‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 68 sur 88 · RODRIGUE · texte numérisé non relu

RODRIGUE

Hélasl

D. micuB.

If e mêle point de soaplrs à ma joie. Laisse-moi prendre haleine , afin de te îouer. Ua valeur n*a point lieu de te désavouer : Tu l*as bien Imitée , et ton illustre audaoe Fait bien revivre en tôt tes héros de ma race. Cesi d*eax que ta descends, O'est demoi qoe tn tiens : Ton premier coup d*épée égale tous les miens; Et d'une belle ardear ta Jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse , et comble de mon hear, ^ Touche ces cheveux blancs à qui tu rends Thonnear ; Viens baiser cette Joue , et reconnais la place Où fut Jadis l'affront que ton ooarage etfaoe.

Il n'y a pas ici jusqu'aux expressions familières» comme laisse-mai prendre haleine, viens baiser cette joue, qui ne soient admirables, parce qu'elles appartiennent à la nature et au sujet.

« Quand une expression oommune est bien placée, dit Voltaire, elle tient du sublime, v^

C'est là ce qu'on peut appeler en effet la force du style dans le plus haut degré ; et , comme on le voit , elle est inséparable de celle des* idées et des sentiments. Le fond est tiré de l'auteur espagnol : mais comme le poète français se l'est puissamment approprié 1 combien même il y a ajouté! Rien d*Otseux, rien de vague; chaque mot porte, tout est senti, tout est profond , tout est frappant. Voilà sans doute de ces morceaux qui faisaient dire à Racine : ror« neille /aie des vers centfoU plus beaux que (es miens.

On ne sait auquel des deux ces paroles font le plus d'honneur. Nous avons vu que Voltaire parlait de même de Racine ; il n'y a que les hommes supérieurs à ce point , en qui le sentiment de la perfection puisse remporter sur l'amour-propre.

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Corneille n'est pas moins grand dans les scènes de discussion qui sont le champ de la pensée. Voyez Sertorius dans son entretien avec Pompée :

Je n'appelle plus Rome un enclos de morailles Que ses proscriptions comblent de funérailles. Ces murs dont le destin Ait autrefois si beau , N'en sont que la prison , ou plutôt le tombeau. Mais pour reylvre alUeurs dans sa première force, Ayec les faux Romains elle a fait plein divorce ; Et comme autour de moi J'ai tous ses vrais appuis , Rome n'est plus dans Rome , elle est toute oO Je suis.

Quand ce même Sertorius ?eut différer son mariage avec Viriate, Jusqu'à ce qu*il ait rendu à Rome sa liberté, cette fière Espagnole lui répond :

Eh ! que m'importe à moi si Rome souffre oo non?

Quand J'aurai de ses maux effacé llnfamie ,

Ten obtiendrai pour fruit le nom de son amie.

Je vous verrai consul m'en apporter les lois,

Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois.

81 vous m'aimez , seigneur, nos mers et nos montagnes

Doivent borner vo» vœux , ainsi que nos Espagnes.

Nous pouvons nous y faire un assez beau destiïÉi ,

Sans cbercber d'autre gloire au pied de l'Aventin :

AflranchisïAHis le Tage , et laissons faire au Tibre.

La liberté n'est rien quand tout le monde est lU>re;

Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers

Soupirer sous le Joug et gémir dans les fers ;

Il est beau d'étaler cette prérogative

Aux yeux du Rb6ne esclave et de Rome captive.

Et de voir envier aux peuples abattus

Ce respect que le sort garde pour les vertus.

« Si tout le rôle de Viriate était de cette force, dit Voltaire, la pièce serait au rang des chefo-d'œavre. »

J'avoue que Racine n'a rien de ce genre. Ce n'est pas cependant qu'il manque de force, à beaucoup près : nous en avons remarqué des traits nombreux dans le rôle d'Acomat , dans MithridcUe, dans Britannicus. Mais il y a cette diférence que la force de Corneille a quelque chose de plus mâle , parce qu'elle est plus simple : inculte et franche , elle paraît tenir tout entière à la vigueur des conceptions, et ne devoir rien aux paroles. Celle de Racine, toujours plus ou moins ornée, se dérobe et se cache sous l'élégance des vers. Ce sont deux athlètes : mais l'un, tout nu, laisse vohr ses os et ses muscles; l'autre, recouvert d'une draperie, a l'air moins robuste, et fait admirer de plus belles proportions.

Après avoir considéré le seul rapport sous lequel Corneille a de l'avantage quand il est Corneille, il faut bien convenir que , sotis tous les autres aspects , le style de Racine est hors de comparaison. Celui-ci possède éminemment dans la diction toutes les qualités qui manquent à l'autre ; et cette différence tient encore à celle de leur esprit. Corûeille, toi^û^urs occupé de concevoir et de combiner, parait n'avoir connu ni l'art ni le travail d'écrire en vers. On voit que ses plus beaux ne lui ont point coûté de peine; ils semblent laits d'instinct : mais on voit aussi qu'il

n'en a pris aucune pour embellir par la tournure ce qui ne peut pas briller par la pensée. Les grands traits lui échappent sans efiforts; mais il ignore les nuances, et c'est par les nuances qu'on excelle dans tous les arts d'imitation.

Racine , qui avait reçu de la nature l'oreille la plus sensible et le tact le plus délicat des convenances , a su le premier de quelle importance était la science du mot propre et des effets de l'harmonie, science sans laquelle l'homme même qui a le plus de génie ne peut pas être un grand écrivain, parce quelle naturel le plus heureux ne prodiyt rien de parfait, et que l'art seul lui donne ce qui lui manque. Racine étudia cet art avec Despréaux, et l'on sait que personne avant luî ne l'a porté aussi loin,

« Son expression est toujours si heorease et si natarelley qu'il ne parait pas qu'on ait pu en trouver une autre; et diaqae mot est placé de manière qu'on n'imagine pas qu'il ait été possible de le placer autrement. Le tissu de sa dlc^ tion est tel, qu'on n'y peut rien déplacer, rien ajouter^ rien retrancher : c'est un tout qui semble étemel. Ses inexactitudes mêmes sont souvent des sacrifices faits par le bon goût , et rien ne serait si difficile que de refaire ul vers de Racine. Nul n'a enrichi notre langue d'un plus grand nombre de tournures; nul n'est hardi avec plus de bonheur et de prudence, ni métaphorique avec plus de grSce et de justesse; nul n'a manié avec plus d'empire un idiome souvent rebelle , ni avec plus de dextérité un instrument toujours difficile; nul n'a niieux connu cette mollesse de style qu'il ne laut pas c(mfondre avec la Hsiiblesse , et qui n'est que cet air de facilité qui dérobe au lecteur la fatigue du travail et es ressorts de la composition; nul n*a mieux entendu la période poétique, la variété des césures, les ressources du rbythme, l'enchaînement et la filiation des idées. Enfin , si l'on considère que sa perfection peut être opposée à celle de Virgile , et qu'il parlait une langue moins flexible , moins poétique et moins harmonieuse, on «croira volontiers que Racine est celui de tous les hommes à qui la nature avait donné le plus grand talent pour les vers. » (Éloge de Rwine,)

Ce talent fut toujours le même, non-seulement dans la tragédie, mais dans les autres genres que l'auteur n'a paru qu'essayer, dans la comédie et dans la poésie lyrique; car, après des productions importantes , je compte pour peu de chose le mérite de bien tourner quelques épigrammes, mérite commun à tant de personnes qui n'ont eu que de l'esprit.

Si nous suivons Corneille hors de la tragédie , nous trouvons les scènes qu'il fournit à Molière, pour le ballet de Psyché, et qui respirent en plusieurs endroits une délicatesse et une grâce qu'on n'attendait pas de lui , mais dont la versification est souvent lâche et prosaïque. On a eu très-grand tort de citer ces fragments imparfaits comme une preuve

de ce quMI aurait pu faire, 8'il eût voulu traiter l'amour comme Racine : il n'y a rien de commun entre le style d'une comédie-ballet et le style tragique ; et le langage de Psyché conversant avec l'Amour n'eét pas celui de Melpomène. Le Menteur est une pièce de caractère empruntée aux Espagnols. Elle est faible de comique; Tintrigue en est vicieus^ et un peu froide. Les récits de Dorante, qui ont de l'agrément, et quelques méprises amenées par ses mensonges, soutiennent l'ouvrage; et l'on reconnaît Corneille dans la scène entre le Menteur et son père , précisément parce que cette scène , toute sérieuse et morale, s'élève au-dessus du ton ordinaire à ce genre de drame.

Les Plaideurs de Racine sont remarquables en ce que la pièce n'est qu'une farce, et qu'elle est écrite d'un bout à l'autre du style de la bonne comédie. D'ailleurs, elle manque absolument d'intrigue et d'intérêt, et ne se soutient que par la gaieté des détails et le comique des personnages. Mais aussi jamais on n'a prodigué avec plus d'aisance et de goût le sel de la plaisanterie : presque tous les vers sont des tVaits; et tous sont si naturels et si gais, que la plupart sont devenus proverbes.

On ne peut cependant voir dans ks Plaideurs qu'un badinage que l'auteur fit en se jouant , et qui montre ce qu'il aurait pu faire dans la comédie , s*ii s'y était appliqué : comme ses lettres polémiques, son Histoire de Port-Royal, et ses Discours à l'Académie , prouvent seulement la facilité qu'il aurait eue à exceller dans la prose ainsi que dans les vers. Mais dans les chœurs d'Eslher et ^AthaUe il s'est mis , sans paraître y penser, au premier rang de nos poètes lyriques : personne aujourd'hui ne lui conteste ce titre. Son commentateur, que je crois devoir citer quand il a raison, puisque je le combats quand je crois qu'il a tort, compare souvent Racine et Rousseau dans ses notes sur j4thaHe, généralement-plus judicieuses que telles des autres pièces. U dit, au sujet des chœurs :

« Rousseau avait bien celte pompe et cette force dans ses vers; nuis fl n'avait point ces passages heureux d'une peinture douée à un taUeau terrible, d'un morceau touchant à des deseriptioiis élevées; enfin, il manquait de cette variélé qui 6it le charme des vers de Racine. 11 est sûr que, si cet iUustre tragique eût travaUlé dans le même genre que ftoosseauy il eût mis dans ses odes plus de variété, de douceur et de grâce. 11 avait une flexibilité de génie qui savait se plier à tous les tons, un goût épuré qui mettait tout à sa place. Racine , en un mot , eût réussi dans tous les genres , s'il eût voulu les embrasser tous. »

Cétait l'opinion de Voltaire; c'est celle de tous les hommes instruits. Ce grand homme a dit dans une épf tre adressée à Horace , et qui en est digne :

Est-H» asMt, en effet, d*one heaieueèiâitéT Et ne pécbonsHuku pai par l'unUotmité?

Ce reproche n*est que trop souvent fondé : je n'y connais pas de meilleure réponse que les chœurs de Racine. Il est vrai que le genre s*y prêtait plus aisément que celui du drame , qui n'est pas Susceptible de différentes mesures; mais aussi l'on ne trouvera point dans notre langue une poésie plus véritablement lyrique , une harmonie plus diversifiée et plus musicale, et qui réunisse avec plus d'intérêt tous les tons, tous les sentiments, et toutes les formes du rhythme. Écoutons un des diœurs û'Esther :

Pleurons et géminoos , mes fldâes comiMigaes;* A. noA saoglotft donnons on libre cours : Levons les yeux vers les saintes montagnes , D'où rionooence attend tout son secours. O mortelles alarmes!

Tout Israël périt Pleurez, mes tristes yeux; U ne fût Jamais sous les deux Un si juste sv^et de larmes.

Qonl'carnage de toutes parts !

On égorge à la fois les enfants , les vieUlards, £t la sœur et le frère, Et la fiUe et la mère, Le fils dans les bras de son père.

Que de corps entassés ! que de membres épars. Privés de sépulture! Grand Dieu ! tes saints sont la pâture Des tigres et des léopards.

UlfB DES PLUS JBONES fSRAÉLrrBS.

Hélas I si Jeune encore , Par quel crime al-Je pu mériter mon malheur? Ma vie à peine a commencé d*écloce :

Je tomberai comme une lleur Qui n*a vu qu*une aurore.

Hélas ! si Jeune encore , Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

Après ce tableau d'horreur, suivi d'un chant de plainte, le chœur reprend par un cantique plein d'une confiance religieuse , et finit par une invocation sublime.

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats i

Non , non , il ne souffrira pas

Qu'on égorge ainsi Tinnocenoe.

Eh quoi! dirait rimpiété, Où donc estrll , ce Dieu si redouté.

Dont Israël noua vanUit la puissance?

Ce dieu Jaloux , ce Dieu victorieux ,

Frémisse! , peuples de la terre , Ge dieu Jaloux, ce Dieu victorieux, Est te seul qui commande aux deux t

Ni les éclairs , ni le tonnerre ,

N ^obéissent point à vos dieux.

Il renverse Tandadcox ;

Il prend Thomble sous sa défense.

Le Dien que nous servons est le Dieu des oombals.

Non, non, il ne souffrira pas

Qu'on égorge ainsi Tinnocenee.

DEUX ISRAÉUTES.

o dieu que la gloire couronne ,

Dien que la lumière environne ,

Qui voles sur Taile des vents , Et dont le trône est porté par les anges ; Dieu, qui veux bien que de simplei enfanta

Avec eux chantent tes louanges ;

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Ta YOli DM pNHaDts dADKen :

Donne à ton nom la victoire ; IVe souiTre point que ta gloire Passe à des dienx étrangers.

Arme-toi , viens nous défendre i Descends tel qu^aatrefois la mer te vit descendre. Qne les méchants apprennent aqjoord^hal A craindre ta oolèfe; Qa*ils soient comme la poudre et la paille légère Que le vent chasse devant lui

Le chœur qui finit la tragédie ù^Esther est rhymne d'allégresse le plus parfait qu'on puisse offrir à l'art du musicien. Toutes les eirconstanees tes plus touchantes s'y trouvent réunies , et les images sont partout à côté du sentiment.

Ton Dieu n'est plus irrité; ' R^joolft-toi , Sion , et sois de h. poossièro; Quitte les vêtements de ta capttvité ,

Et reprends ta splendeur première :

Les chemins de Sion à la fin sont ouverts. Rompez vos fers, Tribus captives; Troupes fogiUves, Repasse! les monts et les mers, Rassemblez- vous des bouts de Tunivers.

UNE ISEÀÉLrnS SEULE.

Je reverrai ces campagnes si chères.

OME 4DTBE.

rirai pleurer au tombeau 'le mes pères.

TOUT LE CHOBOR*

Repassez les monts et les mers ; Rassemblez-vous des bouts de Tunivers.

VUE ISRAéUTE SEULE.

Relevez, relevez les superbes portiques Du temple où notre' Dieu se plait d'être adorée Que de i*or le plus pur son autel soit paré , à que du sein des monts le marbre soit Uré. Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques. Prêtres sacrés, préparez vos cantiques.

ClfE 4UTRE.

Dieu , descends, et reviens habiter parmi nous : Terre, frémb d*aliégreBse et de crainte; Et vous, sous sa majesté sainte , deux, abaissez- vous.

Cest ici surtout que notre poésie peut être opposée à celle des Grecs êl des Latins : elle en a la rapidité, les mouvements, re£fet, la magie. Le poète est ici véritablement inspiré ; Il voit les objets, me les fuit voir, me transporte avec lui partout où il veut ; et de la hauteur de son génie il domine le ciel et la terre'.

En finissant cette longue discussion sur les deux célèbres rivaux qui ont répandu tant d'éclat sur le siècle passé , et élevé tant de débats dans le nôtre , je me suis rappelé, non pas sans quelque inquiétude, une épigramme que fit Voltaire en sortant d'une dispute sur le même sujet avec un de ses amis nommé de Beausse.

De Beausse et moi, criailleurs effrontés , Dans un souper dabaudlons à merveille ; Et tour à tour épluchions les beautés Et les défauts de Racine et Corneille.

A piailler serions enoor, Je croi , Si n'easskms vu, sur la double eoUlne ,

Le grand Gomellle et le tendre Radoe Qui se moquaient et de Beausse et de mol.

Il y a sans doute de quoi avoir peur. Mais je me suis un peu rassuré en songeant que cette matière est l'objet de tant de controverses que la mienne pourrait se sauver dans la foule; et qu'après tout , ce qui était dans le monde un sujet si fréquent de conversation pouvait bien, sans scandale et même sans ridicule, nous occuper au Lycée.

CHAPITRE W. '- Des tragiques d'un ordre inférieur dans le siècle de Louis XIF.

SEcnoif PiunoÈRE. — Rotron et du Ryer.

Après Corneille et Racine, on s'attend bien qu'il faut descendre. Leurs imitateurs, dans le dernier siècle, se sont placés après eux à différents degrés, mais toujours à une grande distance de tous les deux. Les plus heureux n'ont laissé au théâtre qu'un ou deux ouvrages , ou médiocres en tout, ou qui ne sont au-<lessus du médiocre que dans quelques parties. Mais l'art est si difficile , et le nombre des pièces totalement oubliées est si grand, que le mérite d'en avoir fait une seule qui ait échappé à Toubli suffit pour donner une place dans la postérité. Le besoin de la nouveauté est généuJ , et les chefs-d'œuvre sont rares : les hommes sont donc obligés , pour leur propre intérêt , de supporter la médiocrité , qui varie leurs plaisirs , et qui leur fait sentir davantage la perfection. £n voyant parmi tant d'auteurs dramatiques combien peu ont su l'atteindre ou en approcher, on apprend à mieux apprécier ceux qui ont fait ce qu'il est donné à si peu d'hommes de pouvoir faire.

Le sublime en tout genre est le don le plus raie : Cest là le vrai phénix; et, sagement avare, La nature a prévu qu*en nos faibles esprits Le beau , s*ii est commun , doit perdre de son prix.

(Volt.)

Le premier qui se présente est Rotrou. De tous ceux qui ont écrit avant Corneille, c'est celui qui avait le plus de talent; mais comme son Venccslas , la seule pièce de lui qui soit restée, est postérieure aux plus belles du père du théâtre , on peut le compter parmi les écrivains qui ont pu se former à Téoole de ce grand homme. Il fit plus de trente pièces , tant tragédies que comédies et tragi-comédies : plusieurs sont empruntées du théâtre espagnol ou de celui des Grecs ; mais il a plus imité les défauts du premier que les beautés du second : il n'a pas même évité la licence grossière et les pointes ridicules qui ^ déshonoraient la scène, et dont Corneille l'a purgée

COURS DIS LITTÉRATURE

le premier. Son f^enceslas, mérite qu*0D en parle avec quelque détail.

Le sujet est tiré de Fouvrage espagnol de Francesco de Roxas, intitulé, On ne peut être père et roi; car les Espagnols font quelquefois d'un texte de morale le titre d'une pièce. Le fond en est vraiment tragique, quoique les ressorts en soient trèsdéfectueux. Les situations sont amenées, à la manière espagnole, par des méprises, et ces méprises sont souvent sans vraisemblance. Tout l'édifice de l'intrigue porte sur un fondement qu'il est difficile d'admettre. L'infant, frère puîné de Ladislas, est amoureux de Gassandre , jeune princesse élevée à la cour de Venceslas, et fille d'un souverain allié de la Pologne. Il est aimé de sa maîtresse, qui consent., dans le cours de la pièce, à l'épouser en secret. Cependant la crainte qu'il a que cet amour n'offense son père le détermine à employer un stratagème asseï extraordinaire ; c'est d'engager le duc de Courlande, ministre et favori du roi , à se porter publiquement pour l'amant de Cassandre, et à paraître aspirer à sa main. Plusieurs raisons rendent cette supposition absolument improbable. D'abord , pour* quoi l'infant crain^îl tant d'offenser son père en aimant une princesse à peu près son égale , à qui Venceslas lui-même a tenu lieu de père? Il faudrait au moins donner quelque raison d'une crainte assez forte pour l'obliger à un mystère si étrange; et il n'en donne aucun. De plus, comment le duc de Courlande, qui de son côté aime l'infante Théodore, soeur du jeune prince, a-t^il consenti à feindre un amour si contraire à ses vues , qui peut le perdre dans l'esprit de celle qu'il aime , et donne en effet à l'infante une jalousie qu'il doit s'empresser de détruire? Il devait donc au moins la mettre dans le secret : mais elle est trompée comme tous les autres personnages , parce que le poëte a besoin de cette erreur, qui produit tous les événements du drame. Heureusement ils sont intéressants, et l'effet, comme il est arrivé souvent, a fait pardonner le moyen. Ladislas, éperdument amoureux de Cassandre, déteste un rival dans le duc, qui déjà lui était assez odieux par sa faveur et son crédit auprès du roi. Deux fois il impose silence à ce favori, à qui le vieux Venceslas a promis de lui accorder telle grâce qu'il voudrait en récompense d'une victoire remportée sur les Moscovites, et cette demande toujours suspendue amène, au cinquième acte, un trait géné< reux qui achève le beau caractère qu'il soutient dans toute la pièce. Ladislas, instruit, par un de ses agents , du mariage secret de la princesse , qui doit se faire dans la nuit, et ne doutant pas que ce ne soit avec le duc, l'attend au passage; et, trompé

par sa prévention et par l'obscurité de la nuit, il tue son frère en croyant frapper le duc. Ce meurtre , quelque atroce qu'il soit, n'est pas ce qu'on peut reprendre; il est sufQsamment motivé parle caractère violent et la passion forcenée de Ladislas : le défaut réel est la mort d'un jeune prince innocent et vertueux, qui ne s'estmontré jusque-là que sous un aspect favorable. Il n'y aurait rien à dire si l'intérêt portait sur cette mort, comme dans Britannica ^ et qu'elle fdt un dénoûment; mais elle n'est qu'un épisode, et c'est un incident vicieux en luîméme de faire périr au milieu d'une pièce un personnage qui ne l'a pas mérité. Nous voyons toujoursdanscetouvrageles beautés naîtredes défauts; et sans doute cette cortibinaison était du temps de Rotrou plus excusable qu'aujourd'hui. Cette mort de l'infant produit au quatrième acte une situation neuve, singulière, et pathétique. Ladislas, blessé lui-même par celui qu'il vient d'assassiner, et qui en tombant l'a frappé au bras d'un coup de poignard , s'est évanoui par la quantité de sang qu'il a perdu. Secouru par un de ses écuyers, il a repris ses sens, et paraît sur le théâtre, au milieu de la nuit, pâle, sanglant, égaré, respirant à peine. Il est avec sa sœur et son écuyer Octave , qui apprennent de sa bouche tout ce qui vient de se passer, et s'efforcent de le ramener jusque dans son appartement, lorsque son père se présente à lui, et surpris, effrayé de son état , lui en demande la cause. L'on conçoit aisément combien la scène est théâtrale; et si Ton excuse la diction quelquefois familière, telle qu'elle était encore alors, l'exécution n'est pas moins belle. Ladislas, hors de lui, ne sait que répondre à son père.

Que lai diral-Je ,. héU» !

VENCESLAS

Ré|lbDdei-mot, mon fils.

Quel fatal acddent...

Ladislas répond par ces vers devenus fort célèbres, surtout depuis l'application qu'oif en fit dans une occasion importante :

Sdgneor, le vous le dis...

faUaifl... fêlais..., L*amour a sor mol tant d'emiiire I... Je rM co^fimds, selgneiir, et ne pois rien yoos dire.

Je VOUS le dis, lorsqu'on n'a rien dit encore, est l'expression vraie du plus grand désor^ d'esprit; et ce qui suit est celle de la passion.

Venceslas , qui craint les suites d'un démêlé trèsvif que le prince avait eu le matin avec son, frère, et qui avait fini par une réconciliation forcée, lui témoigne ses alarmes à ce sujet :

D*an trouble si oonflos on esprit assailU , Se confesse coapable ; et qui craint a fail II. Iftvei-Yoas point en pmê êmeqm voCie Mief

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Votre mauvaite humeur lai fût toujoan contraire ; Et si , pour l*eo garder, mes sains n^avaient pourra. ..

IAOISLA8.

MVt-ii pas satisfait? Non , Je ne Tal point vu.

VENCESLAS

Qui vous réveille donc avant que la lumière Alt du soleil naissant commencé la carrière?

Ladislas, qui évite toujours de répondre , dit à son père :

iTavex^voas pas aussi précédé son réveU ! La réplique est aussi naturelle qu'inattendue :

Oui , mais j*ai mes raisons qui bornent mon sommeU.

le me Tois , Ladlslas , au déclin de ma vie ;

Et sachant que la mort Taura bientôt ravie ,

le dérobe au sommdl , image de la mort ,

Ce que Je puis du temps qu^elle laisse à mon sort.

Près du terme fatal prescrit par la nature ,i

Et qai me fait du pied toudier ma sépulture.

De ces derniers instants dont il presse le cours.

Ce que J*6te à mes nuits, Je l*^oute à mes Jours.

Sur mon ooHeiiant enfin, ma débile paupière

Me ménage avec soin ce reste de lumière.

Mais quel soin peut du lit vous chasser ai matin ,

Vous à qui Vdge eàcot garde un si long destin?

Ladislas attendri ne peut plus retenir son seeret :

Si vous en ordonnes avec votn Justice,

Mon destin de bien près touche à son précipice :

Ce bras (puisquMl est vain de vous déguiser rien)

A de votre couronne abattu le soutien.

Le duc est mort , seigneur, et J'en suis rbomidde ;

MaisJ*aidûr6tre.

A peine Venceslas a-t-il eu le temps de se récrier, le duc parait : nouvelle surprise. Ladislas reste confondu d*étonnement , et abîmé dans la foule des pensées qui viennent Tassaillir. Son père insiste par de nouvelles questions.

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