XXXI
Da LoolMrds la ben tttiltotfe.
On monts qu*ont travenéB, |»ar un vol si b«rdi, Les ClMrles, les Othoo, Catinat et CpnU,
Sur le» ailes de la victoiEe. ( Volt.)
Donc UD rempart étemel n'est pas la même chose qu'un rempart qu'on ne peut franchir. Cette remarque peut paraître sévère; maïs le rapport exact de l'expression avec l'idée est une qualité essentielle au style, et si éminente dans Racine , qu'il a nous donné le droit de ne lui faire grâce de rien.
Autre observation. Lorsque Mitfaridate dit ces deux vers,
Doatai-Toaa que fEUxln ne me porte en deux joofi ▲nx Uenx où le Danube y vient finir ion eoni»?
on rapporte qu'un vieux militaire qui avait fait la guerre dans ces contrées dit assez haut : CHd, assurément j'en doute. Il n'avait pas tort. Aujourd'hui même que la navigation est tout autrement perfiectionnée qu'elle ne l'était alors, il serait de toute impossibilité d'aller en deux joinrs du dédroit de Caffa, qui est l'ancien Bosphore Cimmérien, à Fembouchure du Danube, qui est à l'autre extrémité de la mer Noire. C'est un trajet de près de deux cents lieues d'une navigation difficile. Il faut croire que si l'auteur n'a pas corrigé cette faute, c'est que du moment où il se dégoûta du théâtre, il ne voulut plus entendre parler de ses tragédies, ni se mêler d'aucune des éditions qu'on enfiu
La mort de Mithridate achève dignement la peinture de son caractère.
rai Tengé FonlTers entant qae Je Pal pn : La mort dans œ projet m*e seule Interrompo. Ennemi des Romains et de la tyrannie , le n*ai point de lenr Joog subi Tlgnomlnie; Et J*08e me flatter qu'entre les noms fameux ' Qu^ine pareUle baine a signalés contre eux , nul ne leur a plus fait acheter la victoire, Ni de Jours malbeureux plus rempli leur blstolre. Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein , Rome en cendres me vit expirer dans son sein. Mais au moins quelque Joie en mourant me console : J'expire environné d'ennemis que J'immole; Dans leur sang odieux J'ai pu tremper mes mains , Et mes derniers regards ont vu ftilr les Romains.
Le rôle de Monîme présente un autre genre de perfection. Elle respire cette modestie noble, cette retepue , cette décence que l'édueation inspirait aiu filles grecques, et qui ajoutent un Intérêt particulier à l'expression dé son amour pour Xjpharès. Ses sentiments et ses malheurs sont fidèlement tracés d'après Plutarque : c'est dans cet historien que Racine a pris cette apostrophe touchante qu'elle adresse au bandeau royal , qui était la cause de son, infortune, et dont elle avait essayé en vain de faire l'instrument de sa mort.
Et toi, fital Usn , mÉlheanmL
Instrument et témoin de toutes mes douleon.
Bandeau que mille fois J'ai trempé de mes pleure,
ilu moins, en tennlnant ma vie et mon suppUce,
Ne pouvaia-tu me rendre un funeste service?
A mes tristes regards, va , cesse de t'offrir;
D'autres armes sans toi sauront me secourir :
Et périsse le Jour et la main meurtrière
Qui Jadis sur mon front t'attacha la premlèfnl
Plutarque la représente comme la plus fidèle et la plus Tertueuse de toutes les femmes de Mithridate, et comme celle qui lui fut la plus dière. Le poëte a su accorder son penchant pour Xipharès avec cette réputation de sagesse et de sévérité que l'histoire lui a fiiite. Destinée à Mithridate par ses IHirents, et s'immolant à son devoir, elle est depuis longtemps la victime du penchant secret qui la consume; et ce n'est qu'au moment où l'on croit Mithridate mort, et où les prétentions de Pharnaoe lui rendent nécessaire l'appui de Xipharès , qu'elle laisse entrevoir à ce prince la préférence qu'elle lui donne. Mais dès qu'elle est assurée que le roi est vivant , elle impose à son amant , comme à ellemême , la loi d'une séparation étemdle.
Quel qne soit vers vous le penchant qui m'attife , le vous le dis, sd^wnr, pour ne pins vous le dire : Ma gtalm me rappelle et m'entraîne à l'antel , Où Je vais vooa Jurer un silence étem^
Que de sentiment et d'intérêtdans cette expression si neuve! f^aus Jurer un silence étemel! Jurer un amour étemelf^voUk ce que tout le monde peut dire : tomjwer un silence, et un silence éternel, mais le jurer à son amant; il n'y a que Racine qui l'ait dit. £t combien d'idées délicates sous«entendues dans cette expeessioDl Dans le fait, ce n'est pas à lui qu'elle le jurera : il ne sera pas à l'autel ; elle ne prononcera point ce serment : c'est à son cceur, c'est à son devoir, c'est à son époux qu'elle doit l'adresser. Mais telle est l'involontaire illusion de l'amour, que, sans y penser, il adresse tout à l'objet aimé , même les sacrifiées qui lui sont contraires. Il m'arrive- rarement, vous le savez , messieurs, de m'arrêtersur les beautés de la versification de Racine : il y aurait trop à faire , et chaque scène tiendrait une séance. Mais je[ne puis m'empêcher de remarquer de temps en temps quelques-unes de ces expressions si singulièrement heureuses, et qui supposent encore un autre mérite que celui de la diction poétique : ce sont celles qui tiennent à ce ^timent exquis dont Racine était doué , expressions qu'il place toujours si naturellement, qu'elles semblent échapper à sa plume comme elles échapperaient à l'amour. Monlme continue :
J'entends, voos pf"'-^ Mais telle est ma misère : le ne suis point à voosi Je nie à vote pèn.
COURS DE LTTTÉRATURE.
Dtm ee doMln T<Nli*iBème il bat me loutenlr. Et de moD lUble ooeor m*alder à voos bannir, rattoodfl da moins , J*atten4^ de votre oomplaisanoe Que désormais partout vous fuirez ma présence. Ten viens de dirô assez pour vous persuader Que J*al trop de raisons de voos le eommander. Mais , après œ moment , si œ cœur magnanime D*un véritable amour a brûlé pour Monime, le ne reconnais plus la foi de vos discours Qu'au soin que vous prendrez de m*évlter toi^^ours.
Xipharès lui représente la difficulté de se oooformer à cet ordre rigoureux « lorsque Mithridate luimême, craignant les entreprises de Phamaoe, a ordonné à Xipharès de ne point quitter Monime.
IV*lmporto, il me faut obéir.
Inventez des raisons qui puissent rébluuir. D*un héros tel que vous c*est là Teffort suprême : Cherchez , prince , cherchez , pour vous trahir vous-même, Tout ce que, pour jouir de leurs contentements. L'amour fait inventer aux vulgaires amants. Enfin, Je me connais; U y va de ma vie: De mes faibles efforts ma vertu se défie. le sais qu'en vous voyant , un tendre souvenir Peut m'arracber du coeur quelque indigne soupir; Que Je verrai mon àme , en secret déchirée , Revoier vers le bien dont elle est séparée. Hais Je sais bien aussi que , s'il dépend de Touft De me faire chérir un souvenir si doux , Vous n'empêcherez pas que ma gloire offauée Ifen punisse aussitôt la coupable pensée; Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher. Pour y laver ma honte et vous en arracher.
Voilà le dernief effort de la vertu qni condMt : mais cet effort est si grand , qu*il est impossible que Tattendrissement n'y succède pas; et les dernières paroles d'un adieo si douloureux devaient y mêler quelque consolation. Les derniers mots ' qu'on adresse à un amant , même pour l'éloigner de soi , doivent encore être tendres; et quoique le devoir l'emporte, l'amour doit encore se fidre entendre par-dessus tout. Racine a bien connu cette marche de la nature dans les vers qui terminent cette scène attendrissante.
Que dis-Je? En «moment le dernier qui nous reste,
le me sens arrêter par un plaisir funeste :
Plus Je vous parle , et plus , trop faible que Je toli ,
le cherche à prolonger le péril que Je fuis.
n faut pourtant , Il faut se faire violence;
Et, sans perdre en adieux un reste de conslanoe,
le fuis. Souvenez- vous, prince, de m'évlter.
Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.
Corneille avait eu le premier l'idée de ces combats de la vertu contre l'amour. Ils sont le fond du r61e de Pauline : il y a même des endroits où elle dit à peu près les mêmes choses que vient de dire Monime. U n'est pas inutile de comparer ces.deux morceaux.
Hélas ! cette vertu , quoique ei\fin Invincible, - Ile laisse que trop voir une àme trop sensible. Ces pleun en sont témoins, et ces léehet wapitg Qu'arhttbent de nos feux les cruels soCivenIrs : Ttep rigamtiwt étkàê d*ttiie aimable présence ,
Contre qui moo devoir a trop peu de déflonae 1 Mais si vous estimez Oe généreux devoir, ConservezHn'en la gloire , et cessez de me voir : fipargnez-mol des pleurs qui coulent à ma honte; Épargnez-moi de» feux qu*à regret Je surmonte ; Enfin , épargnez-moi ces tristes entretiens , Qni ne font qn*lrrlter vos tourments et les
Cest le même fond de pensées que dans Monime ; mais , sans vouloir détailler toutes les fautes de versification, quelle prodigieuse différence! Et à quoi tient-elle principalement? A ce que l'esprit de Corneille a fort bien aperçu ce qu'il fallait dire, et que le cceur de Racine l'a senti. Je n'ai point établi œ parallèle pour rabaisser l'un au-dessous de l'autre : chacun d'eux a des mérites dififérents. J'ai voulu faire voir que Racine n'avait appris de personne à parler le langage du cœur.
Personne aussi ne savait mieux que lui combien une femme occupée d'un sentiment profond est capable d'allier la tendresse la plus délicate avec la plus inébranlable fermeté. Quand Mithridate , après avoir réussi , à force d'artifices , à faiire avouer à Monime son amour pour Xipharès, veut, malgré cet aveu , la conduire à l'autel , sa réponse est d'une âme aussi élevée qu'auparavant elle s'était montrée sensible.
Je n*al point oublié quelle reconnaissance ,
Seigneur, m'a dâ ranger sous votre obéissanoe.
Qudque rang où Jadis soient montés mes aïeux,
Leur gloire de si loin n*ébloolt point meé yeux.
le songe avec respect de combien Je suis née
▲u-deoous des grandeurs d*un si noble byméoée;
Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils , apcès vous le plus grand des humaine ,
Du Jour qu<wiur mon frolit on mit ce diadème ,
le renonçai , seigneur, à ce prince , à moi-méine.
Tous deux d'Intelligence à nous sacrifier.
Loin de mol , par moA ordre , U courait m'oubller :
Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre;
Et même de mon sort Je ne pouvais me plaindre;
Puisque enfin , aux dépens de mes vœux les plus doux,
le faisais le bonheur d'un héros tel que vous.
Vous seul^ seigneur, vous seul, vous m'avez amchée
A. cette obéissance où J'étais attachée ;
Et ce fatal amour dont favaU triomphé.
Ce feu que dans l'oubli Je croyais étouflé.
Dont la cause àja(nais s'éloignait de ma vue,
▼os détours l'ont surpris, et m'en ont oonvainone.
le vous l'ai confessé. Je le dois soutenir.
En vain vous en ponniez perdfe le souvenir;
Et cet aveu honteux où vous m'avez forcée
Demeurera toi\)ourfe présent à ma pensée.
To^|ouc8 Je vous croirais incertain de ma fol ;
Et le tombeau , seigneur, est moins triste pour mol
Que le Ut d'un époux qui m*aftilt cet outrage, «
Qui s'est acquis sur mol ce crud avantage ,
Et qui , me préparant un étemel ennui ,
ITa fait rougir d'idi feu ^ n*étalt pas pour lui.
On ne sait s'il y a dans cette réponse plus d*art et de modération que dTe noblesse et de bienséance. Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous. Peuton mieux ménager l'amour-propred'un roi malheureux et d'un vieillard jaloux? Et comme le refus é'épottser un homme qui ta fait rougir est oon-
SIÈCLE DE LOUIS XIY. — POÉSIE
forme à celte juste fierté , si natarelle à ud sexe dont elle est la défense 1 Personne n*a su mieox que Racine faire parler les femmes comme il leur conyient de parler.
■RBBIDATB.
Cest donc votre réponse? et, Bans plai me complaire,
Youfl refasez l'honneur qae je voulais vous faire ! Penses-y bien , J'attends , pour me déterminer...
HONIMB.
Non, seigneur, vainement vous croyez m'étonner.
Je vous connais , Je sais tout ce que Je m'apprête ;
Et Je vols quels malheurs J'assemble sur ma tète :
Mais le dessein est pris ; rien ne peut m'ébranler.
Jugez-en, puisque ainsi Je vous ose parler.
Et m'emporte au delà de cette modestie
Dont Jusqu'à ce moment Je n'étais |A>int sortie.
Vous vous êtes servi de ma funeste .main
Pour mettre à votre ftls un poignard dans le sein.
De ses feux Innocents J'ai trahi le mystère ;
Et quand il n'en perdrait que l'amour de son père,
nen mourra, seigneur. Ma foi et mon amour
Ne seront point le prix d'un si cruel détour.
Après cela , Jugez. Perdez une rebelle ;
Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle :
rattendrai mon arrêt; vous pouvez commander.
Tout ce qu'en vous quittant J'ose vous demander.
Croyez ( à la vertu Je dois cette Justice )
Que Je vous trahis seule , et n'ai point de complice ;
Et que d'un plein succès vos voeux seraient suivis,
Si J'en croyais , seigneur, les vœux de votre fils.
Ce rôle me paratt, dans son genre, un véritable chef-d'œuvre : il y en a sans doute d*un plus vif intérêt et d*un effet plus entraînant; il y a des passions plus fortes et des situations plus déchirantes; mais je ne connais point de caractère plus parfaitement nuancé. Le soin qu*a eu le poète de supposer gue Monîme et Xipharès s'aimaient avant que le roi de Pont eût pensé à la mettre au rang de ses épouses , écarte de ces deux amants jusqu'à Fombre du reproche. La marche de la pièce est graduée avec art, par les alternatives d'espérance et de crainte que fait naître d'abord la fausse nouvelle de la mort de Mithri4^te; ensuite l'offre simulée d'unir Monime à Xipharès; enfin le péril des deux amants, dont l'un est menacé de la vengeance de son père , et l'autre est prête à boire le poison que son époux lui envoie. Le dénoûment est régulier et agréable au spectateur : Mithridate meurt en héros , et rend justice en mourant à son fils et à Monime; tous deux sont unis. Et à l'égard de Phamace, si sa punition est différée, on sait qu'elle est sûre; et l'auteur s*e8t fié avec raison à la connaissance que tout le monde a de cette histoire, lorsqu'il a fait dire à Mithridate:
TAt ou tard 11 faudra que Pliamaoe périsse : Flei-vous aux Romains du soin de son supplice.
Le commentateur de Racine, que j'ai déjà cité, s'exprime ainsi sur Mithridate :
« Le défaut essentiel de cette pièce est dans rinlrigoe)
où, quoi qu'on eu poisse dire , U se trtMiTe deux Intérêts fort distincts : le premier est Tamour de Xipharès et de Monime; l'autre est la haine de Mithridate pour les Romains, et les projets de sa vengeance. Racine , il est vrai, a m fondre ces deux intérêts avec un art qui n'appartient qu'à lui ; mais , en admirant l'adresse du poète , on est forcé de convenir que les projets de Mithridate devraient faire Punique intérêt de cette pièce , et que cet intérêt ne commence qu'au troisième acte , oà l'on ouUie alors les amours de Xipharès et de Monime. »
Quoi que le commentateur en puisse dire , on est fofcé de convenir que ses observations critiques sont autant de méprises bien lourdes. Jamais ia haine de Mithridate pour les Homains n'a pu faire rintérét d'une pièce ; elle est seulement un des caractères du héros : c'est comme si l'on disait que la haine de Pharasmane pour les Romains doit &ire rintérét de la tragédie de Hhadamiste. Jamais le -projet de porter la guerre en Italie n'a pu faire /'Intérét d'une pièce. L'intérêt tient nécessairement aa sujet, à l'action. Or, la haine pour un peuple, un projet de guerre contre ce peuple, ne sont ni un sujet ni tue action. Le sujet est l'amour intéressant et vertueux de Monime et de Xipharès; et le nœtid de ce sujet, le nœud de l'intrigue , est la jalousie de Mithridate. Gomment concevoir que sa haine pour les Romains , que l'idée d'une expédition incertaine, éloignée , puisse former un intérêt à part? Elle en répand sur le personnage de Mithridate, qu'elle relève de son abaissement et de sa défaite. Mais depuis quand le simple développement d'un caractère peut-il former un intérêt distinct, à moins qu'il ne tienne à une seconde action? Et cette seconde action, où est-elle? U Cnidrait qu'elle existât pour faire otélier Vamowr de Xipharès et de Monime^ comme le dit le commentateur; mais cette scène le fait si peu oublier, qu'elle commence le péril des 'deux amants, dont elle déeouvre l'intelligence. Cette scène, avec tant d'autres mérites , a encore celui de nouer plus fortement l'intrigue, comme il doit toujours arriver dans im troisième acte; cette scène finit par ces vers de Phamace :
raime : Ton vous a fUt un fidèle récit
Mais Xipharès, seigneur, ne vous a pas tout dit :
Cest le moindre secret qu*il pouvait vous apprendre;
Et ce. fils si fidèle a dû vous faire entendre
Que, des mêmes ardeurs dès longtemps euflamanè,
U aime aussi la reine, et même en est aimé.
Ce mot terrible, qui porte la jalousie et la rage dans le coeur de Mithridate , et jette dans un si grand danger Monime et Xipharès; ce mot est le dernier d'ime scène qui, selon le commentateur, /ii< oublier leur amour ! En vérité , l'on ne sort pas d'étonnement de tout ce qu'on imprime aiyourd'hui sur les auteurs classiques du siècle passé et du ntftre.
n est dit, dans le DicHonnaire historique que j'ai dté à propos d'Ândroniaque, que Mithridate est un magnifique épithalame. On ajoute qu'un homme d'esprit a comp^ l'intrigue de cette pièce à celle de r Avare. Cet homme d'esprit, c'est Voltaire ; et vous avez vu comme il les a comparées. SECTION Ti. — IphigérUe,
Le degré de succès qu'obtiennent les ouvrages de théâtre dépend principalement du choix des sujets; et le premier élan du génie est quelquefois si rapide et si élevé , que , de la hauteur où il est d'abord parvenu, lui-même ensuite a beaucoup de peine à prendre un vol encore plus haut et plus hardi. H n'y a que ces deux raisons qui puissent nous expliquercomment Racine, depuis^ncSTomogife^ offrant dans chacun de ses drames une création nouvelle et de nouvelles beautés, n'avait pourtant rien produit encore qui fût, dans son ensemble, supérieur à cet heureux ooup d'essai. Il était dans cet âge où l'homme joint au feu de la jeunesse, dont il n'a rien perdu, toute la force de la maturité, les avantages de la réflexion, et les riehesses de l'expérience. Un ami sévère à contenter, des ennemis à confondre , des envieux à punir , étaient autant d'aiguillons qui animaient son courage et ses travaux. Le moment des grands efforts était venu, et l'on vit édore successivement deux che£s-d'œuvre qui, en élevant Racine au-dessus de lui-même, devaient achever sa gloire, la déCadte de l'eavie, et le triomphe de la scène française. L'un était Jphigénie, le modèle de l'action théâtrale la plus belle dans sa oontexture et dans toutes ses parties; l'autre était Phèdre, le plus éloquent morceau de passion que les modernes puissent opposer à la Didon de ce Virgile qu'il faudrait appelôr inimitable , si Racine n'avait pas éerit.
Ces deux pièces, il est vrai , sont, pour le fond, empruntées aux Grecs. Mais je me suis assez déclaré leur admirateur pour qu'il mesoit permis d'assurer, sans être suspect de favoriser les modernes, que le poète français a surpassé son modèle dans Iphigénie, et que dans Phèdre il l'a effacé de manière à se mettre hors de toute comparaison. Vlphigénie d'Euripide ^est sans contredit sa plus belle pièce, et Racine n'a pas dissimulé quelles obligations il lui avait. L'exposition , l'une des plus heureuses que l'on connaisse an théâtre ; les combats de la nature contre l'ambition , de la religion et de la crainte contre la pitié et la tendresse paternelles ; ces mouvements opposés qui entraînent tour à tour Agamemnon; cette joie qui éclate à l'arrivée de la mère et de la fille, et qui, dans un pareil moment , est si déchirante pour le cœur d'un père; cette
scène si naïve et si touchante entre Agamenmon et Iphigénie; cette nouveHe foudroyante apportée par Arcas,
ii rattend à Pautel pour la sacrifier ;
l'hymen d'Achille faussement prétexté; le désespoir deClytemnestre, qui tombe aux pieds du seul défenseur qui reste à sa fille; la noble indignation du jeune héros, dont le nom est si cruellement compromis ; les reproches que Clytemoestre adresse à un époux inhumain; la résignation de la victime, et les prières qu'elle mêle à l'expression de son obéissance ; tout cela, je l'avoue, appartient plus ou moins à Euripide. Mais tout cela , j'ose le dire , est plus ou moins embelli; et quelquefois même les beautés sont substituées aux défauts. C'est ce qu'il faut prouver avec quelque détail , en faisant ren^arquer dans quels points la différence des temps et des mœurs a dd mettre l'imitateur dans le cas d'enchérir sur l'original.
L'exposition est à peu près la même dans les deux pièces; maisie long détail où entre Agamemnon sur l'origine de la guerre de Troie, et qu'il commence à la naissance d'Hélène; ce détail qu'il fiait à un Grec, qui en est aussi bien instruit que lui, me parait refroidir une scène d'ailleurs si intéressante, n n'y a nulle raison pour prendre son récit de si haut quand les moments sont précieux ; et l'on reconnaît ici cette verbosité qu'on a Justement reprochée aux écrivains grecs, dont Sophocle luimême, le plus parfiiit de tous, n'est pas tout à fait exempt. J'en retrouve encore des traces dans les réflexions trop prolongées que fait Agamemnon sur les dangers de la grandeur et les avantages d'une condition obscure. Ce n'est pas que ce soient là de ees sentences froidement philosophiques si fréquentes dans Euripide : celle-ci est en situation et en sentiment; elle est parfaitement placée, et Racine n'a pas manqué de s'en saisir. Mais il a resserré en trois vers ce qu'Euripide allonge dans dix ou douze. Il a senti qu'il ne devait pas y avoir un mot de trop dans une exposition où Ton a tant de choses importantes à développer. Le Grec a le mérite de l'invention ; le Français celui de la mesure , et j'ajouterai celui de l'expression.
Heareux qui , satisfait de son hamble fortnne, Libre du Joag sapertM où J6 sols attacM, Vit dans rétat obscur où les dieux l'ont caobél
Il n'y a rien dans le grec qui réponde à la beauté de ces deux hémistiches : Libre du Joug superbe... où les dieux Vont caché. Il n'y a rien non plus qui ait pu fournir à Racine ces vers qui expriment d'une manière si heureusement poétique le calme qui retient la flotte grecque dans le port d'Aulide :
SIÈCLE DE LOUIS XIY. -^ POÉSIE
Le Y€nt qui nous flattait nom lalaa dam le pott :
Il fallut s'arrêter; et la rame inutile »Fatigaa yalnement une mer immobile '.
Voilà pour Texposition. Voyons Tintrigue et les caractères. Il y en a quatre plus ou moins tracés dans Euripide : Agamemnon, Glytemnestre , Iphigéaie, Achille. Tous sont embellis et perfectionnés. Agamemnon est beaucoup plus noble , Clytemnestre beaucoup plus pathétique, Achille beaucoup plus impétueiu; Ipbigénie même, le rôle le mieux fait de la pièce grecque, est encore plus touchante dans la pièce française. Mais il est à propos d'observer que la supériorité des rôles d* Achille et d'Iphigénie tient à un ressort dramatique étranger aux anciennes tragédies , et qui n*a jamais été mieux placé que dans celle-ci « pour ajouter à l'intérêt des situations et des caractères. L*amour, que les modernes ont souvent introduit mal à propos dans ces grands sujets de Tantiquité, tels qu'OËdipe, Electre, Mérope, Philoctète, se mêle admirablement à celui dipbigénie; et la raison en est sensible. Il ne s*agit ici , ni d^intrigues amoureuses, ni de déclarations galantes, qui rabaissent de grands personnages et gâtent une grande action. Quel est le sujet d^IpMgénief C'est un père forcé par des raisons d*État d'immoler sa propre fille. Il est obligé, pour la faire venir d'Argos à Tarmée » de prendre un prétexte qui la trompe , ainsi que sa mère. Il suppose un projet de mariage entre Achille et Ipbigénie. Telle est Tintrigue d'Euripide. On s'attend bien , au moment où cette fourbe est découverte , qu'Achille sera indigné qu'on se soit servi de son nom pour cet odieux stratagème. Mais combien la situation sera-t-elle plus forte , s'il est vrai qu'Achille ait été promis à Iphigénie , s'il aime cette jeune princesse , s'il a en même temps et son injure à venger et son épouse à sauver 1 Pour aller Jusque-là , il n'y avait qu'un pas à faire : Euripide ne l'a pas fait ; et , s'il faut tout dire, je m'en étonne, et je crois qu'on peut le lui reprocher. Car, si les Grecs n'ont point mis d'intrigues d*amour dans leurs tragédies , s'ils ne représentent point des héros amants, l'amour conjugal, l'amour fondé sur des droits légitimes, n'est point exclu de leur théâtre : témoin l'Antigone de Sophocle , qui est promise au fils de Créon , comme l'Iphigénie de Racine l'est au fils de Pelée; et l'attadiement mutuel d'Hé* mon et d'Antigone est assez fort pour produire la catastrophe, c'est-à-dire la mort du prince qui se tue auprès d'Antigone. Qui empêchait Euripide de
* On ven rappellent oeax de Virgile :
Qmmk «mM pomSrt, «mnUque rtpentt r€$edU Flahu , 9t im Umto htckoUitr wtonmart totua.
< (JBadd. m , ai.) OIU rtwUgIo aoctnafliM iitmanê /aU§9tU.
(Ibt4.vu.a«.)
mettre Achille dans une situation semblable ? Achille fieut, sans rien perdre de l'héroïsme qui fiiit son caractère, aimer la jeune épouse qui lui est promise ; et combien alors il sera plus intéressé à la défendre ! Cette faute d'Euripide ( car c'en est une qui même en amène d'autres ) est une nouvelle preuve qui confirme ^ ce que j'ai toujours pensé , que Sophocle avait vu bien plus loin qiia lui dans l'art dramatique.
Qtt'arrive-t41 ? le prétendu mariage d'Adiille n'est qu'une fiction qui s'édairoit dans la première scène du quatrième acte; et cette scène , de toutes manières , convient beaucoup plusà la comédie qu'à la tragédie. On en va juger. Achille arrive au quatrième acte , pour parler, diMI , au général des Grecs , et savoir les raisons de ses délais. Cest d'abord une Ênite d'amener si tard un personnage de cette importance, et sans autre raison qui le ûose tenir au sujet qu'un simple mouvement de curiosité et d'Impatience. Ce n'est pas tout : il n'a jamais vu Clytemnestre ; et la première personne qui se présente à lui devant la demeure d' Agamemnon , c'est cette reine qui croit venir au-devant de son gendre, et qui l'accueille en conséquence. Achille , qui ne se doute de rien , va de surprise en surprise. Étonné de voir une femme l'aboider ainsi , il l'est bien plus lorsqu'elle lui présente la main, cérémonie d'usage la première fois qu'une mère voyait l'époux de sa fille. Il réclame les saMes Mê de la pudeur avec toute la simplicité des moeurs antiques. Clytemnestre est obligée de se nommer, et lui demande pourquoi il se refuse à ce que k coutume permet entre un gendre et une belle-mère. Nouvel étonnement d'Achille , qui ne sait ce qu^on veut lui dire, et qui fimt par protester à la reine que jamais il n'a entendu parier de ce mariage , et qu* Agamemnon ne lui en a jamais dit un mot. Clytem* nestre est si confuse, qu'elle lui demande la permis* non de se retirer. Je demande, moi, si ce n'est pas là une scène absoiumeot comique. Toute méprise l'est par elle-même : et qu'est-ce qu'une méprise semblable entre Achille et Clytemnestre.' quel rôle pour un héros , pour une reine! Cette scène se sent enewe de l'enéuiee d'un art qui pourtant était déjà fort avancé; et toutes ces feules riennentdeceque l'hymen d'Achille et d'Iphigénie n'est qu'une sup* position dans le poète grec, au lieu d'être une r^ ïité, comme dans le poète français. Aussi quelle différence de l'arrivée d'Achille dans la pièee de Racine! Il ne vient pas à l'armée pour savoir des nouvelles. La renommée de ses exploits l'y a devancé : il arrive vainqueur de la Thessalie et de Lesbos; il arrive pour épouser la lUe du KH des lois, et raavener la ville de Priam,
CtftRS DE LITTËRATURE.
La lÎMMalie entlèra oa yaioeoe oa ealmée , Lesboft même conquise eo attendant Tannée, D3 tonte antre valenr éternels monomeots , Ne sont d*ÀcliiUe oisif que les amusements. Les malheurs de Lesbos par ses mains ravagée Épouvantent eneor toute la mer £gée :
Troie en a vu la flamme, et Jusque dans ses poHi Les flots en ont porté les débris et les morts.
Voilà comme le héros s'annonce^ et comme le poète fait des vers. Que l'on compare ici Euripide et Racine , et qu'on juge.
Revenons à la pièce grecque. Au moment où Clytemnestre yeut quitter Achille, Arcas survient, qui leur révèle la résolution cruelle d*Agamenmon et le péril d'Iphigénie. Il est clair qu*Achillen'y peut prendre par lui-même aucun intérêt , si ce n*est celui de la pitié, que tout autre éprouverait comme lui, et le ressentiment qu'il doit avoir contre ceux qui ont abusé de son nom. ûytemnestre cependant saisit cette occasion de se m/énager un appui pour sa fille ; jBlle tombe à ses genoux , et lui dit à peu près les mêmes choses que Racine a écrites en si beaux vers, mais qui ont infiniment plus de force en s'adressant à celui qui devait réellement être Tépoux d'Iphigénie f qu'à un prince qui, dans le fait, se trouve étranger à tout ce qui se passe. Il lui répond très-noblement, et lui promet son secours. Il fiait les mêmes offres à Iphigénie dans l'acte suivant. Biais que produit son entretien ? Rien , absolument rien : il ne voit pas même Agamemnon; il dit que ses propres soldats sont soulevés contre lui, qu'il a couru risque d'être accablé de pierres. Cependant il amène un petit nombre d'amis, qui sont prêts comme lui à tout risquer pour sauver la princesse. Mais lorsqu'elle témoigne qu'elle est résignée à mourir, et qu'elle sera une victime volontaire, immolée pour la gloire et le salut des Grecs, il se contente d'admirer sa résolution, et d'avouer que ce noble courage lui fait regretter de n'être pas son époux. Seulement il lyoute que , dans le cas où elle changerait d'avis , il sera près de l'autel pour la défendre. Est-ce là cette fougue impétueuse qui doit caractériser Achille? Je sais que, suivant les mœurs grecques , il ne doit pas faire davantage , et qu'il n'a pas le droit d'empêcher un dévouement religieux. Mais pourtant c'est Achille; c'est celui qu'Horace veut que l'on représente comme ne reconnaissant de loi que son épée : et certes, si Euripide en eût fait l'époux d'Iphigénie , il pouvait en faire en même temps l'Achille d'Homère. Mais il a laissé cette gloire à Racine. Cest en effet d'aprè&r/ltocfe que le poète français a dessiné cette superbe scène, l'une des plus imposantes et des plus vives de notre théâtre, entre Achille et Agamemnon. Cest d'après le plus grand peintre de l'antiquité que Racine a colorié
cette belle figure de héros , que des critiques absurdes ont si ridiculement accusée d'être trop française. Ici, comme dans Homère, c'est un guerrier fougueux, terrible, inexorable, ne respirant que la gloire et les combats, impatient du repos , de l'obstacle et de l'injure , méprisant les oracles et les prêtres, également prêt à renverser les autels et à combattre toute une armée. On lui rappelle en vain qu'il doit périr sous les murs de Troie :
Mol! je m*anrèlerais à de vaines menaces. Et Je ftiirals llionneur qui m'attend sur vos traces I Les Parques à ma mère, il est vrai, l'ont prédit, I>orsqu*un époux mortel fut reçu dans son lit : Je puis choisir, dit-on , ou beaucoup d'ans sans gloiK , Ou peu de Jours suivis d'une longue mémoire. Mais , puisqu'il faut enftn que j'arrive au tombeau , Youdrais-Je , de la terre inuUle fardeau , Trop avare d'un sang reçu d'une déesse, Attendre chez mon père une obscure vieillesse. Et toi:Uours de la gloire évitant le sentier. Ne laisser aucun nom , et mourir tout entier? Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ; L'honneur parle, fl suffit : ce sont là nos oracles. Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains ; Mais , seigneur, notre gloire ftt dans nos propres mains. Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes? Nesongeous qu'à nous rendre immortels comme eux-mé- Et laisant faire au sort , courons où la valeur (mes ; Nous promet un desUn aussi grand que le leur : Cest à Troie, et J*y cours ; et, quoi qu'on me prédise. Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduiae ; Et quand moi seul enfin il faudrait l'ashiéger, Patrocle et moi , seigneur, nous irons vous venger.
Assurément 11 n'y avait qu'Achille au monde qui pût vouloir tout seul assiéger Troie. Il n'y avait que lui qui pût dire à Clytemnestre :
Votre fille vivra ; je puis vous le prédire. Croyez , croyez du moins que tant que Je respire , Les dieux auront en vain ordonné son trépas : cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
n n'y avait que lui qui pût dire à Iphigénie :
Tenez , madame , suivez-moL Ne craignez ni les cria ni la fouie impuissante DHin peuple qui se presse autour de cette tente. Paraissez ; et bient<H, sans attendre mes coups, Ces flots tumultueux s'ouvriront devant vous. Patrocle et quelques chelii qui marchent à ma suite. De mes Thessaliens vous amènent l'élite ; Tout le reste , assemblé près de mon étendard. Vous offre de ses rangs l'invincible rempart k vos persécuteurs opposons cet asile : Qu'ils viennent vous chercher sous les tentée d'Achille!
Cest à la fois un guerrier, un amant, un époux outragé; c'est Achille tout entier. On voit que Racine était plein d*Homère. Il traduit d'Homère cet endroit de la scène d'Achille avec Agamemnon :
Et que m'a fait à mol cette Troie où Je cours? Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle? Pour qui , sourd à la voix d'une mère hunorteUe, Et d'un père éperdu négligeant les avis , Yala-je y chercher la mort tant prédite à leur flls? Jamais vaisseaux partis des rtvcsdu Scamandre, Aux.Ghampsthessattens oièreDi-Usdeioendre?
SIECLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Et Jamais dans Laiisae un lAche ravisseur Bfe vint-Il enlever ou ma femme ou ma sœar? Qa*ai-Je à me plaindre? oit sont les perles que j'ai faita 7 Je n*y vais que pour vous , barbare que vous êtes !
Ce qui distiogae ce rôle admirable, c'est que l'amour, qui affaiblit ordinairemeot Théroïsme, lui donne ici un nouveau ressort. Il semble qu'il n'y ait rien à répondre lorsque Achille dit à Iphigénie :
Quoi ! madame , un barbare osera m*insu)ter !
Il voit que de sa sœur Je cours venger Foutrage ;
Il sait que, le premier, lui donnaut mon suffrage,
Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux ;
Et , pour fruit de mes soins , pour fruit de mes travaux ,
Pour tout le prix enfin d*une Uiustre victoire
Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire i
Content et glorieux du nom de votre époux ,
Je ne lui demandais que l'honneur d*étre à vous.
Cependant aujourd'hui , sanguinaire, pai^ure,
Cest peu de violer l'amitié, la nature;
Cest peu que de vouloir, sous un couteau mortel,
Me montrer votre cœur fumant sur un autel ;
D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice ,
n veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ;
Que ma crédule main oofnduise le couteau;
Qu'au lieu de votre époux , Je sois votre bourreau !
Et quel était pour vous ce ^anglant hyménée,
Si Je lusse arrivé plus tard d'une Journée 7
Quoi donc ! à leur fureur livrée en ce moment,
Vous iriez à l'autel me chercher vainement;
Et d'un fer imprévu vous tomberiex frappée ,
En accusant mon Uom qui vous aurait trompée I
U faut de ce péril , de cette trahison ,
Aux yeux de tous les Gr^ lui demander raison.
A l'honneur d*un époux vous-même intéressée,
Madame , vous devez approuver ma pensée :
11 faut que le cruel qui m'a pu mépriser.
Apprenne de quel nom il osait abuser.
Il ne s'indigne pas moins delà somnission dlphigénle que de la cruauté de son père :
Eh bien ! n*en parlons plus. Obéissez cruelle , Et cherchez une mort qui vous semble si belle ; Portez à votre père un cœur où J'entrevoi Moins de respect pour lui que de haine pour moi. Une Juste fureur s'empare de mon âme : Yous allez à l'autel, et moi, J'y cours, madame. Si de sang et de morts le ciel est affamé , Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé : A mon aveugle amour tout sera légitime; Le prêtre deviendra ma première victime; Le bûcher, par mes mains détruit et renversé. Dans le sang des bourreaux nagera dispersé ; Et si, dans les horreurs de ce désordre extrême, Votre père frappé tombe et périt lui-même. Alors de vos respects voyant les tristes fruits , Reconnaissez les coups que vous aurez conduits.
Je le répète : que l'on compare à ces emportements si naturels, si intéressants, si bien fondés, le sang-froid de l'Achille d'Euripide , et qu'on décide lequel de ces deux rôles est le plus tragique et le plus théâtral
Mais le dernier coup de pinceau est dans le cinquième acte, quand le poète représente tous les Grecs armés contre Iphigénie.
De ce spectacle affreux votre fille alarmée "^ Yoyait pour die Achille , et contre elle l'armée.
Là HAVB — TOME 1.
Mais , quoit]ue seul pour elle , Achille furieux Épouvantait l'armée , et partageait les dieux.
Homère et Corneille , les deux premiers modèles du sublime , n'ont rien , ce me semble, déplus grand pour ridée et pour l'expression que ces deux vers '. L'imagination croit voir l'Achille de V Iliade quand il parait près de ses pavillons, sans armes, qu'il crie trois fois , et que trois fois les Troyens reculent. Girardon disait que, depuis qu'il avait lu Homère, les hommes lui paraissaient avoir dix pieds : Racine les voyait à cette hauteur quand il a peint son Achille.
J'ai dit que le rôle d'Agamemnon était plus noble et mieux soutenu dans notre Iphigénie que dans celle des Grecs. En effet, Euripide l'avilit gratuitement devant Ménéias. Quand celui-ci a surpris la lettre que son frère envoie pour prévenir l'arrivée de Clytemnestre , il lui reproche longuement et durement de n^étre plus le même depuis qu'il a obtenu le commandement génial; d'avoir été souple et flatteur lorsqu'il le briguait, et d'être devenu intraitable et inaccessible depuis qu'il en est revêtu. Ces reproches injurieux sont déplacés : il suffisait que Ménéias lui rappelât ses résolutions conformes à l'intérêt des Grecs , et se plaignît de son changement. D'un autre côté, Agamenmon reproche à Ménéias de ne respirer que le sang et le carnage ^ de vouloir se ressaisir d'une épouse ingrate^ aux dépens de la raison et de l'honneur. Est-ce bien Agamenmon qui doit tenir ce langage? est-ce à lui de parier ainsi de l'injure faite à son frère, d'une querelle qui arme toute la Grèce, et qui le met luimême à la tête de tous les rois? Il y a là trop d'inconséquence ; c'est s'expliquer comme Clytemnestre, et non pas comme le général des Grecs et le frère de Ménéias, ni même comme un homme qui, un moment auparavant , a senti la nécessité du sacrifice qu'on lui demandait. Qu'il en gémisse, qu'il soit combattu , qu'il cherche même à éluder sa parole, à sauver sa fille, rien n'est plus naturel; mais qu'il ne condamne pas formellement sa propre cause : c'est se rendre soi-même inexcusable, lorsqu'un moment après il consentira au sacrifice. Qu'il ne dise donc pas :
« Poursuivez ;tant qu'il vous plaira la vengeance hiique d'une periide épouse; c'est votre passiou : mais il m'en coûterait trop de larmes, si j'étais assez ii^uste pour livrer mon sang aux Grecs. »
Racine a bien senti ce défaut de convenance; il a mis dans la bouche de Clytemnestre ce qu'Euripide fait dire à Agaraemûon :
' L'expression est deCorneiUe, Sertorius, actei, soène i : Bslanec tes deUias. et partage 1m dlmn.
Udiset 11 Ménélas racheter d'un toi prix
Sa coapable mottlé, dont il est trop épris.
Mais vous , quelles fureurs vous rendent sa TicUme?
Pourquoi vous imposer la peine de son crime?*
Pourquoi moi-même enfin , me déchirant le flanc,
Payer sa foUe amour du plus pur de mon sang?
Il me semble aussi que Racine a mieux gardé les vraisemblances, et conservé -la 'dignité d'Agamemnon devant Clytemnestre, lorsqu'il lui interdit rapproche de Tau tel. Dans Euripide , il veut la renvoyer à Argos , sous prétexte de veiller de plus près à réducation de ses filles; prétexte d'autant moins probable, que lui-même Ta fait venir à Tarmée pour ïo mariage dlphigénie : ce qui présente une contradiction choquante et inexplicable. Aussi , lorsqu'il lui dit d'un ton absolu ,
« Je lo veux : partez , obéissez» »
elle répond,
« Non, certes, je ne partirai pas ; j'en jure par Jimon. Les soiiiB d'an père vous regardent : laissez-moi c^x d'une mère.»
Et là-dessus elle le quitte. Cest eompromettre un peu rautorité d'Agamemnon , comme roi et comme époux. Racine, en Imitant cette scène, l'a corrigée. Des différentes raisons que lui fournit Euripide, il n'a pris que celle qui , du moins, a quelque chose de plausible ; et il l'a exprimée avec un art et une élégance de détails qui en couvrent la £aibles8e-autant qu*il est possible.
Vous voyez en quels Ueax vous Pavez amenée (Tphigénie) : Tout y ressent la Ruerre, et non point Thyménée. Le tumulte d*un camp ; soldats et matelots, Un autel liérissé de dards , de Javelots ; Tout ce spectacle enfin , pompe digne d'Achille , Pour attirer vos yeux n^est point assez tranquIUe ; Et les Grecs y verraient l'épouse de leur roi Dans un état indigne et de vous et de moi.
Clytemnestre ne manque pas de bonnes raisons à lui opposer. Alors il en vient à un ordre formel :
Vous avez entendu ce que Je vous demande, Madame : je le veux , et je vous le commande. Obéissez.
Et il sort sans attendre sa réponse. C'est sauver à la fois toutes les bienséances; car il ne doit pas douter qu'on ne lui obéisse; et, après un ordre si précis et si diur, il n'a plus rien à dire ni à entendre. A l'égard de Clytemnestre, elle demeure étonnée comme elle doit l'être, et cherche à deviner les motifis de cette conduite. Elle paraît croire que son époux n'ose pas montrer aux Grecs assemblés la sœur de la coupable Hélène.
Mais n'importe; il le veut, et mon cœur s'y résout Ma iUle, U>d bonheur me console de tout
Il y a de l'adresse à couvrir cette petite mortifia cation , qui se perd pour ainsi dure dans les Jouissan-
ces de l'amour maternel. L'observation de toutes ces bienséances est un des avantages du tli(âtre français sur celui de toutes les autres nations.
Bnimoy prétend qu'Agamemnon est plus roi dans Racine, et plus père dans Euripide. Il me semble, au contraire, que, dans la pièce grecque, Agamemnon donne beaucoup plus à l'intérêt de la patrie, et, dans la pièce française , beaucoup plus à la nature ; et je crois encore qu'en cela tous deux se sont conformés aux mœurs du pays où ils écrivaient, La prise de Troie, l'autorité des oracles, l'honneur de la Grèce , devaient être d'une plus grande importance sur le théâtre d* Athènes que sur le n^tre. Aussi , dans Euripide, passé le second acte, Agamemnon n'a plus aucune irrésolution , et paraît constamment résigné au sacrifice. Racine a senti que, pour des spectateurs français, il fallait que la nature rendh plus de combats ; et après cette grande scène du quatrième acte , otï la fierté et la dignité d'Agamemnon se soutiennent si bien devant la hauteur menaçante d'Achille, le poète trouve encore le moyen de donner au roi d'Argos un retour très-intéressant : dans rinstant même où il est le plus irrité de l'orgueil d'Achille, où il dit avec toute la fierté qui appartient aux Atrides,
Achille menaçant détermine mon coeur; Ma pitté semblerait un effet de ma peur.
Il se rappelle la soumission d'Iphigénie.
AdiiUe nous menace , Acirille nous méprise ; Mais ma fille en est-eUe à mes lots moins soumise?
La tendresse paternelle prend encore le dessus. Il veut que sa fille vive. Elle vivra , dit-il , pour un autre que lui. 11 fait venir la reine et Iphigénie, et charge Eiuybate de les conduire secrètement hors du camp , et de les ramener dans Argos. Ce projet échoue par la trahison d'Ëriphile, qui va tout découvrir à Calchas , et par le soulèvement de l'armée , qui réclame la victime. Ainsi , jusqu'au dernier moment, la nature l'emporte encore, et Agamemnon ne cède qu'à l'invincible nécessité. Cette gradation est le chefd'œuvre de l'art; elle était nécessaire pour répandre sur le rôle d'Agamemnon l'intérêt dont il était susceptible, et pour multiplier les alternatives de la crainte et de l'espérance. Cette marche' savante est un mérite des modernes : les ancien^ trouvaient de belles situations; mais nous avons su mieux qu'eux les soutenir, les graduer et les varier..
Je trouve encore Racine supérieur à son modèle dans la manière dont Clytemnestre défend sa fille. Ce n'est pas que cette scène ne soit belle dans Euripide, qu'il n'y ait du pathétique dans les discours de Clytemnestre ; mais elle commence par reprocher
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
à son époux des crimes qai le readenl odieux , le meurtre de Tantale , son premier mari , et celui d'an fils qu'elle en avait eu. 11 ne faut pas foire haïr celui que la situation doit faire plaindre. Racine n'a point commis cette faute , et il a donné en même temps plus de véhémence à Clytemnestre : il a donné à la nature un accent plus fort et plus pénétrant; il a joint à ses plaintes plus de menaces et de fureurs, et il le fîDJlait ; car de quoi n'est pas capable une mère dans une situation si horrible! Dans Euripide, Agamemnon , après avoir répondu à la mère et à la fille, se retire et les laisse ensemble : cette sortie est un peu froide. La scène est mieux conduite dans Racine, et va toujours en croissant. Clytemnestre, voyant qu'elle ne peut rien sur Agamemnon , s'empare de sa fille.
Non , Je ne l*aaral point amenée aa supplice, - Ott vous ferex aux Gréa un double sacrifice. Ni crainte ni respect ne m*en peut détaclier ; De mes bras toot sanglants il faudra Tarracher ; ▲niai barbare époox qu'impitoyable père, Venez, si vous Posez , la ravir à sa mère. Et vous, rentrez , ma fille, et du moins à mes lois Obéissez cnoor pour la dernière fois.
Voilà le cri de la nature; voilà comme devait finir cette scène. On sait quel en est l'effet au théâtre, et quels applaudissements suivent Clytemnestre, dont le spectateur a partagé les transports.
Autant sa douleur est furieuse et menaçante, autant celle dlpbigénie est touchante et timide. Elle l'est aussi dans Euripide ; mais pourtant elle n'est pas exempte de ce ton de harangue et de déclamation qu'on reproche aux poètes grecs, et particulièrement à Euripide , mais qui est infiniment rare dans Sophocle. Iphigénie commence par regretter de n'avoir ^osNloquence d'Orphée, et t*art d'entraîner les rochers et d^ attendrir les cosurs par des paroles. Ce début est trop oratoire : mais le reste est d'une grande beauté, surtout l'endroit où elle présente à son père le petit Oreste encore au berceau , et cherthe à se faire un appui de cette pitié si naturelle qu'on ne peut refuser à l'enfance. Ce morceau est plein de cette simplicité attendrissante, de cette expression de la nature où excellait Euripide. Racine n'avait point ce moyen : il est dans nos principes de n'amener un enfant sur la scène que lorsqu'il tient à l'action, comme dans AthaUe et dans Inès, On a depuis employé ce ressort dans quelques pièces, et Ibeaucoup moins à propos : les connaisseurs l'ont blâDoé , et je crois que ce n'est pas sans fondement. Il serait trop aisé de &ire venir un enfant sur le théâtre toutes les fois qu'il y aurait un personnage à émouvoir, et tout moyen par lui-même si facile, et en quelque sorte banal , perd nécessairement de son
effet. Les Grecs n'en ont fait usage que très-rarement, quoiqu'ils se servissent beaucoup plus que nous de tout ce qui pouvait parier aux yeux. Nous en avons vu un exemple très-heureux dans Vjéjax de Sophocle; mais en général ce moyen est un de ceux qu'il faut mettre en œuvre avec le plus de réserve, et que le succès peut seul justifier.
On a fait un reproche spécieux à l'Iphlgénie française : on a voulu voir de l'excès dans sa résignation s lorsqu'elle dit à son père :
D*mi œil aussi content, d*un cœur aussi soumis , Que J'acceptais l'époui^ que vous m'aviez promis, Je saurai , s*il le faut , victime obéissante , Tendre au fer de Calcbas une tête innocente.
On aurait raison , si c'était là le fond de ce qu'elle dit et de ce qu'elle pense : mais qu'on écoute sa réponse tout entière , et l'on verra s'il y a là de la bonne foi à interpréter séparément et à prendre dans une rigueur si littérale ce qui n'est qu'une tournure du discours, une espèce de concession oratoire, dont le but est de toucher d'abord le cœur d' Agamemnon par la soumission , avant de le ramener par la prière et les larmes. A-t-<>n pu croire qu'elle voulait dire en effet qu'il sera aussi satisfaisant pour elle d'être sacrifiée que d'épouser son amant? Ce sentiment serait entièrement faux , çt je n'en connais point de cette espèce dans Racine. Mais, pour juger Tintention d'tm discours, il faut l'entendre tout entier, et ne pas s'arrêter à ce qui n'est qu'un moyen préparatoire. Or, qui ne voit, en lisant la suite, que ces assurances d'une docilité parfaite ne vont qu'à disposer Agamemnon à écouter favorablement sa fille?
Si pourtant ce respect, si cette obéfssanee Parait digne à vos yeux d'une autre récompense; SI d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire Ici qu'en l'état où Je suis Peut-être assez d'honneurs environnaient'ma vie Pour ne pas soubaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'eu me Tarrachant , un sévère destin , Si près de ma naissance en eût marqué la Un.
Est-ce là le langage d'ime personne qui regarde du même œil la mort et l'hyménée ? Sa prière , pour être modeste et timide, en est-elle moins intéressante? A peine voit-elle son père attendri, comme il doit l'être par ces premières paroles, qu'elle emploie successivement tout ce qu'il y a de plus capable de l'émouvoir, en commençant par ces deux vers si naturels et si simples, traduits d'Euripide :
FUto d'AgamemnoD , c'est mol qui la première , Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père; Cest moi qui si longtemps , le plaisir de vos yeux , Voua al (ait de ce nom ramercler les dieux,
' On peut consulter sur cette résignation le Génie duChriê' tianiême, seconde partie, Uvre ii, <£apltre v. L'auteur explique avec beaucoup d'imagination ce que Racine a i^uté de cbrétlen an rôle d'Ipblgénle.
Sft.
Et pour qal, tant de fols prodiguant tos caresses , Tons n'avez point da sang dédaigné les faiblesses. Hélas ! ayec plaisir Je me faisais cooter Tous les noms des pays que vous allez dompter; Et d^à , dlllon prâageant la conquête , D*un triomphe si beau Je préparais la fête. Je ne m'attendais pas que, pour le commencer, Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Iphigénie, dans le grec, finit par dire qu'il n'y a rien de si désirable que la vie , et de si affireux que la mort. Ce sentiment est vrai ; mais est-il assez touchant pour terminer un morceau de persuasion? 11 peut convenir à tout le monde, et il valait mieux, ce me semble, insister, en finissant, sur ce qui est particulier à Iphigénie ; et c'est aussi ce qu'a fait Racine. Il n'a pas cru non plus devoir lui donner cette extrême frayeur de la mort; il a voulu qu'on se souvint que c'était la fille d'Agamemnon : et d'ailleurs il savait qu'un peu de courage sans faste, et mêlé à tous les sentiments qu'elle doit exprimer, ne pouvait rien diminuer de l'intérêt qu'elle inspire , et devait même l'augmenter.
Non que la peur du coup dont Je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien : mon coeur, de votre honneur Jaloux ,
Ne fera point rougir un père tel que vous ;
Et si Je n'avais eu que ma vie à défendre,
i 'aurais su renfermer un souvenir si tendre, lais à mon triste sort , vous le savez , seigneur. Une mère, un amant, attachaient leur bonheur. Un roi digne de vous a cru voir la Journée Qui devait éclairer notre illustre hyménée. Déjà sûr de mon cœur, à sa flamme promis , Il s*esUmait heureux : vous me l'aviez permis. 11 sait votre dessein , Jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous, et vous voyez ses lannes. Pardonnez aux efforts que Je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que Je leur vais coûter.
De combien d'intérêts elle s'environne en paraissant oublier le sien! Elle ne fait pas parler les pleurs du petit Oreste , commedans Euripide; mais les pleurs d'un enfant sont un moyen accidentel et passager, au lieu que le contraste affretix de l'hymen qui lui était promis , et de la mort où Ton va la conduire, tient à tout le reste de la pièce et fait partie de la situation. Plus je réfléchis sur ces deux ouvrages , plus il me paraît incontestable que la terreur et la pitié sont portées beaucoup plus loin dans Racine que dans Euripide.
J'ai entendu quelquefois opposer à ce dévouement généreux d'Iphigénie, qui s'élève au-dessus de la crainte de la mort en même temps qu'elle fait ce qu'elle doit pour sauver sa vie , cet aveu que fait Aménaîde d'un sentiment tout contraire , dans ces vers si connus :
Je ne me vante point du fastueux effort
De voir sans m'alarmer les apprêts de ma mort;
Je regrette la vie... elle dut m'étre chère.
L'un de ces passages ne me paraît ix>int la critique
de l'autre. Aménaîde et Iphigénie disent toutes deux ce qu'elles doivent dire : ce sont seulement deux genres de beauté différents. La situation d' Aménaîde est bien plus affreuse encore que celle d'Iphigénie : elle est condamnée à une mort infâme; elle va périr en coupable, et sur un échafaud. Aussi le poète la représente dans l'entier abattement de l'extrême infortune : pas un sentiment doux, pas une ombre de consolation ne se mêle à l'horreur dé sa destinée. Accusée par ses concitoyens , méconnue par son père, éloignée de sonumant, elle ne peut faire entendre que l'accent de la plainte. Quelle différence d'Iphigénie! elle va être offerte en victime pour le salut et la gloh*e de toute la Grèce ; et l'on n'ignore pas quel honneur était attaché à ces sortes de sacrifices, réputés si honorables, que souvent même ils étaient volontaires : ces idées prises dans les mœurs , et le nom de fille du roi des rois , devaient donc mêler au caractère d'Iphigénie quelques teintes d'un héroïsme que ne devait point avoir Aménaîde, qui n'est jamais qu'amante et malheureuse. C'est du discernement de toutes ces convenances , relatives au personnage , au pays, aux préjugés , aux coutumes , que dépend la perfection d'un caractère dramatique; et je crois qu'elle se trouve dans celui d'Iphigénie.
J'ai connu des hommes de beaucoup d'esprit qui faisaient une autre critique de cette même scène : ils en blâmaient le dialogue. Ils auraient voulu qu'il fut coupé par des répliques alternées et contradictoires , de manière à établir une espèce de choc , un combat de paroles entre Agamemnon et Clytemnestre ; et ils pensaient que la scène en serait devenue plusfbrtcet plus vive. Je ne sais si je me trompe, mais je crois trouver dans la nature les raisons qui me persuadent que Racine ne s'est pas trompé. Sa scène, ainsi que celle d'Euripide , est paitagée en trois couplets, si ce n'est que l'ordre est différent. Bans le grec, Clytemnestre parle la première ; elle éclate en reproches contre Agamemnon, qui ne répond rien. C'est déjà un défaut à mon avis; car il ne convient pas qu'il ait l'air de n'avoir rien à répondre. Sa fille prend la parole : il réplique alors et se retire. Ta! déjà remarqué que cette sortie ne devait pas faire un bon effet , et que. la marche de Racine me semblait plus heureuse. Chez lui ,^ c'est Iphigénie qui parle la première , après que sa mère a dit avec une indignation ironique et concentrée :
Venez , venez , ma fille , on n'attend plos que vous ; Tenez remercier un père qui vous aime, Et qui veut à Tautel vous conduire lui-même.
Et après qu'Agamemnon , voyant sa fiUé pleurer et baisser les yeux , s'est écrié :
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Ab ! malheuraaz ArcM ! ta m*as trahn
elle se bâte de lui dire,
Mon père, Cessex de voos troubler, vous n*ëte8 point trahi : Qaand voiu commanderez , tous serez obéi.
Et le reste, comme on vient de l'entendre. Il me paraît très-naturel qu'Iphigénie , qui connaît toute la violence de Clytemnestre, et qui^en a déjà été témoin devant Achille , qui même a eu soin de dire à son amant ,
Oa ne connaît que trop la fierté des Atrides : Laissez parler, seigneur, des bouches plus Umldes,
se hâte de prévenir les emportements de sa mère, et d'essayer ce que peuvent sur Agmemnon la pitié et la nature. D'un autre côté, il n'c^t pas moins vraisemblable que Clytemnestre , qui a eu le temps de revenir de ses premiers transports , se contienne encore jusqu'au moment où elle aura entendu, de la bouche même de son époux , ce qu'en effet elle ne doit croire entièrement que lorsquMl l'aura lui-même avoué. Après qu'Iphigénie a parlé, Clytemnestre doit d'autant plus attendre la réponse d'Agamemuon , qu'elle a tout lieu d'espérer qu'il n'aura pu résister aux pleurs de sa fille. Il s'explique cependant de manière à ne laisser aucune espérance. Cest alors que l'orage commence, et avec d'autant plus d'effet que le spectateur l'a vu s'amasser dans le cœur de Clytemnestre pendant qu'Agamemnon parlait , et qu'elle ne se livre à toute sa fureur qu'après qu'elle a perdu tout espoir. Aussi perd-elle en même temps tout ménagement, et finit par se jeter sur sa fille comme une forcenée, et l'entraîne avec elle hors du théâtre. Cette marche me paraît en tout celle de la nature : on y observe ce progrès si essentiel à l'effet théâtral , et qui manque à la scène d'Euripide; et non-seulement je n'y trouve rien à reprendre, mais je n*y vois rien qu'on ne doive admirer.
Ensuite je demande aux critiques où ils auraient voulu placer ce dialogue coupé, qui leur semble préférable, et comment il pouvait trouver place dans une pareille situation. Prétendre que tout l'art du dialogue consiste dans un conflit de reparties rapidement multipliées , c'est une grande erreur. Il doit toujours être conforme à la situation; et dès que ce rapport existe , toutes les formes qu'il prend sont également bonnes.
« Hais trois grands coaplets qui fiMment une scène, c'est bien long, et cela ressemble à trois harangues qui se sucèdent, »
disent les critiques qui se payent de mots , et qui s'imaginent qu'il ne pejit y avoir de chaleur que dans les traits et dans les sailireâ? Je réponds : Il y
a tel moment où un couplet de quatre vers est long , parce qu'il est inutile, et tel moment où soixante, quatre-vingts, cent vers, ne sont point une longueur, parce qu'il n'y a rien de trop. Dans les scènes de bravade ou de passion , dans une crise pressante et instantanée, le dialogue doit être vif et coupé. Voyez la scène de Néron et de Britannicus, quand ils se bravent tous les deux ; celle d' Agamemnon et d'Achille, dont je parlerai tout à l'heure; elles sont de-ce genre : alors l'explosion est continuelle. Mais quand il y a des combats intérieurs, quand il en coûte de parler ou de répondre , quand ce qui s'offre à dire ne peut s'appuyer que sur une suite d'idées liées entre elles , quand celui qui parle est tellement animé qu'il est comme impossible de l'interrompre, alors chacun ne doit parler que pour tout dire ; et tous ces cas différents se trouvent dans Ta scène dont il s'agit. D'abord , Agamemnon est dans l'état le plus violent et le plus pénible : on vient lui reprocher de faire ce qu'il ne fait que malgré lui : il est comme surpris par sa fille et par sa femme , qui viennent lui livrer un assaut imprévu. Dira-t-on qu'il soit fort pressé d'interrompre les prières et les larmes d'Iphigénie ? Cela ne peut même se supposer. Il souffre; et il lui faut du temps pour recueillir toutes ses forces et rassembler toutes ses raisons. Il l'écoute donc et doit l'écouter. Quand il parle à son tour, est-ce Iphigénie qui lui coupera la parole? Elle a dit ce qu'elle devait dire : s'il est inflexible , elle est résignée. Ira-t-elle lutter de reparties contre lui ? Rien ne serait plus opposé à la décence et au caractère noble que le poète lui donne. Mais Clytemnestre , dira-t-on , comment n'éclate-t-elle pas d'abord ? Elle £aiit bien plus : elle se contient quelque temps; elle a Tair de^e dire à elle-même : Voyons comment un père trouvera des raisons pour immoler sa fille. A mesure qu'elle l'écoute, la rage la suffoque; elle a besoin de rappeler tout ce qu'elle a de force; et le poète l'a si bien senti , qu'elle commence par quatre vers pleins d'une fureur sourde et interne, pleins d'une ironie amère et sanglante.
Tous ne démentez point une race fUneste; Oui , vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste : Bourreau de votre fille , il ne vous reste enfin Que d*en faire à sa mère un horrible festin. Barbare, etc.
Soulagée par cette première éruption, c'est alors que cette âme, tourmentée et embrasée comme un volcan, répand des torrents de reproches, d'invectives, de douleurs, de fureurs; et c'est ici, plus que jamais , que je demande à tous ceux qui l'ont entendue, s'ils imaginent quelque moyen humain de l'interrompre ou de l'arrêter, à. moins de la tuer
sur la place. Agamemnon, nécessairemeDt étoprdi de cette tempête , est-il même en état de répoDdre? T pense- t-il? £lle a cessé de parler, elle est sortie , elle a entraîné sa fllle , qu'il ne sait encore où il en est. Il demeure consterné, épouvanté, abîmé dans son malheur.... Oh! qu*il faut y regarder de bien près avant d*attaquer sur l'exacte imitation de la nature Thomme qui en a été le peintre le plus fidèle!
Iphigénie soutient jusqu'au bout le caractère également sensible et généreux qu'elle a montré. Sûre de la tendresse de son père, qui vient de faire un der^ nier et inutile effort pour la faire partir seerètement avec Clytemnestre , voyant toute l'armée conjurée contre elle, elle se résout à mourir : elle console sa mère désespérée; elle la fait souvenir de l'enfance d'Oreste; elle exprime les sentiments les plus aimables.
Sortoat , si vont m*aimes par œt amoar de m^ , Ne reprochez Jamais mon trépas à mou père.
Elle résiste à son amant même , qui veut la défendre. Elle lui met devant les yeux la gloire dont il doit se couvrir devant Troie.
Songef , seigneur, son^ à ces molsions de gloire Qu*à Tos Taillantes mains présente la victoire. Ce champ si glorieux où tous aspira tous , Si tnon sang ne Farrose, est stérile pour vous. Telle est la loi des dieux à mon père dictée : En vain , sourd à Calchas , U Tavait rrjetée ; «
Par la bouche des Grecs contre mol conjurés , Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. Partez. A vos honneurs , j'apporte trop d'obstacles. Vous-même, dégagez la foi de vos oracles^ Signalez ce héros à la Grèce promis ; -«. Tournez votre douleur conlfê ses ennemis. Déjà Priam pAlit ; d^à Troie en alarmes, Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes. Allez; et dans ses mun , vides de citoyens. Faites pleurer ma mon aux veuves des Troyens. Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. Si Je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, * J'espère que du moins un heureux avenir À vos taits immortels Joindra mon souvenir, Et qu'un Jour mon trépas , source de votre gloire, Ouvrira le rédt d'une si belle histoire.
Ce mélange d'héroïsme et de sensibilité, qui est propre à la tragédie , quoiqu'il n'entre pas dans tous les sujets, est fort heureux , surtout dans ceux dont le fond aurait par lui-même quelque chose de trop affligeant , tel , par exemple , que celui &Iphigénie, où les dieux ont ordonné la mort de l'innocence. C'est dans ce cas que l'admiration tempère par tdes idées consolantes un sentiment fait pour consterner le cœur et le flétrir. Elle ne diminue pas la pitié , elle la rend plus douce. C'est un des plus précieux avantages de la tragédie, d'élever Tâme en l'attendrissant , ou même en Teffrayant ; et c'est en ce sens que l'admiration peut être un ressort tragique , non
pas capital , mais accessoire. J'en dirai là-dessus davantage dans le résumé général sur Corneille et Racine, où j'expliquerai quelle part peut avoir dan» la tragédie ce ressort de l'admiration, sur lequel, depuis vingt ans on a, comme sur tout le reste, débité tant d'inepties.
Nous avons vu ce qu'étaient, danà Racine, Agamemnon, Clytemnestre, Iphigénie, et surtout cet Achille , si supérieur à ce qu'il est dans Euripide : et il a fallu reconnaître que, dans tous ces rôles, si le poète français est obligé de laisser au poète grec la gloire d'être original , il la balance au moins par celle d'une exécution bien plus parfaite. Jusqu'ici nous les avons considérés l'un auprès de l'autre; mais dans la scène entre Achille et Agamemnon, Racine ne doit rien à Euripide : et quel chef-d'œuvre que cette seule scène! quel ton d'élévation ! quel feu dans le dialogue! quelle progression! Ce n'est pas seulement un combat de fierté entre deux héros, c'est Achill/e défendant son amante, demandant raison de sa propre injure, et réclamant son épouse; Achille piêt à lever le bras sur Agamemnon, s'il ne s'arrêtait à la seule pensée que c'est le père d'Iphigénie : on ne saurait joindre ensemble plus d'iatérét et de grandeur.
« Mais Gommenl touer tant de beautés, sans redire noblement ce que tout le monde a si bien senti? Qud'tribut stérile t quel froid retour, q^e des louangc«^|>oar toutes ces hnpressions si vives et si variées, ces frémissements, ces transports qu'excitent en nous ces prodoctions sublimes du premier des arts! Pour en juger tous les eflels, c'est au théâtre qu'il faut se transporter ; c'est là qu'il fiiut voir les tendres pleurs d'Iphigénie , les larmes jalouses d*Ériphlle , et les combato d'Agamemnon; qu'il fkni entendre les cris si douloureux et si déchirants des entrailles materoeUes de Clytemnestre; qu'il faut contempler, d'un oôlé , le roi des rois; de l'autre, Achille; ces deux gtandeurs en présence, prêtes à se heurter; le fer prêt à étincéler dans la main du guerrier, et la majesté royale sur le front du soiiveram. Et quand vous aurez vu la foule immobile et en sUenoe , attentive h ce spectacle , suspendue à tous les ressorts que l'art fait mouvoir sur lascèoe; lorsque, dans d'autres moments , vous aurez entendu de ce silôice universel s'échapper tout à coup les sanglots de l'attendrissement , les cris de l'admiration ou de la terreur, alors , si vous vous méfies des surprises faites à vos sens par le prestige deFoptique théâtrale, revenez à vous-même dans la solitude du cabinet ; interrogez votre raison et votre goôt, demandez-leur s'ils peuvent appeler des impressions que tous avez éprouvées, si la réflexion condamne ce qui a ému votre imagination , si, revenant an même spectacle, vous y porteries des objections et des scrupules , et vous verres que tout œ que vous avez senU n'était pas de ces illusions passagères qu'on talent médiocre peul^pr^duire avec une situatton heureuse et la pantomime dj^s^oclej^rs, mais un effet nécessaire , constant et inraillibïe, fondé sur une étude réfléchie de U
nature et da eoew homam; effet qui doit être à jamais le même , et ({ui » loin de s'aflaiblir» augmentera dans tous à mesure que tous saurez mieux tous en rendre compte. Vous TOUS écrierez alors dans votre juste admiration : Quel art que celui qui domine si impérieusement , que je ne puis y résister sans démentir mon propre cœur ; qui force ma raison même de s'intéresser à des fictions; qui , avec des douleurs feintes, exprimées dans un langage harmonieux et cadencé , m'émeut autant que les gémissements d'un malheur réel ; qui fait couler pour des infortunes imaginaires ces larmes que la nature m*aTait données pour des in« fortunes véritables , et me procure une si douce épreuve de cette sensibilité dont l'exercice est souvent si amer et si cruel ! » (Éloge de Radne),
Cette scène immortelle a pourtant de nos jours trouvé des censeurs ; car de quoi ne s*a vise-t-oh pas ? On a dH que ce n'était qu'un malentendu; qu'au lieu de se quereller, Agamemnon et Achille n'auraient rien de mieux à faire que de s'accorder; que l'un devrait dire à l'autre : De quoi s'agit-il ? De sauver Iphigénie? J'en ai autant d'envie que vous : réunissons-nous pour en venir à bout. A cet arrangement de scène, il n'y a qu'une petite difficulté : c'est qu'il faudrait que les personnages d'une tragédie fussent des hommes parfaits , sans passion , sans défauts, et doués d'une souveraine raison. C'estiine fort belle spéculation; mais par malheur elle n'est pas plus possible dans la tragédie que dans le monde. Il faut donq, en attendant cette réforme, permettre qu'Achille n'endure pas tranquillement qu'on se serve de son nom pour immoler la femme qu'on lui a promise, et qu'il s'en explique en homme outragé; ce qu'en vérité tout autre que lui ferait dans le même cas , sans être un Achille. Il faut aussi permettre que le général des Grecs, et le chef de tant de rois, ne trouve pas bon qu'on veuille lui faire la loi. C'est ainsi que les hommes sont faits; et c'est parce qu'il y a des passions et des querelles parmi les hommes , qu'il y a des tragédies sur la scène comme dans l'histoire. Il n'y en aura plus dès que nous serons tous devenus des êtres parfaits; ce qui peut faire espérer que nous en aurons encore longtemps.
Il nous reste à examiner deux personnages qui ne sont pas dans la pièce grecque , Ulysse et Ériphile. Ulysse est substitué à Ménélas , et ce changement est très-judicieux. D'abord il est peu convenable de faire paraître Ménélas , la première cause de tous les malheurs qui sont le sujet de la pièce : il ne peut y jouer qu'un rôle désagréable au spectateur. On serait blessé de le voir combattre la juste répugnance que montre Agamemnon à sacrifier sa fille , gui est en même temps la nièce de Ménélas. Celui-ci, en défendant les intérêts de la Grèce, aurait trop l'air
de n'écouter que ceux de la vengeance, et de plaider sa propre cause. Ulysse, au contraire , ne pouvant avoir d'autre intérêt que celui de tous les Grecs, est bien plus autorisé à combattre la résistance d'Agàmemnon. Cette correction, si bien fondée, est encore une preuve de l'excellent esprit de Racine, et un avantage de plus sur Euripide.
J'ai fait voir que les personnages de ce dernier laissaient tous plus ou moins à désirer : chez Racine, celui d'Ériphile est le seul qui puisse prêter un peu à la critique. On ne peut-nier qu'il ne soit en lui-même épisodique : à la rigueur, c'est un défaut; mais jamais défaut n'eut tant de bonnes excuses pour le justifier, ni tant de l)eautés pour le couvrir. Ce rôle d'Ériphile est continuellement lié à la pièce autant qu'il peut l'être. Il était nécessaire pour amener un dénoûment sans le merveilleux de la fable; car on sent bien que l'auteur français ne pouvait pas, comme le poète grec , substituer une biche à Iphigénie par l'entremise de Diane. Notre tragédie peut quelquefois adopter le merveilleux; mais ce n'est pas celui-là. Ëriphile a donc fourni à Racine un dénoûment tel qu'il devait être, et son rôle est conçu avec une telle adresse qu'il a le degré d'intérêt que doit avoir chaque personnage , et qu'en même temps sa conduite, motivée par la passion, est assez odieuse pour qu'on la voie volontiers périr, au lieu I d'Iphigénie qu'elle a voulu perdre. Le poète satisfait le spectateur de toutes les manières , et c'est la perfection d'un cinquième acte quand le dénoûment doit
être heureux.
Des censeurs, dit le commentateur de Racine, ont regardé avec raison le personnage d'Ér^hiie comme inutile à la pièce. Mon, il n'est pas inutile, puisque l'auteur a su le rendre nécessaire. Un personnage n'est inutile que lorsqu'il ne sert à rien, et qu'on pourrait le retrancher sans que la pièce en souffrit. Il est démontré que le rôle d'Ériphile n'est point de ce genre; et le commentateur lui-même, dans son examen, admire Vart avec lequel Racine a su faire dépendre ce personnage de son st^et. Il ne devait donc pas approuver un avis qu'il dément , ni donner raison à des censeurs qui confondent un personnage épisodique , c'est-à-dire ajouté à l'action principale, avec un personnage inutile , c'est-à-dire qui ne sert en rien à cette action. C'est confondre deux choses trè8-di£férentes; c'est une méprise et une injustice.
C'en est une encore, ce me semble (mais celle-ci est du commentateur) , de dire à propos de l'amour qu'Ériphile a pour Achille :
« Jamais amour n'est né si subitement ni dans des circonstances si singulières. Il n*est pas naturel que eslol qui
fit Ériphite prisonnière lui ait inspiré une passion si vive en détruisant LeslxM. »
Ce n*est pas sans doute parce qu'il a détruit Leshos qu'il lui a inspiré de la passion. Mais depuis quand n'est-il pas naturel qu'une jeune princesse aime un jeune héros, le fils d'une déesse, Achille enfin, dont tous les anciens ont vanté la beauté? Il y a beaucoup d'exemples de captives qui ont aimé leurs vainqueurs, et ce vainqueur n'était pas toujours un Achille. Enfin , voyons si la manière dont Euriphile raconte que cet amour a pris naissance, nous paraîtra si peu vraisemblable.
Rappelleral-Je encor le douvenir affreux Du Jour qui dans les fers doos Jeta toutes deux? Dans les crueUes mains par qui je fus ravie Je denrenrai longtemps sans lamlére et sans vie. Enfin , mes tristes yeux cherchèrent la clarté; Et , me voyant presser d*un bras ensanglanté, Je frémissais , Doris , et d*un vainqueur sauvage Craignais dé rencontrer Teffroyable visage. rentrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. ^ Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche; Je sentis contre moi mon cceur se déclarer; J'oubliai ma colère , et ne sus que pleurer. Je me laissai conduire à cet aimable guide : Je Taimais à Lesbos , et Je Taime en Aulide.
On volt qu'elle a trouvé son vainqueur fort aimable, et d'autant plus qu'elle s'y attendait moins. Qu'y a-t-il de si étrange ? •
On retrouve dans ce rôle d'Ériphile cette science particulière à Racine , de tirer parti de tous les mouvements de la passion , etd'en faire les principes naturels de la conduite des personnages et des moyens de son intrigtfe. La jalousie d'Eriphile, aigrie par le spectacle du bonheur qui semble d'abord attendre Iphigénie, et de l'amour qu'Achille a pour elle, la porte à des actions de méchanceté, d'ingratitude et de perfidie, très-admissibles dans un personnage sur lequel l'intérêt de la pièce ne s'arrête point, et qvii doit être puni à la fin. Mais, de plus, l'auteur sait leur donner quelque excuse , en offrant sous les couleurs les plus frappantes le contraste du sort d'Ériphile et de celifi d'Iphigénie. Quand ces deux princesses arrivent ensemble , Doris , confidente de la première , s'étonne de la tristesse où elle est plongée, tandis que l'amitié qu'elle lui suppose pour Iphigénie devrait lui faire partager sa félicité.
Ériphile répond :
Eh quoi ! te semble-t-il que la triste Eriphile, Doive être de leur Joie un témoin si tranquille? Crois-tu que mes diagrins doivent s'évanoair A raspect d*un bonheur dont Je ne puis Jouir? Je vois Iphigénie entre les bras d*un père ; Elle fait tout Torgueil d*une superbe mère; Et moi , toujours en butte à de nouveaux dangers , Eemise dès Tenfance en des bras étrangers , le reçus et Je vois le Jour que Je respire ,
Sans que père ni mère ait daigné me sourire.
Vient ensuite l'aveu de sa passion pour Achille, qu'elle voit prêt à épouser sa rivale. Elle ne dissimule pas que cet hymen, s'il s'achève, sera l'arrêt de sa mort; elle ne cache rien de sa haine pour Iphigénie ; mais ses malheurs et son amour sufÂsent pour l'excuser.
Observons à cette occasion , comme un principe général , que l'espèce d'intérêt que nous prenons souvent au théâtre à des personnages coupables et passionnés, intérêt qui ne va jamais plus loin qu'à les excuser et à les plaindre, ne blesse point l'équité naturelle, qui veut toujours que le crime soit puni. Et pourquoi? C'est que celui à qui une passion violente fait commettre un crime en est déjà puni par cette passion même qui le tourmente , et souvent même puni plus cruellement qu'il ne le serait de toute autre manière. C'est ainsi qu*en y regardant de près , nous trouverons toujours dans l'effet théâtral cet accord entre les principes de l'art et ceux de la morale, que l'artiste ne doit jamais perdre de vue.
Ériphile a un moment d'espérance sur le faux bruit qu'a fait courir Agamemnon, qu'Achille ne presse plus son mariage; prétexte dont il se servait dans la lettre qui devait empêcher le départ do son épouse et de sa fille. Mais elle est bientôt cruellement détrompée par Achille, qui lui montre toute sçn indignation de ce bruit calomnieux , et toute la tendresse qu'il a pour Iphigénie. La rage d'Ériphile redouble : instruite bientôt du péril de sa rivale, elle ne voit que l'intérêt qu'y prend Achille, et tout ce qu'il est capable de faire pour elle; et dans quel style elle exhale ses fureurs et sa jalousie!
N*as-tu pas vu sa gloire et le trouble d'AchiUe? ren al vu , J^en ai fui les signes trop certains. Ce héros si terrible au reste des humains , Qui ne connaît de pleurs que ceux qu*i1 fait répandre , Qui s'endurcit contre eux dès Tàge le plus tendre, Et qui , si l'on nous fait un fidèle discours, Su^ même le sang des lions et des ours , . Pour elle, de la crainte a fait TapprenUssage : Elle I*a vu pleurer et changer de visage. Et tu la plains , Doris ! Par combien de malheurs Ne lui voudrais-Ja point disputer de tels lueurs î Quand Je devrais comme elle expirer dans une heure... Mais que dis-Je, expirer ! ne crois pas qu'elle meure. Dans un lâche sommeil, crols-tu qu'enseveli , AehUte aura pour elle Impunément pAli?
Achille à son malheur saura bien mettre obstacle. Tu verras que les dieux n'ont dicté cet oracle Que pour croître à la fols sa gloire et mon tourment , EL la rendre plus beUe aux yeux de son amant
Non, te dis-je, les dieux l'ont en vain condamnée. Je suis , et Je serai la seule infortunée.
Elle est tentée dès ce moment de divulguer l'oracle de Calchas contre Iphigénie, qui n*est pas
SIÈCLE DE LOUIS Xiy. — POÉSIE.
connu du reste de l'armée. Un autre motif semble encore autoriser sa perfide vengeance.
Ah ! Doria , qaelle Joie ! -* Qae d*eDoens brûlerait dans les temples dé Troie, Si, troublant tous les Grecs, et yengeant ma prison, le pouvais contre Achille armer Agamemnon; Si leur haine , de Troie oubliant la querelle, Tournait contre eux le fer qu'ils aiguisent contre elle, Et si , de tout le camp , mes avis dangereux ^ ''
Faisaient à ma patrie un sacrifice heureux!
Une princesse élevée à Lesbos , qu* Achille vient de ravager, semble fondée à tenir ce langage. Elle se contient pourtant, et attend l'événement; mais au quatrième acte, lorsqu'elle est témoin de Tordre que donne en secret Agamemnon pour faire évader Ipbigénie avec Clytemnestre, rien ne l'arrête plus. Elle s'écrie :
Ahljesacoombeenfin; .^
Je reconnais Feffet des tendresses d^AdilUe. Je n'emporterai point une rage inutile.
Plus de raisons : il faut ou la perdre ou périr. Tiens, te dis-Je : À Calchas Je vais tout découvrir^
Et en effet, l'armée instruite, par la trahison d'Ériphile , de tout ce qu'on médite pour éluder les oracles , se soulève contre des projets qui lui paraissent sacrilèges, et s'oppose à force ouverte à la fuite de la mère et de la fille. On conçoit que cette horrible méchanceté d'Ériphile , et son ingratitude envers une princesse qui Ta comblée déboutés, doivent recevoir leur punition. Il se trouve à la fin qu'elle est fille d'Hélène et de Thésée, qu'elle a été élevée dans son enfance sous le nom d'Iphigénie , et qu'enfin c'est elle que les dieux demandent pour victime. Cette révolution est en même temps imprévue, et pourtant préparée ; ce qui remplit les deux conditions de ces sortes de catastrophes. Ëriphiie passe i>our être venue en Aulide dans le dessein de consulter Calchas sur sa naissance , qu'elle ne connaît pas. Elle dit dès le commencement de la pièce :
: rignore qui Je suis ; et , pour comble d^horreur, ' Un oracle effrayant m'attache à mon erreur;
Et , quand Je veux chercfaier le sang qui m*a fait naître , M e,dit que sans périr Je ne me puis connattre.
Voilà l'événement annoncé. L'ailteur ne s'en tient pas là : Agamemnon dit à Achille dès le premier acte, en parlant d'Ériphile :
Que dis^? les Troyens pleurent une autre HélèDe Que vous avez, capUve, envoyée à Mycëne; Car, Je n'en doute point , cette Jeune beauté Garde en valnlun secret que trahit sa fierté ; Et son sUence même, accusant sa noblesse, Nous dit qu'elle nous cache une illustre princesse.
Cétaient là sans doute des préparations suffisantes. Mais Racine attachait tant d'importance à ces précautions de l'art, aujourd'hui si négligées, qu'il a même été trop loin, et qu'il revient encore au
même sujet dans un endroit où ce détail a paru déplacé. Cest au milieu de ce discours si pathétique de Clytemnestre à son époux, dans la scène iy du lY* acte, qu'il lui fait dire :
Que dis-Je? Cet objet de tant de Jalousie, Cette Hélène qui trouble et l'Europe et TAsIe , Wous semble-t-elle un prix digne de vos exploits? Combien oos fronts pour elle ont-ils rougi de fois ! Avapt qu'un nceud fatal l'unit à votre firère , Thésée avait osé Penlever à son père.
Tous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit, t Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit , El qu'il en eut pour gage une Jeune princesse^ Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.
Ce petit récit épisodique, quoique fort court, oe peut que refroidir, au moins un moment , une scène d'ailleurs si vive : c'est à mon gré le seul défiaiut sensible de cette tragédie. Le commentateur prétend que l'épisode d'Ériphile rendait ce défaut nécessaire. Je ne le crois pas. Le discours de Calchas aux Grecs , quand il leur révèle le s(Mrt d'Ériphile au cinquième acte , était suffisamment préparé par les deux endroits que j'ai cités. Tout était clair et motivé, et Racine n'était point obligé de commettre cette petite Êiute. Mais apparemment il faut bien qu'il n'y ait pas un seul ouvrage qui soit tout à fait exempt de ce tribut que l'homme doit à sa faiblesse.
Racine a su partout lier à sa pièce ce rôle dont il avait besoin. Lorsque fphlgénie paraît pour la première fois devant son père , et qu'elle voit avec surprise l'accueil froid et triste qu'elle en reçoit, elle lui dit :
Vous n'avez devant vous qu'une Jeune princesse, A qui J'Avais pour moi vanté votre tendresse : Cent fols lui promettant mes soins , votre Iwaté , rai fait gloire à ses yeux de ma félicité. Que va-t-elle penser de votre indifférence? Ai-Je flatté ses vœux d'une fausse espérance?
Il se sert aussi de ce qu'il y a d'odieux dans le caractère d'Ériphile pour faire paraître celui d'Iphigénie plus aimable et plus intéressant. Quand celle-ci reconnaît le tort qu'elle a eu de soupçonner de Pintelligence entre Ëriphife et Achille, à Tinstant même où elle marche à l'autel pour épouser son amant, elle l'arrête pour lui demander la liberté de cette captive dont il lui avait fait hommage, et qu'il avait envoyée près d'elle à Mycènes.
La reine permettra que J*ose demander
Un gage à votre amour qu'U me doit accorder.
Je viens vous présenter une Jeime princesse;
Le ciel a sur son front Imprimé sa noblesse.
De larmes tous les Jours ses yeux sont arrosés :
Tous savez ses malheurs, vous les avez causés.
Moi-même (où m'emportait une aveugle colère 1)
rai tantôt sans respect affligé sa misère.
Que ne puis-Je aussi bien , par d'utiles secours»
Eéparer proraptement mes injustes discours i
Je lui prête ma voix ; Je ne puis davantage.
Vous seul pouvez , leiisDear, détniiie votre ouvrage. •
Bile «it TOtn captive ; et ses feet que je plains. Quand Toos ronlonnerez , tomberont de ses mains. Commencez donc par lÀ cette heorense jonrnée. Qa*eUe poisse à noos t<^ n'être plus condamnée. Montrez que Je vais suivre au pied de noe autels Un roi qui, non content défrayer les mortds, A des embraseokents ne bome*poLot sa gloire , Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa vidolfe , Et, par les malheureux quelquefois désarmé, Sait imiter en tout les dieux qui l'ont formé-
Ces sentiments sont aussi nobles que ce style est
ravissant. Dans le récit de la dernière scène, lors^
que Ulysse raconte la mort d'Ériphile , le poëte lui
fait dire :
La seule Ipblisénie, Dans ce commun bonheur, pleure son ennemie.
Ce n'est pas perdre l'occasion de faire valoir un caractère, et de placer un trait intéressant.^
Achevons de Mte voir les autres avantages de Racine sur Euripide , dans les moyens et les situations. On a regardé, dans la pièce française, l'égarement de Clytemnestre oomme un petit moyen pour empêcher que la lettre d'Agamemnon ne lui parvînt. Cette critique me paraît beaucoup trop séyère : elle porte^ur un fait de Tavant-scène, qui par lui-même est naturel, vraisemblable, et n'a rien qui soit indigne de la tragédie. Il est tout simple que Clytemnestre ait pris un autre chemin que le courrier d'Agamemnon; et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi faire un reproche à Fauteur. Aime-t-on mieux l'invention d'Euripide, qui fait arracher le billet par Ménélas à l'officier d'Agamemnon? Cette conduite est peu noble dans un prince , et produit ensuite une altercation qui ne l'est pas davantage , entre son frère et lui.
On connaît cette scène déchirante où Iphigénie accable de caresses un père malheureux, dont ces mêmes caresses percent le cœur. Assurément je n'ai rien à dire d'Euripide sur une scène si bien conçue et si bien remplie, si ce n'est qu'il faut le plaindre d'avoir été si cruellement défiguré par Brumoy. Mais doit-on blâmer Racine de ne l'avoir pas imité jusque dans les petits détails de naïveté que peutêtre permettaient les mœurs du théâtre grec, sans que ce ^oit une raison pour qu'on les aimât sur le nôtre? Quand Agamemnon dit à sa fille :
« Plus vous montrez de raison dans toutes vos réponses , plus vous m'aflligez , »
elle répond :
« Je vous dirai des folies ^ si cela peuX vous amuser. » Une jeunefille telle qu'Iphigénie a pu laisser échapper cette saillie qui est de son âge ; mais tout l'art de Racine pouvâit-ii la faire passer ? Je n'ose le décider ; mais je crois qu'on peut en douter. En suivant de trop près la nature , on s'expose quelquefois à en
manquer l'effet sur la scène; et il ne fiiat qu'un mot pour mêler le rire aux larmes. A tout prendre, les deux scènes me paraissent également belles dans les deux pièces ; mais celle de Racine, à mon avis , finit mieux.
U^HIGÉIOE.
Yerra-t-on à Fautel votre heureuse funme?
AGAMEMKOII.
Hélas!