‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 79 sur 88 · CHAPITRE X.--Dela saHre et de répitre · texte numérisé non relu

CHAPITRE X.--Dela saHre et de répitre

DB ]iÔlL£AU.

Il me semble que tout soit dit sur Boileau. Les commentateurs l'ont traité comme un ancien; ils ont épuisé dans leurs notes les recherches de toute espèce, l'érudition et les inutilités. Son rang est fixé par la postérité; il le fut même de son vivant : et c'est un bonheur remarquable, que cet homme qui en avait attaqué tant d'autres, ait été apprécié par un siècle qu'il censurait ; que ce critique sévère, qui mettait les auteurs à leur place, ait été mis à la sienne par ses contemporains; et que tout son mérite ait été dès lors généralement reconnu , tandis que celui de Molière, de Racine, de Quinault, de la Fontaine, n'a été bien parfaitement senti qu'avec le temps. Corneille et Despréaux, parmi les grands poètes du dernier siècle, sont les seuls qui aient joui d^une réputation à laquelle les générations suivantes n'ont pu rien ajouter : l'un, parce qu'il devait subjuguer les esprits par l'ascendant et l'éclat d'un génie qui créait tout ; l'autre , parce que , faisant parler le^ût en beaux vers , à une époque où le goût et les beaux vers avaient tout le prix de la nouveauté, il appor-

SIÈCLE DE LOUIS XIY. — POÉSIE

tait une lumière que chacun semblait attendre, et se distinguait d'ailleurs dans un genre où il n'avait point de rivaux. Mais, dans Racine, dans Molière, la perfection dramatique , qui se compose de tant de qualités différentes, avait besoin de cette grande épreuve du temps et de Texamen raisonné des connaisseurs pour être embrassée dans son entier. Le talent de Quinault, secondaire sous plusieurs rapports , partagé par le musicien , combattu par des autorités, n'a pu obtenir qu'une justice tardive, et due en partie à l'infériorité de ses successeurs. Enfin , dans la fable et le conte , la petitesse des sujets et le défaut d'invention ne laissaient pas apercevoir d'abord tout ce qu'était la Fontaine, et il a fallu qu'une longue jouissance , nous donnant toujours de nouveaux plaisirs, attirât plus d'attention sur le prodige de son style. Telles sont les différentes destinées des grands écrivains , toujours plus ou moins dépendantes et des circonstances et du caractère de leur composition. Ceux que je viens de citer ont gagné dans l'opinion , et sont aujourd'hui plus admirés qu'ils ne le furent jamais. Corneille et Despréaux n'ont rien perdu de leuc gloire ; mais leurs ouvrages sont plus sévèrement jugés. L'admiration et la reconnaissance que l'on doit au premier n'ont pas empêché qu'on ne vit tout ce qui lui manque ; et malgré les obligations que nous avons au second, quelques-uns de ses écrits n'ont plus à nos yeux le même éclat qu'ils eurent dans leur naissance. Qu'on ne s'imagine pas que, par cet aveu, je me prépare à donner gain de cause à ses détracteurs : j'en suis si éloigné, que cet article sera employé tout entier à les combattre. La restriction que j'ai annoncée ne regarde que ses premières et ses dernières satires. Je vais faire voir que, sur ce point seul, la différence des temps a dû lui faire perdre quelque cliose ; que c'est la seule portion de ses. titres littéraires qui ait baissé dans l'esprit des bons juges, et que sur tout le reste notre siècle est d'accord avec le aien Jadis notre siècle , parce qu'en effet il n'est représenté que par ceux qui lui font le plus d'honneur, par ceux qui ayant des droits à la gloire , en sont les justes appréciateurs dans autrui. Si de nos jours des hommes éclairés et d'un mérite réel ont fait h Boileau quelques reproches qui ne me paraissent pas fondés, je les distinguer^, comme je le dois , de ceux qui lui refusent toute justice ; et quant à ceuxci, s'il est permis de descendre jusqu'à les réfuter, c'est moins pour venger la mémoire de Boileau , qui n'en a pas souffert, que pour mettre dans tout son jour cet esprit de vertige et de révolte qui multiplie sans cesse parmi nous les ennemis du bon goût et de la raison « et pour marquer la distance qui sépare

les vrais gens de lettres de ceux qui ne veulent usurper ce titre que pour le déshonorer.

Une des académies de province, qui, à l'exemple de celles de la capitale, distribuent des p^ix annuels, proposa pour sujet, il y a quelques années, V Influence de Boileau sur la littérature française. Ce programme réveilla la haine secrète que les successeurs des Cotin nourrissent depuis longtemps contre le redoutable ennemi du mauvais goût , et le fondateur immortel des bons principes. L'académie de Mmes reçut un discours où l'on se moquait d'elle et de la prétendue influence de Boileau : on s'efforçait d'y prouver qu'il n'en avait jamais eu d'aucune espèce. Ainsi donc, celui qui fut parmi nous le premier législateur de tous les genres de poésie , et le premier modèle de notre versification, n'aurait rendu aucun service aux lettres, et n'aurait répandu aucune lumière ! C'est une étrange assertion. L'écrit où elle était développée n'a pas vu le jour; mais il n'y a rien de perdu : on vient d'imprimer uhe brochure anonyme qui contient des révélations bien plus merveilleuses. Comme ce nouveau docteur va infiniment plus loin que tous les déclamateurs qui l'avaient précédé, je ne compte venir à lui qu'à la fin de cet article, parce qu'il faut toqjours finir par ce qu'il y a de plus curieux.

Il est à propos d'abord d'écarter un des sophismes les plus spécieux et les plus trompeurs dont se servent les ennemis de Despréaux. Ils rangent hardiment à leur parti des écrivains renommés, qui , en admirant notre poète, lui ont pourtant refusé quelques avantages que d'autres croient devoir reconnaître. C'est pour leur enlever ces appuis illusoires , et confondre leur mauvaise foi , que je me permettrai de discuter l'opinion d'un de nos plus célèbres académiciens,, dont je fais profession d'aimer et d'honorer la personne et les talents. L'auteur des Éléments de la littérature , ouvrage qui doit être mis au rang de nos bons livres classiques , et qui contient la théorie la plus lumineuse et la plus savamment approfondie de tous les arts de l'imagination, M. Marmontel , a trop d'esprit et de lumières pour ne pas reconnaître le mérite de Despréaux : aussi lui rend-il un hommage aussi authentique que légitime. Il voit en lui

Un critiqoe jadicieux et solide , le vengeor et le conservateur du goût, qui fit la guerre aux mauvais écrivains, et déshonora leurs exemples; fil sentir aux jeunes geos les bienséances de tous les styles; donna de chacun des gemes une idée nette et précise ; connut ces vérités premières qui sont des règles étemelles , et les grava dans les esprits avec des traits ineffoçables.

Ce sont ses termes; c'est le témoignage qu'il rend à

Fauteur de l\4rt poétique; et je n'aurai qu*à étendre et développer ce texte pour rendre compte de cette influence qu'on veut contester. 11 y a loin de ce langage au mépris qu'ont affecté ceux qui ont dit ce plat Boileau, le nommé BoileaUy le froid vers^ficor teur Boileau; ceux qui lui ont reproché, ainsi qu'à Racine, ^^voir perdu la poésie française. J'ai pris la liberté, il y a déjà longtemps, d'en rire avec le public, et cela ne mérite pas d'autre réponse. Mais il peut être intéressant d'examiner les reproches et les restrictions qu'un écrivain tel que Marmontel mêle à ses éloges. Je ne prétends point le juger : ce sont des objectiobs que je lui propose. Dans cette discussion , d'ailleurs , se trouveront naturellement placées les preuves que je crois faites pour constater tout le bien que Boileau a fait aux lettres, tout l'honneur qu'il a fait à la France; et c'est en ce moment le principal objet dont je dois m'occuper.

« Boileau n*apprit pas aux poètes de son temps à bien faire des vers; car les belles scènes de Cinna et des Uoraces, ces grands modèles de la versification française, étaient écrites lorsque Boileau ne faisait encore que d'assez mauvaises satires. » ( Élem. de Littérat. )

Quoiqu'il y ait de très-beaux vers, des vers sublimes dans Cinna 9 dans le Cid, dans les Hortu^es; quoique ces belles scènes aient été les premiers modèles du style tragique, ceux où Corneille enseigna le premier, comme je l'ai dit ailleurs, quel ton noble, élevé, soutenu , devait distinguer le langage de Melpomène, je ne crois pas que ce fussent encore les grands modèles de la versification française. Il aurait fallu pour cela qtie ces belles scènes fussent écrites avec une élégance continue; que la propriété des termes, l'exactitude des constructions, la précision, l'harmonie, toutes les convenances du style, y fussent habituellement observées ; et il s'en faut de beaucoup qu'elles le soient. Le premier ouvrage de poésie où le mécanisme de notre versiGcation ait été parfaitement connu , où la diction ait toujours été élégante et pure, où l'oreille et la langue aient été constamment respectées , ce sont les sept prefnières satires de Boileau, qui parurent avec le discours adressé au roi , en 1666, un an avant Ândromaque. M. Marmontel trouve ces satires assez mauvaises : on peut trouver ce jugement bien rigoureux. Ces satires doMtft être considérées sous différents rapports. S'il s'agit de l'intérêt du sujet, la difficulté de la rime, les embarras de Paris, un mauvais repas, les Sermons de Cassaigne et de Cotin , et la Pucelle de Chapelain , peuvent n'être pas des objets fort attachants pour la postérité ; et c'est en ce sens que Voltaire a dit qu'elle n^y arrêterait point ses regards. Mais il s'agit ici de versification

et de style, et sous co point de vue notre. langue n'avait encore rien produit d'aussi parfait. Que m^importe, a dit Voltaire en comparant les sujets des satires de Boileau à ceux qu'a traités Pope, que m'importe

Qa*îl peigne de Paris les tristes^embarras,

Ou décrive eu beaux vers un fort mauvais vepasT

Il faut d'autres olit)ets à notre iotelUsenœ.

Ce jugement, comme l'on voit , ne porte qae sur la comparaison des matières plus ou moins importantes. Mais il est ici question de vers , de goât , de style, et Voltaire avoue que ses vers sont beaux, et c'était un très-grand mérite dans un temps où il fallait épurer et former la langue poétique. Aussi ces satires, qui aujourd'hui nous intéressent moins que les autres écrits du même auteur, eurent un succès prodigieux : et ce n'était pas seulement parce que c'étaient des satires; c'est que personne n'avait encore écrit si bien en vers. Les pièces de Molière , si remplies de vers heureux , ne pouvaient pas être des modèles du style soutenu : d'abord, parce que le genre comique admet le familier, et de plus parce qu'elles fourmillent de fautes de langage et de versification. On convient que celles de Corneille, dans un autre genre, méritent le même re-. proche. C'était donc la première fois que nous avions un ouvrage en vers écrit avec toute la perfection dou1^il était susceptible. Boileau nous apprit done le premier à chercher toujours le mot propre, à lui donner sa place dans les vers; à Heure valoir les mots par leur arrangement; à relever et ennobihr les plus petits détails; à se défendre toute construction irrégulîère, toute locution basse, toute consonnance vicieuse; à éviter les tournures louches, ou prosaïques, ou recherchées, les expressions parasites et les chevilles ; à cadencer la période poétique, à la suspendre, à la varier; à tirer parti des césures ; à imiter avec les sons ; à n'user des figures qu'avec choix et sobriété : et qu'est-ce que tout cela, si ce n'est apprendre aux poètes à bien faire des vers? On peut apprendre cet art même à ceux qui font des ouvrages de génie. Corneille et Molière en avaient fait, car le génie devance toujours le goût. Mais Boileau, qui n'aurait fait ni le Cid ni le Misanthrope, fut précisément rhomme qu'il faillait pour donner à notre langue ce qui lui manquait encore, un systèrpe parfait de versification. Il s'occupait particulièrement à étudier la nôtre ; il avait un tact juste, une oreille délicate , un discernement sûr. n travailla toute sa vie sur le vers français ; il en perfectionna le mécanisme, en surmonta les difficultés, en indiqua les effets et les ressources, en évita les défauts. Aussi est-ce après lai que parut

SIECtE DE LODIS XIV. — POESIE.

uu homme qui Joignit au génie dramatique qu*a- Taient possédé Corneille et Molière une pureté , une élégance, une harmonie, une sûreté de goût que ni Tun ni Tautre n*avaient connues; et il est permis de croire que, lié avec Despréaux à Tépoque de son Alexandre y dont la versification laisse encore tant à désirer, il apprit à être bien plus précis, plus élégant, plus châtié, plus sévère dans Andromoque, et bientôt après à s'élever jusqu'à la perfection de BritànrUcus eXd'Athaiie, au delà desquels Il n'y a rien.

Je crois avoir positivement spécifié la première obligation que nous avons à Boileau et à ses satires, et les raisons du grand éclat qu'elles eurent en paraissant. Si j'avais besoin d'ajouter des autorités à l'évidence , j'en citerais une qui ne peut pas être suspecte , et qui prouve combien les meilleurs esprits du temps avaient senti le mérite particulier que je fais observer dans ces satires , aujourd'hui trop rabaissées. Molière devait lire une traduction en vers de quelques chants de Lucrèce dans une société où se trouva Despréaux. On pria celui-ci de lire d'abord la satire adressée à Molière sur la Rime, pièce qui n^était pas encore imprimée, non plus qu'aucune des autres du même auteur. Mais quand Molière Peut entendue , il ne voulut plus lire sa traduction , disant qu'on ne devait peu s'attendre à des vers aussi parfaits et aussi achevés que ceux de M, Despréaux y et qu'il lui faudrait un temps infini s'il voulait travailler ses ouvrages comme lui. Ce propos est à la fois l'excuse de Molière , à qui le temps manquait, et Téloge de Boileau , qui employait le sien. L'un était obligé de faire des pièces de théâtre qui devaient être prêtes au jour marqué ; l'autre, qui n'avait que des vers à faire, pouvait les travailler à loisir, et le caractère de son esprit le portait à les travailler jusqu'à ce qu'ils fussent aussi bons qu'il était possible. Ainsi la nature et les circonstances se réunissaient pour faire de lui le meilleur versificateur qui eût encore existé parmi nous. L'un de ses amis, Chapelle, qui, dans la familiarité d'un commerce intime , se moquait de sa patience laborieuse, plaisantait sur sa cruche à r huile, et lui disait si gaiement. Tu es un boBurfquifaU bien son sillon; Chapelle, si éloigné en tout de la moindre conformité avec lui , reconnaissait la supériorité de ses vers.

Toat bon paresseux da Marais , Fait des vers qui ne-coûtent guère.

Pour moi , e*est ainsi que j*en fais ; Et si Je les voulais mieux faire, le les ferais bien plus mauvais.

Mais quant à monsieur Despréaux, Il en compose de fort lieaux.

Pourquoi cette même satire sur la Rime, qui fit

tant de peur à Molière, nous paratt-elle assez peu de chose? C'est que la difiQculté de rimer est un mince sujet, dont le style ne peut plus racheter à nos yeux la petitesse; c'est que, notre versification s'étant perfectionnée dans le dernier siècle , nous voulons dans celui-ci que ce mérite ne soit jamais seul , que Ton dise d'excellentes choses en bons vers. Mais avant d'en venir là, il a fallu apprendre à en faire , et celui qui nous l'apprit le premier, c'est Boileau. Grâces à lui et à ceux qui l'ont suivi , ce n'est pas assez que le bat^f fasse bien son sillon, il faut encore qu'il laboure une terre fertile.

Maintenant, si j'osais énoncer un jugement sur la valeur réelle de ses satires, j'avouerais d'abord, qtfbi qu'il pût m'en arriver, que je les lis toutes avec plaisir, excepté les trois dernières. Celle sur ^ tÉqidvoque, qui est la douzième , est généralement condamnée ; c'est un fruit dégénéré, une faible production d'un sol épuisé. On ne reconnaît point le bon esprit de l'auteur dans cette longue et vague déclamation qui roule tout entière sur un abus de mots , et où l'on attribue à l'équivoque tous les malheurs et les crimes de l'univers, à dater du péché originel et de la chute d'Adam , jusqu'à la morale d'Escobar et de Sanchez. Le satirique, vieilli , redit en assez mauvais vers ce qu'avait dit Pascal en très-bonne prose, et ce n'est plus , à quelques endroits près , le style de Boileau. On le retrouve un peu plus dans la satire- fttr le faux Honneur, dont les soixante premiers vers sont encore dignes de lui ; mais le reste est un sermon ttold et languissant , chargé de redites. L'auteur est presque toujours hors du sujet, et les tournures monotones et le prosaïsme avertissent de la faiblesse de l'âge. La satire contre les Femmes, quoique plus travaillée, quoiqu'elle offre des portraits bien frappés , entre autres celui du directeur; quoique les transitions y soient mena- . gées avec un art dont le poète avait raison de s'applaudir, n'est pourtant qu'un lieu commun, qui rebute par la longueur, et révolte par l'injustice. Tout y est appuyé sur l'hyperbole ; et Boileau , qui en a reprodié l'excès à Juvénal , n'aurait pas dû l'imiter dans ce défaut. Je ne dissimule point ses fautes , ce me semble ; elles sont en partie celles de la vieillesse , et l'on peut aussi les attribuer à cette mode, assez générale de son temps , de feire entrer la religion dans des sujets où elle était étrangère. C'est là ce qui lui fait conclure, dans la satire sur l'Honneur,

Qu*eo Dieu seul est i*homiear véritable ,

quoique ces deux idées u'eussent pas dû se rencontrer ensemble. C'est là ce qui lui dicta celle de ses

épftres que les connaisseurs goûtent moins que les autres, l*épttre sur l'amour de Dieu, sorte de oon-, troverse trop peu faite pour la poésie, quoique la prosopopée qui termine la pièce soit heureuse et vive. Ces sujets occupaient alors tout Paris, échauffé sur la controverse, comme il Fa été de nos jours sur la musique. L*on oubliait qu'il fallait laisser ces questions à la Sorbonne, et que les Muses ne veulent point que Ton dogmatise en vers.

Quant aux neuf autres satires, quoique ce soit le moindre des bons ouvrages de Boileau , je hasarderai encore d'avouer que j*aime à les lire, parce que j'aime la bonne poésie, la bonne plaisanterie et le bon sens. Elles sont moins philosophiques, moins variées que celles d'Horace : il y a moins d'esprit, la marche en est moins rapide; il emploie moins souvent la forme dramatique du dialogue , et quand il s'en sert, c'est avec moins de vivacité; mais on peut être au-dessous d^Horace, et n'être pas à mépriser. Il a même, autant que je puis m'y connaître, deux avantages sur le satirique latin : il a plus de poésie, et raille plus finement. Horace a fait, comme lui, la description d'un repas ridicule : e'est, si l'on veut, un bien petit sujet; mais si le mérite du poète peut consister quelquefois à relever les petites choses, comme à soutenir les grandes, je saurai gré à Boileau d'avoir été en cette partie bien plus poëte qu'Horace dans le récit du festin. Personne ne lui avait donné le modèle de vers tels que ceux-ci :

«• Sor an Uèvre flancfué de six poulets éUqaes S'élevaient trois lapins, animaux domesUques, Qni, dès leur tendre enfance élevés dans Paris, Sentîdent enoor le chou dont ils furent nourris. Autour de cet amas de viandes entassées, Régnait un long cordon d*alouettes pressées » Et sur les bords du plat six pigeons étalés Présentaient pour renfort leurs squelettes brOléi.

C'est là , j'en conviens , un très-mauvais rôt ; mais ee sont de bien bons vers. La pièce entière est écrite de ce style, et l'auteur l'a égayée par la conversation des campagnards, qui forme une espèce de scène fort plaisante. Quant à la raillerie, il y excelle, et personne en ce genre ne l'a surpassé. La satire neuvième, adressée à son Esprit, a toujours passé pour un chef-d'œuvre de gaieté satirique, pour le modèle du badinage le plus ingénieux.

Gardez-vous , dira l'un , de cet esprit critique : On ne sait bien souvent quelle mouche le pique. Mais c*est un Jeune fou qui se croit tout permis, El qui pour un bon mot va perdre vingt amis, n ne pardonne pas aux vers de la Pucelle, Et croit régler le monde au gré de sa cervelle, lamals dans le barreau trouva-Ml rien de lx>n 7 Peut-on si bien prêcher qu*il ne dorme au sermon? Mais lui , qui fait Ici le régent du Parnasse , M*est an'uD gueux levétu des dépouilles d'Horace.

Avant lui , Juvénal avait dit en latin

Qu'on est assis à Taise aux sermons de CoUo , ele.

. On ne peut pas railler plus agréablement. La satire sur la Noblesse est fort belle , mais pourrait être plus approfondie. On regarde comme une de ses meilleures , la satire sur l'Homme : c'est une de celles où il y a le plus de mouvement et de variété, ^et qui dans le temps eut le plus de vogue. Desmarets et d'autres écrivains de même trempe en firent une critique très-absurde , en prenant le sens de l'auteur dans une rigueur littérale. Ils crièrent au sacrilège sur le parallèle d'im âne et d*un docteur; ils prouvèrent démonstrativement que l'un en savait plus que l'autre : et je crois que Boileau en était persuadé. Mais qui ne voit que le fond de cette satire est réellement très-vrai et très-philosophique? Qui peut nier que l'homme qui fait un mauvais usage de sa raison ne soit en effet au-dessous de l'animal qui suit l'instinct de la nature.' Cette vérité appartient à la satire morale, et Boileau l'a fort bien développée.

On lui a reproché de manquer de verve : on a dit qiie ses vers étaient froids. Ces reproches ne me semblent pas fondés : il a la sorte de verve dont la satire est susceptible; et Juvénal, qui l'a outrée, est presque toujours déclamateur. Si les vers de Boileau étaient froids, ils auraient le plus gland de tous les défauts : on ne les lirait pas.

Qai dit froid écrivain, dit détesUbie auleor,

a-t-il dit lui-même, et avec grande raison. Entendon par vers froids ceux qui n'expriment pas des sentiments et des passioiis? On se trompe. Les vers ne honl froids que lorsqu'ils n'ont pas le degré d'expression qu'ils doivent avoir relativement an sujet; et si dans le sujet il n'y a rien pour le cœur, le poëte n'est pas obligé de parler au coeur. Boileau, dans ses çatires, parle seulement à la raison et au goût. Il faut voir s'il parle froidemetU des objeU qu'il traite, s'il n'y met pas la sorte d'intérêt qu'on peut y mettre : danaoe cas, il aurait tort. Mais s'il s'échauffe contre les travers de Tesprit humain et le mauvais goût des auteurs, autant qu'il convient de s'échauffer sur de tels objets, il a de la verve. La verve en ce genre, c'est la mauvaise humeur : et qui peut dire qu*il en manque, qu'elle ne donne pas à son style tous les mouvements qui doivent ranimer? Ouvrez ses écrits au hasard; voyez la satire sur l'Homme, que je viens de citer; entendejsle crier contre le monstre de la chicane :

Un aigle, sur un champ prétendant droit d*anbaiiie. Ne fait point appeler un aigle k la huitaine. Jamais, contre un renard chicanant un poulet. Un renard de son sac n*alla charger Roiet. Jamais la Uche eu rat n'a, pour fait dlmpuiManoe ,

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Traîné du fond des boU un eerf à Paudience ; Et Jamais juge , entre eox ordonnant le congrès, De ce burlesque mot n*a saH ses arrêts. On ne connaît cbez eux ni placeU ni requêtes , NI liaut ni bas conseil, ni ebambre des enquêtes. Chacun , Tun avec Tautre, en toute sûreté, VU sous les pures lois de la simple équité. L'homme seul, Thomme seul, en sa fureur extrême, Met un brutal honneur à s*égorger soi-même. Cétait peu que sa main , conduite par Teufer, Eût pétri le salpêtre , eût aiguisé le fer : ' , n fallait que sa rage, à Tunivers funeste , Allât enoor de lois embrouiller un Digeste , Cherchât , pour Tobscurclr, des gloses, des docteur»; Accablât Téqulté sous des monceaux d*auteurs; Et, pour comble de maux , apportât dans la France Des harangueurs du temps Tennuyeuse éloquence.

Est-ce là écnxtfroidemenif Remarquez ce dernier trait coDtre le fastidieux babil de la plaidoirie, qu'il met avec un sérieux si isomique au-dessus de tous les maux que produit la chicane. N'est-ce pas là le cachet de la satire? N'est-ce pas mêler, comme il le prescrit, le pkUsani au sévère f En vérité, quoi qu'on en dise , ce Boileau savait son métier. Yeutron lui contester le droit de se moquer des plats écrivains? Écoutez-le:

Et je serai le seul qvi nepooiral ilen dire!

On sera ridicule, et je n*oserai rire!

Et qù^ont produit mes vers de si pemideux ,

Pour armer contre moi tant d'auteurs furieux?

Loin de les décrier, je les al fait paraître ;

Et souvent , sans ces vers qui les ont connaître.

Leur talent dans Foubli demeurerait caché.

Et qui saurait , sans moi , que Cottn a prêché?

La saUre ne sert qu'à rendre un fat illustre;

Cest une ombre au tableau , qui lui donne du lustre.

En les blâmant enfin , J*al dit ce que J*en croi ;

Et tel qui m'en reprend en pense autant que mol.

n a toH, dira l'un ; pourquoi fauiril qu'il nomme f

Attaquer Chapelain! ah! ^est un «t bon homme!

Balzac en fait Véloge en cent endroits divers,

il est vrai, s'il m*eût cru , qu'il n'eût point fait de vers :

lise tue à rimer : que n' écrit-il en prose?

Tollà ce que l'on dit : et que dis-je autre chose?

En blâmant ses écrits, al-Je d'un style affreux

Distillé sur sa vie un venin dangereux?

Ma muse , en l'attaquant , chAiitable et discrète ,

Sait de l'homme d*honneur disUnguer le poète.

Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité ,

QuV>n prise sa candeur et sa civilité;

Qu'il soit doux , complaisant , officieux , sincère :

On le veut , J'y souscris , et suis prêt à me taire.

Mais que pour un modèle on montre ses écrits;

Qu'il soit le mieux reutéde tous les beaux espiits;

Comme roi des auteurs, qu'on l'élève à l'empire;

Ma bile alors s'échauffe, et Je brûle d'écrire :

Et s'il ne m'est permis de le dire au papier,

rirai creuser la terre , et, comme ce barbier,

Faire dire aux roseaux par un nouvi^ organe :

Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne.

Et c'est là cet homme sans verve, ce versificateur froid! Le Misanthrope, dans ses accès, a-t-il un autre ton? Prenons même cette satire contre la Aime, si souvent censurée. Je sais que la rime importe fort peu à beaucoup de gens; mais elle désole parfois ceux qui la cherchent. Voyons s'il n'en parle pas en poète, et en poète satirique.

Encor si pour rhner, dans^ea verve indiscrète,

Ma muse au moins souffrait une froide énlthète ,

Je ferais comme un autre, et, sans chercher si loin,

Paurais toujours des mots pour les coudre au besoin.

Si Je louais Philis, en miracles féconde,

Je trouverais bientôt , à nulle autre seconde. «

Si Je voulais vanter un objet nompareil.

Je mettrais à l'instant , plus beau que le soleil.

Enfin, parlant fqujoun d'astres et de merveilles,

De chefs-d'eeuvre des cieux , de beautés sans pareiUes ,

Avec tous ces beaux mots , souvent mis au hasard ,

Je pourrais aisément, sans génie et sans art,

Et transportant cent fois et le nom et le verbe ,

Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe ;

Mais mon esprit, tremblant sur le choix de ces mots ,

M'en dira Jamais un , s'il ne tombe à propos ,

Et ne saurait souffrir qu'une phrase insipide

Vienne k la fin d'un vers remplir la place vide.

Ainsi, recommençant un ouvrage vingt fois,

61 J'écris quatre mots , J'en effacerai trois. ^

Maudit soit le premier dont la Verve insensée

Dans les bornes d'ftn vers renferma sa pensée,

Et , donnant k ses mots une étroite prison ,

Voulut avec la rime enchahier la raison;

Sans ce métier fatal an repos de ma vie ,

Mes Jours pleins de loisir couleraient sans envie :

Je n'aurais qu'à chanter, rire, boire d'autant,

Et, comme un gras chanoine , k mon aise et content,

Passer tranquillement , sans souci , sans affaire , '

La nuit à bien dormir, et le Jour à rien fidre.

Mon cœur, exempt de soins , libre de passion ,

Sait donner une borne k son ambiUon.

Et fuyant des grandeurs la présence Importune,

Je ne vais point au Louvre adorer la fortune ;

Et Je serais heureux si , pour me consumer,

Un destin envieux ne m'avait fait rilner.

Bienheureux Scudéry, dont la ferUle plume

Peut tous les mois sans peine enfanter un volume !

Tes écrits, U est vrai, sans art et languissants.

Semblent être formés en dépit du bon sens :

Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,

Un marchand pour les vendre , et des sots pour les lire ; .

Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers ,

Qh'hnporte que le reste y soit mis de travers?

Malheureux mille fois celui dont la manie

Veut aux règles de l'art asservir son génie !

Un Sût, en écrivant, fait tout avec plaisir :

Il if a point en sei vers l'embarras de choisir t

Et toi^ours amoureux de ce quil vient d'écrire,

Ravi d'étonnement, en soi-même it s'admire.

Mais un esprit sublime en vain veut s'élever

A ce degré parfait quil tÂcbe de trouver;

Et toujours mécontent de ce qu11:vient de faire,

n plaît à tout le monde , et ne saurait se plaire.

Eh bieni s*est-il donc si mal tiré de cette pièce sur la rime? N'a-t-il pas su joindre l'agrément à Tinstruction? Ëtait-ce une chose inutile de proscrire ces hémistiches rebattus, ces épithètes de remplissage que l'on prenait pour de la poésie, et qu'il frappa d'un ridicule salutaire? N'y a-t-il pas un grand sens dans ce contraste qu'il établit entre l'homme médiocre, toujours enchanté de ce qu'il fait, parce qu'il n'imagine rien au delà, et l'homme supérieur, que tourmente toujours l'idée du mieux, quand il a trouvé le bien?

n plalt à tout le monde , et ne laonll se plafae^

Molière fut frappé de ce vers comme d'un trait de

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lumière. roUà, dît-il au jeune poBte en lui serrant la main , une des plus beUes vérités que vous ayez dites. Je ne suis pas de ces esprits sublimes dont vous parlez : mais, telquejesuis,je n'ai rien fait en ma vie dont Je sois véritablement content. Les détracteurs des grands écrivains auraient tort de se prévaloir contre eux de cet aveu qui leur est commun avec Molière, et de dire : Nous avons donc raison de vous censurer. Le génie aurait droit de répondre : Oui, si en me censurant vous m'éclairiez; mais vous n*en avez le plus souvent ni la volonté ni Iç pouvoir. Vos critiques et ma conscience sont rarement d*accord, et ce que je cherche, ce n'est pas vous qui me le montrerez.

/ Pour revenir à cette satire, je ne me pique pas d'être plus difficile que Molière, et je la trouve trèsagréable. Au reste, en rendant aux satires deBoileau la justice que je leur crois due , je ne prétends pas qu'elles soient irrépréhensibles; que dans la foute des bons vers il n'y en ait quelques-uns de faibles, ou même de mauvais; que quelques idées no manquent de justesse. On l'a relevé sur Alexandre, qu'il veut mettre aux Petites-Maisons : cela est un peu fort , même dans une satire; et de plus on a observé qu'il y avait une contradiction mala* droite à traiter si mal Alexandre, qu'ailleurs il met à côté de Louis XIY. Mais je pense que malgré ces taches, qui sont rares, ses satires furent très-utir les dans leur temps, et qu'elles sont encore trèsestimables dans le nôtre. 11 me paraît les avoir fort bien appréciées lui-même dans cet endroit de son Épitre à M. de Seignelay :

Sals>ta poargaol mes vefs sont lus dans les provlnoes , Sont recherchés da peuple, et reças chez les. princes? Ce n*est pas que leurs sons, agréables , nombreiu , Soient toiJilours à ToreUle également heureux ; Qu*en plus d*un lieu le sens n*y gène la mesure. Et qu*un mot quelquefois n'y brave la césure; • Mais c*est qu'en eux le vrai , du mensonge vainqueur. Partout se montre aux yeux et va saisir le coeur;. Que le bien et le mal y sont prisés au Juste; Que Jamais un faquin n*y tint un rang auguste; Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit , Ne dit rien aux lecteurs qu'ICsoi-méme il n'ait dit Ma pensée au grand Jour partout s'offre et s'expose, Et mon vers , bien ou mal , dit toujours quelque chose.

Tel est en effet le caractère de Boiléau dans ses satires, et dans ses épîtres et dans l*Jrt poétique, qui sont fort au-dessus de ses satires : c'est partout le poète de la raison. M. Marmontel reconnaît en hU toutes les qualités du poète, hormis la sensibilité et les grâces du naturel. A l'égard de la sensibilité, nous avons déjà vu quelle valeur on peut donner à ce reproche; et puisque la nature ne l'avait pas fait sensible, on ne j[)eut que le louer d'avoir eu la sagesse de ne pas entreprendre des

ouvrages qui auraient exigé une qualité qu'il n'avait pas. Quant au naturel, s'il ne va pas chez lui jusqu'à la grâce, on ne peut pas dire assurément qu'il en manque : il a toujours celui qui tient au boo sens et au goât, et qui exclut toute affectation. Voltaire a dit que Boileau avait répandu dans ses écrits plus^ de sel que de grâces : cette apprédation me parait plus mesurée.

11 faut en venir à ces jugements d'autant plus reprochés à Boileau , qu'on pardonne moins à celui qui a si souvent raison , d'avoir tort quelquefois. C'en est un réel de n'avoir pas su , comme le dit M. Marmontel, aimer QuinauU ni admirer le Tasse. Mais n'oublions pas ce que j'ai rappelé ailleurs, que ses satires sont antérieures aux opéras de Qulnault, qui ne fut connu d'abord que par de mauvaises tragédies. I^'oublions pas que le satirique a déclaré que les opéras de Quinault hU avaient/ait une Juste réputation. Je ne prétends pas détruire le reproche, mais seulement le restreindre. Ce n'était pas un éloge sufiQsant d'avouer que l'auteur â'j4tys et é'jérmide excellait à faire des vtrs bons à être mis en chant, puisque ces vers se sont trouvés bons à lire et à retenir; mais si le critique a été trop sévère, il n'a pas été absolument injuste, et il y a bien quelque différence. Il ne l'a pas été non plus envers le Tasse. Peut-être eût-il mieux valu ne pas faire ce vers fameux, où il n'est cité que sous un rapport défavorable ;

Et le dinquant du Tasse à tout For de TirgUe.

Mais ce vers est-il sans fondement? Les plus grands admirateurs de ce poète (et je suis du noinbre) peuvent-ils disconvenir qu'il ne soit aussi inférieur à Virgile pour le style, qu'il l'emporte sur lui pour l'invention? Sa poésie n'est-elle pas assez souvent faible dans l'expression, et recherdiée dans les idées? Ce clinquant que blâme Despréaux n'est-il pâà asses fréquent dans la Jérusalem, et même dans les morceaux les plus importants ou les plus pathétiques, dans la description des jardins d'Armide, dans le récit de la mort de Clorinde? L'Aristarque du siècle n'était-il pajs d'autant plus fondé à réprouver ce clinquant qu'il opposait à l'or de flrgUe, qu'alors la France allait chercher ses modèles dans l'Italie et dans l'Espagne? Et n'était-ce pas sa missioa de faire voir en quoi ces modèles pouvaient être dan^ gereux? Faut-il en conclure que le mérite du Tassa lui eût échappé? 11 y revient dans l'j4rt poétique, à propos de l'intervention du diable et de l'enfer des chrétiens, qu'il veut exclura de l'épopée moderne. Je crois cette prohibition beaucoup trop rigoureuse, et je ne condamnerai dans le Tasse que l'usage trop répété de ce moyen, et quelquefois.

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