NARBAL
Sire, mwegiM regret je l'ai vu de mes yeux.
HÉRODB.
Tiens m'en conter au long la pitoyable histoire.
La helle chute! Rien ne ressemble plus à cet amadt de comédie qui, dans son désespoir, est allé se jeter., . par la fenêtre? non, sur son Ut. Cette tranquille interrogation d'Hérode, après toutes ses lamentations, est absolument du même genre. Mais
il n'y a pas de quoi s*eiki étonner : ces lamentatioiis sont si froides! et voilà le plus grand mal, c^est qu'avec tant de figures et d'antithèses il n'y a pas un mot de sentiment.
Et ce n'est pas alml qae parle la nature
C'est toujours là qu'il en faut revenir.
Ah ! void le plus court : il faut que cette lame D'un coup blesse mon cœur et guérisse mon Ame.
Ou bien, meurs du regret de ne pouvoir mourir.
Est-ce là le langage de la douleur? Chercbe-telle jamais des pointes et des subtilités? Ce n'était point la peine de se tuer à réciter de pareils vers. I^ous venons da voir le style de Marini , voici celui de D. Japhet :
Ah ! OerbèretétQ , ftilal à ma nudjon ,
Tu sais Men contre m<^ produire du poison.
Hais inutilement ta boudie envenimée
Jette son aconit contre ma renommée ;
EUe est d'une candeur que rien ne pent lâcher, elo.
Quelque chose de bien pis encore, c*est le>r6le que l'auteur fait jouer à la mère de Mariamne, Alexandra : elle prononce dans un monologue de justes imprécations contre le hpurreau de sa fille, contre le tyran qui vient de condamner Tinnocence ; mais , dans la et ainte qu'on ne la soupçonne elle-même de complicité dans la prétendue trahison de Mariamne, elle attend au passage cette ihfortunée que l'on mène au supplice, et l'arrête pour l'accabler des plus atroces invectives, pour applaudir à sa condamnation, insulter à son infortune, lui reprocheruncrimequ'ellesaittropbienêtresupposé. On n'a jamais donné à hi nature un démenti plus outrageant, et c'est une nouvelle preuve qu'avant Corneille on ne la connaissait guèire plus dans la fable et dans les caractères que dans la diction.
Il n'y a dans toute cette pièoe qu'un seul beau vers : Hérode s'indigne contre les Juifs de ce qu'ils ne viennent pas venger sur lui la mort d'une reine qu'ils adoraient; il s'adresse aux deux, et s'écrie :
Punissez ces ingrats qui ne m'ont point puni.
Ce n'est point là une antithèse de mots, c'est un sentiment vrai et profond, rendu avec énergie.
D'après ce que nous avons vu de la Sophonisbe et de la Mariamne ^ jugeons maintenant ce que Corneille avait à faire, et ce qu'il fit. Rappelonsnous ce qui a dû nous frapper davantage dans ces étranges scènes de deux pièces les meilleures, ou les moins mauvaises qu'on eût encore faites. Il en résulte que l'on ignorait presque entièrement le ton qui convenait à la tragédie; et sans ce point si important, tout ce qu'on avait fait était peu de chose, pn avait lu les Grecs; on avait étudié la Poétique
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — PO£SIE
d'Arlttote; on y avait appris les règles essentielles de la construction du drame ; le simple bon sens suffisait pour les adapter : c'était là lé premier pas. Mais Il s'agissait de saisir l'ensemble de toutes les convenances et de tous les rapports dont la réunion produit ce qu'on appelle un art. En effet, à quoi tient cette agréable illusion que l'art produit sur nous quand tl est à sa perfection , et que nous avons appris à le juger ? N'est-ce pas à ce tout artificiel dont les parties bien liées , bien assorties, nous présentent, non pas la nature réelle(elleest toujours près denous, et nousm'avonspas besoin des arts pour la trouver) , mais une nature assez vraisemblable pour ne contredire en rien la réalité, et assez embellie pour être fort au-dessus de la nature ordinaire? Quand ce but est atteint, qu'arrive-t-il? C'est que nous jouissons, non-seulement des efforts de l'art, mais encore du talent de l'artiste qui en a vaincu les difficultés; et il suffit de connaître un peu l'esprit humain pour sentir que cette admiration qu'on nous fait éprouver est encore un plaisir de plus ; car nous aimons naturellement tout ce qui nous rappelle l'idée du beau ; il semble que.le modèle original en soit gravé dans notre imagination, et que, chaque fois que nous en apercevons les images, nous ne dissions que le reconnaître dans sa ressemblance. D'ailleurs, cette surprise agréable qui naît des efforts du génie , ce souvenir qui nous avertit, au milieu du spectacle , que ce n'est qu'une illusion bien préparée, est nécessaire pour adoucir en nous les impressions de la tragédie , qui , sans cela , seraient trop fortes, et ressembleraient trop à la douleur réelle. C'est ce que l'on a tenté d'exprimer dans ces
vers :
A tous !aiiioaveiiieDt8d<mt mon âme est salaie, Se méie an charme heureux né de la poésie : En me faisant frémir, en me faisant pleurer, Elle me donne enoor le plaisir d'admirer; Et ce doux sentiment, que son art me procure, Brt un nectar divin versé sur ma blessure.
{Molière à la nouvelle StUlê,)
Personne ne va an théâtre pour s'affliger de bonne foi; mais chacun est bien aise de voir comment on s'y prendra 'pont le fiiire pleurer comme si en effet il s'affligeait. En un mot, nous y allons pour être trompés , et tout ce que nous demandons , c'est qu'on nous trdmpe bien. Je citerai, à ce propos, le mot d'un Anglais qui était venu voir ks tours d'adresse d'un fameux joueur de gobelets. A côté de lui se trouvait un de ces hommes toujours prêts à faire ce qu'on ne leur demande pas, et qui s'offrit, pour Tempécher d'être dupe , de lui montrer d'avance le secret des tours d'escamotage qu'il allait voir. « Je vous en dispense, monsieur, dit froidement r Anglais; Je paye iei pour être trompé. »
Mais pour tromper avec le seoowB de l'art ^ il faut observer toutes les convenanoes sur lesquelles 11 est fondé. Or, une des premières est que chaque personnage agisse et parle selon le caractère qu'on lui connaît. Un héros , un rot ne s'exprime pas comme un homme du peuple; ni une reine, ime princesse, comme une soubrette. Cest ce qu'enseignait Horace, lorsqu'il a dit : Que chaque persormage parie le langage qui bii est propre. Un héros ne doU pas s'exprimer comme Dave, Ce précepte paraît bien simple; cependant, jusqu'à Cofheille, on avait été presque toujours, sur la scène, ou plat jusqu'à la trivialité , ou boursouflé de figures de rhétorique : ce dernier défaut était surtout celui de Gamier; l'autre fut celui de Mairet. La tragédie me montre des rois et des héros; die me les montre, non pas dans les actions indifférentes de la vie, où tous les hommes peuvent se ressembler à un certain point, mais dans des moments choisis, dans des situations intéressantes. Je m'attends naturellement à entendre un langage digne de leur rang, conforme à leur caractère , adapté à leurs intérêts , à leurs passions , à leurs dangers; et, si je ne suis pas frustré dans mon attente , l'illusion s'établit et mon plaisir commence. Mais, si je les vois agir et parler comme mon voisin et mes voisines que j'ai laissées à la maison , je vois sur-le-champ que celui qui a voulu m'en Imposer n'y entend rien ; et, sous les habits de Massinisse et de Sophonisbe , je reconnais les bourgeois de mon quartier. C'est cette disconvenance qui choque dans ce que nous avons vu de la pièce de Mairet. Est-ce bien la fille d'Asdrubal, l'épouse de Syphax, cette reine que l'histoire nous représente si fière et si sensible, et qui accepta du poison de la main de Massinisse plutôt que d'être traînée en triomphe au Capitule? est-ce elle qui se conduit et qui s'énonce comme une veuve coquette, pressée de se marier, et qui se jette à la tête d'un jeune homme qu'elle a trouvé beau ? Et Massinisse , qui ne l'a vue que dans ce seul moment où ces avances indécentes devraient le prévenir contre elle, peut-il convenablement lui offrir sur-le^hamp de l'épouser ? Voilà pour le fond des choses. Et le dialogue n'est-il pas entièrement de la comédie? II est vrai que cette séparation si essentielle et si indispensable entre le langage familier et celui de la tragédie ne peut s'établir qu'à mesure que l'idiome s'épure et s'ennoblit. Il fallait faire à la fois ce double travail. Mais heureusement l'un tient à l'autre, et c'est l'habitude de penser noblement qui donne de la noblesse au langage. Voilà le pKmier service que Corneille rendit à la langue et au théâtre. Cest lui qui , le premier, marqua dee Innltes entre la diction ttagique et le discours or-
dioaire. Eo faisant de saite uo grand nombre de beaui vers , il apprit aux Français qae la dignité do style aehèTe de caractériser les personnages de la tragédie, comme le costume et les attitudes caractérisent les figures sur la toile et sous le ciseau. Que serait-ce en effet si un peintre nous représentait Achille vêtu comme Sosie , et mettant le poing sous le nez d*Agamemnon ? C'ei^ précisément ce que fai* salent les poètes tragiques avant Corneille.- Des eipressipns ignobles dans la bouche d*un grand personnage sont des halhons qui couvrent un roi. Corneille écarta ces lambeaux qui rendaient Melpepiène méconnaissable, et la revêtit d'une robe miyestueose : il y laissa encore quelques taches ; et , après lui, Racine la couvrit d*ov et de dianumts.
Mais, diVon, comment, avec cette noblesse con* tinue d'expression et cette harmonie nécessaire au vers, conserver un air de vérité qui ressemble à la nature? A cette question il faut répondre comme Zenon à ceux qui niaient le mouvement : il marcha. Lisez nos bons écrivains dramatiques, et voyez si leur élégance ôte rien au naturel. Cest ici le moment de citer Corneille, puisqu'il a donné parmi nous le premier modèle de ce grand art du style tragique. Écoutez don Diègue défendant son fils accusé par Chimène :
' Qa'on eit digne d*eDvie Lonqa*eD perdant la force on perd aoui la vie ! Et qa*an long âge apporte aox hommes généreox , ▲a boat de leur carrièfe, on destin malbenreax ! Mol, dont les longs traTanx ont acquis tant de globe ; Mol, qae Jadis partout a saivl la victoire; le me vois ai]Ooord*hai , poor ayolr trop véeo , Keoevolr on aflbont, et demeorer vainco. Ce qoe n*a pa jamais combat, siège , emboseade , Ce qoe n*a pu jamais Aragon , ni Grenade, 111 Unis vos ennemis , ni Unis mes envleax , Le comte, en votre coor, Ta fait presque à voe yeox, laloux de votre choix et fier de Tavantage Qoe lui donnait sor moi Timpuissancede Tàge. Mre , ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois , Ce sang , pour vous servir prodigoé tant de fois , Ce bras , jadis reffroi d^one annie ennemie , Descendaient au totabeao toot chargés d'infuole , SI je n'eusse produit un fils digne de mol, Di^ae dé son pays et digne de son roi. Il m*a prfttésa nudn, U a to6 le comte; n m*a rendu rhonneor, Il a lavé ma honte. SI montrer du courage est du ressentiment , 81 venger un soulOet mérite un chAtiment;
SI Chimène se plaint quil a toé son père, ^
nnePeût jamais fUt, si jeTeusse pu faire. iBunolei donc ce cA^qne les ans vont ravir, ' Et conservei pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfUtes Chbnène; le n'y résiste point, je«onsens àmajwifw; Et loin de murmurer d'un rigoureax décret , Blûorant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
Eh bien (excepté le mot de cA^^qui a vieilli dans le sens é»iête, probableoMbt parce qu'il est sujet à réquivoque) y a-|p& dans tout ce morceau si vigou-
reux, ri animé, si pathétique, un seul mot au-dassous du style noble, et en même temps y en a*V-il un seul qui ne^soit dans la nature et dans la vérité ? On entend un beau langage, des vers nombreux; et en même temps que Foreille et Timagination sont flattées, rame est toujours satis&ite et jamais trompée : elle avoue, elle reconnaît tout ce qu'elle entend. C'était là Theureux secret qu*il fisllait découvrir, le problème qu'il fallait résoudre; et peut-on s'étonner de l'effet prodigieux qu'éprouva toute la France des transports de ^admiration universelle , la première fois qu'on entendit un langage si nouveau , si supérieur à tout ce qui existait auparavant ? Quelle distance des pièces de Scudéry, de Benserade , de Duryer, de Mairet , de Tristan , de Rotron , à cette merveille du Cid! Rotrou s'en rapprocha depuis dans P^encetlas i-mals quoique DMrneille eût la déférence de l'appeler son père , parce qu'il n'était entré qu'après lui dans la carrière du thétoe, cependant, comme Rotrou n'avait rien produit jusque-là qui ne fût au-dessous du médiocre, et que le seul ouvrage qui lui ait survécu n'a paru que six ans après le Cid, la justice veut qu'on le range parmi ceux qui profitèrent à l'école du grand Corneille , et c'est à ce rang que j'en parlerai.
Pour développer d'abord le grand changement que l'auteur du Cleif introduisit dans lestyletragique, j'ai un peu anticipé sur ce que j'avais à dire de cette mémoiîible époque de notre théâtre, et avant de m'y arrêter, je dois dire un mot de Médée, qui la précéda ; car on me dispensera sans doute de parler des premières comédies de Corneille. On se souvient seulement qu'il les a fûtes , et que , sans rien valoir, elles valent mieux que toutes celles de son temps. C'est quand il donna le Menteur qu'il eut encore la gloire de précéder Molière dans les pièces de caractère. Maintenant je ne considère en lui que le pèrs de la tragédie.
sacTfoif n. •— Corneille.
Son coup d'essai fut Médée : le si^ n'était pas très-heureux : elle n'eut qu'un succès médiocre. Il n'est pas surprenant que Longepierre , qui travailla sur le même sujet environ soixante ans après. Tait manié avec plus d'art, et soit parvenu à y répandre assez d'intérêt pour faire voir sa pièce de temps en tempsavécqudque plaisir, malgré sesdéfauts, quand il se trouve une actrice propre à fûre valoir le rdie de M édée : soixante ans de lumières et de modèle sont d'un grand secours, même pour un talent médiocre. Mais le talent sublime de Corneille s'annonçait déjà dans sa Médée (quoique mal conçue et mal écrite) par quelques morceaux d^une force et d^uue élévation de style Inconnues avant lui. Tel est oe
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POIÎSIE
monologoe de Médée, imké de Sénèqae. Ailleurs ce pourrait être une déclamation; mais il fout songer que c'est une magicienne qui parle.
SocTeraim ptoieeteon des loto d« Iliyméiiée , Dteax, garants de la foi que Jason m'a Ooniiée, Yous qull prit h témoin d*ane immortelle ardeur. Quand par on fSnix serment il vainquit ma pudeur, Toyei de qméL mépris tous traite son paijure , Et m'aides à Tanger cette eommone ii^ura : S*n me peut aqJoSudlrai chasser impunément i Tons êtes sans poorolr on sans ressentiment Et voos , troope savante en noires barbaries , Filles de r Acbéion , Spectres , Larves , Furies , Flères scenia , si Jamais notre commerce étroit Sur vous et vos serpents me donna quelque droit, Sortes de vos caehots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont voos gênez les âmes : Laissei-les quelque temps reposer dans les fers ; Ptmr mieux agir pour moi , /aitee trêve aux enjen, Apportes>moi du fond des antres de Cerbère La mori de ma rivale et celle de son père , Et, si voos ne voulez mal servir mon courroux, Qudque chose de pto pour mon perfide époux. Qull coure vagabond de province en province! . Qani Issse lâchement la cour à chaque prince I Banni de tous oMés, sans bien et sans appui, AoealM de malheurs, de misère et d'ennui , Qu'à ses lÂus grands malheurs aucun né eompatlsse! Qull ait regret à moi pour son dernier supplice. Et que mon souvenir. Jusque dans le tombeau , Attache d «m e^prt< un étemel bourreau 1 Jaaon me répudie , et qui l'aurait pu croire I 8*U a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? Me peut41 bien quitter après tant de bienfaits? ITose-t-il bien quitter après tant de forfidts? Sachant ce que Je puto, ayant vu ce que J'ose, Croit-il qœ m'Offenser ce soit si peu de chose? Quoi ! mon père trahi , les éléments forcés , Jf^asi frère dam» ta mer les membres dispersée , Lui Ibnt-Os piésumer mon audace épuisée? Lut font>ils présumer qu'à mon tour méprisée , Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se l)omeà le servir?
On peut relerer quelques foutes de langage ; mais, en total , ce morceau est d'un style infiniment éleré au-dessus de tout ce qu'on écrivait dans le même temps. Ces deux vers surtout ,
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'oae-tpO bien cpdtler après tant de forfaits?
offrent un rapprochement d'idées de la plus grande éne^ie : il est impossible de dire plus en peu de mots : c'est le rral sublime.
La Rttérature espagnole était alors en vogue parmi nous. lious avions emprunté beaucoup de pièces de théâtre de cette nation , mais nous n'en avions guère imité que les défouts. Corneille , en s'appropriant le sujet du ad, traité d'abord en Espagne par Dianante, et ensuite parGuilem de Castro, ne fit pas un larcin , comme Fenvie le lui reprocha très-injustement, mais une de ces conquêtes qui n'appartiennent qu'au génie. Il embellit beaucoup ce qu*il prenait , en ôta beaucoup de défoùts , et réduisit le tout aux règles principales du théâtre. Il ne les observa pas toutes : qui peut tout foire en conunefiçaiit?
On oonnatt depuis longtemps ee qu'il y a de défectueux dans le CId, mais ee qui est tràs-remar* quable, et ce qu'il importe de démontrer, c'est qhe, dans la nouveauté de l'ouvrage, ce qui lui fût reproché comme le plus répréhensiMe est véritable* ment ce qu'il y a de phis beau. Cet exemple proure ce que j'ai établi au commencement de ee Ctmrt, que le génie précède nécessairement le goût et qu'il devine par Instinct avant que nous sachions juger par principes. Je ne parle pas de Scudéry , qui était aveuglé par la haine, mais l'Académie en corps condamna k t^et du Cid, et déclara expressément qu'il n'étailpcu 6on. Je sais de quelle estime jouit la critique qui parut alors sous le titre de SenHmerU . de V/éâidénde iur le Cid : cette estime est méritée à beaucoup *d'égards; mais je crois pouvoir dire, sans blesser le respect que je dois à nos prédécesseurs, que cette critique est foutive en bien des points; qu'on a été trop loin quand on Pa qualifiée de ckef-d'cBuvre, et qu'elle est plutôt un modèle d'impartialité et de modération que de justesse et /le bon goOt. Ce fut Chapelain qui la rédigea , et cet ouvrage foit honneur à ses connaissances et à son esprit. Malgré quelques expressions, quelques tournures qui ont vieilli, malgré quelques traits qui sentent l'affectation et la recherchç, alors trop à la mode, en général les pensées et le style ont de la dignité, et les motifs et les principes de l'Académie sont noblement développés. On y rend un légitime hommage au talent de Corneille : le cardinal de Richelieu en fut très-mécontent, et c'était en foûe l'éloge. Quant aux erreurs qui s'y trouvent , et dont Voltaire, qu'on accuse d'être le détracteur de Corneille, a déjà relevé une partie, elles sont très-excusables, parce que l'art ne foisait que de nattre. Il y a peu de mérite à les rectifier aujourd'hui après cent cinquante ans d'expérience; mais il n'est pas indifférent à la gloire de Corneille de foire voir qu'il lui arriva ee qui arrive toujours aux esprits créateurs : c'est que non-seulement il foisait mieux que tous ses rivaux, mais qu'il en savait phis que tous ses juges.
Les reproches incontestables que l'on peut faire au Cid, sont :
!• Le rôle de llnfonte, qui a le double inoonvé^ nient d'être absolument inutile, et de venir se mêler mal à propos aux situations les plus intéressantes. (Ce rôle fat retranché lorsque Rousseau le lyrique arrangea le Cid de la manière dont on le joue mahitenant; mais j'examine Fouvrage tel qu'il fut composé.)
a^ L'imprudence dn roi de Castille, qui ne prend aucune mesure pour prévenir la descente des If au-
COURS DE LITTÉRAlTUBE.
rae, gaolquMl ea soit Instraît à temps , et qui , par conséquent, joue un rôle peu digne de la royauté.
30 L'invraisemblance de la scène où don Sancbe apporte son épée à Cbimène, qui se persuade que Rodrigue' est mort, et persiste dans une méprise beaucoup trop prolongée, et dont un seul mot pouvait la tirer. On voit que Fauteur s'est servi de ce moyen forcé pour amener le désespoir de Cbimène jusqu'à l'aveu public de son amour pour Rodrigue, et aCCiiblir ainsi la résistance qu'elle oppose au roi , qui veut l'unir à son amant. Mais il ne paraît ^ que ce ressort fûtnéoessaire, et lapassion de Cbimène était suffisamment connue.
40 La violation fréquente de cette règle essentielle qui défend de laisser jamais la scène vide , et que les acteurs entrent et sortent sans se parler ou sans se voir.
6** La monotonie qui se fiiit sentir dans toutes les scènes entre Cbimène et Rodrigue, où ce dernier oSIte continuellement de mourir. J'ignore si , dans le plan de l'ouvrage , il était possible de faire autrement : j'avouerai aussi que Corneille a mis beaucoup d'esprit et d'adresse à varier, autant qu'il lis pouvait, 4»ar les détails , cette uniformité de fond ; mais enfin elle se fait sentir , et Voltaire ajoute avec raison que Rodrigue offrant toujours sa vie à sa maltresse a une tournure un peu trop romanesque.
Voilà , ce me semble , les vrais défauts qu'on peut blâmer dans laconduite du Cid: ilssont assez graves. Remarquons pourtant qu'il n'y en a pas un qui soit capital, c'est-à-dire qui fasse crouler l'ouvrage par les fondements, ou qui détruise l'intérêt ; car un rôle inutile peut être retrancbé, et nous en avons plus d'un exemple. Il est possible à toute force que le roi de Castilie manque de prudence et de précaution , et que don Sancbe, étourdi de l'emportement de Cbimène, n'ose point l'interrompre pour la détromper : ce sont des invraisemblances, mais non pas des ab» surdités. Cette distinction est très-importanle, et nous aurons lieu de l'appliquer quand il sera question de Rodogune.
Il résulte de cet exposé que le Cid n'est pas une pièce r^lièrement bonne. Mais est^il vrai, comme le prétendait l'Académie, que le si{fet fCen soUpas (ton? Un siècle et demi de succès a répondu d'avance à cette question ; mais il peut être utile de la discuter, pour l'intérêt de l'art et l'instruction des amateurs.
Pour condamner le sujet du Cid, l'Académie se fonde ^ùr ce qu'il est moralement invraisemblable que Cbimène consente à épouser le ibeurtrier de son père le même jour où il l'a tué. Il y a , si j'ose le dire, une double erreur dans ce jugement. D'abord il
n'est pas vrai que Oiioiène consenti expressément à épouser Rodrigue. Le spectateur volt bien qu'elle y consentira un jour, et il le faut pour qu'il emporte cette espérence, qui est la suite et le complément de l'intérêt qu'il a pris à leur amour. Mais écoutons la dernière réponse de Cbimène au roi de Castilie, qui n'a consenti au combat de Rodrigue contre don Sancbe que sous la condition qu'elle épouserait le vainqueur.
nfratriTO<Mr,iin, Mon amoar a paru , Je ne pals m'en dédire. Rodrigue a des yertas queje ne pals haïr, Et vous êtes mon roi , Je vous dots obéir. Mais à qaol qae déjà voi^ m^ayez ooDdamnée , Pourrez-vous à vos yeax souffrir cet hyméoée? E( (|aaDd de mon devoir voas-voolez cet effort , Toute votre JusUoe en est-elle d^aooord? SI Rodrigue à l*Êtat devient si nécessaire , De oe qu*il fait pour vous dols-je être le salaire , Et me Uvrer moi-même au reproche étemel, P'avoir trempé mes mains dans le sang patameit
Je ne puis mieux faire que de joindre à ce passage la note de Voltaire.
« n me semble que ces beaaz'vers que dit Ghimène U justifient enUèrement. Elle n'époase point Rodrigue; elle fait même des remontrances au roL J'avoœ que je ne conçois pas comment on a pa l'accuser d'indécôice , an lien delà plaîndre etderadmirer. Elle dit à la vérité an roi. Je dois obéir; mais elle ne dit point, J*obéirai. Le apectateor sent bien pourtant qu'elle obéira ; et c'est en cela, oe me semble, que consisle U beauté du dénoûment. «
Cest ainsi que le grand ennemi de Corneille le défend contre l'Académie. S'il est permis d'ajouter quelque cbose à l'opinion d'un si grand maître, j*observerai que celui qui rédigea le jugement de l'Académie se méprend dans les idées et dans les termes, quand il dit que le sujet du Cid est son mariage avec Cbimène. Ce mariage , dans le cas où il aurait lieu , serait le dénoûment, et non pas le sujet. Puisqu'il faut revenir à la rigueur des termes tecbniques, le sujet de la pièce de Corneille est l'amour que Rodrigue et Cbimène ont l'un pour l'autre,' traversé par la querelle de don Diègue et du comte, et par la mort de ce dernier, tué par le Cid. La situation violente de Cbimène entre son' amour et son devoir forme le noeud qui doit se trouver dans toute action dramatique ; et ce nœud est en lui-même im des plus beaux qu'on ait imaginés, indépendamment de la péripétie qui peut terminer la pièce. Cette péripétie, ou cban* gement d'état, est la double victoire de Rodrigue : Tune sur les Maures, qui sauve l'État et met son libérateur à l'abri de la punition; l'autre sur don Sancbe, laquelle, dans les règles de la chevalerie, doit satisfaire la vei^eance de Cbimène. Jusque-là le siy et est irréprocbable dans tous les principes de l'artfpuisqu'il estconformeàlanatureet aux mœurs.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
11 esit de plus intérettaal, poisqa'il esdte à la fols l'admiratioii et la pitié : Tadmiratioii pour Rodrigue , qui ne balance pas à combattre le comte, dont il adore la fille; l'admiration pour Chimène, qui poursuit la Tengeance de son père en adorant celui qui Ta tué ; et la pitié pour les deux amants , qui sacrifient rintérét de leur passion aux lois de Thonneur. Je dis Tiotérét de leur passion, et non pas leur passion même; car, si Chimène cessait d*aimer Rodrigue , parce qu'il a &it le devoir d'un fils , en vengeant son père comme le veut cet ignorant de Scttdéry, qui n'y entend rien, la pièce^ne ferait pas le moindre effet. Laissons ce pauvre homme traiter Chimène de dénaturée, deparrkHde, de numshre, à^à furie, de DantOde, et s'étonner que la foudre ne tùmbe pas sur elle. Ces plates déclamations font pitié : on s'attend bien que ce n'est pas là le style de FAcadémie; il est aussi honnête que cehii de Scudéry est indécent. Elle avoue que l'amour de Chimène n'est point condamnable,
« Moas n'entendoES pas, dit-elle » MnA^run^ Chimène de oe qu'elle aime le meurtrier de son père, puisque son eogagement avec Rodrigue avait précédé la mort do comte, et qu'il n'est pas en la puissance d'une personne de cesser d'aimer quand il loi platt. »
Voilà donc l'Académie qui approuve ce qui est vraiment le sujet de la pièce , l'amour combattu par le devoir. Le dénoûment, qui n'est que la domière partie de ce sujet, était délicat et difficile. On peut affirmer aujourd'hui avec Voltaire, avec toute la France, qui applaudit le Cid depuis tant d'années, que Corneille s'en est tiré très-heuroisement, et qu'il a su accorder ce qui était dû à la décence avec l'intérêt qu'on prend aux deux amants.
Si Ton eût été alors plus avancé dans la connaissance du théâtre, l'Académie aurait été plus loin. Elle aurait dit que ce qu'il y a de plus admirable dans le C&{ est précisément cette passion de Chimène pour celui qu'elle poursuit et qu'elle doit poursuivre. Elle aurait reconnu ces combats qui sont l'âme de la tragédie, dans ces vers de Chimène :
Ah I Rodrigue , U est vrai , quoique ton ennemie « Je M pois telilAmer d*ayoir foi llnfamie ; Et df quelque façtm qa*éclatent mes dooleun , le ne Vaccose point, Je pleoie mci malhenis. Je sais ce que Vhonneur, après an tel outrage , Demandait à rardmr d'un généreux courage. Ta n'as fait le devoir * qae d'an homme de bien ; Hais aussi, U/aitant, tu m'as appris le mien. Ta funeste Taleur m'instruit par ta Tidolre; Elle a vengé ton père et soatena ta gloire : Même soin ma regarde, et J'ai , pour m't^ffligêr, Bfa gloire à soutenir et mon père à venger. Hélas ! ton intérit ici me désespère : '
' n fUldt : Tu «'M faUpèt U devoir dTun
81 quelque antre maUieur m'avait lart mdb père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir,
Et vmUn ma dooleur J'aurais senU ifet charmée
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais U me faut te perdre après l'avoir perdu ;
Cet effort sur ma flanmie à mon honneur est dû.
Et eet aCbenz devoir, dont l'ordre m'assassâne, )
Me ibroe à travailler moi-même à ta ruine ;
Car enfin n'attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta ponitlon.
De qooi qu'en ta favear notre amoar m'entfettsnne,
Ma générosité doit répondra à la tienne.
Tu t'es , en m'of fensant , montré digne de moi :
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toL
La versification laisse ici beaucoap à désirer; mais les sentiments sont vrais , et c'est toujours le ton de la tragédie.
L'Académie tombe id dans une sorte de contradiction , lorsque, après avoir approuvé Tamour de Chimène, elle dit:
« Noua la blâmons seplement de ce qae son amour remporte sur son devoir} et qu'en même temps qu'dle poorsolt Rodrigoe die fidt des vœox en sa (àvear. •
Non, l'amour ne l'emporte point sur le devoir : voyez si, dans la scène où elle demande justice au roi , elle épargne rien pour en obtenir vengeance. Il est vrai que, daps la scène où Rodrigue est à ses pieds plein d'amour et de désespoir, et lui demandant la mort , l'attendrissement la conduit jusqu'à dire t
Je flBSsU mon poesUkle à Men venger mon père; Mais , malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon oniqoe souhait est de ne rien pouvoir.
Quoi donc ! voudrait-on qu'elle lui dit qu'elle désire en effet sa mort? Ce sentiment serait injuste et atroce, puisque, de son aveu, il n'a rien fait que de légitime. Ce vœu serait l'expression de la haine, et Chimène n'en doit point avoir. Si elle allait jusque-là , c'est alors que l'amour serait éteint par l'offense involontaire de Rodrigue; et si les passions combattues sont intéressantes, les passions entièrement sacrifiées sont froides. Et où serait donc le mérite de Chimène, si elle le poursuivait en désirant véritablement sa mort ? C'est parce qu'elle la demande en craignant de Tobtenir qu'elle nous parsdt si intéressante; et quand nous l'avons entendue, devant le roi de Castilie , cadet justice et faire parler le sang de son père; lorsque ensuite, en présence de ce qu'elle aime, touchée de l'infortune d'un amant aussi malheureux qu'innocent , elle avoue qu'elle ne peut souhaiter sa mort, notre cœur reconnaît paiement dans ces deux scènes le cri de la nature; et, il faut bien le dire , Gomeille la connaissait mieux que l'Académie.
Elle donne raison à Scndéry sur ce qu'on appelle , ie dramatique, les mmurs : elle avoue que
Otimèn^ e#^, cotUre la Mmuéance de $<m sexe, amante trop sensible et fille iro/p dénaturée^ eê qu'elle eU au moins scandaleuse, si elle n'est pas dépravée.
J'en demande encore pardon à 1* Académie : maïs U m'est bien démontré qu'une fille dénaturée ne serait pas supportée au théâtre, bien loin d'y produire Teffet qu'y produit Chimène. Ce sont là de ces fontes qu'on ne pardonne jamais , parce qu'elles sont Jugées par le cœur, et que les hommes rassemblés ne peuvent pas recevoir une impression opposée à la nature. L'exemple de l'Académie nous prouve au contraire combien l'esprit peut s'égarer en jugeant les effets du théâtre par des principes généraux et abstraits.
Chapelain, qui avait étudié la poétique plus en savant qu'en homme de goût , induisit probablement l'Académie en erreur sur ce mot de mceurs qui est id mal entendu. Les mœurs foisant partie de l'imitation théâtrale, il n'est pas nécessaire qu'elles soient rigoureusement bonnes; notre premier législateur, Aristote, l'avait très bien senti , et le dit expressément. Les mœurs dramatiques sont donc subordonnées , non-seulement aux circonstances , mais encore au temps et au pays où se passe la scène ; et c'est ce que l'Académie , qui n'en dit pas un mot dans sa critique, paratt avoir entièrement oublié. L'action du Cid est du quinzième siècle , et se passe en-Espagne, dans le temps du règne de la chevalerie. A cette époque, et dans les mœurs alors établies, un gentilhomme qui n'aurait pas vengé l'affront fait à son père aurait été regardé avec autant d'exécration que s'il eût commis les plus grands crimes : il n'eût pas été seulement méprisé; il eût été abhorré. Ce devoir étant si sacré, il n'est donc pas scandaleux que Chimène ne prenne pas le parti de renoncer entièrement à Rodrigue, comme le voudrait l'Académie , qui prétend que c'est ainsi que devait ûnlr le comba^ de l'honneur contre Vamovtr; que eetle victoire eût été d'autant plus grande , qu'elle eût été plus raisonnable ; que ce n'est pas ce combat qu'elle désapprouve, mais la manière dont il se termine, et que cehU des deux à qui le dessus demeure devait raisonnablement succomber.
Je ne sais pas si cette victoire eût été bien raisonnable; mais je suis sûr qu'elle n'était point du tout théâtrale , et que, si Corneille eût pris ce parti, l'Académie ne lui aurait jamais fait l'honneur de le critiquer. M'oublions pas qu'il y a dans le cœur de tous les hommes un fonds de justice naturelle, et que c'est elle qui dirige secrètement toutes les impressions qu'ils reçoivent au spectacle : c'est sur ce premier fondement que repose la morale du théâtre^
c'estenoonséquenoedeoeprineipequ'aDs'y intéresse même aux eoupaUes , quand ils ont de grandes passions ou de gnuMls remords , qui sont à la fois eit lear excuse et leur punition : leur excuse, car tous nous sentons au fond du cœur de quoi les passions peuvent rendre l'homme capable; leur punition, et c'est ce qui r^nd à ceux qui craignent que ces exemples ne soient dangereux. Personne n'est tenté d'imiter Phèdre ou Sémiramis, malgré l'ivresse entraînante del'uneet la grandeur imposante del'autre. Le poëte, au contraire, semble vous dm à chaque vers : Voyez comme Phèdre est tourmentée par un amour adultère! voyes oomme Sémiramis , au milieu de sa puissance, est poursuivie par le repentir de son crime 1
Des critiques de mauvaise foi ont dit de ces pièces et de quelques-unes du même geure : Mais comment s'intéresser à des personnages si criminels? Et fort souvent on les a crus, &ute d'apercevoir l'espèce de sophisme qui est dans ce mot s'iniéresser. Il y a deux manières de s'intéresser au théâtre : l'une consiste à désirer le bonheur des personnages qu'on aime, comme dans ZtOre et dans le Cid; l'autre f à plaindre l'infortune de ceux qu'on excuse ,' comme dans Phèdre et Sémiramis : et ces deux sources d'intérêt sont également fécondes, quoique la première soit la plus heureuse.
Appliquons maintenant au Cid ces principes de justice universelle, et avouons qu'au fond , les spectateurs ne font pas le moindre reproche à Rodrigue, et eonséquemment désirent son bonheur. Or, le poète a toujours raison quand il se ooiiforme aux dispoûtions secrètes des spectateurs, et il ne leur déplatt jamais tant que quand il les trompe. Le Cid a tué le père de Chimène, il est vrai ; mais il le devait; mais elle^nême en convient; mais il a sauvé l'État; mais il a vaincu et désarmé le champion qui avait pris querelle pour Chimène; mais le roi n'a permis ce combat qu'à condition qu'elle recevrait la main du vainqueur : combien de contre-poids qui balancent le devoir de fille! Cependant la décence ne permet pas qu'elle accepte la main d'un homme qui , dans le même jour, a tué son père : elle la refuse donc; mais elle ne dit pas qu'elle la refusera toujours. La bienséanceest satisiiite ; le spectateur, à qui l'on permet d'espérei' le bonheur du Cid, ifen va content, et le poète a raison.
Je ne me serms pas permis d'insister sur l'apologie d'un ouvrage que , dans sa naissance , le public défendit contre l'Académie, et dont le temps a consacré les beautés , si ce n'avait été une occasion de dévelonper une théorie qui peut être de quelque utilité, et fabre oonnattre sous quel point de vue il tàul
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
considérer Tart dramatique. G*est à quoi peut servir principalement Tanalyse des ouvrages eélèbres depuis longtemps appréciés. Concluons que dans le Cid le choix du sujet que Ton a blâmé est un des plus grands mérites du poëte. C'est , à mon gré , le plus beau , le plus intéressant que Corneille ait traité. Qu*il Fait pris à Guillem de Castro, peu importe : on ne saurait trop répéter que prendre ainsi aux étrangers ou aux anciens pour enrichir sa nation , sera toujours un sujet de gloire , et non pas de reproche. Mais ce mérite du sujet est-il le seul ? J*ai parlé de ta beauté des situations : il faut y joindre celle des caractères. Le sentiment de Thonneur et l'héroïsme de la chevalerie respirent dans le vieux don Diègue et dans son fils , et ont dans chacun d'eux le caractère déterminé par la différence d*âge. Le rôle de Chimène, en général noble et pathétique, .tombe de temps en temps dans la déclamation et le faux esprit , dont la contagion s'étendait encore jusqu'à Corneille, qui commençait le premier à en purger le théâtre; mais il ofifre les plus beaux traits de passion qu'ait fournis à l'auteur la peinture de l'amour, à laquelle il semble que son génie se pliait difficilement. Ilssont d'ailleurs trop connus pour les rappeler ici. Je ne m'arrêterai point non plus à discuter quelques autres observations de l'Académie, que je ne erois pas plus fondées que celle qu'on vient de voir, et qui partent du même principe d'erreur. Celles qui portent sur la partie dont ce tribunal devait le mieux juger, la diction, ne sont pas non plus à l'abri de tout reproche , et marquent une application trop rigoureuse de la granunaire à la poésie. Je me bornerai à deux exemples :
Et oe Inr, qm moabns ne peat plu loatenlr, Je Ifl remeU au tieo poar Tenger et pciDir.
Ces deux vers sont admirables. En voici la critique :
« Venger eipimir est trop vagoe; car on ne sait qui doit être vengé ou qai doit être puni. »
Pose croire cette critique mal fondée , et je louerai
ces deux vers précisément par ce qu*on y censure.
D'abord le sens est clair : qui peut se méprendre
sur ce qu'on doit venger et sur ce qu'on doit punir ?
Mais ce qui me parait digne de louange, c'est cette
précision rapide qui est avare des mots, parce que
la vengeance est avare du temps. Venger ei punir :
meurs ou tue : voilà les mots qui se précipitent dans
la bouche d'un homme furieux : il voudrait n'en pas
dire d'autres.
Les moments BODt tropchen pour Ici perdre en parolee,
dit don Diègue en ce même moment; et c'est pour
cela qu'il les ménage. *
Gette ardeur qoe dao» les yeu Je porte, 8aii-t« fine ctit 100 MQg? Id laJi-toT
« Une ardeur ne pent être appelée sang par métaplioie ni aatremenL »
ren doute i Ton dirait fort bien : Cette ardeur que j'ai dans les yeux, mon père me l'a transmise avec son sang; et, par une figure très-connue, en mettant la cause pour l'effet , je dirais : Cette ardeur que vous me voyez, (s'est le sang de mon père; et tout le monde m'entendrait. Cette critique est trop vétilleuse.
Au reste, rien ne fait plus d'honneur à l'Académie , et ne rachète mieux ses erreurs , alors très-pardonnables, que la manière dont elle s'exprime en finissant un travail dont elle ne s'était chargée qu'avec lapins grande répugnance.
« La véhémence des passions, la force et la délicatesse des pensées , et cet agrément inexpUcable qui se mêle dans tous les déCants da Cid, lui ont acquis un rang oonaidéraUeentre les poânes français de ce genre. Si son auteur ne doit pas toute sa réputation à son mérite, U ne la doit pas toute à son bonheur; et la nature lui a été assez libérale pour excuser la fortune, si elle lui a été prodigne. *
C'est beaucoup qu'un pareil témoignage, si l'on songe au cardinal de Richelieu; c'est trop peu , si l'on considère la disproportion immense entre Corneille et tout ce qu'on lui opposait. Mais quel est l'artiste à qui l'on donne d'abord le rang qui lui est dû? Non-seulement le caractère de l'esprit humain s'y oppose , on pourrait même dire que cette justice tiffdive est en quelque sorte fondée en raison. Nos jugements sont si incertains, si sujets à Terreur, qu'ils ont besoin de la sanction du temps ; et ce seul motif, sans parler de tous les autres , suffit pour rappeler sans cesse à l'homme d'un talent supérieur cette sentence de Voltaire :
« L'or et la boue sont confondus pendant la vie des artistes, et la mort les séparo. »
Le sujet des Haraces , qu'entreprit Corneille après celui du Cid, était bien moins heureux et bien plus difficile à manier. U ne s'agit que d'un combat , d*un événement très-simple , qu'à la vérité le nom de Rome a rendu fiuneux, mais dont 11 semble impossible de tirer une foble dramatique. Cest aussi , de tous les ouvrages de Corneille, celui où il a dû le plus à son génie. Ni les anciens ni les modernes ne lui ont rien fourni : tout est de création. Les trois premiers actes, pris séparément, sont peut-être, malgré les défauts qui s'y mêlent, ce qu'il a fiiit de plus sublime , et en même temps c'est là qu'il a mis le plus d'art. Fontenelle, dans ses Réflexions sur l'Art poétique, dont le principal objet est l'éloge de Corneille et la critique de Racine , a très^iien développé oel art employé par l'auteur des Horaces pour produire de la variété el des fuspensioDB dans
GOUBS DE LITTÉRATURE.
une lituatlon qai est eo elle-même si simple, et qui tient à un seul événement, à l'issue d'un combat. 11 fiiut l'entendre; car, malgré sa partialité ordinaire, tout ce qu'il dit en cet endroit est très-vrai.
« Les trois Horaoes combattent ponr Rome , les trois Curiaoes pour Albe : deux Horaces sont tués, et le troisième, quoique resté seul , trouve moyen de vaincre les trois Cariaces ; voilà ce que rhistoire fournit Que l'on examine quels ornements, et combien d'ornements différents, le poète 7 a ajoutés : plus on rexaminera, plus on en sera surpris. D fidt les Horaoes et les Curiaces alliés et prêts à s'allier encore. L'un des Horaces a épousé Sabine, sœur des Curiaces, eM'un des Curiaces aime Camille, sœur des Horaces. Lorsque le théâtre 8*ouvre , Albe et Rome sont en gueire, et ce jour-là même il se doit donner une batalUe décisive. Sabine se plaint d'avoir ses frères dans une armée et son mari dans Tantre, et de n'être en état de se réjouir des succès de l'un ni de Tautre parti. Ca» mille espérait la paix ce Jour-là même, et croyait devoir épouser Curiace, sur la foi d'un oracle qui lui avait été rendu ; mais un songe a renouvelé ses craintes. CqMndant Curiace lui vient annoncer que les chefs d'Albe et de Rome , sur le point de donner bataille, ont eu horreur de tout le sang qui s'allait retendre , et ont résolu de finir cette guerre par un combat de trois contre trois, et qu'en attendant ils ont fait une trêve. Camille reçoit avec transport une si heureuse nouvelle, et Sabine ne doit pas être moins omtente. Ensuite les trois Horaces sont choisis pour être les combattants de Rome , et Curiace les félidte de cet honneur, et se plaint en même temps de ce qu'il fout que ses beauxfrères périssent, ou qu'Albe, sa patrie, soit sujette de Rome, liais quel redoublement de douleur pour lui, quand il apprend que ses deux frères et lui sont choisis pour être les combattants d'Albe t Quel trouble recommence entre tous les personnages ? La guerre n'était pas si terrible pour eux. Sabine et Camille sont plus alarmées que Jamais. Il fout que l'un perde ou son mari ou ses frères , l'autre ses frères on son amant, et cela par les mains les uns des autres. Les combattants eux-mêmes sont émus et attendris : cependant il faut partir, et ils v<mt sur.le champ de bataille. Quand les deux armées les voient , elles ne peuvent souflnr que des personnes si proches combattent ensemble , et l'on fiût un sacrifice pour savoir la volonté des dieux. L'espérance renaît dans le cœur de Sabine; mais Camille n'augure rien de bon. On leur vient dhie qu'il n'y a plus rien àespéicr ; que les dieux approuvent le combat, et que les combat^ tants sont aux mains. Nouveau désespoir, trouble piusgrand que jamais. Ensuite vient la nonveUe que deux Horaces sont tués, le troisième en friite , et les trois Curiaces maîtres du champ de bataille. Camille regrette ses deux frères, et a une joie secrète de ce que son amant est vivant et vafaïqneur : Sabine, qui ne perd ni ses frères ni son mari , est contente, mais le père des Horaces, uniquement touché des intérêts de Rome, qui va être siûette d'Albe, et de la honte qui rejaillit sur lui par la fuite de son fils. Jure qu'il le punira de sa lâcheté, et lui êlera la vie de ses proptes mains; ce qui redonne une nouvelle inquiétude à Sabine. Mais on apporte enfin au vieil Horace une nouvelle toute
contiaire. La ftiite de son fils n'était qu'un stratagème dont il s'est servi pour vaincre les trois Curiaces, qui sont demeurés morts sur le champ de bataille. Rien n'est plus admirable que la manière dont cette action est menée : on n'en trouvera, ni Foriginal chez les anciens, ni la copie chez les modernes. »
Rien n'est phis juste : toutes ces alternatives de douleur et de joie, d'espérance et de crainte, sont l'âme de la tragédie , et sont ici de l'invention de Corneille. Sur cet exposé, l'on croirait que la pièce est parfaite : il s'en faut pourtant de beaucoup , et l'anteur lui-même en convient avec cette noble candeur qui ajoute à la gloire du talent en contribuant au progrès de l'art et à l'instruction des artistes. Fontenelle, qui n'est pas tout à fiiit de si bonne foi, a ici un petit tort assez commun, soit qu'on veuille louer, soit qu'on veuille blâmer ; c'est de ne montrer qu'un cdté des objets. En effet, d'où vient que VoW taire, dont les observations s'accordent jusqu'ici avec celles de Fontenelle , et qui , de plus , parle des beautés de détail avec cet enthousiasme d'admiration et ce sentiment profond qui n'appartient qu'A un grand artiste, finit cependant par oondiure en termes exprès que le sujet des Horaoes n'était poê /ail pour le théâtre f C'est qu'il considère l'ensembic dont Fontenelle n'avait considéré que quelques parties. Et d'abord , tout ce que nous venons de voir ne forme que trois actes , et finit au commencement du quatrième. La pièce est donc terminée. Le siy et est rempli. Il s'agissait de savoir qui l'emporterait de Rome ou d'Albe : les Curiaces sont morts; Horace est vainqueur ; tout est consommé. Ce qui suit forme non-seulement deux autres pièces , ce qui est un vice capital , mais , par un effet malheureusement rétroactif, nuit beaucoup à la première, en ternissant le caractère qu'on vient d'admirer, et en rendant odieux gratuitement le personnage d'Horace, qui avait excité de l'intérêt. L'une de ces deux ac^ tions ajoutées à l'action principale est le meurtre de Camille, qui est atroce et inexcusable; l'autre est le péril d'Horace mis en jugement, et accusé devant le roi par un Valère qu'on n'a pas encore vu dans la pièce : et cette dernière aiction est infiniment moins attachante que la première, parce qu'on sent trop bien qu'Horace, qui vient de rendre un si grand service à sa patrie, ne peut pas être condamné. Ces trois actions bien distinctes, qui, ne pouvant se lier, ne peuvent que se nuire, composent un tout extrêmement vicieux ; et il est bien sûr que , sans le juste respect que Ton a pour le nom du père du théâtre , on n'entendrait pas ces deux derniers actes, aussi inférieurs aux trois premiers qu'ils en sont indépendants.
SIÈCLE BE IX>mS XIV. — POÉSIH.
Mais du moins Taiiteiir , «n se réduisant à ces trois actes, pouvait-il faire un tout régulier? Je ne le crois pas, car il n'y avait pas de dénoûment possible ; et c'est ici qu'il faut examiner le côté des objets ^e n*a pas présenté Fontenelle. Nous y verrons que les ressources si ingénieuses qu'a trouvées Corneille pour relever la simplicité de son sujet ont un grand inconvénient : c'est de mettre des personnages principaux dans une situation dont il ne peut les tirer beureusement. Car je suppose qu'il voulût flnir à la victoire d'Horace, comme la nature du sujet le lui prescrivait, que deviendra cette Camille, qui vient de perdre son amant? Cest un principe convenu que le dénoûment doit décider de l'état de tous les personnages d'une manière satisfaisante. Que faire de Camille? La laisser résignée à son malheur était bien froid, et, de plus, contraire à l'bistoire qui est si connue. La tuer flétrit le caractère d'Horace, et, do plus, commence nécessairement une seconde action ; car on ne peut pas finir la pièce par un meurtre si révoltant. Et Sabine ? Elle n'est pas si importante que Camille : mais il &ut donc la laisser aussi pleurant ses trois frères? Rien de tout cela ne comporte un dénoûment convenable, et quoiqu'il y ait de l'artà mettre les personnages dans des situations difficiles, cet art ne suffit pas; l'essentiel est de savoir les en faire sortir. Corneille, n'en trouvant pas le moyen , a pris le parti de suivre jusqu'au bout toute l'histoire d'Horace, sans se mettre en peine de la multiplicité d'actions. Ce ne fut pas ignorance des règles ; elles étaient connues , et il avait observé l'unité d'objet dans le Cid, et même à peu près celle de temps et de lieu : ce fut impossibilité de faire autrement ; et c'est pour cela , sans doute , que son illustre conomentateur pense que ce sujet ne pouvait pas fournir une tragédie. Ce n'est pas tout , et voici ce que Fontenelle, en louant l'invention des personnages de Sabine et de Camille, n'a pas vu ou n'a pas voulu voir. Ces deux rôles , que l'auteur a imaginés pour remplir le vide du sujet , ne laissent pas de le faire sentir quelquefois , même dans ces trois premiers actes si adipirables d'ailleurs. Ils occupent la scène, mais plus d'une fois ils la font languir; enfin , ils n'excitent guère qu'un intérêt de curiosité. Cette langueur se fait sentir dès les premières scènes; par exemple, lorsque Sabine , après avoir ouvert la pièce avec sa confidente Julie, la quitte, sans aucune raison apparente, en voyant paraître Camille, etditàœlleK» :
Ma Mnir, entretenei Julie;
lorsque Camille dit à cette confidente
Qa'die a tort de vouloir que je vom entrettemiel
Il est reoonna que des personnages dramatiques ne doivent pas venir sur k théâtre uniquement pour ê'eniretenir, et que chaque scène doit avoir un motif. (]e défaut est encore plus sensible au troisième acte, que Sabine commence par un monologue inutile, et dans la quatrième scène de ce même acte, où Sabine et Camille disputent à qui des deux est la plus malheureuse.
QoaiHl U ftnt que Pan meore , et par les mafos de rentre» C'est on ramnuumeiU bien mauTais que le Tôtie.
Il est clair que ces raisonnements sont nécessairement froids , et qu'une sœur et une amante /pendant que le/rère et l'amant sont aux mains , doivent faire autre chose que raisonner. On sent ici le côté faible du sujet. Sabine, quoique plus liée à l'action que llnfante du dd^ quoique dans la première scène elle dise de très-belles choses, est pourtant un rôle purement passif, et qui ne sert essentiellement à rien. Elle ne peut que s'affliger de la guerre qui sépare les deux familles, et Ton est trop sûr qu'elle n'empêchera pas son époux Horace d'aller au combat, et que Camille n'aura pas plus de pouvoir sur Curiace son amant. Le caractère de ces deux guerriers est trop prononcé pour qu'on puisse en douter. Les voilà donc réduites à attendre l'événement sans pouvoir y influer en rien ; et toutes les fois que Ton établit sur la scène un combat d'intérêts opposés, c'est un principe de l'art que l'issue en doit être douteuse, et que les contre-poids réciproques doivent se balancer de manière qu'on ne sache qui des deux l'emportera. Quand Sabine vient proposer à son frère et à son mari de lui donner la tnort, et qu'elle leur dit:
Qu*ttn de TOUS deux me tue, et que Pantre me Tenge,
on sait trop qu'ils ne feront ni l'un ni l'autre. Ce n'est donc qu'une vaine déclamation ; car Sabine ne doit pas plus le demander qu'ils ne doivent le faire : c'est un remplissage amené par des sentiments peu naturels.
D'un autre côté, l'amouf dé Camille, dans ces trois premiers actes, ne saurait produire un grand effet. Pourquoi ? D*abord , c'est qu'il est exprimé assez faiblement; ensuite , c'est que les deut Horaoes , et surtout le père, du moment qu'ils paraissent, ont une grandeur qui efface tout, et s'emparent de tout l'intérêt. Jel est le cœur humain : quand il est fortement rempli d'un objet, il n'y a plus de place pour tout le reste ; et c'est sur cette grande vérité, démontrée par rexpérienoe , qu'est fondé ce principe d'unité qu'on a si ridiculement combattu, comme si c'eût été une convention arbitraire, et non pas le vœu de la nature. Transportons-nous au théâtre;
COURS DB UTTÉRATURE.
vneltoiis-iioiiB an moment oà Horace et Coriace, | teint. Des juges sé?ères, en trouvant tout 'simple
près d*aller combattre, sont avec Sabine et Camille, qui font de vains efforts pour les retenir : voyons
arriver le vieil Horace :
Qa*est oed, mM eoCuite? fieoatn-voai vos flammcst Et perdei-voai enoor le temps avec des iémmes? Prél8.à Tener du sang , rectaides-Toos des pleon? Foyes , et laisses-les déplorer leuis malbeius.
Dès cet instant , Sabine et Camille ne sont plus rien. On ne voit plus qne Rome , on n'entend plus que le vieil Horace. Les deux femmes sortent sans qu'on y fBisse attention; et, lorsque le vieux Rommn interrompt les adieux des deux Jeunes guerriers par ces vers,
Àb I n*atteodrisseK point Id mes sentiments. Pour TOUS eDooarager, ma voix manque de termes : Mon oœmr ne fonne point de pense» assez fermes; Mot-même, en cet adiea, fai les iaimes aax ymix. Faites votre devoir, et laisses fsiie aux dieux.
cette larme paternelle qui tombe des yeux de Tinflexible vieillard touche cent fois plus que les plaintes superflues des deux femmes. On reconnaît la vérité de ce qu*a dit Voltaire, que l'amour n'est point fait pour la seconde place. On est enchanté qu'un critique tel que lui, aussi grand juge que grand modèle, rende à Corneille ce témoignage.
« J^ai cbeiché dans tous les anciens et dans tous les théâtres étrangers une situation pareille , un pareil mélange de grandeur d'Ame , de douleur et de bienséance, et je ne Tai point trouvé. •
Cest ce rdle étonnant et original du vieil Horace, c'est le beau contraste de ceux d'Horace le fils et de Curiace, qui produit tout l'effet de ces trois pre« miers actes; ce sont ces belles créations du génie de Corneille qui couvrent de leur éclat les dé&uts mêlés à tant de beautés, et qui, malgré le horsd'œuvre absola des tleux derniers actes , et la froideur inéritable qui en résulte; malgré le meurtre de Camille, si peu tolérable et si peu fait pour la scène, y conserveront toujours cette pièce , moins comme ime belle tragédie que comme un ouvrage qui, dans plusieurs parties, fait honneur à l'esprit humain , en montrant jusqu'où il peut s'élever sans aucun modèle et par l'élan de sa propre force. Un sentiment intérieur et irrésistible, plus fort que toutes les critiques , nous dit qu'il serait trop Injuste de ne pas pardonner, même les plus grandes fautes, à un hommequi montait si haut en créantà la fois la langue et le théâtre. On peut bien l'excoser, lor«que, emporté par nnvol si hardi, il ne songe pas même comment il pourra s'y soutenir. Il tombe, il est vrai , mais ce n'est pas comme ceux qui n'ont fait que des efforts inutiles pour s'élever; il tombe après qu'on l'a perdu de vue, après qu'il est resté longtemps à une hauteur où personne n'avait at-
que l'admiration qu'il inspirait ait entraîné les esprits , dans la nouveauté de ses ouvrages et dans les premiers beaux jours qu'il fit luire sur la France, s'étonnent que longtemps après, lorsque fart fut perfectionné et que le théâtre français eut des ouvrages infiniment plus achevés que les siens, le nombre et la nature de ses foutes n'aient pas nui à l'impression de ses beautés. Ils attribuent cette indulgence à la seule vénération qui est due à son nom : je crois qu'il y en a une autre raison plus puissante. Dans un siècle où le goût est formé, on voit toujours avec une curiosité mêlée d'intérêt ces monuments anciens, sublimes dans quelques parties, et imparfoits dans l'ensemble, qui apfMutiennent à la naissance des arts. La représentation des pièces de Corneille nous met à la fois sous les yeux et son génie et son siècle.^C'est pour nous un double plaisir de les voir en présence , et de juger ensemble l'un et l'autre. Ses beautés marquent le premier, ses défauts rappellent le second. Celles-là nous disent. Voilà ce qu'était Corneille ; ceux-ci, Voilà ce qu'étaient tous les autres.
Qu'on ne craigne donc point , par un intérêt mal entendu pour sa gloire , de voir relever des défouts qui ne la ternissent point. Elle est protégée par le sentiment légitime de l'orgueil national, qui revendiquera dans tous les temps le nom de cet homme extraordinaire, comme un de ses plus beaux titres d'iUustration.
Mous n'en sommes encore qu'à son troisième ouvrage; et quoique les Horaces forment im tout Infiniment plus défectueux et plus irrégulier que ie dd; quoique l'auteur n'y remplisse pas à beaucoup près la carrière de cinq actes , il y a pourtant , si l'on considère la nature des beautés, un progrès dans son talent. Celles du Gd ne sont pas d'un ordre si relevé que celles des Horaces : c'est ici qu'il att^gnit au plus haut degré du sublime , et depuis il n'a pas été au delà, pas même dans Cinna. J'ai parlé du Qu'il mourût en expliquant le Traité de Longin : et comment ne l'aurais-je pas cité , puisqu'il s'agissait de sublime! Je n'y ajouterai rien aujourd'hui que la note qu'on trouve à cet endroit dans le Commenr taire de Voltaire :
« Vdlà ce ftuneox Qu'U monuHi, ce trait du plus grand sublime, ce root auquel il n*en est aucun de comparable dans toute l'antiquité. Tout l'auditoire Ait si transporté, qu'on n'entendit jaunis le veis fidble qui suit : et le morceau y
« ITeûlrU que d*an moment teoolé sa défsile, ele.
étant plein ds chaleur, augmenta encore la force du Qic'il mottrût Que de beautésl et d'où naiisentpelles? d'une
SIÈCLE DE LOUIS XIV. -- POESIE
«impie méprise trè84iatiirélle, sans compticatioD d'événementoy sans aucune intrigue recherchée, sans aucun effort. n y a d*antrea beautés tragiques ; mais celle-là est du pre> mier rang. »
J'oserai , à Toccasion de cette note, proposer un avis contraire à celai de Voltaire, qui trouve faible ce vers :
Ou qa*nn beau désespoir akM» le leeourAL
Je sais que c'est Topinion commune; mais est-elle bien fondée? Je n'appelle faible que ce qui est audessous de ce qu'on doit sentir ou exprimer. Or, je demandes!, après ce cri ^e patriotisme romain , Qu'il maurûi, on pouvait dire autre chose que ce que dit le vieil Horaccv Sans doute, en jugeant par comparaison, tout paraîtra faible après le mot qui vient de lui échapper. Mais en ce cas , dès qu'on a été sublime, il faudrait se taire; car on ne peut pas l'être toujours, et nous avons vu dernièrement dans Gicéron qu'il est insensé d'y prétendre. La nature, que l'on doit consulter en tout, exige seulement que l'on suive l'ordre des idées qu'elle prescrit. Horace devait-il s'arrêter sur le mot Qu*U mourût? 11 est beau pour un Romain , mais il est dur pour un père ; et Horace est à la fois l'un et l'autre : on vient de le voir dans l'adieu paternel qu'il faisait tout à l'heure à son fils. Quelle est donc l'idée qui doit suivre naturellement cet arrêt terrible d*un vieux républicain, Qu^U mourût? C'est assurément la possibilité consolante que, même en combattant contre trois, en se résolvant à la mort, il y échappe cependant ; et après tout, est«il sans exemple qu'un seul homme en ait vaincu trois? Pourquoi donc Horace n'embrasserait-il pas cette idée , au moins un instant? C'est Rome qui a prononcé Qu'il mourût; c'est la nature qui, ne renonçant jamais à l'espérance, ajoute tout de suite :
Ou qa*un beau désespoir alors le secourût
Je veux bien que Rome soit ici plus sublime que la nature : cela doit être. Mais la nature n'est pas faible quand elle dit ce qu'elle doit dire. Telles sont les raisons qui m'autorisent à penser que, non-seulement ce vers n'est pas réprébensible, mais même qu'il est assez heureux de l'avoir trouvé.
Mais , en admirant dans le vieil Horace cette énergie entraînante, cette grandeur de sentiments qui laisse pourtant à la sensibilité paternelle ce qu'elle doit lui laisser, oublierons-nous ce que nous devons d'éloges aux rôles de Curiace et du jeune Horace si habilement contrastés? Le dernier montre partout cette espèce de rigidité féroce qui , dans les premiers temps de la république, endurcissait toutes les vertus romaines , et qui convenait d'ailleurs à un guérie HARra. — TOMK I.
rier farouche, qu'on voit dans la suite de la pièce répandre le sang de sa sœur, pour avoir fait entendre dans le bruit de sa victoire les emportements d'une amante malheureuse. Curiace, au contraire, fait voir une fermeté mesurée , et même douce , qui n'exclut point les sentiments de l'amour et de l'amitié. Cest avec cette opposition si belle et si dramatique que Corneille a fait un chef-d'œuvre de la scène entre ces deux guerriers ; et si l'on oublie quelques fautes de diction, quels vers! quel style!
BORACE.
Le sort cpil de l^honneur nous ouvre la barrière Offre à notre ooDstanoe une illustre matière. Il épuise sa force à former un malheur, Pour mieux se mesurer avec notre valeur; El comme il voit en nous des Ames peu communes. Hors de Tordre commun il nous foit des fortunes. Combattre un ennemi pour le salut de tons. Et contre un inconnu s^exposer seul aux coups, D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire; MUIe d^à l'ont fait, mille pourraient le tain '. Mourir pour son pays est un si digne sort. Qu'on briguerait en foule une si belle mort. Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime , S'attacher au comhat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur, Et, rompant tous ces nœuds , s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie. Une telle vertu u'appartenait qu'à nous. L'éclat de son grand nom lui fait peu de Jaloux, Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée Pour oser aspirer à tant de cenommée.