SANGARIDE
Atys, que vous seriez à plaindre Si vous saviez tous vos malheurs!
Si je vous perds et si je meurs , Que pui»je encore avoir \ eraindre?
11 semble, en effet, qu'il n'y ait point de répo à ce que dit Atys : il y en a une pourtant , et frappante :
Cest peu de perdre en niol ce qui vous a charmé : Vous me perdez , Atys , et vous êtes aimé.
Je ne connais point de déclaration (celle de Phèdre exceptée ) qui soit amenée avec plus d'art et d'intérêt. D'un aveu qui est le bonheur le plus grand de l'amour faire le comble de ses maux, est une idée très-dramatique; et pour en venir là il fallait toute la gradation qui précède. Mais que dirons nous du poète, qui , dans la réponse d'Atys , enchérit encore sur ce qu'on vient de voir.'
ATTB.
Aimé ! qu*entends-je , ô del ! quel aveu favorable !
SANGARIDB.
Vous en serez plus misérable.
Mon malheur en est plusafBreux; Le bonheur que je perds doit redoubler ma rage : Mais n'importe, aimez-moi, sll se peut, davantage. Quand j'en devrais mourir cent fols plus malheureux.
Certainement il y a là du sentiment, et même de la passion. Ce ne sont point des fideurs d'opéra ; et si l'on songe que l'auteur, travaUlant dans un genre de drame où il ne pouvait rien approfondir, a trouvé le moyen de produire ces effets dans des scènes qui ne sont pour ainsi dire qu'indiquées, l'on conviendra que ces scènes prouvent beaucoup de ressources dans l'esprit , et que Quinault avait tm tolent porUcftiieTf non pas seulement, comme le dit Boiieau, pour faire des vers bons à être mis en chant ^ mais pour faire des drames charmants ,ll'uii genre qu'il a créé et que lui seul a bien connu.
On peut juger des études qu'il y faisait, par le progr^ qui marque ses différents ouvrages depuis C<M/mi» jusqu'à cette immortelle Jrmide, le chefd'œuvre du théâtre lyrique.
Je compte à peu près pour rien les Fëiet de VAtnowetde Bacchus, pastorale qui fiit son coup d'essai. C'est un mélange de fadeur et de bouffonnerie, qui n'annonçait pas ce que l'auteur devait un jour devenir. Voltaire veut qu'on y distingue une imitation de l'ode d'Horace (ui, 9), qu'on a cent fois traduite :
îhnec gratuê eram, eie.
Mais cette imitation est une des plus faibles qu'on ait faites d'un des plus charmants morceaux de l'antiquité, et la pièce n'est remarquable que parce
SlÈGLfi DE LOUIS XIV. — POÉSIE.
qu*eUe fîit l'époque de Fanion de Qoinault et de Lulli, qui dura pendant toute la vie du poète,
Ccidmu» est la première pièce qu*on ait appelée iragéaie lyrique , et je ne sais pourquoi. C'est une mauvaise comédie mythologique, dont le sujet est la mort d'un serpent , et qui est remplie , en grande partie, des frayeurs ridicules que ce serpent cause aux compagnons de Gadmus. C'était la suite de oetto coutume bizarre, dont j'ai parlé ailleurs, de mettre partout des personnages bouffons. Il y a encore dans Alcetie et dans Thésée, qui suivirent Cadmut, des scènes d'un froid comique, des galanteries de soubrettes; mais c^est du moins pour la dernière fois, et elles ne paraissent plus dans les opéras de Quinault, qui finit par purger son théâtre de toute bigarrure, comme Molière en avait purgé le sien.
Alceste est fort supérieure à Cadmus .* il y a un nceud attachant, du spectacle, une marche théâtrale, un dénoûment fort noble et digne du rôle d'Hercule, qui, étant amoureux d'Alceste, la délivre des enfers, et la rend à son époux. Mais, indépendamment de ce comique déplacé qui gâte tout, les scènes ne sont guère que de froides esquisses : il y a des fêtes mal amenées , et le dialogue est peu de chose. Voltaire cite ces vers que dit Hercule à Pluton, qui sont en effet ce qu'il y a de mieux :
Si c'est te faire oatrage -D'entrer par fùrce dans ta cour, Pardonne à mon courage, Et fais grâce à Famour.
Ces deux derniers sont nobles ; les deux premiers sont trop prosaïques , et manquent d'harmonie. Le choix qu'en fait Voltaire , qui pourtant ne pouvait pas mieux choisir, prouve que la versification di Alceste est bien faible, et que la muse de Quinault n'était pas encore très-avancée. Un morceau beaucoup meilleur, mais dans un autre genre, c'est celui que chantent les suivants de Pluton. Cependant Voltaire ne va-t-il pas un peu trop loin quand il dit qu'l/ ne connaît rien de plus sublime? Ils sont en général d'une précision remarquable , quoiqu'il y ait des répétitions et des négligences.
Tout mortel doit td paraître :
On ne peot naître Que poor mourir.
De cent maux le trépas déUvre :
Qui cherche à vivre Cherche à souffrir.
Venez tons sur nos sombres hords :
Le repos qa*on dësliiB Ile Uent son empire Qoe dans le s^loor des m<»ts.
Chacan vient icl-has prendre place :
Sans cesse on y passe; Jamais on n'en sort.
Cebt pour toos une loi nécessaire ■
L'^ori qnt'onptmtfsên Ifett^'un vain ifffàri.
Est-on sage De ftair ce passage?
Cest on orage
Qui mène aa port.
Le Style de Quinault s'affermit dans Thésée i il est plus soigné et plus soutenu; l'intrigue est bien menée, et le caractère de Médée est bien tracé. On voit dans cette pièce une situation empruntée de Racine ; c'est celle où Médée fedt craindre sa vengeance à sa rivale, à la mattresse de Thésée, an point de la forcer à feindre qu'elle ne l'aime plus, comme Junie dans la scène avec Britannicus quand Néron les écoute. On s'attend bien que l'imitateur doit être Inférieur au modèle ; mais le fond de cette scène est toujours théâtral , à l'opéra conuue dans la tragédie.
Madame de Malntenon préfâralt Atys à tous les autres poèmes de l'auteur : c'est celui où l'amour est le plus intéressant, et le dénoâment le plus tragique. Cest un moment terrible que celui où Cybèle, après avoir égaré la raison d'Atys, qui dans sa fureur a tué Sangaride, lui dit avec une Joie cruelle ces deux beaux vers :
Achève ma vengeance « Atys : connais ton crime , Et reprends ta raison pour sentir ton malheur.
Je ne sais cependant si cette barbarie'de Cybèle ne va pas à un degré d'atrocité frop fort pour tm opéra, et peut-être aussi pour une divinité qu'on appelait /!8i?oiiiie Déesse, Il serait mieux placé dans une divinité des enfers ou dans un personnage réputé méchant, tel que Junon. Cybèle s'en repent, et change Atys en pin. Mais ces métamorphoses, fort à la mode du temps de Quinault, qui a mis sur le théâtre une partie de celles d'Ovide, ne nous plaisent plus aujourd'hui. Ce merveilleux de ma« chines est tombé, parce qu'il n'est que pour les yeux, et qu'il leur fait toujours trop peu d'illusion. Le merveilleux qu'il faut préférer est celui qui parle à rimagination : eHe est en nous ce qu'il y a de plus facile à tromper. Aux dernières reprises , le dénoûment à' Atys a fait de la peine au spectateur, et Ton a pris le parti de le foire ressusciter par TAmour, l'agent le plus universel du théâtre de l'opéra.
C'est dans Atys et Isis que le talent de Quinault parut avoir acquis toute sa maturité. Les morceaux que j'en ai cités suffiraient pour lé prouver; et je pourrais en citer plusieurs autres. Mais le sujet é^Isîs est moins intéressant : les deux derniers actee languissent par l'uniformité d'une situation trop prolongée; celle d'Io, que la jalousie de Junon livre au pouvoir d'une Euménide, et qui est transportée tour à tour dans les sables brûlants de la «nm
COURS DE UTTÉRATURE.
torride et dans les déserts glacés de la Scythle. Cette manière de tourmenter par le froid et le chaud est un peu bizarre, et semble n*avoir été imaginée que pour des effets de décoration. Elle est conforme à la fable; mais^oute la mythologie n*est pas également théâtrale, et il faut faire un choix. Les détails descriptifs ne sont pas de nature à relever la faiblesse de ces deux actes; ils sont au contraire trèsnégligés. Le quatrième acte s*ouvre par ces vers, que chantent les habitants des climats glacés :
L'hiver qui noos tourmente S'obstine -à noos geler.
^ Nom ne saorlobs i»rler ..
Qu'avec une voix tremblante.
La neige et les glaçons nous donnent de mortels frissons , etc.
Proserpine est un des opéras de Quinault les mieux coupés , et où Ton trouve le plus de cette variété sans disparate , qui est de Tessence de ce spec^ tacle. Cest aussi celui où Tauteur s*est le plus élevé dans sa versiGcation; témoin ce beau morceau qui sert d'ouverture, et que Voltaire a si justement admiré :
Ces superbes géants armés contre les dieux
Ne nous donnent plus d'épouvante :
Us sont ensevelis sous la masse pesante Des monts qu'Us entassaient pour attaquer les deux. Tai vu tomber leur chef audacieux
Sous une montagne brûlante :
Jupiter Ta contraint de vomir à nos yeux Les restes enflammés de sa rage mourante :
' Jupiter est victorieux , Et tout cède à l'effort de sa main foudroyante.
On peat remarquer que le redoublement des rimes en épithètes, qui est le plus souvent une des causes de ki langueur du style, est icfune beauté, parce qu'elles sont toutes harmonieuses et pittoresques, et qu'elles donnent à tout ce tableau une seule et même couleur qui en détermine le earactèro. La douleur de Cérès après l'enlèvement de sa fille est touchante; et l'épisode des amours d'Alphée et d'Aréthuse est agréable, et bien adapté au sujet. Cesl un progrès que l'auteur avait fait, car dans ses premiers opéras les amours épisodiques sont froids et de mauvais goût.
Le TriomiphedeVAnumr^kTemple de la Paix sont des ballets pour la cour, des fêtes du moment, qu'il ne faut pas compter parmi les ouvrages faits pour rester. Le premier fut représenté à Saint-Germain en Laye; et la famille royale y dansa, (liosi que toute la cour, avec les acteurs de l'Opéra, sous le costume de différents personnages de la Fable. Le plan du ballet était disposé de manière qu'on adressait aux princes, aux dames, aux grands seigneurs, des compliments en vers. C'était bien du monde à louer, et la louange, quand il y a ooncor-
rence, est délicate à distribuer. On ne peut pas assurer que tout le monde fut content; mais ce qui est sûr, c'est que le poète se tira fort bien de cette dépense d'esprit, qui ordinairement ne vaut pas ce qu'elle coûte. Dans Persée et dans Phaéton, où il a répandu plus que partout aiUeurs les brillantes dépouilles d'Ovide et les merveilles de ses Métamorphoses, il a mis moins d'intérêt que dans la plupart de ses autres poèmes ; mais on trouve dans Persée un morceau fameux, qui, avec celui que J'ai rapporté de Proserpine, est ce qu'il y a dans Quinault de plus fortement écrit. C'est ce monologue de Méduse:
rai perdu la beauté qui me rendit si vaine;
Je n^aâ plus ces cheveux si beaux
Dont autrefois le dieu des eaux Sentii lier »on cœur 4*une si douce chaîne.
Pallas, la barbare Pallas,
Fut Jalouse de mes appas.
Et me rendit atTrèuse autant que J*étais belle; Mais rexoès étonnant de la diffonhité
JDoHi me punit sa cruauté
Fera connaître , en dépit d'eUe ,
Quel fat rexoès de ma t>eauté.
Je ne puis trop montrer sa vengeance crveUe : lia tête est Mère encor d*avoir pour ornement
Des serpents dont le sifflement
Excite une flrayeur mortelle.
Je porte répouvante et la mort en tous lieux; Tout se change en rocher à mon aspect bonlble : Les traits que Jupiter lance du haut des deux N'ont rien de si terrible Qu'un regard de mes yeux.
Les plus grands dieux du ciel , de la terre et de ronde. Du soin de se venger se reposent sur moi : 81 Je perds la douceur d'être l'amour du monde, rai le plaisir nouveau d'en devenir TeffroL
Il y a pourtant des fautes dans ces vers, et il faut les marquer avec d'autant plus de soin , qu'elles sont entourées de beautés. Je n'aime point, je l'avoue, que les cheveux de Méduse soient une douce chaîne domt le cceur de Neptune a été lié. C'est un abus de mots; on ne lie point un ccBur avec dès cheveux; et ce jeu d'esprit, qui pourrait passer dans un madrigal , n'est point du ton sévère de ce magm'fique morceau. La difformité dont on punit la cruauté * est uue faute de français. Heureusement le sens est clair; mais être puni d'une difformité siguîfie être puni d'être dijforme, et non pas en devenant difforme. On dit bien puni de mort; mais on ne dirait pas la mort dont t^ott^ m'avez puni , pour signifier la mort gui a été ma punition. Tout le reste de ce monologue est comparable pour l'énergie, la noblesse, le nombre, la marche poétique, aux endroits les mieux écrits des Cantates de Rousseau ; et la critique grammaticale que j'en ai faite me donne
* Quinault ne dit pas qu'on pontt la cniaaté; il fslt dire à Méduse que la emaiif^ de Poltot la punit d^in excès de difformité.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
occasion d'ajouter que rien n*cst si rare dans les opéras de Quinault qu'une faute de langage : il est classique pour la pureté.
Voltaire cite le prologue d^j4madis, comme celui dont l'invention est la plus ingénieuse. On ne peut se dissimuler que la plupart de ses prologues , où les mêmes éloges sont répétés jusqu'à satiété, où il est toujours question du plus grand roi du mondes ne soient aujourd'hui très-fastidieux, quoiqu'ils ne fussent dans leur temps que l'expression fidèle de ce que pensait toute la nation , enivrée de la gloire de son roi. 11 fiaut pardonner à l'orgueil national, sentiment utile et louable en lui-même , de s'exalter par la continuité des succès et par l'éclat d'un règne qui éclipsait alors toutes les puissances. Le seul tort que l'on eût dans cette profusion de panégyriques, c'était d'y mêler l'insulte et le mépris pour ces puissances humiliées, sans songer qu'elles pouvaient ne l'être pas toujours. Mais l'expérience prouve que c'est trop demander aux hommes que d'attendre d'eux qu'ils se souviennent, dans la prospérité, des retours de la fortune. Un ancien disait '■ que le poids de la prospérité fatiguait la sagesse même; et nous avons vu, dans ce siècle, celle de toutes les nations rivales de ta nôtre, qui a le plus reproché à Louis XIV l'ivresse de la fortune , abuser tout comme lui de la puissance, et en être punie tout comme lui. Ces leçons , si fréquentes dans l'histoire, ne cesseront pas de se répéter et ne corrigeront personne.
Un autre défaut de œs prologues , c'est de ne tenir en rien au poème; de faire comme une pièce à part, qui n'a d'autre objet que de louer, et qui ne fût point partie du drame qu'elle précède, et auquel cependant on a l'air de l'attacher. Mais qyand un usage est établi , on n'examine guère s'il est bien raisonnable ; et les prologues de Quinault, qui avaient du moins l'excuse de l'à-propos , eurent tant de vogue, qu'il devint de règle de ne point donner d'opéra sans un prologue à la louange du roi. Cet usage subsista près d'un siècle, et il n'y a pTls longtemps qu'on s'en est lassé.
Le prologue à^AmadU a l'avantage particulier d'être lié au sujet. Urgande et Alquif , que le poète suppose enchantés et assoupis depuis la mort d'Amadis, s'éveillent au bruit du tonnerre et à la lueur des éclairs; et l'idée du prologue est expliquée dans ces vers que dit Urgande :
Lonque Amadis périt , une doolear profonde
nous fit rolinr dans ces Ueoz Un charme aBsoupiasant devait fermer nos yeux
' Secundm res iapûtfUhim animât fatigant, (Salloit. Cà- UUn.ih)
Auqa*ta temps foitiraé qae le deafln da monde Dépendrait d*an héros enoor plos glorieux.
C'était du moins mêler adroitement l'éloge du roi à l'action du poème : celui à' Amadis est ingénieux. Le magicien Arcalaûs et sa sœur la magicienne Arcabonne ont de l'amour, l'un pour Oriane , l'autre pour Amadis, qui s'aiment tous deux; car, dans les opéras, comme dans les romans de féerie, les enchanteurs sont toujours éconduits, et les génies toujours dupes. Mais il arrive ici que cet Arcalaûs et cette Arcabonne balancent le pouvoir et combattent la méchanceté l'un de Tautre, parce que le magicien ne veut pas que sa sœur se venge sur Oriane , et la magicienne ne veut pas que son frère se vengesur Amadis. Cette concurrence fait le nœud de l'intrigue, amène des situations, et prolonge à la fois le péril et l'espérance des deux amants, jusqu'à ce que la fameuse Urgande vienne les délivrer. L'apparition de l'ombre d' Ardancanil ,
Ah! ta me trahis, malheorewe, etc.
est d'un effet théâtral , et il y a de beaux détails dans le dialogue de la pièce. On a cité ces vers d'Aicabonne à son frère :
Tous m*avez enseigné la sdenoe terrible
Des noirs enchantements qui font p4Ur le Jour :
Enseignez-moi , s'U est possible , Le secret d'éviter les charmes de l'amour.
On peut citer encore cette réponse si noble d'Oriane, quand Arcalaûs se vante faussement d'avoir vaincu Amadis :
Tous , vainqueur d'Amadis ! Non , U n'est pas possible
Qu*U ait cessé d'être invincible.
Tout cède à sa valeur, et vous la connaisses.
Quinault, dans ses trois derniers ouvrages, AfML" dis, Roland, et Amdde, passa des anciennes fiables de la Grèce aux fables modernes des romans espagnols et des poèmes d'Italie. Il puisa dans l' Arioste et dans le Tasse, comme dans Ovide, et ne traita aucun sujet d'histoire. Cest une preuve qu'il regardait l'opéra comme le pays des fictions , et comme un spectacle trop peu sérieux pour la dignité de l'histoire ot pour des héros véritables.
Nous verrons combien ce système était judicieux , quand j'aurai à parler de la révolution que ce théâtre a éprouvée de nos jours.
Voltaire avait une admiration particulière pour le quatrième acte de Roland : il le regardait comme une des productions les plus heureuses du talent dramatique; et il est difficile de n'être pas de l'avis d'un si bon juge en cette matière. C'est sans doute une situation vraiment théâtrale que celle de Ro^ land, qui vient, plein de l'espérance et de la joie de l'amour, au rendeas-vous indiqué par Angélique, tl qui trouve à chaque pas les preuves de sa tiahi^t
son. La gaieté naïye des bergers qui Célèbrent les amoars d'Angélique et de Médor, et déchirent innocemment le cœur du héros malheureux , forme un nouveau contraste avec la fureur sombre qui le possède :
Quand le festin fat prêt , U fallut les cbereber. Ils étaient enchantés dans ces belles retraites :
On eut peine à les arracher
De ce Uea charmant où yoos êtes.
KOLAND.
Où toia-je? Jnst» eiel ! où snis-Je? malheoreaz 1
Quand le célèbre Piccini vint embellir cet ouvrage de sa musique enchanteresse, notre parterre, apparemment plus délicat que la cour de Louis XIV, et plus connaisseur que Voltaire, trouva cet endroit de Roland fort ridicijde. Ce jugement étrange vint probablement de ce qu'on prétendait, depuis quelque temps, que l'opéra fût la tragédie; et il est sûr que cette scène n'est pas d'une couleur tragique. Mais il eût fallu se souvenir que Roland, quoique intitulé, suivant l'usage, tragédie lyrique, parce que les deux principaux personnages sont une reine et un héros, n'est pourtant pas une tragédie : c'est une pastorale héroïque, dont le sujet n'est autre chose que la préférence qu'une reine donne à un berger aimable sur un guerrier renommé. Rien dans ce sujet n'est traité d'une manière tragique, et le quatrième acte est du ton de tout le reste de la pièce. 11 n'y a donc aucun reproche à faire au poëte , si ce n'est que , cet acte excepté , le fond de ce drame est un peu faible , et que l'intrigue est peu de chose. L'amour d'Angélique et de Médor n'éprouve aucun obstacle étranger, et on les voit dès le commencement à peu près d'accord. U s'ensuit que c'est un mérite dans l'auteur d'avoir relevé son action par l'intéressant tableau du désespoir de Roland , et les rieurs du parterre attaquaient précisément ce qu'il y avait de plus louable; mais aussi ce n'était pas à Quînault qu'on en voulait.
Qui n'a pas entendu répéter cent fois , par ceux qui ont l'oreille sensible à la mélodie des vers lyriques , ce monologue de Roland :
Àh ! J'attendrai longtemps : la nuit est loin encore.
Quoi ! le soleU veat-H loire toiiloars? Jaloux de mon bonheur, U prolonge son cours
Pour retarder la beauté qae J'adore.
O nuit ! favorises mes désirs amooreax ; Prenez l'astre du Jour de descendre dans l'ondfti Déployez dans les airi vos voiles ténébreux ; Je m troublerai plus par mes cris douloureux
Yotre trauquUlilé profonde.
Le charmant otijet de mes vœux
N'attend que vous pour rendre lieureu
Le plus fidèle amant du monde.
O nuit ! faToriaes mes désirs amoureux.
Ce n'est même que dans Roland et dans Armide que Quinaull «'élève Jusqu'au sublime des grands
sentiments ; car on peut qualifier ainsi ce trait de Roland, lorsqu'il lit sur l'écorce des arbres le nom de Médor :
Médor en est vainqueur ! Non : Je n'ai point eneur Entendu parler de Médor.
Ce mouvement est d'un héros.
Enfin, le poëte a tellement soigné ce quatrième acte , que le style en est soutenu jusque dans les paroles des divertissements, si souvent négligées dans Quînault , et qui sont ici pleines d'élégance et de douceur. Qu'on en juge par celles-ci :
Quand on vient dans ce bocage, Prat-on s'ampècher d'aimer?
Que ramour sous cet ombrage Sait bientôt nous désarmer I Sans effort U nous engage Dana les nceuds qu'il veut former.
Que d'oiseaux sous ce feuUlage l Que leur chant nous doit charmer!
Nuit et Jour par leur ramage Leur amour veut s'exprimer.
Quand on vient dans ce bocage Peut-on s'empêcher d'aimer?
Horace et Anacréon n'auraient pas désaycoé la naïveté amoureuse de ces deux chansons :
Angélique est reine , elle est belle ; Mais ses grandeurs ni ses appas Ne me rendraient pas infidèle :
Je ne quitterais pas
Ma bergère pour eUe.
Quand des rielies pays arrosés par la Seine
Le charmant Médor serait roi; Quand U pourrait quitter Angélique pour mol,
Et me faire une grande ràne,
Non , Je ne voudrais pas eneor
Quitter mon berger pour Médor.
Quinault eut, comme Racine, ce bonheur asses rare , que le dernier de ses ouvrages fut aussi le plus beau. Sa muse, qui mit sur la scène les fabuleux enchantements d' Armide , était la véritable endianteresse : c'est là que Télégaoce du style est le plus continué, que les situations ont le plus d'intérêt, qu'il y a le plus.d'invention allégorique, le plus de charme dans les détails. L'exposition est très-belle : c'est Armide plongée dans une sombre tristesse, entre deux confidentes qui s'empressent à Fenvi l'une de l'autre à lui vanter sa gloire, sa fortune « ses succès dans le camp de Godefroi :
Ses plus vaillants guerriers, contre %oqb sans déCenae, Sont tombés en votre puissance.
Elle répond par ce vers , qui suffit pour annmieer son caractère, ses ressentiments, et le sujet de la pièce :
Je M triomphe pas du plus vaiUaut de tous.
La scène finit par un songe qui n'est pas , comme tant d'autres, un lieu commun ; c'est un récit simple et touchant.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. -- POÉSIE
Un songe «ffreu m^lnspira ane Auenr nooTeUt
Contra oe ftaneste eoneiBl.
l'ai cm la voir, J'en ai frémi ; Tal era qa*il me frappait d'une atteinte mortelle. Je siiii tombée aox pieds de oe cruel vainqueur *
Rien ne fléchiiBait sa rigueur ;
Et par un charme inconcevable.
Je me sentais contrainte à le trouver aimable Dans le tatal moment qu'il me perçait le cœur.
La scène suivante avec Hydraot est terminée par un trait sublime :
Le vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, Sera digne de moi.
Il suffit de rappeler cet admirable monologue :
Enfin U est en ma puissance, etc.
Peu de morceaux de notre poésie sont plus généralement connus , et il y a peu de tableaux au théâtre aussi frappants. C'est dans le rôle d'Armide que se trouvent les seuls endroits où le poète ait osé confier à la musique des développements de passion qui se rapprochent de la tragédie : tel est ce monologue; et telle est encore la scène où Renaud se sépare d'Armide, et où l'auteur a imité quelques endroits de la Didon de Virgile. A la vérité il ne l'égale pas ; et qui pourrait égaler ce que Virgile a de plus parfait? Mais il n'est pas indigne de marcher près de lui , et c'est beaucoup. La passion n*est-elle pas éloquente dans ces vers , quoique bien moins poétiques que ceux de Didon?
Je mourrai si tu pars, et tu n en peux douter i
Ingrat, sans toi Je ne puis vivre.
Mais , après mon trépas , ne crois pas éviter
Mon ombre obstinée à te suivre.
Ta la verras s'armer contre ton coBor sans foi :
Tu la trouveras inflexible
Comme tu l'as été pour mol ;
Et sa ftneur, s'il est possible , figalera Tamour dont j'ai brûlé pour toL
Armide soutient son caractère altier, lorsque maîtresse du sort de Renaud, indignée de ne devoir qu'à ses enchantements tout l'amour qu'il lui montre, elle s'efforce de le haïr, et appelle la Haine à Bon secours. C'est la plus belle allégorie qu'il y ait à l'Opéra, et jamais ce genre de fiction, qui est si souvent firoid , n'a été plus intéressant. Ce ballet de la Haine n'est pas une fête de remplissage , comme il y en a tant; c'est une peinture morale et vivante. L'on reconnaît le cœur humain , et l'on plaint Armide lorsqu'elle s'écrie :
Arrête, arrête, afbeuie Haine!
Laisse-moi sous les lois d'un si charmant vainqueur : laisse-moi; |e renonce à ton secours borrible. non , non , n'achève pas ; non , U n'est pas possible De m'ôter mon amour sans m'arraèher le cœur.
£t la réponse de la Haine!
Tu me rappelleras peut-être dès ce Jour ;
Et ton attente sera vaine :
Je vais te quiUer sans retour.
Je ne te puis punir d'une plus rude peine, Que de t'abandooner pour Jamais à l'amour.
Le seul défaut de cette pièce, c'est que le quatrième acte forme uneespèce d'épisode qui tient trop de place, et arrête trop longtemps l'action : c'est un trop grand sacrifice fait à la danse et au spectacle. L'auteur a suivi pas à pas la marche du Tasse , qui fait revenir Renaud à lui-même à la seule vue du bouclier de diamant qui lui montre i'indigne état où il est. Cette idée ingénieuse peut suffire dans un poëme épique , rempli d'ailleurs d'une foule d'autres événements; mais dans une pièce où celui-ci est capital , je crois que les combats du cœur d'un jeune héros entre l'amour et la gloire seraient d'un plus grand effet que cette révolution subite et merveilleuse qui se passe en ce moment.
Si vous lisez, après Quinàult, les opéras faits de son temps, vous ne rencontrez que de froides et insipides copies qui ne servent qu'à mieux attester la supériorité de l'original. Des hommes qui ont eu de la réputation dans d'autres genres ont entièrement échoué dans le sien. Les opéras de Campistron et de Thomas Corneille sont au-dessous de leurs plus mauvaises tragédies; ceux de Rousseau et de la Fontaine ne semblent faits que pour nous apprendre le danger que l'on court à vouloir sortir de son talent. ThéUs et Pelée, de Fontenelle, eut longtemps de la réputation : elle était bien peu méritée. Voltaire Fa louée dans le Temple du goût, ou par complaisance pour la vieUlesse de Fontenelle, ou pour ne pas démentir une opinion encore établie sur un objet qui lui paraissait de peu d'importance. U faut croire que la musique et tous les. accessoires du théâtre en firent le succès : en le lisant, on a peine à le comprendre. Le drame n'est pas mai coupé; mais il est froid, et le style est à la glace. Les vers sont extrêmement faibles, et souvent plats. Il n'y a pas dans tout ce poëme , prétendu lyrique , une idée de l'harmonie ni une étincelle de feu poétique. On vantait beaucoup autrefois ces deux vers :
Ta, fais : te montrer que Je crains, Cest te dire asses que Je t'aime.
Il y aurait de Fesprit à les avoir fiauts, si Ton ne trouvait pas dans Quinàult :
ToQi m'apprenes à connaître Pamour ;
L'amour nrapprend à connaître la crainte. / *
J'ai entendu louer aussi, par des vieillards, la scène où Pelée consulte le Destin. Voici comme elle conmience :
O Dertla I queUe poiasanod IlpBe aonmet pes è toiT
œUBS DE LITTÉRATURE.
Toat fléchit sooi ta 1m ; Ta ordres n'ont Jamais titmvé de résistance.
Malgré nous tu no«s entraînes Où tu veux ; C*est toi qui nous amènes To«s les érénements heureux ou malheureux. Tu les as liés entre eux Atcc d*lnyl8ibles chaînes.
Par des moyens secrets Ton pouvoir les prépare, Et chaque Innlaot déclare Quelqu'un de tes arrêts.
Ce sont là d'étranges platitudes dans une scène qui devait être imposante. Les anciens oracles qui parlaient en vers, et qui ne passaient pas pour en faire de bons, n'en ont guère fait de plus mauvais.
Fontenelle fit deux autres opéras, Endymion^ fort inférieur encore à Thétis et Pelée, et Énée et LavMe, qui n'en eut ni le succès ni la renommée , et qui pourtant le vaut bien pour le moins , car il y a une scène qui a du mérite ; c'est celle où Tombre de Didon apparaît à Lavinie, prête à prononcer entre Ënée et ïurnus , et à se déclarer pour le premier.
L'OIORB.
Arrête, LavInle , arrête : écoute-mol.
Je fus Dldon. Je régnais dans Carthage. Un étranger, rebut des flots et de l'orage. De ma prodigue main reçut mille bienfaits. L'amour en sa faveur avait séduit mon Ame : Par une feinte ardeur il augmenta ma flamme,' Et m'abandonna pour Jamais.
LÀVlNIE.
Ah! quelle trahison!
L'OMBIIB.
Mon désespoir extrême Arma mon bras contre moi-même :
Ma mort ne pot toucher mon Indigne vainqueor.
LAYINIB.
Le perfide! llngrat!
L*0MllRfi.
Cet ingrat , ce perfide , C'est ce' çiême Troyen pour qui ramour décide Dans le fbnd de ton cœur.
Cest la seule idée dramatique que Fontenelle ait jamais eue. Nous avons des poètes qui ont marché avec plus de succès dans la carrière de Quioault, quoique toujours fort loin de lui ; mais ils appartiennent au siècle présent.