‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 65 sur 88 · ZACHARIE · texte numérisé non relu

ZACHARIE

Xfoot regardions tous deux cette reine cruelle, [

Et d'une égale horreur nos coeun étaient frappés ; '

Mais lés prêtres bientôt nous ont enveloppés; On nous a fait sortir. J'ignore tout le reste , Et venais vous conter ce désordre fdneste.

lOSABETH.

Ah ! de nos bras sans doute eUe vient l'arracher. Et c'est lui qu'à l'autel sa fureur vient chercher.

Il n'y a pourtant jusqu'ici aucune raison de craindre pour lui ; mais ce' pressentiment est très-naturel , et il va être justifié par Févénement : c'est la marche dramatique.

Bientôt Athalie vient occuper la scène avec Abner et Mathan. Le songe dont elle fait le récit est un morceau achevé : jamais .on n'a su narrer et peindre une foule d'objets différents avec des traits plus vrais , plus variés , plus énergiques ; et ces traits expriment non-seulement les choses, mais le caractère du personnage. Cest peu de tant de perfection : ce songe a un mérite unique , que Voltaire le premier a relevé il y a longtemps. Tous les autres songes qui se rencontrent dans nos tragédies ne sont que des hors-d'œuvre plus ou moins brillants : celui d'Athalie seul est le principal mobile de l'action. U motive la venue d'Athalie dans le temple, le désir qu'elle a de voir Joas , et les frayeurs qui l'engagent ensuite à demander cet enfant, n amènecettediscussion , où la bassesse féroce de Mathan est mise en opposition avec la bonté courageuse et compatissante d'Abner. Enfin il donne lieu à cette scène aussi neuve que touchante, où Athalie interroge Joas. Elle a été si souvent louée , elle est toujours si universellement sentie, que tout détail serait superflu. J'observerai que rien n'est ni plus adroit ni mieux placé que le mouvement de pitié que donne l'auteur à Athalie, lorsqu'elle dit :

Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse? La douceur de sa voix , son enfance , sa grâce , Font insensiblement à mon inimitié Succéder.... Je serais sensible à la pitié !

Ce mouvement est si naturel, si involontaire et si rapide, qu'Athalie^peut l'éprouver sans sortir de son caractère; et d'ailleurs , le reproche qu'elle s'en fait la rend sur-le-champ à elle-même. Mais ce qu'il y a de plus heureux, c'est que l'impression qu'elle manifeste confirme celle du spectateur en la justifiant. Bien des gens seraient peut-être tentés de se reprocher l'effet que produit sur eux la naïveté du langaged'un enfant ; mais lorsque Athalie elle-même n'y résiste pas, qui pourrait avoir honte d'y céder? Ici Voltaire fait une nouvelle critique.

« Je ne vois pas, dit-il, pour quelle raison Joad s'obstine à ne vouloir pas qu*Athalie adopte le petit Joas. Elle dit en propres termes. Je n'ai point d'héritier..,. Je prétends vous traiter comme won propre fils. Athalie n'avait oertainemenlalorft aucun intérêt àfaire tuer Joas : elle

pouTait lai tenir de mère , et lai laisser son petit royaome. n est très-natarel qu'une Tieiile femme s'intéresse au seul rejeton de sa lamille. »

En conséquence, il voudrait que Josabetb la prît au mot, et lui dît:

« Cet enfant est votre petit-fils. Soyez donc sa mère. »

Il me semble que des raisons péremptoires, prises dans les mccurs , dans îa religion , dans le caractère des personnages et dans la situation, ne permettaient pas que Racine fît prendre ce parti à Josabetfai et à Joad. C'est ici qu'il faut se ra(|[>peler cette aversion réciproque, cette borreur mutuelle entre la maison d'Achab et celle de David , dont Tune était l'objet de la protection du ciel , et l'autre de ses vengeances ; et se souvenir en même temps de ces vers que dit Mathan en parlant de Joad :

Platât que dans mes oiains par load soit livré Un enliuQt qa*à son Dieu Joad a consacré , Ta lui verras subir la mort la plus terrible.

Ce n'est pas un homme de ce caractère qui doit livrer Joas entre les mains d'Atbalie. Voilà une raison de convenance : en voici une de nécessité. Joad et Josabeth pouvaient-ils être sûrs, pouvaientils même supposer raisonnablement qu'Athalie aurait pour Joas, pour l'héritier légitime- du trône qu'elle occupe , les mômes sentiments qu'elle montre pour un orphelin dont la naissance est inconnue.^ Ce qu'elle avait fait était-il fort rassurant sur ce qu'elle pouvait faire.^ Était-il très-naturel qu'elle n'eût aucune inquiétude, aucune frayeur d'un enfant dont le èiel l'avait menacée , d'un enfant qui lui présageait un si funeste avenir ? Pouvait-elle se croire sans danger dès que Joas serait reconnu ? Et alors n'avaitelle pas lieu de craindre que le seul rejeton de David qui tût échappé à la proscription ne servit de motif et de moyen pour venger tous les autres? Enfin, quels sont les sentiments qu'elle manifeste dans cette même scène, après qu'elle a entendu les réponses de Joas?

Enfin de votre Diea Tlmplacable vengeance Entre nos deux maisons rompit toute alliance. David m^est en horreur, et les fils de ce roi , Quoique nés de mon sang , sont étrangers poor mot.

Et Joad et Josabeth auraient dû remettre Joas à c^tte femme 1 En vérité, plus je réfléchis sur cet assemblage des motifs les plus puissants qui font d'Atbalie rennemie naturelle de Joas , sa religion , sa politique, son ambition, sa sûreté, moins je conçois que Voltaire ait eu une opinion si peu conforme à cette supériorité de lumières et de jugement qui lui était natiu*elle. Qtiand nous verrons quelques autres paradoxes aussi peu soutenables, avancés dans ses dernières années, il faudra nous dire à nous-mêmes

que le plus grand esprit peut errer, et même gravement, quand il est vieux et qu'il a de l'humeur.

Le grand prêtre , lorsque Abner lai remet Joas après son entretien avec Atbalie, soutient un caractère bien différent de celui qu'on voulait lui donner ici. Il finit l'acte par ces vers :

Qœ Dieu veille sur vous , enfant dont le eoorage Vient de rendre à son nom ce noble témoignage I Je reconnais , Abner, ce service important : Souvenez-vous de riîeure où Joad vous attend. Et nous, dont cette femme impie et meurtrière  souillé les regards et tioublé la prière, Rentrons , et qu*un sang pur par mes mains épanché Lave Jusques au marbre où ses pas ont touché.

Si la reine, après avoir interrogé Joas, eût exigé sur-le-champ qu'on le lui remît, il n'eût pas été possible de prolonger l'action jusqu'au cinquième acte. Il était essentiel de conduire le second de manière qu'Athalie pût sans invraisemblance ne pas faire alors cette demande que son caractère et les alarmes qu'elle a montrées pouvaient naturellement faire attendre : c'est à quoi le rôle d'Abner a servi. Il fait à la reine tme sorte de honte de la frayeur que lui inspiraient un songe et un enfant : quand il la voit émue im instant, et comme malgré elle, de l'innocente candeur de Joas , il se hâte de lui dire :

Madame , voilà donc cet ennemi terrible !

De vos songes menteurs l'imposture est vbible.

L'effet de cette observation d'Abner est d'autant plus sûr, que cette femme altière montre elle-même quelque confusion du trouble et de l'inquiétude qu'elle éprouve : aussi ne prend-elle aucun parti dans ce moment; mais son orgueil se console en s'applaudîssant de tout le sang qu'elle a versé, en insultant avec dédain à l'abjection et à l'impuissance de ses ennemis , aux frivoles espérances dont ils se repaissent.

Ce Dieu, depuis longtemps votre uni<|ue refbge. Que deviendra Teffet de ses prédictions? QuHl vous donne ce roi promis aux naUons, Cet enfant de D^vid , votre espoir, voire attente.... Mais nous nous reverrons. Adieu. Je sors contente. J'ai voulu voir : j'ai vu.

Elle soutient la hauteur de son caractère. Mais remarquez que ces bravades , ces insultes au dieu des Juifs font pressentir avec quelque plaisir que ce dieu sera vengé. Le spectateur sait qu'il existe , cet enfant de David qu'elle croit avoir fait périr : il est dans le secret des vengeances célestes , des desseins du pontife et du sort de Joas, et n'en est que plus porté à se ranger de leur parti contre une femme coupable et odieuse, qui se vante de ses forfaits et de leur impunité. Remarquez encore que cette expression familière, nous nous reverrons, qui pourrait faire rire ailleurs, ici ne fait point un mauvais

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

effet , parce qu'elle succède à une Ûgure familière à rironie ; et que de plus , dans la bouche d'une femme telle qu'Athalîe, elle ne peut annoncer rien que de sinistre. A peine est-elle sortie, que Fauteur a soin de jDûre sentir au spectateur tout le danger que Joas . a couru, et tout ce qu*on peut redouter d'Athalie. Josal>eth encore effrayée dit à Joad :

Atob-toiu entenda cette saperbe reioe , SeigDeor?

JOAD

rentenâalfl tout , et plaignais votre peine. 'Ces lévites et moi , prêts à tous secourir, Nous étions avec vous résolus de périr.

Une des difficultés du sujet que traitait Racine, c^est que dans son plan nécessairement donné , le secret de la naissance de Joas, caché jusqu'au dénoûment, rend son danger moins prochain , moins direct que celui d*Astyanax dans Andromaque. Le glaive est levé sur celui-ci dès le commencement de la pièce, et sa mère seule peut le détourner : Joas n'est menacé que dans le cas où il sera reconnu par Atha- Jie , et livré entre ses mains. C'était donc ce qu'il fallait faire craindre sans cesse, et il fallait en même temps accroître le danger d'acte en acte , et pourtant le balancer et le suspendre jusqu'à la dernière scène, quoique l'action, renfermée dans l'intérieur d'un temple , ne permit aucune de ces révolutions violentes qui servent à varier une intrigue. L'auteur, obligé de tirer tous ses moyens du caractère des personnages, s'est habilement servi de celui de Matban, qui a essuyé beaucoup de critiques , et qui me paraît mériter beaucoup d'éloges. Sa haine personnelle pour Joad, sa malignité cruelle et avide de vengeance, excitent sans cesse la cruauté d'Athalie, éveillent ses soupçons, et par conséquent augmentent le péril.

On apprend, à l'ouverture du troisième acte, tout ce qu'il vient de mettre en usage pour irriter Athalie , et la porter aux résolutions les plus violentes; et en même temps il achève d'expliquer la conduite indécise qu'elle vient de tenir.

▲ml , depuis deux jours Je ne la connais plus.

Ce n*est plus cette reine éclairée , intrépide ,

Élevée au-dessus de son sexe Umide ,

Qui d'atiord accablait ses ennemis surpris,

Et d*un instant perdu connaissait tout le prix :

La peur d*un vain remords trouble cette gr&nde Ame;

EUe flotte , elle bésite ; en un mot , elle est femme.

Voilà encore une expression familière et méprisante, qui pourrait déplaire dans un autre personnage et dans d'autres circonstances. Je n'ai jamais observé que ce trait de satire , qui paraît fait pour la comédie, fît rire au théâtre. C'est qu'il ne signifie rien autre chose, si ce n'est qu' Athalie n'est pas aussi méchante que Matban le voudrait : c'est tou-

jours la situation qui détermine le caractère et l'effet des expressions.

Mais ce n'est pas seulement pour mettre dans tout son jour la perversité de Matban que le poète le fait parler ainsi : cette peinture du changement qui s'est fait dans Athalie rappelle la prière de Joad qui demandait à Dieu de répandre sur cette reine l'esprit d'imprudence et d^ erreur. Cette prière n'était pas une vaine déclamation : tout est moyen, tout est ressort dans ta machine du drame, quand elle est construite par un véritable artiste. Le spectateur comprend pourquoi cette reine outragée par Joad, cette femme si terrible, à qui le sang et le crime ne coûtent rien , ne se sert pas de tout son pouvoir, et ne précipite pas des violences qui lui sont si faciles. Il voit, au gré du poète, l'arbitre invisible qui dirige tout : il le reconnaîtra lorsc|u'il entendra, au cinquième acte, Athalie s'écrier dans son désespoir :

Impitoyable Dieu I toi seul as tout conduit ! C'est toi qui , me flattant d'une vengeance aisée , M*as vingt fols en un Jour à moi-même opposée ; Tantdt pour un enfant excitant mes remonls , Tantdtm*ébIouissant de tes riches trésors, Que J'ai craint de livrer aux flammes , au pillage.

Telle est la chaîne des rapports secrets qui doit embrasser et lier toute une pièce : c'est ainsi que tout se tient, que tout s'explique, que toutes les parties d'un drame se correspondent et s'affermissent les unes par les autres , et produisent cette illusion complète, qui est la vérité dramatique. Mais ce mérite des grands artistes n'est jamais connu que quand ils ne sont plus : comme il prouve la supériorité de l'esprit et du talent, ceux qui sont le plus à portée de le sentir ont le plus d'intérêt à le dissimuler ou même à le nier , «t les autres l'ignorent.

^Matban continue :

ravais tantôt rempU d'amertume et de fiel Son cœur, déjà sabi des menaces du ciel : EUe-méme , à mes soins conliant sa vengeance , M'avait dit d^assembler sa garde en diligence. Mais , soit que cet enfant devant elle amené , • De ses parents, dit-on. , rebut infortuné, Eut d'un songe effrayant diminué l'alarme ; Soit qu'elle eût même en lui vu Je ne sais quel charme , rai trouvé son courroux chancelant, incertain, Et d^à remettant sa vengeance à demain : Tous ses projets semblaient l'un l'autre se détruire Du sort de cet enfant Je me suis fait instruire , Ai-Je dit : on commence à vanter ses aïeux ; Joad de temps en temps le montre aux CacUeux , Le fait attendre aux Juifs comme un'autre Moïse, Etlforades menteurs s'appuie et s'autorise. Ces mots ont fait monter la rougeur enr son fh>nt : Jamais mensonge heureux n'eut un effet si prompt.

Ce mmsfmge est une vérité, et Matban a deviné sans le savoir. L'impression qu'il fait sur Athalie va

remplacer la découverte du secret que le poète devait cacher.

Est-oe à mol de langair dans cette inoertitade? Sortoi^ , a-t-elle dit , sortons d'inquiétade. VoQs-méme k Josabetb prononcez cet arrêt : Les feux vont s'allumer, et le fer est tout prêt; Kiea ne peut de leur temple einpècber le ravage , ii je D'al de leur fol cet eÛAmt pour otage.

Le danger est donc ici dans sa progression naturelle, grâce au rôle de Mathan, que des critiques n*ont pas trouvé assez esseiUieL On voit qu*n Test assez : et quel autre personnage aurait pu avoir un întéiét plus particulier et plus probable à imaginer tout ce qui peut hâter la perte de Joad, la ruine du temple et des dernières espérances du peuple juif?

On lui a reproché , avec plus d^apparence de raison, de dire trop de mal de lui-même; mais ce reproche, bien examiné, ne me. paraît pas avoir plus de fondement. Il n'est pas naturel qu'un homme , quel qu'il soit, parle do lui de manière à s*avilir à ses propres yeux ni aux yeux d'autrui; et si Racine avait commis cette faute contre les bienséances morales et dramatiques , elle serait d'autant plus remarquable, qu'aucun auteur ne les a plus parûdtement observées. Mais on n'a pas fait attention qu'il y a des choses odieuses et basses par elles-mêmes , et qu'un personnage peut dire de lui sans s'avouer ni vil ni odieux, pourvu qu'il les montre sous un point de vue différent, et analogue à son caractère , à ses prétentions, à ses desseins. Ainsi l'ambition, la politique , la haine , peuvent faire des aveux que la morale condamne , mais dont ces mêmes passions tirent une sorte d'orgueil, malheureusement trèsconcevable et très-commun. Voyons sous ce rapport quelle peut^tre l'intention de Mathan dans ce qu'il dit à Nabal : il me semble qu'elle n'est pas équivoque. Nabal lui demande si c'est le zèle de la religion qui l'anime contre Joad et contre les Juifs : Mathan commence par repousser cette idée avec mépris :

Ami , peox-tn penser que d'un zèle frivole le me laisse aveugler pour une vaine Idole, Pour un fragile bols que , malgré mon secours , Les vers sur son autel consument tous les Jours t Vé ministre du dieu qu'en ce temple on adore. Peut-être que Mathan le servirait encore , 81 Pamour des grandeurs , la soif de commander, Avec son Joug étroit pouvaient s'accommoder.

Certainement , en bonne morale , rien n'est plus méprisable que l'hypocrisie d*un prêtre qui professe un culte auquel il ne croit pas. Mais l'orgueil et l'ambition qui dominent Mathan lui font voir les choses bien différemment. Il se croirait offensé au contraire si son ami le jugeait capable d'une crédulité imbécile : il mot son amour-propre à lui paraître

ce qu'il est , c'est-à-dire un homme uniquement occupé de son élévation , et fort au-dessus des préjugés de son sacerdoce. C'est son intérêt qui l'a fait apostat ; c'est son intérêt qui l'a fait pontife de BaaI. Ce caractère, l'opposé de celuf de Joad , est très-bien adapté au plan de l'auteur. Il convenait que Joad fût rempli de la crainte de son dieu, et que Mathan méprisât le sien. C'est mettre d'un côté la vérité , et de l'autre le mensonge; et c'est par conséquent un moyen de plus de décider les affections du spectateur : c'est ôter toute excuse à Mathan, qui n'en doit point avoir dans ses crimes , et en préparer une à Joad, qui peut dans la suite en avoir besoin, malgré la justice de sa cause. Jusqu'ici tout rentre dans les vues de l'auteur : le restç du discours de Mathan n'y est pas moins conforme, et ne s'éloigne pas davantage des convenances.

Qu'est-U besoin , If abal , qu'à tes jeux je rappdle

De Joad et de mol la fameuse querelle ,

Quand J*osal contre lui disputer renoenscdr;

Mes, brigues , mes combats , mes pleurs , mon désespoir?

Vaincu par lui , j'entrai dans une autre carrière.

Et mon &me à la cour s'attacha tout eoUèrie.

rapprochai par degrés de TorelUe des rois.

Et bientôt en oracle on érigea ma voix.

rétudial leur cœur. Je flattai leurs caprices.

Je leur semai de {leurs le bord des précipices.

Près de leurs passions , rien ne me fût sacré :

De mesure et de poids Je changeais à leur gré.

Autant que de Joad l'inflexible rudesse

De leur superbe oreille offensait la mollesse,

Autant Je les charmais par ma dextérité.

Dérobant à leurs yeux la triste vérité.

Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables,

Et prodigue surtout du sang des misérables.

Enfin , au dieu nouveau qu'elle avait introduit ,\

Par les mains d'Àthalle un temple fût construit,

Jérusalem pleura de se voir profanée :

Des enfants de Lévi la troupe consternée

En poussa vers le ciel des hurlements affreux.

Mol seul, donnant l'exempte aux timides Hébreux,

Déserteur de leur loi, J'approuvai l'entreprise,

Et par là de Baal méritai la prêtrise :

Par là Je me rendis terrible à mon rival ;

Je ceignis la Uare , et marchai son égal *»

Qui peut méconnaître à ce langage la satisfaction intérieure d'un homme qui se félicite de ses succès, qui se vante d'être l'artisan de sa fortune , d'être un politique habile , un homme profond dans la science de ]a»cour ; qui oppose avec orgueil son adresse et ses talents à la rudesse d'im rival devant qui d'abord il avait été humilié, et dont il est depuis devenu VégtU? Tout cela n'est-il pas dans le cœur humain ? Sans doute il y a un côté très-odieux , et si c'était celui-là qu'il eût présenté , c'est alors qu'on pouvait l'accuser de dire trop de mal de lui ; mais il n'envisage et ne fait envisager que ce qui l'élève à ses propres yeux, et ce qui n'empêche pasquelespecta-

* Marchai son égal rappeUe l'expressloo de TirgOe, Ast ego que divûm ineido reglmu

SIÈCLE DE LODIS XIV. — POÉSIE

teur ne condamne tout ce dont Mathan s*applaudit : c^est £ûre précisément tout ce que l'art exige. Ce qui suit achève de développer le caractère de Mathan et le principe de ses fureurs :

Toutefois , je l'avcae, en ee eomble é» gloire , Du dlea qae j*ai quitté l'importai» mémoire Jette encore en mon Ame an reste de tenear; Et c*est ce qoi redouble et noarrit ma fureor : Heoreuz il , sar son temple achevant ma vengeance , Je puis oonTainere enfin sa haine d*lmpois8ance, Et pinni les débris , le raTagé et les morts, A fofoe d'attentats perdre Ions mes remords !

Voltaire semble regarder ces vers comme une espèce de déclamation. Us me paraissent la peinture instructive et fidèle du cœur d'un méchant , toujours mal avec lui-même au milieu de ses succès , et cherchant à étourdir ses remords par de nouveaux crimes. C'est une vérité que le théâtre ne saurait trop souvent remettre sous nos yeux, et qui de plus a ici un but particulier à la pièce, celui de donner une idée terrible du pouvoir de ce dieu qu'a trahi Mathan , et qui le punit déjà par sa conscience avant l'instant de son supplice. Plus Mathan est accusé par son propre cœur, plus le spectateur est contre lui , parce que ses remords sont d'ime âme absolument perverse, et ne servent qu*à le rendre plus furieux. Voltaire reproche à Joad unfanatUmetrop féroce, lorsque , apercevant Mathan avec Josabeth, il s'écrie :

Où sais>Je? De Baal ne vols-je point le prêtre? Qaol ! fille de David , vous parlez à ce traître \ Vous Boulfrez qu'il vous parle , et vous ne craignes pas Que du fond de Fabtme entr'ouvert sous ses pas Il ne sorte à Ilnstant des feux qui vous embrasent, Ou qu'en tombant sur lui cas murs ne vous écrasent? Que veut-il? De quel front cet ennemi de Dieu Yient-U infecter Fair qu'on respire en ce lieu?

Ce n'est pas là j dit Voltaire, parler avec la bien" séance convenable. Il me semble que Joad ne devait pas parler autrement. Il faut songer que le poète a dû supposer dans tous les spectateurs la même croyance que celle de Joad , et non pas une philosophie à qui tous les cultes sont indifférents. Dans cette supposition , Joad peut-il montrer trop d'horreur pour un lâche apostat, à qui l'ambition a fait quitter le vrai Dieu pour sacrifier à l'idole de Baal ? Un apostat est odieux dans toutes les "religions , à plus forte raison dans celle des Juifs , qui faisaient profession de détester toute autre croyance que la leur. Le langage de Joad n'est-il pas celui des livres saints, et doit-il en avoir un autre? A Dieu ne plaise que je prétende justifier le fanatisme! mais il ne feut pas le confondre avec l'esprit religieux , qui s'en distingue par ses motifs comme par ses effets. Si Joad avait pris le ton d'un inspiré pour abuser la crédulité, outrager la vertu , ou commander '

le crime, il eût été un fanatique féroce. Mais à qui art-il affaire? A un scélérat reconnu pour tel. Sa cause est légitime , ses motifs sont purs , ses projeU sont nobles et généreux. Cet enthousiasme qu'on lui reproche, et qui est si bien soutenu dans tout son rôle, est ce qui en &it la principale beauté : il est l'âme de la pièce , l'espèce de passion qui seule y tient lieu de toutes les autres, et sans laquelle tout serait froid.

Combien ce feu divin , cette élévation de sentiments, se communiquent aux spectateurs, lorsqu'à l'approche du danger, au milieu des alarmes de Josabeth , qui dit à son époux ,

L\)nge se dédan; Atbalie en ftuenr demande ÊUacio...

à la vue d'une troupe de femme et de lévites qui se résignent à la mort , le grand prêtre adresse au Tout-Puissant cette sublime apostrophe :

YoUA dono quels vengeun s'aiment pour ta queiellel

Des prêtres, des enfants ! 6 sagesse étemelle!

Mais si tu les soutiens, qui peut les ébranler?

Du tombeau, quand tu veux, tu sais nous rappeler;

Tu frappes et guéris , tu perds et ressuscites.

Us ne s'assurent point en leurs propres mérites , .

Mais en ton nom sur eux Invoqué tant de fois,

En tes serments jurés au plus saint de leurs rois ,

En ce temple où tu fsls ta demeure sacrée ,

Bt qui doit du «olflU égaler la durée.

Cette espèce d'invocation amène le morceau fameux des prophéties, dont un écrivain qu'on n'a pas accusé d'être enthousiaste de Racine, M, Marmontel , a dit dans sa Poétique, que notre langue n'a rien dans le genre lyrique qui puisse en approcher. Le commentateur remarque aussi que rien n'est mieux amené que ce transport prophétique de Joad, qui sert à prévenir le découragement des lévites. On peut lyouter qu'annonçant les hautes destinées attachées au salut de Joas , il étale toute la grandeur du sujet et en fortifie l'intérêt. Un ouvroge où l'auteur a trouvé le moyen de faire entrer des beautés si neuves, et de les rendre dramatiques, ne portet-il pas en tout l'empreinte du génie? Ces détails si imposants ont un autre avantage, celui de remplir et de soutenir ce troisième acte, le seul où le manque d'action se fasse un peu sentir. La demande que fait Mathan du petit Joas au nom d'Atbalie est le seul pas que fasse la pièce dans cet acte : c'est un défaut , je l'avoue ; mais je crois qu*il était inévitable dans un si;\jet qui fournissait si peu par lui-même. L'auteur a su d'ailleurs le couvrir, autant qu'il était possible, par des beautés d'un genre unique. Enfin, sans ce défaut Athaiie démentirait l'axiome malheureusement incontestable, que la perfection absolue n'appartiept point aux ouvrages de Fhomme.

Dans les deux derniers actes, Fauteur enchérit encore sur tout ce qui a précédé, et déploie plus que jamais toutes les ressources et toute la richesse de son talent. L*ouyerture du quatrième est d^ la dignité la plus auguste. Salomith, la sœur de Zacharie , s'adresse aux jeunes filles qui composent le (hoeur :

D*aD pas mqjestaeax , à odté de ma mère ,

Le Jeune £liaciu s^avance avec mon frère.

Dans oea voiles , mes sceors , que porteat-lls tous deux ?

Quel est ce glaive enfla qui marche devant eux?

Josabeth dit à son fils Zacharie :

Mon fils , avec respect poseï sur cette table De notre sainte loi le livre redoutable. Et TOUS aussi , poses, aimable Éliacin , Cet auguste bandeau près du livre divin. Lévite, il faut placer, Joad ainsi Tordonne , Le glaive de David auprès de sa couronne.

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