CHAPITRE Y.-- De la tragédie ancienne
BicnoN pRBiiiÈRB. ^Idées générales but le Uiéàtre
des anciens.
Rien n'est si commun en tout genre que les avis extrêmes, et c'est par cette raison que rien n'est si rare que la vérité; car elle est, comme la vertu, placée entre deux excès. On trouve encore bien des personnes instruites qui croient le théâtre grec fort supérieur au notre, et qui soutiennent qu'Eschyle, Sophocle et Euripide n'ont pas été surpassés , ni même égalés. Il y aura toujours parmi les érudits une classe d'hommes qui n'admirent que les anciens, parce qu'ils chérissent exclusivement l'objet de leurs études, etqu'ils ne peuvent ni traduire ni commenter les modernes. D'un autre côté, des hommes de beaucoup d'esprit, mais qui ont peu étudié l'antiquité, ou qui ne peuvent s'accoutumer à des mœurs trop différentes des nôtres , regardent la tragédie grecque comitie une déclamation dramatique, et n'y voient que l'enfance d'un art que nous avons porté à sa perfection. Je crois ces deux opinions également injustes. Brumoy, littérateur assez instruit, mais
qui avait plus de connaissances que de goût , tout en condamnant ces deux avis extfêmes, ne se montre pas lui-même exempt de toute prévention, et, en avouant que nous avons perfectionné le théâtre, il justifie beaucoup de fautes des anciens , et veut trop souvent excuser, par la différence des temps, ce qui partout est mauvais en soi . II proscrit les pièces d'in« vention, et croit trouver dans la nature de bonnes raisons pour qu'on ne puisse s'intéresser à ces sortes de pièces. Zaïre, Alzire, et plu sieurs autres ouvrages d'un grand effet , l'ont suffisamment réfuté. Mais Brumoy s'entendait-il bien lui-même, lorsqu'en recherchant le principe et l'objet de la tragédie, il s'exprime ainsi :
« La craiute'et la pitié sont les passions les plus dangereuses , comme elles sont les plus oommones ; car si l'une, et par conséquent l'autre, à cause de leur liaison, glace éternellement ies hommes , il n'y a plus lieu à la fermeté d'âme nécessaire pour supporter les malheurs inévitables de la vie , et pour survivre k leur impression trop souvent réitérée. La tragédie corrige la crainte par la crainte , et la piUé par la pitié ; chose d'autant plus agréable que le cœur humain aime ses sentiments et ses fkiblesses : Û sfimagûie donc qu'on veut le flatter, et il se trouve infiillliblement guéri par le plaisir même qu'il a pris à se séduire. »
J'avoue que je n'ai jamais rien vu de tout cela dans la tragédie. Les paroles de Brumoy ne sont qu'un commentaire subtil et erroné du passage d'Aristote où il est dit que la tragédie, par la terreur et la pitié, sait corriger tes' deux (affections de Vàme; ce qui signifie simplement que l'illusion dramatique, en nous les faisant ressentir, leur 6te ce qu'elles ont de pénible et d'amer. Cette explication est aussi claire que plausible. Mais ce qui peut excuser ceux qui oht adopté celle de Brumoy, c'est cette fatalité invincible qui , accablant les humains des malheurs inévitables , faisait le fond de la tragédie chez les Grecs, comme elle faisait la base de leur système religieux. D'après ce principe, le spectacle des malheurs de la condition humaine, étalé sur la scène, a pu paraître une leçon qui avertissait de s'armer de courage et de patience , et*de repousser également et la crainte qui glace l'âme et cette faiblesse plaintive qui l'amollit. Mais, quoique en effet toutes les pièces grecques puissent donner cette leçon , on ne voit point qu' Aristote en fasse nulle part l'objet principal de la tragédie et le premier but de l'art dramatique. Les modernes se sont égarés en donnant une trop grande extension au passage du maître; et Brumoy, en particulier, s'efforce de prouver fort au long que, si Eschyle et Sophocle n'ont pas eu précisément cette idée , ils ont dû concevoir quelque chose d'approchant, et qu'if est (m-
ANCIENS. - POÉSIE
poêMe que eu gramâi hommes aient iranxMé Mans dessein; comme si ee n'était pas avoir un dessein que d'assembler ses compatriotes à un magnifique spectacle pour les amuser, les intéresser et les instruire, émouToir leurs cœurs en flattant leurs oreilles, et obtenir des couronnes en donnant des ^aisirs.
Que veut dire Brumoy quand il prétend que la pUU est tmepassUm dangereuse, qvî*eUe glace éterneiiement les hommes? La plupart des vertus morales, celles surtout qui doivent être les plus précieuses à la société, parce qu'elles sont les plus nécessaires , tiennent au sentiment de la pitié. C'est ce même sentiment que la tragédie développe en noiistrès-heiireusement,bienloindenousen guérir; qui, loin de glacer le cœur, l'ouvre à toutes les impressions qui nous portent à aimer, à plaindre, à secourir nos semblables. Brumoy a commis la même faute que eedx qu'il accuse de ne pas assez distinguer la diffîrenee des temps, des nations et des mœurs. Daonbllé qu'il n'y avait plus aujourd'hui , ni dedieux oppresseurs, ni d'oracles funestes , ni de crimes nécessaires ordonnés par le cid ; qu'ainsi la tragédie , bien loin de nous endurcir contre les infortunes d'autrui, nous attendrit sans danger, porte dans notre âuie toutes les émotions qui exercent et augmentent notre sensiblité, nous touche de compassion pour le malheur, nous soulève d'indignation contre lecrime, nous transporte d'admiration pour la vertu, et grive en nous de grandes et utiles vérités avec le burin de la poé^e. Voilà l'objet de l'art dramatique, art beaucoup plus étendu qu'il ne l'était du tonps d'Aristote, et qu'il n'a pu lui-même concevoir tout entier, parce que le plus excellent esprit ne peut pas deviner en tout l'expérience des siècles et les pas du génie.
Un principe d'erreur qu'on retrouve dans presque tout ce qui a été écrit sur la tragédie, c'est de vouloir juger en tout sur les mêmes règles le théâtre des anciens et le nôtre, qui, se rapprochant par les premiers principes de l^art , et par des beautés qui sont communes à Tun et à Tautre , s'éloignent par des différences essentielles dans les accessoires et les moyens. Nous portons au spectacie un esprit tout différent de celui qu'y portaient les Grecs; et ee qu'ils exigeaient de leurs auteurs dramatiques ne suffirait pas , à beaucoup près ,*pour faire réussir les nôtrei. Une scène ou deux par acte , et des chœurs qui ne quittaient pas la scène et se mêlaient au dialogue dans les situations les plus intéressantes , voilà tout ee que Ton demandait au poète. Tous les sujets tirés de lliistoire dek Grecs les attachaient sans peine , malgré leur extrême simplicité , sans qu1l fdt
L4 UAIK. — TOUS I.
besoin que l'action, graduée sans cesse par des alternatives de crainte et d'espérance , ne s'arrêtant et ne se ralentissant jamais, offrit à tout moment un nouveau degré d'intérêt, un nouvel aliment à la curiosité, durant le cours de cinq actes, et ne la satisfit entièrement qu*à la fin du drame. Pourquoi? C'est que parmi nous le spectacle est pour' une assemblée choisie; chez eux le spectacle était pour un peuple. Une tragédie chez les Grecs était une fête donnée par les magistrats dans certains temps de l'année , aux dépens de la république , dont on y prodiguait les richesses. On rassemblait dans un amphithéâtre immense une foule innombrable de peuple , et l'on représentait devant lui des événe- . ments célèbres dont les héros étaient les siens , dont l'époque était présente à sa mémoire, et dont les détails étaient sus par cœur, même des enfants* Une architecture imposante, des décorations magnifiques, attachaient d'abord les yeux , et auraient suffi pour faire un spectacle. La déclamation des acteurs , assujettie à un rhythme régulier et au mouvement donné par f orchestre ; un chœur nombreux, dont les chants s'élevaient sur un mode plus hardi et plus musical , et devenaient plus retentissants par tous les moyens qui peuvent ajouter à la voix, quand ils sont suggérés par la nécessité de se faire entendre au loin dans un espace couvert de simples toiles; l'accord soutenu entre la déclamation notée , les gestes mesurés et l'accompagnement, accord qui faisait un des plus grands plaisirs d'un peuple sensible à l'harmonie au delà de ce que nous pouvons imaginer; enfin tout ce que nous savons, quoique très-imparfaitement, des spectacles anciens ; les masques faits pour enfler les voix, les vases d'airain disposés pour la multiplier; tout nous fait voir qu'ils accordaient aux sens infiniment plus qu6 nous ; que la nature, vue de plus loin sur le théâtre, était nécessairement agrandie; qu'exagérés dans leurs moyens et dans leurs procédés , ils s'occupaient plus de réunir plusieurs sortes de jouissances que de se rapprocher d'une vraisemblance exacte, et cherchaient plus à plaire aux yeux et aux oreilles qu'à ftûre illusion à l'esprit.
Que l'on réfléchisse maintenant sur toutes les différences qui se présentent entre ce système théâtral et le nêtre. Nous sommes renfermés dans des bornes locales très-étroites , et les objets d'illusion, vus de plus près, doivent être ménagés avec une vraisemblance beaucoup plus rigoureuse. Nous parlons à une classe d'hommes choisis, dont le goût, exercé par l'habitude de juger tous les jours, est nécessairement plus sévère, et dont Vâme. accoutumée aux émotions, n'en est que plus difficile à émouvoir.
de la laDgâe poétique ; presque aueim mot n'était par luî-mérae bas et trivial , ce qui tenait en partie à la oonstituiioA républicaine « au grand rôle que jouait le peuple dans le gouTemeoient, et à son commerce continuel avec ses orateurs. Un mot n'était pas réputé populaire pour exprimer un usage journalier, et le terme le plus commun pouvait entrer dans le vers le plus pompeux et dans la ligure la plus hardie. Parmi nous « au contraire , le poète ne jouit pas d*un tiers de Tidiome national : le reâe lui est interdit comme indigne de lui. Il n'y a guère pour lui qu'un certain nombre de mots convenus; et le génie du style consiste à en varier les combinaisons, et à offirir sans cesse à l'esprit et à l'imagination des rapports nouveaux sans être bizarres, et ingénieux sans être redierchés. Ce secret n'est connu que de trois ou quatre hommes dans un siècle : le reste est déclamateur en voulant être poète, ou plat en croyant être naturel. C'est qu'il est bien difficile de
Sans aucun objet qui puisse les distraire et flatter leurs sens, ils peuvent s'armer de toute la rigueur de leur raison, et sont encore plus disposés à juger qu'à sentir i\ n'y a là aucune distraction favorable au poète; lui seul est chargé de tout, et on ne kii fait grâce de rien. Point de musique qui enchante l'oreille , point de chœur qui se charge de remplacer l'action par le chant. On ne lui permettrait pas de faire un acte avec une ode et un récit , comme il arrive si souvent aux poètes grecs. Il faut qu'il aille toujours au fait, quoiqu'il n'en ait qu'un seul à trai* ter pendant cinq actes; qu'il soutienne la curiosité, quoiqu'il n'ait à l'occuper que d'un seul événement; que le drame fasse un pas à chaque scène, et tourmente sans cesse le spectateur, qui ne veut pas qu'on le laisse respirer un moment. A tant de difficultés que doit vaincre tout auteur dramatique qui veut être joué avec un succès durable , joignez la difficulté bien plus grande encore, et bien plus rarement vaincue, que doit surmonter Phomme de génie \ soutenir un langage de convention dont il n'existe
aucun modèle dans la soeiété> et d'introduire des personnages qui conversent en se défendant une grande partie des termes de fai conversation. II faut la plus grande justesse d'esprit et une singulière flexibilité d'élooution pour démêler et saisir ces nuances délicates qui forment œ qu'on appelle le bon goût. Le goût est nécessairement un mettre despotique dans une langue qui fut bari>are dans son origine , et qui n'a dû sa perfection qu'à la politesse d'un siècle raffiné ; au lien qu'on peut dire de la langue grecque que le génie a présidé à sa nais* sance, et que depuis il en resta toujours le maître.
ncTHUf n. — D'Esdiyle*
Eschyle est le véritable fondateur du théâtre grec, car les tréteaux ambulants de Thespis ne méritaient pas ce nom. Eschyle était né dans l'Attique, d'une famHle ancienne et illustre. ïl se partagea de bonne heure entre la philosophie , la guerre et le théâtre. Il étudia les dogmes de Pytliagore, se trouva à la journée de Salamine, fut blessé à celle de Marathon, et mit sur la scène, dans sa tragédie des Perses, ces triomphes de la Grèce dont il avait été témoin. Son génie militaire éclatait dans ses ouvrages , et l'on appelait sa pièce des Sept Chefs deoani Thébes, l'accouchement de Mars. Sa dernière campagne fut celle de Platée , non moins glorieuse aux Grecs que les précédentes. 11 se livra dès lors tout entier au théâtre, et donna, sous l'archonte Ménon, quatre tragédies qui furent couronnées, Phiné^ Gtaucus *, les Perses, et Proméihee; nous avons les deux der-
qui veut être lu par ses contemporains et par la postérité ; la difficulté d'être poète dans une langue moins poétique que eelle des Grecs , et dans un genre où il faut cacher la poésie aussi soigneusement qu'ils la montraient; et vous verrez que les Racine et \t% Voltaire sont des hommes encore plus rares que les Euripide et les Sophocle.
Les chœurs établis chez les Grecs permettaient ' à l'auteur dramatique de s'élever à la plus haute poésie, et c'était sur la lyre de Pilidare que Melpomène alors faisait entendre ses plaintes. D'un autre côté, la nature de leur idiome permettait une foule d'expressions simples et naïves , qui , dans le nâtre, seraient basses et populaires. Le poète pouvait donc tour à tour être très-naturel sans craindre de paraître bas , et très-sublime sans craindre de paraître enflé. Ainsi ce double avantage, tiré du langage et des moeurs, l'éloignait aisément de deux écueils dont nous sommes toujours voisins.
Les modernes en général approfondissent davantage les sentiments et les passions, s'enfoncent plus avant dans une situation Ûiéâtrale, remuent le cœur plus puissamment, et savent mieux varier et multiplier les émotions. C'est un progrès que l'art a dû faire. Mais s'il a pu acquérir de l'énergie dans nos grands tragiques, ils n'ont pu surpasser les anciens pour la vérité; et dans cette partie les Grecs ne sauraient être trop étudiés ni trop admirés. De cette qualité qui les distingue, naît l'extrême difficulté de les bien traduire, surtout en vers. La di£férence'du langage en a mis une grande entre leur dialogue et le nôtre. Chez eus les détails de la vie commune et de la conversation familière n'étaient point exclus
* On eroit suêE généralmie&t que GUwui n'était qQ*an drane satyriqae.
ANCIENS. - POÉSIE
I. Les traditions liistoriqoes yarient sur le nombre de ses pièces. La nomenclature de Fabricius en eomfite près de cent. Euripide et Sopbocle en eompoeèrent encore dayantage; ce qui prouve ce que j*ai dit d-dessnSf que l'art du théâtre et celui de la poésie étaient l»eancoup moins difficiles pour les Grecs que poar nous. Nos auteurs les plus féconds sont bien loin aujourd'hui de ce calcul arithmétique, qui n'est encore rien, il est vrai, si l'on remonte jusqu'à notre Hardy, qui avait fait six cents pièces. Mais Hardy est aussi loin d'égaler Eschyle, qu'Eschyle lui-même est loin de Corneille.
Aristote et Quintiiien l'ont regardé comme le véritable inventeur de la tragédie. Chœrile et Phrynicus*, cités par Suidas, n'étaient que des chansonniers V2^gabonds, imitateurs de Thespis. C'est Eschyle, dit Aristote, qui a le premier introduit deux actewrs sur la sciney où l'an fCen voyait qu'un seul auparavant. Qu'était-ce que des drames où il n'y avait qu'un personnage? Quintiiien s'explique plus nettement : Eschyle est le premier, dit-il, gui ait /ait des tragédies. Denys d'Halicarnasse parle de même. Aucun de ces auteurs n'attribue l'invention du poème tragique à Thespis. Horace est le seul qui ait voulu remonter jusqu'à lui, peut-être par une suite de cette disposition naturelle à chercher la plus petite origine à ce qu'il y a de plus grand.
Eschyle joignait au génie poétique un esprit inventeur dans tout ce qui regarde la mécanique et la décoration théâtrales. Il forma le célèbre Agatharque, qui écrivit un traité sur rarchitecture scénique. Il imagina pour ses acteurs ces robes traînantes et majestueuses que les ministres des autels empruntèrent pour les cérémonies de la religion. Par ses soins, le théâtre, orné de riches peintures, représenta tous les objets conformément aux règles de l'optique et aux eUfets de la perspective. On y vit des temples, des sépulcres, des armées, des débarquements , des chars volants, des apparitions, des spectres. Il en* seigna au chœur des danses figurées , et fut le créateur de la pantomime dramatique. Tous ces services rendus aux beaux arts ne le garantirent pas de la persécution. Les prêtres lui firent un crime d'avoir mis sur la scène les mystères de la religion dans plusieurs de ses tragédies , et notamment dans ses Euménides, que nous avons encore, oà Oreste est accusé par les Furies, et défendu par Apollon et Minerve. La populace ameutée voulut le lapider. U se réfugia près de l'autel de Baccbus. L'aréopage le sauva de la fureur de ses ennemis en se déclarant son juge , et le renvoya absous en considération des blessures qu'il avait reçues à Marathon. Ainsi ses talents lui auraient coôtéla vie, s'il n'en avait eu
d'autres que ceux d'un poète. Ce ne ftit pourtant pas le chagrin le plus sensible qu'il essuya. Le danger qu'il avait couru n'avait pu le dégoûter de la poésie. Il eut l'imprudence si commune de ne pas sentir que le génie a aussi sa vieillesse, et qu'il ne faut pas l'exposer aux mépris. Les ossements de Thésée ayant été portés à Athènes par Cimon , ce fut pour la ville un sujet de fiStes et de jeux. Il y eut un concours ouvert pour les poètes tragiques. Eschyle ne voulut pas manquer une occasion si solennelle. Malheureusement il avait pour concurrent un de ces hommes rares dont les premiers pas s^nt des triomphes : c'était Sophocle à vingt-quatre ans. L'archonte s*aperçut qu'il y avait parmi le peuple des mouvements et des brigues qui faisaient craindre que l'esprit de parU n'influât sur le jugement public. Dans ce moment, Cimon et les autres généraux d'Athènes arrivaient sur le théâtre pour y faire des libations. L'archonte les pria de faire la fonction déjuges. Sophocle l'emporta. Le vieux Eschyle en fut inconsolable. 11 quitta sa patrie, et se retira auprès d'Hiéron, roi de Sicile , ami et protecteur des lettres, et qui avait à sa cour Epicharme, Simonide, Pindare. Cest en ce pays qu'il finit sa vie, écrasé, dit-on, par une tortue qu'un aigle laissa tomber sur sa tête chauve. ApMs sa mort, son fils Euphorion fit encore jouer à Athènes phisieurs pièces que son père avait laissées. Elles furent couronnées; mais l'auteur n'était plus.
Il ne nous en reste que sept de toutes celles qu'il avait écrites : Prométhée, les Sept Chefs de* vont Thèbes, les Perses, Agamemnon, les Coiphares , les EuménideSy les Suppliantes. Toutes se ressentent de l'enfiuice de l'art, et les beautés sont plus de répo|>ée que de la tragédie. On y reconnaît un génie mâto et brut, nourri de la poésie d'Homère, dont il s'avouait l'imitateur. Mes pièces, disait4l» ne sont que des reliefs des festins d'Homère* Mais dans les Coêphores il y a des beauté» vraiment dranaatiques, et dans les Sept Chefs des morceaux d'une très-belle poésie. Je m'arrêterai principalement sur ces deux dernières, après avoir dit un mot de chacune des autres.
Le sujet de Prométhée est monstrueux. Vuicain , accompagné de la Force et de la Violence, diiaistres de Jupiter, fait attacher sur le mont Caucase, avec des chaînes de diamant, le dieu Prométhée, que le maître des dieux veut punir, on ne sait pourquoi, d'avoir dérobé le feu du ciel, et d'avoir enseigné aux hommes tous les arts. Les nymphes de l'Océan, l'Océan lui-même, et la malheureuse lo, poursuivie aussi par Jupiter, viennent tour à tour entendre les plaintes de Prométhée > que son malheur n'a point abattu; qui se vante même
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de savoir le seul moyen que Jupiter puisse em- :p1oyer pour n'être pas renversé-un jour du tr6ne des cieux, et jure que rien ne Tobligera de le révéler, à moins qu*on ne le délivre de ses chaînes. Mercure vient le sommer de dire ce secret, et lui déclare que, s'il s'obstine au silence, Jupiter va le fou* droyer et le laisser en proie à un vautour qui lui déchirera les entrailles. L'inébranlable Prométhée garde le snence, et brave les menaces de celui qu'il
Grèce, si quelque peëte eât fait une tragédie pour leur prouver qu'ils étaient le premier peuple du monde, je doute qu'ils l'eussent couronné, car Ira Athéniens se connaissaient en louanges.
Âgamemnon est une pièce froidement atroce. On est un peu étonné qu'un homme de lettres qui osnnaissait les anciens, le Franc de Poropignan, à qui nous devons une traduction élégante d^Eschyle, porte l'enthousiasme de traducteur jusqu'à dire que
nomme le tyran des dieux. L'arrêt s'exécute : la ce poète a perfectionné l'art qu'UavaU inventé, foudre tombe, disperse le rocher où Prométhée est f et se récrie entre autres choses sur la beauté âa
caractère de Clytemnestre.
enchaîné, et la pièce finit. Cela ne peut pas même s'appeler une tragédie.
Les Perses, dont le sujet est plus rapproché 'de la nature*, n'offrent rien de plus régulier ; mais on sent combien cet ouvrage devait plaire aux Athéniens. C'est la défaite des Perses h Salamine qui occupe cinq actes en récits, en descriptions, en présages, en songes « en lamentations : nulle trace encore d'action ni d'intrigue. La scène est à Suze. Des vieillards, qui forment le chœur, attendent avec inquiétude des nouvelles de l'expédition de Xerxès. Atossa , mère de ce prince , vient leur ra- •^'Conter un songe qui l'épouvante. Arrive un soldat ictappé de l'armée^ qui raconte le désastre des Per- .ses. Atossa évoque l'ombre de Darius, et, contre Tocdinaire des ombres , qui ne reviennent que pour révéler aux vivants quelque grand secret, celle-ci ne paraît que pour entendre de la bouche d' Atossa ce qu'elle-même vient d'apprendre de la défaite de Xerxès. Au doquième acte , Xerxès lui-même parAt seul avec un carquois vide, qui est , dit-Il , tout ce qui lui reste de cette prodigieuse armée qu'il avait amenée contre les G^*ecs« Hl s'est sauvé avec bien de la peine. 11 pleure, il gémit , et ne fait autre chose que de recommander à sa mère et aux vieillards de pleurer et de gémir. Toute la pièce d'ailleurs est remplie, comme on peut se l'imaginer, des louanges du peuple d'Athènes : il est invîaeible , il est favorisé du ciel, il est le soutien de la Grèce. Tout cela était vrai alors; mais le poète met ces louanges dans la bouche des ennemis vaincus, et Ton sent combien elles en deviennent plus flattfm^ Il leur montre, pendant dnq actes, les Perses dans la terreur, dans l'humiliation, dans les laySes, dans l'admiration pour leurs vainqueurs. Avec* un tel sujet, traité devant des républicains enivr6s,de leur gloire, et qui n'avaient pas encore li|^ri^ à être difficiles , on pouvait être couronné sans avoir fait une scène tragique, et c'est ce qui aviva. Mais après la défaite entière des Athéniens en Sicile, la destruotton de toutes leurs forces, et < la pertf de q^ asoendant qu'ils avaient dans la
« Àçamemnon , dit-fl , a le déHiat de plasleon de ooe pièces modernes. Ses premiers actes ne sont qu'une loi^pie exposition; l'action ne commence qu'an quatrième. »
Cest un peu tard , et je ne connais point de pièces sur notre théâtre à qui Ton ait pardonné une pareille faute. Il ajoute :
« Le cinquièiiie acte est do pins giuid iotéièt Les personnages de Clytemnestre et de Cassandie n'y bissent rien à désirer. »
Il est vrai que les prophéties de Cassandre sont belles; mais des prophéties sont un beau détail, et ne sont point un caractère. Quant à celui de Clytemnestre, il me semble qu'on n'y peut rien tolérer : elle est d'une atrocité qui révolte. Un grand crime n'est théâtral qu'avec une grande passion ou de grands remords. Si Clytenmestre était forcenée de jalousie comme Hermione, ou d'ambition comme Cléopâtre, je pourrais concevoir son, crime; mais elle n'est ni amoureuse, ni jalouse, ni ambitieuse. Seulement elle veut tuer son mari, et le tue. VolUi la pièce! Elle se contente de dire qu'Agamomnon a mérité la mort en faisant immoler sa fille : elle le répète trois ou quatre fois. Du reste , il ne sort pas de cette âme, que ridée d'un semblable forfait devait au moins troubler, un seul mot de passion, on cri de fureur, un accent de violence. Il n'y a' point d'exemple d'une soélératesse si tranquille, et par conséquent si froide. Elle attend son époux pour l'égorger sans être combattue un moment ; et quand elle l'a assassiné, elle sort de son palais pour s'en vanter devant tout le peuple avec une insolence aussi calme qu'inconcevable. H faut l'entendre elle-même pour juger où en était encore cet art^que Pompignan veut qu'Eschyle ait perfectionné,
« Qnand fl âmt se veoger d'an ennemi qoi doit noos être cher, ne fiiut il pas loi tendre un piège qu'il ne puisse éviter? Je méditais depuis longtemps cette vengeance légitbne : Poceasion s'est présentée; je l'ai saisie stcc ar* deur. Agamenmon ne vit plos : je l'avonerai sans crainte. Tout était si bien disposé, qu'il ne pouvait ni ftiir ni se défendre. Il s'est trouvé pris dans on superbe voile comme
ANCIENS. — POÉSIE
des Heiis indissoloMes. Je l'ai ftvpppé deux fois ^^et deux fois il a gémi flous mes coups. H tond>e à mes pieds» je le frappe eacore» el ce dernier coop l'enTOie chez Pluton. Il expire : sod sang rejaillit 8urmoi;ro6ée qui m'a paru plus douce que les eaux du ciel ne le sont pour les productions de la terre. J*anDonoe sans effiroi ce que j*ai fiût : il m'est égal que ^ ons m'approuviez ou me blâmiez. Voilà le corps d'AgamemooD , le corps de mon époux. Je n'ai rien, commis que de juste ; je l'ai poignardé : c'est tout ce que J'ayais à TOUS dire. > ( ÎYaduetiim de le Ftanc de Pampignan,)
Je ne doute pas qa'en cet endroit Bruaioy ne répondit ooimne il fait si souvent : Les Athéidms étaient un petqUe éclairé : comment croire qu'Us uiaU applaudi une soUisel Et il conclut qu'il y a quelque raisonque nous ne savons pas , et qui justifie œ qui nous parait sans excuse. Avec cette méthode , iJ n'y a rien qu'on ne fit trouver bon. Mais^ sans aller plus loin^ les Anglais sont assurément un peuple ti^s-dclairé, et tous les jours ils applaudissent ce que nous ne supporterions pas. On en trouverait'.fort bien les raisons ; mais la logique de Brumoy dispense d'en chercher : ce qui est beaucoup plus court. Ici , par exemple , ne peut-on pas dire que , si cette pièce fiit honorée d*un prix, c'est que le théâtre était encore à moitié barbare et bien loin de la perfection où Sophocle le porta dans la suite ^ Et qui ne sait qu'à cette époque, ce qui n'est qu'atroce et noir parait énergique et grand ? Malheureusement, lorsque ia corruption et la décadence succèdent aux modèles et naissent de la satiété, Ton retombe, à Fautie bout du cercle, dans le même abu9 par où l'on avait commencé, et de nos jours ce commentaire troQvermt aisément son application.
Au cinquième acte dea Coéphores, qui ne sont antre diose que le sujet connu parmi nous sous les noms d'Electre et d'Oreste, ce dernier tue sa mère aussi froidement qu'elle a tué son époux.
Les Euménides, sont la troisième pièce que la famille des Atrides ait fournie à Eschyle. Il en a suivi exactement l'histoire dans ses trois tragédies : celle d^Agcanemwan, où ce prince est assassiné par sa femme; celle des Coéphores, où il est yengé par son fils; celle des Euménides, où Oreste est en proie aux Furies. Cette dernière est au moins aussi étrangère âi nos mœurs que Prométhée. L'ouverture du théâtre représente les Euménides endormies à cdté d'Oreste dans le temple de Delphes : c'est Apolton, protecteur de ce malheureux prince ^ qui est venu à tMot de les assoupir, et qui lui conseille de profiter de roccasion et de s'échapper, oomme si les Furies devaient être bien embarrassées à leur réveilpour le mrouver; et puis expliques la mythologie 1 Quoi qu'il eo soii, Oreste trouve le conseil fort bon , et
I il prend la fuite. Survient Tombre de Clyteronestre, qui trouve fort mauvais que les Furies sommeillent ; et en effet, l'on serait tenté de croire que ces filles de la Nuit ne devraient jamais sommeiller, tant qu'il y a des coupables à tourmenter. Mais c'est aussi un dieu qui les a endormies, et leur sommeil est bien dur, car il se passe beaucoup de temps avant que Clytemnestre parvienne à les réveiller. Cette scène est curieuse. En voici une petite partie fidèlement traduite par Pompignan, mais pour cette fols condamnée par lui-même.
« Écouter mes plaintes ,6 divinités infemalesl écoules Clytemnestre qui se montre à vous pendant votre 8om« meil. » {ici les Euménides ronflent.)
CLTTEMKBSTRB.
;* « Vous me répondez par un vain bmit, et Totre proie s'éloigne. Vous pouvez dormir en eiïei; les soppliaots ne vous imporUment guère. n(£es Euménides ronflent )
« Quel profond sommeil IMes douleurs ne vous touchent pas. Cependant le meurtrier de sa mère, Oreste , s'enfuit ! » (Les Euménides ronflent, )
« Tous donnez encorel rien ne peut vous éveiller! Ab ! noires Furies ! vous ne savez jGiiie que du mal. >• (Les Euménides ror^fleni, )
« La Fatigue et le Sommeil, ae sont unis ensemble pour assoupir ces monstres cruels. » (les Euménides ronflent, et un^ d'elles s'écrie t en r^ant: Anéte! arrête! arrête!)
Un moment après elles s'éveillent enfin, et se reprochent leur négligence. Apollon veut les chasser de son temple : elles le querellent sur la protection qu'il accorde à un parricide.
« Jeune dieu, lui disent-elles , tu as Urompé de vieiUes déesses.»
Cependant Oreste s' est enfui de Delphes à Athènes, et le poète y transporte la scène au troisième acte» Ce n'est pas là , comme on voit , la règle des unités. Dispute d'Oreste avec les Furies dans le temple de Minerve : mais ce n'est pas l'Oreste que nous connaissons, car il leur parle de sang-froid et aveo beaucoup de bon sens. 11 ne parait pa&que ces Furies lui fiissent grand mal , ni même grande peur. Il implore la protection de Minerve^ qui descend au bruit, et veut savoir de quoi 11 s'agit. Les Euménides accusent; Orc^ se défen^. Mmerve s'abstient de juger une cause qui est y dit-elle, au-dessus des mor^ tels : mais elle, déclare qu'elle va remettre ce jugement à un tribunal composé des honunes les plus justes et les plus éclairés d* Athènes. Il y a ici un magnifique éloge de ce tribunal, qui n'est autre chose que l'Aréopage, dont le poète attribue l'éta* bliasement à Minerve , et relève la majesté jusqu'à le fiiire juge des dieux et des hommes, puisque Apollon plaide devant lui pour Oreste contre les
œUBS DE LITTÉRATURE.
Euménides. C'est pourtant pour cette pièce que Ton voulut lapider Eschyle : il paraît que ce peuple d'Athènes était fort difficile à manier. Goiîclusion : Apollon déclare que
« L'enfant est Touvrage du père, et non pas de la mère, qui n'en est que la dépositaire ; que Mlnerre elle-même est née de Jupiter seul , ce qui prouYe qu'on pent se passer de mère; »
^et autres raisons de la même force , qui persuadent pourtaut la moitié de l'Aréopage ; car, lorsqu'on ya aux voix , les suffrages pour et contre se trouvent égaux , et dans ce cas la loi [absout. Voilà Oreste hors d'affaire, et le poëte aussi : mais il faut convenir que voilà une étrange pièce. '
Le sujet des Suppliantes est aussi simple que celui des Euménides est extraordinaire; mais il n'y a pas plus d'action dans l'une de ces deux pièces que dans l'autre. Ces suppliantes sont les quarante filles de Danaûs , qui ont quitté l'Egypte pour ne pas épouser les fils d'Ëg}'ptus : elles viennent avec leur père supplier Pélasgus,roi d'Argos, de leur donner l'hospitalité. Trois actes se passent à savpir s'il les recevra ou non. Au quatrième, il y consent. Au cinquième, un envoyé d'Êgyptus vient les réclamer : le roi d'Argos les refuse , et elles demeurent chez lui. Se douterait-on qu*il y eût là une tragédie?
Le sujet des Sept Chefs en pouvait fournir plus d'une : c'est celui de la Thébaïde qu'on a tourné de tant de manières sans en faire jamais rien de bon.
« A proprement parler, dit Pompignan, il n'y a point d'acteurs dans cette tragédie. Étéocle ne se montre que pour écouter des récits , gronder des femmes , et expliquer des devises ; Ismène et Antigone n'arrivent sur la scène qu'après le combat et la mort des deux frères : mais il y a dans ce poème deux personnages invisibles qui le remplissent depuis le commencement jusqu'à la fin , la Terreur et la Pitié. >»
Très-invisibles en effet , car j'avoue qu'il m'est impossible de les y voir. Mais cette pièce offre du moins de grandes beautés de détail. Les choeurs, une des parties les plus brillantes d'Eschyle, y sont d'une poésie admirable. Quant au siège de Thèbes , ce pouvait être un grand événement pour les Grecs; mais pour nous un siège ne peut nous inté* resser q\i'autant que les assiégeants et les assiégés/ sont respectivement dans des situations critiques et attachantes. Quand il ne s'agit d'autre chose que de savoir si la ville sera prise ou non, et qui régnera d'Étéocle onde Polynice, dont l'un ne paraît même pas, et dont l'autie ferait aussi bien de ne pas paraître, il n'y a ni terreur ni pitié. Parmi ces I
longs récits, fies longues descriptions, quelques morceaux choisis peuvent donner tfne idée du style de l'auteur, et en même temps d'un genre de beautés qui n'entrerait pas aisément dans une de nos tragédies. Souffririons-nous que l'énumération des sept chefs qui assiègent Thèbes , et la description de leur armure, occupât un acte entier? C'est pourtant ce que fait Eschyle; et cet acte est le troisième de la pièce, ce qui pour nouà'est encore bien plus extraordinaire. Voici la marche de cet acte. Un ofBcier thébain rend compte à Étéocle des dispositions de l'armée des assiégeants. Il y a une attaque préparée à chaque porte , et à chacune commande un des chefe alliés de Polynice. Quand l'officier a fait la description d'un de ces chefs, le chœur implore le secours des dieux. Étéocle nomme le Thébain qui sera chargé de repousser rattaque, et ce détail , qui recommence sept fois,* remplit un acte : nous souffririons à peine qu'il remplît une scène.
. Le terrible Tydée , au bord de risménus , Menace en frémissant la porte de Prétns. Le fleuve ▼ainement s'oppose à son passage, Yalnement le devin, que trouble un noir présage, Veut arrêter ses pas en attestant les dieax ; Le guerrier, tel qu*on voit uo serpent furieux Dont les feux du midi , sur un brûlant rivage, Embrasent les poisons et ré\>eillent la rage, Le guerrier du aevln accuse la frajeur; n méprise un augure, U insulte k la peur, n agite, en parlant, trois aigrettes flottantes, De son casque d*alraiù parures menaçantes ; Frappe et Csit retentir son vaste bouclier, tj[ndustrieux ouvrage, où brille sur Tacler Cet astre , œil de la Nuit . qui décrit sa ëarrière Dans des cleux étoiles que remplit sa lumière. Ainsi marche au combat ce guerriet orgueilleux Une lance à la main , et le feu dans les yeux, Il appelle à grands cris la guerre et le eamage, Sevnblabie au fier coursier qui, bouillant de courage , Entend bruire de Mars les affreux instruments , Et répond à ce bruit par des hennissements , etc.
On croit lire V Iliade, et Tépopée n*a pas un autre ton. Étéocle oppose à Tydée Méianippe, fils d'Astacus. L'ofQcier continue son récit :
A la porte d^ÊIectre, aux assauts destinée, S*éléve comme un roc rénorme Capanée :
Et que puissent les cieax, prompts à vous exaucer. Détourner les malheurs qu*U vous ose annoncer! Nul mortel ne saurait égaler sa stature. Audacieux géant, qu'agrandit son armure, n Jure que nos tours tomberont sous son bras. Que les dieux coqjurés ne nous sauveraient pas. D'une voix sacrilège!, U défie, il blasphème L*OIympe, le Destin , et Jupiter lui-même, n ose se vanter qa'en vain ce dieu Jaloux Armerait contre lui son foudroyant courroux. Pour lui, tout ce fracas qiii fait trembler la terre, N^est rien que du ftildl la vapeur passagère. Pour Jete^ plus d*eftroi , son bouclier d*airain Présente Un homme nu , la torche dans I^ main , Et ces sinistres mots ! J*emhraurai la vtUe, Contre un tel ennemi vous sera-t-U facile
ANCIENS. -* POÉSIE
De tiomrtr on gnenlar piM à le mesorer? Qui rosen oombatlre?
On Toît que Tasage des devises guerrières a précédé de beaucoup la chevalerie moderne. Étéocle se propose d'envoyer Polyphente à la jencontre de Capanée, et le Thébain reprend son discours :
Ans lemiMiis de Mlnenre, Hyppomédon i*«vaiioe,
ïtortant dHin bns nerveux un boadier immense.
Je rai m, rai frémi : la main de Tartiian
A gravé sar le fer on monstraetw Titan.
Typhée, en rugiaaant, de sa bouche enflammée
Vomit de longs torrents d'une noire fiimée.
Des serpents à Pentour, formant un cercle affrenk ,
De leurs cocpe repUésentrelaeent les noeods.
Le cri de ce guerrier inspire Tépouvante;
tl a la voix , la marcbe et rcell d*une bacchante , etc.
fiftU plus loin , vers le nord , au tomlieau d*Amphion ,
Bcqiiraiit le ravage et la destrucUon ,
Le Jeune Parthénope, impatient, s*élanoe.
Non moins présomptueux , tl Jure sur sa lanœ,
Seule divinité qu'atteste sa fureur,
Que oudgié tous les dieux son bras sera valn<|oea)p.
jlrillant fils d^ue nymphe , et né sur les montagnes ,
Q quitta l*Arcadie et ses belles campagnes,
Lorsqu'un prunier duvet , fleur de la pubertés
Ornait à peine enoor sa naissante l)eauté.
Mais né d'un sang divin , il n'est pas moins farouche ;
L'orgueil est dans ses yeux , l'insulte est dans sa bouche ,
El son armure sséme, outrageant nos remparts»
Nous retrace le monstre horreur de nos regards ,
Le Sphinx , de nos malheurs cette impure origine , etc.
Cest bien là le style de Tépopée. Voici celui de l'ode. iLe choeur est formé d'une troupe de jeunes filles thébaioes : épouvantées des horreurs de la guerre et du sort qui les menace , si Thèbes tombe au pouvoir du vainqueur, elles adressent leur prière aux dieux.
Du plus mortel effroi nos sens sont pénétrés.
De combien d'ennemis ces murs sont entourés !
Telle du haut des airs la colomlie timide
Toit d*ao vol effrayant fondre l'autour rapide;
Llnfbrtnnée , hélas ! tremble pour ses peUts ,
Et d'une aile impuissante elle couvre leurs nids
Qu'altons-noos devenir? Les liéros des batailles
Ont fait voler leun traits autour de nos muraiUes.
Dieux , protégez les murs que Cadmus a bâtis !
S*a faut qu'à l'étranger ils soient a88i]0ettis ,
SI YOQB abandonnes cette ville si chère,
Do sources de-Diroé l'eau pure et salutaire,
Dlité, fleuve sacré, pour vous si plein d'appas.
Le plus beau que Neptune épanche en ces cUmals ,
p^mites-vous habiter dans un plus doux asile?
O dieux! qui d'Agénor gardez l'auguste ville.
A nos fiers ennemis renvoyez la terreur ,
Brisez entre leurs mains les traits de leur fureur,
Et , sauveur» des Thébains , garants de notre gloire ,
Recevez dans nos murs l'encens de la victoire.
I^rriet-vaus voir I A dieux! œs remparts renommés.
Par les flambeaux de Mars en cendre consumés.
Et les filles de Thèbes , à servir desUoées ,
Aux pieds de leurs vainqueurs par les cheveux traînées ;
Nos citoycDS captifs , amenés dans Argos,
Harcbant le front baissé, comme de vils troupeaux?
Quel désordre! quel bruit! 6 ville malheureuse!
Tu pleurw tes enirats , ta solitude atûrense.
Hélas! quni est cruel pour déjeunes beautés,
A qui raymen ^srdait de chastes voluptés ,
De qi^tler m i^our de leur paisible enfanoe ,
D'assouvir des soldats la brutale hisolence !
La mort est préférable à cet amas d'horreurs
Qu'à des murs pris d'assaut réservent les vainqoeun.
La victoire inhumaine est le signai du crime.
L'un emporte sa proie ou traîne sa victime ;
Une torche à la main , l'autre embrase les ti^ts.
L'impitoyable Mars ne connaît plus de lois :
Il marche, ivre de sang, à la lueur des flammes.
Au bruit des fers , aux cris des enfants et des femmes ;
8a fureur y répond par des rugissements ;
Il foule sous les pieds les plus saints monuments.
Près de loi la rapine, au milieu du carnage.
Dispute des débris , combat pour le partage :
Les présents de Cérès , ravis et dispersés ,
Sont aux pieds des soldats au hasard entassés;
Et, debout devant eux , des captives tremblantes
Font ruisseler le vin dans les coupes sanglantes.
Le sort leur donne un maître : U faut , quel changprofnt !
Devenir de son lit le servile ornement.
Il faut même oublier que Jadis une mère
Ne les éleva pas pour ce vU ministère, etc.
Au quatrième acte, on apporte sur le théâtre les corps sanglants d'Êtéocle et de Polynice y tués Tun par l'autre, et il y a ici une scène dont l'exécution est belle et pathétique, mais qui pour nous conviendrait mieux à l'opéra qu*à la tragédie. Un chœur de Thébains , et ensuite les sceurs des deux princes, Ismène et Antigone, déplorent tour à tour les crimes , les fureurs et la mort des deux frères , dont les cadavres sont sous leurs yeux. G*eat une espèce d'ode en dialogue, un duo de plaintes et de regrets , en très-beaux vers, et d'une forme très-favorahle à la musique, dont les développements seraient ici fort bien placés; mais tout ce qui arrête et suspend faction est dans une tragédie un défiant réel, et c'est hnconvénient de cette scène qui est trop prolongée, et*où la même idée est répétée trop souvent, quoique sous d^s formes toujours poétiques. Au reste, l'auteur n'avait nulle raison pour l'abréger, car la' pièce est à peu près finie. Le cinquième acte ne contenait rien autre chose que la défense de donner la sépulture à Polynice, qui est mort en combattant contre sa patrie. Il ne me reste donc, pour terminer l'extrait de cette pièce, qu'à donner une traduction de la scène dont je viens de parler.
PREMIEB dlQEVR.
O frères insensés ! 6 princes déplorables !
Sourds aux conseils de TamlUé , Vous avez assouvi vos haines implacables , j Et vous voilà tous deux un éb^eX de pitié.
SECOND CBOEUR.
Ils ont de leur famille achevé la ruine: Ils n*ont point démentt leur fatale origine.
PREMIER GBOEUR.
Malheureux ! le fer seul a pu vous accorder ; Le fer, de vos débats , seul a pu décider. LTuménide attachée à toute votre race £tait auprès d*OEdipe ; elle entendait ses cris
Quand il a maudit ses deux fils :
Elle vient d^accompltr sa sanglante menace.
SECOND CBOBUR..
Le fer est descendu Jusqu'au fond de leur roeur : Voyez leurs profondes blessures
Le laog Inoudalt leurs annam ; Et leiir bouche mooraote exbalalt leanteicon.
SBOOND CBCBUR.
Tous 4eiix , en immolant nn fïère, lit poQ«Bieat des cris forcenés.
PBEMDER CHOEUR.
Tous deux en combattant semblaient envlroonés Des malédictions d*Qn père.
SBOOND 4aiOBUR.
Le deuil noircit nos tours » et nos mars ont gémi. Ils sont tombés , nos rois , bêlas ! M Thèbes plenre Le trône armait le bras de ce couple ennemi ; La terre oavre à tous deux leur dernière deinearè.
PREMIER CBOEUR.
D*antres héiiteront de ce trône odieux Qu'a longtemps disputé leur rage.
Le fer, de leur querelle arbitre impérieux , Leur a fait un égal partage.
SBGOIID CHOEUR
Tous deux n'auront de leur pays Que la place où leurs corps seront enserelis.