s'élever au style soutenu, au style des grands sujets, tous les efforts furent malheureux jusqu'à Malherbe, et pourUnt ne furent pas méprisables; car il y avait quelque gloire à tenter ce qui était si difficile, et à faire au moins quelques pas hasardés, avant que la route pût être frayée. Alors la véritable force, le vrai génie aurait été de sentir quel caractère , quelles constructions , quels procédés, pouvaient convenir à notre langue; à la débarrasser des inversions qui ne lui sont point naturelles, vu le défaut de déclinaisons et de conjugaisons proprement dites, et l'attirail d'auxiliaires et d'articles quelle traîne avec elle ; à puiger la poésie des hiatus qui offensent l'oreille; A mélanger régulièrement les rimes féminines et masculines , dont l'effet est si sensible. Voilà ce que fit Malherbe , qui eut vraiment du génie, et qui créa sa langue; et ce que ne fit pas Ronsard , qui n'avait qu'un talent informe et brut , et qui gâta la sienne.
n îsml étudier ses ouvrages pour y trouver te mérite que je lui ai reconnu malgré tous ses défauts, et pour y distinguer quelques beautés d'harmonie et d'expression qui s'y rencontrent , au milieu de son enflure barbare. Le système de sa versification n'est pas difficile à saisir. On voit clairement qu'il veut mouler le vers français sur le grec et le latin; qu'il a senti l'effet des césures variées et des épitbètea pittoresques : il les prodigue maladroitement : c'est en général une caricature lourde et grossière. Mais pourtant il y a quelques traits heureux et dont on a pu profiter; car à cette époque , comme je l'ai déjà dit , celui qui se trompe souvent et rencontre quelquefois ne laisse pas d'être utile. C'est une épreuve où l'art doit absolument passer, et ce n'est pas en ce genre que les sottises des pères , suivant l'expression connue de Fontenelle, sont perdues pour les enfants. Sans douté il y a peu d'art et de mérite à franciser arbitrairement une foule de mots latins ou a latiniser des mots français pour, les accumuler en épithètes; à mettre ensemble les cornes rameuses y les sources ondeuses; à faire rimer à cieux un esprit qui n'est point ocieux; à parler âe baisers colombinsy turturins ( et je ne cite que ses inventions les moins bizarres ) : mais on peut le louer d'avoir osé quelquefois avec plus de bonheur, d'avoir trouvé des constructions poétiques , des césures qui varient le nombre du vers alexandrin; païf exem-
SIÈCLB DE LOUIS XIV. — POÉSIE
pie, dans cet endioitoù 11 dH en parlant de la Fortune :
Elle aDaHe ma ébâorn d'etpénoM, ^ et pourtant , SaM être oontaoté, chaoan s^eo ▼• eontent
L'antithèse du second vers, quoique assez ingé^ nieu8e,n'e8tqu'uneespècedejeudeniots. Unchacun n'est pas du style n(Â>le, et le premier hémistiche offire à l'oreille un son équiv(9que« Mais ce mot d'espérance^ formant la césure au cinquième pied*, coupe le vers de manière à produire une suspension qui a un effot analogue à Tidée de l'espérance. Ronsard a connu aussi Fusage des phrases d'apposition et d'interposition, autre espèce de Tariété dans le rhythme. Il dit en parlant du siècle d'or :
Les champs n'étaient bornée ; et la terre oommane, Sans semer ni planter, — bonne mère, apportait Le fruit qui de soi-même heoieosement sortait.
Bonne inêre , placé là par interposition , est d'un effet agréable.
L*ambltion , f erreor, la guerre et le dlsoord , Par Uê peupUê eourani , — Imagée de la mort...
Le premier hémistiche du second vers est plat : mais cette apposition, images de la mort, le termine noblement.
Ce n*est pas la peine de redire jusqu'oà Ta égaré la manie d'introduire dans notre langue les mots combinés, la toux ronge-poumon, le gosier mâchelaurier, CasXot dompte poulain, et mille autres; ni fabtts qu'il a fait des figures : il est tel, que l'on a oublié qu'il s'en sert de temps en temps avec une hardiesse poétique que l'on ne connaissait pas avant luL
Oisives dans les dkamps, tè voafllaieDt les èbairoes.
Ce vers est beau, et l'on a remarqué, sans doute, les charmes oisives : c'est là vraiment de la poésie. Mais , en donnant quelque idée de l'expression et du nombre qui conviennent au vers héroïque et à la versification soutenue , il a donné tant d'exempies vicieux, qu'il aurait fait un mal irréparable , si ses succès avaient été moins passagers. Son affectation presque continuelle d'enjamber d'un vers à l'autre est essentiellement contraire au caractère de nos grands vers, r^otre hexamètre, naturellement majestueux , doit se reposer sur lui-même -, il perd toute ' sa noblesse, si on le fait marcher par sauts et par bonds ; si la fin d'un vers se rejoint souvent au commencement de l'autre, l'effet de. la rime disparaît; et l'on sait qu'elle est essentielle à notre rhythme poétique. Il est vrai que, par lui-même, il est voisin de l'onilorraité; mais aussi le grand art est de varier la mesure sans là détruire, et de couper le vers sans le briser. Le moyen qu'ont employé nos
bons poètes , c'est de plaesr de temps en temps des eésnres ou des repos à difiTérentes places, en sorte qu'un vers ne ressemble pas àl'autre; de ne pas toujours procéder par distiques , et de finir quelquefois le sens en &isant attendre la rime , comme dans est endroit de Racine :
n faut des châtiments dont l*OniTers frémlme : Qtt*on tremble — en oompacant FoClénse et le suppliée. Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. — Je veux qu*on dise un Jour aux sièdes effrayés : Il fut des Juifs.—
Et ailleurs :
H Pal fiouTé couvert d*une affreuse poussiers , Revêtu de lambeaux, tout pâle; ^ mais son ceU Conservait sous la ceindre encor le même orgueil.
Tous ces vers sont d'une coupe différente , et là césure est toujours placée avec une intention relative au sens. La césure est différente de l'hémistiche en ce qu'elle se place où l'on veut ; mais l'hémistiche exprime essentiellement la moitié d'un vers divisé en deux parties égales. On peut aussi en varier l'effet, suivant les diverses structures de la phrase, arrêtée sur l'hémistiche d'une manière plus ou moins distincte : c'est ce que nous enseigne Voltaire dans ces vers qui sont à la fois une leçon et un modèle.
Observez rhémisttcbe , — et ndoutcs Femml Qu*un repos uniforme attache auprès de lui. Que votre phrase heureuse — et clairement readoe SoU tantôt terminée et tantôt suspendw.
Cest le secret de Part. — Imitez ces accents Dont l'aisé JéUotte avait charmé nos sens. Toudouis hamooleux — et libre sans Ucsnee, Il n*appesanUt point ses sons et sa cadence. Salle , — dont Terpsichore avait conduit les pas , Fit sentir la mesure et ne la maraua pas.
On a dû voir que la phrase est eontemie tantôt dans un demi-vers , tantôt dans dans un vers entier, tantôt dans deux. On peut même ne compléter le sens qu'au bout de huit , de dix , de douze vers , quand on sait faire la période poétique , et c'est oe mélange qui prodoit l'harmonie.
Mais que fait Ronsard? Toujours rempli des Grecs et des Latins, il veut en français procéder comme eux, et il va sans cesse enjambant d'un vers à l'autre.
Cette nymphe royale est digne qu'on lui di
Des autels...
Les parques se disaient : Charles qui doit venir
Au monde...
Je veux , sll est possttde , atteindre à la kNungB
De celle....
Il ne s'aperçoit pas que placer ainsi une chute de phrase au commencement d'un vers, est tout ce qu'il y ade plus ridicule et de plus baroque; et qu'alors, poiur me servir d'une expression triviale, mais juste, le vers tombe sur le nez , ou plutôt qu'il n'y a plus de veis. Je n'aurais pas même insisté là-dessus, si
œURS DE LITTEBATDBE.
de nos Joon on n'avait paa poussé l'absurdité jusqu'à voulonr reproduire ce mécanisme grossier. Qui le croirait, si des ouvrages qui ont fait du bruit un moment ne l'attestaient pas, que Ronsard ait été sur le point de redevenir le législateur de notre poésie , après les Racine et les Boileau « et qu'on ait presque érigé en système Tignoranoe la plus honteuse du rhythme de notre versification ? Il est de l'intérêt des lettres et du goût de rappeler de temps en temps ces exemples, qui font voir de quels travers est capable l'impuissance orgueilleuse , qui , ne pouvant pas même innover en extravagance, croit se relever en renouvelant de vieilles eireurs et rajeunissant de vieux abus. Et de quel point est-on parti pour en venir là? Nos grands écrivains avaient fait de la langue et de la versification ce qu'il est possible d*en faire; et Tambition du talent doit être de produire des beautés nouvelles par les mêmes moyens, reconnus les seuls bons , les seuls praticables. Cela est difficile , il est vrai : on a donc pris un autre parti. On a abusé d'un aveu qu'ils avaient fait de rinfériorité de ces moyens , comparés à ceux des langues anciennes; mai^, loin de reconnaître avec eux qu*il faut se servir de son instrument , quel qu'il soit , et non pas le dénaturer, on à trouvé plus court de dire qu'ils n'y entendaient rien; que la langue de Racine et de Voltaire était usée; qu'il fallait en créer une nouvelle; que notre poésie , qui pourtant est assez vivante dans leurs ouvrages , se mourait ae timidiié; qu'U n'y avait point de mot qu'on ne pût faire entrer dans la poésie noble; et cent autres assertions aussi folles, répétées magistralement par des journalistes qui ont le privil^e de nous enseigner tous les jours ce qu'ils n'ont jamais appris. L'exécution est venue à l'appui de cette belle théorie, et, sous prétexte d'égaler les Grecs et les Latins, on nous a feût une foule de vers qui ne sont pas français. On s'est mis à multiplier les enjambements teb que ceux que vous venez d'entendre; à tourmenter, à hacher le vers de toutes les manières , à lui donner un air étranger en voulant le faire paraître neuf; à chercher les vieux mots, quand ceux qui sont en usage valaient mieux; à faire, ce que n'eût pas osé Chapelain , un hémistiche entier d'un adverbe de six syllabes; et tout cet amas de prose brisée et martelée, de locutions barbares, de constructions forcées, s'est appelé, pendant quelque temps, du mouvement, de V^fet, de Us variété , de la physionomie. Et ces sublimes découvertes du dix-huitième siècle n'étaient pas tout à fait renouvelées des Grecs , mais du siècle de Ronsard : henleusement elles ont passé aussi vite que lui. On se rappelle qu'à l'exemple des Grecs qui for-
mèrent une Pléiade poétique de sept éerivains qui florissaient du temps de Ptolémée Philadelpbe, od fit aussi une Pléiade firançaise du temps de Ronsard. Ceux qui la composaient avec lui étaient Belleau, Baîf , Jodelle, Jean Dorât, Dubellay, Ponthus. Belleau et Baîf n'eurent guère que les défauts de Ronsard sans avoir son mérite. Du Bartas fiit pire encore : jamais la barbaile ne fut poussée plus loin. Il semblait que l'érudition mal entendue et le pédantisme scolastique eussent conspiré la ruine de la langue française. Les latinismes, les héllénismes, les épithètes entassés et les métaphores outrées avaient tout envahi. C'est un des caractères de la médiocrité d'esprit de voir l'art tout entier dans ce qui n'est qu'une partie de l'art ; et un genre de beauté nouvellement découvert est d'abord employé avec profusion. On avait vu dans Ronsard l'effet de quelques belles épithètes, de quelques métaphores expressives; on ne voulut plus faire autre chose, et l'on entendit de tous côtés, dans l'ode et le poème, des vers tels que ceux-ci :
O grand Dlea qoi noarris la rafineuie n^geanm
Det oiseaux ramageux,,.
Par toi le gnu béiail des roustes vaeheriei; Par toi Phumble troupeau det blaneheg bergêrim.,. Ici se vont haussant les neigeuseê montagnee ; Là vont s*aplanissant les poudreuses campagnes.
Si la profusion des épithètes est un défaut en poésie , c'en est un bien plus grand encore dans la prose, dont le ton doit être plus simple. Ce n'est pas apparemment l'avis de beaucoup de prosateurs de nos jours , qui s'imaginent avoir de la force et du coloris en accumulant des mots. Cela donnait parfois un peu d'humeur à Voltaire, qui écrivait à ce sujet : Ne pourra-t-onpcu leur faire comprendre combien V adjectif est souvent ennemi du sidutantif, quoiqu'Us s'accordent en genre 9 en nombre, et en cas f
A l'égard des figures, on va voir comme on les employait d'après Ronsard.Chassignet, par exemple, traduisant un psaume, disait à Dieu :
Par toi le mol Zéphlre , ma. afles diaprées , Refriae d'un air doux la perraque des prés ,
Et sur les monts voisins.
Éventant ses soaplrs par les vignes pamprées , Doute la vie aux fleurs et du sao aux raisins.
Remarquons, à travers ce fatras , que pour rendre le dernier vers fort bon, il n'y a qu'à changer un seul mot, et mettre.
Donne la vie aux fleurs et le «oc aux ratsins. Chassignet continue sur le même ton :
Par toi le doaz SoleU à la Terre sa femme ,
D*an obU tout plein d*amoar commaolque sa flaamw,
EttoutàTenvlron Lut pondre les cheveux , ses vêtements embâme; Et de fruits et de groins lai jonche le gtron.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
I^OQS TavoiM vu tont à Hieore donner aùeperruqtie aux prairies : il ne s'en tient pas là, il en donne une aussi an soleil.
Soit que du beau Soleil la perruque empourprée' Eedore de ses rais cette basse contrée.
Il faut avouer que le dieu du jour, qui de temps immémorial est en possession chez les poètes d'avoir la plus belle chevelure du monde, ne doit pas être content de Chassigqet, qui s'avise de le mettre en perruque.
Du Bartas a imité, dans une description du déluge, le morceau connu des Métamorphoses d'Ovide. Il y a quelques vers qui ont de la précision et de l'énergie. Son style a beaucoup de rapport avec celui de Ronsard: on voit qu'il s'était modelé sur lui. Voici la fin de cette description, qui, malgré des fautes sans nombre, n'est pas sans beautés. Cette citation suffira pour faire voir ce que les poètes de ce temps avaient de talent, et à quel point ce talent était dépourvu de goût.
TUhUs * la sainte aef , sur Péchine * azurée '
* Du superbe Océan, navigeait assurée,
Bien que sans m&t , sans rame , et loin , loin de tout port :
Car l'Eternel était son pilote et son nord.
Trois fois cinquante Jours le général nai^firage *
Dévasta Punivers. Enfin d*un tel ravage
L'immortel attendri n>ut pas sonné sitôt
.S La retraite des eaux , que soudain flot sur flot
Elles vont s'éQouler : tous les fleuves s'abaissent ;
La mer rentre en prUon ; les montagnes renaissent < ;
Les bois moqtrent d^à leurs limoneux rameaux,
' D^ la terre croit par le décroît des eaux ;
Et IfT^ la seule main du dieu darde-4onnerft*^
* Montre la terre au ciel et le ciel à la terre.
Desportes écrivit beaucoup plus purement que Ronsard et ses imitateurs. Il effaça la rouille imprimée à notre versification , et la tira du chao» où on l'avait plongée. Il parla français : il évita avec assez de soin l'enjambement et l'hiatus; mais, faible d'idées et de style, il n'a pu, dans Tâge suivant, garder derang sur notre Parnasse. 11 imita Marotdan^ les pièces amoureuses, et resta fort inférieur à lui. Il devança Malherbe dans les stances qu'on ue peut pas encore appeler des odes, quoique la tournure en soit assez douce et facile, et Malherbe le fit oublier.
Celni-là fut vraiment un homme supérieur : c'est son nom qui marque la seconde époque de notre langue. Marot n'avait réussi que dans la poésie ga-
* Foor eependanU
* ILadoe a dit : 2e doe df la plotne Ugmâê,
* Enjambement.
4 Ne dlratt-on pas que c^est on général qui s'appelait Naufrage?
* Ei^ambement
' Belle expression. ' Beau vers.
* fipitbèle giecque.
' Beaaven.
LA HÂBPB. — Toai I.
lante et légère : Malherbe fut le premier modèle du style noble et le créateur de la poésie lyrique. Il en a l'enthousiasme, les mouvements et les tournures. Né avec de l'ordlle et du goût , il connut les effets du rhythme , et créa une foule de constructions poétiques adaptées au génie de notre langue. Il nous enseignal'espèce d'harmonie imitative qui lui convient, et comment on se sert de l'inversion avec art et avec
réserve. Ses ouvrages pourtant ne sont pas encore d'une puretécomparableaux écrivans des beaux jours de Louis XIV : il ne serait pas juste de l'exiger. Mais tout ce qu'il nous apprit, il ne le dut qu'à lui-mâme , et au bout de deux cents ans on cite encore nombre de morceaux de lui, qui sont d'une beauté à peu près irréprochable. Voyez cette belte paraphrase d'un psaume sur la grandeur périssable des rois :
Ont-Us rendu Pesprit, ce n*est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière,
Dont réclat orgueilleux étonnait Punivers ;
Et , dans ces grands tombeaux où leocs Ames haotainei ,
Font encore les vaines.
Us sont rongés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre, D'arbitres de la paix , de foudres de la guerre : . Gomme Us n'ont plus de sceptre. Us n*ont plus de flatteurs Et tombent avec eux , d*une cbute commune ,
Tous ceux que la fortune
Faisait leurs serviteurs.
Voilà enfin des vers français, et Ton n'avait rien vu jusque-là qui pût même en approcher.
Veut-on un exemple de ce beau feu qui doit animer l'ode : voyez celle qu'il adresse à Louis XIII partant pour l'expédition de la Rochelle. Il faut excuser quelques défauts de diction, quelques prosaïsmes; la limite entre le langage de la poésie et celui de la prose n'était pas eneore bien fixée : on ne peut pas tant taire à la fois. Voyons seulement si les mouvements et les idées sont d'un poète ;
Certes, ou je me trompe, ou d^à la Victoire, Qui > son plus grand honneur de tes pabnes attend , Est aux bords de Charente , en son habit de gloire , Pour te rendre content.
Je la vois qui t'appelle, et qui semble te dire : Roi le plus grand des rois , et qui m'es le plus cher. Si tu veux que je t'aide à sauver ton empire, Il est temps de marcher. .
Que sa/ofon est brave , et sa mine assurée ! Qu'elle a fait richement son armure étoffer! Et qu'U se connaît bien , à la voir si parée , Que tu vks triompher !
Telle, en ce grand assaut où des fils de la Terre La rage ambitieuse à Ént honte parut , EUe sauva le ciel , et rua le tonnerre Dont Briare mourut.
La strophe suivante est remarquable par rharmo*
nie imitative.
D^à de toutes parts s'avançaient les anproohei. Ici courait Bfimas : 14 Typhon se battait ;
Inversion vickase.
sa
Et là sqait Eoryte à détacber les lodies Qa*£Doelade Jetait.
Dans le premier de ces deux derniers vers on sent le travail du géant qui détache la roche; dans le dernier on la voit partir.
y eut-on de Tintérét et de la noblesse? écoutons encore la fin de cette même ode où Fauteur a pris tous les tons de la lyre : c*était pourtant la dernière fois qu'il la maniait; c*est la dernière ode qu'il ait faite.
Je suia vaincudu tempt ' : jaoède àaea ootrages. Mon esprit seulement , exempt de sa rigueur, A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur.
On a vu sMl dit vrai , et si l'on peut lui pardonner cette sorte de jactance, permise aux poètes quand on peut les supposer inspirés , un peu ridicule quand on sent qu'ils ne le sont pas, et qui dans tous les cas est sans conséquence.
Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, Non loin de mon lieroeau commencèrent leur cours : Je les possédai Jeune , et les possède encore A la fin de mes Jours.
Ce que J*en al reçu , Je Teux le te produire : Tu verras mon adresse ; et ton front , cette fois , Sera ceint de rayons qu*on ne vit Jamais luire Sur la tète des rois.
Quel nombre 1 quelle cadence! quelle beauté d'expression! Yoyons-le dans des sujets moins grands, et qui demandent de la douceur et de la sensibilité ; par exemple , dans les stances qu'il adresse à son ami Dupérier, qui avait perdu sa fille à peine au sortir de l'enfance.
Ta douleur, Dupérier, sera donc éterneUe?
Et les tristes discours Que te met en Pesprit ramiUé paternelle
L'augmenteront toc^ours?
Observons d'abord le choix du rhythme : ce petit vers qui tombe régulièrement après le premier, peint si bien l'abattement de la douleur! c'est là le vrai secret de l'harmonie dont on parie tant aujourd'hui : il ne s'agit pas de la travailler avec effort; il faut la choisir avec goût.
L« malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un commun trépas , Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas 7
EUe était de ce monde , où les plus belles choses
Ont le pire destin ; Et, rose, elle a vécu ce qutMtent les roses.
L'espace d*un maUu. '
Le charme de ces vers est inexprimable- Cest dans cette même pièce que se trouvent les vers sur la mort, trop femeux pour n'en pas parler, trop con-
> Faute de français. On est vaincu p/ir, et non vaincu de. Hais «n poésie cette Ucenoe bien placée peut «'excuser.
nus pour les répéter. Les quatre premiers sont faibles; mais les quatre derniers sont d'une beauté parfaite.
Deux poètes, élèves de Malherbe, eurent, même de son vivant, une réputation méritée : Racan et Maynard.
Racan, dans la poésie lyrique, est demeuré fort au-dessous de son mattre; mais, comme poète bucolique, il a justifié l'éloge qu'en a fait Boileau, quand il a dit :
Racan chanter Philis, les bergers et les bois.
Il a le premier saisi le vrai ton de la pastorale, qu'il avait étudiée dans Virgile. Son style, malgré les incorrections et les inégalités que Malherbe lui reprochait avec raison , respire cette mollesse gracieuse et cette mélancolie douce que doit avoir l'amour quand il soupire dans une solitude champêtre, et qui rappelle ce root d'une femme d'esprit à qui l'on demandait, dans ses dernières années, ce qu'elle regrettait le plus de sa jeunesse : Un beau chagrin dans une belle prairie. Les bons vers de Racan ont du nombre et quelquefois une élégance heureuse et poétique.
Plaisant * s^our des Ames aflUgées,
Vieilles forêts de trois siècles Agées , Qui recelez la nuit, le silence et l^effroi ; Depuis qu'en ces déserts /et amownux, mm cminU \
Viennent faire leur plainte, En a-tron vu quelqu*un plus malheureux que moi?
Soit que le Jour dissipant les étoUes ,
Force la nuit à retirer ses voiles , Et peigne Torleot de divenes couleurs, Ou que Tombre du soir, du faite des montagnes,
Tombe dans les campagnes , L*on ne me volt Jamais que plaindre mes douleurs.
Ainsi Daphnis, rempU d'inquiétude,
Contait sa peine en cette solitude , Glorieux d*étre esclave en de si beaux tiens. l«s nymphes des forêts plaignirent son martyre,
Et ramoureux Zéphire Arrêta ses soupirs pour entendre les siens.
Il y a «quelques fautes dans ces stances, dont la première est imitée d'Ovide; mais elles sont en général d'un ton intéressant. Le rhythme en est bien choisi , à l'exception des deux premiers vers. On peut remarquer, pour peu qu'on ait l'oreille sensible , que le vers de quatre pieds se mêle très-bien avec l'hexamètre; jamais le vers à cinq pieds « qui n'est fait que pour aller seul.
Racan , qui formai t son goût sur celui des anciens , emprunta souvent leurs idées morales sur la rapidité' et l'emploi du temps, sur la nécessité de mourir,
« Plaisant se disait alors pour agréable, et se trouve encore pris en ce sens dans Boileau, comme adjectif verbal venant du verbe p/otrv.
* Il faut prendre garde à ces oonstraetions équivoques. SanscnmU se rapporte à viennent /aire Utst plamU, et parait h TorelUe se rapporter d'aboid à amounuz.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
mir les douceurs de la retraite; mais il paraphrase un peu longuement, et s*il imite leur naturel , il n'égale pas leur précision. (Test le seul défaut de ces stances* sur la retraite, plus d'une fois citées parles amateurs , comme un de ses meilleurs morceaux. Les vers se lient facilement les uns aux autres ; ils sont doux et coulants : mais comme la pièce est un peu longue, cette sorte de langueur qu'on aime pendant trois ou quatre stances, devient monotone, quand on en lit sept ou huit. En voici quelques-unes :
Tird«, U tant penser à faire la ' retraite ; La course de nos jours est plus (ju*à demi faite; L'âge losensibleiiient nous conduit à la mort Noos avons assez tu , sur la mer de ce monde, Errer au gré des flots notre nef vagabonde : U est tempe de Jouir des délices du port
Le bien de la fortune est un bien périssable;
Quand ou b&ttt sur elle, on bàUt sur le sable :
Plus on est élevé, plus on court de dangers ;
Les grands pins sont en batte aux coups de la tempête ,
Et la rage des vents brise plutôt le faite
Des maisons de noa rois que les toits des bergers.
O bien heureux celui qa\ peut de sa mémoire Effacer pour Jamais les vains désirs de gloire , Dont rinuUle soin traverse pos plaisirs; Et qui loin retiré de la foule importune. Vivant dans sa maison , content de sa fortune, A selon son pouvoir moBoré ses désirs!
C'est un objet de comparaison assez curieux , que de voir précisément les mêmes idées renfermées dans le même nombre de vers par le grand versificateur Despréaux :
Qu'heureux est le mortel qui , du monde ignoré ,
Vit content de lui-même en un coin /eUré ;
Que l*aniour de ce ilen qu*on nomme renommée ,
If*a Jamais enivré d'une vaine fumée;
Qui de sa liberté forme tout son plaisir,
Et ne rend qn^à lui seul compte de son loisir !
Peut-être serait-il difficile de choisir. L'expression est certainement plus poétique dans les derniers ; mais il règne dans les autres je ne sais quel abandon qui peut balancer l'élégance.
La diction est plus soignée dans les vers de Mayoard; la langue s'y épure de plus en plus : mais ses vers plus travaillés n'ont pas le caractère aimable de ceux de Racan. On a de lui des sonnets et des épigrammes d'une bonne tournure et d'une expression choisie ; mais il est toujours un peu froid. Si jamais on a pu appliquer particulièrement à quelqu'un ces vers de madame DeshouUères, qui sont assez vrais de tout le monde,
N îd n*est content de sa fortune , m mécontent de son esprit ,
i^est Surtout à Maynard. U loue sans cesse son talent, et même un peu au delà des libertés poétiques ,
■ L*artldeest de trop : il fant dire/attv retraite.
I et se plaint continuellement du peu de fruit qu'il en
retira. Ccst ce qu'on verra dans le sonnet suivant,
qui peut d'ailleurs faire juger de sa manière d'écrire
dans le genre noble , et de la clarté , de la correction
et de la pureté de ses vers.
Mes veilles , qui partout se font des parUsans , N*ont pi^ toucher le coeur de ma > grande princesse; Et le Palaifr-Royal va traiter mes vieux ans De même que te Louvre a traité ma Jeunetoe.
Jamais un bon succès n'accompagna mes vœux , Bien que ma voix me fasse un des cygnes de France; Douze lustres enUers ont blanchi mes cheveux , Depuis que ma vertu se plaint de Tespérance.
Un si constant reproche à la lin m*a lassé,
Et Je vois à regret, en mon âge glacé ,
Que la laveur me fuit et que la cour me trompe.
Voisin, comme Je suis, du rivage des morts, A quoi me servirait d*acquérir des trésors? Qu*à me faire enterrer aveeque plus de pompe.
Ses deux pièces les plus connues et les meilleures sont celles qui regardent le cardinal de Richelieu; et malheureusement Tune est un éloge, et l'autre une satire.
Armand , TAge afTaiblit mes yeux , Et toute ma chaleur me quitte ; Je verrai bientôt mes aïeux , Sur le rivage du Cocyte.
Cest où Je serai des suivants De ce bon monarque de France , Qui fut le père des savants , x
Dans un siècle plein d*ignoranoe.
Dès que J*approcherai de lui, U voudra que Je lui raconte Tout ce que tu fais aiiOourdihul Pour combler i*Espagne de hfwte.
Je contenterai son désir Par le beau récit de ta vie.
Et charmerai le déplaisir Qui lui fait maudire Pavie.
Mais s*il demande h quel emploi Tu m*as occupé dans ce monde, Et quel bien j*ai re^u de toi , Que veux-tu que Je lui réponde?
On sait la réponse du cardinal : Rien. Et quelque temps après , Maynard fit le sonnet suivant, qui est d'un tour trèsrpbilosophique , et vaut beaucoup mieux que l'autre , mais qui finit par un trait piquant contre le ministre qu'il venait de louer.
Par votre humeur le monde est gouverné ;
Vos volontés font le calme et Torage,
Et vous riez de me voir confiné ,
Loin de la cour ', dans mon peUt village.
Cléomédon , mes désirs sont contents ;
Je trouve beau le désert où J*tiabite ;
Et connais bien quil faut céder au temps,
Fuir^ réclat et devenir ermite.
Je suis heureux de vieillir sans emploi ,
' La reine Anne.
* Ai]Jourd*hui ce ne serait pas trop la peine qu'un poète flt remarquer qu*U vit loin de la cour; mais il faut se souvenir que du temps de Richelieu tous les poètes étaient couc^ tisans , excepté le grand Comeme.
• Fuir était alors de deuji syUabei. L'oreUle apprit depuis à n*en faire qu^ane.
De me cadier, cle vItto tout à mol, D*avolr dompté la crainte et respéraûoe; Et si le ciel , qui me traite si bien , Avait pitié de vous et de la France, Votre bonheur serait égal au mien.
Rien n'a fait plus de fortune que son épitaphe, devenue depuis la devise de convenance ou de nécessité , adoptée par tant de gens :
• Las d'espérer et de me plaindre Des Muses, des grands et du sort , Cest ici que j'attends la mort , Sans la désirer ni la craindre.
Sarrazin , écrivain faible et inférieur à ces deta poètes, osa pourtant prendre en main la lyre de Malherbe, et en tira même quelques sons assez heureux dans l'ode sur la bataille de Lens. On a remarqué cette strophe, la seule qui en effet soit belle, et qui de plus a été imitée par Fauteur de la Henriade :
11 DM>nte un cheval superbe, Qui , furieux aux comî>ats , A peine tait courber Therbe Sous la trace de ses pas.
Son regard semble farouche; Uécume sort de sa bouche ; Prêt au moindre mouvement.
Il frappe du pied la terre , Et semble appeler la guerre Par un fier hennissement
Voltaire a dit :
Les moments lui sont ehers : il parooart tous les rangs Sur un coursier fougueux , plus léger que les vents ; Qui , fler de son fsrdeau , du pied frappant la terre , AppeUe les dangers., et respire la guerre.
Cette description est rapide; mais elle est, si j'ose le dire, moin^ énergique et moins animée que celle de Sarrazin. AppeUe les dangers ne me semble pas aussi beau f^ appeler la guerre; et ce vers, par vnfier hennissement, est un trait qui dans l'imagination achève le tableau.
Gombaud et Malleville furent plutôt des écrivains ingénieux que des poètes, surtout le premier, qui nous a laissé un recueil d'épigrammes, ou plutôt de boas mots. Il est bien vrai que Boileau a dit :
L'épigramme, plus libre, en son tour plus borné, Wmi io«iveot qu*in bon mot de deux rimes orné.
Mais, sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse, osons dire que cette déflnition ne caractérise guère que l'épigramme médiocre. Celle dont Marot a donné le modèle, surpassé depuis par Racine et Rousseau, doit être piquante par l'expression comme par l'idée. L'épigramme a son vers qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont Êiit de bonnes (ce qui n'est pas extrêmement rare), le savent bien. Gombaud ne le savait pas, et c'est^se qui fait que ses épigrammes sont oubliées.
Et Gombaud tint loué gaide tooor la boutique,
disait Boileau ; et , depuis ee temps , elles n'en sont pas sorties. Celle-ci m'a paru une de ses meilleures :
Gilles veut faire voir qn*U a bien des affaires ; On le trouve partout, dans la presse, à l'écart; Mais ses voyages sont des erreurs volontaires : Quolqu'U aUle toujours , il ne va nulle part.
Malleville fut renommé surtout pour le sonnet et le rondeau. Mais il s'est mieux soutenu dans ce dernier genre que daiis l'autre. Son fameux sonnet de la belle McUineuse, tant vanté lors du règne des sonnets , est fort au-dessous de sa renommée. Il y a trop de mots et trop peu de pensées : celle qui le terminetientde cette galanteriedespoëtesitaliens, dont la France reçut les sonnets vers le seizième siècle, et qui comparent toujours leurs belles au soleil. La comparaison est brillante; mais elle a été usée de bonne heure; et, longtemps avant Molière , les valets de comédie s'en servaient. A cela près, le sonnet de Malleville n'est pas trop mal tourné, et de son temps il a pu faire illusion :
Le sUence régnait sur la terre et sur l'onde ; L*alr devenait serein et TOlympe vermeil ; Et Tamoureux Zéphire, çjfratichi du sommeil. Ressuscitait les fleurs, d*«iie haleitu féconde > .
L'Aurore déployait Tor de sa tresse blonde , Et sediait de rubis le chemin du Soleil ; Enfin ce dieu venait au * plus fiuid appareil , Qtt'U soit Jamais venu pour éclairer le monde :
Quand la Jeune Philis, au visage riant-, Sortant de son palais plus clair que Corient, Fit voir une lumléee et plus vive et plus beUe.
Sacrés flambeaux du Jour, n'en «oycE point Jaloux ; Vous parûtes «lors aussi peu devant elle, Que les feux de la nuit avaient fait devant
J'aime mieux, je l'avoue, son petit rondeau contre l'abbé de Boisrobert, dont Richelieu avait fait un riche bénéûcier, et non pas un bon ecclésiastique.
Coiffé d'un froc bien rafllne , Et revêtu d'un doyenné Qui lui rapporte de quoi frire , Frère René devient messire , Et vit comme un déterminé.
Un prélat riche et fortuné.
Sous un bonnet enluminé.
En est, s*ille faut ainsi dire.
Coiffé.
Ce n'est pas que frère René D'aucun mérite soit orné, Qu'il soit docte , qoll sache écrire .
ni qu'il dise le mot pour rire; Mais seulement c^t qu'il est né Coiffé.
Boisrobert est peint assez fidèlement dans ce joli rondeau, hors un seul trait. Il est très-sûr qu'il
t Fin de vers traînant ; l'inversion était Ici de néeesiité. * Il faut dans le plus grand. Au ne peut remplacer dans U que kniqa'Jl est quesUoo d'un lien.
n'était ni savant ni iion éerivain; mais il n'est pas vrai qu'il fût sans gaieté. Un homme qui faisait rire le cardinal de Richelieu, devait avoir le mot
Voiture et Benserade, les deux poètes delà cour, par excellence*, durent aussi leur fortune à un esprit aimable et liant , et à des talents agréables. On n'Ignore pas que le premier, d'une naissance trèscommune, s'éleva par l'amitié des grands et la £aivcur de la reine-mère, à un assez haut degré de considération. Ses places et son crédit répandirent sur lui un édat qui rejaillit toujours sur la réputation littéraire. La sienne fut une des plus grandes dont un homme de lettres ait joui de son vivant. On a reproché à Boîleau d'en avoir été la dupe; mais il fondrait se souvenir aussi que dans la suite il restreignit beaucoup ses éloges : la postérité , encore plus sévère, les a réduits presque à rien. Ses lettres , autrefois si recherchées , et qui faisaient les délices de la cour et de la ville, ne sont plus lues que par curiosité, et comme on va voir dans un gardeoieuble les modes du temps passé. Cependant il faut eonvenir qu*il eut une sorte d'esprit qui lui était particulière et qui devait lé distinguer : c'était un enjouement quelquefois délicat et fin, qui contrastait avec l'emphase oratoire de Balzac, et la galanterie fade et alambiquée des poètes et des romanciers de son temps; mais chez lui l'affectation gâte tout, et ses succès même servirent à Pégarer. On lui trouvait de l'agrément : il voulait être toujours agréable, et cessa d'être naturel. 11 se mit à raffiner sur tout, et à travailler son badinage et sa gaieté , qui dès lors ne furent le plus souvent que de mauvaises équivoques , des quolibets , des pointes énigmatiques , un jargon précieux; enfin il trouva le moyen de tomber dans ce qu'on appelle le phébus en y oulamt être gai , comme tant d'autres en voulant être sublimes. Il ressemblait à ces plaisants de profession , à ces bouffons de société , qui se croyant toujours obligés de faire rire, pour deux ou trois traits heureux qu'ils rencontrent, se permettent cent sottises. Tel est Voiture dans ses lettres. A l'égard de sa versification elle est lâche, diffuse et incorrecte, et souvent prosaïque jusqu'à la platitude. Cest à lui surtout qu'on peut appliquer ces vers de Voltaire :
II dit avec profùstoo
Des riens eo rimes ledoablées.
La seule pièce de lui qui ait quelque mérite, celle qu'il adressa au grand Condé, au sujet d'une maladie qui attaqua ce prince après la campagne de 1643, est en général d'un ton facile et enjoué, mais ne roule que sur deux ou trois idées prolixement délayées dans trois cents vers. Ce défaut serait moins
sensible, si Texpression poétique remplissait le vide des pensées; mais elle manquait entièrement à l'auteur, beaucoup plus homme d'esprit que poète. Citons up morceau de cette épttre.
La mort, qui dans le champ de Ifan , ' Parmi les cris et les alarmes ,
Les feax , les glalfes et les dards ,
La f iireor et le bmlt des armes , ' Vous parut avoir quelques charmes ,
Et vous sembla belle autrefois,
A cheval et sous le harnois ,
N^a-t-elle pas une autre mine
Lorsqu*à pas lents elle chemine
Vers un malade qui languit?
Et semble- t-elle pas bien laide
Quand elle vient , tremblante tt froide.
Prendre un homme dedans son Ut?
Lorsque Ton se volt assaUlir
Par un secret venin qui tue ,
Et que Ton se sent défaillir
Les forces , Tesprit et la vue ;
Quand on voit que les médecins
Se trompent dans tous leurs dessebis ,
Et qu'avec un visage blême ,
On voit quelqtt*uu qui dit tout bas :
Mourra-t-il * ne mourra-t-U pas,
Ira-t-U jusqu'au quatorzième?
Monseigneur, en ce triste état
Gonveoez que le coeur voua bat ,
Gomme U fiiit à tant que nous sommes ,
Et que vous autres deml^eux ,
Quand la mort ferme aussi vos yeux ,
Avez peur comme d'autres hommes.
Tout cet apjpareU des mourants.
Un confesseur qui vous exhorte,
Un ami qui se dieonforU ,
Des valets tristes et pleurants ,
Nous font voir la mort plus horrible.
le crois qu'eUe était moins terrible ,
Et marcliait avec moins d'effroi ,
Quand vous la vîtes aux montagnes
De Fribourg , et dans les campagnes
Ou de NordUngue on de Rocroi.
Malgré toutes les répétitions, toutes les inutilités, toutes les fautes de ce morceau , le contraste de la mort qu'on brave dans les batailles et qu'on craint dans son lit est une idée assez heureuse , et il y a quelque grâce à dire à un héros tel que Condé, que celui qui n*a pas eu peur du canon peut avoir.eu peur des médecins. C'est là l'esprit de Voiture, et cet art d'assaisonner la louange du sel de la plaisanterie mérite des éloges.
Voltaire, qui savait si bien se servir de l'esprit d'autrui, parce qu'il en avait prodigieusement, a employé dans une ode ce contraste des deux espèces de morts ; et il est assez curieux d*observer la ressemblance des idées , avec la différence de ton qui doit se trouver entre une épttre familière et une ode :
Lorsqn'en des tourbillons de flamme et de fumée , Cent tonnerres d'airain , précédés des éclairs , De leurs globes brûUmU écrasent une armée; Quand de guerriers numranU les siUona sont couvert»,
TV>us ceux qu'épargna la foudre ,
Voyant rouler dans la poudre ^ Leurs compagnoQi massaoés ,
Sourds h ta pillé timide,
M arclient d'un pas intrépide
Sur leurs membres déchirés.
Ces féroces liumains, plus durs , plus inflexibles Que Tacier qui les couvre au milieu des ooiobati, S*étonnent à la fin de devenir sensibles, D^éprouver la pitié quUls ne connaissaient pas.
Quand la mort qu'ils ont bravée,
Dans cette foule altreuvée ■
Du sang qu'ils ont répandu ,
Vient d'un pas lent et tranquille,
Seule aux portes d*un asile,
Où repose la vertu.
Ces trois derniers vers, qui sont beaux, rappellent ceux-ci de Voiture :
liVt-eliepas une antre mine Lorsqu'à pas lents elle chemine Vers un malade qui languit ?
La couleur est différente , mais le tableau est le même. Voiture, dans cette même épître, dit au prince : *
Que d'une force sans seconde La mort sait ses traits élancer.
Et qu'un peu de plomb sait casser La plus beUe tâte du monde.
Cette idée a encore été imitée, mais bien embellie par Voltaire , qui dit au roi de Prusse :
Et d'un plomb dans un tube entassé par des sots , Peut casser d*un seul coup la tète d'un héros.
La tête d'un héros vaut un peu mieux que la plus belle télé du monde ; et cet hémistiche , entassé par des sots , est d'un homme qui savait multiplier les contrastes et non pas les chevilles.
Les plus jolis vers de Voiture ne se trouvent point dans ses œuvres, ni même dans les recueils qu'on a faits depuis. C'est madame de Motteville qui nous les a conservés dans ses mémoires. La reine Anne étant à Ruel aperçut Voiture qui se promenait dans les jardins, d'un air rêveur. Elle lui demanda à quoi il pensait : quelques moments après il lui porta les stances suivantes. Il faut se souvenir qu'après avoir été persécutée par Richelieu, elle était alors régente , et que sous le règne précédent le duc de Buckingham avait eu la hardiesse de se déclarer amoureui d'elle.
Je pense si le cardinal (l'entends celui de la Vallette) Pouvait voir l'éclat sans égal Dans lequel maintenant vous êtes; J'entends celui de la beauté ; Car, auprès Je n'esUme guère.
Cela soit dit sans vous déplaire.
Tout l'éclat de la majesté.
Je pensais que la desti née , Après tant d'iqjustes malheurs , Vous a Justement couronnée De gloire, d'éclat et d'honneur;
< A quoi se rapporte abreuvée? est-ce à la nwrl? t^-cè à ia/oM2«/ Ceat une amphibologie condamnable.
Mais que vous éUet pins heaveuse , Lorsque vous étiex autrefois, Je ne veux pas dire amoureuse, La rime le veut toutefois.
Je pensais que ce pauvre Amour, Qui toujours vous prête ses cbarmei, fsX i>anni loin de yotre cour.
Sans ses traits , son arc et ses armes : Et ce que Je puis profiter, En passant près de vous ma vie, Si vous pouvez si maltraiter Ceux qui vous ont si bien servie.
Je pensais (nous autres poêles Nous pensons extravagamment) Ce que, dans l'humeur où vous êtes.
Vous feriez, si dans ce moment , Vous avisiez en cette place Venir le duc de BucMn^am , Et lequel serait en dlsgrAoe Du duc ou du père ^ineerU * 7
Ltf* plaisanterie était familière.
« La reine , dit madame de Motteville, ne s'en pas , et trouva les vers si jolis , qu'elle les garda longtemps dans son cabinet. »
Elle ajoute : •
« Cet homme avait de l'esprit , et , par l'agrément de sa conversation , il était l'amusement des belles ruelles des dames qui font profession de recevoir bomie compagnie. »
Voilà, pour le dire en^ passant, un de ces mots qui. font voir les changements que la mode introduit dans le langage. Boileau a eu beau dire dans son Jrl poétique, en parlant de Louis XIV:
Que, de son nom chanté par la bouche des belles, Beuserade en tous lieux amuse les ruelles,
il y a longtemps qu'il n'est plus question de ruelles. Aujourd'hui nos rimeurs galants, qui font l'amour dans nos almanachs , ne croiraient pas leurs vers de bon ton , s'ils n'y plaçaient pas un boudoir, et peut-être dans cent ans, si la mode change encore, le boudoir aura passé comme leurs vers.
Benserade soignait les siens un peu plus que Voiture. Il a plus de pensées , plus d'esprit proprement dit; mais ses devises faites pour les ballets de la cour de Louis XIV, quoique toutes plus ou moins ingénieuses, ont perdu beaucoup de leur mérite avec l'à-propos. C'est une preuve que' l'esprit tout seul est peu de chose , même dans le genre où il doit le plus dominer. On a pourtant retenu de lui quelques vers. Voltaire, dans son Siècle de Louis XlVy a cité les plus jolis. Us furent faits pour le roi, représentant le Soleil.
Je doute qu'on le prenne avec vous sur le ton ,
De Daphné ni de Phaéton :
Lui trop ambitieux , elle trop Inhumaine. Il n'est point là de piège où vous puissiez donner.
* C'était son confesseur, ijoate la Harpe. Mais U est plus probable que Voiture parlait de lui-même. Son nom de baptême était Fincent, et on l'appelait par famiUarité Upère riHctmL
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Le moyen de timagliier
Qo*aiie feoune vous fuie et qu'on homme voos mène!
La querelle des deux sonnets, Tun de Benserade, Fautre de Voiture, a fait tant de bruit autrefois, qu'il faut bien en parler. Toute la France se par tagea en wanistes et ^JobeHns : heureuse si elle n'eût jamais été partagée en d'autres sectes ! Les jobelins tenaient pour Benserade, qui avait fait un sonnet sur Job; les uranistes pour Voiture, qui en avait fait un pour Uranie. On peut les rapporter tous deux; car si la querelle est fameuse , les sonnets sont assez peu connus.
Il tant floir mes Joan en Tamonr dlJranle ; L*alMenoe ni le temps ne m'en sauraient guérir : Et Je ne vois plus rien qui pût me secourir, Ni qui sût rappeler ma lltierté bannie.
Dès longtemps je connais sa rignear infinie : Mais pensant aux l)eattté8 pour qui je dois périr, le béais mon martyre, et content de mour&, Je n*oee murmurer contre sa tyrannie.
Quelquefois ma raison par de faibles discours mnvlle à la révolte et me promet secours ; Mais lonqu*à mon besoin je veux me servir d'elle ,
Après beaucoup de peine et d*eCforts impuissants, Elle dit qu*Uranie est seule aimable et l)elle. Et m*y lengage plus que ne font tous mes sens.
Cest là, sans doute, un assez mauvais sonnet. Remarquons que Boileau, dans le même temps qu'il louait Voiture, se moquait de ces rimeurs froidement amoureux
Qui ne savent jamais qu*adorer leur prison , Et faire quereUer les sens et la raison.
Et Voiture ici fait-il autre chose? Mais il y a des réputations qu'on n'ose pas juger, et qui en imposent aux meilleurs esprits. Despréaux, cette fols, fut entraîné par son siècle; et d'ailleurs il Ta corrigé si souvent et si bien , qu'il faut l'excuser de n'avoir pu ce qu'après tout personne ne peut, c'està-dire avoir toujours raison. U faut voir si le sonnet de Benserade ne sera pas meilleur.
Job de mille tourments atteint Tous rendra ta douleur connue.
Et raisonnablement U craint Que vous n*en soyez point émue.
Vous verrez sa misère nue ; Il s*est lol-mème Ici dépeint :
AooDUtumez-vous h la vue D'un tbomme qui souffre et se plaint
Bien qu*i1 eût d'extrêmes souffrances , On vit aller des patiences Plus loin que la sienne n*alla.
S1I souffrit des maux incroyables, n s*en plaignit, il en parla :
J'en connais de plus misérables.
Il y a du moins ici une pensée spirituelle et 6ne. Je ne sais pas de quel côté je me serais rangé , si j*avais été du temps où le prince de Gonti était à
la tête du parti éenjobelins^ et madame de Lon* gueville à la tête de celui des uranistes; car qui peut savoir quel goût il aurait eu il y a cent cinquante ans? mais il me semble qu'aujourd'hui je seraisJobeUn. On est tenté de dire : O qu'il fait bon venir à propos I 6 le bon temps que celui où la cour et la ville, toutes les puissances, se divisaient pour deux sonnets, dont l'un est fort mauvais, et l'autre assez médiocre! Mais allons doucement, et songeons que Ton pourrait bien quelque jour en dire autant de nous; et que, quand on parlera de la fortune prodigieuse de quelques ouvrages d'aujourd'hui , ou aura quelque droit de s'écrier aussi : O qu'alors on avait de grands succès avec de bien petits talents! Il faut que les siècles, ainsi que les individus , se ménagent un peu les uns les autres , de peur que ceux qui se moquent de leurs pères , ne soient à leur tour moqués par leurs enfants.
Puisque nous en sommes sur le chapitre des sonnets, il faut achever en peu de mots ce qui reste à dire sur ce genre de poésie qui a été si longtemps en crédit, et qui est aujourd'hui entièrement passé de mode. Boileau paya lui-même une sorte de tribut à l'opinion , en traçant laborieusement dans son jéri poétique les règles du sonnet , et finissant par dire :
Un sonnet sans déluit vaut seul on long poème.
Gela est un peu fort , et c'est pousser un peu loin le respect pour le iionnet. On a remarqué avec raison qu'il n'y avait point de différence essentielle entre la tournure d*un sonnet et celle des autres vers à rimes croisées, et qu'il doit seulement, comme le madrigal et l'épigramme, finir par une pensée remarquable : il n'y a pas là de quoi lui donner une si grande valeur. Dans le très*petit nom* bre de ceux qui ont échappé au naufrage général, on compte celui de Desbarreaux, qui finit par une belle idée, rendue par une belle image; mais où les connaisseurs ont remarqué des idées fausses ou trop répétées, de mauvaises rimes et des expressions impropres : celui de Haynaut sur ravorion, qui est plein d'esprit, mais qui pèche par une multiplicité d'antithèses recherchées, monotones, et disant presque toutes la même chose; un autre de ce même Haynaut , qui malheureusement est une satire injuste contre Colbert ; et, dans le style badin, celui de Fontenelle sur Daphné. Je citerai les deux derniers , comme les meilleurs. Oublions que Tesprit de parti a dicté celui de Haynaut : l'auteur était créature de Fouquet ; il écrivait contre l'ennemi de son bienfaiteur. La reconnaissance est du moins une excuse , et le repentir qu'il en témoigna depuis peut lui mériter son pardon : n'examinons que les vers.-
COURS DE UTTÊRATURE.
Mlofitre a?afe ci lAdie , esclaf e malheimax , Qui gémis soui le poids des affoires publiques , YicUme dévouée aux chagrins politiques, Fantôme révâré sous ud titre onéreux !
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux ! Contemple de Fooquet les funestes reliques , Et tandis qu*à sa perte en secret tu t'appliques , Crains qu'on ne te prépare un destin plus aflreuZi
Il part plus d'un revers des mains de la fortune : La chute, comme à lui. Ut peut être commune; Nul ne tombe innocent d'où Ton te voit monté.
Gesse donc d'animer ton prince à son supplice , Et f prés d'avoir besoin de toute sa bonté , ne le fais pas user de toute sa Justice.
La tournure des vers est un peu unifonne; mais elle est ferme, et la précision , Téiégance , la noblesse peuvent racheter quelques fautes. Voici le sonnet de Fontenelle :
' Je suis ( criait Jadis Apollon à Daphné , Lorsque tout hors d'haleine il courait après elle, Et lui contait pourtant la longue kyrielle Des rares qualités dont U était erné) ;
Je suis le dieu des vers , Je suis bel-espHt né. Hais les vers n'étaient point le charme de la beUe. . Je sais Jouer du luth. Arrêtez. — Bagatelle. Le luth ne pouvait H^n sur ce cceur olwtioé. ,
Je connais la vertu de la moindre racine. Je suis, par mon savoir, dieu de la médedoe. Daphné courait enoor plus vite que Jamais.
Mais s'il eût dit : Voyez quelle est votre conquête, Je sois un Jeune dieu toujours beau , toujours frais, Daphné sur ma parole aurait tourné la tête.
Pour traiter de suite les genres de poésie qui avaient du rapport entre eux , j^ai laissé en arrière la satire et le conte, qui, dès le temps de Malherbe, firent de grands progrès sous la plume de Régnier et de Passerat. Il sufGt de dire, pour la gloire de œlui-ci, que sa pièce intitulée /'Aomme métamoT' phase' en coucou est digne de la Fontaine. Il a eu, dans cette seule pièce à la vérité, le naturel charmant et les grâces de notre/abUer, Le sujet , quoique sans aucune indécence , n'est pourtant pas de nature à pouvoir s'en permettre une lecture publique. Mais on le trouve dans tous les recueils , et la pièce est si bien faite d'un bout à l'autre que j'aurais du regret de la morceler. Ce petit clief-d' œuvre du seizième siècle prouve encore ce que j'ai dit ailleurs, que tout ce qui comporte le style familier a été porté à un certain degré de perfection longtemps avant tout le reste. A l'égard de Régnier, on sait ce qu'en a dit Boileau , après avoir parlé d'Horace et de Juvénal : .
De ces maîtres savants disciple ingénieux , Régnier, seul parmi nous, formé sur leurs modèles, Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.
Et ce qui était vrai alors n'a pas cessé de l'être aujourd'hui. Despréaux l'a bien surpassé ^ mais il ne l'a pas fait oublier; et que peutron dire de plus à la
louange de Régnier? Voilà done tous les genres de poésie qu'on peut appeler du second ordre, paree qu'ils n'exigent point d'invention, déjà créés en France, où nous les verrons se perfectionner dans le siècle de Louis XIV et dans le nôtre. Il reste la poésie du premier ordre , l'épopée et le théâtre. Celui-ci va bientôt acquérir la plus haute splendeur , grâces au génie puissant de Corneille. La muse épique , moins heureuse , ne fit que bégayer, même dans un temps oilt toutes les autres parlèrent le langage qui devait leur appartenir.
C'est la seule couronne qui ait manqué à ce grand siècle, où d'ailleurs la France en a tant amassé qui nc^se flétriront jamais. Il faut voir quels obstacles purent s'opposer dans ce sepi genre au progrès qu'elle faisait dans tous les autres.
Si l'on en juge par le petit nombre d'hommes qui chez les anciens et chez les modernes ont eu le bonheur d'y réussir, ce doit être le plus difficile de tous. U est soumis à moins d'entraves que la tragédie; îl a bien plus d'espace, de moyens et de ressources : mais aussi sa carrière est immense, et il faut bien de l'haleine pour la parcourir d'un pas égal. Il n'est pas obligé de produire de si grands effets ; mais ceux qu'il doit atteindre sont en plus grand nombre. Le poète épique a presque toujours la liberté d*étre poète sans se cacher de l'être, avantage que n'a pas le poète tragique, qui parle toujours sous d'autres noms; mais aussi on lui impose l'obligation d*être toujours poète autant qu'il est possible, et de soutenir le ton d'un homme inspiré. Enfin l'intérêt d'une ou deux situations et l'illusion du théâtre peuvent faire vivre undrame médiocre, au moin&sur la scène ; mais le poème épique , qui doit être lu , ne supporte pas la médiocrité, et la fable la mieux faite ne saurait y racheter le défaut de style. Malgré tant de difficultés , les poètes épiques parurent en foule dans le dix-septième siècle : il est vrai que c'étaient pour la plupart desjiommes sans talent. On ne connaît plus le titre de leurs poèmes que par les satires de Boileau. Le Charleniagnc, le Childebrand, le /onas, \e Moïse, le Clovis, V Marie, furent appréciés à leur juste valeur, même par les contemporains. La patience la plus infatigable ne soutiendrait pas la lecture suivie de ces ennuyeuses productions, à peu près aussi mauvaises par le fond que par le style. Que dire, par exemple, d'un Scudéry, qui s'avise de conduire le roi des Goths dans un désert , sur les côtes de la mer du Nord, où il trouve un Hibemois qui depuis trente ans s'est retiré solitaire dans une caverne pour lire et étudier à son aise ? Ce studieux ermite lui prouve par un long discours qu'il n'y a rien de plus beau que la science ^ ce qui est fort utile
SIÈCLE DE LOUIS XIV. ~ POÉSIE
et fort intérenant pour le roi goth , qui va prendre Rome. Il lui montre sa bibliothèque, et lui en fait le détail circonstancié comme un catalogue de librairie. Voici , dit-il , les philosophes :
Par eux noos apprenons Padmirable physique , L*éUiique, la morale, avec réoonomiqoe, La poUUque sage; et, (Ton toI glorieux, - Par la métaphysique ou va Jusques aux deux.
De cet autre côté , voici , prince héroïque , Ceux de qui Part dépend de la mathématique, Architectes, sculpteurs, peintres, musiciens, Géomètres certains , arithméticiens , Les maîtres de PopUque avec les oosmographes, Ceux de la perspective avec les géographes , etc.
Cette belle nomenclature et cette conversation si bien placée remplissent tout un chant. (Test ainsi qu'écrivait ce Scudéry qui censurait en mettre les vers de Corneille, lui citait sans cesse Aristote, et qui, malgré toute son érudition, ignore pourtant que rétbique et la morale sont parfaitement la même chose , si ce n'est que l'un de ces deux mots est latin et l'autre grec. Il ne manque pas de dire dans sa préface qu'il faut de Térudition dans un poème épique : il s'autorise4e l'exemple d'Homère , qui a fait voir dans ses ouvrages qu'il n'était rien moins qu'étranger aux diverses connaissances de son siècle; et il ne s'aperçoit pas que ce qu'il y a dans Homère de géographie, de physique, de médecine et d*arts mécaniques, est rapidement fondu dans la poésie qui lui fournissait son idiome pittoresque. Cest ainsi que des pédants se servaient mal à propos de l'exemple et de l'autorité des anciens pour les rendre complices de leurs sottises; et l'on voit clairement que, quand même l'auteur d'^/SaWc écrirait moins mal , son érudition bibliographique serait encore dans son poème un épisode ridicule.
Chapelain a plus de jugement que Scudéry : la marche de son poème est plus raisonnable, et pouvait avoir quelque intérêt , s'il avait su écrire. Vol* taire a blâmé le choix de son sujet, qu'il ne croyait pas susceptible d'être traité sérieusement. Un de mes confrères à l'Académie française a combattu cette opinion avec beaucoup d'esprit, et l'on peut croire en effet qu'avant Texistence d'un autre poème , fort différent de celui de Chapelain , l'héroïne d'Orléans, appelée la Pucelle, pouvait avoir dans la poésie la dignité qu'elle a dans l'histoire. Mais je doute, même dans cette supposition , que cette époque de l'histoire de France pût fournir à Tépopée un ouvrage intéressant. Il est bon qu'un poème trouve l'imagination déjà prévenue pour le héros; et ni Dunois ni Charles VU , ni même Jeanne d'Arc, malgré son courage et ses exploits , n'ont joué , ce me semble , un assez grand rôle pour remplir la majesté de
répopée : c'est là surtout que IliéroiBme doit être au plus haut point. Je ne parle pas des fietions que ne permettent guère une époque si récente et le lieu de la scène si voisin : les fictions aujourd'hui ne se présentent naturellement que dans l'éloignement des temps et des lieux. L'auteur de ia Henriade s'en est passé; mais il est soutenu par l'intérêt attaché au nom de son héros, et par les beautés d'une philosophie aimable qui remplace, du moins en partie, le charme des fictions poétiques : et malgré ses ressources et son talent supérieur pour la versification, il est resté fort au-dessous d'Homère, de Vir* gile et du Tasse , pour l'imagination et l'intérêt ; tant la machine de l'épopée a besoin des ressorts du merveilleux!
La dureté du style de Chapelain est célèbre, et il a été de son vivant assez tourmenté par Boileau pour obtenir aujourd'hui qu'on laisse en paix sa cendre. Mais si l'on veut voir encore un exemple des fausses idées que l'on prenait alors dans les anciens législateurs des beaux -arts, si mal interprétés par les modernes, il n'y a qu'à lire la préface où il rend compte du^esseln de son poème et de la manière dont il a voulu conformer son plan aux principes d' Aristote. Le philosophe grec a dit que l'épopée avait pour objet non pas le réel , mais le possible , Tuniversel; œ qui signifiait simplement que le poète n'était point astreint à la vérité historique , et qu'il était le maître de présenter les faits, non pas tels qu'ils étaient mais tels qu'ils pouvaient être. Chapelain abuse de ce précepte si clair et si raisonnnable, pour l'appliquer à un système d'allégorie, rêverie purement moderne, et qui n'a jamais existé dans la tête des anciens ; et voici comme il nous explique le mystère de son poème : c'est le terme dont il se sert avec beaucoup de raison , oomnxe on va voir.
« Je lèverai id le voile dont oe' mystère est couvert, et je dirai en peu de paroles qu'afin de réduire raction à l'universel , suivant les préceptes , et de ne la priver pas du sens aUégorique par lequel la poésie est faite tm des principaux instruments de rarchitecloniquey je disposai la niatière de telle aorte que la France devait représenter Fàme de l'homme en guerre avec elle-même, et travaillée par les plus violentes de tontes les émotions ; le roi Charles , la volonté maîtresse absolue , et portée au bien par sa nature i mais fiicile à porter au mal par l'apparenoe du bien ; l'An-J glais et le Bourguignon , sv^ets et ennemis de Charles , les divers transports de l'appétit irMCible qni altèrent Fempire légitime de la volonté ; Amanry et Agnès, l'un favori et l'autre amante du prince» les différents mouvements de l'appétit concupiscible, qui corrompent l'Innocenoede Id volonté par leurs hiductions et par leurs charmes ; le comte de Dunois , parent (du roi , inséparable de ses failérèts et champion de sa quereltle, la vertu qui a ses racines dans lo volonté, qui maintient les semences de la Jostioe qui
COURS DE LUTÉRATUBE.
tont en eOe » et qui eombat toqjoan pour raffinnchir de la tyrannie des passions ; Tanneguy , chef du conseil de Charles, rentendement qui éclaire la volonté aveugle; la Pucelle , qui vient assister le UMnarque contre le Bourguignon et TAnglais , et qui le délivre d'Agnès et d'Amaury , la grâce divine, qui, dans rembarras ou l'abattement de toutes les puissance de l'âme, vient raffermir la volonté, soutenir l'entendement, se joindre à la vertu, et, par un victorieux effort, assujettissant à la ifolonté les appétits irascible et concupiscible qui la troublent et l'amollissent , produit cette paix hitérieure et cette parfaite tranquillité, en quoi toutes les opinions conviennent que consiste le sou* verain bien, »
On connaissait déjà, grâce à Boileau, quelques traits de la muse de Chapelain ; mais j*ai cru que peu de gens connaissaient sa prose , et que cet échantillon pouvait paraître curieux. On voit qu*il est bon quelquefois de tout lire, et de feuilleter jusqu^aux préfaces de ces poudreux auteurs, placés comme des épouvantails dans les bibliothèques , oà ils semblent se défendre par leur. masse in-folio, autant que par Feffroi que leur seul titre inspire. Il faut bien ne pas s'épouvanter, et se résoudre à acheter quelques découvertes par un peu d*ennul. On trouvera d*abord tout simple quil n'y ait pas beaucoup de poésie dans une tête remplie de ce galimatias métaphysique. Mais, dans le fait, oe n'était qu*un tribut payé à la mode généralement reçue d'affecter une érudition scolastique; et il est probable que Chapelain , dont l'ouvrage , ridicule par le style , n'est pas déraisonnable par le fond, avait arrangé toutes ses allégories sur son plan déjà tout fait , et non pas soif plan sur ses allégories. Ce qui rend cette opinion plausible, c'est que le Tasse lui-même donna une explication à peu près semblable de sa Jérusalem délivrée, qui n'en est pas moins un ouvrage admirable. On sait qu'il ne prit ce parti que pour répondre aux critiques qui avaient blâmé ses Actions, et pour les rendre respectables sous le voile de l'allégorie morale et religieuse, qui semblait alors devoir tout consacrer.
Parmi tous ces malheureux poètes épiques ensevelis dans la poussière et dans l'oubli, celui qui eut le plus d'imagination est sans contredit le père le Moine, auteur du Saint-Louis. Ce n'est pas que son ouvrage soit fait pour attacher par la construction générale ni par le choix des épisodes. Il invente beaucoup, mais le plus souvent mal; son merveilleux n'est le plus souvent que bizarre; sa fable n'est point liée, n'est point suivie; il ne sait ni fonder ni graduer l'intérêt des événements et des situations : c'est un chaos d'où sortent quelques traits de lumière qui meurent dans la nilit. Mais dans ses vers il a de la ferre, et Ton trouve des moreeaux
dont l'Invention est forte, quoique l'exécation soit très-imparfaite. Voilà ce qu'on aperçoit quand on a le courage, à la vérité difficile, de lire dix-huit4shanU remplis de fatras, d'enflure, et d'extravagance. Mais pourquoi cet auteur, né avec du talent; pourquoi l'auteur du M<)îse, Saint- Amand, qui n'en était pas dépourvu; pourquoi Brébeuf, qui en avait encore davantage ; pourquoi ces trois hpmmes n'ontils écrit que d'illisibles ouvrages , précisément à la même époque où Corneille donnait tous ses chefsd'œuvre? Ce n'est pas seulement à cause de la disproportion du génie : sans égaler les sublimes conceptions de Corneille, on pouvait du moins mériter d'être lu. Qui donc les a détournés si loin du but, quand lui seul savait y atteindre? qui leur a fait parler un langage si étrange, quand le sien était souvent si beau dans Cinna et dans les Horacesf Il faut chercher dans le ton général de leurs écrits le principe de leur égarement : il est d'autant plus digne d'attention que c'est absolument le même qu'on a voulu et qu'on voudrait encore faire revivre au milieu je tant de grands modèles et qui con= tribue le plus à corrompre le goût et à ramener la barbarie après un siècle de lumières. C*est le facile et malheureux abus du style figuré ; c*est la folle persuasion que la poésie consiste, non pas dans le choix des figures , mais dans leur accumulation ; non pas dans la justesse et la vérité des métaphores , mais dans leur hardiesse bizarre; c'est l'habitude de croire qu'il faut être toujours outré pour être fort , exagéré pour être grand , recherché pour être neuf. Ouvrez le Sa/M-Lotds , et vous ne lirez jamais vingt vers sans y trouver ce caractère constamment soutenu , c'est-àdire l'enflure de la diction dès que l'auteur veut s'élever. Veut-il peindre une flotte nombreuse :
Jamais un camp plus beau ne roolasnr la m plus belles forêts ne volèrent en Pair. Le soleil , pour les voir, avança la journée.
Les ailes de leurs mâts à Pair ôleot le joor.
Concevez, s'il est possible, comment on ôtelejour à fatr. Il appelle une lance un long frêne ferré, les étoiles un roulant émail. Veut-il peindre des pavillons flottants dans les airs :
L*air de son pavillon jouait avec le vent
Un guerrier reçoit-il un coup dans les yeux :
Et la nuit lui survint par les portes du jour.
Un enfant es^il venu au monde en donnant la mort à sa mère :
Je sortis d*une morte , et je naqals sans mère.
Parle-t-il de guerriers dont la fureur étincelle dans leurs regards :
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — P0ÉS1
Leur ocmir Dicmts à laan yeiu^ et par leon yeaz menace.
Un autre tombe-t-il en défaillance :
n a la nuit aax yeux et la mort ao visage.
Un auteur de'nos jours a imité heureusement cette heureuse tournure , en disant d*une femme :
La perle aax dents , la neige an sein.
Voilà comme le bon goût se perpétue.
Ce sont ces erreurs et ces travers que Boileau combattait, lorsqu*il disait dans son Art poétique :
La plupart , emportés d*ane fougue Insensée , Toi^ours loin du droit sens vont eherclier leur pensée; Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstraeux, S*ilS/Densalent ee qu'un autre a pu penser comme eux.
Ce sont ces ridicules, si longtemps en crédit, dont Molière se moquait dans son Misanthrope :
Cectyle figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n'est que jeu de mots , qu'affectaUon pure;
Et ce n*est point ainsi que parle la nature.
Racine et Despréaux avaient ramené la poésie à «on véritable esprit : ils avaient écrit parmi nous comme Horace et Virgile chez les Latins. Rousseau dans ses belles odes, Voltaire dans ses lielles tragédies et dans la Henriade, avaient suivi la même route. Les vrais principes du style, fondés sur la nature et le bon sens, sur des modèles avoués dans tous les siècles, semblaient irrévocablement fixés. Il était reconnu que plus on s*en approchait, plus on avait de talent; que plus on s'en éloignait, moins on savait écrire. Mais qu'est-il arrivé? C*e8t m le lieu de développer ce que j*ai indiqué plusieurs fois, de démontrer un fait qui doit avoir sa place dans rhistoire littéraire , et qui, moins sensible peutêtre aux yeux des gens du monde, occupés d'autres choses, a dû frapper davantage les gens de Tart, Intéressés, comme de raison , à l'objet de leurs études. La littérature a ses temps de schisme et d'hérésie; différentes erreurs ont régné à différentes époques : j'aurai l'occasion de les rappeler successivement. Celle dont je veux parler ici s'est accréditée depuis environ dix ans; on la retrouve érigée en système dans une foule d'écrits de toute espèce , mais surtout dans des compilations périodiques qui sont malheureusement ce qu'on lit le plus. Cette théorie, que je vais combattre , est née de l'impuissance. On a senti la prodigieuse difficulté de produire des beautés nouvelles sans s'écarter du bon sens; les mauvais auteurs, devenus plus forts par leur nombre, par leur réunion , par tous les moyens dont ils disposent <, se sont lassés d'avoir toujours devant les yeux cette comparaison des écrivains classiques qui les mettait à leur place, et cette rigueur
des principes reçus qui servait à les juger. Ils se sont crus en état de secouer le joug , et au moment de pouvoir risquer une révolte ouverte. Ainsi , d'un c6té , en renversant tout l'édifice de notre système théâtral, élevé par les Corneille , les Molière, les Racine, les Voltaire; en foulant aux pieds avec mépris toutes les règles qu'ils ont suivies, on a imprimé ces propres mots : Il flotte enfin dans les airs, le drapeau de la guerre littéraire y etc.; et l'on a prédit que cette guerre finirait par l'entière destruction de notre scène, qui doit tomber pour faire place à un nouveau système dramatique. D'un autre côté (et cette autre révolte moins maladroitement concertée a été beaucoup plus contagieuse) , on a dit hautement qu'il fallait substituer une nouvelle poésie à la nôtre, qui était trop timide; et, sans examiner si notre langue en comportait une autre, et si nos grands écrivains Pavaient bien ou mal connue, on a affecté de répéter sans cesse que le vrai génie poétique consistait dans ce que Racine le fils appelle fort bien des alUances de tnots ; on a dit que Voltaire en avait peu et qu'il était peu poète, que Racine et Boileau n'en avaient pas assez. En conséquence on a cent fois loué avec profusion, dans de, très-mauvais ouvrages, quelques beaux vers qui pourtant n'étaient beaux que parce qu'ils étaient faits suivant les bons principes. £t quant à la foule des mauvais , on n'a guère essayé de les défendre en détail , parce qu'on aurait trop choqué l'évidence ; mais on a toujours répété que c'était là du génie poétique, et qu'il n'y manquait qu'un peu plus de goût. On n'a pas osé non plus soutenir formellement que des ouvrages toiJibés du poids de l'ennui, après avoir été exaltés, étaient de bons ouvrages; mais on ne parlait de leurs fautes mêmes qu'avec le ton d'admiration qui invite à en commettre de semblables. Il y a des gens qui prétendent que tout cela est indifférent ; ils se trompent : c'est là ce qui égare presque tous les jeunes écrivains. Nous en voyons la preuve dans les concours académiques : dans la multitude des pièces dont on ne peut pas lire vingt vers de suite, il y en a quelques-unes dont les auteurs annoncent du talent; mais on voit clairement qu'ils font tous lès efforts imaginables pour écrire mal ; on y reconnaît une prétention, une recherche continuelle, l'ambition des figures, la noanie des métaphores, l'envie d'imiter de mauvais modèles. Il peut donc être utile de détruire leurs erreurs, de les ramener à des notions plus justes. Il faut bien revenir alors sur des vérités familières aux bons esprits; mais on ne peut pas réfuter autrement ceux qui les combattent , ni édairer ceux qui les oublient ; et quand on
GOURS DE LITTÉRATURE
répond à ce qui eft déraisonnable, on est forcé de redire ce qui est connu.
Les flgures par elles-ménies ne sont point une beauté : c*est tout ce qu'il y a de plus facile et de plus commun. Le langage du bas peuple en est rempli; et Boileau disait qu'on entendrait aux halles plus de métaphores en un jour qu'il n'y en a dans toute VÉnëde. tA beauté consiste donc dans l'usage et le choix des figures. En effet, quel en est l'objet, que yeuton Caire quand on passe du propre au figuré? rendre son idée plus sensible et plus frappante. Eh bien! si l'image est fausse , si la métaphore est forcée, si elle est outrée, l'idée, le sentiment que vous vouliez exprimer, n'y perdent-ils pas au lieu dV gagner? Vous faites donc tout le contraire de ce que vous vouliez faire? Est-ce là de la force on de la faiblesse ? Vous voulez me peindre une flotte nombreuse qui vogue à pleines voiles. Vous cherchez une image ; fort bien. Vous me dites a^t jamais plus belles furets n'ofU volé dans Vair, Croyez-vous avoir présenté à mon imagination un tableau fidèle? Vous ne m'avez offert qu'une chimère et une image fausse. Ne dirait-on pas d^abord que les forêts ont coutume de vokr dans l'air f Quand même les forêts voleraient dans Vair, elles ne ressembleraient point à une grande flotte. On a dit, même en prose, une forêt de mâts, et la métaphore est juste : elle ne montre que les arbres des forêts taillés en mâts , et j'en saisis sur-le-champ le rapport. On dirait de même, d'une flotte en mer, qu'on croit voir nn^ forêt mouvante, parce que le mouvement d'une multitude de mâts peut ressembler en quelque sorte à celui des arbres agités par le vent. Ainsi Rousseau a dit dans une de ses odes :
A Faspect des ▼àUseaax que vomU le Bosphore , Sous QD noaveaa Xerxës , TéUiys croU voir eooore Au travers de ses flots promener les forêts.
Observons ici l'art de rendre vraisemblables et naturelles les figures les plus,hardies. Certainement les forêts ne se promènent pas plus qu'elles ne volent ; mats voyez comment le poète nous conduit par degrés jusqu'à l'idée qu'il veut offrir. C'est d'abord Téthys qui croit voir; ce n'est pas une réalité; c*est au travers de ses flots : voilà l'imagination fixée-, il ne reste plus qu'à pouvoir prendre les mâts pour den forêts mouvantes, et nous avons vu que cette figure ne répugnait pas. Mais quand vous dîtes, jamais plus belles forêts ne volèrent par les airs , vous entassez trois ou quatre figures les unes sur les autres , dont pas une ne me rappelle des vaisseaux; et ce n'est plus une image, mais une énigme. Voltaire^ dans sa tragédie û*Al:tire, a dit en trèsjlieaux vers :
Je montrai 1« premier aux peuples du Bfedqae L*appareil , inouï pour ces mortels nouveaux , De DOS cb&teaux ailés qui volaient sur les eaux.
Rien n'est plus brillant que cette métaphore, ni en même temps plus naturel , par la manière dont elle est placée. Car supposons qu'Alvarès, n'ayant point à parler des Mexicains ni de l'effet que produisît sur eux la première vue des vaisseaux européens , eût dit , en parlant du départ de la flotte espagnole pour toute autre expédition,
Et DOS cbAteaux ailés volèrent sur Id eaux , il eût fait de la poésie très-mal à propos , il eôt abusé des figures ; car ce n'est pas à lui à voir dans des vaisseaux des châteaux cdlés. Mais le cas est bien différent. lia montré le premier à despeuj^s nouveaux un appareil inovX pour eux,.,. Voilà l'imagination préparée. En prose , il aurait achevé ainsi , de nos vaisseaux qid leur sentaient des châteaux ailés; mais c'eût été trop languissant en vers. Tout ce qui précède rend le sens sufiSsamment clair. Il a recours à la figure rapide de l'ellipse : il s'exprime comme si c'était pour lui-même que ces navires fussent des châteaux ailés , parce qu'on ne peut pas s'y méprendre; et , conservant la marche poétique sans blesser la vraisemblance, il peut dire : ^
L*appareil , inouï pour ces mortels nouveaux. De DOS châteaux ailés qui volaient sur les eaux.
Et cette ellipse, qu'on entend très-bien, est une nouvelle beauté et une finesse de l'art. Remarquons encore la filiation des idées, si essentielle au style. S'il eût donné au mot de châteaux toute autre épithèteque celle d'ailés, le vers perdrait beaucoup. Mais ailés amène naturellement qui volaient sur les eaux, et c'est ainsi qu'on est tout à la fois naturel pour contenter la raison , et hardi pour satisfaire la poésie.
Je me suis un peu étendu sur cet article pour faire bien sentir que l'effet des figures dépend toujours de la vérité des rapports physiques ou moraux et de la liaison des idées. On peut juger combien il faut de talent pour y réussir. Aussi les figures, bien employées^ sont une des parties principales du grand écrivain; mais les employer mal, est à la portée de tout le monde. En voilà beaucoup à propos d'une métaphore; mais on connaît le mot de Marcel : Que de choses dans un menuet! Et en passant du petit au grand (car il faut bien soutenir notre dignité), on nous permettra de dire : Que de choses dans un beau vers!
Mais ce n'est pas assez que les figures soient parfaitement justes, il faut encore qu'elles soient adaptées à la nature du sujet. Ce vers du Saint-Louis que j'ai cité tout à l'heure,
L*or de son paviUon jouait avec le vent.
SIÈCLE DE IjOUIS XIV. — POÉSIE.
indépeadamiDeQt de ses autres défauts , a celui de pécher contre la convenance de ton ; car, en supposant même que for pût Jouer avec le vent, et que ror, qui n*est ici que figuré, puisse, par une autre figure, être personnifié (ce qui est ridicule ) , Jouer avec le vent serait encore une expression audessous du style noble, et indigne de Tépopée. Ceci tient aux nuances du langage. Se Jouer peut entrer dans le style le plus oratoire et le plus poétique : la fortune se Joue des grandeurs, le zéphyr se Joue dans le feuillage, etc. Tout cela est fort bon. Mais Jouer peut être difficilement au-dessus du £amilier, parce qu'il rappelle trop Tidée des amusements puérils.
Ce n*est pas tout encore : quand même les figures seraient toutes excellentes en elles-mêmes, il faut en user avec sobriété ; car c'est un ornement, et il faut le ménager; c'est un art, et il ne faut pas trop montrer l'art; c'est une partie de l'art, et ce n'est pas à beaucoup près l'art tout entier. Ils se trompent donc étrangement ceux qui affectent de vouer à cette espèce de beauté une admiration si exclusive , qu'ils semblent ne reconnaître, ne sentir en poésie aucune autre sorte de mérite. Il n'est que trop commun de voir de prétendus juges refuser leur estime à des ouvrages écrits avec la plus heureuse élégance , et qui réunissent l'intérêt du style, la noblesse, l'harmonie et le sage emploi des figures. Tout cela n'est pas assez pour eux : il n'y a, disent-ils, rien qui étonne, rien d'extraordinaire; enfin point ii^alUance de mats. C'est ce quej*ai entendu dire de laHenriade, même à desgens d'esprit; caria mode se mêle de tout, et l'on parle aujourd'hui des alHances de mots, comme si elles n'étaient découvertes que d'hier : il faut donc en parler ici. Ce qu'on appelle alliance de mots est une espèce de métaphore plus hardie que les autres : elle consiste dans* le rapprochement de deux idées, de deux mots, qui semblent s'exclure, comme dans ce vers de Corneille :
Et monté mr le faite, 0 aspire à deMendie.
Il désire descendre serait très-simple. Mais le mot a^re suppose un objet élevé, et pourtant s'applique ici à descendre. De là , l'énergie de la pensée et de l'expression. Le vœu de l'ambition, qui est ordinairement celui de monter, est ici de descendre. Racine trouvait ce vers sublime, et il s'y connaissait. Lui-même a su employer cette figure , et plus souvent que Corneille. Il dit dans Britannicus :
Dans une loogoe enfance ili Taiiraieiit fait vieiUir.
Venfmce et la vieillesse semblent s'exdure. Elles sont ici réonies, et le sens est trop clair pour être
expliqué. L'idée est moins forte, moins profonde que celle du vers de Corneille ; mais vieillir dans . une longue enfance est une métaphore bien singulièrement Jieureuse, et une de ces expressions que Boileau appelait trouvées.
Le père du Glorieux dit à son fils qui se jetteà ses pieds en le priant de ne pas se découvrir :
J'entends : la vanité me déclare à genoux, Qtt*un père maltieareux n^eet pas digne de toos.
La vanité à genoux semble offrir deux choses contradictoires. Ce vers est admirable et du très-petit nombre de ceux qui prouvent que la comédie peut quelquefois s'élever au sublime.
Voilà de beaux exemples d'alliances de mots. Il y en a une peut-être au-dessus de toutes les autres : elle est de Voltaire, à qui L'on reproche de n'en pas avoir. Gengis-kan , dans la tragédie de r Orphelin de la Chine, veut exprimer le vide que la grande fortune avait laissé dans son âme avant qu'il aimât Idamé :
Tant d'États snbjagués ont-ils rempU mon oœor? Ce cœur lassé de lont , demandait une erreor Qui pût de mes ennais chasser la nuit profonde, Et <iui me oonsol&t sar le trône da monde.
Consoler sur le trùne du monde! quel sentiment à la fois touchant et profond ! et comme ces deux idées, qui paraissent si loin l'une de l'autre , sont ici naturellement réunies ! Joignez-y l'harmonie du vers, et vous trouverez tous les mérites ensemble.
Il est pourtant vrai qu'en général il est moins riche en figures que Racine; mais aussi Racine est supérieur dans cette partie, comme dans toutes les autres qui regardent le style , à tous les poètes français. Et ce qu'il importe d'observer, ce qui achèvera de développer ce que j'avais à dire sur les figures , c'est la manière dont il s'en sert. Il ne les emploie qu'à propos , et sait les cacher quand il les emploie. Adresse et réserve , voilà les deux grands préceptes. Il faut de la réserve , parce que la diction trop souvent figurée cesserait d'être naturelle. Rien n'est plus déraisonnableque de vouloir que tous les sentiments , toutes les idées, aient une expression également marquée. Le plus grand nombre ne demande que de la pureté et de l'élégance. Pourquoi une figure brillante , énergique, hardie, produit-elle de l'effet ? c'est qu'elle tranche pour ainsi dire avec le reste. Mais si vous voulez être trop souyent hardi , vous ne paraîtrez plus qu'étrange et recherché; si vous voulez être trop souvent fort , vous serez tendu et pénible ; si vous voulez être trop souvent élevé, vous ïerez exagéré et emphatique. Il faut en tout des nuances et des ombres. Une femme qui des pieds à la tête serait coiJiverte de diamants, aurait-elle bien bonne
grâce ? Je dis des diamants : que sera-ce si sa parure est composée de pierres fausses et mal assorties, d*oripeau terne et de clinquant déjà passé ? c'est précisément ce que sont les ouvrages chargés de mauvaises flgures , tels que ceux du père le Moine et tant d^autres, qu*on veut nous donner, comme vous le verrez tout à Theure, pour des trésors de poésie. Racine a quelquefois cinquante vers de suite sans qu*il y ait une seule figure remarquable; et ils n*en sont pas moins beaux, parce qu'ils sont ce qu'ils doivent être, et qu'ils ont tous les autres mérites qu'ils doivent avoir. Il y a plus ( et c'est là cette adresse merveilleuse, cette autre condition qu'exigent les meilleurs critiques , tels que Longiu et Quintilien , dans l'emploi des figures) : celles de Racine sont toujours si bien placées, si naturellement amenées, qu'on ne lesaperçoitque par réflexion. Il est hardi sans qu'on s'en doute, et c'est ainsi qu'il faut l'être. L'habileté consiste à produire l'effet sans montrer le ressort : il n'y a que les gens de l'art qui soient dans le secret. Quand il dit dans AtkaUe ,
Faut-il , Abner, faat-U vous rappeler le cours Des prodiges Tameux accomplis en nos Jours, Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces, Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses meuaoHL?
on sent bien que ce dernier vers est beau; mais il faut y penser pour voir que c'est ordinairement dans ^e& promesses qu'on est trouvé fidèle, et que fidèle dans ses menaces est d'un poète. Cependant personne n'est étonné de cette alliance de mots ( car c'en est encore une ) , parce que tout le monde supplée aisément l'ellipse, fdéle à accomplir ses menaces. On pourrait citer mille autres exemples : la lecture de Racine les amènera.
Mais parce que Voltaire a moins de beautés de ce caractère, est-il juste de le rabaisser? I^a-t-il pas d'autres qualités? Faut-il ne mettre dans la balance qu'un seul genre de mérite? N'y en a-t-il qu'un seul en poésie? Cette exclusion marque, ou la petitesse des vues , ou la partialité du jugement. Quand un auteur a rempli les conditions essentielles qui font d'abord le grand écrivain , il se distingue ensuite par un caractère qui lui est propre; et heureusement pour nous chacun a le sien. Voltaire ne ressemble pas à Racine : eh! tant mieux. Nous avons deux hommes au lieu d'un. L'un a plus de sagesse et d'art dans ses figures; l'autre a plus d'éclat : l'un a souvent plus de correction; l'autre a quelquefois plus de charme : l'un met plus de logique dans son dialogue; l'autre plus de vivacité. Apprécions tous ces différents mérites, comparons, préférons selon notre manière de sentir; mais jouissons de tout et ne rabaissons rien.
Il me reste à faire voir jusqu'où cet amour aveugle pour les figures bien ou mal connues , et l'absurde affectation d'y voir la véritable poésie, même quand elles y sont le plus opposées , égarent nos jugements. J'ai rendu justice aux rédacteurs des v^nnales poétiques, à leurs refherches , à leur travail , aux notices en général judicieuses , où ils ont suivi les progrès de notre poésie dans ses premiers âges. Mais à mesure qu'ils approchent du nôtre, la contagion du mauvais goût dominant paraît trop les gagner; ils prodiguent au père le Moine les louanges les plus exagérées , et ce qu'ils citent à l'appui de leurs louanges ne devrait le plus souvent être cité que pour faire voir combien , même dans ses meilleurs morceaux, il se trompe dans ce qu'il prend pour de la poésie.
« Le sultan, disent-As, pronoDce un discours où il y a de la chaleur et des expressions hardies, comme œlie qui se trouve dans le second de ces vers :
D^à dans leur esprit I*Ëgypte est reoTersée; D^là dans notre sang il* trtmpent leur pensée »
Eh bien ! vous ai-je trompés! IVe voilà-t-il pas que l'on qualifie expressément de chaleur et de hardiesse ce dernier excès de ridicule et d'extravagance ? Par quel moyen , sous quel rapport peut-on se représenter la pensée trempée dans le sangf et ce vers, qu'on ne peut entendre sans pouffer de rire, est cité avec éloge !
« L'expression du père le Moine est toujours hardie et poétique. S'il veut peindre de grands arbres , void comment il s'exprime :
Et les pins sourcilleux , dont les têtes alUères , jiu lever du toleil, te trouvaient les premières, »
Comment ne s'est-on pas aperçu que des pins qui se trouvent les premiers au lever du soleil, sont absolument du style burlesque? Une pareille idée serait digne de Scarron; mais ce qui serait fort bien dans le Firgile travesti, peut-il se trouver dans un poème épique? Poursuivons le panégyrique et les citations.
« Les vers du père le Moine ne sont Jamais composés d'hémistiches ressassés d'après autrui. Ses déûuits et ses beautés lui appartiennent
Cependant le soleil à son gîte se rend; Le Jour meurt, et le bruit avec le Jour mourant : P<mr en porter le deuil les ténèbres descendent , Et d\me année à Fautre en sUenoe s*éteodent. »
Le second et le quatrième vers sont beaux ; mais y a-t-il une idée plus fausse, plus insensée que les ténèbres qui portent le deuil du Jour? Il est difficile en effet de prendre à personne de pareilles choses : elles sont trop originales. Ce qui m'étonne, c'est qu'on ne cite pas aussi oomme iMea hardi
SIÈCLE DE LOUIS XIY. — POÉSIE
4SZ
et bien poétique le sokil qui se. rend à ton gîte. Cette énorme platitude donne lieu "h une dernière observation; c*e8t qu'à entendre les panégyristes de l'auteur du Saint^Louis , il n'a d'autres défauts que d'abuser de son esprit et fie son imagifuition , une expression quelque/ois outrée et de mauvais goûtf des idées souvent défigurées par trop de recherche, toutes choses qu'on pourrait dire d'auteurs estimables d'ailleurs, et dont les beautés rachèteraient suffisamment les défauts. La vérité est que, dans ce long fatras dont la lecture est insoutenable, il y a autant de trivialité que d'enflure, autant de prosaïsme bas et dégoûtant que d'extravagante emphase. On en peut juger par ces vers pris au hasard :
lis suivaient Gaigadan , la oAèbre joutear, Doot le harools, charmé par £mir l'enchaatear, Sous le fer émoolu plus ferme qu*une eoclume, S*étoonait aussi peu d*nn dard que d'une plume.
Et ailleurs :
Un garde cependant an prince donne avis Qne denz grands étrangers, d*nn riche train suivis, Sont venus députés pour une grande affaire. De la part du sultan qui règne sur le Caire.
Ne reconnatt-on pas là un écrivain qui , gâtant les grands objets par l'exagération , ne sait pas ennoblir les petits par un peu d'élégance?
Le réisultat des éditeurs répond à ce qui a précédé.
« Tel est le poème de Saint-Louis, Towmisdpeut'éire le plus poétique que nous affons dans noire langue. »
( Ceux qui l'entendent bien savent que cette formule de doute, équivaut à peu près à l'affirmation.... )
« Malgré ses défauts.... »
( Remarquez cette expression si réservée , quand il s'agit de l'assemblage de tous les vices les plus monstrueux qui puissent déshonorer le goût, l'esprit et le langage. )
« Blalgré ses défiints, nous croyons que les ouTrages du père le Mome sont une véritable école depoésie, et qu'une pareille lecbne» faite néanmoins avec précaution^...
( « Cest quelque chose : on ne parlerait pas autrement de Corneille. )
« peut être utQe aux Jeunes poètes , dans un temps surfont où notre poésie , à force de raison , est devenue peut-être trop timide, et où notre langae a perdu de sa richesse en s'épurant. »
Voilà donc ce qu'on imprime à la fin du dix-huitième siècle! voilà les belles leçons qu'on nous donne ! Ainsi donc les ouvrages tes plus poétiques de notre langue ne sont pas , sans contredit, ceux des Boileau et des Rousseau , ceux des Racine et des Voltaire , qu'on lit sans cesse et qu'on sait par
cœur: e*es% peut-être le poëme de SahU-Louis y que personne ne lit ni ne pourrait lire , et dont personne ici peut-être ne savait un seul vers. Il y en a quelques-uns d*heureux parmi ceux qui sont rapportés dans les annales poétiques : il y en a même qu'on n'a point cités, et qui m'ont paru plus beaux et moins défectueux, quoiqu'on y aperçoive encore quelque rouille. Tel est cet endroit où le sultan d'Egypte descend dans les souterrains destinés à conserver les corps embaumés de ses ancêtres :
Sous Us pieds de ces monts taillés et suspendus,
n détend des pays ténébreux et perdus ,
Des déserts spacieux, des solitudes sombres
Faites pour le s^)our des morts et de leurs ombres.
Là , sont les corps des rois et les corps des sultans.,
IHversemeni rangés selon Vordre des temps.
Les uns sont enchâssés dans de creuses images,
A qui l'art a donné leur taille et leurs visages;
Et dans ces vains portraits , qui sont leurs monuments ,
Leur orgueil se conserve avec leurs ossements.
Les autres , embaumés , sont posés en des niches ,
Où leurs ombres encore éclatantes et riches
Semblent perpétuer, malgré les lois du sort,
La pompe de leur vip eo celle de leur mort
De ce muet sénat , de cette cour terrible ,
Le silence épouvante et la face est horrible.
Là sont tes devanciers avec leurs descendants;
Tous les régnes y sont; on y voit tous les temps;
Et cette anUquité, ces siècles dont rhistoire
Ifa pu sauver qu*à peine une obscure mémoire,
Réunis par la mort en cette sombre nuit,
T sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit
Si le père le Moine avait un certain nombre de pareils morceaux, il y aurait de quoi excuser toutes ses fautes : il mériterait d'être lu , et il le serait. Mais j'ose assurer qu'on n'en trouverait pas un second , écrit et conçu de cette manière. Ce qu'il peut avoir de bon d'ailleurs consiste en quelques traits, quelques expressions, quelques vers épars' çà et là, le tout noyé dans le galimatias. Et n'estce pas tendre un piège aux jeunes gens que de leur dire : Voilà l'école de la poésie? Quand on n'a parlé de ses foutes innombrables et impardonnables que pour les excuser, ou même les exalter, n'est-ce pas dire en quelque sorte : Faites de même, et vous passerez pour avoir du génie; soyez enflé , et vous paraîtrez hardi ; soyez insensé , et vous serez poéti» que. Encore, si l'on disait que des écrivains d'un goût formé peuvent trouver dans ces vieux poètes quelques beautés informes, quelques idées ébauchées dont il est possible de tu*er parti , cela ne serait pas dépourvu de yérité : mais de semblables modèles ne sont-ils pas pour les élèves infiniment plus dangereux qu'utiles ? H n'y a que ceux qui par état sont à portée de voir et d'entendre tous les jours les jeunes littérateurs, qui sachent combien ils sont infectés de mauvais goût et de faux principes. Convient-il de les y affermir au lieu de les en détourner? Faut-il les rappeler de l'école de Des-
COURS DE LITTÉRATBRL.
préaui pour les envoyer à celle du père le Moine ? Je n'insisterai pas sur Finjure !que l*on fait à nos poètes classiques , en trouvant Fauteur dn Saint- Louis plus poète qu'eux. C*est un outrage sans conséquence , auquel ils répondent assez par un siècle de gloire et le suffrage de toutes les nations. Je me contenterai d'affirmer avec tous les connaisseurs, que, si Ton donne aux mots leur acception légitime, si la vraie poésie n'est en effet que l'expression de la belle nature , le langage de l'imagination conduite par la raison et le goût, l'accord heureux et soutenu de la force et de la justesse , du sentiment et de l'harmonie , il y a plus de poésie cent fois dans Jthaliey dans la Henriade, et même dans le Lutrin, que dans les dix-buit mortels diants du Saint-Louis. Qu'il me soit permis, pour sortir de toute cette barbarie , de finir par un morceau de cette Henriade qu'il est de mode aujourd'hui de dénigrer. Il suffit pour faire voir si nous sommes en effet si timides , et si notre poésie, sous la plume d'un grand maître, ne sait pas exprimer même les objets qui semblent lui être le plus étrangers.
Dans le centre éclatant de ces orties immenses ,
Qui n*ont pu nous cacher leur marche et leurs distances ,
Luit cet astre du Jour, par Dieu même allumé,
Qui tourne autour de soi sur son axe enflammé :
De lui partent sans fin des torrents de lumière;
Il donne , en se montrant, la vie à la matière,
Et dispense les jours , les saisons et les ans
A des mondes divers, autour de lui flottants.
Ces astres , asservis à la loi qui les presse.
S'attirent dans leur course , et s'évitent sans cesse;
Et servant fun à Tautre et de règle et d'appui ,
Se prêtent les clartés qu'ils reçoivent de lui.
Au delà de leurs cours , et loin dans cet espace
Où la maUère nage , et que Dieu seul embrasse,
Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin.
Dans cet abîme immense il leur ouvre un chemin.
Par delà tous ces deux le dieu des deux réside.
Entendez- VOUS le chant du poète? n'est-il pas dans les cieux? n'y êtes- vous pas avec lui ? sont-ce là des beautés assez originales? où en était le modèle? qui lui a servi de guide quand il prenait ce sublime essQr? Son génie, le génie de la poésie , dont l'œil sait tout voir, dont le pinceau peut tout rendre, dont la voix peut tout chanter. £t des barbares oseront comparer, préférer même !... Je m'arrête. Ne passons pas de l'admiration à la colère : il y aurait trop à perdre. Pen dirai davantage lorsque, dans le dix-huitième siècle, nous retrouverons, marchant d'im pas plus ferme sur les traces de Voltaire, la muse de î'épop^, qui n'a fait que s'égarer dans le précédent Û est temps de suivre , au "point où nous en sommes, une muse plus heureuse, celle de la tragédie , qu'alors le grand Corneille plaçait avec lui sur le mêine trdne.