LADISLAS
Hé vous ai-Je pas dit qu'interdit et confUs, Je ne poavab rien dire , et ne raisonnais plus?
Ce dialogue m'a toujours paru admirable. Il est par&itement adapté aux circonstances et aux personnages, et il a surtout un caractère de simplicité touchante, rare dans tous les temps , mais alors absolument original, puisqu'on ne trouve rien, même dans Corneille , qui ressemble au ton de cette scène. Il y a des mots d'une vérité précieuse. Ladislas, par exemple, lorsqu'on lui parle de son frère, conserve au milieu de son trouble toute la fierté qui lui est naturelle : N'a-t-il pas saUtfaUf Ce sont de ces traits qui peignent Thomme. Il ne se récrie pas sur rhorreur d'attenter aux jours de son frère, mais sur ce qu'il en est incapable après avoir reçu satisfaction. De même lorsqu'il avoue qu'il a mérité la mort en tuant le duc, lorsqu'il dit, J'en suis l'homicide, il ajoute sur-le-champ, Mais f ai dû Vétre. C'est toujours Ladislas. Ce que dit son père n'est pas moins remarquable. Sur la question que lui fiiil son fils on s'attend que, suivant la
marche ordinaire du théâtre, il donnera, pour raison , quelque circonstance relative à l'action du moment; par exemple, les inquiétudes que la querelle de ses deux fils peut lui donner. Point du tout : l'auteur lui prête un motif général pris dans son âge avancé, et qui non-seulement est intéressant par lui-même, mais qui rentre très-heureusement dans un des principaux objets de la pièce. En effet , Textréme vieillesse de Venceslas , et l'affaiblissement qui en est la suite, sont une des causes de l'audace de son fils, et de l'impatience qu'il a de régner; et, de plus, le vieux monarque finira par abdiquer la couronne en faveur de ce fils. Enfin, l'on ne peut pardonner qu'à la faiblesse de son âge l'excès d'indulgence qu'il témoigne dans les premiers actes , et qui lui fait tolérer les torts de Ladislas. Tout ce qui rappelle l'idée de la caducité est donc fait pour lui préparer plus d'excuse; et l'auteur a su tourner vers ce but jusqu'à des circonstances qui semblent indifférentes et hors de l'action. On a Quelque plaisir à trouver dans un ouvrage, composé il y a cent cin^ quante ans , une entente si juste de l'une des parties de l'art la plus difficile, et qui n'a jamais été bien connue et bien pratiquée que par le grand talent, celle de ramener tout à l'unité de dessein.
Ladislas apprend bientôt quel sang il a répandu : c'est celui de son frère , dont la princesse Cassandire, en sa qualité de veuvede l'infant , vient demander la vengeance. On arrête Ladislas , et son père le condamne à la mort. C'est alors que le duc réclame la promesse que le roi lui a faite d'accorder ce qu'il demanderait. Ce qu'il demande , c'est la grâce du prince, et Cassandre elle-même se désiste de sa poursuite. La conduite du duc est noble et conforme au caractère qu'il a montré jusque-là, mais celle de Cassandre dément le sien , et c'est une faute inutile. Au moment où le roi balance sur le parti qu'il prendra , on lui annonce que le peuple se soulève si hautement en faveur de Ladislas, qu'on ne peut l'apaiser qu'en cédant à sa volonté. Venceslas n'hésite pas un moment : il fait venir son fils, et lui résigne sa couronne. L'exposé de ses motifs- est un des plus beaux morceaux de la pièce; il est plein de grands traits qui maixjuent les principes et l'âme d'un roi.
Le peuple m'enseigne (dit-U), Toalant que vous viviez , qu'il est las que Je règne. La Justice est aux roi» la reine des vertus. Et me vouloir iojuste est ne me vouloir plus.
Soyes roi, Ladislas, et moi. Je serai père. Le prince paraît se refuser à cette offre : il le presse de garder la couronne.
VENCESLAS
Ne me la rendez pas.
Qui paidonne à son roi punirait Ladislas.
GOITBS DE LmËRATUBE.
Ce dénomment est défectueux dans la partie morale, puisque le prince est récompensé. Cependant il ne révolte point, et il faut en savoir gré h Fauteur : c'est une preuve quil a su intéresser en faveur de Ladislas , et qu'il a connu ce secret de Tart qui consiste à faire excuser et plaindre les attentats qu'un moment de fureur a fait commettre , et qui ne sont pas réfléchis. Il a eu soin de donner cette couleur à ceux de Ladislas, dans le récit que lui-même en fait au quatrième acte : on y voit que la nouvelle de rhymen secret de Cassandre l'avait mis absolument hors de lui-même. Il faut l'entendre pour se convaincre que , si le style du poëte manque d'élégance et de correction , il ne manque ni de chaleur ni de vérité.
Sacoomhant tout enUer à ce ooap qui m*accable, De tout raisonnement Je deviens incapable. Fais retirer mes gens, m*enferine tout le soir, Et ne prends pias avis que de mon désespoir. Par ane fausse porte enfin , la nuit venue, Je me dérobe aux miens , et Je gagne la rue ; D*où , tout soin , tout respect , tout Jugement perdu, Au palais de Cassandre en même temps rendu , Tescalade les murs, gagne une galerie, Et, cherchant un endroit commode à ma furie, Descends sous l*escalier, et dans TolMcurité Prépare k tout succès mon courage irrité. Au nom du duc enfin J*enteods ouvrir la porte ; Et suivant , à ce nom , la fureur qui m*emporte , Cours, éteins la lumière, et, d^n aveugle effort. De trois coups de poignard blesse le duc à mort.
Pour un homme que l'on a peint aussi impétueux, aussi passionné que Ladislas, aussi peu mattre de lui, toutes ces circonstances sont autant d'excuses; l'idée affreuse du bonheur d'im rival , le nom de ce rival qu'il entend prononcer, l'horreur de cette sir tuation, la nuit, l'égarement d'une âme bouleversée. 11 a tué son frère , il est vrai , mais sans le vouloir, sans le connaître , et croyant frapper un rival. L'état d'accablement etde d^espoir où il paraît ensuite, «a résignation et sa fermeté lorsqu'il est condamné, portent les spectateurs à croire qu'il méritait un meilleur sort. Enfin, le parti que prend le roi de cesser de réguer plutôt que de cesser d'être juste, et ce développement d'une âme à la fois royale et paternelle, excitent l'admiration et l'intérêt, et achèvent de justifier ce dénoûment, qui fait voir ^u'il est encore plus important de suivre les dispositions naturelles du spectateur que les principes ngoureux de la morale.
Les personnages principaux de cette tragédie sont dessinés de manière à faire' beaucoup d'honneur au talent de Rotrou. Ce qui caraetérise Ven- «eslas , c'est l'amour de la justice , le premier devoir des souverains : il sacrifie à ce devoir et les sentiments paterqels, et sa couronne; et ce qu'il montre de faiblesse dans le premier acte est plu-
tôt de son âge que de son caractère. La eoadeseendance qu'il se croit forcé d'avoir, tient d'ua côté au désir de la paix domestique , bonheur le plus nécessaire à un vieillard; et de^l'autre, à l'ascendant que prend nécessairement un jeune prince dont la valeur et l'impétuosité doivent plaire à une nation guerrière. Le duc de Courlande est le modèle d'un ministre que la faveur n'a point corrompu , et d'un général que les succès n'ont point enorgueilli. En servant le monarque , il rend tout ce qu'il doit à l'héritier de la couronne : sa modération résiste aux plus dures épreuves , et sa grandeur d'âme va jusqu'au sacrifice le plus généreux , puisque étant le mattre de demander pour récompense la main d'une princesse qu'il aime , il préfère à son propre bonheur la vie de son plus grand ennemi. Mais ce qull y a de plus beau et de plus dramatique dans cette pièce, c'est le rôle de Ladislas. On ne peut nier qu'il ne soit l'original de celui de Vendôme ; ,et quoique celui-ci soit bien supérieur, c'est beaucoup pour la gloirecle Rotrou que Voltaire ait trouvé chez lui ce qu'il a surpassé. Les efforts que Ladislas fait stir lui-même pour vaincre un penchant qui humilie sa fierté, ces combats perpétuels, ces alternatives d'une froideur affectée, et d'un amour qui menace ou qui supplie, sont d'un effet tragique, que l'auteur n'avait pu trouver dans Corneille. Le style, à travers ses inégalités et ses falites, a souvent tout le feu de la passion ; quand Ladislas veut fléchir Cassandre, il atout l'abandon de la tendresse :
Inventes det $eerets de tourmenter les àmet; Suscitez terre et ciel contre ma passion ; Interesses l'État dans votre aversion ; Du trdne où Je prétends détournez ion ntffinge , Et pour me perdre enfin mettes tout en usage : Avec tous vos efforts et tout votre courroux , - Voua ne m'ôteres point Pamour que J*ai pour vooi.
Quand il estrévolté de ses mépris, il n'y a pas moins d'amour dans ses fureurs qu'il n'y en avait dans ses prières :
Ne nou obstinons point à des vœux superflus; Laissons mourir Tamour où Tespolr ne vit pioa. AJles, indigne objet de mon inquiétude; J'ai trop longtemps souffert de votre ingraUtnde : Je vous devais Connaître, et ne m'engager pas Aux trompeuses douceurs de voa cruels appas.
Oui , Je rougis , ingrate , et mon propre courroux Ne me peut pardonner ce que J'ai fait pour vous. Je veux que la mémoire ettace de ma vie Le souvenir du temps que Je vous ai servie, rétais mort pour ma gloire , et Je n'ai pas vécu Tant que ce làclie cœur s'est dit voùre vaineu. Ce n'est que d'aii^ourd'bui qu'il vit et qu'il respire. D'aujourd'hui qu'U renonce au Jou^de votre empire, Et qu'avec ma raison mes yeux et lui d'accord Détestent votre vue à l'égal de la mort
A peine est-elle-sortie, qu'il s'écrie désespéré :
SIÈCLE DB LOUIS XIV. — POÉSIE
Ma tœor, aa nom d'amoar, et par pitié dei lannes Que œ cœur eDcbaoté donne encore à ses charmes , SI YODS voulei d*uo frère empêcher le tj^pas» Salves cette insensihle , et retenez set pas.
L*lNFAirrR.
La Ktenir, mon frère, après l'avoir bannie!
LkÙtSLÂS,
Ah ! oontre ma raison servez sa tyrannie. Je veux désavouer ce cœur séditieux , La servir, Tadorer, et mourir à ses yeux. Privé de son amour. Je chérirai sa haine; J*aimerai ses mépris , Je bénirai ma peine.
Que Je la voie au moins, si Je ne la possède.
Je mourais, Je brûlais, Je Tadorais dans Tàme; Et le ciel a pour moi fait tin tari tout de flamme.
Sa sœur veut sortir pour ramener Cassandre. li s'écrie :
Me laissez-vouB, ma sosur, dans oe désordre extrême?
lUnfànte.
J^allais la retenir.
LADI8LAS.
Eh ! ne voyez- vous pas Quel arrogant mépris précipite ses pas?
Avec combien d'orgueil elle s'est retirée? Quelle Implacable haine elle m'a déclarée?
Ne sont-ce pas là tous les mouvements opposés qui annoncent le délire de l'amour malheureux?
11 eât vrai quo les autres rôles ne sont pas aussi bien conçus, à beaucoup près. L'infante Théodore, qui , jusqu'à la fin de la pièce , ne sait pas même si elle est aimée du duc deCourlande, qu'elle aime, est un personnage insipide et à peu près inutile. L'infant, qui ne paraît que dans les premiers actes, est entièrement sacrifié à Ladislas. Cassandre, qui ne devrait fonder la préférence qu'elle donne à l'infant que sur la différence du caractère de ce prince à celui do son frère, reproche sans cesse à Ladislas d'avoir voulu attenter à son honneur; et cette idée, qui revient beaucoup trpp souvent, est présentée avec fort peu de ménagement dans les termes. J'ai déjà observé qu'après avoir imploré la justice du roi contre le meurtrier do son époux , elle-même se joint à Tinfante ot au duc pour obtenir la grâce de Ladislas -, et ce changement n'a point de motif suffisant. C'est bien pis au cinquième acte : le roi lui propose d'épouser Ladislas ; elle s'en défend si faiblement, qu'elle laisse croire au spectateur, comme au roi, qu'elle finira par se rendre; imitation maladroite du Cidy et qui ne sert qu'à faire voir combien le rôle de Chimène est mieu^ entendu que celui de Cassandre. Comme le Cid n'a rien fait qu'il ne dût faire, comme il est aimé de Chimène , tout le monde désire leur bonheur et leur union ; mais personne ne souhaite que Cassandre épouse Ladislas, qu'elle n'aime point, et qui a tué celui qu'elle aimait.
Je ne m'arrête point aux scènes déplacées ou inu-
tiles qui font quelquefois languûr l'action. A l'égard du style, il offre, comme on l'a vu, des beautés réelles , particulièrement dans le rôle de Ladislas, le seul, avant Racine, où l'on ait peint les fureurs et les crimes dont l'amour est capable. Mais sdns parler de l'incorrection, pardonnable dans im temps où ,1a versification française ne commençait à se former que sous ta plume de Corneille , la déclamation, les idées fausses et alambiquées, la recherche, les jeux de mots, vices inexcusables en tout temps, parce qu'ils ne tiennent pas au langage, mais à l'esprit de l'auteur, gâtent trop fréquemment le style de ^enceslas.
Ladislas dit à sa maltresse :
De rindigne hratier qui consumait mon cœur. Il ne me reste plus que la seule rougeur.
Et dans un autre endroit :
Mon respect s'oublia dedans eette poursuite; Mais un amour enfant peut manquer de conduite : Il portait son excuse en son aveuglement : Et c'est trop le punir que du bannissement.
Et ailleurs :
Qui dsideux voalei-voai, demtmeœuroumaeemdre ^ Quelle de* deux aurtù-je, ou la mort ou Cassandre? JL*amour à vos beaux Jours Joindra-t-il mon desUn , Ou si votre refus sera mon a$$atsinf
Ces pointes , et beaucoup d'autres , sont dans le goût de celles du Mascarille de Molière. A l'exception de ce vers de Rodogune,
Elle ftiit, mais en PartlM, en nous perçant le cœur,
jeu de mots beaucoup moins répréhensible que tous ceux que je viens de citer, on ne rencontre rien de semblable dans les pièces de Corneille qui avaient paru avant f^encesiu ; et Fauteur aurait dû mieux profiter de cet exemple.
L'oubli des convenances est porté aussi , dans cette pièce, beaucoup plus loin que dans celles de Corneille qui sont restées au théâtre. Venceslas dit à son fils :
S'il faut qu'à cent rapports ma créance réponde , Rarement le soleil rend la lumière au monde, Que le premier rayon qu*U répand ici-bas N*y découvre quelqu'un de vos auauinata.
Peut-on rendre plus gratuitement odieux et vil tm personnage principal qui doit exciter l'intérêt ? Peuton supporter que, dans la scène où Ladislas veut braver Cassandre, il aille jusqu'à lui dire :
Je ne vols point en vous d'appas si suiprenants
Qu'ils vous doivent donner des Utres éminents :
Rien ne relève tani Féclat de oe visage,
Ou vous n'en mettes pas tons les traits en usage;
Vos yeux, ces beaux charmeur*, avec tous leurs appas,
Me sont point accusés de lanf d*a*»a*sinai».
Le Joug que vous croffez tomber sur tant de tètes
Ne porto point si Iota le bruit de vos conquêtes i
Hors an seul , dont le eœar se donne à trop boD prix , Yotfe empira l'étend sur pea d*aatres esprits. Poar moi, qui sois facile, et qui bientôt me blesse, Votre beauté m'a plu , J*avouerai ma faiblesse, Et m*a coûté des soins , des devoirs et des pas ; Mais du dessein , Je crois que vous n*en doutez pas.
Avec tous mes efforts. J'ai manqué de fortune; Vous m'avez résisté, la gloire en est commune. Si contre vos refus J'eusse cru mon pouvoir, Un facile suoeës eût suivi mon espoir : Dérobant ma conquête , elle m'éUni certaine ; Mais Je n'ai pas trouvé qu'elle en valût la peine.
L'autear a pris id pour du dépit la grossièreté brutale, et n'a pas songé qu*il y avait une double faute dans ce manque de bienséance : d'abord , qu'un prince ne pouvait pas injurier si indécemment une femme d'un rang à peu près égal au sien ; ensuite que lui-même se rendait inexcusable , lorsqu'un moment après il adore plus que jamais l'objet d'un mépris si insultant.
Heureusement ces détails si vicieux, et les longueurs et les vers ridicules, sont faciles à supprimer; et, à l'aide de ces retranchements et de quelques corrections , l'ouvrage s'est soutenu au théâtre avec un succès mérité. Son ancienneté le rend précieux , et, au défaut d'élégance , le style un peu suranné a un air de vétusté et de naturel qui ne lui messicd pas, et qui donne même un nouveau prix aux beautés en rappelant leur époque.
Du Ryer peut être comparé à Rotrou pour le nombre des productions dramatiques, mais non pour le talent. Alcyonée et Scévole réussirent dans leur temps; Scévole surtout eut un très-grand succès, et conserva même de la réputation jusque dans ce siècle. Cest en effet le plus passable des ouvrages de l'auteur. Alcyonée, que Saint-Évremond cite ridictilement à tùté d^jéndromaque, n'est qu'un roman si froidement insensé, que l'analyse en serait aussi difficile que la lecture. On n'en peut guère citer que ces deux vers que le héros dit à sa mattresse:
Vous m'avez eominândé de vivre, et J'ai véen. Vous m'avez commandé de vaincre , et J'ai vaincu.
Il y en a deux autres qui ne furent pas moins fameux dans le dernier siècle , par l'application qu'en fit le duc de la Rochefoucauld en les parodiant :
Pour obtenir un bien si grand, si prédenz,
rai fait la guerre aux rois , je l'eusse faite aux dieux>
Scévole est dans le genre purement héroïque, que Ckirneille avait mis à la mode, mais que lui seul pouvait soutenir |)ar des ressources de génie dont du Ryer était bien loin. Les caractères, les situations et le style ont de la noblesse; mais le tout est également froid. Scévole, Junie son amante et fille de Brutas» Arons son r4val, le roi Porsanne, ont
tous beaucoup d'héroïsme , et souvent même trop ; et comme il est toujours question de devoir et jamais de passion , le spectateur reste aussi tranquille que les personnages. L'intrigue était pourtant combinée de manière à produire plus d'effet , si le poète avait su la rendre tragique. Arons doit la vie à Scévole, qui est en même temps son rival, et qui a voulu assassiner le roi son père. Avec im fond semblable, animez les personnages et graduez les situations , il doit en résulter de l'intérêt. Alvarès, dans AlMirty est dans une position à peu près pareille :
L'assassin de mon fils est mon libérateur,
dit-il au cinquième acte, lorsqu'il voit Zamore prêt à périr après avoir poignardé Gusman. Mais le poète a eu soin de nous occuper, dès le premier acte, de cette reconnaissance qu' Alvarès doit à Zamore, de nous les montrer dans les bras l'un de l'autre, et dans l'effusion des sentiments les plus tendres; et durant tout le cours de la pièce, le zèle d'Alvarès croît avec le danger de Zamore. C'est ainsi qu'on mène le cœmr humain dans une tragédie : du Ryer ne s'en doute pas ; et rien ne fait mieux voir que les situations appartiennent réellement à celui qui en a vu l'étendue et îes résultats. Dans Scévole, on ne dit qu'un mot , au premier ac^ , do cette obligation qu'a eue le fils de Porscnne au guerrier romain; et même on ne peut ni deviner ni comprendre comment Scévole a ^u sauver un prince étrusque. Ce n'est qu'au quatrième actequ'Arons le raconte à son père , avec la même froideur qui règne dans toute la pièce. Il apprend de même , au quatrième acte , que Scévole est aimé de Junie^ et la rivalité et la reconnaissance, et la nature et l'amour, ne produisent que des raisonnements à perte de vue , des exclamations , des apostrophes , des sentences. Le vieux Forsenne aussi est amoureux de cette Junie; mais on peut juger de cet amour par l'arrangement qu'il lui propose quand il la voit étonnée de la déclaration qu'il lui foit x
It sais bien que mon âge t'oflienie; Mais regarde ce prince orné de ma puissance : Cest mon fils , c'est enfin l'esclave couronné Que tes yeox gagneront, ails ne l'ont pas gagné.
Un pareil amour n'est embarrassant pour personne. Mais Junie ne veut pas plus du fils que du père : elle veut Scévole, et Arons la cède à ce Romain aussi aisément que son père la lui cédait. U a été un temps où tout cela paraissait de la grandeur : à coup sûr ce n'est pas de la tragédie.
D'ailleurs, la conduite delà pièce manque de vraisemblance. La fille de Rrutui est amenée dans le camp de Porsenne par des movens fi>rcé8 et împit»-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. -^ POÉSIE
bables* On conçoit encore moins que le roi d*Étnirie offre «on fils à la fille d'un Romain « qui certainement, à répoque où se passe Taction, ne doit lui paraître qu'un dief de révoltés. Il n'est pas plus raisonnable que Soévole, qui vient déguisé dans le camp des Étrusques, où il court le plus grand danger, consente à perdre des instants précieux , et diffère son entrepris» contre Porsenne, jusqu'à ce que Junie ait parlé à ce prince en fiiiveur des Romains , et n'ait rien obtenu. Une pareille eomplai* sance pour Junie , dans des circonstances si critiques , peut bien être conforme aux lois de la chevalerie, qui ne permettaient pas de tuer personne sans le congé de sa dame; mais elle n'est ni romaine ni sensée. Quant à la diction, elle a quelquefois une sorte de force et un ton de fierté; mais en général elle est à la fois lâche et dure, -sèche et ampoulée, prosaïque et déclamatoire. L'expression est presque toujours impropre, et la pensée souvent fausse. J'ai entendu citer ces deux vers que dit Junie, en parlant des Romains assiégés par la famine et par l'ennemi :
Ce peuple, pour sâ |(lolre, ennemi de la vôtre. Se ooarfln d*iui bit», eteomlMittia de Pantre.
Quel en est le sens? Veut-elle dire que les Romains mangeront et combattront en même temps , ou bien qu'ils mangeront un de leurs bras , et combattront avec l'autre? Les vers ont également ces deux sens , et sont très-mauvais dans tous les deux.
Le récit de la défense d'un pont du Tibre par Horatius Codés a passé pour un des meilleurs morceaux : c'était du moins un de ceux qui attiraient le pins d'applaudissements lorsqu'on jouait encore la pièce. Il y a quelques endroits assez imposants , quoique toujours gâtés par le prosaïsme ; mais il est trop long de la moitié , et la fin est un galimatias métaphorique digne du père le Moine.
On eût dit, à le voir iMlanœr deseuê l^eao. Que même son bouclier lui servait de vaisseau ; Et qa*m pouêtant nos traits , tout notre effort n*exeUe Qt^unfuvorabU vent gui Upousee plus vite. On eût dit qu'en tombant le dieu même des (lois , Comme un autre dauphin , le reçut sur ton doi^ Et que Peau , secondant une si belle audace , Fit u» ckar de cristal où triomphait Horace.
Le seul trait qui m'ait paru vraiment beau est ce mot de Junie lorsque sa confidente lui dit qu'elle a vu dans le camp Scévole déguisé, et qui sans doute n'avait pris ce parti que pour se sauver :
Pour se sauver, dis-tu I tu n*as point va Seévole.
Mais il Dédiait eu rester là , et l'auteur s'en garde bien. Il délaye cette pensée en douze vers plus emphatiques les uns que les autres.
LA Buin. — Ton t.
n se voudrait cacher, lui que rbonneur échdra A Tombre du bouclier de son propre adversaire : Tu n'as vu qu'un démon de sa forme vêtu , Qui tâche , après sa mort , d*étouffer sa vertu. O vertu de Scévole , aux Romains si connue , Viens , comme un beau soleil, dissiper cette nue !
Avec ce démon et ce beau soieil, et le dauphin et le char de cristal, on détruirait l'effet des plus belles choses. Ce style était pourtant celui de tous les auteurs tragiques dans le temps même où l'on avait Cinna et les Horaces*
sBcnoii n. >— Thomaè Corneille.
Thomas Corneille du moins évita cet excès de mauvais goût; ce qui n'est pas étonnant, puisqu'il venait longtemps après les chefs-d'œuvre de son frère, et qu'il écrivait du temps de Racine. On a dit de lui qu'tf aitrait eu %me grande réputation t s'il n'eût IMS eu de frère : je crois qu'on peut en douter. C'était un écrivain essentiellement médiocre, et 4ui ne s'est Jamais élevé. Il a quelquefois rencontré le naturel; il n'a jamais été au grand. La réputation de l'alné n'empdcha point que plusieurs pièces du cadet n'eussent dans leur nouveauté un très-grand succès; et si elles n'ont pu se soutenir, c'est leur propre fiiiblesse qui les a fait tomber. Il était très-fécond , et travaillait avec une extrême facilité : c'est plutôt un danger qu'un mérite , lorsqu'on n'a pas un grand talent. Dans la foule de ses ouvrages , Laodice, Théodat, Darius, la Mort d'Annibal, la Mort de Commode^ la Mort d^ Achille, Bradaniante, Bérénice ( ce n'est pas le même sujet que celui de Racine ), Antiochus, Maximian, Pyrrhus f Persée, ne méritent pas même d'être nommés, et tous ces noms oubliés ne se retrouvent plus que dans les catalogues dramatiques* Timo^ craie n'est connu que comme un exemple de ces grandes fortunes passagères qui accusent le goût d'un siècle, et qui étonnent l'âge suivant. Il eut quatre-vingts représentations : les comédiens se lassèrent de, le jouer avant que le public se lassât de le voir; et ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que depuis ils n'aient jamais essayé de le reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui lui procura cette vogue prodigieuse. Le sujet est tiré du roman de Cléopâtre , et c'est en effet une de ces aventures merveilleuses qu'on ne peut trouver que dans les romans. Le héros de la pièce joue un • double personnage : sous le nom de Timocrate, il est l'ennemi de la reine d'Argos , et l'assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, il est son défenseur et l'amant de sa fille. U est assiégeant et assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est vraiment très-extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui peut-être fit le succès de
la pièce, surtout si le rôle était joué par un acteur aimé du public. Au reste , cette curiosité est la seule espèce dMotérêtqui existe dans cette pièce, où le héros n*e8t jamais en danger. On imagine bien que cette intrigue fait naître beaucoup d'incidents qui ne sont guère vraisemblables , mais qui pourtant ne sont pas amenés sans art. Le style est celui de toutes les pièces de Tauteur : comme elles sont toutes , excepté Ariane et U Comte d'Essex, des romans dialogues , le langage des personnages n'a pas un autre caractère. Des fadeurs amoureuses , des raisonnements entortillés, un héroïsme alambiqué, une monotonie de tournures froidement sentencieuses^ une diffusion insupportable, une versification flasque et incorrecte, telle est la manière de Thomas Corneille : il y a peu d'auteurs dont la lecture soit plus rebutante.
Camma et Stiiicon, qui eurent du succès pendant longtemps, n'ont d'autre mérite qu'une iritrigue assez bien entendue , quoique compliquée. Ce mérite est bien faible quand Tintrigue n'attache que l'esprit, et qu'il n'y a rien pour le cceur ; et c'est le vice capital de ces deux ouvrages* Ils manquent de cet intérêt qui doit toujours animer la tragédie; il n'y a ni passions, ni mouvements, ni caractères; les héros et les scélérats sont également sans physionomie ; ils dissertent et ils combinent, voilà tout. Les situations étonnent quelquefois , mais n'attachent pas. Cest dans Camma que l'auteur de Zel* mire. a pris ce coup de théâtre qui la fit réussir, ce poignard disputé entre deux personnages, qui îfait douter à un troisième lequel des deux voulait porter le coup^ lequel voulait l'arrêter. Il se peut, à toute force, qu'un assassin soit capable de calculer en un clin d'oeil toutes les vraisemblances qui peuvent détourner les soupçons sur un autre, et les éloigner de lui; mais cet effort de présence d'esprit, lorsqu'on est surpris dans le crime , est au moins bien difficile à supposer, et ne peut d'ailleurs s'appuyer que sur un amas de circonstances qui tiennent à un fond trop romanesque, et par conséquent au vice du sujet : c'est le défaut de Camma et de Zelmire, quoique celle-ci , dans les premiers actes, ofiûre plus d'intérêt.
Remarquons que jamais les écrivains supérieurs n'ont fait usage de ces petites ressources, de ces tours de force qui ont toujours le défaut de représenter ce qui n'est jamais arrivé nulle part et n'est point dans l'ordre des événements naturels. Et qu'est-ce qu'un art qui n'est qu'un jeu d'esprit , et non pas l'imitation de la nature?
Les deux seules tragédies de Thomas Corneille qui lui aient survécu , sont le Comte etE^sex et
Ariane. Elles sont en effet trèsrsupérieures aux antres , surtout la dernière. Voltaire a joint le commentaire de ces deux pièces à celui du théâtre de Pierre Corneille. Il dit du Comte cTEssex :
« Cette pièce, qui sédnlsit le peuple*, n'a jamais été du go6t des coonaisseurs. »
Et il dit vrai. Il en fait sentir parfaitement tous les défauts; mais ce qu'il détaiffe dans ses notes ne doit faire ici la matière que d'un exposé fort succinct. Toute analyse, dans le plan que je suis, ne doit avoir qu'une étendue proportionnée au mérite de l'ouvrage et à l'importance des objets.
D'abord l'histoire est étrangement défigurée; et, oomme il s'agissait d'un peuple voisin et d'un fait assez récent, cette licence n'est pas excusable. Il n'est pas permis , lorsqu'on représente sur le théâtre de Paris un événement qui s'est passé en Angleterre, de contredire la vérité des faits et les mœurs du pays , au point qu'un Anglais qui assisterait à ce spectacle ne pourrait s'emp^her d'en rire. Il faudrait, au con traire, qu'en voyant les personnages sur la scène il se crût dans Londres : tel est le devoir du poète dramatique. Passe encore de donner de l'amour à une reine de soixante-huit ans (c'était l'âge d'Elisabeth quand elle condamna le comte d'Essex) : on peut permettre à l'auteur de la supposer plus Jeune. Mais que peut dire un Anglais, que peut dire même tout homme un peu instruit, lorsqu'il voit le lord Essex, qui joue dans l'histoire un rôle si médiocre, transformé en héros du premier rang, en homme de la plus grande importance qui tient dans ses mains le sort de l'Angleterre, et qui parle sans cesse comme s'il ne tenait qu'à lui de détrôner Elisabeth.' Quoi! je sais, et tout le monde peut savoir comme moi, que le seul exploit d'Essex fut d'avoir part à la défaite de la flotte espagnole lorsque l'amiral Raleigh la battit devant Cadix ; que la seule fois qu'il eut une armée à ses ordres, ce fut pour la laisser détruire par les rebelles d'Irlande; que sa mauvaise conduite le fit traduire en jugement, et qu'on se borna par grâce à le priver de toutes ses charges; et j'entendrai ce même homme parler de lui comme du plus grand appui de l'État, comme d'un général sur qui TEarope a les yeux , que toutes les puissances redoutent, et dont la perte entraînera celle du royaume! Je sais qu'une vanité folle le rendit ingrat et coupable envers une reine sa bienfaitrice, au point de vouloir se venger d'une punition très-juste, en formant une conspiration pour mettre sur le trône Jacques, roi d'Ecosse; qu'on le vit courir dans les rues de Londres comme un insensé, sans pouvoir exciter parmi le peuple le plus léger mouvement, et que la fia de ses projeta coupables fut un arrêt
SIÈCLE DE LOUIS MV. — POÉSIE
de mort très-légalement rendu, qui Tcnvoya sur un échafaud, sans que personne s'intéressât au malheur d'un homme que son extravagance avait fait mépriser ; et c'est lui que j'entendrai dire à sa souveraine Elisabeth :
Si de me démeDtlr J^avais été capable , Sons rien craiodre de voas, vous m'aariez vu coupable. Cest aa Icôoe , ou peut-ètre on m*eût laissé mouler, Que Je me fusse mis eu pouvoir d'éclater.
Quand on veut traiter ainsi l'histoire, il vaut mieux continuer à faire des romans. Que penserait-on d'un poète qui introduirait sur la scène le duc de Beoufort disant à la reine Anne d'Autriche : Il n'a tenu qu'à moi de me faire roi de France? L'un n*est pas plus risibleque l'autre. Il feut croire, comme Voltaire le remarque, que peu de spectateurs savaient l'histoire d'Angleterre : la plupart ne connaissaient le comte d'Essex que par les romans fabriqués en France sur ses amours avec Elisabeth , qui passa en effet pour avoir eu quelque goût pour lui, quoiqu'elle eût cinquante-huit ans quand elle l'appela à sa cour, et le fit entrer au conseil. La faveur du comte dura peu, parce que Elisabeth , qui savait régner, s'aperçut qu'il était au-dessous de la fortune qu'elle lui avait faite. 11 acheva de la dégoûter en voulant la gouverner : elle vit ses défauts et ses vices , et laissa punir ses crimes. Mais la multitude, trompée par les romanciers au moment où Thomas Corneille donna sa pièce, était apparemment disposée à voir dans le comte d'Essex un grand homme opprimé, victime d'une cabale de cour et de la jalousie de sa reine. C'est aux hommes équitables et éclairés, à ceux qui respectent la vérité et la justice, à décider si un poète a ledroit de flétrir la mémoire d'une grande princesse, de lui attribuer une faute grave qu'elle n'a pas commise, de faire d'un rebelle ingrat et d'un conspirateur insensé un héros innocent et un citoyen vertueux , et de représenter comme une œuvre d'iniquité cequifut la punitiond'un crime publicetavoué ; s'il a le droit de nous donner pour de vils scélérats des juges qui firent leur devoir, et nommément Robert Cécil, ministre intègre et estimé, et le vice-amiral Raleigli, un des grands hommes de l'Angleterre , qui rendit tant de services à sa patrie , et dont le nom y est encore respecté ; enfin si violer ainsi l'histoire, ce n'«st pas en effet déshonorer la tragédie, qui ne doit s'en servir que pour en rendre les exemples plus frappants et les leçons plus utiles.
Thomas Corneille n'est pas plus fidèle dans la peinture des mœurs que dans celle des caractères. Quand il suppose que le comte d'Essex est exécuté sans que la reine ait signé son arrêt , il n y a point d'Anglais qui ne lui dît : Cela est faux et impossible. II n'existe
personne dans mon pays qui osât prendre sur lui de faire exécuter une sentence de mort contre qui que ce soit , sans que le souverain l'ait signée. Quand le sanguinaire parlement, qui finit pas ôter la vie à Charles l**", eut condamné le vertueux Strafford , il fallut absolument, pour exécuter cette sentence inique, arracher à la faiblesse du monarque une signature qu'il refusa longtemps ; et une faction qui osa tout n'osa pas alors enfreindre une loi sacrée et un usage invariable.
Je ne puis me dispenser de rapporter la note tièsjudicieuse de Voltaire sur ces vers que dit le comte d'Essex en parlant du comte de Tiron :
Comme il hait les méchants , il me serait utUe
A chasser un Cobharo y un Raleigh , un Cécile,
Un tas d* hommes sans nom , qui , bassement flatteurs ,
Des désordres publics font gloire d'être auteurs.
« U n'est pas permis de falsifier à ce point une histoire si récente, et de traiter avec tant d'indigoité des hommes de la plus grande naissance et du plus grand mérite. Les persomies instruites eu sont révoltées , sans que les ignorants y trouvent beaucoup de plaisir. »
J'avoue que ces considérations sont plus impor-^ tantes pour l'opinion des gens sensés que pour l'effet du théâtre, où le plus grand nombre des juges n'est pas celui qui a le plus de connaissances. Mais la conduite de la pièce, à l'examiner en elle-même, est encore très-répréhensible à beaucoup d'égards. Tout y est vague , indécis , inconséquent. Dans le plan de l'auteur, le comte d'Essex est évidemment coupable , sinon de conspiration contre l'Ëtat, au moins d'une révolte ouverte, puisqu'il a soulevé le peuple, et attaqué le palais les armes à la main. U n'y a point de monarchie où ce ne soit un crime capital : comment donc peut-il parler sans cesse de son innocence? U prétend, il est vrai, n'avoir eu d'autre projet que . d'empêcher le mariage d'Henriette, sa maîtresse, avec le duc d'Irton ; mais, outre qu'on ne voit pas bien que ce soulèvement pût empêcher le mariage, luimême se croit obligé, pour l'honneur de la duchesse d'Irton, de cacher les motifs de son entreprise ; la reine les ignore ; personne n'en est instrtiit, excepté son confident Salsbury. Pourquoi donc, criminel dans le fait, et tout au plus excusable dans l'intention qu'on ne sait pas, tient-il le laqgage altier d'un homme qui serait irréprochable ? Pourquoi s'obstiner à ne pas demander à la reine le pardon d'une faute réelle ? Pourquoi dire que cette démarche, la seule qu'Elisabeth exige de lui, le perdrait d'honneur? Il n'y a que l'innocence qui puisse se déshonorer en demandant grâce ; mais pour lui, tout l'oblige à la demander, quand on veut bien la lui promettre. C'est pourtant cette faute essentielle qui fait le nœud de la pièce: l'auteur Ta palliée jusqu'à un certain point,
COUBS DE LTITÉRATUBE.
Don pas aux yeux des connaisseurs, mais du moins à ceux de la multitude, en supposant une cabale acharnée contre Ëssex, et qui lui prête des complots qu'il n'a point formés, des intelligences criminelles qu'il n'a pas, des lettres qu'il n'a point écrites ; tandis que d'un autre côté, on nous entretient continuelleiûent des grands services qu'il a rendus, des grandes obli* gâtions que lui a l'Angleterre, qu'Elisabeth ellemême avoue. Ce tableau en impose, et produit une sorte d'illusion qui fait oublier qu'il était bien plus simple que ses ennemis se bornassent au seul attentat qu'il ne peut pas désavouer, et qui sufBt pour sa condamnation. Mais s'il a tort de se refuser avec tant de hauteur à recourir à la clémence de la reine , on ne voit pas mieux pourquoi, dans les dispositions où elle est à son égard, elle s'obstine aussi à exiger qu'il demande grâce, et à faire dépendre de cette soumission la vie d'un sujet qu'elle aime, et Thonneur de sa couronne. En quoi cet honneur serait-il compromis, dans le cas où le souvenir des services du comte la déterminerait à oublier sa faute? Ce motif n'est-il pas suffisant? et a-t-il quelque chose qui dégrade la souveraineté ? L'intrigue n'est donc appuyée que sur des ressorts faux qui amènent des déclamations.
Voilà ce que la critique ne peut excuser dans cet ouvrage ; mais en même temps eUe avoue que le rôle du comte d'Essex, tel que le poète l'a présenté , ne laisse pas d'avoir de l'intérêt. Nous avons vu ce qu'il est aux yeux de la raison; il est juste de montrer sous quels rapports il parvient quelquefois à toucher le cœur. C'est l'amour seul , et un amour malheureux, qui lui a fait commettre une faute; tf la haine en profite pour le perdre, en y joignant des attentats supposés. Sous ce point de vue, sa disgrâce est d'autant plus digne de pitié , que la conduite de ses ennemis excite plus d'indignation. La délicatesse qui l'empêche d'avouer que son amour pour la duchesse d'Irton est la seule cause de son imprudente révolte sert encore à le rendre intéressant; et c'est une scène touchante que celle où la duchesse prend le parti de révéler sa faiblesse à Elisabeth , et la passion que le comte a pour elle. Cette même Elisabeth, qui d'abord ne paratt qu'un personnage de roman lorsqu'elle veut absolument qu'Essex l'aime sans aucune espérance, lorsqu'elle dit à sa confidente ces vers qui ne seraient supportables que dans la bouche d'une jeune personne bien ingénue et bien innocente, mais qui sont un peu ridicules dans la sienne,
Ce qa*fl Ciat qtCÛ eipère? Et qu'en poit-Je eepéier, Qae la doaoeur de voir, d*almer, de soupirer?
cette Elisabeth nous én^eut et nous attendrit quand elle dit à la duchesse sâ rivale :
Dacbeue , ifeo eit (Ut : qail Tive ^ f y cooieof ; Par an mtaie intérêt voos craignei et je tremiile : Pour lai , eontre loi-mème , aniMoot-nous eaaemble ; Tirons-le du péril qui ne peut Palarmer, Toutes deux pour le voir, toutes deux pour ralmer. Un prix bien Inégal nous en paira la peine ; Vous aurex àon amour, Je n*aurai que sa haine : Mais n'importe, U vivra; son crime est pardonné.
Enfin, les spectateurs se prêtent à Fidée qu'on leur donne du comte A'Essex, plaignent en lui l'abaissement d'une grandefortune , unedisgrâcequ'on leur fait parattre injuste et cruelle, et qui est supportée avec un grand courage. La pitié a donc fait réussir cet ouvrage, malgré les dàauts du plan et la faiblesse du style; et rien ne prouve mieux combien ce ressort est puissant, puisque, même avec une exécution si médiocre, il peut racheter tant de fautes.
Mais l'auteur s'en est servi bien plus heureusement dans Ariane , pièce beaucoup plus intéressante et mieux faite que le conUéd'Estex. Oh sait qoe Thésée et le roi de Naxe y jouent un triste rôle , que Phèdre et Pirithous, qui sont à peu près ce qu'ils peuvent être , ne peuvent pas en jouer un bien considérable; mais Ariane remplit la pièce, et la beauté de son rôlesupplée à la faiblesse de tous les autres. La rivalité de Phèdre est conduite avec art, et la marchedudrameestsimple, claire et sage. Ariane est de toutes les amantes abandonnées celle qui inspire leplus de compassion , parce qu'il est impossible d'aimer de meilleure foi , et d'éprouver une ingratitude plus odieuse. La conduite de Thésée n'a aucune excuse , au lieu que celle de Titus dans Bérénice, et d'Énée dans Didon, adu moins des motifs probables. Enfin, ce qui rend Ariane encore plus à plaindre, elle est trahie par une sœur qu'elle aime, et à qui elle se confie comme à une autre elle-même. Toutes ces circonstances sont si douloureuses, qu'il n'y aurait point au théâtre de rôle d'amour plus parfait qu'Ariane, si le style était celui de Bérénice, Cependant il s'en faut de beaucoup que, même dans cette partie, elle soit sans beautés. Si les sentiments sont presque toujours vrais , l'expression a quelquefois la même vérité et le même naturel : et, pour tout dire en un mot, il y a quelques endroits dignes de la plume de Racine. Je sais qu'il n'y a pas longtemps que dans une feuille périodique' on a parlé de cet ouvrage avec un grand mépris; car aujourd'hui il n'y a plus ni mesure ni pudeur dans les jugements, et 11 n'est point de mérite que l'on ne rabaisse pour élever ceux qui n'en ont pas . Vol taire , qui , je crois , s'y connaissait bien autant qu'un autre , ne parie pas ainsi d'Ariane. Voici comme il s'exprime :
* Voyez le Journal de Paris, XeMrv de M. PaHuoi tmr la tragédie d'Jzémire.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
« Une famne qoi à tout hit pour Thésée, qni l'a tiré du plus grand péril, qui s'est sacrifiée pour lui, <iui se croit aimée, qui mérite de l'être, qui se Toit trompée par sa sœur, et abandomiée par sou auiant, est un des plus lieoreux sujets de l'antiquilé. Il est bien plus intéressant que la DidoQ de Virgile ; car Didon a bien moins fidt pour Énée , et n'est point trahie par sa scenr.... H n'y a dans la pièce qu'Ariane : c'est une tragédie fidUe, dans laquelle il y a des morceaux très-naturels et très-touchants, et quelquesuns mêmes très-Men écrits. »
Peat-on n'être paa de eet avis lorsqa'oa entend des rers tels que ceux-ci ?
Pour pénétrer I*horreur do tourment de mon âme , Il faudrait qu'on sentit même aideorf même flamme ; Qu'avec même teodreise oo eût donaé sa foi : Et personne Jamais n*a tant aimé que moi.
Lorsqu'elle dit à sa sœur :
Enfin , ma sceor, enfin , je n'espère qu*en tous.
Le del m'inspira bien , quand , par l'amour séduite ,
le vous fis malgré vous accompagner ma foite i
n semble que dés lors il me faisait prévoir
Le floneste besoin que j'en devais avoir.
Sans vous k mes malheurs où trouver du remède?
Hélas ! et plût au del que vous sussies aimer !
Le spectateur, qui sait que cette sœur est sa rivale, ne trouve- t-îl pas dans ces vers autant d'art que d'intérêt? et n'esMI pas de l'avis de Voltaire, qui les trouve dignes de Racine?
Quel tendre abandon dans sa scène avec Thésée, quand JI lui conseille d'épouser le roi de Naxe :
Périsse tout, s'il Cant cesser de t'être chère\ Qu'al-Je affaire du trône et.de la main d'un roi? De l'univers entter je ne voulais que toi. Pour toi, pour m'atiacber à ta seule personne,. Tal tout abandonné , repos , gloire , couronne ; Et quand ces mêmes biens ici me sont offerts , QnB je puis en jouir, c'est toi seul que je perdal Pour voir leur impuissance à réparer ta perte, Je te suis ; mène-moi dans quelque lie déserte , Oè, renonçant à tout, je me laisse charmer. De l'unique douceur de te voir, de t'almer. Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde : Ge coeur me sera plus que l'empire du monde... Peint de ressentiment de ton crime passé : Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé. Cen est fait, tu le vols , je n'ai plus de colère.
Ceux qui parlent avec mépris d'un ouvrage où Ton trouve des beautés de cett^ nature, ne savent pas apparemment qu'un seul morceau rempli de cette vérité ée sentijoaent et d'^pression , qui est l'éloquence tragique, vaut cent fois mieux qu'une pièce entière composée de situations d'emprunt maladroitement assemblées , et d'hémistiches froidement recousus.
sKTioii m. — Quinault et Campistron. ^
Le grand Corneille vieillissait, et la jeimesse de Racine était encore ignorée, lorsqu'un homme qui se fit depuis un grand nom en devenant le créateur
et le modèle d'un nouveau genre de poème dramatique , se rendait déjà célèbre au théâtre par des ouvrages qui eurent à la vérité plus de succès que de mérite , mais qui annonçaient de l'espnt et de lafiicilité. C'était Quinault, qui , avant de faire ses opéras, qui liii ont donné un beau rang dans le si^e de Louis XIV, s'essaya d'abord dans la comédie, la tragédie, et la tragi-comédie. Quoique dans ces deux derniers genres il n'ait rien produit qui ait pu se soutenir jusqu'à nous, cependant la grande réputation qu'il s'est faite sur la scène lyrique m'autorise à dire un mot des efforts qu'il fit sur un autre théâtre ^ i^e fût:ce que pour montrer par un exemple de plus qu'avec beaucoup de talent on peut ne pas s*élever jusqu'à la tragédie. D'ailleurs, deux de ses pièces ont eu l'honneur, assez rare, d'être jouées pendant quatre^ingts ans ^ le Faux Tibérinus et Asirate, Le peu de réussite qu'elles eurent aux dernières reprises les a fait diparattre de la scè- ' ne, il y a environ trente ans. Le sujet du Faux 71f6érlfiM« est entièrement dans ce goût romanesque que Thomas Corneille soutint longtemps, malgré l'exemple de son frère, et que Racine proscrivit absolument. Il est vrai que la pièce est intitulée tragicomédie; mais il n*en est pas moins extraordinaire que l'intrigue d'un drame sérieux ait le même ressort que celle des Ménechmes* Rien ne fait mieux voir combien on fait de chemin dans tous les arts avant de trouver le naturel et le vrai heau , et combien la contagion du goût espagnol et cet amour du merveilleux, cette mode des romans mis en action, luttèrent longtemps contre les vrais principes de Part et les leçons des grands maîtres.
Agrippa , prince du sang des rois d'AlbOi avait avec le roi Tibérinus une ressemblance dont on peut juger par ces vers;, que l'auteur met dans la bouche de Mézence, neveu de Xibérinus :
Pour 1& bien discerner, quelque soin qu'on pût)Mwiuiiv, Leur rapport était tel qu'on s'y pouvait méprendrt, Et qu'après les avoir cent fols considéré», |
le m'y trompais moi-même , à les voir séparés.
Cette ressemblance si parfaite fait naître à l'ambitieux Tyrrhène, père d'Agrippa, le dessein d'en profiter pour mettre son fils sur le trône. H saisit le moment où le roi se noie au passage d'une petite rivière, n'ayant avec lui que Tyrrhène, Agrippa, et trois autres personnes. Tyrrhène engage ces trois témoins à se prêter à la fourbe qu'il médite , à reconnaître Agrippa pour roi sous le nom de Tibérinus, en faisant croire au peuple que ce même Agrippa a été assassiné par Tibérinus, à qui cette ressemblance exacte du sujet avec le monarque avait enfin porté ombrage. Pour appuyer enoore mieux
cette imposture, le bâtard fait que ces trois témoins périssent peu de temps après dans un combat, en sorte qu*il ne reste plus dans le secret que Tyrrhène et son fils Agrippa. Celui-ci même est blessé à la main, de manière à ne pouvoir plus s'en servir : autre incident que Tyrrhène regarde comme une faveur du ciel. 11 dit à son fils :
Votre main , sans ce coap, eût même pu vous nuire; On vous oiflrt pu eoonattre à la façon d*écTire.
Sans s'arrêter à tout ce qu'il y a de forcé et d'invraisemblable dans cet exposé , qui forme Pavantscène, on volt déjà combien doit être vicieux un édifice dramatique bâti sur un pareil échafaudage. Mais il faut voir ce qui en résulte. Le Tibérinus mort était amoureux d'une Albine, sœur d' A grippa ; et Agrippa, qui est à présent le faux Tibérinus, aimait Lavinie , princesse du sang rojal. Il s'ensuit que Lavinie voit dans le roi , qui est en effet son amant, l'assassin de son amant, et qu'AIbine voit dans son Jfrère le meurtrier de son h'èrc ; car Tyrrhène croit qu'il est indispensable , pour la sûreté du faux Tibérinus , que le secret ne soit révélé à personne ; et quoique son fils ait la plus grande envie de détromper sa sœur, et surtout sa maîtresse, l'autorité paternelle l'en empêche jusqu'au quatrième acte. On excuserait peut-être cet imbroglio, si du moins il produisait ou s'il pouvait produire des situations fortes et pathétiques. Mais tel est l'inconvénient de CCS sortes de fables , que l'incroyable est trop près du ridicule pour devenir jamais tragique. Que , par des révolutions dont il y a plus d'un exemple, un jeune prince, tel qu'Égisthe enlevé à sa mère dès le berceau , passe dans la suite aux yeux de cette mère abusée pour le meurtrier du fils qu'elle pleure, il n'y a rien là qui ne soit dans l'ordre naturel , et la raison ne s'oppose en rien à l'intérêt : mais comment se figurer que pendant cinq actes une femme ne reconnaisse pas son amant ? Celui qu'on aime p^ut-il jamais ressembler à un autre? II faut donc aussi supposer la ressemblance de la voix comme celle du visage ; il faut supposer qu'on puisse se méprendre à la voix qui a répété mille fois , Je vous aime! Que de suppositions moralement impossibles! Et ce qu'il y a de pis, c'est qu'en les admettant , on laisse encore le poète dans un embarras dont il ne peut pas raisonnablement se tirer. Quand le faux Tibérinus finit par avouer à Lavinie qu'il est Agrippa, qu'arrive-t-il ? Ce qui doit arriver : qu'elle ne sait ce qu'elle en doit croire , parce qu'il est également possible que la chose soit ou ne soit pas, puisqu'on a établi qu'il n'y avait aucune différence entre le mort et le vivant, et que l'œil même de Tamour a pu les méconnaître. Il atteste son père
Tyrrhène; mais celui-ci, obstiné à ne rien découvrir, dément son fils , et persiste devant Lavinie h soutenir qu'il est le vrai Tibérinus, meurtrier d*Agrippa. Cette situation , qui contribua beaucoup au succès delà pièce, dans un temps où l'on trouvait un grand mérite dans cet embaôras d'incidents qui se croisent , a fini par ne paraître que ce qa*elle est, froide et puérile; car si Lavinie dle-méme ne connaît ni ne peut connaître son amant, commen^' puis-je m'intéresser à un pareil amour? et qu'importe au fond pour elle, et par oooséguent pour moi , que ce soit ou que ce ne soit pas Agrippa, puisque le sentiment qu'elle a pour lui tient uniquement, non pas à ce qu'il est ni à ce qu'il peut être , mais seulement h ce qu'elle en voudra croire ? Ce n'est point en embarrassant l'esprit que l'on touche le cosur. Ces sortes de quiproquo sont trop près de la comédie , et plus faits pour exciter le rire que la terreur ou la pitié : ce qu'ils ont de singulier et de piquant peut plaire un moment a la curiosité « mais ne peut jamais faire naître un intérêt soutenu.
Je n'ai pas cru qu'il .fût inutile de faire sentÎF le vice de ces plans bizarrement fabuleux. Comme l'incroyable est mille fois plus aisé à trouver que le vraisemblable, et qu'il en coûte infiniment moins pour combiner une foule d'incidents que pour écrire une scène passionnée et remplir un sujet simple, l'impuissance dans les écrivains, et la satiété dans les specteurs , vont tout à l'heure nous ramener à ce point d'où nous étions partis. Vimbroglio va de nouveau s'emparer de la tragédie comme de la comédie, et cette mode durera jusqu'à ce que l'on se dégoûte de la folie , comme on s'est dégoûté de la raison.
Mais pour finir ce qui regarder /e Faux Tibérinus , la^^nduite de Tyrrhène est tout aussi mal conçue que les situations sont mal amenées, et ses déguisements continuels le mettent sur le point de causer tous les malheurs qu'il prétend détourner. Il expose son fils par une dissimulation mal entendue, lorsqu'il n'y avait nul péril à dire la vérité.'En effet, on a dit dans les premiers actes que œ Tibérinus que représente Agrippa était odieux à la cour et au peuple par ses cruautés. Le meurtre prétendu d'Agrippa lui fait encore de nouveaux ennemis, de sorte qu'Agrippa est près d'être la victime |de la haine qu'il inspire sous un nom qui n'est pas le sien. Lavinie, qui croit venger son amant, engage Mézence , prince vicieux et pervers, qui a de l'amour pour elle, à conspirer contre le [roi. Albine, de son côté, qui le croit coupable de la mort de son frère , et qui de plus voit dans le prétendu Tibérinus un inconstant qui l'abandonne pour Lavinie , ne respire qiie la vengeance. Il arrive, par une suite d'événements
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIK
qui seraient trop longs à déduire, que la yie d'Agrippa se trouve h la merci de sa sœur et de sa mattresse, qui ne Tépargnent que par un mouvement involontaire, qui est Teffet de Tamour et de la force du sang. Enfin le roi échappe aux conjurés qui devaient le tuer dans un sacrifice; il rassemble des soldats, et finit par être le plus fort. Mézence se tue , et Tyrrhène révèle tout aux deux princesses , que sa seule imprudence a exposées à frapper ce qu'elles ont de plus cher. U n*est pas besoin de dire combien toute cette intrigue est mal ourdie : c'est une faute inexcusable dans le personnage qui la conduit, que tout dépende du hasard et non pas de ses mesures. Il est trop évident que , pour ménager des surprises , on a sacrifié le bon sens ; et il est bien rare que dans ces compositions monstrueuses, les effets qu'on obtient rachètent les fautes que l'on se permet.
Astrale f sans être unebonne pièce à beaucoup près, vaut pourtant mieux que le Faux Tibérinus; les situations ont plus de vraisemblance et d'intérêt : mais il manquait à l'auteur de savoir en tirer parti. Voltaireadit qu'il yavaitde très-belles scènes: cela veut dire des scènes dont le fond est théâtral , si l'exécution y répondait. Le sujet pouvait fournir une tragédie. Élise, reine de Tyr, possède un trône que son père a usurpé sur le roi légitime. Elle a fait périr ce roi et deux de ses fils : le dernier est échappé , et un oracle la menace de la vengeance de ce jeune prince. Ce prince est Astrate , cru fils de Sychée, et qui , élevé sous ce nom , a rendu les plus grands services à l'État et à la reine. Elle l'aime et veut l'épouser : Astrate ne l'aime pas moins ; il est prêt à recevoir sa main et sa couronne, lorsque Sychée lui apprend ce qu'il est. Sychée a formé une conspiration en faveur de l'héritier du trône, sans le faire connaître aux conjurés. Astrate, toijyours occupé du salut de la reine , en a découvert les principaux complices , et veut en instruire Élise, quand Sychée se déclare le chef du complot , et ajoute qu'il ne l'a formé que pour les intérêts d' Astrate et la vengeance de sa famille. Tous ces ressorts , au premier coup d'œil, paraissent tragiques, et pourtant les effets ne le sont pas , parce que l'auteur n'a pas su déterminer les impressions qui doivent émouvoir le spectateur. Cette Élise, qui n^est coupable que dans l'avant-scène, paraît dans toute la pièce un personnage sans caractère , dont la bonté va jusqu'à la faiblesse, dont la conduite est indécise, et dont la tendresse langoureuse forme une disparate trop forte avec les crimes qu'elles a commis. Boileau s'est moqué de Vanneau royal, qui n'est en effet qu'un inodent très-inutile; mais le plus grand
déûiut, c'est que tout se passe en conversations élégiaques , quand il est question de crimes et de vengeance. Les acteurs se lamentent au lieu d'agir, et ne sont que plaintifs au lieu d'être passionnés. La consphration de Sychée découverte devrait le noettre dans le plus éminent danger, et il n'y est pas un moment. Astrate y est encore moins ; et la reine, qui s'empoisonne, a l'air de mourir uniquement pour tirer Astrate d'embarras. Le résultat de ces observations, c'est qu'avec de l'esprit on peut arranger des ressorts dramatiques , mais qu'il faut du talent pour les mettre en œuvre ; et Quinault en avait très-peu pour la tragédie.
En résumant ce que j'ai dit des auteurs qui viennent de passer sous nos yeux , on voit que Quinault eut des conceptions théâtrales, mais que la force tragique lui manqua entièrement. Il ne parait pas qu'il ait cherché jamais à imiter Corneille, et quand il donna ses pièces, Racine n'avait pas écrit. Rotrou, du Ryer, et Thomas Corneille, considérés dans leur manière habituelle de composer, sont évidemment de l'école du père du théâtre; et ce qui est remarquable , c'est que Fenceslas et Ariane n'en sont pas. Dans cette dernière même, l'imitation de Racine est souvent marquée. Ce grand homme a eu aussi son école : on y a distingué Campistron , Duché et la Fosse. Le moindre des trois, c'est Campistron, et c'est celui qui eut sans comparaison les plus grands succès *. C'est surtout en fait d'ouvrages de théâtre que le jugement des contemporains est le plus souvent démenti par la postérité. La raison en est sensible ; c'est qu'il n'y en a point qui dépendent autant de circonstances étrangères à leur mérite intrinsèque : la mode, les préjugés du moment , et surtout les acteurs , y ont une puissante influence. Alcibiade, Tiridate, Andranic, eurent de nombreuses et brillantes représentations dans le siècle passé , et dans celui-ci ont disparu successivement de la scène. Le célèbre Baron se plaisait à relever, par la noblesse de son débit et la séduction de son jeu , la faiblesse de ces rôles. U aimait à jouer des héros qui n'étaient qu'amoureux, parce que sa figure intéressante et sa taille avantageuse les faisaient valoir, et que les femmes aimaient à l'entendre parler d'amour. On n'examinait pas si cet amour était tragique : c^étaient des conversations galantes qui n'étaient guère au-dessus de la comé-
** CeUe foveur accordée aux oaTrages de Camptetroo n'était cspeDdant pas générale, à en Juger par œUe épigrtmnie ior MO opéra ^Alcide, joaé eu 1693 :
A force de forger on détient forgeron.
U n'en est pas ainsi du pauvre CampUtron: An lien d'aTancer» U recnle :
Vo/eiUercnlef
difi, mail dont il se tirait a?ee grâce; et la galaaterie noble était encore de mode dans la société. On la retrouvait volontiers au théâtre , sans songer que, par elle-même, elle est au-dessous de la tragédie, et que pour la relever il faut un style tel que celui de Racine. L*énergie de Voltaire, soutenue de celle de Lekain , l'acteur le plus tragique qui ait jamais existé , a contribué plus que tout le reste à nous dégodter de la fadeur de ces conversations amoureuses qui remplissent les pièces de Campistron. On a loué la sagesse de ses plans : ils sont raisonnables , il est vrai , mais on n*a pas songé qu'ils sont aussi faiblement conçus qu'exécutés. Campistron n'avait de force d'aucune espèce : pas un caractère marqué, pas une situation frappante, pas une scène approfondie, pas un vers nerveux. Il cherche sans cesse à imiter Racine; mais ce n'est qu'un apprenti qui a devant lui le tableau d'un maître , et qui , d'une main timide et indécise , crayonne des figures inanimées. La versification de cet auteur n'est que d*un degré au-dessus de Pradon : elle n'est pas ridicule; mais en général c'est une prose commune , assez facilement rimée. On a trouvé quelque intérêt dans son IVidate. Le sujet en était susceptible : c'est un prince amoureux de sa sœur, consumé par une passion incestueuse que lui-même condamne. Mais ce sujet, qui a des rapports avec celui de Phèdre, demandait uue main plus habile.et plus ferme que celle de Campistron.
Quand une passiop ne peut pas intéresser par l'alternative de l'espérance et de la crainte , et que celui qui la ressent ne peut être que plaint , il faut la plus grande énergie d'expression pour soutenir pendant cinq actes le sentiment de la pitié ; il faut des révolutions, des incidents qui varient la situation du personnage, et préviennent la monotonie en établissant la progression ; il faut enfin que les malheurs qui en résultent fassent cette impression douloureuse qui est l'espèce d'aliment que notre âme demande à la tragédie. Tout cela se rencontre dans Phèdre, et rien de tout cela n'est dans Tiridate, Tout ce qui arrive de sa passion , dont il retient longtemps le secret, c'est qu'il empêche le mariage de sa sœur avec un prince qu'elle aime, et que luimême estime; et que ne pouvant rendre raison de cette opposition obstinée, sa conduite ressemble à la démence. D'un autre côté, il refuse, sans s'expliquer davantage sur les motifs, la main d'ane princesse avec qui son père l'a engage de son propre aveu et par un traité solennel. Cette femime, dans de pareilles circonstances, ne peut que jouer un rôle désagréable et insipide. Le mariage de sa sœur retardé n'est pas un événement assez considérable pour oc-
cuper beaucoup le spectateur, qui sent bien qu'un tel obstacle tombera de lui-même dès que le prince aura parlé. En effet , dès qu'il a déclaré sa faiblesse à sa sœur, il devient un objet d'horreur pour elle . pour son père , et pour tout le monde; et dès qu'il a pris le parti 'de s'empoisonner, tout rentre dans l'ordre : ce n'est pas là un plan tragique. Gomme il faut toujours que le spectateur craigne ou désire un dénoûment, il s'ensuit qu'une passion qui ne peut par elle-même remplir cet objet doit y revenir par une autre route, en jetant dans le péril d'autres personnages susceptibles d'intérêt. Ainsi, dans Phèdre^ l'amour incestueux de cette reine expose Hippolyte au plus affreux danger, et le conduit à une mort cruelle. Ainsi, dans JdékOde, l'amour forcené de Vendôme prononce l'arrêt de mort de son frère , et tient Nemours et son amante sous le glaive pendant trois actes. Tiridate ne pouvait être tragique qu'autant que la violence de son caractère et de sa passion aurait répandu la terreur autour de lui , aurait produit ou fait craindre des crimes et>des désastres. Mais un pareil rôle ne pouvait être conçu par'Campistron , et son héros ne fait que gémir et soupirer pendant toute la pièce. Cet auteur, dont quelques critiques ont voulu relever le talent pour la conduite du drame , a même ignoré cette règle essentielle et indispensable de la progression dans l'unité, qui , sans changer l'intérêt , doit le graduer d'acte en acte par de nouvelles craintes et de nouvelles infortunes. Nous avons vu combien ce principe était parfaitement observé dans Phèdre, qui d'aUwd passe de l'abattement à l'espérance par la fisiusse nouvelle de la mort de Thésée , de l'espérance au désespoir par le retour de ce prince, et enfin au dernier excès de la rage et du malheur par la découverte des amours d'Hippolyte et d'Aride. Tiridate, au contraire, est depuis le commencement jusqu'à la fin dans le même état , et pourrait s'empoisonner au premier acte aussi bien qu'au dernier. Qu'on joigne à ce défaut capital la langueur du style , qui affadirait le meilleur plan, et Ton concevra aisément que cette pièce n'ait pu se maintenir sur la scène.
Le plus passable que l'auteur ait fait , quoique très-faible encore, est Andronic, Le sujet, intéressant par lui-même, avait un avantage particulier : il letraçait, sous d'autres noms, une aventure funeste , malheureusement trop réelle et trop connue , un de ces événements atroces qui souillent l'histoire, et que la tragédie réclame. Un tyran sombre et soupçonneux, un père barbare, un mari jaloux, faisant périr sa femme fi, son fils; une fenune vertueuse promise à un prince aimable, arrachée à ce qu'elle aime, et livrée à ce qu'elle hait ; brûlant pour
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
le fils dans les bras du père; et ne combattant son amour qu'à forée de rertu; un prince jeune, sensible, ardent, et pourtant fidèle à son devoir, et n'ayant à se reprocher qu'un penchant que tant de circonstances rendent excusable : quel tableau pour un grand peintre! Le dessin existait : on le retrouve dans Campistron ; mais les couleurs en sont presque effacées. L'ordonnance est assez sage, mais elle est petite et commune; et un ouvrage où l'on a tiré si peu de chose d'un fond si riche, ne laisse guère à la postérité que des regrets , et n'est pas un titre auprès d'elle.
SECTION IV. •— Daché et la Fosse.
Nous n'avons que trois tragédies de Duché , autre imitateur de Racine. Débora et JoruUhas ne valent rien du tout : il était même difficile que ces sujets , empruntés de l'Écriture , fussent propreâ'au théâtre, llrsont fondés sur des mystères de religion trop au-dessus des idées naturelles. L'histoire de Jonathas, condamné à mourir pour avoir mangé un peu de miel , a dans la Bible un sens très-respectable , mais elle est déplacée sur la scène. L'auteur a été heureux dans Absahn, C'est un ouvrage de mérite, et supérieur, par l'ensemble du style, à tout ce qu'a fait Campistron. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup à reprendre : des allées et venues trop multipliées; deux rôles de remplissage, celui de la reine , femme de David, et de Thamar, fille d'Absalon ; au cinquième acte, où David n'agit point, et laisse Joab vaincre pour lui, un récit de la mort d'Absalon, qui fait languir le dénoûment : voilà les reproches qu'on peut faire à l'auteur. Us sont compensés par des beautés réelles. La marche des quatre premiers actes est bien entendue, et le trouble et le péril croissent de scène en scène. Les principaux caractères sont bien tracés. David est plus père que roi ; mais la tendresse paternelle porte avec elle son excuse, et de plus les remords d'Absalon justifient celle de David. Ce jeune prince n'est point représenté dans la pièce comme un méchant et un pervers ; il n'en veut ni à la vie ni à la couronne de son père ; il l'aime et le respecte ; mais sa fiert^ne peut supporter que Joab , ministre et général d'armée , abuse de son crédit pour le rendre suspect à son père, et faire désigner Adonias pour successeur de David. Les artifices et les séductions d'Achitophel ont aigri et irrité cette âme impétueuse : c'est Achitophel qui est le vrtff coupable, et dont l'ambition se sert habilement des passions du fils pour le porter à la révolte contre son père, et les perdre l'un par l'autre. Mais le rôle le mieux fait et le plus théâtral , c'est celui de Tharès , femme d'Absalon : unie à son époux par l'amour le plus tendre , elle est venue , avec sa fille Thamar,
le trouver dans le camp de David; elle se sert de l'empire qu'elle a sur lui, pour lui arracher l'aveu des complots qu'il a formés. Amasa, l'instrument et le complice des projets d'Adiitophel , a fait révolter les Hébreux et forcé David de sortir de Jérusalem. Ce roi, suivi de ce qui lui reste de fidèles sujets, est campé sous les murs de Manhaîm. Amasa s'avance contre lui avec une armée de rebelles. Cependant Absalonet Achitophel , dont les projets sont encore ignorés du roi , sont demeurés près de lui; maisiisn'attendentque la nuit pour faire éclater leur intelligence avec ses ennemis. Au signal convenu, tous deux doivent se joindre aux troupes d'Amasa; et Séba , commandant dé la tribu d'Éphraîm , doit la faire soulever. Absalon est violemment combattu par de trop justes remords, qu'il ne dissimule pas même à Achitophel ; mais cet adroit scélérat l'a su engager si avant, qu'il ne peut reculer sans se perdre; et l'idée de voir son frère Adonias assuré de la succession au trône l'emporte sur ses remords, et sur les reproches et les prières de son épouse. Tharès, qui ne peut ni accuser son mari , ni laisser David exposé au danger qui le menace , est dans uiie situation d'autant plus cruelle, qu'étant fille de Saûl , ancien ennemi du roi, elle est suspecte à la reine, et soupçonnée de favoriser secrètement la révolte. Elle prend un parti héroïque, le seul qu'elle croit capable d'enchatner les résolutions et les démarches d'Absalon. Mais pour bien juger cette scène, il faut l'entendre , malgré ce qui reste à désirer du côté de la versification :
DAVm.
Xe voeu cherche, Absalon : notre péril sagmoite. Nos insolents vainqueurs préviennent notre attente. Zamri m*avalt -flatté que, lents à s'avancer, Au delà du Jourdain ils craignaient de passer. Il s*est trompé : leur nombre a redoublé leur rase; Ils viennent achever leur sacrilège ouvrage. Mais , loin d'être saisis d*une indigne terreur, Apprêtons- nous, mon fils, à punir leur foreur. Nous combattrons au nom du maître de la terre. Du Dieu qui devant lui fait marcher le tonnerre. Pour qui tous les mortels qu^embrasse Tunivers * Sont comme la poussière éparse dans les airs. Je ne vous dirai point, et mon cœur ne peut croire, Ce que l'on a semé pour ternir votre gloire. Amasa veut ravir le sceptre de son roi : Mais que mon propre fils soit armé contre mol !
THABiS.
Et moi , }e crois , seigneur, ne devoir point vous taire Que ces bruits sont peut-être un avis salutaire. Je sais , Je vois quel est le cœur de mon époux ; Mais sait-on sll n'est point de traitre parmi nous? Sait-on si dans ce camp quelque secret coupable N'a point, pour se cacher, divulgué cette fable"? M'en croirez- vous, seigneor? Qu'un serment solennel Fasse trembler ici quiconque est criminel I Le ciel , votre péril , ma gloire intéressée , De ce Juste projet m'inspirent la pensée. Attestez l'Éternel qu'avant la fin du Jour, Si des traîtres cachés, par un Justw retour.
n^obUennoit le pardon aocordé pour lean crimes , Leurs femmes, leurs enfaiits en seront les victimes; Que , dans le même instant qu*ils seront découverts , Leurs parents , dévoua à cent tourments divers , Déchirés par le fer, au feu livrés en proie. Payeront * tous les maux que le del vous envoie.
kBShuov^àpart Juste Dieu! que fait-elle?
CiSAlfâ David.
Oui, l'on n'en peut douter Seigneur, quelque perfide est tout près d'éclater. ' On vous trahit : Je sais , t>ar des avis fidèles, Que vos desseins secrets sont connus des rehelles.
David prononce le serinent, et Tbarès reprend aussitôt ;
Achevez donc , seigneur, Joah vous est fidèle. Ennemi d'Absalon , et pour vous plein de zèle , Lui seul me parait propre à remplir mes desseins : Souffrez que |e me mette en otagiaen ses mains.
ABSAL0If,d|Ktr<.
ael!
DATm, à Thafèi,
Yousl
THABÈS.
Il faut , seigneur, que mon exemple étonne, Et montre qu'il n'est point de pardon pour personne.
DAvm.
Yotre vertu suffit pour répondre de vous. Accompagnez la rdne, et suivez votre époux.
1HARÈ8.
Non , seigneur, souscrivez à ce que Je désire; Ma gloire le demande, et le ciel me l'inspire : Accordez cette grAce à mes désln pressants.
DAvm.
Puisque vous le voulez , madame , J'y consens. Toi, qui du haut des deux à nos conseils présides; Qui confonds d'un regard les com|Aots des perfides ; Dieu Juste I venge-moi , punis mes ennemis ; Souviens-toi du bonheur à ma race promis. Si quelque traître id se cache pour me nuire. Lève-toi , que ton bras s'frme pour le détruire; Que, se livrant lui-même à son funeste sort, Ce j6ar poisse éclairer ma vengeance et sa mort Venez , mon fiU : le del , que notre malheur touche. Accomplira les vœux qu'il a mis dans ma bouche : Joah marche , guidé piû^ le Dieu des combats.
On emmène Tharès. Toute cette scène se passe aux yeux d'Absalon : elle me paraît théâtrale et heureusement imaginée.
Cependant l'habileté d'Achitophel fait échouer toutes les mesures de Tharès. Sachant combien Âbsalon est aimé des Hébreux , il fait publier parmi les nèelles que le prince veut joindre sa cause à la leur, et défendre ses droits au trône qu'Adonias veut lui ravir. Au nom d' Absalon, toute Tarmée le proclame roi. Séba, secondé de la tribu d'Éphraïm, s'engage à enlever Tharès des mains de Joah; et Absalon, instruit que David veut le faire arrêter, passe enfln dans le camp ennemi. Sa révolte est déclarée, et la conspiration d'Achitophel reste encore inconnue. David continue à se fier à lui et à Séba; il veut même changer sa garde et se mettre entre les
> L'auteur a fait payeront de trois syllabes. Aii^ourd'hui on écrit paieront, et ce mot n'est que de deux syllabes.
mains de Séba et de la tribu d'Éphralm, qu'il regarde comme ses plus fidèles soutiens, tant l'adroit Achitophel a su l'aveugler. Mais Tharès lui ouvre les. yeux en lui remettant un billet de Séba qui promet de l'enlever, ainsi que Thamar sa fille , et de les conduire au camp d'Absalon. Elle soutient son caractère , et s'offire elle-même à la vengeance de David. Mais déterminé à tout tenter poar ramener au devoir un fils coupable, et n'imputant ses égarements qu'au seul Achitophel , dont les perfidies sont découvertes , et qui vient de se retirer auprès d'Absalon, il envoie un de ses plus fidèles serviteurs, Cisa!, proposer à son fils une entrevue. Absalon y consent, malgré les efforts d'Achitophel pour l'en détourner ; il ne peut se résoudre à refuser d'entendre son père. Il apprend de Cisaî que l'armée de David demande la mort de Tharès et de sa fille, et que le roi seul s'y oopose; qu'il fait garder Tharès, et lui renvoie la jeune Thamar. Mais Cisaî lui déclare, en présence d'Achitophel, que, s'il suit les conseils de ce traître , Tharès est morte , et que rien ne peut la sauver.
On voit que la pièce marche, et que l'intrigue se noue de plus en plus. L'entrevue de David et de son fils me semble faite pour achever le succès de Pôuvrage. Cette scène est belle et pathétique, et ce quatrième acte peut faire pardonner la faiblesse du cinquième. L'audacieux Adiitophel est auprès d* Absalon lorsque le roi parait, et la scène commence par un très-beau mouvement. Absalon, confus et troublé , s'écrie à l'aspect de son père :
Inste del , c'est David que |b vols !
liAVID.
Oui, c*est moi, c*est celui que ta ftirenr menace. Tu frémis ! soutiens mieux ton orgaeiliouse audace : Le trouble où Je te vois fait honte à ton grand cceur. Et la crainte sied mal sur le front d'un vainqueur.
ABSALON
Seigneur...
DAVID
Quitte un respect qui n'est que dans ta bouobe. Et t'apprèle à répondre à tout ce qui me touche. . Mais quand ton bras impie est levé contre moi , M'est-il permis d'attendre un service de toi?
ABSALON
Yotre puissance ici , seigneur, est absolue.
DAVID
Chasse donc ce perfide , odieux à ma vue ,
Ce monstre , dont l'aspect empoisonne ces lieux.
AGUrrOPBEL.
Je puis..'.
ABSALON
% Ohéisaec ; dtes-vons de ses yeux.
Ce moment est d'un effet sûr au théâtre. On y verra toujours avec plaisir cette humiliation exemplaire qui suit le crime jusqu'au milieu de ses succès. La manière dont Absalon traite Achitophel commence déjà à le réconcilier avec le spectateur, et prépare son repentir, qui terminera la scène. Je croîs d'autant
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
plus h propos de la faire connaître, que les pièces qu'on ne joue pas sont peu lues ; et peut-être serat-on étonné que cet ouvrage ne soit pas plus connu.
DAtlD.
EoliD nouB toilà sente : Je puis Jouir sans peine Du funeste plaisir de conrondre ta haine, ^
Tlnspirer de toi-même une équitable horreur, Et voir au moins ta honte égaler ta fureur. Car enlin Je connais tes complots homiddes : Te voilà dans le rang de ces fameux perfides Dont les crimes font seuls la honteuse splendeur. Et qui sur leurs forfaits hàtlssent leur grandeur. Hais Je veux bien suspendre une Juste colère. Quelle Iftche fureur t'arme contre ton père? Ose , si tu le peux, me reprocher ici Que f ai forcé ta haine à me poursuivre ainsi; Ou, si dans ton esprit tant de bontés passées A force d'attentats ne sont point effacées, Daigne plutôt , perfide , en rappeler le cours. Tu m'as toujours haï , Je t'ai chéri to^]ours : le cherchais à tirer un favorable augure De ces* dons séducteurs dont t'orna la natOK. En vain ton naturel allier, audacieux , Combattait dans mon cœur le plaisir de mes yeux; Mon amour l'emportait, Je sentais Ina faiblesse. Que n'a point fait pout toi cette indigne tendresse ! Je t'ai vu , sans respect ni des lois ni du sang , D'Ànmon mon successeur oser percer le flanc , Moins pour venger l'honneur d'une sœur éperdue, Que pour perdre un rival qui le blessait la vue. Israël de ce coup fut longtemps consterné : le devais t'en pimir, Je te l'ai pardonné. J'ai fait plus : satisfait qu'un exil nécessaire Eût expié trois ans le meurtre de ton frère , Mes ordres à ma cour ont fait hAter tes pas ; Ton père désarmé t'a reçu dans ses bras. Que dift-je ? chargé d'ans et couvert de la gloire D'avoir à mes projets asservi la victoire. Tranquille , et Jouissant du sort le plus heureux , J'allais pour successeur te nommer aux Hébreux ; Et, dans le même temps, secondé d'un rebelle. Tu répands en tons lieux ta fureur criminelle. Ce que n'ont pu Jamais les fiers Amorrhéens, Le superbe Âmalec , les vaillants Hévéens, Tu le fais en un Jour : ta fureur ^e mtmumie : (e fùte , Je traîne ici ma douleur et ma honte ; Et sans voir que sur toi rejaillit mon affront , D'une indigne rougeur tu me couvres le front Ne crois pas cependant quV>nbHant ton offense. Je ne puisse.et ne veuille en prendre la vengeance. Mais parle : qui te porte à cette extrémité? Que t'ài-Je fait , ingrat , pour être ainsi traité?
AB8AUm.
dgneur, si du devoir J'ai franchi les Ihnites , ul Je suis criminel aatant que vous le dites, Imputez mes forfaits à mes seuls ennemis; Accuseircn Joab , lui seul a tout commis : C«t lui dont la fureur, dont la haine couverte Trame depuis longtemps le dessein de ma perte. Je sais tout ce qu'il peut sur vous, dans votre oout . J'ai cralnt,Je ravoOrai...
PAVID.
Faible et honteux détour !
Cesse de kn'aoenser de la lAche io^tioe '
De suivre d'un si:yet la haine ou le caprice. Donne d'autres couleurs à ta rébellion; Excuse-toi plutôt sur ton ambition :
Dis que ton cœur Jaloux a tremblé que ton père Ile mit le sceptre aux mains d'Adonias, ton frère. A quoi ton làclie orgueil n'a-t-U pas eu recours? Tu veux me détrôner, tu veux trancher mes Jours.
AIHULON.
Trancinr vos Joan,mol! ciel!
DâTU».
Oui , tu le veux , perlMe !
Oses-ta me nier ton dessein pairicide?
Ces gardes , ces soldats, qui , comblant tes souhaits , Devaient dès oett»«iiit couronner tes forfaits ; Qui déposaient mon sceptre en ta main sangniMire; Traître ! le pouvaient-ils sans la mort de ton père? Tiens, pfcnids, Us.
ABSAliON , après avoir lu.
Je demeure Interdit et tans voix.
DAvrn.
Je sais tes attentats , fite ingrat , tu le vote. Si le ciel n'eût pris soin de veiller sur ma vie, Ta rage de mon sang allait être assouvie. Mais parle : à ce dessein qui pouvait t'animer? Ton cœur, sans en frémir, a-t-ii pu le former? En peux-tu rappeler l'idée épouvantable Sans qu'un remords vengeur te déchire et t'accable? Moi-même , en te parlant , saisi d'un Juste effroi , Mon trouble et ma douleur m'emportent loin de moi. Grand Dieu ! voilà ce fils qu'aveugle en mes demandes , - Ont obtenu de toi mes vœux et mes offrandes ! Je le vois : tu punis mes désirs indiscrets. Eh bien ! pieu d'Israël , accomplis tes décrets : Consens-tu qu'à son gré sa rage se déploie? Veux-tu que dans mon sang ce perfide se noie? J'y souscris. Oui , barbare , aocompHa ton dessein ; Aux dernières horreurs ose enhardir ta main. Si ta mère , en ces murs , éplorée , expirante. Si le trépas certain d'une épouse innocente, Ne peuvent t'inspirer ni pitié ni terreur, Ou plutôt , si le ciel se sert de ta fiireur, Ministre criminel de ses Justes vengeances , RempUs-les ; par ma mort couronne les offenses ; Viens, frappe.
ABSALOlf.
Juste ciel!
DAVID
Tu trembles rqne crains- tu?
Tu foules à tes pieds les lois et la vertu; Tu forces dans ton cœur la nature à se taire : Qui peut te retenir? Frappe , disje.
AB8AL0N
Ahl mon père!
DAVID
Ton père ! oublie un nom qui ne l'est plus permis. Je ne te connais plus : va, tu n'es plus mon fite.
ABSALOR.
Un moment, sans courroux, seigneur, daignez m'entendre. X Je ne pute ni ne veux chercher à me défendre : Il est vrai, mon orgueil a fait mes attentats; rai craint de voir régner mon frère Adonias; Contre le fier Joab J'ai suivi ma colère. Mate si Je pute encore être cru de mon père. S'il peut m'être permte d'attester l'Éternel , Voilà ce qui peut seul me rendre criminel : Jouet d'un séducteur qu'à présent Je déteste. Le traître Achllophel a cômmte toutle reste. Je sais qu'après les maux que Je viens de causer, Une fatale erreur ne saurait m'excuser.
J*ai tout &it ; vengei-vous , ponissex un coupable ; Ou plutôt sauvei-mol du remords qui m'accable. Quelques ' affreux que soient vos Justes châtiments , Ite n'égaleront poibQt l'horreor de mes tourmente.
DAVID. '
Ainsi le del commence à te rendre Justice : Ton crime fit ta Joie, il fera ton supplice. Heuraux si ton remords , sincère , fructueux , Produisait en ton àme un retour vertueux ! Mate ne cherches-tu point à tromper ma clémence? Et ta bouche et ton coeur sont-ite dlntelligenoe 7
« Quelques n'a le signe du pluriel que pour la mesure ; U Ikttdrait quelque , adverbe.
DêM le ftiDOto état, seigoear, où je me voi , Mes Bermeots peuvent-Us vous répondre de mol ? - En mol la vérité doit vous sembler douteuse. Quel affront , Juste Diei) , pour unie âme orguellleusa ! De quel oppnîbre affreux vleos-Je de me couvrir ! Xe r&i trop mérité pour ne le pas souffrir. Oui , seigneur, n'en croyez ni ma fierté rendue , NI ma lionte à vos yeux sur mon feont répandue. Ni les pkBUis que Je verse à vos sacrés genoux : Poniiaez on ingrat , suivez votre courroux.
DàVID.
Lfcve-toi.
ABSAIjOII.
Qa'alln-voas ordonner de ma vie ?
DAVID
Es-to prêt à mourir?
AB8ÂL0N.
Contentez votre envie.
DAVID
If on envie ! Ah ! cruel , dis plutôt mon devoir.
Je devrais te punir, Je ne puis le vouloir.
Que die-Je? A quelque excès qu*ait monté (on audace,
Mon sang s*émeut pour toi; ton repentir l^elfaœ.
Mes pleurs , que vainement Je voudrais retenir,
Tannonoent le pardon que tu vas obtenir.
Cen est fait , ma tendresse étouffe ma colère ;
Sols mon fils, Absalon , et Je serai ton père.
Xe te pardonne tout Je vols qu'un séducteur ^
D'un horrible complot a seul été l'auteur :
Le perfide a séduit ta crédule Jeunesse.
Redonne moi ton cœur. Je te rends ma tendresse :
Ton lieurenx repentir me fait tout oublier;
Cest à loi désormais à me Justifier.
Tavoue qu*i] y a bien des négligences, et même quelques fautes dans la versification ; mais le ton général de la scène est vrai , naturel , touchant : au théâtre elle ferait verser des larmes. Cest pourtant cet ouvrage qu'on n'y a pas vu depuis quarante ans; et on y redonne, on y tolère, on y applaudit tous les jours de misérables rapsodies qui sont le scandale des lettres , du bon sens , et du bon goût.
De nouveaux artifices d'Achitophel rendent cette réconciliation inutile. Il fait courir le bruit, dans l'armée des rebelles, que David ^eut enlever Absalon. Le combat s'engage : Joab est vainqueur, et le prince noeurt, comme dans VÉcriHace, frappé d'un trait parti de la main de Joab, et qui aftteintlemalheureux Absalon arrêté aux branches d'un arbre par sa chevelure. Je crois qu'avec quelques retranchements la pièce pourrait être remise et avoir du succès : elle est du petit nombre de celles où il n'y a point d'intrigue amoureuse, et c'est encore un mérite de plus.
Le style de Duché est plus incorrect que celui de Campistron ; mais il &t plus animé et plus soutenu. Au reste , on y remarque plus souvent encore le dénr d'imiter les tournures, les mouvements, la marche des scènes de Racine. Celle où Hiarès veut détourner Absalon de ses projets criminels est calquée sur la conversation de Burrhus avec Néron : on y retrouve des vers d'emprunt presque tout entiers.
des hémistiches frappants , tels que eehii-ci. Non, il ne vous haiipas, qui fait toujours tant d'effet dans la bouche de Burrhus. Mais ces passages si simples ne sont beaux que par la manière de les placer; et les auteurs qui se les approprient ne peuvent pas s'emparer du talent d'un autre, comme de ses vers.
Un seul ouvrage a mis la Fosse fort au-dessus de tous les poètes dramatiques qui dans le siècle dernier sont venus après Racine. Corésus est un mauvais roman : Thésée, qui vaut un peu miem^, est aussi dans le goût romanesque, que la Fosse a porté jusque dans l'ancien sujet de Polyxéne, qui dans sa simplicité aurait pu avoir beaucoup plus d'intérêt. Mais ManUus est une véritable tragédie, et sera toujours un titre honorable pour son auteur. Tous les caractères sont parfaitement traités ; Manlius, Servilius, Rutile, Valérie, agissent et parient comme ils doivent agir et parler. L'intrigue est menée avec beaucoup d'art, et l'intérêt gradué jusqu'à la dernière scène. Que manque-t-il à cet ouvrage pour être au premier rang? Rien que cette poésie de style, ce charme de l'expression et de l'harmonie auxquels Racine et Voltaire ont accoutumé nos oreilles : et ce qui peut faire sentir leur supériorité dans cette partie, c'est que la versification de Manr- Uus, qui est restée si loin de la leur, est pourtant fort au-dessus de toutes les pièces du même siècie, et a de véritables beautés. Mais en général l'auteur pense mieux qu'il n'écrit. Tous ses personnages disent ce qu'ils doivent dire : il y a même de très-beaux vers et des morceaux entiers d'un ton mâle , énergique et fier; mais souvent on désirerait plus d'élégance , plus de nombre , plus de force , plus de chaleur.
La pièce n'est autre choie que la ConjuraHon de Fenise sous des noms romains. Elle est Urée d'une pièce anglaise d'Otway, mais très-supérieure à l'original. La Fosse a profité en quelques endroits de l'ouvrage de Fabbé de Saint-Réal , dont ce morceau d'histoire est le chef-d'œuvre. Le caractère de Manlius est ce qui fait le plus d'honneur au talent du poète : il est conçu d'une manière digne de Corneille, et offre même, dans les détails, des traits qui font souvenir de lui ; par exemple, cet endroit de la première scène, où Manlius rassure Albin son confident, qui craint que ses hauteurs et ses discours hardis coutre le sénat n'éveillent les soupçons:
If OB, Albin : leur orgueil, qul-me brave UnOouxs, Croit que tout mûD déptt s'exhale en vains diiooiifs. Ils connaissent trop bien Manlius inflexible : Ds me soupçonneraient, à me voir pins paisible. En me dégoisant moins , Je les trompe bien mleiiz ;
SIÈCLE DE LOUIS XIV. -~ POÉSIE
Soomion uidaos , Albin , Je me cache à lenn yeux , fit piéparant contre eiu tout ce qa*lls doivent cniadie, rai même le plaisir de ne me pas contraindre.
Je me cache sous mon audace est une expression admirable.
La Fosse, en écartant tout le fatras, toutes les indécences, toutes les folies dont l'auteur anglais a rempli sa pièce, en a emprunté une situation forte et terrible : c'est celle où Servilius, que sans consulter ses amis, Manlius a engagé dans la conspiration contre Rome, s'aperçoit qu'il est suspect à Rutile , un des chefs de l'entreprise , et , pour calmer ses soupçons, remet entre les mains de Manlius une femme qu'il adore , Valérie , qu'il a épousée malgré son père, et dont l'hymen est la cause de tous les malheurs qui le portent au désespoir et à la vengeance.
Jè ne veux point id , par on serment friyole ,
Eendre envers voos les dieux garants de ma paiole :
Cest pour an ccear paijure on trop faible lien ;
le puis vous rassurer par un autre moyen.
Xe vais mettre en ses mains >, afin qu'il en réponde.
Plus que si J*y mettais tous les sceptres du monde ,
Le seul Dien que me laisse un destbi envieux.
Valérie est, seigneur, retirée en ces lieux :
De ma fldéUté voilà quel est le gage.
A cet ami commun Je la livre en otage;
Et moi, pour mieux encor vous assurer ma fol.
Je réponds en vos mains, et pour elle et pour moi.
Témoin de tous mes pas observez ma conduite ;
Et si ma fermeté se dément dans la suite,
▲ mes yeux aussitôt preuB ce fer en main ^
Dites à Valérie, en lui perçant le sein :
« Pour prix de ta vertu , de ton amour extrême ,
« Servilius par mol Tassassine lui-même. »
Et dans le même instant, tournant sur moi vos coups.
Arraches-moi ce cœur : qull soit aux yeux de tous
Montré comme le corar d*un lâche , d*un paijure ;
Et qu'aux vautour* après il serve de pâture.
On juge bien qu'après un semblable engagement Servilius ne peut pas trahir ses amis; mais il trahit leur secret, qu'il n'a pas la force de refuser aux larmes et aux terreurs de Valérie ; et celle-ci , voulant remplir à la fols le devoir d'une Romaine et d'une épouse, désespérant de ramener Servilius, prend sur elle de révéler tout au sénat , après en avoir tiré la promesse de pardonner aux conjurés. Elle oublie le soin de sa propre vie, pourvu qu'elle sauve à la fois Rome et son époux. Cette démarche produit différentes scènes fort belles, mais surtout celle où Manlius, qui avait répondu de son ami comme de lui-même, instruit que la conspiration est découverte par sa fiiiute, et refusant de le croire jusqu'à ce qu'il en ait eu l'aveu de sa propre bouche, vient le trouver, tenant à la main la lettre de Rutile. Ceux qui ont vu jouer ce rôle à rinimitable Lekain se rappellent encore quelle terreur son visage répandait
: «Aux mains de Rutile, qui soupçonne sa fidélité.
dans toute l'assemblée, au moment où il paraissait au fond du théâtre, fixant les yeux sur Servilius. Ce qui distingue cette scène, c'est que le dialogue et le style sont à peu de chose près au niveau de la situation.
Gonnais-tu bien la main de RuUle?
8E1IVILIUS.
Oui.
■AlfLIQS.
Tiens, Us.
8EHV1U08.
« Vous avei méprisé ma Juste défiance.
« Tout est su par Vendrtrit que J'avais soupçonné. « Cest par un sénateur de notre intelligence « Qu'en ce même moment ravis m'en est donné. « Fuyez chei les Véiens , où notre sort nous guide. « Mais , pour flatter les maux où ce coup nous réduit, « Trop heureux, en parUnt, si la mort du perfide, « De son crime, par vous , lui dérobait le IhiitU
MARUUS.
Qu'en dis-tu?
UBVOIUS
Frappe!
KARLIUS.
Quoi!...
SBRVmi».
Tu dote assez m'entendre :
Fkappe, dlHe; tt» bras ne saurait se méprendre.
VANLTOS.
Que dis4u, malheureux? Où vas-tu l'égarer? Sais-tu bien ce quld tu m'oses déelaier?
SEBVOJUS.
Oui , Je sais que tu peux , par un coup légitime, Feioer ce traître cœur que Je t'ofire en victime; Que ma foi démentie a trahi ton dessein.