‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 80 sur 88 · SIÈCLE DE LOUIS · texte numérisé non relu

SIÈCLE DE LOUIS

avec peu d'effet. Mais enHn, voici comme Despréaux s'exprime sur lui :

Le TasM, dlrft-t-on , Pa fait aTec Mocèi j le ne veux point id lui faire son procès ; Mais , quoi que notre siècle à sa gloire pobue , n n'eât point de son Uvre iUustré VltaUe, Si son sage héras , toujoufs en oraison , N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison , Et si Renaud , Argant , TMcrède et sa maitresae

ITeussent de son s^Jet égayé la tristesse, fls ont fait plus; ils Pout enrichi d'un grand intérêt. Mais ces vers enfin ne sont-ils pas un éloge du Tasse? Boîleau convient que son livre a Uiustré rmiie; il rend témoignage à w gM/re; il ûe la dément pas; il explique sur quoi elle est fondée, et son explication est très-judicieuse. Veut-on savoir quel est sur ce même pocte l'avis d'un de ses plus zélés partisans, de Voltaire? Précisément celui de Boileau : il place le Tasse après Virgile.

De faux briUants , trop de magie , Mettent le Tasse on cran plus bas.

Mais que ne tolère-tron pas Pour Armide et pour Herminie?

Toutes ces considérations peuvent Justifier suffisamment l'avi? de Boileau, mais pas tout à fait le vers dont on se plaint. Le Tasse, malgré ses défeuts, est un si grand poète, qu'il ne fallait pas le nommer à côté de Virgile uniquement pour sacrifier l'un à l'autre; et Je conviens avec M. Marmontel que ce n'est pas là savoir admirer le Tasse,

Mais est-il vrai , comme l'avance le même auteur, qu'i/ confondit Lucain avec Bréb&tfy dans son mépris pour*ia Pharsalef Je n'en vois nulle part la preuve. Il n'a nommé Lucain qu'une seule fois ;

Tel s*est fait par ses vers distinguer dans la ville, Qui Janiais de Lucain n*a distingué Virgile*

Cest énoncer simplement la disproportion qu'il y a entre eux deux ; et quoique Lucain , mort très- Jeune, eût montré un grand talent, son poème est si défectueux, qu'on ne peut faire un crime à Boileau de l'avoir mis à une grande distance de V Enéide : mais d'ailleurs il n'en parle nulle part avec mépris. Il mit Horace à côté de toiture, et c'est un de ses plus grands torts. Je sais qu*ll était fort jeune, et que la voix publique l'entraîna; mais celui que . ta grande réputation de Chapelain ne put séduire ni intimider devait-il être la dupe de celle de Voiture? Voltaire prétend qu'il rétracta ses éloges : non ; il les restreignit, et ce n'était pas assez. Il dit dans la satire sur l* Équivoque :

Le lecteur ne sait plus admirer dans Toiture ,

De ton froid Jeu de mots Tinsipide figure.

Cest à regret qu'on volt cet auteur si charmant,

Et pour mille beaux traite vanté si justement,

dwt loi tovgoon ebenhant quelque finesse atguê, etc.

Un siècle entier de proscription a prouvé que Voiture n'est point un auteur si charmant^

Nipovr milU htaux traiii vanUa siJwtem^U

S'il l'était , on le lirait; mais on ne le lit pas, on ne peut pas le lire, parce qu'à peu de chose près il est fort ennuyeux , quoiqu'il ait eu de l'esprit , et même qu'il n'ait pas été inutile; mais il n'avait proprement que de Tesprit de société, et celui-là ne vaut rien dans un livre.

Enfin , pour achever la liste de tous les péchés de Boileau, il n'a point nommé la Fontaine dans son Art poétique; et l'on aura peut-être plus de peine à lui pardonner ce silence que tous les arrêts contre lesquels on a réclamé. Ce n'est certainement pas &ute d'avoir senti le talent de la Fontaine : heureusement nous avons une dissertation sur Joconde qui en fait foi. On a imprimé tout récemment qu'il n'avait pu parler de ses fables, parce qu'elles n'avaient paru qu'en 1678, cinq ans après t Art poétique. Mais une apologie si mauvaise de tout point montre seulement avec quelle légèreté l'on prononce aujourd'hui sur tout , et combien ceux qui parlent de littérature dans les journaux sont sujets à ignorer les faits les plus aisés à constater. D'abord , sur la date on s'est trompé de dix ans : les six premiers livres des Fables ont paru en 1668 , dédiés au Dauphin, fils de Louis XIV : et de plus, quand elles n'auraient été publiées qu'après la première édition de l' Art poétique , qui aurait empêché Boileau d'en faire mention dans les autres éditions qui se sont suivies de son vivant? La fable et la Fontaine ne devaient-ils pas fournir à un poème didactique un article intéressant et même nécessaire? 11 est tr^probable que to vraie cause de cette étrange omissoin fut la crainte de déplaire à Louis XIV , dont la piété très-scrupuleuse avait été fort scandalisée des Contes de la Fontaine, et dont l'opinion sur ce point était fortifiée par un rigorisme qu'on affichait surtout à la cour. C'est là problablement le motif qui fit taire Boileau; mais ce motif n'est pas une

excuse.

Je n'ai déguisé aucune des accusations portées contre lui , et j'ai tâché de les exposer sous leur vrai point de vue , leur laissant ce qu'elleJB avaient de réel , et modérant ce qu'elles avaient d'outré. Il en résulte qu'il a quelquefois poussé la sévérité trop loin, et qu'il n'a été trop complaisant qu'une seule fois : cette disproportion peut assez naturellement se trouver dans un satirique de profession. C'est par cette raison , sans doute, que M. Marmortel le taxe d'avoir été un critique peu sensible. Il le fut trop peu , il est vrai , pour le Tasse et Qumault , mais non

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pas pour Racine et Molière. Avec quel intérêt il parie de notre grand comique dans son ÉpUre à Racine!

Avant qn*UD pea de terre, obtena par prière , Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. L'ignorance et I*erreur, à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses, Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau , Et secouaient la tète à l'endroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte; Le vicomte indigné sortait au second acte. L*an , défenseur zélé des bigots mis en Jeu , Pour prix de ses iMns mots le condamnait au feu; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre. Mais sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du reste des humains , On reconnut le prix de sa muse éclipsée. L'aimable comédie, avec lui terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir. Et sur ses brodequins ne put plia se tenir.

L'époque de cette épître fait autant d'honneur à Boileau que l'épltre même : elle fut adressée à Ra* cine au moment où la cabale avait fait abandonner Phèdre y et accumulait contre la pièce et l'auteur les critiques et les libelles. Boileau seul tint ferme contre l'orage, et voulut rendre publique sa protestation contre l'injustice. Il était l'ami de Racine , dira-t-on. Son courage n'en est pas moins digne d'éloges. U est si rare qu'en pareille occasion l'amitié fasse tout ce qu'elle doit faire, surtout l'amitié des gens de lettres! et je parie de ceux qui méritent ce nom, de ceux qui ont le plus de droits à l'estime générale. C'est une vérité triste, mais trop prouvée : on peut appliquer aux lettres ce mot de i'Évangile : Les ef\farUs de ténèbres sont plus éclairés stvr leurs intérêts que les enfants de lumière. Voyez comme les mauvais auteurs font cause commune, comme lis se soutiennent les uns les autres, comme ils se prodiguent réciproquement les plus grandes louanges sur les plus misérables productions, quels efforts on fait pour relever des pièces proscrites également à la cour et à la ville! Mais à quoi doit s'attendre ordinairement celui qui donne un bon ouvrage, celui dont on peut craindre la supériorité? Que ses ennemis en diront bien haut tout le mal qu'ils n'en pensent pas , et que ses amis^ en diront tout bas beaucoup moins de bien qu'ils n'en pensent. Ils ne diront pas une sottise ridicule', mais ils ne diront pas non plus la vérité décisive. Us suivront tout doucement le public , mais ils ne le devanceront pas; sans contrarier son mouvement, ils ne feront non pour l'accélérer. Tel est le cœur humain : on n'aime point à voir ses confrères monter d'un degré. Et quand l'homme de talent y parvient , à qui le doilil? Au public indifférent, qui, à la longue, esttou-

f Jours juste. Souvent il le serait plus tôt, s'il entendait une voix faite pour le décider ; souvent il ne faut qu'un homme accrédité pour montrer la vérité à ceux qui sont prêts à la suivre : mais qui veut prendre sur lui d'être cet homme? Quand on abandonna BruluSy que firent les beaux-esprits du temps, ceux mêmes que Voltaire appelait ses amisf Ils lui conseillèrent de renoncer au théâtre. Quand on sifflait Adélaïde, qui prit sa défense? qui voulut être le vengeur du talent, et le guide du publie Impartial ? Boileau fut cet homme pour Racine : aussi contribua-Ml beaucoup à la résurrection de Phèdre. Au milieu du déchaînement universel , il osa dire à l'illustre auteur :

Que peut contre tes vert une ignorance vaine?

Le Parnasse français ennobli par ta veine ,

Contre tous ces complots saura te maintenir,*

Et soulever pour toi l'équitable avenir.

Êh ! qui, voyant un Jour la douleur vertueoie

De Phèdre malgré soi perfide , incestueuse,

D*nn si noble travail Justement étonné.

Ne bénira d'abord le siècle fortuné

Qui, rendu plus fameux par tes illustres veUles,

Vit naître sous ta main ces pompeuses merveillei?

Applaudissons à ce langage de r<amîtié prononçant les arrêts de la justice.

Après avoir examiné ce que sont ses satires en littérature, feudra-t-il les justifier en morale? Qn sait combien , sous ce rapport , elles furent attaquées dans le dernier siècle : elles ne l'ont pas été moins dans celui-ci. On n'a plus cherché à intéresser dans cette cause l'État et la religioa, parce quMI ne s'agissait plus de perdre l'auteur; mais on a mis en avant cet esprit de société dont on abuse aujourd'hui en tous sens. On a dit qu'il n'était pas permis, qu'il n'était pas honnête, d'aflliger l'amour-propre d'autrui. Ce principe est vrai en lui-même; U est la base de toutes les convenances sociales. Mais comment n'a-t-on pas vu que l'exception (et il y en a dans, tout) se présentait d'elle-même dans un cas où l'on commence par se placer hors de l'ordre commun , et par mettre volontairement son amour-propre en compromis ? Que fait tout homme qui rend le public juge de ses talents? Ne demande«t-il pas des louanges? et peut-il les demander sans se sou- ' mettre , par une conséquence nécessaire , à la condition d'encourir le blâme? Je vous aurais loué, si vous m'eussiez satisfait : j'ai donc le droit de vous condamner, si je suis mécontent. 11 n'y a personne qui ne soit autorisé à raisonner ainsi avec un auteur. Tout homme est obligé de vivre en société : il doit donc s'attendre^à y trouver tous les ménagements qu'il doit aux autres. Mais personne n'est obligé d'écrire; donc tout le monde est en droit de lui dire : Vous n'écrivez pas bien. (Test une gageure

que TOUS soutenez : tous ne pouvez pas la gagqer sans vous exposer à la perdre.

Qu*on n'objecte pas que le public seul a le droit de juger. C'est ici un abus de mots : la voix du public ne peut se composer que de celle de chaque individu , et chacun peut donner la sienne. Le public prononce en corps lorsqu'il est rassemblé ; mais il ne Test pas toujours , à beaucoup près ; et pour lors chacun peut donner sa voix en particulier, comme il la donnerait avec tous les autres.

On insiste : Est-il permis d'imprimer contre quelqu'un ce que la politesse ne permettrait pas de dire en face? Le poëte satirique répondra : C'est précisément parce que je parle au public que je ne suis plus en société. L'auteur a donné son ouvrage, et je donne mon avis, chacun de nous à ses risques et fortunes : tout est égal. Le public est juge; et dans tout cela il n'y a rien contre la morale.

Au reste, j'aurais pu renvoyer sur cet objet à Boileau Ini-méme, dans la préface de ses Satires : la question y est solidement discutée , et sa justiGcatîon établie sur les meilleures raisons. S'il était besoin d'y joindre tihe autorité imposante, en est-il une que l'on pût préférer à celle du célèbre Arnauld ? Le patriarche du jansénisme ne manquait sûrement ni de sévérité ni de lumières. Voici comme il s'énonce dans sa lettre à Perrault, où il prend contre lui la défense des satires de Despréaux.

« Les guerres entre les anteurs passent poor innocentes quand elles ne s'attachent qu'à ce qui regarde la critique de la littérature» la grammaire, la poésie, l'éloquence , et que l'on n'y môlcf point de calomnies et d'injures personnelles. Or, que fait antre chose M. Despréaux à l'égard de tous les poêles qu'il a nommés dans ses satires , Chapelain , Cotin , Pradon , Ck>ru et autres , sinon d*en dire son jugement , et d'avertir le publie que ce ne sont pas des modèles à imiter ? ce qui peut être de quelque utilité pour laire éviter leurs défiiuts , et peut contribuer même à la gloire de la nation , à qui les ouvrages d'esprit fout honneur quand ils sont bien faits; comme, au contraire, c'a été un déshonneur à la France d'avoir fait tant d'estime des pitoyables poésies de Ronsard. »

Et voilà, en effet, le bien que fît aux lettres cet homme dons on veut nier Vinfluence. Il parut au moment où il était le plus nécessaire, et pouvait devenir le plus utile. Les modèles ne faisaient que de naître : nous les voyons aujourd'hui dans l'élévation où le temps les a placés ; mais il faut les voir à cette première époque , exposés à la concurrence, devant un public qui flottait encore entre le bon et le mauvais goût. Il faut songer que les pièces de Montfleury balançaient celles de Molière, que les tragédies die Thomas CQrneille avaient des succès aussi grands et plus grands que celles de Racine. Il fout s6 rap-

peler ce qu'était Chapelain, regardé comme l'oracle de la littérature , nommé par le roi pour être distributeur de ses grâces, honneur dangereux, qui depuis n'a été accordé à personne , et que même aujourd'hui personne, à ce que j'imagine, n'oserait accepter. Cotin régnait à l'hôtel de Rambouillet, et avait du crédit à la cour, où il s'en servait contre Molière. Quelle sorte de bien pouvait faire alors un jeune poëte, qui avait assez de talent pour écrire trèsobien en vers , assez de goût pour juger ceux des autres , assez de hardiesse et de véracité pour énoncer son opinion? A quoi pouvait servir la réputation qu'il obtint de bonne heure par ses premières satires ? A diriger le jugement de ta multitude , qui croit volontiers l'auteur qu'elle lit avecjplaisir, à lui montrer la distance de Molière à MontfleuYy , en célébrant l'un et renvoyant l'autre

Au laquais assemblés Jouer ses maseandas ;

à marquer l'intervalle entre Racine et Thomas Corneille, en exaltant l'un et se taisant sur l'autre; ramener les esprits à la justice , en se moquant de la Phèdre qu'on applaudissait, et consacrant celle que l'on censurait ; à opposer le ridicule au crédit et à la renommée de Chapelain. Nous croyons aujourd'hui qu'un poëme tel que la PuceUe n'avait besoin de personne pour tomber. Point du tout : on en fit six éditions en dix-huit mois. Il ennuyait tout le monde , maison n'osait pas le dire. La crainte retenait les gens de lettres , qui voyaient dans sa main toutes les récompenses; le préjugé arrêtait les gens du monde, qui n'osaient attaquer une si grande réputation. Furetière seul eut cette confiance; mais il n'avait pas celle du public. Quand l'auteur de la PuceUe en fit la lecture chet le grand Condé, devant tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les deux sexes à la cour et à la ville , tout le monde se récriait , Que cela est beau! Madame de Longueville dit tout bas à l'oreille du prince. Oui, cela est beau, mais cela est bien ennuyeux ;etce mot, qui courut, passa pour une singularité de madame de Longueville. Notez qu'elle n'osa pas dire que cela ne fût pas beau; elle n'eut que le bon esprit de s'ennuyer, et la bonne foi d'en convenir. Tout le monde n'est pas de même : nos jugements dépendent si fort de ceia d'autrui I on se laisse si aisément entraîner au mouvement général! Mais quand un poëte tel que Despréaux fit voir les durs vers de Chapelain, sans force et sans grâce, enflés d'épithétes, montés sur de grands mots comme sur des échasses; quand il se moqua de sa muse aUemande en/rançais, tout le monde fnt de son avis. Cela n'était pas , comme le remarqneront peutrétre des hommes profonds , fort

important pour l'État. Oui : mais cela n'était pas indifférent au bon goût.

11 convenait à celui qui avait su faire Justice des mauvais auteurs, et la rendre aux bons, de fixer les principes dont ses divers jugements n'étaient que les conséquences : c'est ce qui lui restait à faire dans l'Art poétique. Cet excellent ouvrage, un des beaux monuments de notre langue, est la preuve de ce que j'ai eu occasion d'établir plus d'une fois, qu'en général la saine critique appartient au vrai talent , et que ceux qui peuvent donner des modèles sont aussi ceux qui donnent les meilleures leçons. C'était à Cicéron et à Quintilien à parler de Téloquence; ils étaient de grands orateurs : à Horace et à Despréaux de parler de la poésie; ils étaient de grands poètes. Que ceux qui veulent écrire en vers méditent VArt poétique de l'Horace français, ils y trouveront marqué, d'une main également sûre, le principe de toutes les beautés qu'il faut chercher, celui de tous les défauts dont il faut se garantir. C'est une législation parfaite dont l'application se trouve Juste dans tous les cas , un code imprescriptible dont les décisions serviront à Jamais à savoir ce qui doit être condamné , ce qui doit être applaudi. Nulle part l'auteur n'a mieux fait voir le Jugement exquis dont la nature l'avait doué. Ceux qui ont étudié l'art d'écrire, qui en connaissent, par une expérience journalière, les secrets et les difficultés, peuvent attester combien ils sont frappés du grand sens renfermé dans cette foule de vers aussi bien pensés qu'heureusement exprimés, et devenus depuis longtemps les axiomes du bon goût. 11 serait bien injuste qu'ils perdissent de leur mérite parce que le temps nous les a rendus familiers , ou parce que de grands modèles les avaient précédés. L'exemple ne rend pas le précepte inutile : ils se fortifient l'un par l'autre. L'ei^emple du bon est toujours combattu par celui du mauvais , surtout quand le bon ne fait que de naître. Tous les esprits ne sont pas également propres à en £Biire la distinction : la multitude est facile à égarer ; la perfection est sévère , le faux esprit est séduisant , le mauvais goût est contagieux. Dans cette lutte continuelle de la vérité et de l'erreur, l'homme dont la main est assez sûre pour poser la limite immuable qui les sépare, l'homme qui nous montre le but , nous indique la véritable route , nous détourne des chemins trompeurs, nous marque le6 écueils , ne rend-il pas un service important ? n'est-il pas le bienfaiteur des arts? Accordons que r Art poétique n'ait pu rien apprendre à un Racine i quoique le plus grand talent puisse toujours apprendre quelque chose d'un bon esprit, il aura toujours ûût on bien très-essentiel , celui d'enseigner à tout

COURS DE LI'ÇrÉRATURE.

le monde pourquoi Racine est admirable. En disant ce qu'il fallait faire , il apprenait à juger celui qui avait bien fait, à le discerner de celui qui faisait mal. En resserrant dans des résultats lumineux toutes les règles principales de la tragédie , de la comédie, de l'épopée, et des autres genres de poésie; en renfermant tous les principes de l'art d'écrire dans des vers parfaits et faciles à retenir, il laissait dans tous les esprits la mesure qui devait servir à régler leurs jugements ; il rendait familières au plus grand nombre ces lois avouées par la raison de tous les siècles, et par le suffrage de tous les hommes éclairés; il dirigeait l'estime et le blâme. Et s'il est vrai que l'empire des arts ne peut , comme tous les autres, subsister sans une police à peu près généralement reçue , sans des lois qui aient une sanction et un effet, quoique souvent violées, comme ailleurs ; sans une espèce d'hiérarchie qui établisse des rangs, déshonneurs et des distinctions; l'écrivain qui a contribué plus que personne à fonder cet ordre nécessaire, qui fut , il y a. cent ans, le premier législateur de la république des lettres , et qu'aujourd'hui elle reconnaît encore sous ce titre, ne mérite-t-il pas une éternelle reconnaissance?

L'Art poétique eut à peine paru, qu'il fit la loi, non-seulement en France, mais chez les étrangers, qui le traduisirent. Son influence n'y fut pas , à beaucoup près, si sensible que parmi nous; mais dans toute l'Europe lettrée , les esprits les plus judicieux en approuvèrent la doctrine. On peut bien croire qu'il excita la révolte sur le bas Parnasse : par tout pays les mauvais sujets n'aiment pas qu'on fasse la police. Mais ce fut en vain qu'on l'attaqua ; la raison en beaux vers a un grand empire. La bonne compagnie sut bientôt par cœur ceux de Boileau , et il fallut s'y soumettre. Les rapsodies qu'on appelait poèmes épiques, et qui avaient encore ^e nombreux défenseurs , n'en eurent plus dès ce moment , et l'on n'appela point de l'arrêt qui les condamnait au néant. Le règne des pointes , déjà fort ébranlé , tomba entièrement au théâtre, au barreau et dans la chaire, et l'on convint, avec Despréaux, de renvoyer î l'Italie

De tons cet bu briUaots rédataote foUa

Le bOrlesque , qui avait eu tant de vogue , fut frappé d'un coup dont il ne se releva pas , malgré Desmarets et d'Assoucy, qui Jetaient les hauts cris, et prétendaient que Boileau n'avait décrié le burlesque que parce qu'il n'était pas en état d'en faire. La province n'admua plus le Typhon, ni VOvide en belle humeur; et le bon d*Assoucy , témoin de cette déroute , d' Assoucy , qui s'intitulait empetewt du îmrk$qtêe, prit

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

k padrti d*impriiner naïvement : Si le burlesque ne dtoertU plus la cour, c'est que Scarron a cessé de vivre, et que f ai cessé (f écrire. Boileau couvrit d*un ridieule ineffaçable ces productions si cnnuyeusement emphatiques « ces grands romans si fort à la mode-, dont les personnages hors de nature , les sentiments sans vérité y les intrigues sans passion, les aventures sans vraisemblance, les dangers sans in* térét , avaient passé sur la scène , et introduit jusque dans la société le langage guindé et le galimatias sentimental, qui se reproduit aujourd'hui sous une autre forme. La considération personnelle dont jouissait mademoiselle Scudéry, que Ton traitait d'illustre, et ses protections puissantes, n'intimidèrent point l'inflexible Aristarque, et ne tinrent pas contre quatre vers de V Art poétique :

Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie, L*air ni Tesprit français à i*anUque Italie, Et, sons des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton galant, et Brutus dameret

Jje fatras obscur et ampoulé de Brébeuf, qui avait rendu la Pharsale aux provinces si chère, et qui était d'autant plus capable de faire illusion, qu'il était mêlé de quelques étinceSes brillantes, fut mis à sa place, et distingué de la vraie grandeur. boileau, en appréciant celte de Corneille, en payant au père du théâtre le tribut d'une admiration éclairée, indiqua ses principales fautes, sans le nommer, en plus d'un endroit de l'Art poétique; la froideur de ses dissertations politiques et de son dialogue trop raisonné ; le faste déclamatoire trop fréquent , même dans ses meilleures pièces; l'obscurité de Vïntrifpied'NéracHus; l'embarras de quelques-unes de ses expositions ; le défaut de ressorts qiU puissent attacher. Il accoutuma le public à lui comparer Racine, et les auteurs h se modeler sur ce dernier, qui savait mieux que tout autre émouvoir le spectateur. Son autorité était si bien affermie , on le regardait tellement comme l'apôtre du goût et le grand justicier du Parnasse, que lorsque Chartes Perrault leva contre les anciens, au milieu de l'Académie, l'étendard d'une guerre que la Mothe renouvela depuis avec aussi peu de succès, Boileau, déjà vieux, ayant gardé le silence, le prince de Conti, connu par les agréments de son esprit et son amour pour les lettres, celui dont Rousseau a si dignement célébré la mémoire , dit tout haut qu'il irait à l'Académie, et qu'il écrirait sur Je fauteuil de Despréaux : 7\i dors, Brutus.

Enfin, pour borner cette énumération, et faire voir que Vif^uence du poète ne s'étendait pas seulement sur les choses de goût et les matières de littérature, et qu'un bon esprit sert à tout, deux vers ,

rof

de ses satires firent abolir l'infamie juridique du congrès qui souillait nos tribunaux ; et son arrêt contre une inconnue nommée la Raison, badinaga qui courut tout Paris, après avoir été présenté au président de Lamoignon, nous sauva la honte d'un arrêt plus sérieux que l'on sollicitait contre la philosophie de Descartes en faveur de celle d' Aristote. C'était bien assez de celui qu'on avait déjà rendu sur le même objet en 1624; et si du moins cette sottise ne fut pas réitérée , une plaisanterie de Despréaux en fut la cause.

Heureusement, dans les ouvrages dont il me reste à parler, dans les Épitres, et le Lutrin, les éloges unanimes qu'on accorde au poète ne peuvent plus être mêlés d'aucune plainte, d'aucune chicane contre le critique. S'il est inférieur à Horace dans les satires ( excepté la neuvième), il est pour le moins son égal dans les épttres. Je ne crois pas même que les meilleures du favori de Mécène puissent soutenir le parallèle avec l'Épttre .à M. de Seignelay sur le yrai, et avec celle qui est adressée à M. de Lamoignon sur les Plaisirs de la camr pagne, mis en opposition avec la vie inquiète et agitée qu'on mène à la ville. Auguste, dans les épttres d'Horace, n'a jamais été loué avec autant de finesse, ni chanté avec un ton si noble, si élevé et si poétique, que Louis XIV l'a été dans celles de Despréaux. Enfin celles d'Horace n'ont pas un seul morceau comparable au passage du Rhin : il y a plus de mérite encore dans la louange délicate que dans la satire ingénieuse, et notre poëte possède éminemment l'une et l'autre.

Un brait ooort qae Loais va tout réduire en pondre, Et dans Valendenne est entré conmie un foudre ; Que Cambrai, des Français Tépouvantable écudl, ▲ vu tomlwr enfin ses murs et son orgueil ; Que, devant Saint-Omer, Nassau , par sa défaite, De Pmiippe vainqueur rend la gloire complète. Dieu sait comme les vers chez vous s'en vont couler. Dit d*abord un ami qui veut me cnJoler, Et, dans ce temps guerrier et fécond en AcbiUes, Croit que l'on fait les vers comme Ton prend les vUtot.

Ce dernier trait est charmant.

Pour moi , qui , sur ton nom déjà brûlant d'écrire. Sens au bout de ma plume expirer la saUre « Je n'ose de mes vers vanter ici le prix. Toutefois, si quelqu'un de mes faibles écrits Des ans injurieux peut éviter l'outrage, Peut-être pour ta gloire aura-t-U son usage » Et comme tes exploits , étoobant les lecteurs. Seront à peine crus sur la fol des auteurs , Si quelque esprit malin les veut traiter de fkbles, On dira quelque Jour, pour les rendre croyables : BoUeau, qui , dans ses vers pleins de sincérité, Jadis à tout son siècle a dit la vérité; Qui mit à tout blémer ion étude et sa gloire, k pourtant de ce toi parié comme l'histoire.

G'eet là prendre ses aTatttages avec toute l'adresse

GOUBS DE LITTÉRATURE.

possible* Ce morceau, récité devant Louis XIY, fit sur lui une impression sensible, et devait la £siire : plus un grand cceur aime la louange, plus il goûte vivement celle qui est apprêtée avec un art qui dispense de la repousser. Au reste, Boileau, en se vantant de parler comme Fhistoire, ne disait rien qui ne fût vrai. Ce poète, qu'on accuse de manquer de philosophie, en eut assez pour louer un roi conquérant, bien moins sur ses victoires que sur les réformes salutaires et les établissements utiles que Ton devait à la sagesse de son gouvernement. Peut^ être y avait-il quelque courage à dire au vainqueur de l'Espagne, au conquérant de la Franche-Comté et de la Flandre :

n est phiB d*ane gloire. En Tain anx conquérants L'emor, parmi les rois , donne les premiers rangs ; Entre les grands héros ce sont les plus yalgaires. Chaque siède est fécond en heureux téméraires , Chaque dimat produit des favoris de Mars; La Seine a des Bourlx)ns, le Tibre a des càars. On a vu mille fois des fanges méoUdes Sortir des conquérants, Goths, Vandales, Gépides : Mais un roi vraiment roi , qui , sage en ses projets, Sache en un calme heureux maintenir ses si^ets. Qui du bonheur public ait dmenté sa gloire, Il Êiut pour le trouver courir toute Thirtolre : La terre compte peu de ces rois bienfaisants ; Le ciel à les former se prépare longtemps.

Assez d^auties sans moi, d'un style moins timide. Suivront aux champs de Mars ton courage rapide , Iront de ta valeur àtthyer Tunivers , ^

Et camper devant D61e au milieu des hivers. Pour moi, loin des combats , sur un ton moins terrible , Je dirai les exploits de ton règne paisible , Je peindrai les plaisirs en foule renaissants , Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissants. On verra par quels soins ta sage prévoyance , Au fort de la famine, entretint Tabondance. ' On verra les abus par ta main réformés *, La licence et Torguell en tous lieux réprimés; Du débris des traitants ton épargne grossie'; Des subsides affreux la rigueur adcnude; Le soldat dans la paix sage et laborieux ; Nos artisans grossiers rendus industrieux ^ Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles Que payait à leur art le luxe de nos villes. Tantôt Je tracerai tes pompeux bâtiments. Du loisir d*un héros nobles amusements, rentends déjà frémir les deux mers étonnées De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées , etc.

Il n'y a pas un de ces vers qui ne rappelle un fait xîonstaté dans Thistoire. Tout ce que la prose élo- Cliente de Voltaire a consacré dans le Siècle de Louis XI y y les lois, les manufactures, les canaux, la police, les travaux publics, la diminution des tailles, les édifices élevés pour les arts ; tout est ici exprimé «n beaux vers. On voit dans ces morceaux et dans t)eaucoup d'autres , non*seulement Thomme d'esprit ^ui sait plaire, le poète qui sait écrire, mais Fhomme judicieux qui choisît les objets de ses louanges , et ne veut pas être démenti par la postérité.

Si la versification de ses épîtres est plus forte que

celles de Ises satires, elle est aussi pins douce et plus flexible. Le censeur s'y montre moins, et l'homme s'y montre davantage : c'est toujours le même fonds de raison; mais elle éclaire souvent sans blesser. Ne reconnaît-on pas l'homme vrai, l'ennemi de toute espèce d'affectation, dans ces vers à M. de Seigoelay?

Sans cesse on prend le masque, et, quittant la «atwf^ . On craint de se montrer sous sa propre figure.

Par là le plus sincère assez souvent déplaft.

Rarement un esprit ose être ce qu*il est

Voia-tu cet importun que tout le monde évita.

Cet homme à toujours fuir, qui Jamais ne vous quitte?

II n*est pas sans esprit; mais né triste et pesant ,

Il veut être folâtre, évaporé, plaisant :

Il s*est fait de sa Joie une loi nécessaire ,

Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire.

La simplicité plait sans étude et sans art.

Tout charme en un enfsnt dont la langue sans fari,

A peine du filet encor débarrassée,

Sait d'un air innocent bégayer sa pensée.

Le faux est ioi^ours fade , ennuyeux, languissant;

Mais la nature est vraie , et d'aliord on la sent :

C'est elle seule en tout qu*on admire et qu'on aime.

Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même :

Chacun pris dans son air est agréable en soi ; , Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.

On aurait tort de prendre trop à la lettre ces vérités morales, exprimées avec la précision poétique qui les rend plus piquantes. On sait bien qu'il y a des gens qui, pour être désagréables, n'ont besoin que d'être ce qu'ils sont; mais cela n'empêche pas que le principe général ne soit très-juste, et que tout. le morceau ne soit plein de ce bons sens que nous aimons dans les vers d'Horace. C'est lui qu'on croit lire aussi dans l'épît^e sur les douceurs de la campagne.

Cest là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille Met à profit les Jours que la Parque me file. Ici , dans un vallon lx>mant tous mes désirs, rachète à peu de fois de solides plaisirs. Tantôt , un livre en main , errant dans les prairies, roccupe ma raison d'utiles rêveries; Tantôt, cherchant la fin d'un vers qua Je oonstml , ' le trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fîii. Quelquefois à l'app&t d'un hameçon perfide, Tamoroe, en badinant, le poisson trop avide; Ou , d'un plomb qui suit l'œil et part avec l'édalr, Je vais faire la guerre aux habitants de l'air. Une table au retour, propre, et non magnifique. If oos présente un repas agrtoble et lUsUque. Là , sans s'assujettir aux dogmes du Broussin , Tout ce qu'on boit est bon , tout ce qu'on mange est lalik. La maison le fournit, la fermière l\»donne, Et mieux que Bergent l'appéUt l'assalBonne.

Quand Boileau introduit dans ses épîtres un interlocuteur, il dialogue bien mieux que dans satires. Il supprififie toute formule de liaisons, dis-tu f poursuis-tu y diras-tu, qirf viennent si firé- ^quenaroent dans sa satire contre les femmes cft ailleurs, et jettent de la langueur ^ans le style. Voyez la conversation «ur les auteurs, dans la satin du 'Repas.

SIÈCLE DE LOUIS XÏV. — POÉSIE

Mais vous , pour en parler, vous y ooimaisiez-voas? Mieux que vous raUte fols, dit le noble en furie, Yous? Mon Dtea , roèlez-vons de boire , Je voos prie , ji Vauteur sur-le-champ aigrement reparti.

Oq voyait assez que c*était Vauteur qui avait répondu , et un yen entier pour le dire allonge inutilement un morceau qui doit être vif et rapide. Ses épîtres ne tombent point dans ce défaut. Quand le poète y dialogue, c'est avec la précision d'Horace : témoin l'entretien de Cynéas et de Pyrrhus, qui est mi modèle en ce genre; témoin VÉpître à H. de

Lamoignan dans plus d'un endroit.

ner, dit-oo, de vous on paria diei le roi , Et d*aUentat liorrible on traita la satire. Bt le roi, que dit-U7 Le roi ae prit à rira.

Tient-U de la province une saUre fade ,

DNin plaisant du pays insipide boutade,

Pour la faire courir on dit qu'elle est de mol,

Et le sot campagnard le croit de bonne foi.

rai beau prendre à témoin et la cour et la ville :

Non; à d'autres , dit-il ; on connaît votre style.

Comkeo de temps ees vers vous ont-ils bien coûté?

Ils ne sont point de moi, monsieur, en vérité :

Peut-on m'attribuer ces sottises étranges !

Ah ! monsieur ! vos mépris vous servent de louanges.'

Ce progrès est d'autant plus louable, que, dans les nombreuses critiques où l'on épluchait vers par vers toutes les poésies de l'auteur, on ne lui avait point reproché ce défaut : et cela prouve que les réflexions d'un bon écrivain Finstruisent mieux que toutes les censures.

Lorsqu'on a prétendu que Boileau n'avait ni fécondité, m feu, ni verve, on avait apparemment oublié le Lutrin, Il fallait bien quelque fécondité pour faire un poème de six chants sur un pupitre remis et enlevé; et si nous avons déjà vu que ses satires mêmes n'étaient point dépourvues de l'espèce de verve qu'elles comportaient, combien il a dû en montrer davantage dans une espèce d'ouvrage qui demandait de l'imagination pour construire une machine poétique, et du feu pour Fanimej! Qui jamais, parmi ceux que l'on peut citer comme des connaisseurs , a méconnu J'un et l'autre dans le Lur trinf Tous'^les agents employés par le poète ont leur destination marquée, et la remplissent en concourant à l'effet général. La fable, pendant cinq chants , est parfaitement conduite. La vérité des caractères et la vivacité des peintures y répandent tout l'intérêt dont on semblable siijet était susceptible, c'est-à-dire l'amusement qu'on peut prendre à voir de grands débats pour la pins petite chose. Mais que de ressources et d'art il fallait pour nous en occuperl

. . La Discorde encor toute noire de crimes , Sortant des Cordetten pour aUer aux Minimes ,

s'indigne du repos qui règne à la Sainte-Chapelle, et jure d'y détruire la paix, comme elle a su la détruire ailleurs. Elle apparaît en songe , «ous les traits d'un vieux chantre, au prélat, qu'elle excite et soulève contre le grand chantre son rival. EHe lui suggère le projet d'ensevelir ce fier concurrent sous la masse d'un vieux lutrin , relégué depuis longtemps dans une sacristie. Tous les préparalife pour cette entreprise se font avec la plus grande solennité , et c'est toujours à table que se prennent toutes les résolutions. Au moment où les amis du prélat , choisis par le sort, vont élever dans la nuit ce lutrin qui doit désespérer le chantre, la Discorde pousse un cri dfe joie :

L'air qui gémit du cri de l'horrible déesse Va Jusque dans Citeanx réveiller la MoUesae.

La lïuit , sa confidente naturelle , lui raconte les querelles qui vont s'allumer. La Mollesse en prend occasion de se plaindre de tous les maux qu'on lui a faits; elle regrette les beaux jours de son règne : et là se trouve si heureusement amené celui de Louis XIV , que les détracteurs mêmes de Boileau j>nt rendu hommage à la beauté de cet épisode, qui laisse les admirateurs sensibles hésiter entre le mérite de l'invention et celui de l'exécution. Mais avec quelle facilité l'auteur rentre dans son sujet, et sait lier cet épisode à l'action!

citeanx dormait encore , et la Sainte-Chapdle Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle^ Et voici qu^un lutrin, prêt à tout renverser, D'un s^our si chéri vient encor me chasser. O toi ! de mon repos compagne aimable et sombre, A de si noirs forfaits préteras-tu ton ombre? Ah ! Nuit! si tant de fols dans les bras de l'Amour Je t'admis aux pUdsirs que Je endials au jour, Du moins ne permets pas...

Ainsi la Nuit se trouve mise en action. Elle va cacher dans le creux du lutrin le hibou qui fait une si grande peur aux trois champions réimis pour emporter la fatale machine; et il faut que la Discorde , sous les traits de Sidrac, les harangue ponr leur rendre le courage, et les faire rougir de leur puérile frayeur. Ils se raniment, mettent la main à l'œuvre.

Et le pupitre enfin tourne sur son pivot

Voilà de la fiction, du mouvement et de raction^ c'est-à-dire tout ce qui donne de la vie à un poème^ soit badin, soit héroïque, et ce qui serait encore trop peu de chose sans le style : mais il est au-des* sus de tout le reste.

Les critiques du temps se déchaînèrent contre cet inddent du hibou; ils le trouvèrent trop petit, et le commentateur Saint-Marc, qui veut toujours don-' ner tort à boiteau, comme Brossette veut toujourt

lui donner raison, a fait ane longue diatribe contre rintervention delà Nuit et contre le hibou. Mais Saint-Marc, et ceundont il s'est fait Tapologiste, ont apparemment voulu oublier la nature du sujet; ils n'ont pas voulu voir que le l^ibou figure très-convenablement avec le perruquier l'Amour et le sacristain Boirude, qui vont, armés d'une bouteille, à la conquête d'un lutrin. Les événements sont dignes des personnages, comme le combat des chantres et des chanoines , qui se jettent à la tête les livres de Barbin sur l'escalier de la Sainte-Chapelle, est l'espèce de bataille qui convient à cette espèce d'épopée.

Mais comment l'auteur a-t-il pu enrichir une matière si stérile , et se soutenir si longtemps avec si peu de moyens? Comment a-t-il pu faire tant de beaux vers sur une querelle du chapitre? Cest là le miracle de son art. C'est à force de talent poétique; c'est en prodiguant à pleines mains le sel de la bonne plaisanterie, en donnant à tous ses personnages une physionomie vraie et distincte, qu'il QSt parvenu à transporter le lecteur au milieu d'eux, et à l'attacher par des ressorts qui , dans une main moins habile , auraient manqué d'effet. Tous ses héros ont une figure dramatique, une tête et une attitude pittoresques, et rien n'est plus riche que le coloris dont 11 les a revêtus. Veut-il peindre le prélat qui repose :

La Jeunesse en sa fleur brille sur son visage ; Son menton sur son sein descend à double étage , Et son corps ramassé dans sa courte grosseur Fait gémir les coussins sous sa moUe épaisseur.

Ici, c'est le vieux Sidrac, conseiller du prélat, qui s'avance dans l'assemblée :

Quand Sidrac , à qui T&ge allonge le chemin , Arrive dans la cbaiaabre un bâton à la main. Ge vieillard dans le cboeur a d^à vu quatre Ages; Il sait de tous les temps les différents usages , Et son rare savoir, de simple marguillier, L'éleva par degrés au rang de chevccier.

Là, c'est le docteur Alain :

Alain tousse et se lève , Alain , ce savant homme Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme, Qui possède Abéli , qui sait tout Raoonis, Et mèma entend , dit-on , le latin d*AK-empis.

Ce latin , qui est celui de V Imitation, est le plus facile de tous à entendre. Le poète place toujours à propos le trait comique , qui réduit à la vérité le ton héroïque dont il s'amuse à agrandir les çbjets.

Au mérite des portraits joignez celui des tableaux :

Parmi la doux plaisirs d*ane paU frateroelto, Paris voyait fleurir son antique Chapelle. S» chanoines vermeils et brillants de sauté S^engratealent d'une longue et Mdnte olalveté.

COURS DE LITTÉRATDRE.

Sans sortir de leurs lits , plus doux que leors Ces pieux fainéants faisaient ebanter matines. Veillaient à bien dîner, et laissaient en leur Uen A des chantres gagés le soin de louer Dieu.

Et ailleurs :

Dans le réduit obscur d*une alcôve enfoncée, S'élève un lit de plume à grands frais amassée; Quatre rideaux pompeux , par un double contour. En défendent rentrée à la clarté du Jour; Là, parmi les dotfceurs d'un tranquille silenee. Règne sur le duvet une heureuse iiidolence. C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner. Dormant d'un léger sonune, attendait te diner.

Celui qui avait dit dans l*v4rt poétique,

n est un heureux choix de mots harmonieux,

les a choisis tous ici, de manière qu'il n'y a pas une seule syllabe qui fasse assez de bruit pour réveiller le prélat qui dort. Et quelle verve dans la peinture du vieux Boirude 1

Mais que ne dis-tu point , 6 puissant porte-croix ! Boirude , sacristain , cher appui de ton maître , Lorsqu'aux yeux du prélat tu vis ton nom paraître? On dit que ton front Jaune , et ton teint sans couleur. Perdit en ce moment son antique pâleur, Et que ton corps goutteux, plein d'une ardeur guenière. Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière.

Entrons dans la demeure de la Mollesse :

Cest là qu'en un dortoir elle fait son séjour.

Les plaisirs nonchalants folâtrent à Tentour :

L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoinei ;

L'autre broie en riant le vermillon des moines.

La Volupté la sert avec des yeux dévots ,

Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.

Mais c'est surtout dans la description des objets les plus communs qu'il déploie toutes les richesses de l'expression, et qu'il fait servir la langue poétique à des peintures qui semblaient faites pour s'y refuser.

A ces mots il saisit un vieil InlorUat ,

Grossi des visions d'Aocurse et d'Aldat ,

Inutile ramas de gothique écriture ,

Dont quatre ais mai unis formaient la couvertore ,

Entourée à demi d'un vieux parchemin noir.

Où pendait à trois clous un reste de iermoir.

Qui avait su, avant Boileau, faire descendre si heureusement la poésie à de semblables détails? Est-il bien facile de dire en vers élégants qu'on allume une bougie avec un briquet et une pierre à fiisil? Le talent du poète saura encore ennoblir cette peinture si familière.

Des veines d'un caillou qu'il frappe au même instant n fait Jaillir un feu qui pétille en sortant ^, Et bientôt au brasier d'une mèche enflammée Montre, à l'aide du soufre, une dre allumée.

Rien n'est oublié , et tout est fidèlement rendu , non

* Ces deux vers n^tpelfent celui de Virgile (^iieirf.i, I7S) : jic primûm tiUei tcintÙUm exeudU Achat»

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

pas en cherchant des termes nouveaux et inusités, des figures bizarres , des combinaisons forcées : le poète n'a point recours au néologisme , il se sert des mots les plus ordinaires, la mèche, le soufre, le caillou, la cire, le brasier; mais il les combine sans effort, de manière à leur donner de l'élégance et du nombre. Et des jeunes gens qui n'ont guère fait qu'entasser des lieux communs ampoulés sur le soleil et la lune, prétendent créer la poésie descriptive, créer une langue inconnue à Boileau et à Racine! Au lieu de songer à en faire une, qu'ils étudient encore celle de leurs maîtres; et, sans vouloir la changer, qu'ils apprennent à s'en servir comme eux. ' Nous n'avons pas d'ouvrage où l'on trouve plus souvent que dans le Lutrin l'exemple de ces détails vulgaires relevés par ceux qui les avoisinent. Je n'en citerai plus qu'un seul entre mille autres : c'est l'habillement du chantre.

On apporte à linstant ses somptueax habite , Où sur Toaate moUe éclate le tabis.

D'une longue soutane il endosse la moire, Prend ses gants violete,'les marques de sa gloire. Et saisit en pleurant oe roeliet qu*autrefois Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigte.

Quel choix d'expressions et de circonstances! L'ouate, que nous prononçons communément auette, ne semble pas faite pour figurer dans un vers ; mais le poète, en faisant tomber doucement le sien sinr l'ouate molle, et le relevant pour y faire éclater le tabis, vient à bout d'en tirer de l'élégance et de l'harmonie. Il emploie le même art pour ennoblir la soutane du chantre par une épithète bien placée, par une fi* gure fort simple, qui consiste a- prendre la partie pour le tout, et U en résulte un vers élégant et pittoresque :

D*une longue soutane U endosse la moire.

Prendre ses gants est bien une action triviale : mais

Ses gante violete , les marques de sa gloire ,

sont relevés par une heureuse opposition. Enfin, il met de l'intérêt jusque dans ce rocket, placé à une césure artificielle, ce rocket

Qu*un prélat trop Jaloux lui rogna detrote doigts.

Ce style montre la science de tout embellir, et le néologisme ne montre que l'impuissance.

On a pu remarquer, dans tout ce que j'ai rapporté, combien l'auteur possède tous les secrets de l'harmonie imitative. On a cité mille fois le sommeil de la Mollesse, et ces vers sur les rois fainéants :

Aucun soin n'approchait de leur paisible cour; On reposait la nuit, on dormait tout le jour. Seulement au printemps , quand Flore dans les pUlnei

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