JOAS
Princesse , quel est donc ce spectacle nouveau ? Pourquoi ce livre saint , ce glaive , ce iNmdeau 7 Depuis que le Seigneur m*a reçu dans son temple , D*UD semblable appareU Je n!ai point vu d'exemple.
Il n'y en arait point non plus sur le théâtre français. Et ce n'est pas, comme il arrive trop souvent , une ?aiue décoration qui ne parle qu'aux yeux ; celleci parle au cœur; elle tient à l'action ; et la pompe religieuse du style répond à celle des objets. C'est le couronnement de Joas, qui se prépare au moment où ses ennemis conspirent sa perte : ce bapdeaur c'est celui de David, que Josabeth essaye , en pleurant , sur le front de son jeune héritier. C'est à cet enfant, dérobé à la mort, que la couronne et l'épée de David sont destinées. Ce livre est celui de la loi de Dieu sur lequel on va jurer de défendre le dernier rejeton de Juda, sur lequel il va jurer lui-même d'être fidèle à cette loi. Ce n'est qu'après ce serment que le pontife tombe à ses pieds, le reconnaît pour son roi et lui apprend ce qu'il est, de quel péril il a été sauvé dans son enfance , et quel péril nouveau le menace encore. II fait rentrer alors les lévites qui étaient sortis.
Aoi, voilà vos vengeurs contre vos ennemis. Prêtres, voilà le roi que Je vous ai promis.
On s'écrie :
Quoi ! (t'est Bliadn 1... Quoi I cet enfant aimable !
JQ4D.
Est des rois de Juda rhérlUer véritable , Dernier né des enfants du tri^e Ochosias , M ourri , vous le savez , sous le nom de Joas.
Il répète en ce moment à la tribu sacrée tout ce qui était jusqu'alors un secret entre Josabeth et lui, et ce que le spectateur sait depuis le premier acte. La légitimité des droits de Joas , et la justice de ce qu'entreprend le grand prêtre au péril de sa vie, est-elle assez constatée dans cette proclamation solennelle?
Et a-t-on pu dire que Joad était un rdkUe qui âtmnait un dangereux exemple f Un archevêque de Cantorbéry qui aurait couronné de cette manière Charles II dans la cathédrale de Saint-Paul, du temps de l'usurpation de Gromwell, et qui, après avoir fait jurer au jeune roi de conserver les droits de la nation , aurait armé le clergé anglais contre l'assassin de Charles I*% eût-il donc été un rebeOe, ou un citoyen respectable, vengeur du trône et de la patrie?
La harangue du pontife montre à la fois tous ses dangers et tout son courage , le glaive d'Athalie levé pour frapper cet enfant royal, et le bras de Dieu levé pour le protéger.
Toiià donc votre roi , Totre unique espérance;
J*al pris soin Jusqu'ici de vous le conserver.
Ministres du Seigneur, c'est à vous d'achever.
Bientôt de Jézabd la fille meurtrière ,
instruite que Joas voit encor la lumière ,
Dans rborreur du tomt)eau viendra le replonger;
D^à, sans le connaître elle veut l'égorger.
Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage :
n faut finir des JulA le honteux esclavage,
Venger vos princes morts, relever votre loi.
Et faire aux deux tribus reconnaître leur roi.
L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse :
J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse.
Qui volt sous ses drapeaux marcher un camp nombreux
De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux ;
Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide :
Songez qu'en cet enfant tout Israël réside.
D^à ce Dieu vengeur commence à la troubler;
D^à*, trompant ses soins, j'ai su vous rassembler.
Elle nous croit ici sans armes, sans défense :
Couronnons, proclamons Joas en diligence.
De là, du nouveau prince Intrépides soldats^
Marchons en Invoquant l'arbitre des comiiats;
Et, réveUIant la foi dans les coeurs endormie.
Jusque dans son palais cherchons notre ennemie.
Et quels cceurs si plongés dans un lâche sommeil ,
Nous voyant avancer dans ce saint appareU,
Ne s'empresseront pas à suivre notre exemple?
Un roi que Dieu lul-méme a nourri dans son temple.
Le successeur d'Aaron , de ses prêtres suivi ,
Conduisant au combat les enfants de Lévi ,
Et dans ces mêmes mains des peuples révérées ,
Les armes au Seigneur par David consacrées !
Dieu sur ses ennemis répandra sa terreur.
Dans l'infidèle sang baignez>vous sans horreur :
Frappez et Tyriens et même Israélites.
Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites
Qui , lorsqu'au Dieu du Nil le volage Israël
Rendit dans le désert un culte criminel ,
De leurs plus chers parents saintement homicides.
Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides ,
Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur
D'être seuls employés aux autels du Seigneur?
Mais Je vols que déjà vous brûlez de me suivre.
Jures donc avant tout sur cet auguste livre,
A ce roi que le ciel vous redonne aujourd'hui ,
De vivre , de combattre , et de mourir pour lui.
Il semble qu'il n'y ait rien au-dessus de ce spectacle et de cette éloquence. Mais enfin cette action intéressante et majestueuse , c'est le sujet même fourni par TÉcriture , et que le talent de Racine n'a fait
SIÈCLE DE LOUIS XIV. ~ POÉSIE
qu'embelKr : ce qui suit est^iu-dessus de tout, et il ne le doit qa*è lai-méme.
Le grand prêtre demande à Joass'il promet d'observer les préceptes oontenos dans le livre divin. L'enfant répond :
Pomrato-Je à cette loi ne me pas oonfonoêr? Alors Joad reprend la parole :
O mon fils ! de oe nom J'ose enoor vous nommer, Souf rrez cette tendresse , et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur. De Tabsolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la toIx enchanteresse : Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois , Maîtresses da vil peuple, obéissent aux rois; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté m6me; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes, au travail, te peuple est condamné. Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime. Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme, Corïompant de vos mceurs l'aimable pureté , Ils vous feront enfin haïr la vérité; Vous peindront la vertu sous une affreuse Image : Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage. Promettez sur ce livre, et devant ces témoins, Que Dieu sera toqjours le premier de vos soins ; Que , sévère aux méchants , et des bons le refuge , Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour Juge ; Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce4in, Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.
Et c'est un ministre des autels , aux pieds d*un enfant de huit ans, son élève et son roi , qui , dans la situation la plus périlleuse , quand les moments sont comptés , quand le fer est sur sa tête , s'occupe , avant tout, à retracer ces leçons si grandes et si simples, que répéterait l'humanité entière, si elle pouvait ne former qu'un même cri pour se faire entendre aux arbitres des nations! A-t-on présenté aux hommes rassemblés un spectacle plus auguste , plus instructif et plus touchant ? Joad est sublime, et il n'est pas au-dessus d'un enfant ! C'est à un enfant qu'il parle, et il instruit tous les rois! Ce prodige n'a été réservé qu'à Racine, et je ne pense pas que jamais rien de plus beau soit sorti de la main des hommes.
Quand on se souvient que le principe de la disgrâce de Racine, et des chagrins qui le conduisirent au tombeau , fut un mémoire sur l'état malheureux des peuples , qu'il eut la courageuse imprudence de confier à une favorite, et dont la vérité offensa le souverain qu'elle n'aurait dû qu'affliger, on reconnatt que la même âme conçut et dicta ce mémoire patriotique et le morceau que nous venons d'admirer. L'on comprend qu'un talent supérieur dans les arts de l'imagination est inséparable d'une sensibilité vive qui se porte sur tous les objets; et l'on a une raison
de plus pour honorer la mémoire d'un grand écrivain, victime de cette sensibilité qui produisit sa gloire et ses chagrins , ses chefs-d'œuvre et sa mort:
Le couronnement de Joas, les serments qu'on exige de lui , le pouvoir du grand prêtre , la conformité de toutes ces circonstances avec ce que nous savons des anciennes mœurs des Juifs , tout contribue à prouver que Racine a £iit de Joad ce qu'il devait en faire. Joad était le protecteur ns^turel d'un roi orphelin e( opprimé , chez une naUon qui avait eu plusieurs fois ses pontifes pour chefs et pour conducteurs, qui les regardait comme les organes des volontés du ciel, comme des hommes divins, dont les rois mêmes devaient écouter la voix, parce que c'était pour eux la voix de Dieu. Ce n'est dono point , comme on l'a prétendu , un esprit factieux et entreprenant ^ c'est un homme qui remplit les devoirs de sa place ; et , si quelque chose est capable de les faire respecter et chiérir, c'est de mettre au nombre de ces devoirs celui de plaider la cause des peuples au moment où il leur donne un roi.
*A l'instant même où Joas est proclamé, le péril redouble , et le temple est assiégé , comme on doit s'y attendre, après que Joad a refusé de livrer l'enfant qu'Athalie demandait.
: . . L'airain menaçant frémit de tontes parts :
On volt luire des feux parmi des étendards ;
Et sans doute Athalie assemble son armée. .
DéJ& même au secours toute voie est fermée;
W^k le sacré mont où le temple est h&U
D'insolents Tyriens est partout InVesU :
L*un d'eux en blasphémant vient de nous faire entendre
Qu'Abner est dans les fers, et ne peut nous défendre.
Joad, au commencement du cinquième acte , voit avec surprise ce même Abner mis en liberté et envoyé vers lui par Athalie. On peut s'étonner, en effet, qu'elle ait délivré sitôt ce guerrier, dont elle connaît les sentiments, et dont elle doit se défier; et des critiques l'ont reproché à l'auteur. On peut le justifier en disant que la reine, suivant toutes les vraisemblances , ne doit rien craindre de lui ni de personne : elle doit croire ses ennemis dans l'épouvante et dans l'abandon. On a dit, dès le troisième acte, que tout avait déserté le temple , excepté les lévites.
Tout a fui, tons se sont séparés sans retour s Hisérable troupeau qu*a dispersé la crainte; Et Dieu n'est plua servi <|ae dans la tribu sainte.
Dans cette consternation générale , elle veut tirer des mains de Joad ces trésors qu'elle croit cachés dans le temple, et dont on lui a dit que le grand prêtre seul avait connaissance. Ces trésors peuvent périr dans la destruction et le pillage du temple, ou n'être pas découverts : elle veut se les assurer ; et, connaissant l'inflexible fermeté de Joad, elle lui envoie l'homme qu'elle eroil le plus eapa-
ble de l'ébranler. Elle renvoie désarmé , et ne doit pas supposer même qu'il puisse trouver des armes chez les lévites ; car ils n'en auraient pas, si Joad ne leur avaitdistribué celles que David avait consacrées au Seigneur après les avoir enlevées aux Philistins, et qui étaient cachées dans le temple. C'est un moyen que l'Écriture > a fourni à Racine, et dont il nous instruit dans ces vers qui terminent le troisième acte :
Et Toofl , pour Tooi anner, sniTos-mot dans ces Ueoz Où sa gtuâe caché, loin des prolaiiea yeux, Ce fonnldable amas de lances et d*épées , Qol du sang philUÎin Jadis forent trempées ^ Et que David vainqueur, d*ans et d'honneurs chargé. Fit consacrer au Dieu qui l'avait protégé. Peut-on les employer pour un plus noble usage? Venez , Je veux mid-méme en faire te partage.
Athalie ignore cette ressource, et quand elle la connaîtrait, pourrait-elle la redouter, ayant à ses ordres une armée nombreuse et aguerrie? Pourraitelle craindre ces ministres des autels dont Josabeth a dit au premier acte :
SufAra-t-U de vos ministres saints , Qui , levant au Seigneur leurs innocentes mains , Ne savent que gémir et prier pour nos crimes , Et n'ont Jamais vené que le sang des victimes?
Tout concourt à prouver qu' Athalie doit être dans une pleine sécurité; que l'auteur a prévu toutes les objections, et surtout qu'il s'est constamment occupé de mettre d'un côté tous les moyens de la puissance humaine armée pour le crime, et de l'autre la faiblesse et l'innocence n'ayant d'appui que Dieu seul. Aussi , dans la première scène du cinquième acte,* l'auteur a représenté la confiance d' Athalie et Tefiroi de Josabeth. Il fait dire à Zacharie :
Gependant Athalie , un poignard à la main , Rit des faibles remparts de nos portes d'airain : Pour les rompre , eUe attend les fatales machines , Et ne respire enfin que sang et que ruines.
COURS DE LITTÉBATURE.
Ma mère , auprès du roi , dans un trouble mortel , L'oeU tantôt sur ce prince , et tantôt vers Pautel , Muette, et succombant sous le poids des alarmes, Aux yeux les plus cruels airacherait des larmes.
Tel est l'état des choses, lorsque Abner vient porter au grand prêtre les dernières propositions de la reine:
Elle m'a taSi venir, et d*an air égaré :
m Tu vols de mes soldats tout ce temple entouré,
« Dit-elle; un feu vengeur va le rédoire'en cendre,
« Et ton Dieu contre moi ne le saurait défendre.
« Ses prêtres touteiob, mais il faut se hâter,
« A deux oonditions peuvent se racheter :
« Qu*avec Eliacin on mette en ma puissance
■ Un trésor dont Je sais qu'ils ont la connaissance ,
« Par votre roi David autrefois amassé^
« Sous te sceau du secret au grand prêtre laissé.
« Va, dis-leur qu'à ce prix Je leur permets de vivre. *
I n. Parai, xxu, 9.
Abner voit la perte dés Julfii tellement inévitable, qu'il ne balance pas à conseiller à Joad de conseatir à tout pour les sauver. Celui-ci répond :
Mais siéraiVU , Abner, à des cnnrs généreux , De Uvcer au supplice un enfant malheureux, Un enfant que Dieu même à ma garde confie, Et de nous racheter aux dépens de sa vte?
Cette réponse de Joad est très-noble, et le commentateur fait à ce sujet une remarque très-juste.
« C'est ici, dit-il, que te cartclère de Joad est dans toute sa beauté. Il est sur te point d'être brûlé dans son temple , s'il ne livre Joas : rien ne peut l'engager à cette perfidie : voilà sans doute le parfiût héroïsme. »
Cependant Abner insiste ; il emploie les supplications et les larmes., et c'est ici l'endroit le plus délicat de la pièce. Voici la réponse de Joad , qui a donné lieu à tant de critiques, à la vérité spécieuses, mais auxquelles la pièce entière sert de réponse ;
n est vrai, de David on trésor est resté;
La garde en fut commise à ma fidélité :
Cétait des tristes Juib Tetpérance demiète.
Que mes soins vigilants cachaient à la lumière.
Mais puisqu'à votre reine U faut le découvrir,
Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir.
De ses plus braves chefs qu*eUe entre accompagnée ;
Hais de nos saints autds qu*elle ttenne éioignée
D'un ramas d*étrangers Tindisarète fureur :
Du pillage du temple épargnez-moi Thorreûr.
Des prêtres, des enfants lui feraient-ils qoelqne ombre?
De sa suite avec vous qu'elle règle le nombre.
Et quant h cet enfant si craint, si redouté.
De votre cœur, Abner, Je connais Téquité;
Je vous veux devant elle expliquer sa naissance.
Vous verrez s*U le faut remettre en sa puissance ,
Et Je vous ferai Juge entre Athalie et lui.
On peut remarquer d'abord que Joad ne dit rien de contraire à la vérité : il ne promet point de livrer le trésor; il s'engage seulement à le faire voir : il ne promet point de livrer l'enfant; mais il prendra Abner pour arbitre entre lui et Athalie. Cependant on ne peut disconvenir qu'il n'y ait de l'artifice dans ces paroles; et tout artifice, a-t-on dit, est condamnable; c'est un moyen fait pour avilir celui qui s'en sert. Je réponds : Oui , si Joad était un héros, obligé de se conduire par des principes ordinaires; mais quatre actes nous ont accoutumés à le r^arder comme le ministre d'un Dieu vengeur, comme l'instrument de la juste punition d'une reine coupable que la soif de l'or et du sang précipite dans le piège. Il semble qu'elle s'y jette d'elle-même, comme aveuglée par le dieu qui la poursuit; et Joad a plu* tôt l'air de l'y laisser tomber que de l'y conduire. Enfin, l'extrême disproportion des forces, le salut du jeime roi et de tout son peuple, l'intérêt que le poète nous y a fait prendre, toutes les idées, tous les sentiments dont il nous a remplis, tant de rooti& réunis et mis dans toute leur valeur, par un art
siècle; de louis
d*auUnt plus paissant qu'il oe se montre jamais , ne nous permettent pas de voir autre chose dans ce dénouaient que raccomplissement des désirs du spectateur et la fin de tontes ses craintes. Quel spectacle ce dénoûment présente! Gomme il paraît en tout l'ouvrage du ciel ! A peine Abner est sorti , que Joad s*écrie r
Grand Dlea! Toidtoo lieore : on t'amène U proie. Et Josabeth :
Poissant maître des deux , Remets-loi le bandeao dont ta coovris ses yeoz , Lorsque, lui dérobant tout le fruit de son crime, Ta eacbas dans mon sein cette tendre vicUme.
lOAO.
Vous, enfants, préparez on trône poar Joas : Qoll s'avance soivi de nos sacrés soldats. Faites venir aussi sa fidèle noorrloe, Prineease , et de vos pleors que la soorce tarisse.
Roi , je crois qo'à vos vœux cet espoir est permis;
Venex voir à vos pieds tomber vos ennemis.
Celle dont la fdrcor poursuivit votre enfance
Vers ces lieux à grands pas pour vous perdre s'avanœ ;
Mais ne la craignez point; songez qo'autoar de vous
Uange exterminateur est debout avec nooi :
Montez sur votre tr6ne...«
Quoi de plus intéressant que de placer sur le trône ce jeune roi , au moment même où sa plus mortelle ennemie s'approche I Que cette situation est théâtrale I que Joad parait imposant lorsqu'il dit :
Voilà ton roi , ton flis , le fils d'Oehoslas. Peuples , et voos , Abner, reconnaissez Joas.
Des trésors de David, ;rollà ce qoi me reste.
Soldats do Dieu vivant, défendez votre roL Depuis le cinquième acte de Rodogune, on n'avait point mis sur la scène une plus grande action , un tableau plus frappant.
Diea des Joifi , ta remportes I s'écrie Athalie; et ce mot énergique contient toute la substance de la pièce. Les quatre derniers vers en contiennent toute la morale*
Par cette fin terrible , et due à ses forfaits , Apprenez, roi des Juifs , et n'oubliez Jamais Que les rois dans le del ont un Juge sévère, Linnooenoe an vengeur, et l'orphelin un père.
C'est en effet le résultat de tout ce qu'on a tu et entendu pendant cinq actes, et l'on ne pouvait terminer plus dignement un ouvrage où la tragédie a paru dans toute sa majesté.
J'oserai avancer pour dernier résultat qu' Mhalie, bien loin de blesser la morale, montre la religion dans son plus beau jour, protectrice de l'innocence et de la foiblesse, et vengeresse du crime; comme JlfaAom«f montre le fanatisme tel qu'il est , destructif de toute humanité, et principe de tous les forfaits.
Je remets à parler des diœurs é'Esther et d'y#-
thaUej des Plaideurs ^ et de quelques autres productions , dans un résumé général sur Corneille et Racine , où j'examinerai , entre autres choses , combien ce dernier joignit de talents différents à celui de la tragédie.
On convient aujourcl'ui assez généralement que jamais le talent de Racine ne s'était élevé si haut, et malheureusement on sait que jamais il ne fut plus méconnu. Ce ne fut pas , comme à Phèdre, uneihjustice passagère et bientôt réparée, ce fut un aveuglement universel et durable, et les yeux du public ne s'ouvrirent que longtemps après que ceux de Racine furent fermés. On demande quelquefois avec surprise comment on put se méprendre à ce point, pendant plus de vingt ans, sur un ouvrage d'une beauté unique. Cela paraît d'abord inconcevable; cependant, lorsqu'on y réfléchit , deux causes réunies peuvent en rendre raison : la nature même de la pièce , et le malheur qu'elle eut de ne pas être représentée. AthaUe était une production absolument originale , et qui ne ressemblait à rien de ce que l'on connaissait. Quand les créations du génie déconcertent toutes les idées reçues , il commence par ôter aux hommes la mesure la plus ordinaire de leurs jugements, la comparaison. En effet, à quoi comparer ce qui ne se rapproche de rien ? Il ne reste d'autre règle que le sentiment : mais dans la poésie dramatique , le sentiment ne peut guère prononcer qu'au , théâtre , et AthaUe ne fut pas jouée. Si c'eût été un de ces sujets qui ont im grand intérêt de passion , et qui ouvrent une source abondante de larmes, oe mérite , à la portée de tout le monde, eût p» être senti, même à la lecture; mais ce n'est pas celui à' AthaUe. Il fallait qu'elle fût placée dans son cadre pour que la multitude sentit que ce tableau religieux pouvait être touchant; et les oonnaisMurs mêmes ne pouvaient voir que sur la scène tout ce qu'il a d'auguste et d'admirable. Amauld , qtd aimait Racine, et qui estimait AthaUe, la plaçait pourUnt audessous à'Esther, à qui elle est si supérieure. Le grand succès qM^Esther avait eu à Saint-Cyr nuisait encore à AthaUe : soit que ce succès eût irrité les ennemis de Racine , soit qu'un scrupule réel fit parler ceux qui trouvaient peu convenable que de jeunes personnes se montrassent sur la scène aux yeux de toute la cour, on alarma la piété de madame de Maintenon , et la pièce qu'elle avait demandée à l'auteur ne lut pas représentée. On profita decette circonstance pour le blâmer d'avoir fait une seconde tentative de ce genre : on prétendit que ces sortes de choses ne réussissaient pas deux fois '• Peisonne
> yojei\xiiIJtUrêêd9 madame de S*vi§^.
œUBS DE LirrÉRATURE.
ne concevait alors qa*une pièce sans amour pût être théâtrale. On répandit dans le public que Racine avait Toultt faire une tragédie avec un prêtre et un en&nt , et Ton décida qu*un semblable ouvrage ne pouvait êtr^ fait que pour des enfants. Quand la pièce fut imprimée , la prévention était déjà établie , et il était convenu q^Athalie devait ennuyer. On n'ignore pas combien ces sortes de préjugés sont rapides et contagieux quand il y a des gens intéressés à leur donner le mouvement, et il n'y en avait que trop. On connaît Tépigramme attribuée à Fontenelle :
Gentilhomme extraordinaire, Et suppôt de Lucifer, Pour avoir fait pis i^^Esther, Comment diable as-tu pu faire?
Il n'est pas fort étonnant que Fontenelle fttt injuste envers Kacine : il n'est que trop reconnu que l'amour-propre offensé peut égarer même un philosophe; et d'ailleurs Fontenelle n'était pas un excellent juge en poésie. Mais qu'un homme distingué d'ailleurs par la modération de son caractère, qui le rendit, pendant une longue vie, moins sensible aux critiques qu'aucun autre écrivain ; qu'uu esprit sage et modéré appelle l'auteur à^AthcUie un stxppôi de Lucifer, et souille sa plume de ces expressions grossières faites pour la populace des fanatiques, c*est ce dont on peut douter ; ou , si Tépigramme est en efiet de lui , c'est une preuve de plus , parmi tant d'autres, qu'il faut peu compter sur la sagesse humaine. Racine, il est vrai , avait fait aussi une épigraiftme sur Aspar; mais elle est d'un genre un peu différent , et il y a aussi loin de l'épigra'mme de Fontenelle à celle de Racine que d^ Aspar kAthalie. » Boileau seul lutta contre le torrent , qui avait entraîné tout, jusqu'à Racine lui-même; car les mémoires du temps nous apprennent qu'il parut croire un moment qu'il s'était trompé. Au moins est-il certain qu'il se reprocha avec amertume sa complaisance pour madame de Maintenon , et qu'il se repentit d'avoir fait AthcUie, Despréaux le rassura, et prédit que le jour de la justice arriverait. U arriva ; mais ni l'un ni l'autre ne l'a vu.
Une anecdote très-connue, c^est que, dans pluueurs sociétés, on avait établi , par forme de plai- «ant»îe, de donner pour pénitence la lecture d'un certain nombre de vers à*Athali€. Ainsi donc Racine fut traité une fois en sa vie comme Chapelain! Un Jeune officier, condamné à lire la première scène , lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois; ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel il ne s'attendait guère. Ce petit événement, qui fitdu bruit par sa singula-
rité, commença la révolution. Ce fut en 1710 que la voix des connaisseurs parvint jusqu'au régent, qui était fait pour l'entendre, et qui donna ordre de jouer Athalie, Elle eut quinze représentations suivies avec afDuence, et applaudies avec transport; et depuis elle s'est soutenue sur la scène avec le même éclat.