‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 45 sur 88 · CURIACE · texte numérisé non relu

CURIACE

Pour moi , Je l'ose dire , et vous l'avez pu voir. Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir. Notre longue amiUé, l'amour ni l'alliance N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; Et puisque par ce choix AXbe montre en effet Qu'eUe m'estime autant que Rome vous a fait. Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome; J'ai le ccrar aussi bon : mais enfin Je suis homme. Je vois que votre honneur demande tout mon sang; Que tout le mien consiste à vous percer le flanc; Près d'épouser la sœur quil faut tuer le frère, Et que pour mon pays j'at le êort n contraire Encor qu'à mon devoir Je coure sans terreur, Mon cœur s'en effarouche, et J'en frémis d'horreur. Fai plUé de moi-même, et Jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie. Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler. ralme ce qu'il me donne, et Je plains ce quil m'die; Et si Rome demande une vertu plus haute , Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain , Pour conserver encor quelque chose d'humain.

BORAIB.

SI vous n'êtes Romain , soyez digne de l'être; Et si vous m'égalez , faites-le mieux paraître. La êolide vertu dont Je Jàie vaniié * *

N'admet point de faiblesse avec sa fermeté ;

* Voltaire blâme ce deuxième hémIsUche, comme fait uniquement pour la rime. Tavoue que cette espèce de répéttUon ne me choque point : elle me semble naturelle, amenée par le sens et par le ton de la phrase.

* n y a ici une sorte de contradicUon dans les termes. On ne peut faire vanité de ce qui est eolidt. Il fallait dont Je fait un devoir, ou dont Je fai$ gloire.

SI

GOUkS DE LITTÉRATURE.

Et c*Mt mal de Thonoear entrer dans la carrière, Que dès le premier pas regarder en arrière, notre malhear est grand : U est an plos haut point; Je l*envisage entier, mais je n'en frémis point Contre qui que oe soit que mon pays m^emploie , • Taccepte aveuglément cette gloire avec Joie. Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de le servir, considère autre chose, À faire ce qu'il doit l&chement se dispose. Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien : Rome a choisi mon bras , je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sceur, je combattrai le frère ; Et pour trancher enfin ces discours superflus , Albe vous a nommé , je ne vous connais plus.

CCRIACB.

Je vont connais encore , et c'est oe qui me tue. Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue : Comme notre malheur, elle est au plus haut point ; Souffres que je Tadmire et ne Pimite point

Écoutons encore Voltaire sur cette imposante et èuperbe scène : c*est au génie qu*il appartient de sentir et de louer le génie.

« A ces mots. Je ne vous connais phu,...^ Je vous connais encore» on se récria d'admiration. On n'avait jamais rien to de si sublime* H n'y a pas dans Longin un seul exemple d'une pareille grandeur. Ce sont ces traits qui ont mérité à Compile le nom de grand, non-seulement pour le distinguer de son f^re» mais du reste des hommes. Une telle scène Dût pardonner miUe défauts. »

C'est ainsi que s'exprime le grand détracteur de Corbeille.

Il relève avec le même plaisir des beautés d'un ordre inférieur, mais encore étonnantes par rapport au temps où Fauteur écrivait; par exemple , le récit du combat des Horaces et des Curiaces, imité de Tite-Live , et comparable à Foriginal. Ce n'est pas un petit mérite d'avoir su exprimer alors avec élégance et précision des détails que la nature de notre langue et de notre versification rendait très-difficiles. C'est une observation que je ne dois pas omettre dans un article où je me suis proposé de marquer tous les genres â'e£forts et de succès qui sont autant d'obligations que nous avons à Corneille.

Resté seul contre trois , mais en cette aventure >

Tous trois étant blessés et lui seul sans blessure,

Trop Cidbie pour eux tous , trop fort pour chacun d'eux ,

D sait bien se tirer d'un pas si hasardeux.

Il Aiit pour mieux combattre , et cette prompte nue

Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.

Chacun le suit d'un pas«n plus ou moins pressé.

Selon qu'il se rencontre ou plus on moins blessé.

Leur ardeur est égale à pourtuivre ta JUUe ;

Mais leurs couj^ * inégaux séparent leur poursuite»

Horace , les voyant l'un de l'autre écartés,

Se retourne, et déjà les croit demi domptés.

n attend le premier, et c'était votre gendre.

U autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,

En vain , en l'attaquant, fait paraître un grand cœur :

Le sang qu'il a perdu ralenUt sa vigueur.

• Hémistiche fait pour la rime.

* Le mot propre était leur force inégale.

Albe à son tour commence à craindre un sort contraire; Elle crie au second qu'il secoure son frère : Il se hâte et s'épuise en efforts superflus ; Il trouve en les joignant que son frère n'est plus. . . . Tout hors d'haleine , il prend pourtant sa place. Et redouble ' bientôt la victoire d'Horace. Son courage sans force est un débile appui ; Voulant venger son frère , il tombe auprès Jui. L'air résonne des cris qu'au ciel ctuu»n envoie.

Comme * notre héros se voit près d'achever, Ceat peu pour lui de vaincre , il veut encor twaver. Il ren viens d'immoler deux aux mânes de mes frères ; ff Rome aura le dernier de mes trois adversaires : « Cest à ses intérêts que Je veux l'bmnoler, » IMt-il , et tout d'un temps on le voit y voler. La victoire entre eux deux n'était pas incertaine; L'AllMin percé de coups ne se traînait qu'à peine « Et , comme une victime aux marches de i'antel , Il semblait présenter sa gorge au coup mortel. Aussi le reç(9it-U , peu s'en faut , sans défsDse, . Et son trépas de Rome établit la puissance.

Ceux qui connaissent les entraves de notre poésie sentiront tout ce qu'il y avait ici de difficultés à siurmonter, surtout dans tm temps où la langue n'était pas à beaucoup près oe qu'elle est devenue depuis , et avoueront que Corneille ne fut pas étranger à cet art d'exprimer et d'ennoblir les petits détails que Racine porta depuis au plus baut degré de perfection. C'est oe que fait remarquer le commentateur, à propos d'un autre morceau qui n'est aussi qu'une traduction de Tite-Live, je veux dire le discours du général des Albains, qui a pour objet d'empêcher le combat entre les deux nations, en remettant leur querelle entre les mains de troîB guerriers choisis dans chacun des deux partis.

« J'ose dire que le discoors de Tauteur français est aadessus du romain , phia nerveux ^ plus touchant; et quand on songe qu'il était gêné par la rime, et par uù langage embarrassé d'articles et qui souffre peu d'mversiottSy qu'il a surmonté toutes ces difficultés, qu'il n'a employé le secours d'aucune épithète, que rien n'arrête l'éloquente rapidité de son discours , c'est là qu'on reconnaît le grand Corneille. »

Finissons ce qui regarde les Horaces par cette intéressante apostrophe de Sabine, d'abord à la ville d'Albe où elle était née, ensuite à celle de Rome où elle avait pris un époux. Ce morceau, d'un pathétique doux, se feit remarquer d'autant plus, qu'il contraste avec le ton de grandeur qui domine dans le reste de la pièce.

Albe , où J'ai commencé de respirer le jour, Albe , mon cher pays et mon premier amour, Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte. Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que <^est là te traldr. Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.

> Redouble la victoire, geminata Victoria, expression plus laUne que française.

' Comme, e(c., oonstrucUon peu faite pour la.vivadté d'unrédt

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Qaand Je voii de les mon kur armée et la Ddtte , ( Mes trois frères dans Tane et moo époux dans I^aatre , Pnls-Je fonner des vœux , et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité?

Je sais que ton £tat, encore en sa naissance, Ne saurait sans la guerre affermir sa puissance; Je sais qa'd doit s*aocrottre, et que tes gnmds destins Ne se Iwmeront pas chez les peuples latins; Que les dieux t*ont promis Vempire de la terre , Et que tu n*en peux voir l'effet que par la guerre. Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur Qui suit Tarrét des dieux et court à ta grandeur, le voudrais d^à voir tes troupes couronnées, D\m pas victorieux franchir les Pyrénées. Va Jusqu'en Orient pousser tes bataillons , Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons ; Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule ; Mais respecte une ville à qui tu dois Romnle. Ingrate, souvlens-tol que du sang de ses rois Tu tiens ton nom , les murs et tes premières loli. ▲Um est ton origine : arrête et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants , Sa Joie éclatera dans l'heor de ses enfants ; Et , se laissant rmtir à l'amour maternelle , Ses vœux seront pour toi , si tu n'es plus contre elle.

Cinnay qui suivit les Horaces, est un drame beaucoup plus régulier. L'unité d'action, de temps et de lieu, y est observée : les scènes sont liées entre elles , hors en un seul endroit où le théâtre reste vide, et Taction ne finit qu'avec la pièce.

Le pardon généreux d'Auguste, les vers qu'il prononce , qui sont le sublime de la grandeur d'âme'; ces vers que l'admiration a gravés dans la mémoire de tous ceux qui les ont entendus, et cet avantage attaché à la beanté du dénoûment, de laisser au spectateur une dernière impression qui est la plus heureuse et la plus vive de toutes celles qu'il a reçues , ont fait regarder assez généralement cette tragédie comme le chef-d'oeuvre de Corneille : et si l'on ajoute à ce grand mérite du cinquième acte le discours éloquent de Ginna dans le scène ou il fait le tableau des proscriptions d'Octave; cette antre scène, si théâtrale où Auguste délibère avec ceux qui ont résolu de l'assassiner; les idées profondes et l'énergie de style qu'on remarque dans ce dialogue, aussi frappant à la lecture qu'au théâtre; le monologue d'Auguste au quatrième acte; la fierté du caractère d'Emilie et les traits heureux dont il est semé; cette préférence paraîtra suffisamment justifiée. Avant de détailler les raisons peut-être non moins puissantes qu'on peut y opposer, j'ai cru devoir traduire le récit de Sénèque d'où l'auteur de Cinna a tiré son sujet. Il l'avait imprimé avec la pièce , mais en latin ; et comme tout le monde sait à peu près par cœur la scène du pardon, on sera plus aisément à portée, en écoutant la traduction de Sénèque , de se rappeler ce que le poète a emprunté au philosophe. Ce morceau se trouve dans le Traité de h Clémence.

« Auguste Alt im prince doux et modéré, si Ton n'exa-

mine que son règne. Il est vrai que, n'étant que simple citoyen , à l'Age de vingt et un ans , fi avait déjà plongé le poignard dans le sein de ses amis, et cherché à faire périr le consul Mafc* Antoine; il avait partagé le crime des proscriptions. Mais , dans la suite , et lorsqu'il avait passé l'âge de quarante ans , pendant un séjour qu'il fit dans la Gaule , on vint lui rapporter que L. Cinna, homme d'un esprit ferme, conspirait contre lui. U^ut en quel lien, en quel moment et de quelle façon l'on se proposait de l'attaquer : c'était un complice qui était le dénonciateur. Il résolut de se venger , et fit venir ses amis pour les consulter.

« Dans cet intervalle, 0 passa une nuit fort agitée, en réfléchissant qu'il allait condamner à la mort un jeune homme d'une naissance iUustre, d'aflleurs irréprochable , et petit-fils du grand Pompée. Quel changement ! On l'avait vn, triumvir avec Marc-Antoine , donner à table des édits de proscription , et maintenant il lui en coûtait pour faire périr un seul honame. H s'entretenait avec lui-même en gémissant , et prononçait de temps à autre des paroles qui se contredisaient. Quoi donc! laisserai-je vivre mon assassin! Sera-t-ilen repos tandis que Je serai dans les alarmes ! Il ne sérail pas puni , lui qui , dans un temps oùfai rétabli la paix dans le monde entier, veut, je ne dis pas seulement frapper, mais immoler au pied des autels une tête échappée à tant de combats sur terre et sur mer, et que tant de guerres civiles ont vainement attaquée? Ensuite , après quelques instants de silence , et s'emportent contre lui-même plus que contre Cinna : Pourquoi vivre, si tant de gens ont intérêt que tu meures ? Quel sera le terme des supplices ? Combien de sang faut-il encore verser? Ma tête est donc en butte aux coups de toute la jeune noblesse de Rome ! C'est contre moi qu'ils aiguisent leurs poignards ! Ma vie n'est pas d'un si grand prix, qu'il faille que tant d'autres périssent pour la conserver ! Son épouse Livie l'interrompit enfin : Voulez-vous recevoir, dit-elle, le conseil d'une femme ? inUtez les médecins : quand les remèdes usités ne réussissent pas , ils essafent les con iraires. Jusqu'ici la sévérité ne vous a servi de rien, lApide a pris la place de Salvidinus , Murena celle de Lépide , Cepion celle de Murena, Egnatius celle de Cepion, pour ne pas parler d'ennemis plus obcurs , que j'aurais honte de citer après de pareils noms. Essayez aujourd'hui si la clémence vous réussira. Pardonnez à Cinna» Il est découvert : il ne peut plus vous nuire. Il peut vous servir en vous faisant une réputation de bonté. Charmé de ce conseil , Auguste en rendit grâce à Livie, fit contremander ses amis, et ordonna que Cinna se rendit chez lui. Alors ayant fait sortir tout le monde de sa chambre , et approcher un siège pour Cinna : Je te prie avant tout, lui-dit-il , de me laisser parler sans m'interrompre, de ne pas même troubler mes discours par le moindre cri : tu auras après toute liberté de parler. Tu as été mon ennemi en naissant; je t'ai trouvé dans le camp de mes ennemis, et je t'ai laissé vivre. Je fai laissé tous tes biens. Aujourd'hui ta richesse et ton bonheur sont au point que les vainqueurs sont jaloux des vaincus. l\ias désiré la dignité de grand pont{fe : tu ras obtenue au préjudice de ceux dont les parents ont combattu sous

GOUBS DE LITTÉRATURE,

mes enseignes. Voilà les obligalions que tu m*iu, et tu veux m'assassiner P A ce mot , Cinna se récria que cette fureur insensée était loin de «on esprit. Tu tiens mal ta parole, reprit Tempereur. Nous étions convenus que tu ne m'interromprais pas. Tu veux m* assassiner. Et tout de suite il lui détailla les circonstances du complot, le nom des conjurés, le lieu, Theure, les mesures prises, celui qui devait tenir le glaiT<r; et voyant Cinna muet, moins par obéissance que par confusion : Quel est ton dessein? poursuit-U. Est-ce de régner P Je plains la répulflique s*il/aut qu'excepté mpi il n'y ait rien qui Vempéche d*y tenir lepremir rang. Ce n'est pas ta considération qui impose; tu n'as pas même assez dé crédit pour tes affaires domestiques, et en dernier lieu tu as perdu un procès contre un affranchi. Crois-tu qu'il te soiiplus facile de te porter pour concurrent de César? Je le veux bien , si je suis le seul obstacle à tes prétentions. Mais t'imagines-tu que les Paul- É mile, les Cossus, les Senvilius, les Fabius, tant d'autres citoyens illustres qui n'ont pas seulement de grands noms, mais qui les soutiennent et les honorent; t'imagines-lu qu'ils consentiront à f avoir pour maître? Il serait trop long de répéter tout son discours ; car on dit qu*il parla deux heures, comme s'il eût voulu prolonger ce. seul cbâtiment qu'il lui imposait. Il finit ainsi : Je te donne la vie, Cinna, une seconde fois. Je te l'avais donnée comme à mon ennemi; je te la donne comme à mon assassin. Commençons dès ce moment à être amis, et voyons lequel de nous deux sera de meilleurefoi avec l'autre, ou moi qui te laisse la vie, ou toi qui me la devras. Bientôt après, il lui déféra le consulat, se plaignant que Cinna ne l'eût pas osé demander. Il le compta depuis au nombre de ses plus fidèles amis, et fut institué son unique héritier. Depuis cette époque, il n'y eut plus aucune conspiration contre lui. «

Quoiqu'on ait dû reconnaître dans ce morceau toutes les idées principales, et souvent même les expressions dont Corneille s'est servi dans le monologue d'Auguste et dans la fameuse scène du cinquième acte , je ne crois pas qu'on me soupçonne d'avoir voulu diminuer en rien le mérite de l'ouvrage ni celui de l'auteur. Je me suis, au contraire , assez souvent expliqué sur l'honneur attaché h ces heureux emprunts, qui ne pro6tent que dans des mains habiles. 11 y a loin d'une conversation à une tragédie. J'ai voulu faire connaître bien précisément le fonds que Corneille a fait valoir, ce qui est à autrui et ce qui n'est qu'à lui. Cette connaissance est nécessaire pour apprécier le degré d'invention qu'il a mis dans chacun de ses ouvrages , et cet exemple peut servir en même temps à repousser las reproches injustes tant répétés par les détracteurs de Racine et de Voltaire , qui , pour leur refuser le génie, rappellent sans cesse ce qu'ils nomment leurs larcins, comme s'il n'y avait qu'eux qui s'en fussent permis de semblables , comme s'il eût existé depuis la renaissance des lettres un es-

prit qui ne dût rien à l'esprit des autres ; enfin , comme si cette importation des richesses andennes ou étrangères n'était pas, à proprement parler, le commerce du talent, espèce de commerce qui ne peut comme beaucoup d'autres se faire avec succès que par des hommes déjà fort riches de leur propre fonds , et capables d'améliorer celui d'autrui. N'oublions pas surtout der remarquer combien l'auteur de Cinna a embelli les détails qu'il a puisés dans Sénèque. Tel est l'avantage inappréciable des beaux vers, telle est la supériorité qu'ils ont sur la meilleure prose, que la mesure et l'harmonie ont gravée dans tous les esprits et mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme enseveli dans les écrits d'un philosophe , et n'existait que pour un petit nombre de lecteurs. Cette précision, commandée par le rhythme poétique, a tellement consacré les paroles que Corneille prête à Auguste , qu'on Croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement ; et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenus de Corneille.

Après avoir exposé ce qui a fait la réputation et le succès de Cinna , il faut voir ce que Voltaire et avec lui tous les juges ont trouvé d'essentiellement vicieux dans l'intrigue et les caractères.

Le premier acte présente une conspiration contre Auguste, formée par Cinna, petit-iils du grand Pompée; par Maxime, ami de Cinna-, par Emilie, fille de Toranius, qui est le tuteur d'Octave, et qui fut proscrit par son pupille. Emilie aime Cinna et ea est aimée; mais elle ne veut consentir à l'épouser qu'après qu'il l'aura vengée du meurtrier de son père, et sa main est à ce prix. Cinna paraît animé contre Auguste, et par l'horreur qu'un Romain a naturellement pour la tyrannie, et par l'indignation que doit inspirer le souvenir des cruautés d'Octave. C'est la peinture énergique de ces sanglantes proscriptions et des crimes du triumvirat qui lui a servi, plus que tout le reste, à exciter la fureur des conjurés, qu'il vient de rassembler pour prendre les dernières mesures , et déterminer le moment de l'exécution. Cet effrayant tableau, tracé par Cinna dans la troisième scène du premier acte, met dans son parti les spectateurs, qui ne voient dans son entreprise qu'une vengeance légitime , et le dessein toujours imposant de rendre la liberté à Rome et de punir un tyran qui a été barbare. 11 importe de se rendre un compte fidèle de ces premières impressions qui s'établissent dans l'exposition du sujet : elles sont les fondements nécessaires de l'intérêt que la pièce doit produire ; elles dépendent absolument du poëte, et le spectateur les reçoit telles qu'on veut les lui donner, pour peu qu'elles aient

SIÈCLE DE LOUIS XIV. -^ POÉSIE

un degré suffisant de, probabilité morale, et sans doute elles Tont ici. C'est un principe de l'art fondé sur la nature du cœur humain, que tout le reste du drame ne doit être que le développement successif de ces premières dispositions que l'art du poète a fait naître dès le commencement ; et c'est ce qui constitue l'unité d'intérêt. Voyons comment cette règle si esseutielle est observée dans Cinna,

L'ouverture du second acte nous fait voir Auguste entre les deux chefis de la conspiration, qui sont en même temps ses deux confidents les plus intimes, délibérant avec eux sur le dessein qu'il a d'abdiquer. Il s'en rapporte entièrement à leur avis sur le parti qu'ai prendra de déposer ou de garder la souveraine puissance. Cette idée est grande et dramatique ; elle est d'un homme de génie , et il n'y a personne qui n'en ait été frappé. Voltaire voudrait que ce projet d'abdication ne fût pas si subit , parce que rien ne doit l'être au théâtre ; il voudrait ^que cette délibération fût amenée par quelque motif particulier, et qu'Auguste rappelât à ses confidents qu'il a déjà eu plusieurs fois la même pensée : et en effet , dans l'histoire lorsque Auguste traite cette question avec Agrippa et Mécène, c'est à propos d'une nouvelle conspiration qu'il vient de découvrir, et des périls dont sa vie est continuellement menacée. La remarque du commentateur est juste, mais il est le premier à reconnaître que ce défaut n'affaiblit point le grand intérêt de curiosité que produit cette belle scène ; et l'on peut ajouter que c'est Aacine qui a connu le premier cette observation exacte de toutes les convenances, qui ne laisse lieu à aucune objection : c'est le complément de la théorie dramatique, et il appartient naturellement au génie qui perfectionne ce que le génie a créé.

Voilà donc Cinna et Maxime, deux républicains décidés , maîtres du sort de Rome et de celui d'Auguste. Que vont-ils faire.' Maxime ne balance pas à conseiller à l'empereur de renoncer à an pouvoir toujours odieux aux Romains et toujours dangereux pour lui. Cinna prend le parti contraire ; et le soutient par les meilleures raisons possibles; et, ce qui est très-remarquable, c'est qu'il ne les appuie pas sur l'intérêt particulier d'Auguste , mais sur celui de Rome qui a besoin de lui. Il démontre que, dans l'état où sont les choses, l'empire ne peut se passer d'un maître , et qu'il ne peut en avoir un meilleur qu'Auguste. Il soutient que l'autorité de l'empereur est légitimement acquise, qu'il ne la doit qu'à ses vertus; il affirme que le gouvernement démocratique est le plus mauvais de tous; enfin il le conjure à genoux , comme le génie

tutélaire de Rome, de veiller à sa conservation, et de ne pas l'abandonner aux guerres civiles et à l'anarchie. Il va jusqu'à dire que les dieux mêmes ont voulu que Rome perdit sa liberté; et sa politique est si bien raisonnée, si persuasive, qu'elle entraîne Octave, qui finit par lui dire :

CiDna , iMur vos conseils , Je reUendrai l'empire ; Mais je le reUendrai poar voas en faire part.

Il lui donne pour épouse Emilie, à laquelle il tient lieu dé père depuis qu'il lui a ôté le sien.

On est déjà un peu étonné du parti que prend Cinna, et des discours qu'il tient; de voir le même homme que tout à l'heure il a peint comme un monstre exécrable, comme un tigre enivré de sang, devenu tout à coup pour lui un souverain légitime, le bienfaiteur des Romains et leur appui nécessaire. Mais ce n'est pas encore le moiiient d'examiner s'il a dit ce qu'il devait dire, si ses paroles s'accordent avec le caractère de son rôle. Je n'en suis pas à l'examen des caractères : je ne considère que les ressorts de l'action et la marche de la pièce. On peut être surpris que Cinna ait changé de langage jusqu'à ce point. Mais lorsque Maxime, dans la scène suivante , lui dit :

Quel est votre dessein après ces beaux dlscoars?

et qu'il répond ,

Le même que favais et que J^aurai toqjoors ,

00 voit que du moins il n'a pas changé de sentiment. Il ne veut pas qu'Auguste en soit quitte pour l'effet d'tm remords; que la tyrannie soii impunie. Il ne veut épouser Emilie que sur la cendre d'Octave : ce serait un supplice pour lui de la tenir d'un tyran. Il n'a donc dissimulé que par un excès de haine et de rage; il est altéré du sang d'Auguste : il ne lui suffit plus que Rome soit libre, il faut que l'oppresseur périsse. Cette fureur peut paraître atroce , si Ton considère qu'il a montré dans le premipr acte beaucoup moins de ressentiment personnel contre Auguste , qui d'ailleurs le comblait de bienfaits, que d'ardeur pour la liberté, pour l'honneur de la rendre à sa patrie, et enfin pour l'hymen d'Emilie, qu'il ne peut obtenir qu'à ce prix. On pourrait donc croire que, puisque l'abdication d'Octave et l'oflre de la main d'Emilie lui donnaient ce qu'il désirait le plus , il ne pouvait s'acharner à vouloir la mort d'un homme qui ne lui a fait aucun mal, et qui même ne lui a fait que du bien. Mais on peut encore le justifier en ne voyant en lui qu'un inflexible républicain, qui veut, à quelque prix que ce soit , venger sa patrie et le sang de ses concitoyens. Le spectateur, accoutumé à la férocité des maximes romaines, peut encore se pré-

COURS DE UTTERATURE.

ter à celte disposition de CiDna. D*ailleurs, il persiste'dans ses résolutions, et le danger reste le même, puisque Tempereur n*est instruit de rien. L*intrigue est donc soutenue jusque-là, sans que la vraisemblance morale soit absolument blessée. Mais rintérét a déjà souffert , parce qu*au premier acte on s'intéressait à la conspiration du petit-fils de Pompée et de Tamant d'Emilie contre un usurpateur représenté comme le bourreau des Romains, et qu'après le second acte on commence à s'intéresser davantage à Auguste, dont on a entendu Cinna lui-même légitimer l'usurpation , excuser les cruautés comme nécessaires, et exalter les vertus comme la sauvegarde de Tempire. Ce nouvel intérêt s'augmente encore par la confiance intime qu'Auguste vient de montrer pour Cinna et pour Maxime , par les témoignages d'amitié dont il les a comblés, par les grâces qu'il leur a prodiguées : de plus, il n'est guère possible de voir encore dans leur conspiration l'intérêt de la liberté publique, puisqu'il n'a tenu qu'à eux qu'elle fût rétablie sans effusion de sang. L'intrigue , sans s'être arrêtée , est donc au moins affaiblie, parce que l'intérêt a changé d'objet. Le troisième acte va nous offrir bien d'autres fautes, d'une nature plus grave, et qu'il est difficile de justifier. Dans la première scène, Maxime nous apprend qu'il est amoureux d'Emilie : il sait que Cinna en est aimé , et que c'est pour elle qu'il conspire. Il est balancé entre la répugnance qu'il sent à servir son rival , et la honte de trahir ses amis en révélant leur complot à l'empereur. Il ne peut d'ailleurs se cacher à lui-même que c'est un très-mauvais moyen pour obtenir Emilie que de perdre son amant. L'esclave Euphorne, son confident, avoue que la conjoncture est embarrassante. Cependant il espère qu'à force d'y rêver..,. La scène finit à cette suspension, par l'arrivée de Cinna. Avouons, avant d'aller plus loin, que cet incident, qui va produire une révolution , est froid et mal imaginé.

D'abord ces sortes d'amours qu'on vient annoncer au troisième acte comme une nouvelle indifférente , et sans qu'on ait dit jusque-là un mot qui pût nous y préparer, sont opposées à l'esprit de la tragédie , qui exige que tous les ressorts dont se compose l'intrigue aient un degré d'intérêt suffisant pour attacher 1» spectateur. Et qui peut en prendre le moindre à cet amour subit de Maxime , qu'on voit déjà délibérer avec lui-même sur une action infâme, en homme tout prêt à la faire? Il n'y a rien de moins tragique. On voit que l'auteur avait besoin de ce moyen pour révéler la conspiration; mais on voit aussi qu'il fallait absolument eu trouver un autre. La scène suivante amène uue surprise bien extraor-

dinaire. Cinna paratt : mais ce n'est plus ce Cinna que l'on a vu jusqu'ici furieux de patriotisme et avide du sang d'Auguste , c'est un homme tourmenté des plus vifiB remords, se condamnant lui-même, et ne pouvant, malgré tout son amour pour Emilie, se résoudre à une action qu'il regarde à présent comme un crime abominable, et qui tout à l'heure lui paraissait la plus belle et la plus glorieuse qui pût immortaliser un Romain. Qui donc l'a pu changer à ce point? Que s*est-il paraé qui puisse tout à coup le rendre si différent de lui-même ? Les remords sont dans la nature , sans doute , mais c'est lorsqu'on se résout à une action que l'on regarde soi-même comme un crime; et Cinna nous a parlé jusqu'ici de son entreprise comme d'un acte de vertu. Éoootons-le maintenant :

Je seni an fond da oœor mUle reraonb coliuits , Qal rendent à mes yenx tons ses blenfailB présents. Cette faveur si pldoe , et si mal reconnue , Par nn mortel repioche à tont moment me toe. n me semble surtout incessamment le voir Déposer en nos mains son absolu pouvoir, Ecouter mes avis , m'applaudir, et me dire : « Cinna, par vos conseUs Je retiendrai Tempire; « Mais Je le reUendrai pour vous en faire part... » Et Je puis en son sein enfoncer le poignard !

Quel est l'homme qui, dans le fond du cœur, ne lui répond pas aussitôt : Puisque vous êtes susceptible d'un attendrissement si naturel , comment n'ayez-vous pas ressenti ces émotions dans le moment où Auguste venait d'avoir avec vous cette effusion de cœur si touchante? Comment, loin d'être attendri , avez-vous paru plus endurci que jamais dans votre haine pour lui et dans la résohition de lui arracher la vie? Je vous ai cru un Romain forcené; et ce n'est que sous ce rapport que votre conduite me paraissait concevable; mais puisque vous êtes capable d'être ému à ce point, c'était alors que vous deviez l'être, ou la nature n'est pas en vous ce qu'elle est dans les autres hommes.

Ce n'est pas tout : on pourrait croire que ce mouvement, quoique inattendu et déplacé, n'est au moins que passager; mais non < c'est désormais le sentiment qui domine dans Cinna. Sa manière de voir est changée en tout ; ce n'est pas une faiblesse involontaire qu'il se reproche, c'est le cri de sa conscience , qu'il n'est plus éki lui de repousser. Auguste n'est plus à ses yeux un monstre abominable ; il ose le justifier, l'exalter en présence même d^Émilie, qui persiste à demander sa mort. La conspiration lui paraît désormais un attentat odieux et inexcusable; il ne balancerait pas à renoncer à ses desseins, s'il n'était encore retenu par son amour pour Emilie; et quand, à force de reproches, elle est parvenue à recouvrer tout son empire sur lui ,

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

ce n'est qu'avec le désespoir dans Tâme quUl se détermine à ]ui obéir; c'est en lui annonçant que sa propre mort suivra celle d'Auguste.

Yoas le voalei , j'y coara ; ma parole est doonée :

Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,

Aux m&nes d*un tel prince immolant votre amant , "^

À mon crime forcé Joindra mon châtiment,

Et par cette action dans l'autre confondue ,

Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue.

Adieu.

Où sommes-nous ? Un tel prince I mon crime ! ma gloire perdue! Pour faire sentir combien ce contraste inconcevable -doit renverser toutes les idées que le poète avait iniprîmées dans l'esprit des spectateurs, opposons quelques morceaux des premiers actes à ceux qui les contredisent d'une manière si formelle dans les suivants.

Plût aux dieux que Tous-méme eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une ocliqy» si beUel

S'il est pour me trahir des esprits assez bas , Ma vertu pour te moins ne me trahira pas : Vous la verrez , brillante au bord des précipices , ^ Se couronner de gloire en bravant les supplices.

C'est ainsi que Cinna parlait à Emilie dans le premier

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