‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 57 sur 88 · IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE

« C*est avec les prêtres qu'il faut vous en occuper.

AGiHEHNON.

« Plus beoreuse que moi , vous ignorez ce que je sais. »

Il s'attendrit encore sur elle, puis il la renvoie retrouver ses compagnes , et reste avec Clytemnestre , qui s'étonne de sa douleur. Il s'en excuse sur le chagrin de se séparer de sa fille en la. mariant. Je ne sais si j'ai raison , mais il me semble qu'après une scène si douloureuse, il valait mieux faire sortir Agamemnon, qui dans cet instant ne doit guère avoir la force de tromper. Racine termine la scène, et éloigne le père , quand il a dit le mot terrible, Fous y serez; et je crois qu'en cela il a connu la mesure exacte des forces de la nature et de l'effet théâtral. Il y a une autre scène où il est évidemment supérieur, en conséquence du plan qu'il a suivi; oeNe où Arcas vient révéler le fatal secret d'Agamemnon. Dans Euripide, cette nouvelle foudroyante n'est apportée que devant Clytemnestre et Adiille : dans Racine, c'est devant Clytemnestre, Achille, Iphigénie, Ériphile ; c'est au moment d'aller à l'autel que se prononcent ces mots :

Il Tattend à Tautel pour la sacrifier.

Quefcoup de théâtre! et quellefoule d'impressions

* Noos croyons surtout quUl y a ici quelque réminiscence d^un ouvrage que Racine avait beaucoup lu , quand il était à Port-Royal. Dans Héliodore, Hydaspe, roi d*Ëthiopie, demande à Chariclée, sa fille, quUl ne oonnaf t pas encore, et qui va être immolée , où sont ses parents. Cbariélée lui répond : lU sont ici, et ils astisteront au sacrifice. (Amoubs de Théa- GÈNE ET DE Chariclêb, liv. XI.) On Sait que Radoe, dans sa Jeunesse-, avait fiait une tragédie de Tkédgms s< CharicHe, d*aprês le roman d'Héliodore.

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

il produit à la fois sur une mère , sur sa fllle, sur un amant , sur une rivale 1 Combien de cris divers s'élèvent en même temps! Udl safiUel mon pérelYX la joie cruelle d*Ériphile, qui dit à part : O cielt quelle nouvelle! forme le contraste de oe tableau de désolation. Voltaire cite ce coup de tbéâtre comme le plus beau qu'il connaisse, et Iphigénie comme la tragédie la plus parfaite qui existe. Il s*écrie , après avoir relevé l'excellence de cet ouvrage :

9 0 véritable tngédiet benitéde leos les temps et de UwB les lieux! Bialheur aox barbares qui ne sentiraieiil pas jusqu'au Ibod du cœur oe prodigieux mérite 1 »

Ce ne sont pas toujours les juges les plus édtdrés qui sont les plus difficiles; ils se contentent de voir les fiiutes où il en y a. D'autres en chàrchent où il n'y en a point. Le commentateur de Racine a fait sur /pMf/énie plusieurs critiques qui n'ont aucun fondement. Il commence ainsi l'examen de cette pièce.

« Le principal reproche qa'on ait feit à Racine est de n'avoir point moUvé la colère des dieux. On a prétendu avec justice qu^un père ne peut pas» sans les raisons les plus puissantes, se déterminer à immoler sa fiUe. Le plan 4ine Radne s'était Uracé rendit sa foute nécessaire. Son dessein étant de foire tomber sur Éripfaile Texpiication de l'oracle , il aurait été injuste de foire supporter à cette princesse la peine d'un crime commis par Agamemnon. »

Tout cela n'est qu'un tissu d'assertions fausses et de raisonnements contradictoires. D'abord il n'est pas vrai que Racine ait été obligé de motiver la colère des dieux. Rien n'est plus fréquent dans l'an* ciennemythologieque desoracles dontle motif n'est point expliqué. Les oracles n'étaient le plus souvent que les anéto d'une fatalité invincible , de oe Destin qui, selon les idées dans l'antiquité païenne, commandait aux dieux comme aux mortels. Et comment, par exemple, justifier l'oracle qui condamnait Œdipe à eue le mari de sa mère et le meurtrier de son père? Œdipe est le plus honnête homme du monde, et pourtant telle est sa destinée. De plus, lesacrifice d'une victime exigée pour le salut de tous n'est pas une chose rare , ni dans la fable, ni même dans Tiiistoire. Le dévouement de Codrus, roi d'Athènes, fut la suile d'un oracle qui déclarait que l'armée dont le chef périrait serait victorieuse. Dans l'histoire romaine, le dévouement des deux frères Décius n'eut pas d*autre cause que la persuasion où l'on était que ses sortes de sacrifices étaient agréables aux dieux. U n'est donc point du tout extraordinaire que les dieux disentaux Grecs, par la bouche de Chalcas: ^

Pour oblBDlr les vents que la dèl vous dénie ,

Sacrifies Iphigénie.

Et comme, en écoutant la pièce , nous devons nous

mettra à la place des Grecs, nous ne devons pas plus qu'eux demander compte aux dieux de leurs volontés.

Mais quand ces principes ne seraient pas aussi reconnus qu'ils le sont par tous ceux qui ont étudié l'antiquité , Racine n'en serait pas phis répréheusi* ble ; et il est bien étonnant que lecritique lui-même , qui en fournit la raison, n'en ait pas vu la consé* quence. En effet, dans le plan de Racine, ce n'est pas Iphigénie qui périt, c'est Ériphile; et l'on doit avouer qu'elle mérite son sort. Donc , puisque ce n'est pas Iphigénie fille d'Agamemnon qui est sacrifiée, il n'était nullement nécessaire, il eût même été très-déraisonnable qu'Iphigénie ou Agamemnon eussent été coupables de quelque crime. Où est donc l'ifnper/ectUm camée par le rôle d' Ériphile f Ou il n'y a plus de logique au monde , ou ce même rdie d'Ériphiie ôterait ^imperfection, si elle pouvait exister.

Le critique nous apprend qu'un père ne peui pas, sans les plus puissantes raisons, se détermir ner à immoler saJÙle. Personne ne le lui contestera. Mais si jamais on eut de puissantes misons pour ce sacrifice , c'est quand un orale des dieux, rendu au général des Grecs, a mis à oe prix une vengeance pour laquelle toute la Grèce est en armes. Je crois que, si l'on demandait au censeur de meilleures raisons, il serait embarrassé de les trouver.

Les critiques que je viens de réfuter n'ont d'autre défaut que d'être mal raisonnées : en voici de bien plus extraordinaires; elles portent sur des suppositions absolument fiiusses, et font dire à Racine, ou ce qu'il n'a pas dit , ou le contraire de ce qu'il a dit. Rien n'est plus commun , Il est vrai , que cette espèce de mensonge dans les écrivains à la journée ou à la semaine , à qui la haine du talent et le sentiment de leur bassesse ont fait perdre toute pu* deur; mais cette animosité ne peut pas exister contre les morts : il fiiut donc croire que le commentateur n'a pas entendu Racine. On va voir s'il était possible de ne pas l'entendre.

Agamemnon , après avoir rapporté, dans Texposition , l'oracle funeste prononcé par Calchas, continue ainsi :

Surpris, comme ta peux penser.

Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer ; Je demeurai sans voix , et n*én repris l'usage Oue par mille sanglots qui se firent passage. Je coodanmal les dieux , et sans plus rien ouïr. Us voeu sur leurs autels de leur désobéir.

Sur quoi voici la note du commentateur :

« Racine n'a pas réOédii qu*U rendait Agamemnon plas odieux en bii étant le bandeau de lasiqierstition, et qa*0

COUBS DE LITTÉRATURE.

y a QiM espèce 4e démence et de ftarear à immoler sa fiUe à on oracle auquel il ne croit pas. «

Les termes manquent pour exprimer Tétonnement où Ton doit être d'une pareille observation. Si Racine avait été capable d'une faute si grossièrement absurde, et que le dernier des auteurs ne commettrait pas, son ouvrage ne serait pas supportable. Mais où donc le commentateur a-t-il pu voir dans les vers cités qu' A gamemnon ne croît pas à l'oracle? Est-ce parcequ'il condamne les dieux, et qu'il fait vceu de leur désobéir? Mais , s'il les condamne , ce ne peut être que de lui ordonner une cruauté : il croit donc qu'ils l'ont ordonnée. S*ilfait voeu de leur désobéir, il croit donc qu'ils ont parlé. Ce premier transport de la nature qui se révolte , loin de tenir en rien à la moindre apparence d'incrédulité , prouve au contraire la conviction la plus complète. S'il ne croyait pas à l'oracle , il s'en moquerait et serait tranquille. On ne saurait concevoir ce qui a pu induire le critique dans une bévue si étrange. Quand ces vers né seraient pas clairs comme le jour, tous ceux qui suivent auraient dû le détromper :

Poor comble de malheur, les dieax , toates les nuits , Dès qu*UD léger sommeil suspendait mes eonuis , YeDgeaot de leurs autels le sanglant privilège, Me venaient reprocher ma pitié sacrilège; Et, présentant la foudre à mon esprit confus, Le bras d^à levé, menaçaient mes refus.

£st-ce là le langage d'un homme qui ne croit pas aux oracles?

Le commentateur dit ailleurs :

« La ^oire ne devait pas balancer dans ton cœur les sentiments de la nature. Il ne devait pas convenir ouvertement que Fambition était l'unique mobile de sa conduite. «

Cet exposé est infidèle. C'est après beaucoup d'autres moti£s très-puissants qu'Agamemnon avoue que l'intérêt de son rang y entre aussi pour quelque chose. Mais peut-on dire que cet intérêt soit son unique mobiief Quoi ! la vengeance des dieux qui le menace, le soulèvement de l'armée qu'il doit craindre, la honte de trahir l'intérêt de toute la Grèce, à laquelle il commande, ne sont-ce pas là des motifs du plus grand poids? Ne sont-ce pas ceux qui jM>nt énoncés dans vingt endroits de la pièce? Il ne Be présentait qu'un moyen apparent d'échapper à l'oracle : c'était d'abdiquer sa dignité et de se retirer chez lui. Mais ce parti même était honteux, dans les idées patriotiques des Grecs , et , de plus , n'était pas sûr. Il était à craindre que les Grecs, avertis par Calchas, ne réclamassent, et ne poursuivissent leur victime; et Ulysse le lui dit assez clairement :

Et qui sait oe qu^aux Grecs , frustrés de leur victime , Pant penneltie un coanoazqulls croiront légttiffleT

Gardei- vous de réduire un peuple furieux , Seigneur, à prouoncer entre vous et les dieux.

Cela est-il assez positif? Il est vrai que Clytemnestre, dans ses fureurs, reproche à son époux de ne sacrifier sa fille qu'à son ambition. Ce langage peut convenir à une mère désespérée; mais un critique ne doit pas raisonner comme Glytemnestre.

Il finit son examen par r^retter que l'auteur (Tlphigénie n'ait pas fait la pièce dans un temps où la forme de notre théâtre hii aurait permis de mettre son dénomment en action. Si le commentateur eût réfléchi que celui ^Atkaliey qui ne demande pas moins d'appareil, est tout entier en spectacle, i| n'aurait peut-être pas éooneéson vœu d'une manière si positive ; il aurait pu croire que Racine avait eu ses raisons pour préférer un récit. Il est probable que ces raisons étaient bonnes ; car, depuis cette édition de Racine, on s'est permis de faire une fois le changement -que le commentateur désirait, et l'on a représenté en action le dénoûment d'i^igénie, qui n'a produit aucun effet. On peut en donner des raisons plausibles. Il y a des choses qui font plus d'effet présentées à l'imagination que mises sous les yeux; et de ce genre est le sacrifice dlphigénie. Agamemnoo , ta tête voilée , est beau dans un tableau ou dans un récit; ti est froid sur la scène. Quand le poète met, dans des vers sublimes , d*un côté l'armée, et de l'autre Achille, l'imagination exaltée soutient ce contraste; mais sur la scène le spectateur ne voit qu'un homme, et l'expérience a prouvé que Racine savait bien ce qu'il faisait.

Le commentateur dit, en finissant, quï/ seraU jpeut'&re trés-difficiie de repousser toutes les critiques qu'on afaitescTlpmQÉtiiii, Si l'on en juge par celles qu'il a faites, on voit que rien n'est plus aisé.

SECTION VII. — Phèdre.

Tai peu de chose à dire ici des deux pièces anciennes, l'une grecque, et Tautre latine, dont Racme s'est aidé dans sa Phèdre; et les pièces modernes, faites avant la sienne sur le même sujet et d'après les mêmes originaux, ne méritent pas qu'on en parle.

Il doit à l'auteur grec l'idée du sujet, la première moitié de cette belle scène de l'égarement de Phèdre, celle dé Thésée avec son fils, et le récit de la mort d'Hippolyte. Dans tout le reste, si l'on veut se rappeler ce que j'ai dit de VHippohfte, à Tarticle ^Euripide, on verra que Racine a remplacé les plus grandes fautes par les plus grandes beautés.

La tragédie de Sénèque, ainsi que celle d'Euripide, est intitulée Hippolyte, et non pas Phèdre; d'où l'on peut inférer que tous deux ont eu le dessein de porter le principal intérêt sur la mort de

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rinnocent Dippolyte, plutôt qae sur la malheureuse passion de Phèdre;. et Texécntion paraît conforme à ce dessein. Chez tous les deux, Phèdre est à peu près paiement odieuse, et ni Tuu ni Tautre n*a songé à rendre sa conduite excusable, ni à faire plaindre sa faiblesse. C*est donc à lui seul que Racine doit cette idée si heureuse et si dramatique , de foire naître d*une passion coupable un grand intérêt; et cette idée seule, quand il n*aurait pas tant d'autres avantages, suffirait pour l'élever bien audessus des deux anciens. La marche de sa pièce se rapproche plus de Sénèque que de celle d'Euripide. C'est d'après le poète latin qu'il a conçu la scène où Phèdre déclare son amour à Hippolyte, au lieu que dans Euripide c'est la nourrice qui se charge de parler pour la reine. Sénèque eut donc le mérite d'éviter un défaut de bienséance , et de risquer une scène trèfrdélicate à manier; et Racine l'a suivi dans ces deui points. Il lui doit aussi la supposition que Thésée est descendu aux enfers pour servir Pirithoûs, et qu'il n'en doit pas revenir; et l'idée de faire servir l'ép^ d'Hippolyte, restée entre les mains de Phèdre, de témoignage contre lui; idée admirable, et bien heureusement substituée à la lettre calomnieuse imaginée par Euripide. C'est aussi à l'exemple de Sénèque que Racine amène Phèdre à la fin de la pièce pour confesser son crime , et attester l'innocence d'Hippolyte en se donnant la mort. Enfin (et ce n'est pas la moindre gloire de Sénèque) il a fourni a Racine cette fameuse déclaration, un des plus beaux morceaux de la Phèdre française. Voici la traduction littérale du latin , qui fera voir ce que Racine a emprunté de Sénèque, et ce qu'il a su y ajouter. Phèdre se plaint d'un feu secret qui la dévore. Hippolyte lui dit :

« Je le vois bien : votre amoor pour Thésée vous toormente et vous égare. »

l»BàORE.

« Oai, Hippolyte, U est vrai , j'aime Thésée, tel qu'il était dans les Jours de son printemps, lorsqu'un léger duvet couvrait à peine ses joues , lorsqu'il vint attaquer le monstre de Crète dans les détours du labyrinthe , et qn'un fil lui servait de guide. Quel était alors son édatt Je vois CDOore ses cheveux renoués, son teint brillant du coloris de U jeunesse et de la pudeur, ce mélange de force et de beauté. Il avait le visage de cette Diane que vous adorez , ou du Soleil, mon aïeul; ou plutôt il avait votre air. C'est à vous, oui , à vous qu'il Yéssemblait quand il charma la fille de son ennemi. C'est ainsi qu'il portait sa tète; mais sa grSœ uégligée brille encore plus dans son fils. Votre père respire tout entier en vous, et vous tenez de votre mère l'Amazone je ne sais quoi d'un peu farouche qui mêle des grâces sauvages à la beauté d'un visage ^ec. Ahl si vous foflfiiez venu dans la Crète, c'est à vous que ma MBur aurait donné le fil secourable , etc. »

Ici finit ce que Racine a imité. Quatre vers après , Phèdre parle sans ambiguïté, et se jette aux genoux d'Hippolyte. On va voir combien Racine a perfectionné ce morceau en l'imitant, et les changements qu'il a cru y devoir faire d'après les convenances différentes du théâtre d'Athènes et du nôtre.

nvpoLvn.

Je vols de votre amour l'effet prodigieux : Tout mort qa*ii est , Thésée est {urésent à TOt yeux \ Tot^ours de sou amour votre Anûe ert embrasée.

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