CHAPITRE Vf. ^ Delà poésie épique chez les
anciens.
SBCnoH nusmfcRB. ^ De Fépopée grecque.
Plus il y a dans un art de monuments divers regardés comme des modèles , et d'auteurs différents mis au rang des classiques , plus il ouvre un vaste champ aux observations de la critique. Tel a été l'art de la tragédie : il a pris , chez tous les peuples qui l'ont cultivé , différentes formes et divers degrés de perfection. Il n'en est pas de même de l'épopée. Les anciens ne nous ont transmis en ee genre que trois ouvrages qui aient obtenu les suffrages de la postérité, quoiqu'elle n*ait pas laissé d*y remarquer beaucoup d'imperfections ; et ces trois poèmes, V Iliade y l'Odyssée et V Enéide, ont été plus ou moins imités par les modernes. Aussi, quoiqu'on ait beaucoup écrit sur cette matière, elle n'offre pourtant, quand on la réduit à ce qui est essentiel et démontré , qu'un petit nombre de principes certains ; et tout le reste est à la disposition du génie. Ce n'est pas qu'on n'ait voulu la soumettre aussi à un grand nombre de règles ; mais elles ne sont pas toutes , comme celles de la tragédie, confirmées par l'expérience et adoptées par le consentement général de tous les hommes éclairés. Il est donc permis de les discuter en total et de les rejeter en partie. C'est ce qu'on a déjà fait , et ce que je crois aussi pouvoir faire.
Ce sujet , sous plus d'un rapport , est digne d'attention. La poésie , comme on l'a observé, est l'art que tous les peuples polis ont cultivé le premier, et l'épopée a été le premier genre de poésie qu'on ait traité. Après nos livres sacrés et ceux des philosophes indiens et chinois , les plus anciens qui nous soient parvenus sont les poèmes d'Homère ; car il ne nous reste que quelques fragments d'Orphée, qui
ANCIENS. — POÉSIE
Fa précédé. Les hymnes de Tiin et les poèmes de l'autre prouvent la vérité de ce que nous a dit Ans* tote, que la poésie fut originairement consacrée à chanter les dieux et les héros; et cela nous donne d^abord deux caractères essentiels à Tantique épopée : elle était héroïque et religieuse. Mais comme les dieux des anciens ne sont plus les nôtres, elle n*a dû conserver pour nous qu'un de ces deux caractères. Je la crois donc essentiellement héroïque; mais je ne pense pas qu'on soit encore obligé d'y faire entrer la religion. Ce n'est pas non phis que je prétende l'exclure ; j'ose en cela m'écarter de l'avis de Despréaux, et l'exemple du Tasse , confirmé par le succès, me parait l'emporter sur l'avis du critique.
Je dâinis donc l'épopée le récit en vers d'une action vraisemblable, héroïque, et intéressante. Je dis vraisemblable , parce que le poète épique n'est point obligé de se conformer à la vérité historique , mais seulement à la vraisemblance morale; et qu'il est le maître d'ajouter ou de retrancher, et de se tenir, suivant Texpression d'Aristote, dans le possible. Je dis héroïque , parce que l'épopée a été consacrée originairement aux grands sujets ; que cette destina* tion lui a imposé un caractère qui la distingue ; et qu'il n'y a jamais rien à gagner, quoi qu'on en dise, à confondre et à rabaisser les genres, puisque le talent est le mattre de les traiter tous en les laissant chacun à sa place. Je dis intéressante , parce que l'épopée, comme la tragédie, doit attacher l'âme et rimagination, et qu'il y a tel sujet qui peut être grand sans intéresser, comme , par exemple , la conquête àa Pérou par Pizarre. Les dîfiBcultés de cette navigation lointaine et inconnue ont un caractère de grandeur ; mais les conquérants furent des meurtriers barbares, et les Péruviens, des victimes qui se laissaient égorger sans défense : il n'y a là aucun intérêt. Au contraire , il peut y en avoir dans la conquête du Mexique par Cortès , parce qu'il eut affaire à des peuples belliqueux, qu'il fut exposé aux plus afifrenx dangers , qu'il ne s'en tira que par des prodiges de valeur, de constance et de sagesse , et qu'il ne lui eniei qu'une fois.
Il se présente plusieurs questions sur l'épopée. 1* L'unité d'action y est-elle nécessaire? Oui , et ce précepte est fondé sur la nature et le bon sens. Dans tous les arts dont l'objet est de plaire et d'intéresser, il est naturel à l'homme de vouloir qxton l'ooeupe d'un objet déterminé, et qu'on le mène à on but proposé : c'est le moyen de nous attacher. Aristote a eu raison de refuser le nom de poèmes épiques à des ouvrages tels que la Théséide et i'Hé' roMdet qui contenaient toute la vie d'Hercule et
de Thésée. L'objet de la poésie n'est pas de versifier une histoire. L'art du poète suppose toujours une création quelconque, comme l'indique clairement l'origine du mot poésie , qui signifie en grec production , formation , venant du verbe faire. Il faut donc qu'il fasse un tout , qu'il construise une machiiie. C'est là ce qui constitue l'artiste , et le vers n'est que l'instrument de son art. Il en fait une application mal entendue quand il met une histoire en vers : ce n'est pas là ce qu'on attend de lui, car personne se désire que l'histoire soit écrite en vers; mais tout le monde est fort aise de lire un beau poème sur. tel ou tel sujet tiré de l'histoire, et de voir ce qu'en a fait l'imagination du poète. Quelques modernes ont nié cette vérité; mais cela prouve seulement qu'il n'y a rien de si simple et de si plausible que quelques esprits bizarres n'aient pris plaisir à nier. La Mothe, dans son Discours sur Homère, après avoir lui-même reconnu ce principe de l'unité (Tobjet, s'avise tout à coup d'un singulier scrupule.
« Je ne sais , dit-il , pourquoi j'ai restreint le poëme au . récit d'une action. Peut-être que la vie entière d'un hérds , maniée avec art et ornée de beautés poétiques, en tejpài une matière iraisonnable. A quel titre condamnerait-on un ouvrage qui serait le modèle de toute la vie, la morale de tous les âges et de toutes les fortunes? »
Il y a ici un petit artifice oratoire qu'il est bon de ' remarquer, parce qu'il est fort commun dans la dispute, et apparemment bien difficile à éviter, puisque nous y prenons la Mothe lui-même , qui , tout en se trompant sur le fond des choses , a coutume de discuter avec méthode et bonne foi. Dans les règles de la logique, il ne faut jamais s'écarter du point* précis de la question, ni changer les termes principaux de la proposition. Or, de quoi s'agit-il ? s'il faut ., donner le nom de poème épique à la vie d'un héros mise en vers. Au Heu de s'en tenir à cette question , qui est de critique et de goût, il en propose une d^. morale.
« A quel titre condamnerait-on un ouvrage qui serait le modèle de toute la vie ? etc. » •
Et voilà le lecteur, pour peu qu'il ne soit pas trèsattentif, tout prêt à donner raison à l'auteur, qui a l'adresse de lui présenter ce qui semble répugner d'abord, la condamnation d'un ouvrage qui esi le modèle de la vie, etc. Mais ramenons la que^ioa à ses termes , et nous verrons que la phrase de fpi. Mothe n'y a aucun rapport, l^oas lui dirons : Non , monsieur, nous ne condamnerons pas ce qui e^le modèle de la vie et la morale de tous les âges. Hféa comme il y a vingt sortes d'ouvrages dont vou$ pourriez dire la même chose, il faudrait, pour^jv^ votre proposition fAt conséquente, que tou^ces
COURS DE LlTTÉRATURfi.
ouvrages fussent nécessairement des poëmes épiques. Vous êtes fort loin de le prétendre, n*est-oe pas ? Vous n'avez donc rien dit qui allât à la question. Ainsi , sans condamner ce que vous appelez le modèle de la vie, nous dirons que ce n'est point un poëme épique.
Si l'on pouvait trouver un moyen de forcer les hommes à ne jamais s'écarter de la question, les tcois quarts des disputes finiraient bientôt. Mais il semble qu'on ait juré de ne jamais s'entendre , pour avoir le plaisir de disputer toujours.
La Mothe ne se rend pas plus difficile sur le caractère propre à l'épopée que sur l'unité d'action, et n'est pas plus conséquent sur l'un de ces points que sur l'autre. Tous les sujets lui semblent égalemeift bons pour l'épopée. Ut Pharsak et k Lutrin sont à ses yeux des poèmes épiques tout aussi bien que V Iliade; et eeUe assertion lui parait n'avoir besoin d'aucune preuve, car il se contente d'ajouter :
« Toutes choses d'aiUears égales dans ces ouvrages , oo aura droit de se plaire à l'un plus qu'à l'autre. »
Voilà encore de ces choses qui ne signifient rien. Assurément tout le monde a k droit de se plaire plus ou moins à tels ou tels ouvrages. S'ensuit-il ^e ces ouvrages soient du même genre? Quelle étrange manière de raisonner! Je ne serais point du tout surpris qu'on se plût à la lecture du UUrin plus qu'à celle de la Pharsale; car l'un de ces poèmes est aussi parfait dans son genre que l'autre est défectueux dans le sien. Cela prouve-Ml que le combat des chantres et des chanoines chez Barbin ' soit absolument la même chose pour i'épopée que la bataille entre César et Pompée dans les plaines ^ de Pharsale ? Tavoue que je n'en crois pas un mot. Qu'aurait dit la Mothe si on lui avait soutenu, d'à- " près soft principe, qu'^^f de ChaUlot était aussi ' J)ien une tragédie que son Inès de Castro ^ et que » c'étaient seulement, pour me servir de ses termes, deux espèces diverses d'un même genre f II. n'eût pas manqué de répondre que Tune n'était que la parodie de l'autre. Eh bien ! k Lutrin est-ii autre chose que la parodia de l'héroïque? Quel entêtement de nt pas vouloir leconnattre dans les ouvrages d'imitation la même différence qui est entre les choses Imitées 1 Ce ne sont pas là des distinctions arbitraires établies par le caprice; ce sont des limites posées par la natore et la raison, et tous les Sophismes du nundejieme persuaderont jamais qu'il faille mettre BUjT la même ligne laHenriade et Fert-vert.
Ce que jj|i dit ci-dessus de l'unité d'objet prouve suffisamment que le rapprochement de /a Pharsale et de l'Iliade n'est pas plus fondé ; et il m'est impos-
sible d'appeler du même nom celui qui a construit la fable de l'iSade, qui n'est qu'à lui , et que je ne puis trouver ailleurs, et celui qui a mi^ en vers toute l'histoire de la guerre civile entre César et Pompée, que je trouverai partout.
2* Quelle doit être la durée de Taction épique? On sent qu'il ne peut y avoir là-dessus d'autre règle que celle que prescrit sagement Aristote, de ne point offrir à l'esprit plus qu'il ne peut embrasser. Dès qu'on a statué que l'action devait être une , elle doit nécessairement avoir des limites. Celle de IIliade et de l'Odyssée dure moins de deux mois , celle de l'Enéide à peu près un an, ainsi que celle de la Jérusalem, On peut aller au delà ou rester en deçà , selon les besoins et les convenances. Ce qu'il y a de plus essentiel à observer, c'est de ne mettre entre le point d'où l'on part et le terme où l'on va qu'un espace distribué de manière à ne pas faire languir l'action ni refroidir le lecteur.
8« Le poème épique doit-il être écrit en vers? C'est une demande qui, ce me semble, ne peut guère intéresser que ceux qui n'en savent pas faire. 11 est bien vrai qu'Aristote a dit que l'Iliade mise en prose serait encore un poëme, parce qu'il y reconnaît, indépendamment de la versification , cette invention d'une fiible qui est l'essence de l'épopée; mais il semble que parmi les modernes on ne peut guère séparer la versification de la poésie; et quoique la France eût Télémaque, nous ne nous vantions pas, avant la Hewiade, d'avoir un poème épique à opposer au Tasse, au Camoëns, et à Milton. Sans vouloir prononcer rigoureusement sur cette question, l'on peut au moins assurer que celui qui traiterait l'épopée en prose avec imagination et intérêt , laisserait encore à désirer une partie essentielle à notre poésie, la beauté de la versification , et aurait par conséquent un mérite de moins. Qu'est-ce donc qu'on peut gagner à dispenser un poète épique de parler en vers? Il est plus important qu'on ne pense de ne pas enlever les barrières qui défendent le sanctuaire des arts. La difficulté qu'il faut vaincre a un double avantage; elle élève le génie et repousse la médiocrité. Et quel bien nous a fait l'invention du drame en prose, si fastueusement annoncé, il y a trente ans , comme une carrière nouvelle ouverte au talent? Elle a produit deux ou trois ouvrages de mérite, très-inférieurs en tout à nos bonnes pièces en vers, et une foule de drames insipides, oubliés en naissant.
4"* Le merveilleux doit-il entrer nécessairement dans l'épopée? Oui, à moins que le sujet n'en soit pas susceptible; car il serait absurde d'exiger dans un sujet moderne l'intervention des dieux de l'anti-
ANCIENS. — POÉSIB.
quité. I«e Tasse et Milton y oot subtitué les ageats iotermédiaires admis dans notre religion. Nous verrons ailleurs rinconvénient qu'ils ont dans le poème ds Milton. Quant à celui du Tasse , j'avoue que le reproche qu^on lui a fait d'avoir employé la magie ne m'a jamais paru fondé. Notre croyance religieuse ne la rejette pas, et dans quel sujet pouvait-elle en« trer plus convenablement? Les chrétiens portent la guerre chez les nations mahométanes : n'est-ce pas là le cas de représenter l'enfer armant toutes les puissances contre ceux qui suivent les enseignes du Christ? Les Sarrasins de la Palestine n'étaient-ils pas regardés comme vivant sous le joug des démons ? Les démons font donc leur office en défendant leurs sujets qu'on veut leur ôter. Il y a plus : toute cette magie d'Armide est-elle sans intérêt? J'aime beaucoup mieux sans doute la Didon de Virgile ; car que peut-on comparer à Didon? Mais ne pouvant pas refiiire ce qui avait été si supérieurement fait, i| nous a donné Armide, et peut-on lui en savoir mauvais gré? N'y a-t-il pas beaucoup d'art à nous avoir montré cette magicienne livrée par sa passion à la merei de celui qu'elle aime, dans l'instant même qu'un pouvoir surnaturel la rend makresse absolue de la vie de Renaud? N'esta» pas là parler à la fois à rimagination et au coeur? Et cette forêt enchantée qu'on a tant critiquée , osera-t-on prétendre qu'elle ne produise pas un grand effet, et qu'elle ne soit pas une source de beautés? Je demanderais aux critiques mêmes s'ils n'ont pas été émus au moment où l'intrépide Tanerède entre dans cette forêt , au moment où 11 en sort à pas lents, en homme supérieur à la crainte , mais qui reconnaît une puissance au-dessus de sa force et de son courage. Quand la voix gémissante de Clorinde, sortant de ces troncs sensibles, frappe les oreilles de Tanerède, est-on moins attendri que dans cet endroit de r Enéide où Ênée, voulant arracher des branches d'un myrte, en voit couler des gouttes de sang, et entend une voix plaintive qui lui reproche sa cruauté ? Cette voix, ce sang, ces rameaux, ce myrte qui couvrent la tombe du jeune Polydore, et qui sont originairement, comme il le dit à Énée, les traits dont l'a ùât accabler Polymnestor, et sous lesquels il est enseveli , sont-ils une fiction plus fondée que les arbres enchantés du Tasse ? Tout cela ne tient-il pas également à des hypothèses traditionnelles, remues dans tous les systèmes religieux , et que par conséquent on poète peut employer sans être taxé d'absurdité et d'inconséquence? Ces hypothèses peuvent être combattues par une philosophie qui rejette toute espèce de miracles; mais cette philosophie doit-elle toe celle des poètes? Qu'elle réAite tant qu'elle vou-
dra les fables de tous les peuples anciens, c'est son emploi; celui des poètes, c'est d'en profiter. Eh! souvent les philosophes eux-mêmes ne sont pas fâchés qu'on leur fasse , au moins un moment , cette espèce d'illusion. Quel homme y est absolument étranger ? Quel est celui à qui la vérité peut suffire , cette vérité qui nous apprend si peu de choses et qui nous en refuse tant?
Ne soyons pas si prompts à médire du merveilleux : nous l'aimons tant, et nous en avons tant besoin ! Condamnés à ignorer, faut-il nous ôter encore la ressource d'imaginer? Oh! qu'en ce sens les poètes ont connu l'honune bien mieux que n'ont fait les philosophes! Il y a dans nous un fonds immense et intarissable de sensibilité qui ne demande qu'à se répandre; qui, ne pouvant se contenter de ce qui est , cherche à se prendre à tout ce qui pourrait être, veut tout interroger, tout animer, veut s'adresser à tout ^ et que tout lui réponde ; qui ne peut souffrir que la pierre d'une tombe soit muette , ni qu'un monument soit insensible; qui attache à tous les objets des souvenirs, des regrets, des espérances. De là cet irrésistible instinct qui promène nos pensées dans un ordre de choses, sans pouvoir nous révéler ce qu'il est; de là cette foule de sentiments confus, mais tendres, qui sont des rêves de l'imagination passionnée où notre ftme aime à se reposer, même en se trompant, comme nos sens se reposent pendant les songes du sommeil.
Voilà , n'en doutons point , ce qui , aux yeux des hommes sensibles , a donné tant de prix aux fictions de l'ancienne mythologie , qui prêtait à tout Tâme et la vie, faisait communiquer Phomme avec tous les êtres existants et possibles , et le faisait vivre dans le passé et dans l'avenir. Nous disions , il n'y a pas longtemps, que la langue des anciens était toute poétique ; leur religion ne l'était pas moins : la nôtre , aussi sublime que vraie , peut élever le génie beaucoup plus haut, mais ne lui permet pas la même variété de fictions. Que la Mothe, avec sa froide et contentieuso raison , était loin de sentir ce mérite des anciens! Il avoue lui-même , ce que Féndon lui avait fait observer dans une de ses lettres, qu'il n'était pas juste do reprocher à Homère d'avoir suivi les idées de son siècle, et d'avoir peint ses dieux tels qu'on les croyait. Il ne les a pas faits, dit très-bien Fénelon; il a fallu qu>U les prit tels qu'il les trouvait. Et qui doute que la mythologie ancienne ne soit remplie d'inconséquences? Mais qui peut nier aussi qu'elle ne soit pleine de tableaux faits pour être coloriés par un poète , et pour frapper l'imagination de tous les hommes ? Laissons donc les inconséquences plus I ou moins mêlées dans toutes les religions qui'ont
été Touvragé des hommes, et jouissons des peintures de tout genre que la religion des Grées a fournies à Homère.
La Motbe ne saurait se faire à ces dieux-là. Voici comme il s'exprime dans son courroux philosophique :
« H fallait que les Grecs (tassent encore dans] Imbécillité de renfimoepoiir s'être contentés des dieux d'Homère; car, quoi qax>n en dise, il n'en a introduit que de méprisables. Qu'est-ce que des dieux qui n*ont point fait l'homme. Dés comme lui dans la succession des siècles , et multipliés par les mariages , à la manière des races humaines? des dieux sujets aux infirmités et À la douleur , qui, blessés quelquefois psr des hommes mêmes , jettent des cris , Ter* sent des larmes, tombent dans des déftillances, et qui, pour dire encore plus, ont des médecins P des dteax qui ont toos nos yices , nos faiblesses? etc. «
Je dirai à la Mothe : Certes, ce ne sont pas là des dieux bien philosophiques, mais, si je ne me trompe, ce sont des dieux très-poétiques. Cicéron avait déjà observé avant vous qu'il semblait qu'Homère eût pris plaisir à élever ses héros jusqu'aux dieux , et à faire descendre les dieux jusqu'à l'homme. Mais qu'en est-il résulté en générai ? C'est que, malgré quelques défauts de convenance ^t de dignité que Ton avoue, et que madame Dacier seule peut nier, il a le plus souvent flatté notre orgueil en donnant à ses héros cette grandeur extraordinaire que nous aimons à croire possible; et qu'il a rendu ses dieux susceptibles du même intérêt dramatique que ses héros, en leur donnant les mêmes passions. Citons des exemples. Que Jupiter se querelle avec Junon, la maltraite, la menace, cela ressemble trop, comme on a dit, à une querelle de ménage, et ne peut nous intéresser. Mais que Junon aille emprunter la ceinture de Vénus pour réveiller la tendresse de son époux, qu'elle cherche à l'endormir dans ses bras pour donner àMeptune le temps de secourir les Grecs pendant le sommeil de Jupiter, n'est-ce pas là une fiction charmante , même de votre aveu? Eh bien! soumettez-la comme tout le reste à vos idées philosophiques , et vous verrez que , si le poète ne donne pas à ses dieux toutes les faiblesses humaines , cette fiction va disparaître comme toutes les autres; car, en raisonnant rigoureusement, un dieu ne doit pas avoir besoin de dormir et ne doit pas être trompé pendant son sommeil , ne doit pas ignorer que sa femme veut le tromper, ne doit pas la trouver plus belle un jour que l'autre ; ainsi du reste. Il faut donc laisser à Homère se^ dieux tels qu'ils étaient, suivant l'esprit de son siècle, et ne le juger que par l'usage qu'il en a fait. Or, cet usage a été le plus souvent très heureux. Ajovtons ea preuve encore un autre exemple, celui
de Mars blessé par Diomède. Sans doute la raison ne permet pas qu'un dieu soit blessé par un mortel. Mais combien n'est-on pas content du poète, quand le dieu des combats va porter sa plainte à Jupiter, et que le mattre des dieux et des hommes repousse d'un coup d'œil terrible cette divinité sanguinaire qui cause tant de maux aux humains, et, loin de s'intéresser à son malheur, lui reproche de l'avoir trop mérité! Quel tableau et quelle leçon! On peut en prendre une idée dans l'ode de Rousseau sur la Paix y où il a assez heureusement imité ce beau morceau de ViUade.
5« L'épopée doit-elle avoir un but moral? Cest une question qu'on n'a pasdd faire; car l'épopée étant ce qu'on appelle en poésie une fable , elle renferme nécessairement une leçon morale. Mais c'est ici que les critiques modernes se sont le plus égarés en voulant trouver dans les anciens ce qui n'> était pas , et en leur prêtant des intentions que probablement ils n'ont point eues. Le père le Bossu emploie une partie d'un fort long traité sur le poème épique à prouver qu'il est essentiellement allégorique, qu'il fiiut d'abord que le poète établisse une vérité morale , et imagine une action qui en soit la prouve et le développement , et qu'ensuite il adapte un fait historique et des personnages connus. Il est très-permis dedouterquejamais les poètes aient procédé de cette manière. Il est bien vrai que les événements de 17liade font voir tous les dangers de la discorde entre les chefs des nations; mais e8t-4l sûr que ce fût le premier dessein d'Homère , et qu'il n'ait fait l'Iliade que pour développer cette leçon , et VOdysêée que pour montrer qu'il ne fallait pas qu'un roi fût absent de ses états? Si cela était, le sujet d'un de ces poèmes serait la condamnation de l'autre; car l'IHade représente une foule de princes qui ont quitté leurs états pour venir assiéger Troie; et Homère ne nous fait entendre nulle part que ces princes eussent tort de s'être réunis pour venger la querelle de Ménélas , l'hospitalité violée , et l'injure faite à la Grèce. Cette guerre est aussi juste qu'une guerre peut l'être; et certainement Homère n'a pas voulu la condamner. Il peut donc y avoir de bonnes raisons pour qu'un roi s'absente deses États ; et sans aller bien loin pour le prouver, le czar Pierre a-^il eu tort de quitter les siens? Et dans un poème consacré à sa gloire, tel que celui qu'avait entrepris Thomas, ses voyages ne feraient-ils pas une partie de cette gloire? J'aime mieux ici en croire Horace que le père le Bossu. Homère, dit Horace dans une de ses épitres, nous a fait voir dans Ulysse ce que peut le courage uni à la sagesse; et en effet, à son arrivée dans Ithaque, il eut besoin de l'un et de l'autre pour échapper aux
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dangers qui Fattendaient, et pour tromper seul tous les prétendants qui obsédaient sa femme et son palais. Quant au premier dessein du poète épique, il est naturel de penser que ce qui le détermine à écrire , c'est d'abord la grandeur et l'intérêt du sujet qui s'offre à lui. Ce qui échauffe et met en mouvement l'imagination poétique, ce n'est pas la contemplation d'une vérité à dévelopjper, c'ejst un grand caractère, une grande action. La Grèce et l'Asie Mineure étaient remplies de la mémoire de ce fameux 8iégedeTroie,runedes premières époquesdes temps fabuleux. Les événements qui suivirent ce siège furent «i longtemps célèbresL, que la plupart des poètes tragiques en empruntèrent les sujets de leurs pièces. N'est-il pas très-probable qu'Homère recueillit toutes ces traditions pour en composer son Iliade et son Odyssée, et qu'il trouva de l'avantage à chanter devant les Grecs des faits et des héros également mémorables, et dont le souvenir leur était cher? En tout temps les poètes ont cherché plus ou moins h flatter la vanité nationale, et ont accommodé leurs conceptions aux idées les plus familières à leurs contemporains : c'est une suite de leur principal objet , qui est de plaire. Ce n'est pas que j'oublie que, dans les temps grossiers qu'on nomme héroïques , où l'écriture était à peine connue (où l'on en faisait du moins très-peu d'usage), les poètes étaient regardés comme des précepteurs de morale, parce qu'ils célâ)raieut des hommes qui avaient été favorisés du ciel , et qu'ils prêchaient toujours dans leurs vers le respect que l'on devait aux dieux. La poésie alors avait quelque chose de sacré , parce qu'elle était dans son origine mêlée à toutes les cérémonies religieuses. Homère lui-même nouis raconte dans l'Odyssée qu'Agamemnon avait laissé auprès de la reine Clytemnestre un de ces chantres divins chargé de lui rappeler tous les jours , dans ses poésies , les préceptes de la vertu et les dangers du vice , et qu'Égisthe ne parvint à la corrompre que quand il Peut déterminée à éloigner d'elle ce censeur qu'il craignait , et à l'exiler daus une tie déserte. Mais il faut avouer aussi que dans ces temps reculés les idées de morale n'étaient pas si relevées qu'elles l'ont été depuis , et se sentaient de la grossièreté des mœurs. Cest ce qui fait qu'il y a tant de choses dans Homère qui blessent , comme on le verra ci-aprés, les idées que nous avons de l'héroïsme , depuis que les progrès de la raison et de la société nous ont appris h le mieux connaître. Il est temps d'en venir à ce qui regarde la personne et les ouvrages d'Homère; et l'examen de ses beautés, de ses déûmts, et des critiques bonnes ou mauvaises qu'on en a fûtes* me donnera lieu de développer succes-
sivement ce qui me resteà dire de l'ancienne épopée. HoMBas BT l'Ili ADB. — Il n'y a point d'écrivain dont les ouvrages aient tant occupé la postérité ; il n'y en a point dont la personne soit moins connue. Un adorateur d'Homère pourrait dire que ce poète ressemble à la Divinité, que l'on ne connaît que par ses oeuvres. On ne sait où il est né , ni même bien précisément quand il a vécu. On eoiyecture , avec assez de vraisemblance , que l'époque de sa naissance remonte à près de mille ans avant Jésus- Christ, et trois cents ans après la guerre de Troie. Ce qu'on a dit de sa pauvreté, qui le réduisait k demander l'aumdne, n'est fondé que sur des traditions incertaines, et peut-être sur Thospitalité qu'il recevait dans les différents endroits où il récitait ses vers. Suidas fait monter à quatre-vingt-dix le nombre des villes qui se disputaient l'honneur d'être la patrie d'Homère. L'empereur Adrien consulta les oracles pour savoir à qui ce titre appartenait , et ils répondirent qu'Homère était né dans Ttle d'Ithaque. Mais comme les oracles étaient déjà fort décrédités, leur autorité ne décida pas la question. La ville de Smyme et l'Ile de Chio sont les deux contrées qui ont produit le plus de titres en leur faveur. Des savants ont écrit là-dessus de gros volumes qui ne nous ont rien appris. £t qu'importe, après tout, quel pays puisse se vanter d'avoir produit Homère ? il suffit que l'humanité s'honore de son génie , et que ses écrits appartiennent au monde entier. Ce qu'on a écrit sur son origine et sur sa vie est aussi fabuleux que ses poèmes. Le commentateur Eustathe, qui le fait naître en Egypte, assure qu'il fut nourri par une prêtresse d'Isis, dont le sein distillait du miel au lieu de lait; qu'une nuit on entendit l'enfant jeter des cris qui ressemblaient au chant de neuf différents oiseaux, et que le lendemain on trouva dans son berceau neuf tourterelles qui jouaient avec lui. Héliodore prétend qu'il était fils de Mercure. Diodore de Sicile nous apprend qu'Homère avait trouvé le manuscrit d'une certaine Daphné, prêtresse du temple de Delphes, qui avait un talent admirable pour rendre en beaux vers les oracles des dieux, et que c'est de là qu'Homère les a transportés dans ses poèmes. D'autres le font descendre en droite ligne d'Apollon, de Linus et d'Orphée; et, suivant les idées qbe ces noms réveillent en nous , on ne peut nier que celui d'Homère, mis à côté d'eux , n'ait au moins un air de famille. Enfin , il y en a qui prétendent que, longtemps avant lui , une femme de Memphis, nommée Phantasie, avait composé un poèmesur la guerre ; et vous observerea qu'en grec , f avTaoCa, dont nous avons fiàifaniaisie, veut dire imagination. L'allégorie n'est pas difficile
à pénétrer ; et toutes ces traditions fabuleuses prouvent seulement le goût constant et décidé des Grecs pour les contes allégoriques, goût qui ne les abandonna pas même dans le moyen âge, puisque la fable du miel et des tourterelles, dans Eustathe, désigne évidemment la douceur des vers d'Homère , et que celle d'Héliodore, qui lui donne Mercure pour père, fait allusion à Tinvention des arts , attribuée à Mercure. Quant aux vers de Ja sibylle Daphné , la vérité est que ceux d'Homère étant trèsrépandus, les oracles s'en servaient souvent pour rendre leurs réponses.
Il faudrait compiler des volumes sans nombre pour rassembler tous les divers jugements qu'on a portés de lui ; car il était de sa destinée d'être un sujet de discorde dans tous les siècles. Horace a placé Homère, pour la morale, au-dessus de Chrysippe et de Crantor, deux chefs de l'école , l'un du Portique, Fautre de l'Académie. Porphyre, dans des temps postérieurs, a fait un traité sur la philosophie d'Homère. Mais, d'un autre côté, Pythagore , qui ordonnait h ses disciples cinq ans de silence, et qui apparemment ne faisait pas grand cas du talent de bien parler, a mis Homère dans le Tartare pour avoir donné de fausses idées de la Divinité. L'on sait communément que Platon voulait le bannir de sa République; mais il n'est pas aussi commun de savoir comment ni pourquoi. On va reconnaître des idées abstraites et élevées, mais aussi des conséquences forcées et sophistiques dans les motifs de l'exil auquel il condamne les poètes ; et en même temps l'on trouvera sa belle imagination dans la manière dont il veut que cet exil s'exécute. Il faut d'abord savoir que Platon n'admet dans la nature que deux choses : l'idée originelle, et l'être qui est la ressemblance de l'idée , ou la copie du modèle. Par l'idée originelle , il entend Dieu ou la pensée divine; et par les autres êtres , toutes les formes que Dieu avait créées conformément à sa pensée. Il n'y a rien jusque-là que de grand et de philosophique ; mais il ajoute :
« Tons les objets n'étant que des copies de ce premier modèle» les arts qui les imitent ne font que copier des copies : à quoi cela est-il bon? »
Ici, le philosophe n'est plus qu'un sophiste ; mais ce qui suit fait voir que, si sa métaphysique était quelquefois forcée, son imagination était douce et riante.
« Doue, dit-il, s*il se présente parmi nous (c'est-à-dire parmi les citoyens de cette république qoln'a jamais existé que dans les livres de Platon ) , un poète qui sache prendre toutes sortes de formes et tout imiter , et qu'il vienne nous présenter s^ poèmes, nous lui témoigocrons noire véné-
ration comme à un homme sacré quil faut admirer et chérir ; mais nous lui dirons : Nous n'avons parmi nous personne qui vous ressemble, et Sans notre constitotioD politique il ne nous est pas permis d'en avoir; et ensuite nous le renverrons dans une autre ville, après avyir répandu sur lui des parfums et couronné sa tète de fleurs. » (République, tiv. ni.)
Avouons qu'on ce peut pas donner à un arrêt de bannissement une tournure plus aimable, et que, si la république de Platon existait, un poète serait tenté d'y aller, ne fût-ce que pour en être renvoyé.
Au reste , quand il en vient à Homère lui-même , il témoigne la plus grande admiration pour son génie; il avoue qu'il lui faut du courage pour le condamner, que le respect et l'amour qu'il a depuis son enfance pour les écrits d'Homère devraient enchaîner sa langue ; qu'il le regarde comme le créateur de tous les poètes qui l'ont suivi , et particulièrement des poètes dramatiques; mais qu^nfin la vérité l'emporte sur tout. Alors il lui fait des reproches un peu plus clairement motivés que l'espèce de proscription politique prononcée ci-dessus, et prouvefort au long que les dieux de tlUade sont faits pour donner une idée aussi fausse qu'indigne de la Divinité; ce qui certainement n'était pas difficile à démontrer en philosophie.
Pour justifier ces dieux d'Homère, les anciens et les modernes ont eu recours à l'allégorie , et dans ce système ils ont mêlé , comme dans tout le reste , la vérité à l'erreur. Il est hors de doute que les allégories et les emblèmes sont de la plus haute antiquité. Ce fut partout la première philosophie et la première religion. C'était particulièrement l'esprit des Orientaux et la science des Égyptiens. Homère avait longtemps voyagé <^ez eux, et, soit qu'il fût né dans la Grèce même, ou dans une des colonies grecques qui couvraient les côtes d'Ionie, il dut être imbu , dès son enfance , des notions les plus familières aux peuples de ces contrées. Les mystères d'Eleusis n'étaient autre chose que des emblèmes de morale : il est prouvé que le sixième livre de l'Enéide est une description exacte de ces mystères et un résumé de la philosophie de Pythagore. Plusieurs des fictions d'Homère ont un sens allégorique si évident, qu'on ne peut s'y refuser. On sait aussi que longtemps après lui c'était un usage général parmi les poètes de désigner l'air par Jupiter, le feu par Vulcain, la terre par Cybèle, la mer par Neptune, etc. Tout cela est incontestable. Mais ne voir dans toute V Iliade que des êtres moraux personnifiés est une idée aussi fausse en spéculation qu'elle serait froide en poésie; et ce qu'il y a de pis, c'est que cette explication forcée et chimérique ne sauve rien, et qu'en prenant Jupiter pour la
ANCIENS. — POÉSIE
puissance de Dieu , le Destin pour sa volonté , Junon pour sa justice, Vénus pour sa miséricorde , et Minerve pour sa sagesse, il y a encore plus d'inconséquences à dévorer qu'en les prenant pour ce qu'ils sont dans t Iliade ^ c'est-à-dire pour des divinités conduites par toutes les passions des hommnes. Ne vaut-il pas mieux laisser les choses comme elles sont, et avouer qu'Homère a peint les dieux précisément tels que la croyance vulgaire les représentait? C'est pour nous un défaut, sans doute; et ce qui prouve qu*on l'a senti longtemps avant nous, c'est que Virg^e, qui a fait usage des mêmes divinités, les fait agir d'une manière plus raisonnable et plus décente, parce que son siècle était plus éclairé; ce qui n'empéebe pas que dans l'Enéide même on ne trouve4>ien des choses aussi étrangères à nos mœurs et à nos idées , que dans l' Iliade et l'Odyssée. Renfermons-nous donc dans cette seule apologie, si ample et si plausible, que les devoirs d'un poète et d'un philosophe sont très-différents; que, si l'on demande à l'un de s'élever au-dessus des idées vulgaires qu'il doit rectifier, on ne demande au poète que de bien peindre ce qui est. Il est l'historien de la nature, et n'en est pas le réformateur; et l'on peut dire à ceux qui ne sont pas contents des dieux et des héros d'Homère : Que vouliez- vous donc qu'il fit? Pouvait-il faire une religion autre que celle de son pays, et peutdre d'autres mœurs que celles qu'il connaissaît?
On n'a pas épargné ses héros plus que ses dieux , et ils sont. tout aussi aisés à justifier par le même principe. Il est incontestable que de son temps la force du corps faisait tout; que les guerriers étant couverts de fer et d'airain, celui qui pouvait soutenir Êicilement l'armure la plus forte et la plus pesante, porter le coup le plus vigoureux , percer avec le plus de force les cuirasses et les boucliers , était un homme formidable, était un héros. Cette supériorité, une fois reconnue, réglait son rang; et de là vient que dans l'Iliade il est si commun de voir un guerrier très-brave avouer qu'un autre lui est supérieur, et se retirer devant lui. Aujourd'hui que des armes également faciles à manier pour tout le monde, et le principe de l'honneur qui défend à un homme de eéàer à un autre homme, ont mis sur la même ligne tous ceux qui peuvent combattre, on serait blessé avec raison de voir un guerrier fuir devant un autre et s'avouer son inférieur. Mais dans Homère , Énée dit sans honte à Achille : Je sais bien que tu et plus vaillant que mol; ce qui signifie seulement , je sais que tu es plus fort. Il est vrai qu'il aJBMte : Mais pourtant si quelque dieu me protège, it pourrai te vaincre. Et voilà le principe le plus
généralement répandu dans riHade, c'est que tout vient des dieux , la force , le succès, la sagesse. Lorsque Agamemnon veut se justifier d'avoir outragé Achille, il dit que quelque dieu avait troublé sa raison. Cest la protection de tel ou tel dieu qui fait triompher tour à tour les héros grecs et troyens, aujourd'hui Hector, demain Diomède. Ce sont les dieux qui répandent la consternation dans les armées , ou qui les animent au combat. Et il ne faut pas croire que cette intervention des dieux diminue la gloire des guerriers , parce que l'on voit clairement que, dans leurs idées, ce qu'il y a de plus glorieux pour un mortel , ce qui le relève le plus aux yeux des autres hommes, c'est d'être favorisé du ciel. Achille dit à Patrocle :
« Garde-toi éPattaquer Hector, il a toujours près de lui quelque dieu qui le protège, »
Aussi n'y a-t-il pas un seul des héros de Vlliade , Achille excepté, à qui il n'arrive de se retirer devant un autre : ce qui distingue les plus braves, tels que Ajax et Diomède, c'çst de se retirer en combattant ; et l'on peut observer à la gloire du poète , que, malgré cette puissance des dieux qui semblerait devoir tout confondre , il conserve à tous ses personnages la grandeur qui leur est propre et le caractère qu'il leur a donné. C'est un de ses plus grands mérites aux yeux de tous les bons juges , que cet art de soutenir et de varier un grand nombre de caractères , et de donner à tous ses personnages une physionomie particulière. La Mothe lui a contesté ce mérite , et c'est une de ses injustices. Agamemnon est le seul , si j'ose le dire , qui me paraisse jouer un rôle peu noble et peu digne de son rang. Je ne lui reproche pas sa querelle avec Achille , puisqu'elle est le fondement du poème , et que d'ailleurs elle est suffisamment motivée par le caractère altier que le poète lui donne; mais d'ailleurs il ne fait rien qui excuse ses torts envers Achille, et qui justifie la prééminence qu'il a parmi tous ces rois. Il n'assemble deux fois les chefs de l'armée que pour les exhorter à la fuite; et quelques subtilités qu'on ait imaginées pour pallier cette conduite, elle n'en est pas moins inexcusable. Le vrai modèle d'un général, c'est le Godefroi du Tasse, et c'est aussi le Tasse qui seul peut le disputer à Homère dans cette partie de l'épopée qui consiste dans la beauté soutenue et l'attachante variété des caractères.
Achille est en ce genre le chef-d'œuvre de l'épopée, et la Mothe lui-même, ce grand détracteur d'Homère, en est convenu. On a dit très-légèrement que sa valeur n'avait rien qui excitât l'admiration , parce qu'il était invulnérable. Ceux qui se sont arrêtés à cette fable du talon d'Achille, répandue depuis Ho-
COURS DE LITTÉRATURfi^.
mère, n'ont pas songé qa'il n'en est pas dit un mot dans VlUade ; et s'ils l'avaient lue , ils auraient vu que, bien loin d'être invulnérable, il est blessé une fois à la main , et voit couler son sang. Mais une adresseadmirabledu poëte, c'est, comme l'a très-bien remarqué laMothe, d'avoir donné à ce jeune hérosla certitude qu'il périradevant les murs de Troie. Il ne fallait rien moins pour balancer cette supériorité reconnue qu'il a sur tous les autres guerriers. Il a beau porter la mort de tous côtés, il peut la trouver à chaque pas; et quoiqu'il ne puisse rencontrer un vainqueur, il est sûr de marcher à la mort. Sa jeunesse , sa beauté, unedéesse pour mère, tous ces avantages qu'il a sacrifiés à la gloire quand il a accepté volontairement une fio prématurée et inévitable , tout sert à répandre d'abord sur lui cet éclat et cet intérêt qui s'attachent aux hommes extraordinaires. Dès lors on n'est plus étonné que le ciel s'intéresse à ce point dans sa querelle, que Jupiter promette à Thétis de le venger et de donner la victoire aux Troyens, jusqu'à ce que les Grecs humiltésexpientson injure et implorentson appui. Et quelle haute et sublime idée que d'avoir fait du repos d'un guerrier l'action d'un poëme! Cette seule conception suffirait pour caractériser un homme de génie. Tous les événements sont disposés dans V Iliade pour agrandir le héros; et tout ce qui est grand autour de lui le relève encore. Quand les Grecs fuient devant Hector, l'attention se porte aussitôt sur Achille, qui, tranquille dans sa tente, plaint tant de braves gens immolés à l'orgueil d'Agamemnon et s'applaudit de voir cet orgueil abaissé. Il voit la Grèce entière à ses pieds, et il est inexorable ; mais il cède aux larmes d'un ami , et permet à Patrocle de combattre sous l'armure d'Achille. Avec quelle tendresse il lui recommande de s'arrêter quand il aura repoussé les Troyens , et de ne pas chercher Hector! Dans quelle profonde douleur le jette la perte de cet ami si cher, le compagnon de son enfance I La vengeance lui a fait quitter les armes , la vengeance seule peut les lui faire reprendre. Ce n'est pas la Grèce qu'il veut servir, c'est Patrocle qu'il veut venger. Il pleure encore Patrocle en traînant le cadavre de son meurtrier, et mêle aux larmes de l'amitié les larmes de la rage. Mais il pleure aussi en rendant au vieux Priam le corps de son malheureux fils; il s'attendrit sur cet infortuné vieillard, et menace encore en s'attendrissant. Ainsi , de ce mélange de sensibilité et de fureur, de férocité et de pitié, de cet ascendant qu'on aime à voir à un homme sur les autres hommes , et de ces faiblesses qu'on aime à retrouver dans ce qui est grand, se forme le caractère le plus poétique qu'on idt jamais imaginé.
Les mœurs sont aussi une des parties les plus Importantes de l'épopée, et ce n'est pas celle sur laquelle les critiques aient été le moins injustes envers Homère. Ils ont un double tort, celui d'oublier que le poète avait dâ peindre les mœurs de son temps, et n'avait pu même en peindre d'autres, et celui de ne pas reconnaître que ces mêmes mœurs , quoique fort éloignées de la délicatesse raffinée des nôtres , et quelquefois choquantes en elles-mêmes, sont souvent d'une simplicité également intéressante en morale et en poésie. La Mothe semble plaindre le siècle d'Homère de n'avoir pas connu la magnificence du nôtre.
« Oa ne voit point autour des rois , dit-il , aie foole d*offiders ni de gardes ; les enfiutB des souverains travaillent aux jardinsy et gardent les troupeaux de leur père- Les palais ne sont point superbes , les taUes ne sont point somptueuses. Agamenmon s*habiUe lui-même, et AchiUe apprête de ses propres mains le repas qu'il donne aux députés de l'année. Il ne faut point en faire un reproclie à Homère; mais son siècle était grossier, et par là la peinture en est devenue désagréable à des siècles plus délicats. »
Quand il ne serait pas bien démontré d'ailleurs que la Mothe n'était pas né pour sentir la poésie , ce seul passage suffirait pour m'en convaincre. Il faut être bien étranger dans les arts pour ne pas savoir que plus les objets d'imitation sont rapprochés du premier modèle, qui est la nature (sans tomber toutefois dans le bas et le dégoûtant) , plus ils sont favorables à l'artiste, propres à développer son talent et à produire l'effet qu'il se propose. Un poète n'a pas plus besoin de pompe et de luxe pour faire briller ses couleurs , qu'un sculpteur n'a b^io d'or et d'argent pour faire une belle statue. On sait ce mot de Zeuxis à un peintre médiocre qui avait représenté Vénus chargée d'atours et de parures : 71» as raison , mon ami, de la faire riche , ne pouvant pas la/aire belle. Qu'on donne pour sujet à un peintre les ambassadeurs d'un grand roi demandant en mariage pour leur maître la fille d'un roi voisin, et entourés de toute cette magnificence moderne qui paraît à la Motte une si belle chose , et demandez-loi s'il lui sera facile de mettre dans ce tableau tout l'intérêt queGreuzeditinsdansrAccordéedeviUage. Faites la même proposition à un poète; donnez- lui le choix des deux sujets, et vous verrez s'il balancera. La raison en est simple; c'est que dans l'un il n'est guère possible de parler qu'aux yeux et à l'imagination, et dans l'autre il est aisé de parler au cœur. Les poètes anciens et modernes sont remplis de peintures touchantes de la pauvreté, de la simplicité, de la frugalité. Ce sont des morceaux que l'on cite, que l'on sait par cœur ; et tout le Ipxe des cours n'a
ANCIENS. — POÉSIE
fourni que quelques détails brillants qu*à peine on a remarqués. La Motbe ne pouvait 8*accoutumer à Toir Achille préparer lui-même le repas qu'il donne aux députés d'Agamemnoin ; mais qu'on lise cet endroit dans r Iliade; que l'on entende le héros dire à son ami de remplir un grand vase du vin le plus pur, et de distribuer des coupes , parce qu'il reçoit , dit-il, sous sa tente les hommes qu'il chérit le plus; qu'on le voie ensuite , avec Pàtrocle et Automédon, se pa^ tager les soins du repas, mettre sur le feu les vases d'airain, placer sur les charbons ardents la chair d^un agneau et d'un chevreau, préparer et distribuer les viandes ; etqu'on se demandesi l'on aimerait mieux qu^ AdûUe dh à son maltre-d'hdtel d'ordonner à son cuisinier un grand repas. Qui est-ce qui ne sentira pas combien le tableau d'Homère est vivant et animé? combien cette hospitalité simple et franche, ces soins, ces empressements de la part d'un héros tel qu'Achille recevant Ajax et Ulysse, bien loin de aabaisser à nos yeux une grandeur réelle , la rendent plus aimable et plus intéressante , en la rapprochant de nous dans ce qui est commun à tous les hommes ? Un poète qui aurait à traiter cet endroit de l'histoire où Curius reçoit les députés de Pyrrhus, qui viennent pour le corrompre par des présents , s'aviseraît-il de retrancher les légumes que Curius apprête lui-même, et qu'il sert aux députés en leur disant : yous voyez que celui qui vit de cette sorte rCa besoin de rien. Les Romains ne se soucientpoiat d'avoir de for; ils veulent commander à ceux qui en ont. Avouons que le plat de légumes ne gâte rien à cette réponse. Des gens qui se croient délicats ont été blessés de voir Nausicaa , la fille d' Alcinoûs , roi des Phéaciens , aller elle-même avec ses femmes laver ses robes et celles de ses frères. C'est un des endroits de r Odyssée que Fénelon aimait le mieux, et avec raison, il n'y en a point où Homère ait mis plus de grâce et de vérité. On est charmé de la modestie, de l'ingénuité, de la retenue et de la bonté noble et compatissante de cetta jeune princesse , lorsque Ulysse, échappé du naufirage, se présente devant elle, e.t implore sa protection et ses secours. Avec quel plaisir on voit la compassion si naturelle à son sexe surmonter la frayeur que doit lui inspirer la vue d'un homme à moitié couvert de feuillage, eufin dans l'état déplorable d'un malheureux sauvé des flots! Elle écoute la prière du suppliant ; elle arrête ses compagnes qui s'enfuyaient avec de grands cris, lui fait donner des habits , lui promet son assistance et celle de ses parents ; et remontant sur son char pour reprendre le chemin de la ville , elle a soin de ralentir la course de ses chevaux, afin qu'Ulysse fatigué ait moins de peine à la suivre. C'est en sachant descendre
à propos à cette réeité de détails que Ton saisit la nalure et qu'on la £aiit sentir. C'est un mérite qui manque trop souvent aux modernes. Fénelon nous a reproché là-dessus une délicatesse dédaigneuse , qui tenait également à nos mœurs et à notre langue. « On a, dh-fl, tant depeor d'être bas, qu'on est d'ordinaire sec et vague dans les éxptesaioDS. Nous avons làdessus une fausse politesse semblable à celle de oertains provinciaux qui se piquent de bel esprit » et qui croiraient s'abaisser en nommant les choses par leur nom. »
Cette remarque de Fénelon n'est que trop juste. Aussi les vrais connaisseurs savent-ils un gré infini à ceux de nos écrivans qui se sont heureusement efiforoés de corriger et la langue et le style de cette délicatesse mal entendue, et qui ont su employer avec intérêt toutes les circonstances que le sujet pouvait leur fournir *.
* La Fontaine est un de ceux en qui m mérite est le pins remarquable , et c^est une suite de ce naturel heureux qui est le oaraetère de son talent Voya comme 11 peint Pbllémon et Baucis recevant dans leur cabane Jupiter et Mereore déguisés en voyageurs, et qui n*ODt trouvé nulle part l'bospltalité qu'ils demandaient.
Près enfin de quitter nn séjour si profane , ils Tirent S récart une étroite cabane , Demeure hospllallère , humble et chaste maison. Mercure frappe : on ouvre. Aussitôt Philéœon Vient an-devant des dieux , et leur Uent ce langage s « Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ; « BqK>se»vons. Dsef dn peu que nous avons : « L'aide des dieux a fait que nous le conservons; « rsex-en. Saluez ces pénates d'argile : « Jamais le elel ne fut aux humains si facile •* Que quand Jupiter méa.e était de simple bob; « Depuis qu'on l'a fait d'or. U est soord S nos voix. m Baucis, ne tardes point, faites tiédhr cette onde : u Bncor que le pouvoir au désir ne réponde , « Nos hôtes agiront les soins qui leur sont tes. « Quelques restes de feu soa« la cendre épandus. D'un souffle haletant par Bancls s'allumèrent : Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent. L'onde tiède , on lava les pieds des voyageurs. Pbllémon letf pria d'excuser ces longueurs ; Et , pour tromper l'ennui d'une attente Importune . n entretint les dieux , non point sur la fortune , Sur ses Jeux , sur la pompe et la grandeur des rois. Mais sur ee que les champs , les vergers et les bols Ont de plus Innocent , de plus doux , de plus rare. Cependant par Bancls le festin se prépare. La table où Ton servit le champêtre repas fitt d'ais non façonnés à l'aide dn compas : Encore assnre4<<>n , si l'histoire en est crue , Qn'en nn de ses supports le tempe l'avait rompue. Bauds en égala les appuis chancelants Da débris d'un vieux vase , autre JiOure des ans.
Voflà de ces morceaux qui sont sans prix pour les émes sensibles. Et à quoi tient le charme de cette peinture 7 A cette YéStté des plus peUts détails de Textréme indigence Jointe à rextréme bonté , et que le pofite a su exprimer de manière à être toqjours tout près de la nature, et Jamais au-dessous de la poésie. Vous voyez tout, et tout vous fait plaisir. Vous Toyez la bonne vieille souffler te feu , chauffer de l'eau , dres- ■er la table; mais comment ! et comlrien te pofite est peintre ! ce iot^ffle haletant de Bancls, voilà la faiblesse de TAge, et cette faiblesse relève son empressement. Donnez à un poète vulgaire à peindre une table à molUé pourrie, soutenue avec un pot cassé (car, il faut bien le dire, c'est là ce que peint la Fontelne ) , on désespérerait d'en venir à bout Cesl pourtant ce qui lui fournit deux vers divins :
COURS DE LITTÉRATUHR
Un des reproches les plus fondés que l'on 'ait faits à Tauteur de F Iliade, c'est la continuité des combats , qui en remplissent à peu près la moitié. C'est trop sans doute, et quatre ou cinq chants de suite, qui ne contiennent que des batailles, ont né- (%88airement un ton trop uniforme, et sont un défaut réel que Virgile et le Tasse ont su éviter. Mais , en convenant de ce défaut, qui tient à la fois à la simplicité du plan et à l'étendue du poërae , j'oserais dire qu'il n'y avait qu^Homère qui fût capable de racheter cette faute, et même de s'en faire , sous un autre point de vue, un mérite réel , par l'étonnante richesse d'imagination qu'il a prodiguée dans ces combats. Ce n'est point ici le langage d'une admiration outrée pour l'antiquité. Je rends un compte exact de Fimpression que J'ai tout récemment éprouvée. U y avait bien des années qu'il ne m'était arrivé de lire de suite plus d'un chant ou deux de /7liade. On ne peut guère en lire davantage quand on se livre au plaisir dedétailler les beautés d'un style te 1 que celui d'Hpmère, et d'une langue que l'on goûte davantage à mesure qu'on l'étudié. Mais, en dernier lieu, voulant prendre une idée juste de l'effet total du poëme , je lus de suite les douze premiersdiants. Je fus frappé de la marche simple et noble de l'ouvrage, de l'intérêt de l'exposition, de la manière dont les premiers mouvements des deux armées commencent , par un combat singulier entre Ménélas et Paris, les deux principales causes de la querelle, et de fart que montre le poëte en faisant intervenir les dieux pour mterrompre un combat dont l'issue devait terminer la guerre. Je remarquai cet endroit où Hélène passe devant les vieillards troyens, qui la regardent avec admiration, et ne s'étonnent plus, en la voyant , que l'Europe et l'Asie se soient armées pour elle; et cette conversation avec Priam , à qui elle fait connaître les principaux chefs de la Grèce, que le vieux roi, assis sur un trône élevé, voit combattre sous les murs . Je fus attendri de cette scène toucnaote des adieux d'Hector et d'Andromaque; quand ce héros, qui a quitté le champ de bataille pour venir ordonner un sacrifice , retourne au combat, et sort de Troie pour n'y plus rentrer. Cependant , plus ces morceaux me faisaient de plaisir, plus je regrettais qu'il n'y eût pas un plus grand nombre deces épisodes pour varier funiformité de l'action principale, qui ,
Itaucto en égala 1m appula chancelants
Do débrto d'un ylenx vase , autre injure des ans. |
Comme ce dernier hémistiche, qui semble vieillir à la fols tout ce qai e^t autour de Philémoo et de Baucls , achève le tableau en fixant llmaginatton sur cette it^ure des aru à qui rien ne peut échapper ! Yollà ce qu*on appelle proprement nntérèt du style dans son plus haut degré, et c*est le secret des grands écrivains.
depiids le quatrième chanf Jusqu'à la fin du huitième, me montrait toujours les Troyens combattant contre les Grecs. Le neuvième chant me parut l'emporter sur tout ce qui avait précédé; c'est ce chant si dramatique, où Homère, aussi grand orateur que grand poëte, a donné des modèles de tous les genres d'éloquence , dans les discours de Phénix , d'Ulysse, d'Ajax, qui tour à tour s'efforcent de fléchir l'inexorable Achille, et dans cette belle réponse du héros où il déploie son âme tout entière. Après cette scène si attachante, je trouve faible l'épisode de Diomède et d'Ulysse, qui vont la nuit enlever les chevaux de Rhésus, épisode que Virgile, en l'imitant, a passé de si loin dans celui de Nisus et Euryale. Je voyais avec regret, je l'avoue, que les combats allaient recommencer après l'ambassade des Grecs, et je me disais qu'il était bien difBcile que le poète fit autre chose que de se ressembler en travaillant toujours siur un même fonds. Mais quand je le vis tout à coup devenir supérietir à lui-même dans le onzième chant et dans les suivants, s'élever d'un essor rapide à une hauteur qui semblait s'accrottre sans cesse, donner à son action une face nouvelle, substituer à quelques combats particuliers le choc épouvantable de deux grandes masses précipitées l'une contre l'autre par les héros qui les commandent et les dieux qui les animent,! balancer longtemps avec un art inconcevable une victoire que les décrets de Jupiter ont promise à la valeur d'Hector; alors la verve du poëte nie parut embrasée de tout le feu des deux armées; ce que j'avais lu jusque-là, et ce que je lisais, me rappelait l'idée d'un incendie qui, après avoir consumé quelques édifices , aurait pu s'éteindre faute d'aliments, et qui, ranimé par un vent terrible , aurait mis en un moment toute une ville en flamme. Je suivais , sans pouvoir respirer, le poëte qui m'entraînait avec lui ; j'étais sur le champ de bataille, je voyais les Grecs pressés entre les retranchements qu'ils avaient contruits et les vaisseaux qui étaient leur dernier asile; les Troyens se précipitant en foule pour forcer cette barrière, Sarpédon arrachant un des créneaux de la muraille, Hector lançant un rocher énorme contre les portes qui la fermaient, les faisant voler en éclats, et demandant h grands écris une torche pour embraser les vaisseaux; presque tous les chefs de la Grèce, Agamemnon, Ulysse, Diomède, Eurypyle, Machaon, blessés et hors de combat ; le seul Ajax , le dernier rempart des Grecs, les couvrant de sa valeur et de son bouclier, accablé de fatigue, trempé de sueur, poussé jusque sur son vaisseau, et repoussant toujours l'ennemi vainqueur ; enfin , la flamme s'élevant de la flotte embrasée, et dans ce moment cette grande et imposante
ANCIENS. — POÉSIE
flgofe ^^Adiille monté sar la poupe de son navire, el regardant avec une joie tranquille et cruelle ce signal que Jupiter avait promis, et qu*attendait sa vengeance. Je m'arrêtai , comme malgré moi , pour rae livrer à la contemplation du vaste génie qui avait construit cette machine , et qui , dans l'instant où je le croyais épuisé, avait pu ainsi s'agrandir à mes yeux; j'éprouvais une sorte de ravissement inexprimable ; je crus avoir connu, pour la première fois, tout ce qu'était Homère; j'avais un plaisir secret et indicible à sentir que mon admiration était égale à son génie et à sa renommée', que ce n'était pas en vain que trente siècles avaient consacré son nom ; et c'était pour moi une double jouissance de trouver un homme si grand , et ton» les autres si justes.
Mais lorsque ensuite je passai de cette espèce d'extase au désir si naturel de communiquer l'impression que j'avais reçue à ceux qui devaient m'entoidre, et qui ne pouvaient entendre Homère, je songeai avec douleur qu'aucune des traductions que nous avons, quel qu'en soit le mérite, que' je suis loin de vouloir diminuer, ne pouvait justifier à vos jeux ni ùire passer en vous ce que j'avais ressenti , et je souhaitai , du fond du coeur, qu'il s'élevât quelque jour un poète capable de vous montrer Homère comme on vous a montré Virgile.
Un autre sentiment que je ne dissimulerai pas , et qui paraîtra bien naturel à ceux qui aiment véritablement les arts, c'est que, dans le transport de ma reconnaissance (car on peut en avoir pour ceux qui nous font passer des moments si délieieux) , je me reprochais , avec une sorte de honte , d^avoir eu le courage d'observer jusque-là quelques fautes et quelques faiblesses : tout avait disparu devant cet amas de beautés. J'eus besoin , pour me pardonner à moi-même , de me rappeler que les amateurs les plus éclairés et les plus sensibles , tels que Rollin lui-même , avaient rencontré dans /7- Hade (et je me sers ici des termes de ce judicieux critique), ,
«des eodroils ftibles, défectueux, tratiianU; des harasgoes trop longiies oa déplacées , des de»criptionfl trop détaaiées , des répétitioDs désagréables , des comparaisons trop anifimies , trop aocomuléeB, oa dénuées de justesse. »
Cest sur ces détails que la Mothe a éù raison. On lui atout nié , et Ton a eu tort. 11 fallait avouer tout, et se borner à cette réponse : La meilleure critique ne détruit pas le mérite d'un ouvrage en montrant ses dé£nit8 : il n'y a de critique vraiment redoutable que celle qui montre l'absence des beautés. Celles d'Homère sont d'abord dans son plan et dans •on ordomiance générale : on ne les peut nier sans injustice; et on les démontrerait sans peine. Il y
en a d'autres, les plus puissantes pour faire vivre un ouvrage dans la mémoire des hommes, parce qu'elles contribuent plus que tout le reste à le faire relire; ce sont celles du style : elles sont perdues pour nous en partie , quant à ce qui regarde la diction , que les Grecs seuls pouvaient bien apprécier ; mais elles sont sensibles, même pour nous, dans ce qui regarde les idées, les images, l'harmonie, et le mouvement. Apprenez le grec, la Mothe! Lisez Homère dans sa langue; et si vous n'admirez pas assez ses beautés pour excuser ses défauts , gardezvous de le juger, car vous serez seul contre trois nftille ans de renommée et contre toutes les nations éclairées ; et surtout gardez-vous de le traduire , car c'est le seul mal que vous puissiez lui faire.
La Mothe, l'un des esprits les plus anti-poétiques qui aient jamais existé , anéantit Homère dans sa version abrégée. Il détruit tout ce qu'il touche. Phénix dit à son élève Achille (dans l'original , lUade, IX, 498 ) : ^
Filles de Jupiter» les modestes Prières , Plaintives et baissant leurs humides paupières, . Le front couvert de deuU , marchent en chancelant : Elles suivent de loin , d*nn pied faible et tremblant , L'Injure nu front superbe, à la marche rapide. L*une frappe et détruit , dans sa course homicide ; - Les autres , à leur suite amenant les bienfiilts. Arrivent pour guérir tous les maux qu'elle a faits. Heureux qui les accueille ! heureux qui les honore ! U en est écouté quand sa voix les Implore. Si rOrgnell les rebuts, aux pieds du col des dieux Elles vont accuser les mépris odieux , Et demandent de lui que l*lnjure inflexible S'attacbe sur les pas du mortel Insensible.
Qu'est-ce que la Mothe substitue à cette charmante allégorie, si conforme aux idées religieuses des Grecs , et si bien placée dans la bouche d'un vieillard suppliant ? Rien que ces deux vers :
On offense les dieux; mais, par des sacrifices. De ces dieux irrités on fait des dieux propices.
Qiiel malheureux don que ^esprit, s'écrie Voltaire , s'il a empêché la Moihe de sentir de pareilles beautés I
Il en foit aussi im bien malheureux usagequand il s'épuise en frivoles sophismes pour nous persuader que la grande réputation d'Homère n'est qu'un préjugé qui a passé des anciens jusqu'à nous. On lui objecte l'opinion d'Aristote, qui n'a nulle partie ton de l'enthousiasme, et quia toujours celui de la raison tranquille; qui, dans vingt endroits de ses ouvrages, cite toujours Homère comme le meilleur modèle à suivre, et le met sans aucune comparaison au-dessus de tous les poètes. La réponse de la Mothe est curieuse. D'abord 11 imagine que le philosophe a fort bien pu n'admirer Homère que pour faire sa
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cour à son élève Alexandre, qui était adorateur passionné du poète. Mais n'est-il pas un peu plus vraisemblable que c'est le précepteur qui sut inspirer à son disciple cette grande vénération pour Homère ? Il ajoute :
« Je crois du moîDS que» son esprit de système lai ayant fait eotievoir ùd art dans le poème d*Homère, U est devenu amoureux de sa découverte, et qu'il a employé pour la justifier oette subUlité obscure qui lui était si naturelle. >•
Il est difficile d*entasser dans une phrase des idées plus évidemment fausses, il ne fallait assurément aucun esprit de système pour etUrevoir un art dans V Iliade et VOdyssée. Le bon sens le plus oonunuti suffit pour reconnaître un art dans tout ce qui présente un dessein , un plan, une distribution de parties arrangées pour former un tout , un but vers lequel tout marche et tout arrive. U n'y a point de découverte à faire sur <e que tout le monde aperçoit du premier coup d'œil. A l'égard de la subtUité naturelle à Aristote, on peut en trouver ^dans sa philosophie ; mais un esprit qui n'aurait été que subtil n'aurait pas transmis à la postérité le meilleur ouvrage élémentaire qui existe sur les arts de Fimagination, le plus lumineux , le plus fécond en principes vrais et essentiels. Ici la Motte n'est pas meilleur juge d' Aristote que d'Homère. Il dément tous les faits, confond toutes les notions reçues pour soutenir sa thèse erronée. U veut absolument que l'estime qu'on eut pour Homère soit un effet de l'ignorance des Grecs , qui ne connaissaient rien dans le même genre, et qui ne kU voyaient point de concurrent; et il oublie que Fabricius compte soixante et dix poètes qui avaient écrit avant Homère dans le genre héroïque. Leur existence est attestée par les témoignages les plus anciens; et l'on cite les titres de leurs ouvrages, quoiqu'ils ne soient pas venus jusqu'à nous. 11 oublie que, quand Aristote écrivit sa Poétique, Euripide et Sophocle avaient perfectionné la tragédie, Démostbènes l'éloquence, et que tous les arts étaieqt cultivés avec éclat dans Athènes. N'y avait-il pas alors assez de lumières et de goût pour juger les poèmes d'Homère? Ce n'estj dit-il , que la connaissance du par/ait qui nous dé* goûte du médiocre. Voilà une expression étrangementplacéeà propos d'Homère. Qui croirait que l'auteur de nUade fût un homme médiocre? La Mothe pouvait-il ignorer que l'on n'appelle médiocre que ce qui ne s'élève point aux grandes beautés^ et qu'un ouvrage qui en est rempli peut être très-imparfait, s'il est mêlé de beaucoup de défauts, mais ne peut jamais être médiocre? Assurément il y a beaucoup de fautes dans Cinna : est-ce une production médiocref De plus, je demanderais à la Mothe où
était donc cette perfedion qu'il croyait pouvoir opposer à la médiocrité d'Homère? tle n'est pas même Virgile; car s'il est supérieur au poète grec par le fini des détails, par la sagesse des idées, par le tact des convenances , V Enéide, de l'aveu de tout le monde , est très-inférieure à V Iliade par le plan , l'ordonnance, la nature du sujet, le caractère du héros; enfin , par l'effet total. C'est une vérité reconnue. On sait qu'il a fondu dans un poème dedouze chants les deiu poèmes d'Homère , qui en ont chacun vingt-quatre ; ce qui prouve qu'il avait judicieusement senti, ainsi que nous, que le poète grec était trop long et trop diffus. U a imité continuellement rodyssée dans ses âx premiers livres, et riliadeâsins ses six derniers. L'on convient que, s'il a prodigieusement surpassé l'une, il est resté fort au-dessous de l'autre, et que la seconde moitié de son poème est absolument sans intérêt : c'est même, à ce qu'on croit, par cette rmson qu'il voulait , en mourant , brûler son ouvrage. Il a donc Daiit en ce sens un double honneur à Homère. Quel homme, que celui qui a servi de modèle et de guide à un poète tel que Virgile; qui, malgré r Enéide, a conservé le prenoder rang! La Mothe ne parle ni du Gamoéns ni de Milton, qui alors n'étaient pas connus en France. Il ne dit qu'un mot du Tasse; ce qui est d'autant plus étonnant , que c'était le seul dont il pût se servir avec avantage, puisque Id Tasse est le seul que l'on ait mis au-dessus d'Homère lui-même, pour l'ensemble et l'intérêt de l'ouvrage , en avouant qu'il n'en approche pas pour le style. Apparemment que la Mothe ne savait pas l'italien , ou qu'il était subjugué par l'autorité de Boileau. Mais quels sont enfin les modèles de cette perfection qu'il ne trouve pas dans riHadeî Ce sont (on ne s'y attendrait pas) le Clovis de Desmarets, et le Saint-Louis du père le Moine.
« Ils m'ont paru, dit'il, de beaucoup meilleurs que V Iliade, par la clarté du dessein, par l'unité d'actioD, par des idées plus saines de la Divinité, par un discernement plus juste de la vertu et du vicot par des caractères plus beaux et mieux soutenus , par des épisodes plus intéressants, par des incidents mieux préparés el moins prévus , par des discours |dus grands, mieux choisis et mieux arrangés dans l'ordre de la passion, et enfin, par des comparaisons plus justes et mieux assorties. »
En voilà beaucoup ; et si tout cela était vrai , on ne se consolerait pas que tant d'avantages aient été perdus dans des poèmes que, de l'aveu même du panégyriste , il est impossible de lire ; car c'est par là qu'il finit : et c'est le cas d'appliquer à ces Illisibles modèles d'irrégularité le mot du grand Gondé, à propos de la ZénMe de l'abbé d'Aubignac, qui
afiit fittt bâiller tout Psaris , et qui était, disait-on , (KurÊûtement conforme aux règles : Je partionne volontiers à Vabbé d'Avbignac d'avoir ttdiH les régles; mais je ne pardotme pas aux régies d'avoir fait faire à VaJbbé d'Atéignac une si mauvaise pièce. Rassurons-nous pourtant : il ne faut pas plus en croire la Mothe sur toutes les qualités qu'il ac« eorde à DesmareU et au pèrele Moine que sur celles qo*il refuse à Homère. Il y a des étincelles de génie dans le Saint-Louis, et l'auteur avait de la verve; mais, en général, ce poeroe et le doois ne sont guère meilleurs pour le fond que pour le style; et f en trouve la preuve dansia Mothe lui-même, qui, après tout ce grand éloge, cherche pourquoi ces deux poëmes, les meilleurs, dit-il, de la tangue franpiise, n'ont point de lecteurs , et avoue ingénument, sans s'embarraser si cela s'accorde avec ce qu'il vient de dire , que non-seulement leur style ne vaut rien , mais que leur merveilleux est ridicule, qa^its se sont égarés dans la multiplicité des épi" sodés , qu'Uf ont imaginé des aventures singulières qui détournent de l'action principale (remarquez qu'il vient de les louer sur Tunité d'action et sur le choix des épisodes) , qa^ils ont fait un assemblage fatigant de choses rares, dont peut^tre aucune ne sort absolument de la vraisemblance, mais gui toutes ensemble paraissent absurdes à force de sin» gularité. Voilà d'étranges modèles de perfection ; et pour moi , je confesse que j'aimerais beaucoup mieux être critiqué par la Mothe , comme l'a été Homère , que d'en être loué comme le Moine et Desmarets. Dieu nous garde d'être vantés par on homme qui conclut de ses louanges qu'on est ridicule, illisible , ennuyeux et absurbe!
Et c'est lui qui reproche à Aristote la subtilité sophistique ! Mais quel autre nom donnerons-nous aux inconséquences d'un homme d'esprit qui s'embarrasse ainsi dans une cause insoutenable? Pour achever de le confondre , en faisant voir que la réputation d'Homère chez les anciens n'a pu être fondée que sur le mérite supérieur de ses poëmes, et sur le plaisir qu'ils faisaient, il sufBt de rappeler les Êtits, et d'exposer en peu de mots comment ses écrits aoot parvenus jusqu'à nous. Ils furent d'abord répandus dans llonie; ce qui prouve que, soit qu'il filt né dans la Grèce d'Europe , ou dans les colonies grecques d'Asie, c'est dans ces dernières qu'il a vécu et composé. Les rapsodes gagnaient leur vie à dnnter ses «art. Ce mot grec signifie reeouseurs devers, parce que, suivant ce qu'on leur demandait, il chantaient un endroit ou un autre, comme la querdie d* Achille et d'Agamemnon, la mort de Patrode , lesadienx d'Hector, etc. ; car Homère n'a-
vait point divisé son poème par livres ; et de là vient qu'on les appela rapsodies quand on les eut rassemblés, et qu'ils portent encore ce titre dans toutes les éditions. On ne croirait pas que ce mot, aujourd'hui expression «de mépris qui désigne uu recueil informe de choses de toute espèce et de peu de valeur, fut originairement la dénomination des ouvrages du prince de poètes, tant les mots changent d'acception avec le temps! On ne sait pas si le nom de rapsodes n'était pas donné, avant Homère, aux poètes qui chantaient leurs propres ouvrages. Mais apparemment qu's^rès lui on ne voulut plus en en-^ tendre d'autres; car ce nom resta particulièrement à ceux qui, pour de l'argent, chantaient l'iOade et l'Odyssée sur les théâtres et dans les places publiques. Ce fut*Lycurgue qui, dans son voyage d'Ionie, les recueillit le premier, et les apporta à Lacédémone , d'où ils se répandirent dans la Grèce. Ensuite, du temps de Solon et de Pisistrate, Hipparque, fils de ce dernier, en fit à Athènes une nouvelle copie par ordre de son père, et ce fiit celle qui eut cours depuis ce temps jusqu'au règne d'Alexandre. Ce prince chargea Callisthène et Anaxaique de revoir soigneusement les poèmes d'Homère, qui devaient avoir été altérés en passant par tant de bouches, et courant de pays en pays. Aristote fut aussi consulté sur cette édition, qui s'appela l'édition de la cas* sette, parce que Alexandre en renferma un exemplaire dans un petit coffre d'un prix inestimable, pris à la journée d'Arbelles parmi les dépouilles de Darius. Alexandre avait toujours ce coffre à son chevet.
> n est Juste , disait-fl , que la cassette la phis pcédeose do monde entier renferme le plus bel ouvrage de Tesprit homaio. >•
C'est là-dessus que la Mothe a dit : Je récuse d'àbord Alexandre^ qui ne s'y connaissait pas. La récusation > est brusque et tranchante; mais la remarque de madame Dacier est curieuse : Que Darius aurait été heureux s'il avait su, comme M. de la Mothe, écarter Alexandre ! Voilà une exclamation qui va bien au sujet
Après la mort d'Alexandre , Zénodote d'Éphèse revit encore cette édition sous le règne du premier des Ptolémées. Enfin , sous Ptolémée Philométor, cent cinquante ans avant Jéstis-Christ , Aristarque, si célèbre par son goût et par ses lumières, fit une dernière révision des poëmes d'Homère, et en donna
> Elle est fondée sur an passage d*Horace, d\)û I*on peut oondure en eflèt qae oe prinee D*avalt pas Uisaé la répatatton d*un amatear éclairé des lettres et des arts. « Dès qu'H « s'agissait d*en Joger, dit Horace (BpisL u, I, 244), c'était « on Trai BéoUen. »
BatAm in erauo Juram oên imIims.
irtie édition qui devint bientôt fameuse et fit oublier toutes les autres. G*est celle-là qui nous a été transmise, et qui paratt en effet très-oorrecte et très-soignée, puisqu'il y a peu d'auteurs anciens dont le texte soit aussi clair, aussi suivi, et offre aussi peu d'endroits qui aient l'air d'avoir souffert des altérations essentielles.
Je demande à présent s'il est probable que tant d'hommes éminents par leur rang ou leurs connaissances se soient occupés à ce point, et à des époques si éloignées , des ouvrages d'un poète qui n'aurait eu qu'une renommée de convention ; si c'est tant de siècles après la mort d'un auteur, chez des peuples qui parlent sa langue, que son mérite peut n'avoir été qu'un préjugé. Rien ne me paratt plus contraire à la raison et à l'expérience. Un succès de préjugé peut exister du vivant d'un auteur, et tenir à une langue qui n'est pas encore formée , à une époque où le goût n'est pas bien épuré , à desdrconstanoes personnelles, à la foveur des princes et des grands , à l'esprit de parti, enfin à toutes les caiAes passagères qui peuvent égarer l'opinion publique. Telle a été parmi nous la grande célébrité de Ronsard, de Desportes , de Voiture. Mais elle ne leur a pas survécu; après eux, elle est tombée d'elle-miSme, et sans que personne s'en mêlât. Au contraùre, Homère a été attaqué dans tous les temps , depuis Zoîle et Caligula jusqu'à Perrault et la Mothe : et il a eu pour adversaires des hommes puissants, ce qui prouve que l'éclat de son nom pouvait irriter l'orgueil; et des hommes de beaucoup d'esprit, ce qui prouve qu'il pouvait prêter à la critique ; et ni l'une ni l'autre espèce d'ennemis n'a pu entamer sa réputation , ce qui prouve en même teihps que son mérite était réel et de force à soutenir toutes les épreuves : c'est là, ce me semble, le résultat de l'équité.
De tout temps il eut aussi ses enthousiastes , et l'on sait que l'enthousiasme va toujours trop loin. On en vît un exemple terrible, s'il en faut croire Yitruve. Selon lui, ce Zoîle, qui s'était rendu le mépris et l'horreur de son siècle en attaquant Homère avec une fureur outrageante, fut brûlé vif par les habitants de Smyrne , qui se crurent intéressés plus qued'autres à venger la mémoire du grand poète qu'ils réclamaient comme leur concitoyen. Vitruve ajoute que Zùlle avcUtbienméritésoti sort, et madame Dacîer ne s'éloigne pas de cet avis. Ainsi le fanatisme des opinions littéraires peut donc devenir atroce , comme toute autre espèce de fanatisme. Cet assassinat de Zoîle en l'honneur d'Homère, et oehil de Ramus en l'honneur d'Aristote , font voir de quels excèsl'esprit humainn'est que tropcapable.
O miâera» hominum wtentei ! ôpecUfra cegea /
Madame Dacier eût mieux Aût d'observer seulement , comme un trait particulier à l'auteur de /7- Uade, que le nom de son détracteur, Zoîle, est devenu une injure, et celuide son éditeur, Aristarque, un éloge.
Il ne nous est rien resté des invectives que Zoîle vomissait contre Homère; mais elles ne pouvaient guère être plus grossières que celles dont madame Dacier accable la Mothe. On est d'autant plus révolté qu'une femme écrive d'un ton si peu décent, que celui de son adversaire est un exemple de modération et de politesse. On est également fâché de voir l'un dégrader s6n esprit par de mauvais paradoxes, et l'autre déshonorer son sexe et la science par une amertume qui semble étrangère à tous les deux. Elle traite avec un mépris très-ridicule un homme d'un mérite très-supérieur au sien, et qui n'avait d'autre tort que de se tromper. Ia gros livre qu'elle a écrit contre lui n'est guère qu'un amas d'injures pesamment accumulées, et de mauvaises raisons débitées orgueilleusement. A deux ou trois endroits près, elle réfute très- mal la Mothe, qui le plus souvent a raison sur les détails, et à qui l'on ne devait guère contester que ses principes et ses conséquences. Son ouvrage, malgré ses erreurs , est d'une élégance et d'un agrément qui le font lire avec quelque plaisir. Celui de son antagoniste, intitulé De la CùrruptUm du goût, n'est en effet qu'un objet de dégoût. Elle trouve dans Homère tant de sortes de mérites qui n'y sont pas, qu'il est même douteux qu'elle ait bien senti la supériorité de ses beautés réelles. A propos d'une sentence fort commune en elle-même, et, de plus, mal placée, elle s'écrie pédantesqnement : Sentence grosse de sens, et qu'on voU bien que Minerve a inspirée» Soit intérêt d'amour-propre en faveur des traducteurs en prose , soit désir d'envelopper dans une proscription générale F Iliade de la Mothe, qui est en vers, elle ne craint pas d'affirmer ce qui, comme principe, est précisément le contraire de la vérité : Que les poêles traduits en vers cessent d'être poètes , qu'ils deviennent plats , rampants^ défigurés, etc. Le fait a été souvent trop vrai; mais tout ce qu'on en peut conclure , c'est qu'alors le poète n'est pas tra- -y duit par un poète , et la remarque de madame Dacier ne subsiste pas,
La Mothe attaque Homère fort mal à propos sur la morale. Ce reproche est grave, et c'est un de ceux sur lesquels ce poète peut et doit être justifié. Le critique prétend qu'Homère n'énonce pas son opinion comme il le devrait, sur ce qu'il y a de vicieux dans le caractère et les actions de ses personnages. Il censure en particulier celui d'Achille, mais de
ANCIENS. - POÉSIE
manière à fiiire, sans s'en apercevoir, Véloge de Tauteor qu'il reprend.
« Homère donne à certains yices nn éclat qai décèle as* sez ropinioD fiiTorable qu'il en arait. On sent partout qu*a admire Achille : il ne semble Toir dans son injustice et sa craaoté que dn courage et de la grandeur d*&ine; et Ullusion du poète passe sonvent jusqu'au lecteur. »
Ici, la Motte donnait beau jeu à madame Dacier, si elle avait su en profiter. Mais , toujours occupée de lui opposer des autorités à la manière des commentateurs, elle n^lige les raisons. Il s^en offre de péremptoires, et Homère lui-même les fournissait à son apologiste. D'abord, comment la Motte n'a- Ml pas songé que le poète avait fait ce qu'il y avait de mieux à faire , en donnant du moins cet éclat *et cette noblesse à ce qu'il y a de moralement vicieux dans te caractère de son héros? N'est-ce pas deviner l'art et le créer, que de sentir, en établissant un personnage poétique sur qui doit se porter l'intérêt, que œ qu'il y a de défectueux en morale doit être couvert et racheté par cette énergie de passion et cet air de grandeur qui est l'espèce d'illusion momentanée qu'il est obligé de produire^ C'est à quoi Homère a réussi parfaitement , de l'aveu même du critique. Mais comment prévenir le mauvais effet que peut avoir en morale cette espèce d'admiration involontaire et irréfléchie pour ce qui est condamnabte en soi ? En faisant ce qu'a fait Homère ; en mettant dans la bouche du héros lui-même quand il est de sang-froid , la condamnation des fautes que la passion £ait commettre et excuser ; en faisant blâmer ces Êiutes par les dieux mêmes qui s'intéressent au héros. Écoutons Achille après la mort de Patrode; écoutons ces vers que j'ai hasardé de traduire, ainsi que quelques autres :
Ah! périsse à Jamais la Discorde barbare! Qu'à Jamais replongée aux cachots du Tartare EUe n^lnfeets plus de son souffle odieux Le t^^oor des mortels et les palais des dieux! Ptfiiie la eolère et ses erreurs affreuses ! Pecine la Yeogeanoe et ses douceurs trompeuses ! SoD Biîei empoisonneur assoupit la raison : Il ouus plaît; mais bientôt la vapeur du poison Moote et noirdt le cœur d*une épaisse fumée. Ah ! l'oQ hait la Yengeanoe après ravoir aimée, reo iQii la preuve, bélai ! Où m'a précipité De mes emportements la bouillante fierté ! Qull m*eo coûte aqjoord*hui ! crueUe expérience . li^oste Aaamenuion ! /al vengé mon offense : £uiBi8-Jcasiespunl?
(Rlaity chant xtiii, v. I07.)
£b bien! le poète pouvait-il mieux nous faire comprendre ce qu'il pense et ce qu'il faut penser de la colère, de l'orgueil, de la vengeance? Aurait- OD mieux aimé qu'il prit la parole pour moraliser lui-même? Et qui peut mieux nous éclairer sur les u HàspE. — Toaa I.
malheureux effets de ces passions aveugles et violentes, que celui-là même qui vient de s'j livrer à nos yeux avec tous les motifs qui peuvent les excuser et toute la grandeur qui semble les ennoblir? Dans ces moments où la raison se fait entendre par la voix d'Achille , ce n'est pas seulement ses propres erreurs qu'il condamne , c'est aussi notre illusion qu'il nous fait sentir ; et c'est en cela que les leçons du philosophe sont moins frappantes que celles du poète. Celui-ci a d'autant plus d'avantage, qu'il nous est impossible de nous en défier ni de songer à le combattre; qu'il nous prend pour ainsi dire sur le fait , et ne nous éclaire qu'après nous avoir émus; qu'il nous force de reconnaître des fautes qu'il nous a fait partager, et qu'il nous rend juges du coupable après nous avoir rendus ses complices.
Lorsque Achille, plongé dans sa douleur muette et farouche, traîne le cadavre d'Hector autour du Ut où est étendu Patrocle, et refuse obstinément la sépulture à ces restes inanimés, derniers aliments de sa rage, l'amitié en deuil et la force terrible de son caractère mêlent une sorte d'excuse à cet Rarement du désespoir. Mais cependant que pensent les dieux , témoins de ce spectacle , ces mêmes dieux qui ont favorisé la vengeance d'Achille? Jupiter appelle Thétis :
Dites à votre fils que son aveugle rage A blessé tous les dieux , en prodiguant Poutrage Au cadavre d'Hector dans la fange traîné : Tout IK)iympe en murmure, et j'en suis Indigné. Allei : qull rende Hector à son malheureux ^re SU ne veut s*exposer aux traits de ma colère
(Riaâe, chant xxnr, v. us.)
Ainsi les dieux et les hommes se réunissent ici pour condamner ce qui est vicieux. L'auteur, qui nous avait séduits comme poète, nous corrige comme moraliste; il arrête le r^rd tranquille et sûr de la raison sur ces mêmes objets qu'il ne nous avait montrés que sous les couleurs du prisme poétique ; il fait servir à nous instruire ce qui avait d'abord servi à nous émouvoir. N*est-ee pas remplir tous ses devoirs à la fois? et pouvait-il faire davantage?
L'ODYSSBB.— Je dirai peu de chosede rodyssée, EUe a beaucoup moins occupé les critiques, et c'est déjà peut-être un signe d'infériorité. Tout le fort du combat est tombé sur f Iliade : c'était là comme le centre de la gloire d'Homère , et l'on attaquait rennemi dans sa capitale. L'admiration appelle la critique; et l'une et l'autre s'étant épuisées sur VlUade , j'ai dû les discuter toutes les deux. Quant h l'Odyssée, je me suis confirmé, en la relisant, dans cet avis , qui est celui de Longin et de la plu-
part des ctîtiques , que , des denx poëmes d'Homère, celui-ci est fort inférieur à l'autre. Je ne vois dans i'Odyssée ni ces grands tableaux, ni ces grands caractères, ni ces scènes dramatiques, ni ces descriptions remplies de feu, ni cette éloquence de sentiment, ni cette force de passion, qui font de/7- Uade un tout plein d*âme et de vie.
Homère avait beaucoup voyagé; il savait beaucoup. Il avait parcouru une partie de TAfrique et de TAsie Mineure. Ses connaissances géographiques étaient si exactes, que des savants angfais, qui de nos jours ont voyagé dans ces mêmes contrées, ses ouvrages à la main, ont vérifié souvent par leurs recherches ce qu'il dit de la position des lieux , de leurs aspects , de la nature du sol , et quelquefois même des coutumes, quand le temps ne les a pas changées. U parait qu'Homère , dans sa vieillesse, s'est plu à composer un poëme où il pût rassembler les observations qu'il avait faites, et les traditions qu'il avait recueillies. Il est très-fidèle dans les observations, et trés-£Dibuleux dans les traditions. C'est un genre de merveilleux qui rappelle h tout moment celui des Contes arabes. L'histoire de Polyphème et celle des Lestrigons , que Virgile , en les abrégeant beaucoup , n'a pas dédaigné d'imiter, parce qu'elles lui fournissaient de beaux vers , sont absolument dans le goût des Mille et une Nuits. On peut eu dire autant des métamorphoses opérées par la baguette de Circé, de ces transmutations d'hommes en toutes sortes d'animaux : on les retrouve dans tontes les fables orientales. Lorsque le poète parle de cette poudre merveilleuse qu'Hélène jette dans la coupe de chaque convive à la table de Ménélas , et qui avait la vertu de faire oublier tous les maux , au point que celui qui en avait pris dans sa boisson n'aurait pas versé une larme de toute la journée , quand même il aurait vu mourir son père et sa mère y ou tuer son frère et son fils unique; ne reconnaissons-nous pas, dans les effets de cette poudre dont la reine d'Egypte avait fait présent à Hélène , l'opium dont l'usage et même l'abus fut de tout temps familier aux peuples d'Orient , et qui produit l'ivresse la plus complète et l'oubli le plus absolu de toute raison ?
L'Iliade et VOdyssée sont également remplies de fables'; mais les unes élèvent et attachent l'imagination, les autres la dégoûtent et la révoltent; les unes semblent faites pour des hommes, les autres pour des enfants. Quand Homère me montre le Scamandre combattant avec tous ses flots contre Achille , jejvois dans cette fiction un fonds de vérité, le péril d'un guerrier téméraire prêt à être englouti dans les eaux d'un fleuve où fl a poursuivi des
fuyards. J'y vois de plus l'art du poète, qui, après avoir signalé plus ou moins tous ses héros dans 1^ batailles, met Achille aux prises avec un fleuve irrité qui se déborde dans sa fureur. Mais Ulysse et ses compagnons enfonçant un arbre dans l'œil du Cyclope endormi après qu'il a mangé deux hommes tout crus ne m'offrent rien que de puéril. Les fables de l'Arioste amusent , parce qu'il en rit le premier ; ce qui rend sa manière de conter si piquante et si originale : mais Homère raconte sérieusement ces extravagances, qui d'ailleurs sont en elles-mêmes beaucoup moins agréables que celles du poète de Ferrare.
La marche de l'Odyssée est languissante. Le poëme se traîne d'aventures en aventures, sans former un nœud qui attache l'attention , et sans exciter assez d'intérêt. La situation de Pénélope et de Télémaque est la même pendant vingt vingt-quatre chants. Ce sont , de la part des poursuivants de la reine, toujours les mêmes outrages, dans le palais toujours les mêmes festins ; et fa mère et le fils forment toujours les mêmes plaintes. Ijélémaque s'embarque pour chercher son père , et son voyage ne produit rien que des visites et des conversations inutiles chez Nestor et Ménélas. Ce n^est pas ainsi que Fénelon l'a fait voyager. Il y a beaucoup plus d'art dans l'imitation que dans l'original. Ulysse est dans Ithaque dès le douzième chant de l'Odyssée, et , jusqu'au moment où il se fait reconnaître . il ne se passe rien qui réponde à l'attente du lecteur. Le héros est chez Ëumée , déguisé en mendiant; il y reste longtemps sans rien faire et sans que l'action avance d'un pas. L'auteur, il est vrai , a eu l'adresse d'ennoblir ce déguisement en faisant dire par un des poursuivants que souvent les dieux, qui se revêtent à leur gré de toutes sortes de formes, prennent la figure d'étrangers dans les pays qu'ils veulent visiter pour y être témoins de la justice qu'on y observe ou des violences qu'on y commet. Cela prépare le dénoûment , mais n'empêche pas que ce déguisement ignoble ne donne lieu à des scènes plus faites pour un conte que pour un poème. On n'aime point à voir Ulysse couvert d'une besace aux portes de la salle à manger, dévorant avec avidité les restes qu'on lui envoie; un valet qui lui donne un coup de pied et le charge des plus grossières injures; un des poursuivants qui lui jette à la tête un pied de bœuf, un autre qui le frappe d'une escabelleà l'épaule; un gueux, nommé Irus, qui vient lui disputer la place qu'il occupe, et le grand Ulysse jetant son manteau et se battant à coups de poing avec ce misérable. Je né sais si je me trompe, mais il me semble qu'en cette occasion Homère a
oatré refCbt des 'contrastes et passé toate mesure. U faflait sans doute que le héros fât dans l'abaissement, mais non pas dans Tabjeetion; qu'il fût méconnu , outragé, pour se montrer ensuite avec plus d'éclat et se venger avec plus de justice : mais il fallait aussi le placer dans des situations qui ne fussent pas indignes de Tépopée. Ce n*est pas ainsi qu'il faut descendre ; et Raphaël ne prensùt pas les sujets de Callot. Le massacre des poursuivants est plus épique , mais la protection trop immédiate de Minerve et la présence de l'égide affaiblissent le seul intérêt qu'il peut y avoir , en diminuant trop le danger réel du héros. Enfin la reconnaissance des deux époux, attendue depuis si longtemps, est froide *, et ne produit pas les émotions dont elle était susceptible. Pénélope , qui n'a pas voulu reconnaître Ulysse à sa victoire sur ses ennemis , toute merveilleuse qu^elle est, le reconnaît à ce qu'il lui dit de la structure du lit nuptial , qui n'est connue que de lui seul. Est-ce là un ressort bien épique? Ce qu'il y a de pis dans le dénoûmenti c'est que, contre la règle du bon sens, qui prescrit de mettre h la fin du poème tous les personnages dans une situation décidée, Ulysse vient à peine de revoir Pénélope qu'il lui apprend que le destin le condamne encore à courir le monde avec une rame sur l'épaule , jusqu'à ce qu'il rencontre un homme qui prenne cette rame pour un van à vanner. Je le répète , ce ne sont pas là les fictions de V Iliade,
Son séjour dans l'île de Calypso et dans l'île de Circé n'offre rien d'intéressant; et s'il est vrai que Calypso soit Toriginal de Didon , c'est la goutte d'eau qui est devenue perle. Qu'on en juge par la manière dont Circé débute avec Ulysse : c'est lui-même qui raconte cette première entrevue.
« Elle me présente dans ane coupe d'or cette boisson Bùitiaonée, où elle avait mêlé ses poisons qui devaient produire ime si cruelle métamorphose. Je pris la coape de ses mains, et je bus» mais elle n*eat pas l'effet qu'elle eu attendait. Elle me donna un coup de sa verge', et en me frappant elle dit : Va dans l'étable trouver tes compagnons , et être comme eux. En même temps , je tire mon épée , et me jette sur elle comme pour la taer. Elle me dit , le visage eoovert de larmes : Qui étes-vous? d'où venez-vous? Je sus dans un étonnement ineiprimable, de voir qu'après avoir bo mes poisons vous n'êtes point changé. Jamais suom autre mortel n'a pu résister à ces dragues, nonseoleoieiit après en avoir bu , mais môme après avoir approché la coupe de ses lèvres. Il faut que vous ayez un esprit supérieur à tous les enchantements , ou que vous soyez le prudent Ulysse; car Mercure m'a toujours dit qu'il vien-
* Cette reoGonaissaDee, que la Harpe trouve froide, parait à M. de Chateaubriand Tun des plus beaux morceaux du génie antique. (Voyez le Génie du Ckrittianitme.)
dndt id au retour de Troie. Mais remettez votre épée dans le fourreau , et ne pensons qu'à l'amour. Donnons-nous des gages d'une passion réciproque , pour établir la confiance qui doit ré^r entre nous. » ( Tradttclion de madame Dacier,) •
La déclaration est un peu précipitée, surtout après la coupe de poison. Quelque privilège qu'.aient les déesses en amour , encore faut-il que les ||rances soient un peu moins déplacées et un peu mieux ménagées; car enfin les disses sont des femmes. Il y a loin de là aux amours de Didon.
La descente d'Ulysse aux enfers esjt aussi mau* vaise que celle d'Énée est admirable , et l'oy peut dire ici : Gloire à l'imitateur qui a montré ce qu'il fallait faire I Ulysse s'entretient avec une foule d'ombres qui lui sont absolument étrangères. Tyro, Antiope, Alcmène, Épicaste, Cloris, Léda, Iphimédée, Pbèdre, Procris, Ariane, Éripbile, lui racontent, on ne sait pourquoi, leurs aventures, dont le lecteur ne se soucie pas plus q^'Uly^e. Virgile, sans parler Ici de tant d'autres avantages, a montré bien plus de jugement en ne mettant en scène avec Ënée que des personnages qui doivent^ l'intéresser. Il n'y a, dans la multiplicité des té^is d'Homère, ni choix, ni dessein. Mais il avait appris ces histoires dans les différents pays qu'il ayaif visités, et il voulait conter tout ce qu'il savait. Le seul endroit remarquable, c'est le silence d'Ajax quand Ulysse lui adresse la parole : il s'éloigne de lui en détournant les yeux , sans lui répondre.' Didon en fait autant dans r Enéide, quand JËile la rencontre aux Enfers, et la situation est encore * plus dramatique. Mais ce que Virgile n'a eu garde d'imiter, c'est la mauvaise plaisanterie qi^e fâit^ Ulysse à un de ses compagnons, Elpénor, *qii s'était tué en tombant du haut du palais de Cirq^ :
« Elpénor, comment étes-vous parvenu dans ce ténébreux séjour? Quoique vous fussiez à pied, vous m'avez devancé p moi qui suis venu sur un vaisseau porté ^ Jes O
vents? »
U faut être madame Dacier pour trouver, ur^ grand sens dans cette raillerie froide et cruelle.
Ulysse, pendant son séjour chez Euq^ée,'s'aecyne la nuit des moyens qu'il emploiera pour se défaire r de ses ennemis : cette juste inquiétude ne lui^r* met pas de se livrer au sommeil. Mais le poéte^ comme s'il craignait que le lecteur ne la partageât, ^ se hâte, pour le rassurer, de faire des«pnttii^ Minerve, qui reproche aigrement au héros de^ne point reposer quand il le faudrait; et lui rép^e qu^, quand il aurait affaire à cinquante bataillons , il doit être sûr qu'avec le secoijys de Minerve it en viendrait facilement à b^t. Ulysse raconnaU
salaute , obéit , et s^eodort. Était-ce la peine de faire venir du ciel une déesse pour ordonner à un néros de dormir ! C'est encore un des passages où madame Dacier fait remarquer l*art du poëte.
* Avouons-le : c'est ainsi' que, dans le siècle dernier, les traducteurs et les commentateurs des anciens leur avaient nui réellement dans Topinion publique, en leur vouant une admiration aveugle et exclusive, qui convertissait les défauts mêmes en beautés. Cet excès révolta des hommes de beaucoup d'esprit, que la contradiction jeta, comme il arrive d'ordinaire, ^ans un excès tout opposé ; et il y eut des sacrilèges , parce qu'il y avait eu des fanatiques ; ce qui pourrait se dire avec autant de vérité dans un ordre jde choses plus important. De meilleurs esprits, des hommes plus mesurés et plus sûrs dans leurs jugements, ont réparé le mal, et ramené l'opinion à son vrai point, en ne dissimulant pas 1^ défauts des anciens, mais en s'occupant à démêler et à faire bien sentir leurs véritables beautés, ^ussi est-ce de nos jours que les grands écrivains de l'antiquité, généralement mieux appré- ^iciés et mieux traduits, ont paru reprendre leur infloftnce sur la bonne littérature, ont excité plus lie curiosité et d'intérêt, et ont heureusement servi de dernier rempart contre l'invasion du mauvais goât. On ne m*accusera pas d'être leur détracteur, je crois avoir tait mes preuves en ce genre : mais en consacrant à leur génie un culte l^itime, il faut encore laisser à la raison le droit de juger les divinités qu'on s'est faites dans son ^thousîasme. D'ailleurs, la même sensibilité qui nous i^assionne pour ce qu'ils ont d'admirable re- Donsse ce qu'ils ont de répréhensible ; et si l'on confond l'un avec l'autre, on paraît entraîné par l'autorifé plus que par ses propres impressions, et c'est Infirmer soi-n)ême son jugement.
Celui que j'ai porté sur l'Odyssée n'est pas un attefllat à la gloire d'Homère, mais une preuve de
é mon entière impartialité. Ma franchise sévère, quand je relève ses défauts, prouve au moins combien je suis sincère quand je proclame ses beautés. 4e .W suis point insensible à celles de l'Odyssée, «ont éa les mettant fort au-dessous de celles de /7- (fade: je conviendrai que, dans ce poème, nonseulement Homère intéresse notre curiosité i com- ^ïJûfi poutre de ces siècles reculés, dont il ne reste point/Hie monuments plus authentiques, plus précielix, plus instructifs que les siens , mais aussi par l'ittr^t que souvent il a su répandre sur ces peintiires des mouirs antiques « de la simplicité et de la bonté l)pspît^r#, du respect des jeunes gens pour l|\feil||fse', si bien représenté dans la réserve et
la modestie de Télémaque chez Nestor et chez Ménélas. X.e caractère de ce jeune homme est précisément celui qui convient à son âge et à sa situation : il atlu courage, de la candeur, de la noblesse; et, en général, il tient à sa mère et aux poursuivants le langage qu'il doit tenir. On en peut dire autant de Pénélope , dont le caractère est nécessairement un peu passif dans tout le cours de l'ouvrage, comme l'exigeaient les mœurs de ce temps-là, mais qui, à la reconnaissance près, un peu froide, à ce qu'il m'a paru , ne dit et ne fait que ce qu'elle doit dire et faire. Ulysse, quoique trop dégradé sous son déguisement , et trop longtemps dans rinaction, ne laisse pas de produire une susceptibilité et une attente du dénoûment qu'il eût été à souhaiter que l'auteur rendît plus forte et plus vive. Le carnage des poursuivants est tracé avec des couleurs qui rappellent le peintre de V Iliade. Mais celle-ci sera toujours la couronne d^Homère : c'est elle qui assure à son auteur le titre du plus beau génie poétique dont l'antiquité puisse se glorifler.
fiEcnon n. — De Tépopée latine.
Les ouvrages do Virgile sont à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs que ceux d'Homère, parce qu'il est beaucoup plus commun de savoir le latin que le grec. Virgile, en original, a été de bonne heure entre les mains de quiconque a fait des études. Il y a longtemps que l'on est également d'accord sur son mérite et sur ses défauts. Je me réserve à parler de ses Èglogues quand il sera question de la poésie pastorale. Ses Oéorglques sont devenues un ouvrage français, et ce poème, le plus parfait qui nous ait été transmis par les anciens, est aussi an des plus beaux morceaux de la poésie moderne. Il serait superflu de parler de ce qui est connu : je me bornerai donc à quelques observations sur l'Enéide. L'imperfection de ce poëme et la perfection des Géorgtques sont une preuve de la distance prodigieuse qui reste encore entre le meilleur poëme didactique et cette grande création de l'épopée. Ce qui frappe le plus, en passant de la lecture d'Homère à celle de Virgile, c'est l'espèce de culte que le poëte latin a voué au grec. Quand on ne nous aurait pas appris que Virgile était adorateur d'Homère, au point qu'on l'appelait rhomérique, il suffirait de le lire pour en être convaincu : il le suit pas à pas. Mais on sait que faire passer ainsi dans sa langue les beautés d'une langue étrangère, a toujours été regardé comme une des conquêtes du génie ; et , pour juger si cette conquête est aisée, il n'y a qu'à se rappeler ce que disait
ANCIENS. — POÉSIE
Vii^e : qu*îl était moins difficile de prendre à Hercale sa massue que de dérober un vers à Homère. Il en a pris cependant une quantité considérable ; et, quand il le traduit, s'il ne régale pas toujours, quelquefois il le surpasse ^
Le premier défont que Ton ait remarqué dans VÈtiiide, c'est le caractère du héros; et c'est ici que Ton peut Toir combien la Motte et consorts se trompaient quand ils reprochaient à Homère les imperfections morales de son héros, et combien Aristote en savait davantage quand il a marqué ces mêmes caractères, imparfoits en morale, comme les meil-
ne reprochera à Virgile d*avoir Imité Homère comme il Ta fait; mais des criUques lattns iai ont reproché sftc plus de raison d'avoir été le plagiaire de ses eompatiioles: et Ton n'en peut douter en Toyant les nombreoses dtaUons de vers qu'il a empruntés , non^eulement d*Ennias , de Pacnvius, d*Aocius, de Suevlos, mais même de ses oontanperains les plus Ulustres, tels que Lucrèce, Catulle, Yarius, Forius. Ilous n'avons point les poésies de ces deux denders; mais Yarins nous est connu par l'éloge qu'en fait Honoe, qui le regarde oonmie un des génies les plu^i propres à tntter répopée.
Fort0 epoi aeer, Utnemo, Variui dueit.
Yfargile ne pouvait donc pas dire comme Molière, quand H s'appropriait quelque chose de bon, pris d'un mauvais écrivain : « Je reprends mon bien où Je le trouve, w La plupart de ces lardns de Virgile sont des hémialiches ou des vers cutters d^une beauté remarquable, même ceux qu'il dérobe au TÎMix postes du temps des guerres puniques*, et parUculiéteraent à Ennius : mais au»si Ton sait que Virgile ne s'en cachait pas, puisqu'il se vantait de tirer de Vor du fumier d'Mimitis» Fmmier soil : Ton peut croire, par les fragments qui nous restât de lui , qu'il y avait bien du mauvais goût dans son style, et d'autant plus que la langue n'était pas encore épurée; mais la quantité d'expressions heureuses et vraiment poétiques qu'il a fournies à Virgile , prouve que cet Eonins avait un véritable talent et surtout le sentiment de IliaiBoaie Imitative, et Justifie l'espèce de vénération qu'avaif pour lui le fçrand Scipion, connaisseur trop éclairé pour ne goûter dans Ennius que le chantre de ses exploits.
Ylfiple ne dissimulait pas non plus qu'il avait suivi Théoerite dans ses Églogues, et Hésiode dans ses Géorgiques : il rend Inl-Bième cet hommage à ses modèles , dans ces mêmes oavni0» ou il les a laissés, surtout Hésiode, bien loin derrière Int Mais, ce qu'on ne sait pas communément, c'est que œ second livre de V Enéide, si universellement admiré, ce grand tableau du sac de Troie, est copié, presque mot à dmC, pemi ad verbum (ce sont les expressions de Macrobe ) , d>m poète grec, nommé Pisandre, qui avait écrit en vers une espèce de reeneU d'histoires mythologiques. Macrôbe parle de ee nouvel emprunt comme d'un fait connu de tout Je monde, et même des enfants, et de ce Pisandre comme d\m poCie du premier ordre parmi les Grecs. Il y a tout lieu de le penser, si l'original de la prise de Troie 1 ui apparUent ; et il est ditteile de douter du fait, d'après l'alfirmaUon de ISacvolie. En ce eas, la perle des ouvragée de Pisandre doit éire couplée parmi tant d'autres qui excitent d'inutiles re-
n ert à icmaïquer que deux poètes tels que Virgile et Voltaire, se soient également permis de s'enrichir d'un assez grand nombre de beaux vers connus : c'est parce que tous deux étaient très-riches de leur propre fonds, qu'on leur a pudonoé de dépouiller autrui.
Le Parnasse est comme le monde :
Od 0*7 pcrinet qu'eux ricbes de voler.
leurs en poésie. Assurément il n'y a pas le plus petit reproche à faire au pieux Énée; il est d*un bout du poëme à l'autre absolument irrépréhensible : mais aussi , n'étant jamais passionné, il n'échauffe jamais, et la froideur de son caractère se répand sur tout le poëme. Il est presque toujours en larmes et en prières. Il se laisse très-tranquiliement aimer par Didon , et la quitte tout aussi tranquillement dès que les dieux l'ont ordonné. Cela est fort religieux , mais point du tout dramatique; et ce même Aristote nous a fait entendre que l'épopée devait être animée des mêmes passions que la tragédie, quand il a dit que la plupart des règles prescrites pour celle-ci étaient aussi essentielles à l'autre. Concluons donc que le grand principe d*Aristote a été pleinement confirmé par l'expérience , puisque les deux hères de l'Épopée qui aient paru les mieux choisis et les mieux conçus chez les anciens et chez les modernes , sont deux caractères passionnés et tragiques, l'Achille de V Iliade et le Renaud de la Jéruscûem, Ce dernier même esttn partie modelé sur Faatre; il est aussi brillant, aussi fier, aussi impétueux. Voilà les hommes qu'il nous faut en poésie : aussi ont-ils réussi partout; et le caractère d'Énée n'a pas eu plus de succès au théâtre que dans l'épopée.
On convient assez que la marche des six premiers chants de l'Enéide est à peu près ce qu'elle pouvait être, si ee n'est qu'après le grand effet du quatrième livre, qui contient les amours de Didon , la description des jeux, qui remplit le cinquième, quelque belle qu'elle soit en elle-même, est peut-être placée de manière à refroidir un peu le lecteur, qui, après tout, en est bien dédommagé dans le livre suivant, où se trouve la descente d'Énée aux enfers. Mais ce qu'on à généralement condamné, c'est le plan des six derniers livres : c'est là qu'on attend les plus grands effets, en conséquence de ce principe, que tout doit aller en croissant, comme Homère l'a si bien pratiqué dans t Iliade^ et c'est là malheureusement que Virgile devient intérieur à lui-même et à son modèle. La fondation d'un état qui doit être le berceau de Rome; une jeune princesse qu'un étranger, annoncé par les oracles, vient disputer au prince qui doit l'épouser; les différents peuples de l'Italie partagés entre les deux rivaux : tout semblait promettre de l'action, du mouvement, des situations, et de l'intérêt. Au lieu de tout ce qu'on a droit d'espérer d'un pareil sujet, que trouve-t-on? Un roi Latinus, qui n'est pas le maître chez lui , et ne sait pas même avoir une volonté; qui , après avoir très-bien reçu les Troyens, laisse la reine AnuUe et Tumus leur faire la guerre, et prend le parti de se renfermer dans son palais pour ne se mêler de rien ;
une LavifUe dont il est à peine question , personnage nul et rouet , quoique ce soit pour elle que Ton combatte; cette reine Amate, qui, après la défaite des l.atins, se pend à une poutre de son palais; enfin Turnus tué par £née, sans qu'il soit possible de prendre intérêt ni à la victoire de Fun, ni à la mort de l'autre. Voilà le fond des six derniers chants de rÉnéide; et il en résulte que, pour l'invention, les caractères et le plan , l'imitateur d'Homère est resté bien loin de lui.
A l'égard de ses batailles , il n'a guère fait qu'abréger et resserrer celles d'Homère, qu'il traduit presque partout. Il a moins de diffusion, mais il a aussi moins de feu. Il a d'ailleurs un désavantage marqué, qui tient à la nature du sujet. La guerre de Troie était un si grand événement dans l'histoi re du monde, dont elle fait encore une des principales époques, que tous ceux qui s'y étaient distingués occupaient une place dans la mémoire des hommes : c'étaient de^ noms que la renommée avaient consacrés, qui étaient dans la bouche de tout le monde, et pour {linsi dire familiers à l'imagination. Rien n'est si fa- Torable à un poète que ces noms qui portent leur intérêt avec eux ; et une partie de cet intérêt se répand sur les six premiers livres de V Enéide ^ où se retrouvent des faits et des noms déjà immortalisés par Homère. Mais dès le septième livre, Virgile nous mène dans un monde tout nouveau , et nous montre des personnages absolument ignorés , et avec qui même il n'a pu, dans le plan qu'il a suivi , mettre le lecteur à portée de faire connaissance; et l'on s'aperçoit, alors qu'il est bien différent d'à voir à mettre en scène Ajax, Hector, Ulysse et Diomède, ou Messape, Ufens, Tarchon et Mézeuce. On sait bien que Virgile a voulu flatter à la fois les Romains et Auguste, les uns par la fable de leur origine , l'autre par le double rapport qu'il établit entre Auguste et Énée, tous deux fondateurs et législateurs. Mais il n'en est pas moins vrai qu'Homère , en chantant le siège de Troie , avait pris pour son sujet ce qu'il y avait alors de plus fameux dans le monde, et que Virgile, en voulant célébrer l'origine de Rome, comme il Fannonce dès les premiers vers, s*est obligé à s'enfoncer dans les antiquités de l'Italie, aussi obscures que celles de la Grèce étaient célèbres. On sent tout ce que ce contraste doit lui faire perdre. Aussi les héros d'Homère sont ceux de toutes les nations, de tous les théâtres : nous sommes accoutumés à les voir en scène avec les dieux , et ils ne nous semblent pas au-dessous de ce commerce. Les combats de VllitJtde nous offrent les plus grands spectacles ; nous croyons voir aux mains l'Europe et l'Asie : mais ceux de V Enéide ne nous paraissent, en comparaison ,.que des escar-
mouches entre quelques peuplades ignorées. Virgile a tâché du moins de répandre quelque intérêt sur le jeune Pallas, filsd'Évandre; sur Lausus, fils deMézence; sur Camille , reine des Volsques : mais cet intérêt passager et rapidement épisodique , jeté sur des personnages qu'on ne voit qu'un moment , ne saurait remplacer cet intérêt général qui doit animer et mouvoir toute la machine de l'épopée.
Tel est le jugement que la postérité, sévèrement équitable, paraît avoir porté sur ce qui manque à l'Enéide ; mais , malgré tous ses défauts , ce qui reste de mérite à Virgile suffit pour justifier le titre de prince des poètes latins qu'il reçut de son siècle, et l'admiration qu'il a obtenue de tons les autres. Le second , le quatrième et le sixième livre sont trois grands morceaux, regardés universellement comme les plus finis , les plus complètement beaux que l'épopée ait produits chez aucune nation. Celui de Bidon en particulier appartient entièrement à l'auteur : il n'y en avait point de modèle , et c'est en ce genre un morceau unique dans toute l'antiquité. Ces trois admirables livres «l'épisode de Nisus et Euryale , celui de Cacus, celui des funérailles de Pallas, celui du bouclier d'Énée, sont les chefs-d'œuvre de l'art de peindre et d'intéresser en vers. Et ce qui fait en total le caractère de Virgile, c'est la perfection continue du style, qui est telle chez lui , qu'il ne semble pas donné à l'homme d'aller plus loin. II est à la fois le charme et le désespoir de tous ceux qui aiment et cultivent la poésie. Ainsi donc , s'il n'a pas égalé Homère pour l'invention, la richesse et l'ensemble, il l'a surpassé par la singulière beauté de quelques parties et par son excellent goût dans tous les détails >.
> L*abbé Trublet a fait un parallète de YirgUe et d'Homère , où il y a quelques idées Justâ et fines , mais aussi beaucoup de petits aperçus vagues à force de subtilité, et plusieurs asserUons fausses; celle-ci, par exemple : « VÈtieide vaut « mieux que VIliade.... Virgile a surpassé Homère dans le « dessein et dans Tordonnance. » Ce résultat n*est rien moins que Juste. Un po6me qui, dans son ensemble, manque d*in« vention et d'intérêt, et dont les six derniers livres, si inférieurs aux premiers, pèchent oontze la règle essentielle de la progression,, ne vaut sûrement pas mieux que l* Iliade, qui, malgré ses longueurs, est beaucoup mieux ordonnée, puisqu'elle va toujours à son but , et se souUent Jusqu'au bout , de manière que l*acUon devient encore plus attachante & la fin qu'au commencement. Il en résulte qu'Homère, comme Je l'ai dit, l'emporte par la totalité, et Virgile par la perfection de quelques parUes. Quant à ce que dit I'ai>l>é Trul>let , « Virgile a voulu être po6te, et U l'a pu*, Homère n'aurait pas pu ne le point être; » ce sont là de très-frivoles aoUlbè ses, et ce jugement est dénué de sens. Oà n'est pas poète comme Virgile, seulement parce qu'oj» le veut : on ne l'est à ce degré que quand la nature l'a voulu. Le bon ùbbé Trublet songeait un peu trop à son ami la Motte, quand il donnait tant au vouloir en poésie. U est très'vrai que la Motte voulut être poète : mais il ne parvint qu'à être un très-médiocre versificateur, et fit tout ce qu'on peut faire avec de l'esprit.
ANCIENS. — POESIE
Ne noas plaignons pas de la nature, qui jamais ne donne tout à un seul : admirons^la plutôt dans Tétonnante variété de ses dons, dans cette inépuisable fécondité qui promet toujours au génie de nouveaux aliments, à la gloire de nouveaux titres, aux hommes de nouvelles jouissances.
Silius Italiens, qui fiit consul Tannée de la mort de Néron, et qui mourut sous Trajan, a imité Virgile, eonmie Duché et la Fosse ont imité Racine. Noos avons de lui un poème, non pas épique, mais historique , en dix-sept livres , dont le sujet est la seconde guerre punique. Il y suit scrupuleusement Tordre et le détail des faits depuis le siège de Sdgonte jusquCà la défaite d* Annibal et la soumission de Garthage. Il n*y a d'ailleurs aucune espèce dUnvenCion ni de fable, si ce n*est qu'il fait quelquefois intervenir très-gratuitement Junon avec sa vieille haine contre les descendants d*Énée, et son ancien amour pour Cartbage. Mais comme tout cela ne produit que quelques discours inutiles, la présence de Junon n*empéche pas que Touvrage ne soit une gazette en vers. La diction passe pour être assez pure, mais elle est faible et habituellement médiocre. Les amateurs n'y ont remarqué qu'un petit nombre de vers dignes d'être retenus; encore les plus beaux sont-ils empruntés de la prose de Tite-Live. Silius possédait une des maisons de campagne de Cicéron, et une autre près de Naples , où était le tombeau de Virgile; ce qui était plus aisé que de ressembler à Tun ou à Tautre.
La Thébaîde de Stace, poème en douze chants, dont le sujet est la querelle d'Étéocle et de Polynice, terminée par la mort des deux frères, annonce par son titre seul un choix malheureux. Quel intérêt peuvent inspirer deux scélérats maudits par leur père , et accomplissant, par leurs forfaits et par le meurtre Tun de Tautre, cette malédiction qu'ils ont méritée? Stace, à force de bouffissure, de monotonie et de mauvais goût, est beaucoup plus ennuyeux et plus pénible à lire que Silius Italiens , quoiqu'il ait plus de verve que lui , et qu'au milieu de son fatras il y ait quelques étincelles. Le meilleur endroit de son poème est le combat des deux frères, et ce qui précède et ce qui suit ce combat, qui £ût le sujet du onzième livre. Ce n'est pas que Tauteur y quitte le ton de déclamation ampoulée qui lut est naturel, mais il y mêle quelques traits de force et de pathétique. Au reste, Stace a joui pendant sa vie d'une grande réputation. Martial nous apprend que toute la ville de Rome était en mouvement pour aller l'entendre quand il devait réciter ses vers en public, suivant Tusage de ces tempsiè» et que la lecture de la Thébaide était une fête
pour les Romains. Gela suffirait pour prouver combien le goût était corrompu à cette époque. Il vivait sous Domitien. 11 adresse, en finissant , la parole à sa muse, et Tavertit de ne prétendre à aucune concurrence avec la divine Enéide , mais de. la suivre de loin et d'adorer ses traces. Sa muse lui a ponctuellement obéi. Il ne laisse pas de se promettre l'immortalité, et de compter sur les honneurs que la postérité lui rendra. Mais il aurait mieux fait de s'en tenir aux applaudissements de son siècle que d'en appeler au nôtre. Son poëme est parvenu jusqu'à nous , il est vrai , et le temps , qui a dévoré tant d'écrits de Tite-Live, de Tacite, de Sophocle, d'Euripide, a respecté la Thébaîde de Stace. Ainsi, pendant le long cours des siècles d'ignorance, le hasard a tiré de mauvais ouvrages de la poussière qui couvre encore et couvrira peut^ être éternellement une foule de chefs-d'œuvre. Ce n'est pas là sans doute le genre d'immortalité que promettent les Muses; et qu'importe que Ton sache dans tous les siècles que Stace a été un mauvais poëte? Ses écrits ne sont connus que du trèspetit nombre de gens de lettres qui veulent avoir une idée juste de tout ce que les anciens nous ont laissé.
n en faut dire autant du dédamateur Claudien, qui vivait sous les enfants de Théodose, et qni a fait quelques poëmes satiriques ou héroïques^ dont Tharmonie ressemble parfaitement au son d'une cloche qui tinte toujours le même carillon. On cite pourtant quelques-uns de ses vers, entre autres le commencement de son poëme contre Rufin. Mais en général c'est encore un de ces versificateurs ampoulés qui, en se servant toujours de beaux mots, ont le malheur d'ennuyer. On peut juger de son style par ce début de son poëme de f Enlève^ ment de Proserpine :
Jt^emi raptarii equoê , etc..
Enoore puis-je affirmer que la version française, quoique fidèle, ne rend pas toute Tenfiure de Toriginal. ilfon esprit surchargé m* ordonne de montrer dans mes chants audacieux les chevaux ^du ravis* seur injemal, rostre du Jour souillé par le char de Pluton, et le Ut ténébreux de la Junon sauterraine, etc. Tout le reste est de ce style. Mais sur un pareil exorde il fiiul avoir du courage pour aller plus loin.
LuGÀiN. — H ne serait pas juste de confondre Lucain avec ces auteurs è peu près oubliés. Il a beaucoup de leurs défauts , mais ils n'ont aucune de ses beautés. La Pharsale n'est pas non plus un poëme épique : c'est une histoire en vers; mais
avec uo talent porté à l'éiévatioOf l'auteur a semé son ouvrage de traits de force et de grandeur qui l'ont sauvé de Toubli.
Dans le dernier siècle, un esprit encore plus boursouflé que le sien Ta paraphrasé en vers français. Si la version de Brébeuf donna d'abord quelque vogue à Lucain malgré Boileau, c'est qu'alors on aimait autant les vers qu'on en est aujourd'hui rassasié, et que, le bon goût ne faisant que de naître, la déclamation espagnole était encore à la mode. Mais bientôt les progrès des lettres et l'ascendant des bons modèles firent tomber la PharscUe aux provinces si chère, comme a dit Despréaux; et malgré la prédilection de Corneille et quelques vers heureux de Brébjjsuf , Lucain fut relégué dans la bibliothèque des gens de lettres. De nos jours, la traduction élégante et abrégée qu'en a donnée M. Marmontel Ta fait connaître un peu davantage, mais n'a pu le faire goûter, tandis que tout le monde lit le Tasse dans les versions en prose les plus médiocres. Quelle en pourrait être la raison, si ce n'est que le Tasse attache et intéresse, et que Lucain fatigue et ennuie? Dans Toriginal, il n'est guère lu que des littérateurs, pour qui même il est très-pénible à lire.
Cependant il a traité un grand sujet : de temps en temps il éUncelle de beautés fortes et originales ; il s'est même élevé jusqu'au sublime. Pourquoi donc, tandis qu'on relit sans cesse Virgile, les plus laborieux latinistes ne peuvent-ils, sans beaucoup d'efforts et de fatigue , lire de suite un chant de Lucain? Quel sujet de réflexions pour les jeunes écrivains, toujours si facilement dupes de tout ce qui a un air de grandeur, et qui s'imaginent avoir tout ait avec un peu d'effervescence dans la tête et quelques morceaux brillants! Quel exemple peut mieux leur démontrer qu'avec beaucoup d'esprit, et même de talent, on peut manquer de cet art d'écrire, qui est le fruit d'un goût naturel , perfectionné par le travail et par le temps, et qui est indispensablement nécessaire pour être lu? En effet, pourquoi Lucain l'est-il si peu, malgré le mérite qu'on lui reconnnaît en quelques parties ? C'est que son imagination, qui cherche toujours le grand, se méprend souvent dans le choix , et n'a point d'ailleurs cette flexibilité qui varie les formes du style, le ton et les mouvements de la phrase, et la couleur des objets; c'est qu'il manque de ce jugement sain qui écarte l'exagération dans les peintures, l'enflure dans les idées, la fausseté dans les rapports, le mauvais choix, la longueur et la superfluité dans les détails; c'est que, jetant tous ses vers dans le même moule, et les faisant tous ronfler sur le même ton, 1
il est également monotone pour l'esprit et pour l'oreille. 11 en résulte que la plupart de ses beautés sont comme étouffées parmi tant de défauts, et que souvent le lecteur impatienté se refuse à la peine de les chercher et à l'ennui de les attendit.
Tâchons de rendre cettç vérité sensible : voyons dans un morceau fidèlement rendu, comment Lucain décrit et raconte. On sent bien que je vais traduire en prose : je ne pourrais autrement remplir mon dessein; car il n'y a que Brébeuf qui puisse prendre sur lui de versifier tant de fatras, et même souvent de charger l'enflure et d'allonger les longueurs de Lucain. Mais on verra aisément, dans cette traduction exacte, ce qu'il faudrait retrancher ou conserver en traduisant en vers.
Je choisis le moment où César, voulant passer d'Épire en Italie sur une barque, est assailli par une tempête, et prononce ce mot fameux adressé au pilote qui tremblait : Que crains-tuf Tu portes César et sa fortune. Voyons comment le poète a traité ce trait d'histoire assez frappant, et quel parti il en a tiré.
« La liait avait snspendu les alarmes de la guerre, et amené les instanU du repos pour ces malheureux sotdafs, qui du moins, dans leur humble fortune , ont un sommeil profond. Tout le camp était tranquille, et la sentinelle venait d'être relevée à la troisième veille. César s'avance d'un pas inquiet dans le vaste silence de la nuit : plein de ses projets téméraires , dignes à peine du dernier de ses soldats, il marche sans suite : sa fortune seule est avec lui. Il franchit les tentes des gardes endormies , et tout bas il se plaint de leur échapper si aisément. Il parcourt le rivage, et trouve une barque attachée par un c&ble à un rocher miné par le temps. Il aperçoit ki demeure tranquille du pilote , qui n'était pas éloignée : c'était une cabane formée d*nn tissu de joncs et de roseaux , et que la barque renversée défendait du côté de la mer. César frappe à coups redoublés , et ébranle la cabane. Amydas se lève de son lit , qui n'était qu'on amas d'herbes. Quel est le malheureux , ditil, que le naufrage a jeté près de ma demeure? Quel est celui que la fortune oblige d'y chercher du secours? En disant ces mots, il se hAte de rallumer quelques étincelles de feu, et se prépare à ouvrir sans rien craindre. 11 sait que les cabanes ne sont pas la proie de la guerre. O précieux avantage d'une pauvreté paisible! ô toit simple et champêtre ! ô présent des dieux jusqu'ici méconnu I Quels murs , quels temples n'auraient pas tremblé, frappés par la main de César? La porte s'ouvre. Attends-toi, dit-il, à des récompenses que tu n'oserais espérer. Tu peux prétendre à tout, si tu veux m'obéir et me transporter en Italie. Tu ne seras pas obligé de nourrir ta vieillesse du produit de ta barque et du travail de tes mains. Ne te refuse pas aux dieux qui veulent te prodiguer les richesses. Ainsi parlait César : couvert de l'habit d'un soldat , il ne pouTait perdre le ton d'uu mattre. Amydas lui répond : Beaucoup de raisons m'empêcheraient de me confier cette nuit à la
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r. Ld aoleil en se eonehant était enviroané de nuages » tes rayons partagés 8enil)laient appeler d'un côté le vent da midi , et de Tantre le Tent da nord; et même au milieu de sa course sa lumière était faible, et pouvait être regardée d'un œil fixe. La lune n*a point jeté une clarté brillante; son croissant n*était point net et serein , sa rougeur présageait un vent yioleut ; et, devenue pftle, elle se cachait tristement dans les nuages. Le gémissement des forêts , le bruit des flots qui battent le rivage , les dauphins qui s'en approchent, ne m'annoncent rien d'heureux. J'ai remarqué avec inquiétude que le plongeon cherche le sable, que le héron n'ose élever dans l'air ses ailes mouillées, et que la oomeiHe , se plongeant quelquefois dans l'eau comme si elle se préparait à la pluie, rase les rivages d'un vol incertain. Mais si de grands intérêts l'exigent, j'oserai me mettre en mer, j'aborderai où vous me l'ordonnez , ou bien les vents et les flots s'y opposeront. Il dit , et déliant sa barque, il dépluie h voile. A peine fut-elle agitée, que nonseulement les étoiles errantes parurent se disperser et tracer divers sillons, mais même celles qui sont immobiles sanUèrent s'ébranler. Une affreuse obscurité couvrait la surfiMe des mers : on entendait bouillonner les vagues niK>nf^lAeii et menaçantes, déjà maîtrisées par les vents, sans savoir encore auquel elles allaient obéir. Le pilote tremblant dit à César : Vous voyex ce qu'annoncent les menaces de la mer. Je ne sais si elle est agitée par le vent d'orient ou d'ocddent , mais ma barque est battue de tous les cMés ; le ciel et les nuages semblent en proie aux vents dn midi; si j'en crois le bruit des flots, ils sont poussés par le vent du nord. Nous n'avons aucun espoir d'aborder anjourdliui en Italie , ni même d'y être poussés par le naufrage. Le seul moyen de salut qui nous reste, c'est de renoncer à notre dessein et de retourner sur nos pas. Regagnons le rivage, de peur que bientôt il ne soit trop loin de nous.
« César, se croyant au-dessus de tous les périls comme fl était au-dessus de toutes les craintes, répond au naulonier : lie crains point le courroux des flots , abandonne tavoUe an vent furieux. SI les astres te défendent de voguer vers ntalie, vogue sous mes auspices. Tu n'aurais aucun effroi si tu connaissais celui que tu portes. Sache que les dieux ne m'abandonnent jamais , et que la fortune me sert mal lorsqu'elle ne va pas au-devaut de mes vœux. Avance an travers des tempêtes , et ne crains rien sous ma sauvegarde. Cette tourmente qui menace les deux et les mers ne menace point la barque où je suis : elle porte César, et César la garantit de tous les périls. La fureur des vents ne tardera pas à se ralentir. Ce navire rendra le calme à la mer. Ne te détourne point de ton chemin; évite les cétes les pins prochaines , et sache que tu arriveras au port de Brindes lorsqu'il n'y aura plus pour nous d'autre espoir de salut que d'y arriver. Tu ignores ce qu'apprête tout ce grand bruit : si la fortune ébranle le ciel et les mers, c'est qu'elle cherche à me servir. Comme il parlait encore, un coup de vent vint frapper le navire , brisa les cordages et it voler les voiles au-dessus du mât ébranlé. La barque retentit de cette violente secousse, et bientôt tous les orages réunis viennent fondre sur elle des bouts de l'univers. Le vent dn couchant lève le premier sa tête de l'Océan atlan-
tique , et entasse les flots les uns sur les autres comme un amas de rochers. Le froid Borée court a sa rencontre, et repousse la mer, qui, longtemps suspendue, ne sait de quel côté retomber. Mais la fureur de l'aquilon l'emporta : il fit tournoyer les flots, et les sables découverts parurent former des gués. Borée ne pousse point les flots contre les rochers ; il les brise contre ceux qu'entraîne son rival , et la mer soulevée pourrait combattre contre elle-même sans le secours des vents. Celui d'orient ne demeure pas oisif, et celui du midi , surchargé de nuages , ne reste pas dans les antres d'Éole : chacun d'eux soufflant avec violence du côté qu'il défendait , la mer se contint dans ses limites , au lieu que les tempêtes mêlent le plus souvent les flots de différentes mers, tels que ceux de la mer Egée et de la mer de Toscane , ceux de la mer Ionienne et du golfe Adriatique. Combien de fois ce jour vit les montagnes couvertes de flots t Combien de hauteurs parurent s'abtraer dans la mer I Tontes les eaux du monde abandonnent leurs rivages. L'Océan lui-même, si rempli de monstres, et qui entoure ce globe , semblait se confondre dans une senle mer. Ainsi jadis le roi de l'Olympe seconda du trident de son frère ses foudres &tigués , et la terre parut réunie au partage de Neptune lorsqu'il l'inonda de ses eaux, et qu'il ne voulut d'autres rivages que la hauteur des deux. De même en ce jour la mer se serait élevée jusqu'aux astres, si Jupiter ne l'eût accablée du poids des nuages. Ce n'était point une nuit ordinaire qui se répandit sur le monde : les ténèbres livides et affreuses couvraient profondément les eaux et le del ; l'air était affaissé sous les eaux , et les flots allaient se grossir dans les airs; la lueur effrayante des éckùrs s'éteignait dans cette nuit , et ne jetait qu'un sillon ol)scur. La demeure dçs dieux est ébranlée, l'axe du monde retentit, les pôles chancellent , et la nature craigtiit le chaos. Les éléments semblent avoir rompu les liens qui les unissaient, et tout prêts à ramener la nuit étemelle qui confond les deux et les enfers. S'il reste aux humaine quelque espoir de salut, c'est parce qu'ils voient que le monde n'est pas encore brisé par ces secousses terribles. Les nochers tremblants, élevés sur la dme des vagues, regardait les abhnes de la nœr d'aussi haut qu'on la découvre des soounets de Leucate ; et lorsque les flots viennent à se rouvrir, à peine le mftt du navire paratt-il audessus d'eux : tantôt ses voiles touchent aux nues , tantôt sa quflle touche à la terre. La mer est d'un côté abaissée jusqu'aux sables , de l'autre elle est amoncelée, et parait tout entière dans les vagues. La crainte confond toutes les ressources de l'art, et le pilote ne sait à quels flots il doit céder et quels il doit repousser. L'oppositiou des vents le sauva : les vagues , luttant avec une fbrce égale , soutinrent le navire, et, repoiasaé toujours du côté où il tombait, il est balancé sous l'elTort des vents. Le nautonier ne craignait pas d'être jeté vers l'Ile de Sasou , entourée de gués ; ni sur les côtes de Thessalie, hérissées de rochers; ni dans le détroit redouté d'Ambrade : il ne craignait que d'aller heurter les monts Céroniens.
« César crut avoir trouvé des périls dignes de son destin. C'est donc, se dit-il à lui-même , un grand effort pour les dieux de détruû« César, puisque , assis dans une frêle nacelle, ils m'attaquent avec la mer et les tempêtes ! Si la
gloire de ma perte est réservée à Neptuiie, s'ù m'est refasé de mourir sur un champ de t>ataille , 6 dieux I je recevrai saus crainte le trépas que vous voudrez me donner. Quoique la Parque, en précipitant ma dernière heure, m'enlève aux plus grands exploits, j'ai cependant assez vécu pour ma gloire. J'ai dompté les nations du Nord; j'ai vaincu Rome par le seul effroi de mon nom. Rome a vu Pompée aiHlessous de moi ; ses citoyens obéissants m'ont donné les faisceaux qu'ils m'avaient refusés pendant que je combattais pour la patrie : tous les titres de la puissance romaine m'ont été prodigués. Que tous les humains ignorent, hors toi seule, 6 Fortune, conGdente de tous mes vœux , que César , quoique consul et dictateur, meurt trop tôt, puisqu'il n'est pas encore maître du monde. Je n'ai pas besoin de funérailles. O dieux I laissez dans les flots mon cadavre défiguré. Je ne demande ni tombeau ni bûcher, pourvu que de tous les côtés de l'univers on attende César en tremblant. A peine avait- il dit ces mots , qu'une vague énorme enleva la barque sans la renverser, et la porta sur un rivage où il n'y avait ni écueils ni rochers. Tant de grandeurs, tant de royaumes, sa fortune enlin, tout lui fut rendu en louchant la terre. »
Il n^ a personne qui , dans un morceau de cette étendue, ue puisse reconnaître tous les défauts du style de Lucain ; personne qui n*ait été blessé de tant d'hyperboles portées jusqu'à Textravagance, de tant de prolixité dans les détails, poussée jusqu'au plus intolérabl» excès ; de ce ridicule combat des vents , personnifiés si froidement et si mal à propos; de cette enflure gigantesque, qui est Topposé de toute raison et de toute vérité. Quoi de plus déplacé que cette verbeuse fanfaronnade de César, substituée au mot sublime que l'histoire lui fait prononcer? Combien le pilote doit trouver ce langage ridicule, jusqu'au moment où César se nomme ! Et même quand il s'est nommé, il ne doit pas fy reconnaître. Celui qui dit, /? commande à lafoT' tune, doit passer pour fou; mais celui qui au milieu du péril peut dire, en faisant connaître à la fois son nom et son caractère. Que crains-tuf je suis César, en impose à tout mortel qui connaît ce nom, et lui fiait oublier le danger. Le goût n'est pas moins blessé de cette longue énumération de tous les présages du mauvais temps, et surtout il ne faut pas détailler tant de raisons de rester au port , quand on finit par s'embarquer. Quatre mots devaient suffire; et, dans des circonstances si pressantes , l'impatience de César ne doit pas lui permettre d'en entendre davantage. Je ne dis rien de la tempête. Ébranler la terre et le ciel, soulever toutes les mers du globe, faire craindre à la nature de retomber dans le chaos, et tout cela pour décrire le péril d'une nacelle tnittue d'im orage dans la petite mer d'Épire, est d'à* bord ime description absolument fausse en physique; c'est le plus étrange abus des figures, et déplus,
c'est manquer le but principal. Cette description si longue et si ampoulée fait trop oublier César, et c'est de César surtout qu'il fallait nous occuper. Quand la flotte d'Énée est assaillie parla tempête, douze vers suffisent à Virgile pour faire un tableau de l'expression la plus vive et la plus frappante. Un orage, décrit avec la même vérité et la même fbrce , eût suffi pour nous faire trembler sur le sort d'un grand homme prêta voir un moment d'imprudence anéantir de si grandes destinées. Et combien le tableau aurait été encore plus frappant, si, dans cet endroit de son poëme, comme dans beaucoup d'autres, Lucain eût employé la fiction dont il a été partout trop avare ! s'il nous eût représenté l'Olympe attentif et partagé, les dieux observant avec curiosité si l'âme de César éprouvait un moment de trouble et de frayeur, incertains eux-mêmes si les flots n'engloutiraient point le maître qui menaçait le monde, et si Neptune n'efifacerait pas du livre des destins le jour de Pharsale et l'esclavage de Rome!
Quoique le vice essentiel de Lucain soit ordinairement de passer la mesure en tout, il ne faut pas croire pourtant qu'il la passe toujours au même degré. Il a des morceaux où les beautés l'emportent de beaucoup sur les défauts, surtout dans la peinture des caractères. Tel est, par exemple, l'éloge funèbre de Pompée , prononcé par Caton ; tel est le portrait de Caton lui-même, et le tableau de ses noces avec Marcie ; sa marche dans les sables d'Afrique , et sa belle réponse au beau discours de Labiénus sur l'oracle de Jupiter Ammon ; tels sont principalement les portraits de César et de Pompée , mis en opposition daps le premier livre , et qui sont, à mon gré , ce que Lucain a de mieux écrit. Ce sont ces beautés d'un caractère mâle et neuf qui l'ont rendu digne des regards de la postérité, et qu'il est juste de vous faire connaître, au moins autant qu'il m'est possible, dans une imitation très-libre, telle que doit être celle d'un écrivain qui n'est pas un modèle.
Pompée avec chagrin toU ses travaux passés Par de plus grands exploits tout près d*étre efEués. Par dix ans de combats la Gaule assi^etUe, Semble faire oublier le vainqueur de TAsie; Et des braves Gaulois le hardi conquérant Pour la seconde place est désormais trop grand- De leurs préteuUoos la guerre eoiin va naître : L*un ne veut point d*égal , et Tautre point de maître. Le fer doit décider, et ces rivaux fameux D'un suffrage imposant s^autorisenl tous deux : Les dieux sont pour César, mais Caton suit PoQpée. L*un oontre Tautre enfin prêts à Urer Tépée, Dans le champ des combats Us n'entraient pas égaux. Pompée oublia trop la guerre et les travaux : La voix de ses flatteurs endormit sa vieiUesse; De la faveur publique 11 savoura Tivresse;
ANCIENS. — POÉSIE
Et ttvié Uni entier aux Yains amusements, Aux Jcax de son théâtre , aux applaudissements , Il n'a plus le» élans de cette ardeur guerrière , Ge besoin d'ajouter à sa gloire première ; El fier de son pouvoir, saps crainte et sans soupçon , Il vieillit en repos, à l'ombre d'un grand nom. Ttl un vieux chêne , orné de dons et de guirlandes , Et du peuple et des chefs étalant les offrandes. Miné dans sa racine et par les ans flétri , Tient encor par sa masse au sol qui Ta nourri. Ses kme» rameaux noircis s*élendent sans fiettOlage : liais son tronc dépouUié répand un vaste ombrage. D*nne forél pompeuse il s'élève entouré; Mais seul , pîès de sa chute, il est encor sacré. f^t^y a plus qu'un nom, plus que sa renommée : Il n'est point de repos pour cette àme enflammée. Attaquer et combattre , et vaincre et se venger. Oser tout, ne rien craindre et ne rien ménager, Tel est César. Ardent , terrible , Infatigable , De gloire et de succès toujours insatiable , Rien ne remplit ses voeux , ne borne son essor; Plus II obtient des dieux, plus il demande enoor. L'obstacle et le danger plaisent a son courage , El c'est par des débris qu'il marque son passage. Tel , échappé du sein d'un nuage brûlant, S'éianœ avec l'éclair un foudre étincelant. De sa clarté rapide il éblouit la vue ; n fait des vastes deux retentir l'étendue; Frappe le voyageur par VéBnk renversé , Embrase la autels du dieu qui l'a lancé. De la destruction laisse partout la trace , Et, rassemblant ses feux , remonte dans Tespaoe.
Yoyons-Ie dan$ la description des prodiges qui annoncent la guerre civile. On s'attend bien qu'un morceau de cette nature doit être beaucoup trop long chez lui ; mais , resserré de moitié et réduit aux traits les plus frappants, il peut produire de refifet.
Les dieux mêmes, les dieux , qui , pour mieux nous punir, Souvent à nos frayeurs découvrent l'avenir. De prodiges sans nombre avaient rempli la terre : Le désordre du monde annonçait leur colère. Des astres Inconnus éclairèrent la nuit. Et dans un ciel serein la foudre retenUt. Le soleil , se cachant sous des vapeurs funèbres , Fit craindre aux nations d'étemelles ténèbres. L'étoile aux longs eheveux , signal des grands revers , En sillons enflammés courut au haut des airs. Phcebé pàlîl soudain . et , perdant sa lumière , Couvrit son front d^argent de Nombre de la Terre. Tukain, frappant l'Etna de ses pesants marteaux, RévelUa le Cyclope au fond de ses cachots : L'Etna s'ouvre et mugit ; de sa cime béante Descend à flots épais une lave brûlante. L'Apennin r^|eta de ses sommets tremblants Les glaçons sur sa tète amassés par les ans. L'aboyante Scylla , qui hurle sous les ondes , Boula do flots de sang dans ses grottes profondes. La natuft*. a changé sous le courroux des cieux , Et la mère frémit de son fruit monstrueux. On entendait gémir des urnes sépulcrales. Secouant dans ses mains deux torches infernales , Le front ceinl de serpents et l'œil armé d'éclair» , De son haleine impure empoisonnant les airs , Gourait autour des murs une affreuse Euménide : La terre s'ébranlait sous sa course rapide. Le Tibre sur ses bords voyait de nos héros S'agiter à grand bruit les antiques tombeaux. Jusque dans nos remparts des ombres s'avancèrent; Les mânes de Sylla dans les champs s'élevèrent,
D'une Toix lamentable annonçant le malheur. Du soc de sa charrue , on dit qu'un laboureur Entr'ouvrit une tombe , et , saisi d'épouvante. Vit Marids lever sa tète menaçante, Et , les cheveux épars , le front cicatrisé , S'asseoir, pâle et sanglant , sur son tombeau brisé.
Rien n*est plus connu que le mot de Quintilîen, qui range Lucain parmi les orateurs plutôt que parmi les poètes : Oratoribus magis quant poetis annwnerandus. Cest faire Téioge de ses discours : et en effet il est supérieur dans cette partie, non qu'en faisant parler ses personnages il soit exempt de cette déclamation qui gâte son style quand il les fait agir; mais en général ses discours ont de la grandeur, de Ténergie, et du mouvement.
On lui a reproché avec raison de manquer de sensibilité , d*avoir trop peu de ces émotions dramatiques qui nous charment dans Homère et Virgile. Il s'offrait pourtant dans son sujet dès morceaux susceptibles de pathétique; mais la raideur de son style s*y refuse le plus souvent , et dans ce genre il indique plus qu'il n'achève. La séparation de Pompée et de Comélîe, quand il l'envoie dans rtle de Lesbos , et les discours qui accompagnent leurs adieux , sont à peu près le seul endroit où le poète rapproche un moment l'épopée de l'intérêt de la tragédie; encore laisse-t-il beaucoup à désirer.
Autant on lui sait gré d'avoir supérieurement colorié le portrait de César au commencement de son ouvrage, autant on est choqué de voir à quel point il défigure dans toute la suite du poënie ce caractère d'abord si bien tracé. C'est la seule exception que l'on doive faire aux éloges qu'il a généralement mérités dans cette partie; mais ce reproche est grave , et ne peut même être excusé par la haine, d'ailleurs louable, qu'il témoigne partout contre l'oppresseur de la liberté. Je trouve tout simple qu'un républicain ne puisse pardonner à César la fondation d'un empire dont avait hérité Néron. Mais il pouvait se borner sagement à dé-plorer le malheureux usage des talents extraordinaires et des rares qualités que César tourna contre son pays, après s'en être servi pour le défendre et l'illustrer. Il faut être juste envers tout le monde, et considérer combien de circonstances peuvent, non pas justifier, mais du moins excuser sa con*» duite. Il est certain qu'il était perdu s'il eût renvoyé «on armée avant de passer le Rubicon. La haine de ses ennemis servit la fortune qui le conduisait. L'aveugle partialité du sénat en faveur de Pompée, la faiblesse de Cicéron pour cette ancienne idole qu'il avait décorée, la vieille haine de l'austère Caton contre le voluptueux César, poussèrent hors de toute mesure ce premier corps de la république, dont
toutes les démarches furent alors autant de fautes. Ce sénat consentait à flatter Forgueil de Pompée, qui voulait être le premier de TÉtat, et condam' nait en même temps la fierté de César, qui refusait d'être le second. La situation entre ces deux hommes puissants était sans doute délicate; mais s'il y avait un parti sage, c'était, ce me semble, de tenir la balance entre eux, afin de les contenir l'un par l'autre : la faire pencher absolument d'un côté, c'était rendre la rupture inévitable, et nécessiter une guerre qui devait finir, comme Cicéron lui-même l'avoue dans ses lettres, par donner un maître à Rome. Quand on considère les motifs de la conduite des sénateurs, on n'y trouve pas plus de justice que de prudence. La préférence qu*ils donnaient à Pompée n'avait pourfondementqueleur aversion patricienne pour un chef du parti du peuple; et l'animosité des anciennes querelles de Marins et de Sylla subsistait dans ce corps qui, après de si terribles exemples, aurait dû ne chérir que la liberté et ne haïr que la tyrannie. Au contraire, ils abandonnaient a Pompée un pouvoir illégal et excessif, parce qu'il était le chef du parti des grands, et prince du sénat. César, qui croyait valoir au moins Pompée, ne voulait pas souffrir qu'il y eût dans Rome un citoyen assez puissant pour opprimer Rome et César. Toutes les propositions qu'il fit étant encore à la tête de ses légiqps, et avant de passer le Rubicon, avaient un motif très-plausible : c'était d'établir l'égalité, et de le mettre en sûreté contre ses ennemis. Je crois bien qu'il ne faisait ces propositions qu'avec la certitude d'être refusé, et qu'au fond il voulait régner. Mais ses ennemis firent tout ce qu'il fallait pour lui fournir le prétexte toujours imposant de la défense naturelle. Il offrait de poser les armes, pourvu qu'on lui accordât le consulat et le triomphe. Il avait mérité tous les deux, et avait besoin de la puissance consulaire pour faire tête à ceux qui voulaient le perdre. Pompée, accoutumé depuis dix ans à régner paisiblement dans Rome, pendant que César conquérait les Gaules, ne put soutenir l'idée d'y voir rentrer César triomphant, revêtu de tout l'éclat et armé de tout le crédit que devaient lui donner dix années de victoires,^ses talents et sa renommée. Le sénat accoutumé à la domination tranquille de Pompée , qu'il regardait comme la sienne, ne vit l'approche de César qu'avec effroi. On lui refusa tout ce qu'il demandait légalement ] en même temps qu'on mettait entre les mains de Pompée des commandements et des forces extraordinaires. Il semblait qu'on lie voulût tout prodiguer à l'un que pour accabler l'autre, et, ce qui paraîtrait inconcevable si Ton ne voyait de pareilles incon-
séquences dans l'histoire de tous les gouvernements on poussait à bout un homme dont on croyait avoir tout à craindre, sans prendre aucune mesure pour le repousser et le combattre. César, qui se sentait en état de se faire justice, n'eut pas, il est vrai, la dangereuse magnanimité de se remettre entre les mains de ses ennemis. Il osa tout ce qu'il pouvait, et l'on sait quelle en fut la suite. Il paraH que la supériorité constante qu'il porta dans toute cette guerre jusqu'à la journée de Pharsale fut surtout celle de son caractère : c'est par là qu'il l'emportait sur Pompée, encore plus peut-être que par les talents militaires; car, de ce côté, il se peut bien qu'en ne jugeant que par l'événement, on ait trop rabaissé le vaincu devant le vainqueur. Sa fuite précipitée de l'Italie en Épire montre en effet qu'il n'avait rien préparé pour soutenir la guerre en Italie; mais en la transportant en Grèce, il fit voir bientôt qu'il avait pris le seul parti convenable, et qu'il connaissait toutes ses resources. Il s'en procura d'immenses, une puissante armée, une flotte nombreuse, des vivres en abondance , tout le pays à ses ordres; et le plan de campagrie qu'il adopta en conséquence de ces avantages lui a fait honneur auprès des juges de l'art. Il sentit la supériorité que devaient avoir en plaine les vieilles bandes de César, qui , après les dix années de la guerre des Gaules , devaient nécessairement l'emporter par les manœuvres, l'expérience, et la fermeté dans l'action. U résolut donc d'éviter les batailles, de fatiguer et d'affamer son ennemi. César ne commit qu'une faute ( eh ! qui n'en commet pas ? ) ; il étendit trop ]$es lignes à Durazzo ; Pompée sut en profiter; il força ces lignes , et l'attaqua avec tant d'avan-' tage, que la tête tourna entièrement à ces fameux vétérans de César (tant la position fait tout!), et que, pour la première fois, ils prirent la fuite avec la dernière épouvante. Tous les historiens conviennent, et César lui-même, suivant le récit d'Asinius Pollion, avoua qu'il était perdu si Pompée avait poussé sa victoire ce jour-là, et attaqué sur-lechamp le reste de l'armée retirée dans ses retranchements. Mais l'activité et l'audace ne sont pas ordinairement les qualités d'un vieux général. Pompée ne fit pas tout ce qu'il pouvait faire; et, ce qui est bien remarquable., ce fut précisément cette victoire de Durazzo qui le fit battre à Pharsale. Elle inspira une confiance follement présomptueuse à tous les chefs de l'armée et du conseil de Pompée. Ils se regardèrent dès lors comme triomphants. Las d'une guerre qui les éloignait trop longtemps des délices de Rome, ils accusèrent le général de ia prolonger pour ses propres intérêts. Il n'eut pas la
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force de Irédster à leurs reproches, et de suivre le plan qui lui avait si bien réussi; et au moment où César était Uès-embarrassé de sa situation , il vit tout d*ttn coup , avec autant de surprise que de joie , Pompée quitter les hauteurs et descendre en plaine pour livrer bataille. Ce fut là une faute capitale. Un moment de faiblesse lui fit perdre le fruit d'une très-belle campagne et de quarante ans de gloire. Voilà ce que produit le défaut de caractère , et ce que César n'eût jamais fait. Dès ce moment Pompée ne fut plus lui-même; et en consentant à la bataille, et en la donnant, il ne fit plus rien qui fdt digne ni d'un général ni d'un grand homme. On combattait encore lorsqu'il se retira dans sa tente comme un homme qui a perdu la tête. Sa fuite fut honteuse et désespérée, comme celle d*un homme qui , toujours heureux jusque-là, ne se trouve point de force contre un premier revers. Il lui restait de grandes ressources; il n'en saisit aucune. Il pouvait se jeter sur sa flotte qui était formidable, prolonger la guerre sur mer contre un ennemi qui avait peu de vaisseaux, et remettre en balance ce qui semblait avoir été décidé à Pharsale. Ses lieutenants firent encore la guerre longtemps après lui , tandis qu'il allait comme une aventurier se mettre à la merci d'un roi enfant conduit par des ministres barbares. Il trouva la mort en Egypte pendant que César laissait la vie à tous ceux qui tombaient entre ses mains. On sait jusqu'où il porta la clémence. On sait qu'à Pharsale même, au fort de l'action, il donna l'ordre de faire quartier à tout citoyen romain qui se rendrait, et de ne faire main-basse que sur les troupes étrangères. Après cela , comment n*£tre pas révolté lorsque Lucam se plaît à le représenter partout comme un tyran féroce et un vainqueur sanguinaire; lorsqu'il le peint se rassasiant de carnage, observant ceux des siens dont les épées sont plus ou moins teintes de sang, et ne respirant que la destruction! La poésie n'a point le droit de dénaturer ainsi un caractère connu , et de contredire des faits prouvés : c'est un mensonge, et non pas une fiction. Il n'est permis de calomnier un grand bomikie ni en prose ni en vers.
Encore une observation sur cette différence de caractère entre Pompée , trop longtemps accoutumé à être prévenu par la fortune, et César, accoutumé à la maîtriser et à la dompter. L'un jette son manteau de pourpre pour s'enfuir du champ de bataille oà Ton se bat encore pour lui , et l'autre, à la journée de Munda , voyant ses vétérans s'ébranler après six heures de combat, prend le parti de se jeter seul au milieu des ennemis, ramène ainsi ses troupes à la dbarge^ et retrouve la victoire en exposant sa vie.
On conçoit, par ce contraste, lequel de ces deux hommes devait l'emporter sur l'autre.
II n'y a guère de sujet plus grand , plus riche , plus capable d'élever Tâme, que celui qu'avait choisi Lucain. Les personnages et les éxénements imposent à l'imagination, et devaient émouvoir la sienne; mais il avait plus de hauteur dans les idées que de talent pour peindre et pour imaginer. On a demandé souvent si son sujet lui permettait la fiction. On peut répondre d'abord que Lucain lui-même n'en doutait pas, puisqu'il l'a employée une fois, quoique d'ailleurs il n'ait fait que de mettre l'histoire en vers. Il est vrai que les fables de l'Odyssée figureraient mal à cêté d'un entretien de Caton et de Brutus; mais c'eût été l'ouvrage du génie et du goût de choisir le genre de merveilleux convenable au sujet. Les dieux et les Romains ne pouvaient-ils pas agir ensemble sur une même scène, et être dignes les uns des autres? Le destin ne pouvait-il pas être pour quelque chose dans ces grands démêlés où était intéressé le sort du monde? Enfin, le fantôme de la patrie en pleurs qui apparaît à César au bord du Rubicoo , cette belle fiction , malheureusement la seule que l'on trouve dans la Pharsale, prouve assez quel parti Lucain aurait pu tirer de la Fable sans nuire à l'intérêt ni à la dignité de l'histoire.
U est mort à vingt-sept ans, et cela seul demande grâce pour les fautes de détail, qu'une révision plus mûre pouvait effacer ou diminuer, mais ne saurait l'obtenir pour la nature du plan , dont la conception n'est pas épique, ni pour le ton général de l'ouvrage, qui annonce un défaut de goût trop marqué pour que l'on puisse croire que l'auteur eût jamais pu s'en corriger entièrement.
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SEonoif m. — Appendice sur Hésiode, Ovide, Lucrèce, et Mamlius.
Pour compléter ce qui regarde les différents genres de poèmes anciens, il faut dire un mot des poèmes mythologiques, didactiques et philosophiques d'Hésiode, d'Ovide, de Lucrèce, et de Manilius.
On ne s'accorde pas sur le temps où vivait Hésiode; les uns le font contemporain d'Homère, les autres le placent cent ans après : ce qui est certain , c'est qu'il a connu du moins les ouvrages d'Homère , car il a des vers entiers qui en sont empruntés. Tous deux doivent être regardés comme les pères de la mythologie ; ce qui suffirait pour en faire l'objet de cette curiosité naturelle qui nous porte à interroger l'antiquité. Elle ne nous a transmis que deux poèmes d'Hésiode, tous deux assez courts : l'un intitulité les Travaux et les Jours; Tautre , la
COURS DE UTTÉRATUBE.
Théogonie on la Naissance des Dieux \ Lepremîer contient des préceptes sur Tagriculture, et a donné à Virgile Tidée de ses Géorgiques. On pourrait rapprocher/a Théogonie àes Métamorphoses d'Ovide, si l'ouvrage de ce dernier n'était pas si supérieur à celui d'Hésiode.
Ce n'est pas qu'à le considérer seulement comme poète, il n'ait, même pour nous, un mérite réel qui justifie la réputation dont il a joui de son temps. U balança un moment celle d'Homère, qui, dans la suite, l'effaça déplus en plus, à mesure que le goilt fit des progrès; mais c'est encore beaucoup pour la gloire d'Hésiode , que cette concurrence passagère. Il n'est pas vrai , comme quelques-uns l'ont écrit, qu'il ait vaincu Homère dans une joute poétique aux funérailles d'Amphidamas : il y remporta en effet une couronne; mais s'il l'avait obtenue sur un concurrent tel qu'fiomère, il y avait assez de quoi s'en glorifier pour qu'Hésiode, qui rappelle dans un de ses poèmes cette couronne qu'on lui avait décernée, nommât le rival qu'il avait vaincu, et il ne le nomme pas; c'est donc évidemment un conte qui ne fut imaginé que par les détracteurs d'Homère.
Le poème des Travaux et des Jours semble divisé en trois parties, l'une mythologique, l'autre molrale, la dernière didactique. Hésiode commence par raconter la fable de Pandore; et, s'il eniBst l'inventeur, elle fait honneur à son imagination : c'est du moins chez lui qu'elle se trouve le plus anciennement, ainsi que la naissance de Vénus et celle des Muses, filles de Mnémosyne et de Jupiter. Après l'allégorie de Pandore vient une description des différents âges du monde, qu'Ovide a imitée dans ses Métamorphoses; mais l'auteur grec en compte cinq au lieu de quatre , comme on les compte d'ordinaire : l'âge d'or, l'âge d'argent, l'âge d'airain, celui des demi-dieux et des héros, qui revient à ce que nous nommons les temps héroïques , et le siècle de fer, qui est, selon le poète, le siècle où il écrit : en ce cas, il y a longtemps qu'il dure. Les écrivains, de tous les temps, ont regardé leur siècle comme le pire de tous. Il n'y a que Voltaire qui ait dit du sien :
Ah ! le bon temps que ce siècle de fer !
Encore était-ce dans un accès de gaieté; car ailleurs il appelle le dix-huitième siècle Végoutdes siéclés. C'est un de ces sujets sur lesquels on dit ce qu'on veut, selon qu'il plaît d'envisager tel ou tel côté des objets.
' L'anU^té noos a transmis an troisième poème d*Hésiode ; e*est U Bouclier tTHerouie , narraUon épique de prèsdeqoatre eent soixante vers.
Après ce début mythologique, Hésiode commence un cours de morale qu'il adresse, ainsi que le reste de l'ouvrage, h son frère Persée, avec qui il avait eu un procès pour la succession paternelle : cette morale n'est pas toujours la meilleure possible. Elle est suivie de préceptes de culture, entremêlés encore de leçons de sagesse; car on en rencontre partout dans cet auteur. Il était grand prêtre d'un templedes Muses sur le mont Hélîcon, et l'enseignement a toujours été une des fonctions du sacerdoce. Mais ce que les Muses ne lui avaient pas dicté , c'est le^ morceau qui termine son poème , dans lequel il spécifie la distinction des différents jours du mois , dans un goût qui fait voir que celui de VMmanach de Liège n'est pas moderne. C'est là qu'Hésiode nous apprend qu'il faut se marier le 4 du mois ; qu'on peut tondre ses moutons le 11 et le 12 , mais que le 12 est infiniment préférable; que le dixième jour est favorable à la génération des mâles , et le quatorzième à celle des femelles , et beaucoup d'autres choses de cette force , ou même d'une sorte de ridicule qu'on ne saurait citer. C'étaient sans doute les rêveries de son temps comme du nôtre; mais Homère n'en a pas fait usage.
La première moitié de la Théogonie n'est presque qu'une nomenclature continuelle de dieux et de déesses de tout rang et de toute espèce. On a voulu débrouiller ce chaos à l'aide de l'allégorie : on peut l'y trouver tant qu'on voudra , mais tout aussi mêlée d'inconséquences que la Fable même. Le poète , dont la diction est en général douce et harmonieuse , prend tout à coup , vers la fih de son ouvrage , un ton infiniment plus élevé pour chanter la guerre des dieux contre les géants, tradition fabuleuse dont il est le plus ancien auteur. Cette description et celle de l'hiver dans les Travaux et les Jours sont, dans leur genre, à comparer aux plus beaux endroits d'Homère. La peinture du Tartare, où les Titans sont précipités par la foudre de Jupiter, od&e des traits de ressemblance avec l'enfer de Milton, si frappants, qu'il est difficile de douter que l'un n'ait servi de modèle à l'autre; et c'est une chose assez singulière que la conformité des idées dans un fond que la diversité des religions devait rendre si différent.
Ovide, que je ne considère encore ici que comme auteur des Métamorphoses, parce que ses autres écrits appartiennent à d'autres genres dont je parlerai à leur place, Ovide a été un des génies le plus heureusement nés pour la poésie, et son poème des Métamorphoses est un des plus beaux présents que nous ait faits l'antiquité. C'est dans ce
seul ouvrage, il est vrai, qa*il 8*est élevé fort audessus de toutes ses autres productions; mais aussi quelle espèce de mérite ne remarque-t-oa pas dans les MéUunorphoses! Et d*abord, quel art prodigieux dans la texture du poëme! Gomment Ovide a-t^il pu de tant d'histoires différentes, le plus souvent étrangères les unes aux autres, former un tout si bien suivi , si bien lié? tenir toujours dans sa main le 01 imperceptible qui , sans se rompre jamais, vous guide dans ce dédale d'aventures merveilleuses? arranger si bien cette foule d'événements, qu'ils naissent tous les uns des autres? introduire tant de personnages , les uns pour agir, les autres pour raconter, de manière que tout marche et se développe sans interruption, sans embarras, sans désordre, depuis la séparation des éléments, qui remplace le chaos, jusqu'à l'apothéose d'Auguste? Ensuite, quelle flexibilité d'imagination et de style pour prendre successivement tous les tons, suivant la nature du sujet, et pour diversifier par l'expression tant de dénoûments dont le fond est toujours le même, c'est-à-dire un ebaogeœent de formel Cest là surtout le plus grand charme de cette lecture; c'est l'étonnante variétédes couleurs toujours adaptées àdes tableaux toujours divers , tantôt nobles , et imposants jusqu'à la sublimité, tantôt simples jusqu'à la familiarité , les uns horribles, les autres tendres, ceux-ci effrayants, ceux-là gais, riants et doux.
Toutes ces peintures sont riches , et aucune ne paraît lui coûter. Tour à tour il vous élève , vous attendrit, vous effraye, soit qu'il ouvre le palais du Soleil, soit qu'il chante les plaintes de l'Amour, soit qu'il peigne les fureurs de la jalousie et les horreurs du crime. 11 décrit aussi facilement les combats que les voluptés, les héros que les bergers, roiympe qu'un bocage, la caverne de l'Envie que la cabane de Philémon. Nous ne savons pas au juste œ que la mythologie lui avait fourni , et ce qu'il a pu y ajouter; mais combien d'histoires charmantes! Que n'a-t-on pas pris dans cette source qui n'est pas encore épuisée ! Tous les théâtres ont mis Ovide à contribution. Je sais qu'on lui reproche, et avec raison , le luxe dans son style, c'està-dire trop d'abondance et de parure; mais cette abondance n'est pas celle des mots qui cache le vide des idées; c'est le superflu d'une richesse réelle. Ses ornements, même quand il y en a trop, ne laissent vohr ni le travail ni l'effort. Enfin, l'esprit, la grâce et la facilité, trois choses qui ne l'abandonnent jamais, couvrent ses négligences, ses petites recherches; et l'on peut dire de lui, bien plus véniablement que de Sénèque, qu'il plaît
ANCIENS. — POÉSIE. 70
même dans ses défauts. Quelqu'un a dit de nos
jours :
Pétais pour O^de à vingt ans ; Je suis pour Horace k quarante.
S'il a voulu dire qu'Horace a le goût plus sûr qu'Ovide, cela est incontestable; mais je crois qu'à tout âge on peut aimer, et beaucoup , l'auteur des Métamorphoses. Voltaire avait une grande admiration pour cet ouvrage, et l'on sait qu'il ne prodiguait pas la sienne. Sans doute on ne peut comparer le style d'Ovide à celui de Virgile; mais peut-être fallait-il que Virgile existât pour que l'on sentit bien ce qui manque à Ovide.
Le sujet qu'a traité Lucrèce est aussi austère que celui des Métamorphoses est agréable. On sait que le poëme sur la Natwe des choses n'est que la philosophie d'Épicure mise en vers , si l'on peut donner ce nom de philosophie aux rêveries de Tatomisme et de l'athéisme réunies ensemble. La poésie, d'ailleurs, ne se prête volontiers, dans aucun idiome, au langage de la physique ni aux raisonnements de la métaphysique : aussi Lucrèce n'est-il guère poète que dans lesdigressions ; mais alors il Test beaucoup. L'énergie et la chaleur caractérisent son style , mais en y joignant la dureté et l'incorrection. Il y a des gens qui , à cause de cette dureté même , lui ont trouvé plus de force qu'à Virgile , par une suite de ce préjugé ridicule , que la dureté tient à la vigueur, et que l'élégance est près de la faiblesse. Mais comme je ne connais point de vers latins plus forts que ceux de Virgile dans l'épisode de Cacus, ni de vers français plus forts que ceux du rôle de Phèdre, je croirai toujours que la force n'exclut ni l'élégance ni l'harmonie, et que la dureté ne suppose pas la force.
La description de la peste et celle des jouissances physiques de l'amour sont les deux morceaux les plus remarquables du poëme de Lucrèce; ainsi personne n'a mieux peint que lui ce qu'il y a dans la nature et de plus affreux et de plus doux.
Le commencement de son ouvrage a été traduil en vers , dans le siècle dernier, par le poète Hainaut^ Il y en a de bien faits ; mais on sent qu'il serait im-^ possible de faire passer l'ouvrage entier dans une traduction en vers : on l'a tenté de nos jours et sans succès. Le sujet s'y refuse, et c'est là le cas de tra-^ duire en prose; car la prose est le langage du raisonnement. C'est ce qu'a fait avec beaucoup de succès feu Lagrange : sa traduction de Lucrèce est la melN leure que nous ayons dans notre langue.
Il nous reste cinq chants du poëme de l'^^^^ronomie de Manilius, qui, écrivant sous Tibère, pa*raît déjà loin du siècle d'Auguste. La physique en
est fort mauvaise, et la diction souvent dure, quoiqu'il ne manque point de force poétique.
P. S. C*est à Farticle de Tépopée que j*aurais dû faire mention d'Apollonius de Rhodes , auteur d*un poème en quatre chants, sur VExpédUion-des Argonautes ; et cette omission doit être réparée ici , parce que cet ouvrage ne mérite pas d'être oublié. Ce n'est pas que la conception en soit bonne et vraiment épique : il y a peu d'art dans le plan , qui est à la fois trop historique dans l'ordre des faits, et trop chargé d'épisodes sans effet et sans choix; mais l'exécution n'est pas sans mérite eu quelques parties. L'amour de Médée pour Jason est peint avec une vérité qui laisse souvent désirer plus de force, mais qui ne paraît pas avoir été inutile à Virgile. On voit que le chantre de Didon n'a pas dédaigné d'emprunter quelques idées d'Apollonius ; mais il faut avouer aussi qu'il leur prête une force d'expression passionnée dont le poète grec est bien loin : les emprunts sont peu de chose, et la supériorité est immense.
Apollonius vivait sous Ptolémée Philadëlphe. Valérius Flaccus , poète romain du temps de Vespasien, traita le même sujet dé la Conquête de la Toison' d'or, en huit livres, qui ne sont pas les chants d'un pocme; car il n'y a de poésie d'aucune espèce : il est aussi loin d'Apollonius, que celui-ci ût Virgile.