‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 82 sur 88 · CHAPITRE Xh — Delà fable et du conte · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xh — Delà fable et du conte

* SECTION PREMIÈRE. — Dc la Fontaine.

Dans tous les genres de poésie et d'éloquence , la supériorité, plus ou moins disputée, a partagé l'fdmiratlon. S'agit-il de l'épopée, Homère, Virgile, le Tasse, se présentent à la pensée , et nul n'ayant réuni au même degré toutes les parties de Part, chacun d'eux balance le mérite des autres, au moins sou^ phisieurs rapports. Il en est de même de la tragédie, de l'ode, de la satire. Athènes, Rome, Paris, nous offrent des talents rivaux. Les anciens et les modernes se disputent la palme de l'éloquence, et nous opposons aux Cicéron et aux Démosthènes nos Bossuet et nos Massillon. La comédie même, où Molière a une prééminence qui n'est pas contestée, permet encore que le nom de Régnard soit attendu après le sien. Il n'existe qu'un genre de poésie, dans lequel un seul homme a si particulièrement excellé, que ce genre lui est resté en propre, et ne rappelle plus d'autre nom que le sien , tant il a éclipsé, tous les autres.

« Nommer lafiible, c'est nommer la Fontaine. Le genre et l'auteur ne font plus qu'un. Ésope, Phèdre» Pilpay*, ÀYienus, avaient fiiit des fables. 11 vient et les prend toutes, et ces fables ne sont plus celles d'Ésope, de Phèdre, de Pilpay, d'AvienuB : ce sont les fobles de k Fontaine.

« Cet avantage est unique : il en a un autre presque aussi rare. Il a tellement vvprlmé son caractère à ses écrits , et ce caractère est si aimable , qu*il s'est fait des amis de tous •es ledeurs. On adore en lui cette bonhomie, devenue dans la (KMtédté un de ses attributs distinctifs, mot vulgaire, mais cnnoUi en faveur de deux hommes rares, Henri IV et la Fontaine. Le bonhomme, voilà le nom qui lui est resté, comme on dit en parlant de Henri , le bon roi. Ces sortes dc dénominations , consacrées par le temps , sont les titres les plus sûrs et les plus authentiques. Ils expriment Topinion générale, comme les proverbes attestent l'expérience des siècles.

« On a dit que la Fontaine n'avait rien inventé. U a inventé sa manière d'écrire, et cette invention n'est pas devenue commune; elle lui est demeurée tout entière : il en a trouvé le secret , et l'a gardé. U n'a été , dans sou atyle , ni imitateur, ni imité : c'est là son mérite. Comment s'en rendre compte ? H échappe à l'analyse , qui peut faire valoir tant d'autres talents , et qui ne pent pas approcher du sien.

^ Le vrai nooi de ce bramlne.esl BIdpal.

Défmit-on bien ce qui nous plaH? Peut-on discuter oe qui nous charme? Quand nous croirons avoir tout dit, «e lecteur ouvrira U Fontaine, et se dira qu'il en a senti cent fois davantage; et peut-être, ai ce génie heureux et ÊMâle pouvait lire tout ce que nous écrivons à sa louai^ge, peutêtre nous dirait-il avec son ingénuité accoutumée : Vous vous donnez bien de la peine pour expliquer comment j'ai su plaire : il m'en coûtait bien peu pour y parvenir.

« Son épitaphe, faite par lui-même, suffirait pour nous en convaincre. C'est à coup sûr celle d'un homme heufcnx. Mais qui croirait que ce fût celle d'un poêle? Ce pourrait être celle de Desyvetaux. n partage sa vie en deux parts , dormir et ne rien faire. Ainsi ses ouvrages n'avaient été pour lui que des rêves agréables. O l'homme heoreox que celui qui , en faisant de si belles choses , croyait passer sa "^e à ne rien faire!

« Ce serait donc une entreprise mal entendue que celle d'analyser ses écrits ; mais heureusement c'est toujours on I^aisir de s'entretenir de lui. Ne cherchons point autre chose, en nous occanant de cet écrivain enchanteur, pfos fkit pour être goûté avec délices que pour être admiré avec transport; à qui nul n'a ressembléidans sa manièie de raconter, de donner de l'attrait à la morale , et de faire aimer le bon sens ; sublime dans sa naïveté et charmant dans sa négligence; homme modeste, qui a vécu sans édal en produisant des chefs^l'œuvre , comme il vivait avec retenue en se livrant , dans ses contes, à toute la liberté de l'eiûouement : honune d'une simplicité extraordinaire, qui sans doute ne pouvait pas ignorer son talent, mais ne l'appréciait pas; qui n'a jamais rien prétendu, rien envié, rien affecté; qui devait être plus relu que célébré, et obtint plus de renommée que de récompenses; et qui peutêtre, s'il était aqjourd'hui témoin des honneun qu'on lui rend tous les jours, serait étonné de sa gloire, et aurait ^lesom qu'on lui révélât le secret de son mérite.

« Sa naissance fut placée près de cdle de Molière , comme si la nature avait pris plaisir à produire en même temps tes deux esprits les plus originaux du siècle le plus fécond fSL grands hommes. 11 avait atteint l'âge de vingt-deux ans, et son talent pour la poésie, celui de tous qui est le plus prompt à se manifester, parce qu'il appartient plus à la nature, et dépend moms de la réflexion , n'était pas encore soupçonné. C'est une tradition reçue , qu'une ode de Malherbe, qu'on lut devant lui, fit jaillir les premières étincelles de oe feu qui donnait. Le jeune homme parut frappé d'un sentiment nouveau : il semblait qu'il eût attendu ce moment pour dire , Je suis poète. Il le fut dès lors en effet. C'était le temps où tout naissait en France. Nourri de Li lecture des auteurs anciens, il trouvait peu de modèles dans ceux de son pays. Mais en avait-il besoin? Doué de fÎMïultés si heureuses, mais peu porté à les interroger par une suite de cette indolence qu'il portait dans tout, U CUIail seulement une occasion qui l'instruisit de oe qu'il pouvait. Quelques stances de MaUierbe, en flattant son oreille, lui apprirent combien il était sensible au plaisir de l'harmonie. L'IuuTuonie est la langue du poète : 11 sentit que c'était la sienne. La gaieté qu'il goûta dans Rabelais éveilla dans lui cet enjouement si vrai qui règne dans tout oe qu'il a écrit, n aimait à trouver dans Marot et dans Salnl-Gelais des

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traces de cette naïveté dont lai-mème ^devait bientôt derenir le modèle. Les images pastorales et champêtres , prodiguées dans d'Urfé, devaient plaire à cette ftmc douce , dont tous les goûts étaient si près de la nature. L'imagination de l'Arioste et du conteur Boccace avait des rapports avec celle d*un homme singulièrement né pour raconter. Telles étaient alors les richesses de la littérature moderne» et tels étalent aussi les auteurs les plus Tamiliersà la Fontaine. Us furent ses favoris , mais non pas ses maîtres ; et quelle diflërence d'eux tous à lui IJe dirais aussi quelle distance , si je n*avais nommé T Arioste , qti'une autre sorte de gloire , la richesse de llnvention , et le sublime de la poésie , place dans son genre au premier rang. Mais pour ce qui concerne Tart de narrer, le seul rapport sous lequel on puisse les rapprocher, leur manière est très-différente, surtout dans un point capital : FArioste a toujours Tair de se moquer le premier de ce qu'il dit; la. Fontaine semble toujours être dans la bonne fol. Aussi, dms tout ce qu'il emprunte, rien ne parait être d'emprunt; et la première qualité qui nous frappe dans un homme qui n'inventa rien , c'est l'originalité.

« Tous les esprits agissent nécessairement les uns sur les autres , se prennent et se rendent plus ou moins , se fortifient on s'altèrent par le choc mutuel , s'éclairent ou s'obscurcissent par la communication des vérités ou des erreurs, se perfectionnent ou se corrompent par l'attrait du bon goût ou par la contagion du mauvais; et de là ces rapports inévitables entre les productions du talent, quand le temps les a multipliées. Il serait même possible qu'il se formât un esprit qui serait tour à tour la perfection ou l'abus des autres esprits, qui, empruntant quelque chose de chacun , en toUd pourrait les balancer tous; et cette espèce de génie , aussi brillante que dangereuse, ne pourrait être réservée qu'au siècle qui suivrait celui de la renaissance des arts, et dans lequel la dernière ambition et le dernier écueil du talent seraient de tenter tous les genres , parce que tous seraient connus et avancés. U est une autre espèce de gloire, rare dans tous les temps, même dans celui où, les arts commençant à refleurir, chaque homme se fiiit son partage et se saisit de sa place ; un attribut inestimable, fait pour plaire À tous les hommes, par l'impression qu'ils désirent le plus, celle de la nouveauté : c'est ce tour d'esprit particulier qui eiclut toute- ressemblance avec les autres , qui imprime sa marque à tout ce qu'il produit , qui semble tiier tout de lui-même en donnant une forme nouvelle h tout ce qu*U prend À autrui; toujours piquant, même dans ses ûrégularités, parce que rien ne serait irrégulier conunç lui ; qui peut tout hasarder, parce que tout lui sied; qu'on ne peut imiter, parce qu'on n'imite point la grAce; qu'on ne peut traduire ai aucune langue, parce qu'il s'en est fait une qui lui est propre. Cette qualité, quand elle se rencontre dans les ouvrages , tient nécessairement au caractère de l'auteur. Un homme trèsHnecueilIi en lui-même , se répandant peu au dehors , rempli et préoccupé de ses idées, presque toiûours étranger à celles qui circulent autour de lui, doit demeurer tel que la nature l'a fait. S'il en a reçu un goOt dominant, ce goût ne sera jamais ni affaibli ni partagé ; tout ce qui sorth-a de ses mains aura un trait distinct et ioeffaçable : mais ceux qui le chercheront

hors de son talent ne le retrouveront plus. Molière , si gai , si plaisant dans ses écrits , était triste dans la société. La Fontaine , ce conteur si aûnable la plume à la main , n'était I)lus rien dans la conversation. De ]k ce mot plein de sens de madame de la Sablière : En vérité, mon cher la Fpn' taine, vous seriez bien béte, si vous n* aviez pas tant d* esprit. Mot qui serait tout aussi vrai en le retournant d'une manière plus sérieuse : « Vous n'auriez pas tant d'cs- 9^ prit, si vous n'étiez pas si bête. » Ainsi tout est compensé, et toute perfection tient à des sacriGces. Pour être un peintre si vrai et si nooral , il fallait que Molière fût porté à observer, et l'observation rend sérieux et triste. Pour s'intéresser si bonnement à Jeannot Lapm et à Robin Mouton , il fallait avoir ce caractère d'un enfuit qui , préoccupé de ses jeux , ne regarde pas autour de lui ; et la Fontaine était distrait. £'était en s'amusant de son talent , en conversant avec ses bons amis, les animaux , qu'il parvenait à charmer ses le<;teur8, auxquels peut-être il ne songeait guère. C'est par cette disposition qu'il devint un conteur si parfîut. n prétend quelque part que IHeu mit au monde Adam le nomenclateur, lui disant : Te voilà, nomme. On pourrait dire que Dieu mit au monde la Fontaine le conteur, lui disant : Te voilà, conte. Cet art de narrer, il l'appliqua tour à tour à deux genres différents, h l'apologue moral , qui a l'instruction pour but, et au conte plaisant, qui n'a pour objet que d'amuser. 11 réussit au plus haut degré dans tous les deux. Cest sur le premier qu'il convient de s'étendre davantage : c'est le plus important, le plus parfait, et ki principale gloire de hi Fontaine.

« A la moralité simple et unie des récits d'Ésope j Phèdre joignit l'agrément de là poésie. On connaît sa pureté , sa précision , son élégance. Le livre de l'Indien Pilpay n'est qu'un tissu assez embrouillé de paraboles mêlées les unes dans les autres, et surchargées d'une morale prolixe, qui manque souvent de justesse et de darté. Les peuples qui ont une littérature perfectionnée sont les seuls chez qui l'on sache faire un livre. ISi jamais on est obligé d'avoir rigoureusement raison, c'est surtout lorsqu'on se propose d'mstniire. Vous Toulez que je cherche une leçon sous l'enveloppe allégorique dont vous la couvrez : j'y consens. Mais si l'application n'est pas très-juste , si tous n'allez pas directement à votre but, je me ris de la pehie gratuite que vous avez prise, et je laisse là votre énigme qui n'a point de mot. Quand la Fontame puise dans Pilpay, dans Avienus' et dans d'antres fabulistes mohis connus, les redis qu'il emprunte, rectifiés pour le fond et la morale, et embellis de son style, forment souvent des résultats nouveaux, qui suppléent chez lui le mérite de l'invention. On y remar^ que pre:Miue partout une raison supérieure. Cet esprit si simple et si naif dans la narration est très-juste^et souvent même très-fin dans la pensée, car la simplicité du Un» n'exclut point la finesse du sens; elle n'exdut que rafteo-. tation de la finesse. Veut-on un exemple d'un éloge singulièrement délicat, et de l'allégorie Ul plus ingénieuse, lisez cette fable adressée à l'auteur du livre des Maximes , au célèbre la Rochefoucauld. Je la dte de préférence, comme étant la seule qui appartienne notoirement à hi Fontaine. Quoi de plus spiritudlement imaginé pour loue^ un livre! d'une philosophie piquante, qui plaît même à.ccux qu'il a^

censurés , que de le comparer au cristal d*une eau transparenle, où Thomme Tain, qui craint tous les miroirs, qu'il n'a jamais trouvés assez flatteurs , aperçoit malgré lui tes traits tels qu'ils sont ; dont il veut en vain s'éloigner, et vers laquelle U revient toujours? Peut-on louer avec plus d'esprit. Mais à quoi pensé-je? Me pardonnera-t-on de louer l'esprit dans la Fontaine? Quel homme fut jamais plus audessus de ce que l'on appelle esprit ? Oh I qu'il possédait un don plus éminent et plus précieux I cet art d'intéresser pour tout ce qu'U raconte en paraissant s'y intéresser si vérita- Llement , ce cliarme singulier qui naît de l'illusion complète où il parait être , et que vous partagez. Il a fondé parmi les animaux des monarchies et des républiques. 11 en a composé un monde nouveau , beaucoup plus moral que celui de Platon. Il y habile sans cesse; et qui n'aimerait à y habiter avec lui ? Il en a réglé les rangs , pour lesquels il a un respect profond dont il ne s'écarte jamais. Il a transporté chez eux tous les titres et tout l'appareil de nos dignités. Il donne au roi lion un louvre, une cour des paû^, un sceau royal , des officiers , des courtisans , des médecins ; et ^uand il nous représente le loup qui daube au œucher du roi son camarade absent, le renard, il est clair qu'il a assisté au coucher, et qu'il en revient pour nous conter ce qui s'est passé : c'est un art inconnu à tous les fiibulistes. Ce sérieux si plaisant ne l'abandonne jamais : jamais il ne manque à ce qu'il doit aux puissances qu'il a établies ; c'est toujours wMeigneurs les ours, nosseigneurs les chtvaux , sultan léopard, dom coursier, et les parents du loup, gros messieurs qui l'ont fait apprendre à lire, 5e voit-on pas qu'U vil avec eux , qu'il se fait leur concitoyen, leur ami, lebr confident? Oui, sans doute, leur ami : U les aime, il entre dans tous leurs intérêts , il met la plus grande importance à leurs débats. Écoutez la belette et le lapin plaidant pour un terrier : est-il possible de mieux discuter une cause? Tout y est mis en usage, coutume , autorité , droit naturel , généalogie ; on y invoque les dieux hospitaliers. C'est ainsi qu'il excite en nous ce rire de l'Ame que ferait naître la vue d'un enfant heureux de peu de chose, ou gravement occupé de bagatelles. Ce sentiment doux, Tun de ceux qui nous font le plus chérir ren&nce, nous fait aussi aimer la Fontaine. Écoutez cette bonne vache se plaignant de Tingratitude du maître qu'elle a iKHBTidesonlait:'

Enfin me voilà vieille : il me laisse en un coin , Sans herbe. SU voulait enôor me laisser paître ! Mais je suis attachée ; et si J'eusse eu pour maitre Un serpent , eût-ll pu jamais pousser plus loin L*ingratilaae7

Est-ce qu'on ne plaint fias cette pauvre bête ? N'est-ce pas là ce qu'elle dirait si elle pouvait dire quelque chose?

« La plupart de ses fables sont des scènes parfaites pour les caractères et le dialogue. Tartufe parlerait-il mieux que le chat pris dans les filets , qui conjure le rat de le délivrer, l'assurant qu'il Vaime comme ses yeux, et qu'il était sorti pour aller faire sa prière aux dieux, comme tout dévot chat en use les matins? Dans cette fable admirable éeg Animaux malades de la peste, quoi de plus parbit que ia ooofeasion de l'Ane ? Comme toutes les circonstances

sont fiiites pour atténuer sa faute, qu'il semble vouloir aggraver si bonnement ?

En uo pré de moines passant, La faim , roocanion , l'herbe tendre , et , je pense ,

Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Et ce cri qui s'élève :

Manger l'herbe d'antrai !

L'herbe d'autrui! comment tenir à ces traits4à? On en citerait miOe de cette force. Mais il faut s'en rapporter an goût et à la mémoire de ceux qui aiment la Fontaine : et qui ne l'aime pas? » ( Éloge de la Fontaine. )

Je ne puis cependant résister au plaisir de revoir en détail quelques-unes de ses fables, et sans doute on me le pardonnera. J*ai remarqué souvent que, dès qu'on parle de lui , chacun est tenté d>n réciter quelque chose , quoique bien sûr que tout le monde le sait par cœur. Et après tout, le plaisir vaut mieux que la nouveauté, ou plutdt c*en est toujours une; au lieu que la nouveauté n'est pas toujours un plaisir. Je ne puis être embarrassé que du choix : sur près de trois cents fables qu'il a faites , il ny en a pas dix de médiocres, et plus de deux cent cinquante sont des chefs-d'œuvre. Voyons le Mat retiré du monde.

Les LevanUns, en leur légende , Disent qu'un certain rat, las des soins d*lci4MS,

Dans un fromage de Hollande

Se retira, loin du tracas.

^ La solitude était profonde :

S'étendant partout à la ronde.

Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.

Il fit tant des pieds et des dents , Qu'en peu de jours 11 eut au fond de rermilage Le vivre et le couvert : que faut-il davantage? Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses bieos

A ceux qui font voni d'être siens.

Un jour, au dévot personnage

Les députés du peuple rat S'en vinrent demander quelque aum6ne légère.

Ils allaient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple diat

RatopoHs était bloquée t On les avait contraints de parUr sans argent.

Attendu l'état indigent

De la république attaquée.

ns demandaient fort peu, certains que le seooon

Serait prêt dans quatre ou oinq jours.

Mes amis , dit le solitaire, Les choses d'ici-bas ne me regardent plus.

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assistera Que peut-il faire.

Que de prier le ciel qu'il vous aide en œd? respère qu'il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte , Le nouveau saint ferma sa porte.

Qui déslgné-je, à votre avis, par ce rat si peu'secourable?

Cn moine? non , mais un dervis; Je suppose qu'un moine est toqjoon charitable^

Je ne connais point l'original de cette fable. Si la Fontaine Ta imaginée, comme on peut le croire,

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elle fiiit yoir que ses idées s^étendaient sur des ob- i jets qui ont beaucoup occupé les philosophes et les politiques de ce siècle, et que le bon sens du fabuliste indiquait des vérités utiles , qui de nos jours ont été plus hardiment exposées. Mais cette hardiesse avait-elle le mérite de sa discrétion? Nous en apprenait-il moins en ne voulant pas tout dire? La fin de cet apologue n*est-elle pas d'une tournure fine et délicate , qui prouve ce que j*ai avancé tout à Theure , qu'il avait dans Tesprit une finesse d^autant plus réelle, qu'il la cache sous cette bonhomie qui était en lui habituelle? Et dans les ouvrages , comme dans la société, ceux-là ne sont pas les moins fins qui ne veulent pas le paraître. Observons encore que , pour substituer avec plus de vraisemblance un dervis à un moine f il feiiit d'avoir pris la fable dans la Légende des Levantins, quoique assurément il n'en soit rien. Le bonhomme, comme on voit, ne laissait pas d'avoir quelquefois un peu d'astuce; mais elle était bien innocente. Et quelle perfection dans ce court récit! Il y prend tour à tour le ton d'un his* torien et celui d'un poëte comique. Molière aurait-il mieux fait parler un dervis dans sa cellule (puisque dervis y a) que ne parle notre ermite dans son fromage? Et ce sérieux dont j'ai fait mention, cette Importance qu'il donne à ses acteurs! Le blocus de RatopoUs, la république aitaq uée, son éfat indigent, le secours qui sera prêt dans quatre ou cinq jours, n'est-ce pas là le style de l'histoire? Aussi ne s'agit-il de rien moins que é\x peuple rat, du peuple chat. Ces dénominations , auxquelles il nous a accou* tumés, nous semblent peu de chose : il n*y en a pourtant aucun exemple dans les fabulistes qui l'ont précédé. De plus , elles sont nécessaires pour amener les détails qui suivent , et cette unité fonde l'illusion. Mais aussi cette illusion ne se trouve que chez lui; c'est ce qui fait que sa manière de narrer ne ressemble h aucune autre. Comme il parle gravement ée ctTBt^ las des soins d*ici-bas! Ne dirait-on pas d'un solitaire philosophe? Cette réfiexion , qui semble venir là d'elle-même et sans la moindre malice,

Diea prodl^ae ses biens À ctnx qui font voeu d*etra siens,

avait été>Bi confirmée par l'expérience, que nous la répétions tous les jours. Voilà bien des remarques; on en ferait de pareilles presque à chaque vers.

Nous aTons un peu trop la prétention , dans ce siècle, d'avoir fait, en économie politique, des découvertes qui ne sont pas toujours aussi modernes que nous l'imaginons. On a crié beaucoup, par exemple, contre l'inconvénient de la trop grande multiplicité de fêtes, et si fort, qu'à la fin nous en avons

vu supprimer un certain nombre. On pouvait là-dessus citer la Fontaine, qui était bien aussi philoso* plie qu'un autre , quoiqu'il ne s'en piquât pas, car il ne se piquait de rien. Écoutons son savetier.

Un saveUer chantait da maUn jusqu'au soir.

C'était merveille de le votr, Merveille de l*ouIr : il faisait des passages,

Plus content qu'aucun des sept sagps.

Son voisin, au contraire, étant tout cousu d*or,

Chantait peu , dormait moins encor :

C'était un homme de linance.

81 sur le point du Jour parfois il sommeUlait , Le saveUer alors en chantant l'évelilait;

Et le financier se plaignait

Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir.

Comme le manger et le lx)ire.

En son h<Mel il fait venir Le chanteur, et lui dit . Or ça , sire Grégoire, Que gagnez- vous par an ! Par on ! ma foi? monslear.

Dit avec un ton de rieur Le gaillard saveUer, ce n'est point ma manière De compier de la sorte , et Je n'entasbe guère Un Jour sur l'autre; U suflit qu'à la fin

rattrape le hout de l'année :

Chaque Jour amène son pain.

Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par Journée? Tantôt plus , tantôt moins : le mal est que toujours ( Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes ) , Le mal est que dans Tan s'entremêlent des Jours

Qu'il faut chômer : on nous ruine en fêtes. L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé De quelque nouveau Saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naïveté.

Lui dit : Je veux vous mettre aujourd'hui sur te trône : Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin'

Pour vous en servir au besoin.

Le saveUer crut voir tout l'argent que la texre

Avait, depuis plus de cent ans,

Produit pour l'usage des gens, n retourne chez lui ; dans sa cave U enserre

L'argpnt et sa joie à la fois.

Plus de chant : Il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeU quitta son logis :

Il eut pour hôtes les soucis ,

Les soupçons , les alarmes valnet.

Tout le jour U avait i'œU au guet ; et la nuit ,

Si quelque chat faisait du bruit , Le chat prenait l'argent. A la fin le pautre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus : Rendez-moi, lui dit-il , mes chansons et mon somme.

Et reprenez vos cent écos.

On voit que le savetier de notre fabuliste pensait comme les réformateurs de notre siècle. U fit plus : il se conduisit en sage, puisqu*il rapporta les cent écus. Mais la Fontaine le &it toujours parler en saveUer, et lui laisse avec le bon sens qu'il lui doniie, le langage de son état et la grosse gaieté de son caractère : c*est en quoi consiste dans la fable le grand mérite de la partie dramatique. Il ne possède pas moins éminemment celui de la partie descriptive : avec quel ajrt il suspend au cinquième pied, par une césure imitative, ce vers qui peint les alarmes du pauvre homme, que Tidée de son trésor tient toujours en4'air!

Tout le Joar U arait TœU au guet....

Quelle précision ddns cet autre vers!

L'argent et sa joie à la fois.

S'il étend cette idée, quel intérêt dans les détails!

Phu de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna oe qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis :

n eut pour hôtes les soucis , etc.

Tout à rheure on riait du savetier : on le plaint maintenant. Cette réflexion si rapide, ce qui cause nos peines y nous fait revenir sur nous-mêmes. Et ce trait si heureux , celui qu'il ne réveillait plus! C'est dans un seul hémistiche toute la substance de Tapologue. Cette facilité étonnante à nous faire passer d*un sentiment à un autre sans disparate et sans secousse est une espèce de magie qui est surtout né^ eessaire en racontant. L'idée de vendre le dormir, qu*on pourrait prendre pour une saillie, n'en est peut-être pas une. Il est assez naturel à quiconque a beaucoup d'argent d*y voir l'équivalent de tout ce qu'on peut désirer; et Ton sait qu'un riche gourmand, mécontent de son estomac, se plaignait qu'on ne pût pas pa^yer un digéreuTy attendu qu'il trouvait que l^a gourmandise, fort bonne en elle-même, n'avait d'inconvénient que l'indigestion.

Patru voulait détourner la Fontaine de faire des fables : il ne croyait pas qu'on pût égaler en français la brièveté de Phèdre. Je conviendrai que notre langue est plus lente dans sa marche que celle des Latins : aussi la Fontaine ne s'est -il pas proposé d'être aussi court dans ses récits que le fabuliste de Rome ; il eût couru le risque de tomber dans la sécheresse. Mais, avec bien plus de grâce que lui, il n'a pas moins de précision , si l'on entend par un style précis celui dont on ne peut rien retrancher d'inutile, celui dont on ne peut rien 6ter sans que l'ouvrage perde une beauté et que le lecteur regrette un plaisir. Tel est le style de la Fontaine dans l'apologue : on n'y sent jamais de langueur; on n'y trouve jamais rien de vide. Ce qu'il dit ne peut pas être dit en moins de mots, ou vous ne le diriez pas si bien. Qu'on relise, par exemple, la fable du vieillard et des trois Jeunes hommes, ce modèle de la plus aimable morale, et du talent de narrer avec un intérêt qui parle au cœur : qu'on examine s'il y a un seul mot de trop.

Un octogénaire plantait.

Passe «noor de bâtir; mais planter à cet âge ! Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage;

Assurément il radotait.

Car, au nom des dieux , Je vous prie.

Quel fruit de ce labeur pouvei-vous recueilUr? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieilUr.

A quoi bon charger votre vie De» soins d'un avenir qui n'est pas fait pour voiim? Ne songez désormais qu'à vqs erreurs passéas^

Quittez le long espoir et les vanes peoséei :

Tout cela ne convient qu'à nous.

n ne convient pas à voua-mémes,

Repartit le vieillard. Tout élabUssemeot Vient tard et dure peu. La main des Pnrques blteiea De vos Jours et des miens se Joue également. Nos termes sont pareils par leur couite dorée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit Jouir le dernier? Est-il un seul moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

£h bien ! défendez-vous au sage *

De se donner des soins pour le plaisir d'antroi? Cela même est un fruit que Je goûte aujourd'hui : JVn puis Jouir demain , et quelques Jours encore ;

Je pais enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur voe tombeaux.

Le vieillard eut ralMm : l'un des trois JoavenoeaouL Se noya dès le port, allant en Amérique; L'autre, afin de monter aux grandes dignités , ' Dans les emplois de Mars servant la répubUqœ, Par un coup imprévu vit ses Jours emportés ;

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter :

Et pleura du vieillard , il grava sur leur tombe

Ce que Je viens de raconter.

On peut bien appliquer au poète ce qu'il dit quelque part de l'apologue :

C'est proprement an eharme.

Oui : mais ce n'en est un que cbez lui ; chez les autres , ce n'est qu'une leçon agréable. A quel autre a-t-il été donné de faire des vers tels que ceiu-ci :

Mes arrière-neveux me deyiont cet ombrage : Eh bien ! etc.

Cet inexprimable enchantement ne permet pas même à l'imagination de voir rien au delà : c'est encore autre chose que la perfection , car Phèdre y parvint dans plusieurs de ses Cables; il est fini, il est irréprochable : on n'eût pas soupçonné le mieux, si la Fontaine n'eût pas écrit. Mais la Fontaine!... oh! que la nature l'avait bien traité! aussi n'en a-teile pas fait un second.

Gomment se fait-il que cet homme, qui paraissait si indifférent dans la société, fût si sensible dans ses écrits? A quel point il la possède, cette sensibilité, l'âme de tous les talents I non celle qui est vive, impétueuse, énergique, passionnée, et qui est faite pour la tragédie , pour l'épopée, pour tons les grands ouvrages de l'imagination; mais cette sensibilité douce, naïve , attirante , qui convenait si bien au genre d'écrire qu'il avait choisi, qui s^ Causait apercevoir à tout moment dans sa composition , toujours sans dessein , jamais sans effet, et qui donne à tout ce qu'il a écrit un attrait irrésistible. Qtielle foule de sentiments aimables répandus partout l Partout répanchement d'une âme pure, et l'effusion d'un bon cœur. Avec quelle vérité pénétrante il parle des douceurs de la solitude et de celles de Tamitiél Qui ne voudrait être Tami d'un homme qui a fait la fable

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

des Deux AmUÎ Se lassera-t-on jamais de relire celle des Deux Pigeons» ce morceau dont l'impression est si délicieuse, à qui peutdtre on donnerait la palme sur tous les autres , si parmi tant de chefsd'œuvre on avait la confiance déjuger, ou la force de choisir? Qu'elle est belle, cette fable! qu'elle est touchante! que ces deux pigeons $jnt un couple charmant! quelle tendresse éloquente dans leurs adieux! comme on s'intéresse aux aventures du pigeon voyageur! quel plaisir dans leur réunion! que de poésie dans leur histoire! Et lorsque ensuite le fabuliste finit par un retour sur lui-même, qu'il regrette et redemande les plaisirs qu'il a trouvés dans Tamour, quelle tendre mélancolie! quel besoin d'aimer! on croit entendre les soupirs de TibuUe.... Relisons -la, cette fable divine: il ne faut pas louer la Fontaine; il faut le lire, le relire, et le relire encore. 11 en est de lui comme de la personne que l'on aime : en son absence, il semble qu'on aura mille choses à lui dire, et quand on la voit, tout est absorbé dans un seul sentiment, dans le plaisir de la voir. On se répand en louanges sur la Fontaine, et dès qu'on le lit, ce qu'on voudrait dire est oublié : on le lit, et on jouit.

Deax pigeods B*aimaieDt d*amoar tendre :

L*an d*eux, s'ennoyant aa logU,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage au lointain pays.

L'autre lui dit .• Qu'allez-vou» falw?

Voulez-vous qulller votre frère?

L'absence est le plus grand des maox : non pas pour vous, cruel ! Au moins que les travaux

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor si la saison s'avançait davantage I ^ ^ , MIendez les zéphyrs : qui vous presse? Un corbeau Tout à rheure annonçatt malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Oue faucons, que réseaux. Hélas! dlrai-Je, 11 pleut;

Mon frère a-t-ll tout ce qu'il veut.

Bon souper, bon gîte, et le reste?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur Mais le désir de voir et l'humeur InqBlète L'emporlèrent enfin. Il dit -. Ne pleurez point : TroU Jours au plus rendront mon âme satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures è mon frère. Je le déscnnulral : quiconque ne voit guère, W'a guère a dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai , rétaia là , telle chose m'advint

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots, en pleurant, ils se disent adieu. Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encore que l'orage MaltraiU le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein , Il part tout morfondu , Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie; Dans un champ à l'écart volt du blé répandu , Volt un pigeon auprès. Cela lui donne envie; U y vole : il est pris : ce blé couvrait d'un lacs

Les menteurs et traîtres appels.

Le lacs était usé, si bien que de son aile, De ses pieds , de son l>ec , l'oiseau le rompt enfin. Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fui qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle. Et les morceaux du lacs qui l'avaient attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs , S'envola, s'abatUt auprès d'une masure.

Crut pour ce coup que ses malheurs

Finiraient par cette aventure.

Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié) Prit sa fronde , et du coup tua plus d'à-moiUé

La volatile malheureuse, Qui , maudissant sa curiosité ,

Traînant l'aile et tirant le pied,

Demi-morte et demi-boiteuse ,

Droit au logis s'en retourna :

Que bien , que mal elle arriva ,

Sans autre aventure fâcheuse.

VoUà nos gens rejoints , et Je laisse à Juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. Amants, heureux amants, voulez- vous voyager

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un à l'autre un monde to«Uours beau ,

To^jours divers , toujours nouveau ; Tenez- vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé : Je n'aurais pas alors ,

Contre le Louvre et ses trésors , Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois , changé les lieux,

Honorés par les pas , éclairés par les yeux

De l'aimable et Jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère, Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas! quand reviendront de semblables moments l

Faut-il que tant d'objete si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète!

Ah î si mon coeur osait encor se renflammer !

Ne senUrai-Je plus de charme qui m'arrête?

Ai^e passé le tfemps d'aimer?

La Fontaidfc avait appris des anciens, et surtout de Virgile , cet art de se mettre quelquefois en scène dans son propre ouvrage, art très-heureux lorsqu'on sait également et le placer à propos et remployer avec sobriété. Mais l'exemple en est dangereux pour ceux à qui il ne saurait être utile : c'est celui dont les maladroits imitateurs ont de nos jours le plus abusé. De quoi qu'ils parlent au public, c'est toujours d'eux qu'ils parlent le plus; et souvent rien n'est plus^trange et plus insipide que les confidences qu'ils nous font. Au contraire, jamais on n'aime plus la Fontaine que quand il nous entretient de lui-même. Pourquoi? C'est que toujours on voit son âme se répandre, ou son caractère se montrer. Voyez ce morceau sur les charmes de la retraite, que depuis on ji si souvent imité, et que la Fontaine lui-même a imité en partie de Virgile.

Solitude où Je trouve une douceur secrète , Ueux que J'aime toujours, ne paurrai-jejanwls, Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais? Oh ! qui m'Arrêtera dans vos sombres asiles . Quand pourront les neuf SoBors, lointiescouiset des vUles,

COURS DE UTTÉBATUBEL

MToocaper toat entier, et m'apprendra dm deax Les moaTements divers inconnus à nos yeux, Les noms et les vertos de ces clartés errantes Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes? Que si je ne suis né pour de si grands projets, Du moins que les ruisseaux m*offrent de doux objets ; Que Je peigne en mes vers quelque rive fleurie. La Parque à ûlets d'or n*onrdlra point ma vie; le ne dormirai point sons de riches lambris; Mais voit-oo que le somme en perde de son prix? En est-il moins profond et moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacriflces. Quand le moment viendra d*aller trouver les morts, J*aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.

G*est là le ton d'un homme qui révèle ses goûts , et qui épanche son coeur. Dans d*autres occasions ce n*est qu'un mot en passant, qui trahit son caractère :

Toi donc , qui que tu sols , A père de famille , ( Et Je ne t'ai Jamais envié cet honneur.)

Quand nous ne saurions pas que la Fontaine ne pouvait pas souffrir les embarras du ménage, et qu'il avait une femme qui ne les lui faisait pas aimer, ce vers nous l'apprendrait.

Ailleurs , c'est un trait de gaieté, une saillie :

Une souris tomba du bec d*un chat-buant :

Je ne Paurais pas ramassée; Mais un Bramin le fit : chacun a sa pensée.

S'il eût dît simplement qu'un Bramin la ramassa, il n'y avait rien de piquant. Tout le sel de cet endroit consiste dans l'adresse de l'auteur à se mettre en opposition avec le Bramin, et cela lorsqu'on y pense le moins, [mr une réflexion si simple, qu'elle fait ressortir davantage la singularité de l'Indien. C'est ainsi qu'il égayé et embellit tout par des moyens que lui seul connaît : personne n'a su entremêler avec plus de rapidité, de justesse et de bonheur, le récit et la réflexion.

Un lièvre en son gtte songeait , Car que faire en un gtte , à moins que Ton ne songe ? Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait : Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

Les exemples de cette espèce sont sans nombre. Il reste à parler de la poésie de ses fables; mais elle est si riche , qu'elle demande un détail fort étendu , et la Fontaine mérite bien de nous occuper deux séances.

Toujours guidé par un discernement sûr, la Fontaine a réglé sa manière d'écrire la fable et le conte sur leplusoumoinsde sévéritéde chaque genre. Tout est bon dans un conte , pourvu qu'on amuse : il y hasarde toutes sortes d'écarts, il se détotime vingt fois de sa route, et l'on ne s'en plaint pas ; on fait volontiers le chemin avec lui. Dans la fable, qui tend à un but que l'esprit cherche toujoflrs, il faut aller plus vite, et ne s'arrêter sur les détails.qu'autant

qu'ils concourent à l'unité de dessein. Dam cette partie, comme dans tout le reste, les fables de la Fontaine, à un très-petit nombre près, sont des modèles de perfection.

Le conte, fîamailier et badin, fitit pardonner les fautes de langage, d'autant plus facilement qu'il ressemble à un^ conversation libre et gaie; la fable, plus sérieuse, ne les souf&e pas. Aussi la Fontaine, négligé dans ses Contes, est en général beaucoup plus correct dans «es Fables; il y respecte la langue bien plus que Molière dans ses comédies : non content d'y prodiguer les beautés , il s'y défend les fautes. £t qui croira pouvoir s'en permettre aucune, quand la Fontaine s'en permet si peu?

Cette correction, qui suppose une composition soignée , est d'autant plus admirable , qu'elle est accompagnée de ce naturel-qui semble exclure toute idée de travail. Je ne crois pas qu'on trouve dans la Fontaine, du moins dans les écrits qui ont consacré son nom , une ligne qui sente la recherche ou Faffectation. Il ne compose point ; il converse : s*il raconte, il est persuadé; s'il peint, il a vu : c'est toujours son âme qui s'épanche, qui nous parle, qui se trahit. Il a toujours l'air de nous dire son secret, et d'avoir besoin de le dire. Ses idées, ses réOexions, ses sentiments, tout lui échappe, tout naît du moment. Rien n'est appelé , rien n'est préparé. Tout , jusqu'au sublime, paraît lui être facile et famille : il charme toujours et n'étonne jamais.

Ce naturel domine tellement chez lui, qu'il dérobe au commun des lecteurs les autres beautés de son style. Il n'y a que les connaisseurs qui sachent à quel point la Fontaine est poète par l'expression, ce qu'il a vu de ressources dans notre langue, ce qu'il en a tiréde richesses. On ne fait pas assez d'attention à cette foule de locutions aussi nouvelles qu'elles sont heureusement figurées. Combien n'y en a-t-îl pas dans la seule fable du Chêne et du HoseaufYeul']! peindre l'espèce de frémissement qu'im vent léger fait courir sur la superficie des eaux :

Le moindre vent qui d'aventnre Fait rider la foce de i*eaa....

Ce mot de rider offre la plus parfaite ressemblance. Veut-il exprimer les endroits bas et marécageux où croissent ordinairement les roseaux :

Hais vous naissez le plos soavent Sar les bamides bords des royaumes du vent

S'agit-iL de peindre la différence de l'arbuste fragile au chêne robuste, peut-elle être mieux représentée que dans ce vers d'une précision si expressive?

Tout vous est aquilon , tout me semble léphyr. Un veut d'orage, un vent impétueux et destructeur

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

peut-il être plus poétiquement désigné que dans cet endroit de la même fable ?

Du bout de rhorizon aoooort avec ftirie

Le plus terrible des enfants Qoeto Noid eût portés Jusque-là dans sec flancs.

Quelle tournure élégamment métaphorique dans ces deux yers sur les illusions de Fastrologie! Celui qui a tout fait , dit le poète ,

Aurait-fl imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voUea?

Aucun de nos poètes n*a marné plus impérieusement la langue; aucun surtout n'a plié aTCC tant de facilité le yers français à toutes les formes imginanables. Cette monotonie qu'on reproche à notre versification, chez lui disparait absolument : ce n'est qu'au plaisir de l'oreille , au charme d'une harmonie toujours d'accord avec le sentiment et la pensée, qu'on s'aperçoit qu'il écrit en vers. Il dispose et entremêle si habilement ses rimes, que le retour des sons paraît une grâce, et non pas une nécessité. Nul n'a mis dans le rhythme une variété si pittoresque ; nul n'a tiré autant d'effets de la césure et du mouvement des vers : il les coupe, les suspend, les retourne comme il lui plaît. L'enjambement, qui semble réservé aux vers grecs et latins, est fort commun dans les siens , et ne serait pas un mérite s'il ne produisait des beautés ; car s'il est vicieux dans le style soutenu, à moins qu'il n'ait un dessein bien marqué et bien rempli , il est permis dans le style familier, et tout dépend de la manière de s'en servir. J'avouerai aussi que les avantages que je viens de déailler dans la versification de la Fontaine tiennent originairement à la liberté d'écrire en vers de toute mesure, et aux privilèges d'un genre qui admet tous les tons : il ne serait pas juste d'exiger ce même usage de la langue et du rhythme dans la poésie héroïque et dans les sujets nobles. Mais aussi tant d'autres ont écrit dans le même genre que la Fontaine! pourquoi ont-ils si rarement approché de cette espèce de poésie? C'est lui qui possède éminemment cette harmonie imitative des anciens qu'il nous est si difficile d'atteindre : et l'on ne peut s'empêcher de croire, en le lisant, que toute sa science en cette partie est plus d'instinct que de réflexion. Chez cet homme, si ami du vrai et si ennemi du faux , tous lea sentiments , toutes les idées , tous les personnages, ont l'accent qui leur convient, et l'on sent qu'il n'était pas en lui de pouvoir s'y tromper. De lourds calculateurs aimeront mieux peut-être y voir des sens combinés avec un prodigieux travail ; mais le grand poète, l'enfant de la nature , la Fontaine , aura plus tôt fait cent ver» harmonieux que

des critiques pédants n'auront calculé l'harmonie

d'un vers.

Faut-il s'étonner qu'un écrivain pour qui la poé* sie est si docile et si flexible soit un si grand peintre? C'est de lui surtout que l'on peut dire proproment qu'il peint avec la parole. Dans quel do nos auteurs trouvera-t-on un si grand nombre de tableaux dont l'agrément est égal à la perfection? Lorsqu'il nous rend les spectateurs du combat du Mofuch^ron

et du Lion, que manque-t-il à cette pdnture ?

Le quadrupède écume , et son œU étincelle ; Il rugit : on se cache, on tremble à Tenviron,

Et cette alarme universelle

Est Touvrage d*un moucberon.

Un avorton de mouche en cent lieux le harcelle ^ Tantôt pique réchine , et tantôt le museau ,

Tantôt entre au fond du naseau.

La rage alors se trouve à son faite montée. LMnvisible ennemi triomphe , et rit de voir Qu'il n*est griffe ni dent en la bète irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux Uon se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à Tentour de ses flancs, Bat rair qui n'en peut mais ; et sa fureur extrême Le faUgue, rabat : le voilà sur les dents.

De cette peinturo énergique passons à une peinture riante :

Perrette , sur sa tête ayant un pot an lait ,

Bien posé sur un coussinet , Prétendait arriver sans encombre à la vUle. Légère et court vêtue , elle allait à grands pas , ayant mis ce Jour-là , pour être plus agUe ,

OotUlon simple et souliers plats.

Ici toutes les syllabes sont coulantes et rapides; tout à l'heure elles étaient fermes et résonnantes : elles seront , quand il le faudra , lourdes et pénibles- Nous avons vu la facilité; voyons l'effort :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tons les côtés an soleil exposé, Six forts chevaux tiraient un coche.

La phrase est disposée de manière que l'œil se porte d'abord sur la montagne et sur tous les accessoires qui la rendent si rude à monter, la roîdeur, le sable , le soleil à plomb : on voit ensuite arriver avec peine les six forts chevaux, et au bout le coche qu'ils tirent, mais de manièro que le coche paraît se traîner avec le vers. Ce n'est pas tout ; le poète achève le tableau en peignant les gens de la voituro :

' Femmes, moines, vieUlards, toutétait descendu; L*équipage suait , soufflait , était rendu.

* On ne peut prononcer ces mots suait, soufflait, sans être presque essoufQé : ou n'imite pas mieux avec des sons. Cet art n'est pas moins sensible dans la fable de Phébus et Borée. Celui-ci

Se gorge de vapeurs , s*enfle comme on ballon ,

Fait un vacarme de démon « SUBe , aoufOè , tempête...

Siffle, souffle: on entend le vent. Ne Toit-on pas aussi le lapin quand il va prendre le frais à la pointe du jour?

n était allé faire à l*aarore sa cour

Panai le tliym et la rosée. Après qa*U eut brouté , trotté , fait tous ses tours , etc.

Cette peinture est fraîche et riante comme Taurore Brouté , trotté y cette répétition de sons qui se confondent peint merveilleusement la multiplicité des mouvements du lapin.

Quand la perdrix ,

Voit ses petits En danger, et o*ayant qu'une plume oouveUe, Qui ne peut fuir eocor par les airs le trépas , EUe fait la blessée, et va traînant de Taile, AtUrant le chasi^eur et le chien sur ses pas, Détourne le danger, sauve ainsi sa famille; Et puis quand le chasseur croit que son chien la plUe, Elle lui dit adieu , prend sa volée , et rit De l'homme, qui confus, des yeux en vain la suit

Je demande si le plus habile peintre pourrait me montrelr sur la toile tout ce que me fait voir le poète dans ce petit nombre de vers. Tel est l'avantage de la poésie sur la peinture, qui ne peut jamais représenter qu'un moment. Comme le chasseur et le chien suivent pas à pas la perdrix qui se tratne dans ces vers trdnants! Comme un hémistiche rapide et prompt nous montre le chien qui piUe! Ce dernier mot est un élan, un éclair. L'autre vers est suspendu quand la perdrix prend sa volée : elle est en l'air avec la césure, et vous voyez longtemps l'homme immobile, qui^ confus, des yeux en vain la suit: et le vers se prolonge avec Tétonnement.

La fable dont j'ai tiré ce dernier morceau me rap* pelle avec quelle surprenante facilité cet écrivain si «impie et si familier s'élève quelquefois au ton de la plus haute philosophie et de la morale la plus noble. Quelle distance du corbeau qui laisse tomber son fromage, à l'éloquence du Paysan du Danube, et à cette fable que je viens de citer, si pourtant on ne doit pas donner un autre titre à un ouvrage beaucoup plus étendu que ne l'est un apologue ordinaire, à un véritable poëme sur la doctrine de Descartes, relativement à l'âme des bétes; poème plein d'idées et de raison , mais dans lequel la raison parle toujours le langage de l'imagination et du sentiment ; car c'est partout celui de la Fontaine : il a beau devenir philosophe, vous retrouverez toujours le grand poète et le bonhomme.

Ce petit poëme , adressé à madame de la Sablière , où il discute très-ingénieusement la question longtemps fameuse du mécanisme et de l'organisation des animaux, prouve que, Malgré sa paresse, il nV vait pas négligé les connaissances éloignées de ses talents. Il avait étudié, avec son ami Bernier, les

principes de Descartes et de Gassendi. Ainsi, la Fontaine avait tout ce qu'on peut demander à un homme occupé d'ouvrages d'imagination : il n'était pas resté au-dessous des lumières de son siècle.

Ses contes^sont, dans un genre inférieur, aussi parfaits que ses fables , excepté que la diction en est moins pure, et la rime plus négligée. D'ailleurs, c'est toujours ce talent de la narration dans un degré unique. Quelle gaieté! quelle aisance! quelle variété de tournures dans des sujets dont le fond est quelquefois à peu près le même! quelle abondance gracieuse! que tous les auteurs et tous les fabulistes sont loin de lui ! Il est au-dessus de Boccace et de la reine de vNavarre, autant que la poésie est audessus de la prose. L'Arioste seul , quand la Fontaine conte d'après lui , peut soutenir la concurreneè. Voltaire prétend qu'il y a plus de poésie dans l'aventure de Joconde, telle qu'elle, est dans le Ro^ land, qu'il n'y en a dans l'imitation de la Fontaine. Boileau , dont nous avons une dissertation sur /ocotide, donne partout l'avantage au poète français. On voit, par les citations qu'il fait, que l'original italien ne lui est pas étranger. Voltaire, plus. versé dans la langue de l'Arioste, reproche à Boileau de ne pas le connaître assez pour rendre une exacte justice à l'auteur de VOrlando, et sentir tout le mérite de ses vers. Je ne prononcerai point entre ces deux grands juges : mais il me semble que, dans tous les endroits où Despréaux rapproche et compare les deux poètes, il est difGcile de n'être pas de son avis , et de ne pas convenir que la Fontaine l'emporte par ces traits de naturel et de naïveté, par ces grâces propres au conte, qui étaient en lui un présent particulier de la nature.

Du côté des mœurs, la plupart de ses contes sont plutôt libres que licencieux; ce qui n'empêche pas qu'on ait eu raison d'y voir un mal et un danger qu'il n'y voyait pas lui-même, et qu'il aperçut dans la suite. On a trouvé moyen d'en accommoider plusieurs au théâtre, en les épurant; au lieu que Verger, Grécourt et d'autres conteurs, n'ont rien fourni à la scène, parce qu'ils sont infiniment moias réservés que lui. Ceux de ses contes où il a blessé la décence, et par le fond, et par les détails, sont en assez petit nombre; et plusieurs sont entièrement irréprochables, par exemple, celui du Faucon, qui est d'un intérêt si touchant. Il n'y a personne qui ne soit attendri lorsque le malheureux Frédéric, auquel il ne reste plus rien que son Faucon ^ le tue sans balancer pour le dîner de sa maîtresse, decette même femme jusque-là toujours insensible, et à qui son amour a tout sacrifié.

Hélas! reprit ramant iofortuoé,

SIECLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

L*oifleaa n*ett plus , voas en a?tt dîné. L^oiseau n'est plus! dU la veuve confuse. NoD, reprit-tl, plùt au ciel vous avoir Servi mon eœar, et quMl eût pris la place De ce fauooQ ! Mais le sort me fait voir . QuMl ne sera Jamais en mon pouvoir Ile mériter de vous aucane grAce.

Dans mon pailler rien ne m*était resté ; Depuis deui Jours la béte a tout mangé, rai vu Toiseau , Je Tai tué sans peine. Rien ooûte-t-il((uandon reçoit sa reine?

Le conte de la Courtisane amoureuse a aussi de rintérét. En total , cet ouvrage ne me paraît pas du nombre de ceux qui sont les plus dangereux pour les mœurs. Les livres où la passion est traitée de manière a exalter Pimagination de la jeunesse, ceux où la volupté est représentée sans voile, enfin ce qui peut nourrir dans les jeunes personnes les erreurs de la sensibilité, ou exciter Tivressedu libertinage, voilà les lectures vraiment pernicieuses; et Texpérience apprend tous les jours le mai qu'elles ont fait.

Il n'y a point d'écrivain qui ait réuni plus de ti« très pour plaire et pour intéresser. Quel autre est plus souvent relu, plus souvent cité.' Quel autre est mieux gravé dans le souvenir de tous les hommes instruits, et même de ceux qui ne le sont pas? Le poète des enfants et du peuple est en même temps le poëte des philosophes. Cet avantage , qui n'appartient qu'à lui , peut être dû en partie au genre de ses ouvrages; mais il l'est surtout à son génie. Nul auteur n'a dans ses écrits plus de bon sens joint à plus débouté; nul n'a fait un plus grand nombre de vers devenus proverbes. Dans ces moments, qui ne reviennent que trop , où l'on cherche à se distraire soi-même et à se défaire du temps , quelle lecture choisit-on plus volontiers? sur quel livre la main se porte-t-elle plus souvent? Sur la Fontaine. Vous vous sentez attiré vers lui par le besoin de sentiments doux : il vous calme et vous réconcilie avec vous-même. On a beau le savoir par cœur depuis l'enfance, on le relit toujours; comme on est porté à revoir les gens qu'on aime, sans avoir rien à leur dire.

Madame de Sévigné lui reprochait de passer trop légèrement d'un genre à un autre, et lui-même s'en accuse avec cette grâce infinie qu'il a toujours quand il parle de lui.

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles, A qui le bon Platon compare nos merveilles , le suis cbose légère , et vole à tout si^et *. % Je vais de fleur en fleur, et d*obJet en objet ; A beaucoup de plaisirs Je mêle un peu de gloire. J*irais plus haut peut-être au temple de Mâioire,

* Le texte de Platon porte : xoOfov yà^ XP^I^ irotYrr^ ifrd , xal TCTY)v6v, xolX Upôv } le poète est chose légère , volage, sacrte. loH f ou de VlUade.

SI dans on genre seul J^avals osé mes Jours;

Mais quoi! Je suis volage en vers comme en amours.

AUerplus haut ne lui était guère possible , après ses fables et ses contes. Mais les différents genres qu'il a essayés sont-ils en effet un sujet de reproche? I9'y en a-t-il pas qui , sans ajouter rien à sa renommée, n'étaient pourtant pas étrangers au caractère de son génie, et nous ont valu des ouvrages assez agréables pour qu*on lui sache gré de s'en être occupé? Il a fait une comédie. Dans cette espèce do drame, l'enjouement n'est sûrement pas un* titre d'exclusion; et le Florentin est un des plus jolis actes qui égayent encore le théâtre dcThalie. On ne peut pas donner le nom de comédie à un petit drame mythologique, intitulé Clymène , dont les neuf Muses sont les principaux personnages; mais Tidée en est ingénieuse, et la pièce est pleine de délicatesse. Son poëme de la Mort d'Adonis, imité en partie d'Ovide, ainsi que PhUémon et Baucis et ^ Filles de Minée y a , comme ces deux morœaut , des endroits faibles et peu soignés; mais, comme eux, il en a de charmants, surtout celui des amours de Vénus et d'Adonis.

Le poëte habite avec eux des lieux enchantés, et y transporte le lecteur. C'est là qu'on reconnaît l'auteur de la fable de Tyrsis et Amaranthe. Jamais les jardins d'Armide, ce brûlant édifice de l'imagination qu'elle a construit pour l'amour, n'ont rien offert de plus séduisant et de plus doux. Vous croyez entendre autour de vous les chants du bonheur et les accents delà tendresse. Vous êtes environné des images de la volupté. Tout ce que les cœurs passionnés ont de jouissances intimes , tout ce que les jours qui s'écoulent entre deux amants ont de délices toujours variées et toujours les mêmes, tout ce que deux âmes confondues l'une dans l'autre se communiquent de ravissements et de transports; enfin, ce qu'on voudrait toujours sentir, et qu'on croit ne pouvoir jamais peindre : voilà ce que la Fontaine nous représente sous les pinceaux que l'Amour a mis dans ses mains. Les vers que je vais citer justifieront cet éloge :

Tout ce qui naît de doux en Tamoareux empUre, Quand d*une égale ardeur Tun pour l*àutre on soupire, £tque, de la contrainte ayant banni les lois, On se peut assurer au silence des bois , Jours devenus moments, moments lllés de sole, Agréables soupirs , pleurs enfants de la Joie, Vœux , serments et regarda, transports, ravissements , Mélange dont se fait le bopheur des amants; Tout par ce couple heureux fut lors mis en usage. Tantôt Ils choisissaient l'épaisseur d'un ombrage : Là, sous des chênes vieux , où leurs chiffres gravés Se sont avec les troncs accrus et conservés, MoUement étendus, ils consumaient les heures. Sans avoir pour témoins, en ces sombres demeures, Que les chantres des bois; pour confident qu'Amour,

COURS DE LltTÉRATURE.

Qal seul guidait lenn pas en cet henrrax s^loor. TantAtf mr dei tapis d'IieriM tendre et sacrée. Adonis B*endonnait auprès de Cytliérée , Dont les yeax , enivra par des ctiannes poissants, Attaciiaient an béros des regards languissants. Bien souvent Us chantaient les douceurs de leurs chaînes ; Et quelquefois assis sur les bords des fontaines , Tandis 4îne cent caiiloux luttant à chaque liond Suivaient les longs replis du eristal vagalwnd, Voyez , disait Ténus , ces ruisseaux et leur course ; Ainsi le temps Jamais ne remonte à sa source. Vainement pour les dieux il liiit d*un pas léger : Mais vous autres mortels le devez ménager, Consacrant & famour la saison la pins belle. Souvent, pour divertir leor ardeur mutuelle. Ils dansaient aux chansons, de nymphes entourés. Combien de fois la lune à leurs pas éclairés. Et , cottvrant de ses rais Témail d*nne prairie , Les a vus à Tenvi fouler l'herbe fleurie ! Combien de fols le Jour a vu les antres creux Complices des larcins de ce couple amoureux I Hais n*entreprenons pas d*ôler le voile sombre De ces plaisirs , amis du silence et de Tonibre.

Il y a d'autant plus de mérite dans cette description que rien n'est si difflcile en poésie que de rendre le bonheur intéressant. Cest dans ce même poème que se trouve ce vers si connu, et qui devait être fait pour Vénus , et fait par la Fontaine :

Et la grâce , plus belle encor que la beauté*

Cest la même plume qui a écrit le roman de Psyché, un peu trop long à la vérité , et trop mêlé d'épisodes, mais qui abonde en détails gracieux, qui avertissent qu'on lit la Fontaine, et font mieux sentir, parla comparaison, ce qui manque au récit d'Apulée. Il faut sans doute rendre justice à l'inventeur de la fable de Psyché : c'est la plus ingénieuse et la plus Intéressante de toutes celles de l'antiquité. Mais elle est racontée dans l'original avec un sérieux trop monotone, et n'est pas exempte de mauvais goât : il y a des pensées ridiculement recherchées. La Fontaine l'a rendue beaucoup plus agréable en y mêlant ce badinage qui naissait si facilement sous sa plume. Ce n'est pas non plus Apulée qui aurait fait cette chanson que Psyché entend dans le palais de l'Amour, et qui semble composée par le dieu luimême:

Tout l*unlveT8 obéit à TAmonr :

Belle Psyché, soumettez -lui votre âme.

Les autres dieux à ce dieu font la cour,

Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.

Des ieunes cœurs c*est le suprême bien :

Aimez, aimez tout le reste n*est rien.

Sans cet amour, tant d'objets ravissants. Lambris dorés , bols , Jardins et fontaines , iront point d*attraits-qui ne soient languissants , Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines. Des Jeunes oceurs c*est le suprême bien a Aimez, aimei; tout le reste n*est rien.

Cet ouvrage est mêlé de vers et de prose ; il est à remarquer qu'en général la prose est supérieure aux vers, si l'on excepte le tableau délicieux de Vé-

nus portée sur les eaiu dans une conque marine, et V Hymne à la Folupté, La Fontaine, qui s'e&t représenté dans son roman de Psyché sous le nom de PolyphUCy nom qui signifie aimant beaucoup de choses, a justifié le nom qu'il s'est donné par ces vers qui terminent cet hymne dont je viens de parler :

Volupté, Volupté, qui fus Jadis maltresse

Du plus bel esprit de la Grèce , Ne me dédaigne pas ; viens-Ven loger chez moi :

1^ n*y seras pas sans emploi.

Taime le Jeu, Tamour, les Uvres , la musique , La ville et la campagne , enfin tout : U n'est rien

Qui ne me soit souverain bien*, Ju8qu*aux sombres plaisirs d*un cœur mélancolique. Viens donc ; et de ce bien , ô douce Volupté I Veux- tu savoir au vrai la mesure certaine? W m*eo faut tout au moins un siède bien oomplé;

Car trente ans, ce nVst pas la peine.

On voit que ceux qui ont dit de la Fontaine que c'était un véritable enfant le connaissaient bien, puisque enfin c'est le propre des enfants d'être heureux à peu de frais, et de s'amuser de tout

Il fit aussi quelques, élégies amoureuses : c'était alorç la mode. Elles sont médiocres; mais il en fit une pour l'Amitié, et c^est la mélleure élégie de notre langue : c'est celle où il déplore l'infortune de Fouquet, son bienfaiteur, et ose implorer pour lui la clémence d'un maître irrité. Cétait un courage aussi louable que riyre, et la muse du poète servit bien son coeur. Si cette pièce fut inutile à Fouquet, elle ne l'est pas à la gloire de la Fontaine. 11 n'entreprend pas de justifier le surintendant, qui n'était pas irréprochable : il l'excusa autant qu'il le peut, sur ce qu'il s'est laissé aveugler par ud long bonheur ; il fait valoir en sa faveur l'intéressâut contraste de sa fortune passée et de son malheur présent; il y mêle, en poète philosophe, des leçons de morale qui naissent du sujet.

Voilà le précipice où Pont enfin Jeté Ltt attraits enchanteurs de la prospérité. Dans les palais des rois cette plainte est commune : On n*y connaît que trop les Jeux de la Fortone, Ses trompeuses faveurs , ses appas inconstants ; Mais on no les connaît que quand il n'est plus temps. Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, - Qu'on croit avoir pour fol les vents et les étoiles. Il est bien malaisé de régler ses désirs : Le plus sage s'endort sur la fol des zéphyrs. - Jainais on favori ne borne sa carrière ; U ne regarde pas ce qu'U laisse en arrière; Et tout ce vain amour des grandeurs et du brait Ne le sauraient quitter qu'après l'avoir détruit Tant d'exemples fameux que l'histoire en raoonte Ke suffisaient-ils pas sans la perte d*Oronte? Ah! si se faux éclat n'eût pas fait ses plaisirs. Si le s^our de Vaux eût borné ses désirs, Qu'U pouvait doucement laisser couler son âge! Vous n'avet pas chez vous * ce brillant équipage , Cette foule de gens qui s'en vont chaque Jour

* Cest aux Pfympha de Faux que la plèee est adretiée.

Saluer à longi flots" le soleil de Uoour.

Mais la faveur du ciel vous donne , en récompense.

Du repos , du loisir, de Tombre et du silence,

Un tranquille sommeil, d*innooent8 entrettens;

Et Jamais à la cour on ne trouve ces biens.

Mais quittons ces pensers; Oroote nous appelle.

Vous, dont if a rendu la demeure si belle,

Nymphes, qui lui devei vos plus charmants appas ,

Si le long de vos bords Louis porte ses pas ,

Tâchez de radoucir, fléchissez son courage :

Il aime ses sujets , il est Juste , il est sage.

Du titre de clément rendez-le ambitieux :

Cest parla que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu'il contemple la vie :

Dès qu'il put se venger, il en perdit i*envle.

Inspirez à Louis cette même douceur :

La plus belle victoire est de vaincre son cœur.

OroDte est h présent un objet de clémence :

S*0 a cru les conseils d*une aveugle puissance,

Il est assez puni par son sort rigoureux ,

Et c'est être innocent que d'être malheureux.

La Fontaine ne s'en tint pas là : il fit de nouTeaiu efforts dans une ode qu'il adressa au roi pour émouvoir sa pitié en faveur du ministre disgracié. L'ode ne vaut pas l'élégie; mais peut-on être fâché que la compassion et la reconnaissance aient ramené deux fois sa muse sur le même sujet?

Je ne parlerai pas d*un poëme sur le quinquina , qu'il fit dans les intervalles de sa dernière maladie, ni de celui de Saint-McUc , qu'il composa dans le même temps par pénitence, et pour acquitter le vœu qu'il avait fait de ne plus travailler que sur des sujets de piété. On ne connaît ces productions de sa vieillesse que par le recueil posthume de ses Œuvres mêlées, dont ses éditeurs sont seuls responsables. Ce n'est pas sa faute non plus si l'on y trouve deux mauvais opéras. Il suffit de savoir comment il s'avisa d'en faire. Lui-même nous l'apprend dans une satire contre Lulli, intitulée le Florentin. C'est la seule qu'il se soit permise , et ce fut la suite de l'humeur qu'il eut de ce qu'on lui avait fait perdre son temps à faire des paroles d'opéra. Il en est d'autant plus fâché, qu'il avait fait ces opéras pour Saint-Germain , et que Lulli ne les fit pas représenter. Il nous conte comment le musicien s'y prit pour l'engager à ce travail , et finit par se moquer de lui.

Je me sens né pour être en butte aux méchants tours. Vienne encore un trompeur. Je ne tarderai guère.

Il me persuada :

À tort , à droit , me demanda Du doux , du tendre , et semblables sornettes ,

PeUts mots, Jargons d'amourettes , Confits au miel : bref U m'enquinauda.

Mais 6e qui est curieux , c'est ce qui arriva à la Fontaine au sujet de cet opéra. On le joua sur le théâtre de Paris. L'auteur était dans une loge : on n'avait pas eficore exécuté la première scène, que le

* ImltaUon de Yirglle ( Gearg, ii , 426) : MoMtaiutantûm toHt wmit œdibui undam.

▼oilà pris d'un long bâillement qui ne finit plus. Bientôt il n'y peut plus tenir, et sort à la fin du premier acte. U va dans un café qu'il avait coutume de fréquenter, se met dans un coin : apparemment l'influence de Topera le poursuivait encore; car la première chose qu'il fait, c'est de s'endormir. Arrive un homme de sa connaissance, qui , fort surpris de le voir là , le réveille : Eh ! monsieur de la Fontaine, que faites-vous donc ici f et par quel kasardn'étes" vous pas à voire opéra f — Oh îfy ai été. J'ai vu le premier acte; mais il m'a si fort ennuyé, qtCilne m'a pas été possible d'en voir davantage. En vL rite f admire la patience des Parisiens,

La Fontaine n*est peut-être pas le seul auteur qui ait eu la bonne foi de s'ennuyer h son propre ouvrage. Mais après avoir bâillé à sa pièce , s'en aller dormir là-dessus, est d*une insouciance qui peint bien le bonhomme. Il est d'ailleurs si indifférent pour notrey!x6/ter qu'il ait fait un mauvais acte d'opéra, et ce trait est si plaisant, que ce serait dommage que la Fontaine n'eût pas été enqtdnaudé par Lulli , quand ce ne serait que pour avoir eu l'occasion de faire un si bon somme, chose dont on sait qu'il faisait le plus grand cas.

Ce n'est donc pas à lui qu'il faut s'en prendre si l'on rencontre ces pièces lyriques ou non lyriques dans le recueil de ses Œuvres mêlées. On se passerait bien aussi d'y voir des fragments du Songe de FauXf une traduction de C Eunuque de Térence, une comédie qui a pour titre. Je vous prends sans vert; et quelques autres poésies fort médiocres. Mais on y lit avec plaisir ses lettres à mesdames de Bouillon, de Mazarin et de la Sablière. Comment n'aimerait-on pas à entendre causer la Fontaine dans toute la liberté du commerce épistolaire? Il n'y a aucune de ces lettres où il n'ait inséré quelques vers : il les aimait tant et les faisait si aisément, qu'il n'a jamais rien écrit en prose sans y mêler de la poésie. Elle est là plus négligée que partout ailleurs, mais on la reconnaît toujours au ton qui lui appartient , et à quelques vers heureux. En voici de très-jolis, qui sont à la fin d'une lettre à madame de Bouillon , sœur de la duchesse de Mazarin :

Tons vous aimez en sœurs : cependant J'ai raison

D*éviter la comparaison.

L'Or se peut partager mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce serait un ange. Ne contenterait pas, en semblables desseins, Deux beUcs , deux héros, deux auteurs , ni deux saints.

Le plus aimable des écrivains fut encore le meilleur des hommes. Je ne prétends pas dire qu'il n'eut point les imperfections qui sont le partage de l'humam'fé ; mais il n'eut aucun des vices qui en sont la honte . et il eut plusieurs des vertus qui en sont

Tornemeot. Ses contemporains nous ont transmis l'idée généralement reçue de la bouté de son caractère : non qu*ils nous en rapportent aucun trait frappant; il paraît que c'était en lui une qualité habituelle et reconnue , qui se manifestait en tout sans se faire remarquer en rien. Qu'il devait être bon , celui qui a fait de si beaux ouvrages , et de qui la servante disait qu*il était plus béte que méchant, et que Dieu n'auraUjamais le courage de le danmerl

Sa candeur était égale à sa bonté. Il fut toujours , dans sa conduite et dans ses discours , aussi vrai , aussi naïf que dans ses écrits. Il paraît que la réflexion et la réserve, si nécessaires à la plupart des hommes qui ont quelque chose à cacher, n'étaient guère faites pour cette âme toujours ouverte, dont les mouvements étaient prompts, libres et honnêtes; pour cet homme qui seul pouvait tout dire, parce qu'il n'avait jamais l'intention d'offenser. Ce mot si connu. Je prendrai le plus long y aurait été dans la bouche de tout autre une impolitesse choquante : il fait rire dans la Fontaine , qui ne songeait qu'à dire bonnement combien il avait eilvie de s'en aller.

n réclame quelque part contre l'axiome reçu, que tout homme est menteur. S'il en est un qui 'n'ait j'amais menti où croira volontiers que c'est la Fontaine. Cette ingénuité de mœurs et de paroles allait si loin que ceux qui vivaient avec lui l'appelaient quelquefois bêtise, mot qu'on ne pouvait se permettre sans conséquence qu'avec un homme de génie , mais qui prouve en même temps que les hommes en général ne jugent guère de l'esprit que sur les rapports qu'il peut avoir avec eux. L'esprit, sur chaque objet , dépend toujours du degré d'attention qu'on y apporte. Il n'en fallait pas beaucoup pour observer toutes les petites convenances de la société; mais la Fontaine , accoutumé à la jouissance de ses idées , ou bien au plaisir de ne songer à rien , oubliait le plus souvent ces convenances, et cet oubli on l'appelait bêtise : s'il eût paru tenir le'moins du monde à un sentiment de supériorité ou de mépris, il eût été sans excuse. Mais chez lui, c'était ou la préoccupation de son talent , ou une insouciance invincible; et grâce à la douceur de son caractère , elle pouvait amuser quelquefois , et ne pouvait jamais blesser.

11 était naturellement distrait : il n'est pas sans exemple qu'on ait cherché à le paraître. Il faut que certains hommes fassent grand cas de la singularité, puisqu'ils affectent même celle qui est un défaut.

S'U était si souvent seul au milieu de la société , il dut avoir fort peu de cet esprit de conversation, l'un des grands moyens de plaire, qui, s'il ne con-

duit pas à la renommée, a souvent mené à la fortune. Cet esprit n'est pas nécessaire ri la gloire du talent, et même n'est pas toujours compatible avec le genre de ses travaux; mats il ne faut pas non plus en prendre occasion de déprécier ceux qui Tont possédé : c'est à coup sûr un avantage de plus. De grands écrivains ont mis dans leur conversation les agréments que l'on trouvait dans leurs écrits; de grands écrivains ont manqué de cette heureuse faculté. Boileau, dans la société, était austère et brusque; Corneille, embarrassé et silencieux; Racine et Fénelon, pleins d'urbanité, de grâces et d'éloquence. Deux qualités sont essentielles pour briller dans un entretien : la disposition à s'intéresser à tout , et œ désir de plaire à tout le monde, où il entre nécessairement beaucoup de goût pour les jouissairces de l'amour-propre. La Fontaine n'avait rien de tout cela , le fond de son caractère étant au contraire une profonde indifférence pour la plupart des objets qui occupent les hommes quand ils sont les uns avec les autres, et une grande prédilection pour les choses dont on peut jouir tout seul , comme la lecture , la campagne, la rêverie, ou ces jeux qui délassent un esprit souvent occupé en ne lui demandant aucune action, ou le plaisir d'entendre de la musique. Tels étaient ses goûts, à ce qu'il nous apprend lui-même; et cette manière d'être qui nous rend moins dépendants des autres, a peut-être plus d'avantages que d'inconvénients , et semble être fort près du bonheur.

Il fallait bien qu'on lui pardonnât la distraction qu'il portait dans le monde, puisqu'elle s'étendait jusque sur ses affaires domestiques .-jamais homme n'en fut moins occupé. Cette négligence , qui détruisit par degrés sa nfiediocre fortune, tenait à un grand désintéressement, qualité qui marque toujours une âme noble ; mais elle était aussi la suite nécessaire d'une indolence qui lui était trop chère pour qu'il essayât de la surmonter. Une fois tous les ans il quittait la capitale pour aller voir sa femme retirée à Château-Thierry, et là il vendait une petite partie de son patrimoine , qu'il partageait avec elle. Cest ainsi qu'il s'en allait, comme il nous l'a dit, maitgeant le fonds avec le revenu.

Il eut des amis parmi les gens de lettres, et ce furent tous ceux qui étaient comme lui les premiers écrivains de la nation. Jamais il ne se brouilla avec aucun d'eux; car comment se brouiller avec la Fontaine? Les libéralités de Louis XIV, prodiguées même aux étrangers, n'allèrent pas jusqu'à lui. Il fut oublié , ainsi que Corneille : ni l'un ni l'autre n'était courtisan. Mais il eut des protecteurs à la cour, et même des bienfaiteurs , ce qui n'est pas tou-

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

jours la même chose, et c'était ce qu'elle avait de plus brillant, les Conti, les Vendôme, le duc de Bourgogne, cedigne élèvede Fénelon. Malsavouonsle, à l'honneur d'un sexe qui peut-être doit avoir plus de bienfaisance que le nôtre, puisqu'il est plus porté à la pitié t ou qui du moins doit faire aimer davantage ses bienfaits, puisqu'il a plus de délicatesse : ce furent deux femmes à qui la Fontaine fut le plus redevable, madame de la Sablière et madame d'Hervart. Elles furent ses véritables bienfaitrices , ou plutôt, s'il est permis de se servir d'un terme que la bonté peut ennoblir, parce qu'elle ennoblit tout, elles se firent ses gouvernantes; et c'est ce qu'il lui fallait. La Fontaine n'avait pas besoin d'ar* gent : il fallait seulement qu'on le dispensât de songer à rien , si ce n'est à faire des fables et à s'amuser. C'était là le plus grand bien qu'on pût lui faire , et c'est celui qu'il trouva chez elles. Peut-être n'y a-t-il que les femmes capables de cette manière d'obliger ; elles savent aussi bien que nous , et quelquefois mieux, l'espèce de bonheur qui nous convient. Ainsi donc , grûces à deux femmes, la Fontaine fut aussi heureux qu'il pouvait l'être. Cela fait plaisir à penser. Il fut heureux 1 tant de grands hommes ne l'ont pas été 1 II le fut par l'amitié.

Qa*aD ami véritable eit otte doooe chose !

Il cherche vos besoins ao fond de votre cœur, etc.

Je me plais à croire qu'il songeait à madame de la Sablière et à madame d'Hervart quand il fit ces vers, qui suffiraient seuls pour nous prouver que cet homme, si indifférent et si apathique sur la plupart des choses qui tourmentent les hommes, était bien loin de l'être pour l'amitié. Je sais qu'on a prétendu que les vers ne prouvent jamais rien que de l'imagination ; mais je persiste à croire qu'il y en a que le cœur seul a pu dicter; et je le crois surtout quand je lis la Fontaine. Il fut du très-petit nombre des écrivains plus véritablement heureux par leurs ouvrages que par leurs succès. Sans être insensible à la gloire, il ne parait pas l'avoir trop recherchée; et d'ailleurs il n'était pas en lui d'avoir aucun désir assezvifpourque la privation pût devenir unepelne. Plein d'une modestie vraie, de celle qui n'est pas et ne peut pas être l'ignorance de nos avantages , mais la disposition à n'en affecter aucun sur autrui, on ne voit pas qu'il ait jamais eu d'ennemis. Et comment en aurait-il eu? Sa simplicité extrême devait calmer jusqu'à l'envie. Comme il semblait ne prétendre à rien , on lui pardonnait de mériter beaucoup. On sait que, dans un moment d'effusion, Molière disait : TVos beaux-esprits n'eJfacerofUpas le bonhomme. Il obtint les suffrages de l'Académie avant Despréaux, qui obtint avant lui l'aveu de

L4 HARPE. — TOHR I.

Louis XIV. La postérité, dans la distribution des rangs , a paru suivre l'avis de l'Académie plutôt que celui du monarque , et regarder la Fontaine comme un homme d'une espèce plus rare que Boileau. Vivant dans le sein de l'amitié , assez bien né pour ne sentir que la douceur des bienfaits sans en porter jamais le poids, libre de toute inquiétude, ne connaissant ni l'ambition ni l'ennui , incapable d'éprouver le tourment de l'envie, et trop modéré , trop simple pour être en butte à ses attaques , il jouissait de la nature et du plaisir de la peindre , du travail et du loisir; il jouissait de ses sentiments, de ses idées, et du plaisir de les répandre; enfin il était bien avec lui-même, et avait peu besoin des autres. Tandis que ses années s'écoulaient sans qu'il les comptât, il voyait arriver la vieillesse et la mort sans les craindre, comme on voit le soir d'un beau Jour. Il fut porté dans le même sépulcre qui avait reçu Molière, comme si la destinée qui avait rapproché leur naissance eût voulu réunir leur tombeau.

sGcnoM n. — Vergier et Senecë.

Parmi la foule des écrivains qui , nés dans le même siècle que la Fontaine , se sont exercés après lui dans le genre du conte (car les autres fabulistes sont de ce siècle ) , on n'en peut distinguer que deux , Fergier et Senecé. La Monnoye , Ducerceau , Saint- Gilles, Perrault, Desmarots, etc., sont trop médiocres pour avoir un rang. A peine dans les recueils que cherche à grossir l'indulgence ou l'intérêt des éditeurs, a-t-on pu rassembler un petit nombre de pièces plus ou moins passables, et toutes sont fort peu de chose pour le fond comme pour le style. Vergier mérite une mention. Plusieurs de ses contes sont plaisamment imaginés, et narrés avec agrément et facilité. Le Rossignol, le Tonnerre, et trois ou quatre autres, ont mérité d'avoir une place dans la mémoire des amateurs; et, quoique bien loin de la Fontaine, c'est beaucoup d'en avoir une après lui. Au reste, il rend hommage à sa supériorité, ainsi que Senecé : mais je ne sais pourquoi il se pique de n'être pas son imitateur; car on aperçoit assez fréquemment chez lui l'envie de prendre le même ton et des traces de réminiscence ; et c'est alors en effet qu'il a le plus de gaieté. Mais il s'en faut bien qu'il ait cet enjouement soutenu, ces-toiu'nures à la fois piquantes et naïves qui dans la Fontaine réveillent sans cesse le goût du lecteur. La longueur, la monotonie, le prosaïsme, se font sentir même dans ses meilleurs contes. Il se tire assez bien de quelques détails, et en néglige une foule d'autres. En un mot, il n'est pas assez poète, quoique souvent versificateur aisé et agréable. Le conte admet un air de né-

COURS DE LITrÉBÂTURE.

gligenoe; mais ud trop grand nombre de vers Inutiles ou communs montrent la faiblesse. Donnons pour exemple un de ses prologues, Tune des parties où la Fontaine a excellé :

n «t assez d*amantfl conteDto ; Il D*«i est gaëre de fidèles.

Cela s'est va dans tous les temps , Fort fréquemment cbez nous , enoor plus cbez les belles.

Cela va bien jusquloi : il n'y a rien de trop , et c'est le ton du goire. La suite se soutient-elle?

On De résiste gaère à la tentation D'une agrkbie oocastoo.

L'auteur tombe déjà : voilà de la prose, et de la prose languissante.

TVomper est en amour chose dâideose ; C'est un charmant ragoût que la variété, Mais Je crois voir de l'infidéUté Une êource plut wcieuse.

Les deux premiers vers sont bien : les deux derniers sont mauvais; le sérieux de cette expression, une source plus vicieuse, sort du genre et gâte tout.

Cest la mauvaise opinion , Cest cette défiance extrême Que l'on a de ce que l'on aime.

Encore une phrase traînante et prosaïque.

Pourquoi, dit on amant, par quelle illusion Refuser les faveurs que m'oflre la Fortune? Pour faire mon devoir? Hais qui m'assurera

Qu'en pareU cas ma helle aura

Ma déUcatesse importune?

Cela n'est pas mal : les deux vers suivants retombent encore dans un sérieux qui détonne :

Qui sait même, qui sait si, dans ce même instant, Elle ne trahit pas un amour si constant?

Ces deux vers pourraient entrer dans une tragédie. Ce n'est pas là le style du conte.

Ainsi, souvent, plus qu'autre chose.

Des infidélités la défiance est cause.

On doit peu s'assurer sur la foi des serments : Ce ne sont en amour que vains amusements. Ceux du sexe surtout : J'en parle avec science;

Et duss&Je en être haï, Deux fois mon tendre amour en fit l'expérience; Malgré mille serments mon amour fui trahi. Enfin Si vous voulex être toujours fidèles ,

Amants, ne quittes point vos belles; Belles , soyez toujours auprès de vos amants.

Ces trois derniers vers marcbent bien ; mais l'auteur ne va pas loin sans broncher.

Mais une suite dangereuse Bit attachée à cette extrémité.

Une suite attachée à une extrémité! Platitude et impropriété.

Un peu d'absence anime une fiamme aAooreuse; Le dégoût suit de pr&s trop d'assiduité ; .

Et je cndns qu'en voulant fUr liafldélilé. On ne rencontre l'inconstance.

Que faire donc? Plus on y pense.

Plus on se sent embarrassé.

Le défaut principal de tout ce morceau , indépeD' damment des autres, c'est l'uniformité de tournures. Voyons des idées à peu près semblables dans la Fontaine : nous allons trouver là tout ce qui manquait ici :

Le changement de mets reçoit Phomme ; Quand Je dis l'homme , entendez qu'en ced La femme doit être comprise aussi.

Et ne sais pas comme U ne vient de Rome Permission de troquer en hymen ; Non si souvent qu'on en aurait envie, * Mais toqt au moins une fols en sa vie.

Peut-être un Jour ûous l'obtiendrons! Amen. Ainsi soit-il. Semblable induite en France Viendrait fort bien , J'en réponds ; car nos gens Sont grands troqueurs. Dlea nous créa changpianis.

Avec quelle légèreté ces vers courent en tout sens, et vous mènent d'une idée à une autre! Comme tout est assaisonné d'im sel qui pourtant est répanda avec sobriété! Comme il fait tout ressortir sans épuiser rien I Voilà comme on conte. Au reste , Vergier vaut un peu mieux dans le récit que dans les prologues; mais il est si libre qu'on ne peut pas le citer. J'ai dit qu'il prétendait n'être point imitateur de la Fontaine; voici comme il en parle :

Sur les traces de la Fontaine ,

Je n'ai point prétendu mareher.

Si par hasard Je puis en approcher, robttendrai cet honneur sans dessein ni sani peine.

Je ne sais si c'est vanité ;

Mais Je ne veux point de modèle ,

Et mon génie, enlknt gété.

Ne saurait souffrir de tutelle.

La Fontaine a fort bien conté, n s'est acquis une gloire immortelle.

Qu'on me mette au-dessous, qu'on me mette à eâlf,

Je ne veux point de parallèle.

Aussi n'en fera*t-on point. Ne vcmMrpoimtde déle est un peu fier. Des bommes qui valaient oa peu mieux que Vergier ont bien voulu en reconnaître; et quand on n'en veut point, il £nit eq être nn soi-même.

J'aime beaucoup mieux ces vers adressés à la Fontaine lui-même, en réponse à une lettre où le bonhomme, alors âgé de soixante-dix ans, écrivait à Vergier comment il s'était égaré de trois lieues en songeant à une jeune et jolie personne qu'il avait vue à la campagne :

Que vous vous trouviez enchanté

D^me beauté Jeune et charmante.

L'aventure est peu surprenante :

Quel âge est à couvert des traits de la beauté? Ulysse BU beau parler, non mctns vieux, non moins sags

Que vous pouvez l'être aqfoard'hul.

Ne se vit-U pas, malgré lui, Arrêté par l'amour sur maint et maint rivage?

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Qa^cD suivant cet objet dont tous êtes épris , Sur le choix des chemins vous vous soyez mépris,

L'accident est encor moins rare.

Et qui pourrait être surpris

Lorsque la Fontaine s^égare?

Tout le cours de ses ans n*est qu*un tissu d^errèurs,

Biais d>rreurs pleines de sagesse :

Les plaisirs Vy guident sans cesse

Par des chemins semés de fleurs.

Les soins de sa famille ou ceux de sa fortune

Ne causent jamais son réveil ;

Il laisse à son gré le soleil

Quitter Tempire de Neptune;

Il dort tant qu'il plait au Sommeil, n se lève au matin sans savoir pour quoi faire. U se promène; il va sans dessein , sans objet; Et se couche le soir sans savoir d'ordinaire

Ce que dans le Jour il a fait

II semble que d'écrire à la Fontaine ait porté bonheur h Vergier; car ces vers sont certainement au nombre des plus jolis qu*il ait faits. Les quatre derniers peignent notre fiâbuliste au naturel , et celuici surtout y

n dort tant qu'il platt au Sommeil,

parait lui avoir été emprunté.

Les deux contes qui nous restent de Senecé, et qui ont sufB pour lui faire un nom parmi les poètes , sont dans un genre tout différent de celui de la Fontaine. Le premier, qui a pour titre la Confiance perdue f ou le Serpent mangeur de haymah^ est un apologue oriental , assez étendu pour former une espèce de petit pocme moral. I^e sujet du second, qui s'appelle Camille y ou la Manière de filer le parfait amour, est tout opposé à ceux que traite ordinairement la Fontaine. Chez celui-ci, ce sont des femmes qui trompent leurs maris : ici c'est une épouse qui est le modèle de la fidélité. Senecé a donc le double mérite d'avoir choisi un genre nouveau , et d'avoir su plaire dans le conte sans blesser en rien les mœurs. Lui-même expose ainsi son dessein dans l'exorde de CàmiUe :

Essayer yeux , si mes forces iniflsent,

A revêtir la sainte honnêteté

De quelque grâce. Auteurs qui ne médisent

N*ont les rieurs souvent de leur e6té :

YoiUi le siècle et le train quMl veut suivre.

Dit-on du mal, c'est JuhilaUon.

Dit-on du bien , des mains tombe le livre ,

Qui vous endort comme bel opium.

Ce n'est pourtant pas l'effet que produit ici Senecé. Son conte de Camille est très-joli. U écrit avec beaucoup d'esprit et d'élégance, malgré quelques inégalités. Il connaît les convenances du style, et sait adapter son ton au sujet. Mais c'est surtout dans le conte du kanmak qu'il s'est montré supérieur. L'ouvrage est semé de traits fort heureux , de vers pleins de sens, de détails poétiquement embellis. U joint la raison à la gaieté , et sa versification ferme ne se

traîne point sur les traces d'autrui. Je me bornerai à citer cette description d'une fontaine que rencontre Mahmoud excédé de fatigue :

Des gazons émaillés Tornaient tout alentour; Un plane Tombrageait par son vaste contour, Et les zéphyrs au frais, sans agiter Taràne, Luttaient si Joliment contre le chaud du Jour, Qu*au murmure de Tonde et^de leur douce haleine.

Tout semblait dire en ce s^our :

Ou dormez, ou faites Tamour.

Faire Tamour! Mahmoud n*en avait nulle envie.

Quand même il aurait eu de quoi, Mais oui bien de dormir, et plus que de sa vie : Aussi tout étendu dormit-U comme un roi; Posé le cas qu*un roi dorme mieux qu*un autre hooune ;

ren pense au retwurs , quant à moi.

De pareils traits , et cette manière de conter, rappellent notre la Fontaine un peu plus que ne fait Vergier. Aussi celui-ci a fait trop de contes, et Senecé en a fait trop peu. On ne peut pas donner ce nom aux Travaux d'Apollon, le morceau le plus considérable qu'il nous ait laissé. C'est un poème dont le sujet est im récit un peu long de tous les maux que le dieu des vers a soufferts, si l'on en croit la Fable. L'intention de l'auteur est de faire voir que les poètes ne doivent pas s'attendre à être heureux, puisque le dieu qui est leur patron ne l'a jamais été. Rousseau le lyrique faisait cas de cet ouvrage, parce qu'il s'attachait surtout au mérite de la versification. Celle des Travaux d* Apollon offre des morceaux bien travaillés, et qui prouvent que Senecé avait étudié dans Boileau le mécanisme du vers. Mais il est pourtant susceptible de beaucoup de reproches , même dans cette partie. Sa diction est quelquefois pénible et contrainte, et assez souvent un peu sèche. Il s'en faut bien qu'elle soit d*un goût égal et sûr, ni qu'il soutienne le ton noble comme celui du conte. D'ailleurs le plan est mal conçu , et tout l'ouvrage est assis sur un fondement vicieux. Senecé suppose que , dégoûté de la poésie par le peu d'encouragements qu'il reçoit, il est prêt à y renoncer, lorsque l'ombre de Maynard lui apparaît, et, pour le disposer h la résignation et à la patience, s'offre de lui faire voir que toute l'histoire d'Apollon n'a été qu'un enchaînement de malheurs de toute espèce. Mais en accordant que ce soit là un motif de consolation, Maynard pouvait-il croire que Senecé n'eût pas lu, comme lui, les Métamorphoses d'Ovide^ et ne sût pas les aventures d'Apollon? Il parle donc pour parler, il raconte pour raconter, il décrit pour décrire : c'est un défaut mortel. Si vous voulez mener le lecteur, il faut lui proposer un but : et qui se soucie d'entendre ce que tout le monde sait? Toute machine poétique, toute fiction , dans le plus petit ouvrage comme dans le plus grand, doit , pour nous attacher, être conforme au bon sens et à la vraisemblance. En-

COURS DE UTTÉRATURE,

fia ce narré, aussi prolixe qu^inutile, des fabuleuses disgrâcesd*ApoI10D, estd*une ennuyeuse uniformité. Rien ne fait mieux voir combien le talent a besoin de se trouver en proportion avec les sujets qu'il choisit.

CHAPITRE Xll. — Delà poésie pastorale ^ et des différents genres de poésie légère.

Après avoir traité en détail des objets les plus importants, de Tépopée, de tous les genres de poésie dramatique, de la fable, de la satire, de Fépltre morale et de Tode , il nous reste à parcourir rapidement les poésies d'un ordre inférieur, depuis la pastorale jusqu'à la chanson.

Il ne s'agit point ici de la pastorale dramatique qui nous vint d'Italie en France au commencement du siècle dernier. Elle appartient à l'histoire de la naissance du théâtre français; et comme il n'en a rien conservé , je n'aurai rien h ajouter à ce que j'en ai dit en son lieu, si ce n'est lorsque j'aurai à parler de quelques pièces de ce genre qu'on a faites de nos jours. Le roman pastoral, soit en prose, soit mêlé de prose et de vers, rentre dans l'article des romans. Il n'est donc question que de Véglogtie et de Vidylle dans le siècle où nous nous arrêtons.

Ces noms, génériques dans l'origine, ont été particulièrement appliqués à la poésie bucolique ou champêtre depuis que les pièces pastorales de Théocrite et de Virgile ont été publiées sous les titres d'Idylles et d'Églogues. J'ai traité de la nature de ces petits poèmes, quand ils sont venus à leur rang dans la littérature des anciens. Les modernes y ont eu moins de succès, soit parce que la nature n'en avait pas mis le modèle si près d'eux, soit parce que les écrivains qui s'y sont exercés avaient moins de talent poétique. Cependant trois de nos poètes s'y sont distingués : Segraîs , Deshoulières et Fontenelle.

Le principal méritede Segrais est d'avoir bien saisi le caractère et le ton de l'églogue. Il a du naturel, de la douceur et du sentiment. Imitateur fidèle , mais faible, de Virgile, il fait, comme lui, rentrer dans ses sujets les images champêtres qui leur donnent un air de vérité ; mais il ne sait pas à beaucoup près les colorier comme lui. Il donne à ses bergers le langage qui leur convient; mais ce langage manque souvent de cette élégance et de cette harmonie qu'il faut allier à la simplicité. Boileau citait le commencement de sa première églogue, comme ayant bien la tournure propre au genre.

Tynli moerait d*aiiioar pour la bdle CUmèiie, 6&IU que d'aucun espoir il pOk flatter sa peine.

Ce berger, accablé de son mortel enool.

Ne se plaisait qu'aux lieux aussi tristes que lai .

Errant k la merd de ses inquiétudes ,

Sa douleur Tentralnait aux noires soUtudes;

Et des tendres aceents de sa mourante voix

Il faisait retentir les rochers et les bois.

Cette églogue a d'autres morceaux qui ne sont pas indignes de ce commencement, et qui sont en général imités des anciens, de manière que tout hoauna qui a lu puisse reconnaître les originaux.

En mille et mille lieux de ces rives champêtres', rai gravé son be&n nom sur Técoroe des hêtres; Sans qu*on s*en aperçoive, il croîtra diaque Jour : Hélas! sans qu*eUe y songe, ainsi croit mon amcMir....

Sous ces feuillages verts , venez , venez m*eDteQdf« :

Si ma chanson vous plaît , Je vous la veux appmidfé.

Que n*eût pas fait Iris pour en apprendre autant.

Iris que J'abandonne, Iris qui m*aimait tant!

Si vous vouliez Venir, d miracle des belles!

Je vous enseignerais un nid de tourterelles :

Je vous les veux donner pour gage de ma fol ;

Car on dit qu'elles sont fidèles comme moL

Climène , il ne faut pas mépriser nos bocages.

Les dieux ont autrefoto aimé nos pâturages;

Et leurs divines mains , au rivage des eaux,e*

Ont porté la boulette et conduit les troupeaux.

L'aimable déité qu^on adore à Cythëre ,

Du berger Adonis se faisait la bergère.

Hélène aima Paris , et P&ris Ait berger ;

Et berger on le vit les déesses juger.

Quiconque sait aimer peut devenir aimable.

Tel fut toH/oinv ^ Amour Tarrèt irrévocable.

Hélas ! et pour moi seul change-t-il oeUe loi ?

Rien n'aime moins que vous, rien n'aime autant que moi.

Si l'on en excepte quelques vers négligés, et surtout cette inversion vicieuse et contraire au génie de la langue , les déesses juger, le reste, traduit en partie de Virgile, respire cette sensibilité douce et naïve qui convient aux amours des bergers. Là se* conde églogue , dont le sujet est une querelle de jalousie suivie d'un raccommodement, s'annonce pair un récit qui est bien du ton des Muses champêtres.

Timarette aux rochers racontait ses donleon , Et le triste Eurylas soupirait ses malheurs ; ^ Tous deux (dieux ! que ne peut Taveugle Jalousie! ) L'un pour l'autre troublés de cette frénésie Abandonnaient leur Ame à d'injustes soupçons , Qu'ils faisaient même entendre en leurs douces Echo les redisait aux nymphes du bocage; Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage. Tels sont les Jeux d'amour, diaait*U, et Jamais Ces guerres ne se font qu'on n'en vienne à la paix. Eurylas commença sur sa douce musette : A son chant répondait la belle Timarette.' Tour à tour ils plaignaient leur amoureux souci; La muse pastorale aime qu'on chante ainsi. ^ -

Ce dernier vers est heureusement traduit de Virgile.

Un vieux faune en riait dan» sa grotte laavaga

est de Segrais. Cest un trait excellent, un aoeessoire très-bien placé dans un tableau pastoral. Segrais a même quelques peintures vraiment poétiques, mais en trop petit nombre. Telle est cette comparaison :

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Gomme on Tolt qnelqveftyis par la Loire en ftireor Périr le doux espoir du triste laboureur, Lorsqu'elle rompt sa digne, et roule avee son onde Son stérile gravier sur la plaine féconde ; Ainsi coulent mes Jours depuis ton ciiangemenl ; Aimi périt Tespotr qui flattait mon toorment *

La comparaison Q*e8t pas très-juste dans toutes ses parties, mais les vers sont bien tournés. La description de TAurore a le même mérite.

Qn*en ses plus beaux habits TAorore au teint vermeil Annonce à Tunivers le retour du soleil , Et que devant son char ses légères suivantes Ouvrent de TOrlent les portes éclatantes; Dopais que ma bergère a quitté ces l)eaux lieux , Le del n*a plus ni Jour ni clarté pour mes yeux.

Ce Style descriptif est élégant. Ailleurs, on trouve des morceaux de sentiment.

Enfant, maître des dieux , qui d*nne aile légère Tant de fols en un Jour voles vers ma bergère , , , Dia-ltti combien loin d'elle on souffre de tourment ; Va, dis-lui mon retoor; puis reviens proraptement ( Si pourtant on le peut quand on s'éloigne d'elle ) N'apprendre comme elle a reçu cette nouvelle. O dieux ! que de plaisir, si , quand J'arriverai , Elle me voit plus tôt que Je ne la verrai , Et du haut du coteau qui découvre ma route En s'écriant , Cest lui , c'est lui-même sans doute ! Pour descendre à la rive elle ne fait qu'an pas , Vient JûiMftt'à moi peut-être, et, me tendant les bras, ITacoorde un doux baiser de sa bouche adorable , etc. .

InuUlei pensers', ou peut-être mensonges I Qu'un amant , sans dormir, se forme bien des songes ! Qui ne sait que tout change en l'empire amoureux? Et qui peut être absent et s'estimer heureux?

O les discours charmants ! ô les divines choses Qu'un Jour disait Amlre en la saison des roses ! Doux Èéphyrs qui régniez alors dans ces beaux lieux , M'en portâtes- vous rien à l'oreiUe des dieux?

E» la saison des roses est un rapprochement trteagréable. Cest un mélange bien doux que le souvenir des roses et celui d'une conversation amoureuse.

Puis reviens promptement (Si pourtant on le peut quand on s'éloigne d'elle)

est une idée assez fine, mais où il n'y a pas plus d'esprit que Famour n'en peut donner.

Rien n'est plus connu que les vers charmants de Virgile sur Galatée : Segrais les a rendus assez na« turellement, quoique avec moins de précision.

Amynte d^ln regard m'attaque quelquefoii, Et la folâtre après se sauve dans les bois. EUe passe et s'enfuit, et cependant la belle Veut loi^oars être vue, et qu'on coure après eUe.

La folâtre rend très-bien le mot latin kuciva. Segrais a mis un regard au lieu d'une pomme; c'est une autre espèce d'agacerie : il n'a pas osé exprimer en vers tme bergère qui jette une pomme à son amant , ce qui en effet n'était pas aisé. Il a développé aussi l'idée de Virgile, qui dit seulement : EUe s'en^fidi, et veui qu'on la voie. Segrais ajoute : Eê

qu'on coure après elle. Cet hémistiche n'est pas trèsharmonieux, et quoiqu'il ait de la vérité, il me semble que la réticence de Virgile n'en a pas moins, et a plus de finesse. Elle veut qu'on la voie en dit assez pour l'amour.

Amynte, tu me ftds, et tn'me fuis , volage; Comme le faon peureux de la biche sauvage. Qui va cherchant sa mère aux rochers écartés , Y craint du doux zéph3rr les trembles agités : Le moindre oiseau Tétonne : il a peur de son ombre; n a peur de lui-même et de la forêt sombre.

Ces vers sont parfaits, et surtout le dernier, dont l'expression simple et vraie tient surtout à l'épithète sombre y placée à la fin du vers.

Ces endroits et plusieurs autres prouvent que Segrais n'était pas un poète bucolique à mépriser. Il faut songer qu'il écrivait avant les maîtres de la poésie française , et n'ayant encore d'autres modèles que Malherbe et Racan. Cest ce qui rend excusable les fautes de sa versification, souvent lÂche et traînante, et qui n'est pas même exempte de ces constructions forcées, de ces latinismes, enfin de Ces restes de la rouille gothique, qui ne disparut entièrement que dans les vers de Despréaux. On lui a reproché tout récemment d'avoir loué Segrais dans l'Art poétique, au préjudice de madame Deshoulières , dont il ne parle pas. Ce reproche est mal fondé de toute manière. D'abord, Boileau n'a point nommé Segrais comme un modèle, comme un classique, puisqu'à l'article de l'églogue et de l'idylle, il n'en fiait' aucune mention et ne propose à imiter que Théocrite et Virgile. C'est à la fin de son poème, lorsqu'il exhorte les poètes de différents genres a célébrer le nom de Louis XIV, c'est alors qu'il dit seulement :

Qw Segrais dans réglogae au chaîne les forêts.

Et que pouvait-il citer de mieux dans ce genre ? Ce ne pouvait être madame Deshoulières, dont les Idylles ne parurent que longtemps après; et d'ailleurs Segrais a plus de talent poétique que madame Deshoulières, quoique celle-d, qui écrivait trente ans plus tard, ait une diction plus pure. Ses vers sont aisés, mais extrêmement prosaïques. Ce qui prouve un peu ce défaut dans ses Idylles, c'est qu'elles sont en vers mêlés ; et si l'on a retenu quelques endroits de ses pièces, quand il n'y a plus guère que les gens de lettres qui connaissent Segrais c'est que la poésie purement bucolique est passée de mode, et que les Idylles de Deshoulières ne sont que des moralitésadressées auxfleurs, aux ruisseaux, aux moutons , dans lesquelles il y en a quelquesimes exprimées d'une manière h la fois ingénieuse et naturelle. Elle avait plus d'esprit que de talent,

COURS DE lutëratube.

et plus d'agrémeot que de naïveté, quoique Gresset l'ait appelée assez improprement la naive Deshoulières. Cest Tcsprit qui domine dans ses productions, qui sont en générai faibles et monotones : et je ne parle que des meilleures, de ses IdyUes et de ses Stances morales; car il y a longtemps qu'on ne lit plus la longue correspondance de ses chats et de ses chiens , qui remplit un tiers de ses œuvres , ni ses Ballades y ni ses ÉpUreSy ni ses Chansons ^ ni ses Odes, Ses Idylles même ont un plan trop uniforme. S'adresso-t-elle aux moutons, aux oiseaux, aux fleurs, aux ruisseaux, c'est toujours pour envier leur bonheur, et comparer leur sort au nôtre. Tïon<seulement cette espèce de rapprochement trop répété devient un lieu commun , mais même il manque quelquefois de vérité. Est-ce la peine de dire aux fleurs :

Jonquilles , tobéredies , Vous vivez peu de Joon , mais vous vives heoreoses : Les médisants ni les Jaloux Ne gênent point IMnnocente tendresse Que le printemps (ait naître entre Zépliire et vous.

On ne sait pas trop comment ks fleurs vivent heureuses y mais on sait trop que la médisance et la Jalousie ne les ^én^n^ point. La poésie, qui anime tout, peut parler métaphoriquement des amours de Zéphire et des Fleurs; la Fable, qui donne un langage à tous les êtres, peut faire parler une rose. Mais je doute qu'une idylle morale, la plus modeste de toutes les poésies, puisse être entièrement fondée sur le parallèle abusif du sort des fleurs et du nôtre; je doute qu'on puisse leur dire :

Jamais trop de délicatesse Ne mêle d*amertume à vos plus doux plaisirs. Que pour d*Butres que vous il pousse des soupirs , r Que loin de vous U folâtre sans cesse , Vous ne ressentez pas la mortelle tristesse

Qui dévore les tendres cœurs ,

Lorsque , plein d*une ardeur extrême ,

On voit l'ingrat objet qu'on aime Manquer d'empressement, on s'engager aUIeors.

Indépendamment de la fiiiblesse de ce style, il y a même ici une sorte d'inconséquence. Si l'on suppose que les fleurs puissent être amoureuses, pourquoi, dans cette fiction donnée, ne seraient-elles pas jalouses? Une fable allégorique où l'on représenterait la Rose se plaignant de l'inconstance de Zéphire, manquerait-elle de vraisemblance? Enfin, pourquoi employer une trentaine de vers à entretenir les fleurs de la nécessité de mourir, attachée à la condition humaine?

Plus heureuses que nous, vous mourex pour raiftltre. Tristes réflexions! inutiles souhaits!

Quand une fois nous cessons d'être ,

Aimables fleurs, c*est pour Jamais.

Ces quatre vers suffisaient de reste. l^mrqDoi

ajouter :

tJn redoutable instant noos détndt sans riêerva; On ne voit au delà qa\in obscur avenir * A peine de nos noms un léger souvenir

. Parmi les hommes se conserve.

Nous entrons pour toqjoors dans un proftNid repos,

D*où nous a tirés la nature; Dans cette affreuse nuit qui eoi^ond let héroi

Avec le lâche et le parjure , Et dont les fiers Destins, par de cruelles lois*

Ne laissent sortir qu'une fois.

Qu'importe aux fleurs que le lâche soit confondu avec le héros? On ne voit pas même l'à-propot de ces lieux communs si usés, et qu'on peut adresser à tout autre objet qu'aux jonquiUes.

Mais hélas I pour vouloir revivre , lA vie est-elle un bien si doux?

Quand nous Talmons tant, songeoos-noai De combien de chagrins sa perte nous délivre? EUe n'est qu'un amas de craintes, de dohleon. De travaux , de soins et de pdnes.

Four qui connaît les misères humaines.

Mourir n'est pas le plus grand des malbeois. Cependant, agréables fleurs , Par des liens honteux attachés à la vie, EUe fait seule tous nos soins , Et nous ne vous portons envie Que par où nous devons vous envier le moins.

On n'aperçoit ni le but ni le mérite de ces réflexions si communes , en vers si flasques et si rampants. Il n'y a de bon dans cette idylle que le commencement :

Que votre éclat est peu durable.

Charmantes fleurs, honneur de nos Jardins! Souvent un Jour commence et finit vos destins,

Et le sort le plus favorable Ne vous laisse briller que deux ou trois matins.

L'idylle du ruisseau, quoique un peu phis soutenue par la diction, n'est pas moins défectueuse dans le choix et le rapport des idées.

Vous vous abandonnes êom remords, iom terreur,

A votre pente naturelle.

Po<fi< ds foi parmi vous ne U rend crtmliisUe.

Point de M ne la rend n*est nullement Mais d'ailleurs je ne comprends pas qu'on dise à un ruisseau qu'il n'a ni remords ni terreur.

" La vieiUesee chet vous n'a rien qui fasse horrear.

Qu'est*ce que la vieillesse d'un ruisseau?

MUIe et miUe poissons , dans votre ado noonis*

Ne vous attirent point de ehagrim , de mépris. .

Vraiment, je le crois bien. Ces vers, dont il est assez difficile de deviner l'application, portent-ils sur le contraste implicite de la maternité, qui, avec le temps, détruit dans les femmes la beauté qu'elle a d'abord rendue plus intéressante ? Mais cecontraste n'est-il pas excessivement forcé?

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

4vee tant de bonheur, d*où vient TOtie murmure^

Passons le bonheur des ruisseaux, que Je Q*en^ tends pas plus que celui des fleurs : n'est-ce pas trop jouer sur le mot de murmure? Ce mot, pris dans le sens moral , peut-il s'appliquer à un ruisseau ? Toutes les idées de la poésie pastorale doivent être simples et naturelles, et Ton ne trouvera dans les anciens qui s'y sont exercés aucun exemple de cette recherche.

De tant de passions que noarrit notre ocmnr,

Apprenez qall n'en est pas une Qui ne traîne après sol le trouble et la douleur.

Pourquoi faut-il qu'un ruisseau apprenne ceto^ Sont-ce les passions que nourrit notre cœur que l'auteur oppose aux poissons nourris dans les eaux ? En ce cas, l'opposition des poissons aux passions no vaut pas mieux que celle des poissons aux enfants. L'imagination se prête davantage à la comparaison qui suit :

Il n* est point parmi vous de roisseauz infidèles.

Lorsque les ordres absolus De l'Être indépendant qui eouveme le monde Font qu'un autre ruisseau se mêle avec votre onde , Quand vous êtes unis , vous ne vous quittez plus. A ce que vous voules jamais il ne s'oppose ; Dans votre sein il cherche à s'ablmier :

Vous et lui , Jusques à la mer,

Vous û'ètes qu'une même chose.

Ces vers sont trop peu différents de la prose, mais il y a de l'intérêt dans la pensée. En voici une autre qui est ingénieuse et agréable.

Ruisseau , ce n'est plus que chez vous

Qu'on trouve encor de la franchise.

On y voit la laideur ou la beauté qu'en nous

La bizarre nature a mise^

Aucun défaut ne s'y déguise :

Aux rois comme aux bergers vous les reprochez tous.

Ce dernier vers est très-joli , et la fin de la pièce se rapporte très-bien au commencement. L'auteur aditi

Ruisseau , nous paraissons avoir un même tort : D'un cours précipité nous aUons l'an et l'autre, youa à la mer, nous à la mort *

Elle dit en finissant :

Coures, ruisseaux, courez, dayez-nous, reportez Vos ondes dans le sein des mers dont vous sortez. Tandis que, pour remplir la dure destinée

Où nous sommes assiiO^^is , Noos irons reporter la vie infortunée.

Que le hasard nous a donnée.

Dans le sein du néant dont nous sommet sortis.

Cette connexion d'idées relatives devrait se flûre sentir dans toute la pièce , puisqu'elle en est le fondement.CestundesavantagesderidylledesOi«eaiiâ? et de celle des Moutons , les deux meilleures de Tau* teur. Celle-ci a plus de douceur et de grâce; l'autre a peut-être un peu phis de poésie.

L'air n'est plus obseord par des brouUlaida épais ; Lès prés font éclater les couleurs lee plus vivw.

Et dans leurs humides palais L'hiver ne retient plus les Naïades captives ; * Les bergers , accordant leur musette à leur voiz , D'un pied l^er foulent l'herbe naissante;

MUle et mille oiseaux à la fois ,

Ranimant leur voix languissante, RéveUlent les échos endormis dans ces bols ; Où brillaient les glaçons , on voit naître des roses. Quel dieu chasse l'horreur qui régnait dans ces lieux? Quel dieu les embelUt? Le plus petit des dieux

Fait seul tant de métamorphoses !

Il fournit au printemps tout ce qu'il a d'appas.

81 l'amour ne s'en mêlait pas ,

On verrait périr toutes choses.

n est l'Ame de l'univers :

Comme il triomphe des hivers Qui désolent nos champs par une rude guerre , D'un cœur indifférent il bannit les froideurs.

L'iodifférecce est pour les cœurs

Ce que l'hiver est pour la terre.

Cette description du printemps est ce que madame Deshoulières a écrit de plus poétique, et la poésie n'a que le degré de force qui convient à Tidylle. Les réflexions sont analogues au genre, et le reste ^ de la pièce est du même ton. Celle des Moutons est encore supérieure , puisqu'elle a un charme qui Ta gravée dans la mémoire des amateurs. C'est là son plus grand éloge , et il me dispense d'en dire davantage. Il faut joindre à ces deux jolies idylles celle de l* Hiver,, qui, sans les valoir, est pourtant au nombre des bonnes pièces de l'auteur. Mais celles du Tombeau et de la Solitude, qui ne sont que des moralités vagues, ne peuvent leur être comparées ni pour les pensées ni pour le style. On peut les joindre aux Fleurs et au Ruisseau. Ainsi de sept idylles qui nous restent de madame Deshoulières , il y en a trois qui sont des titres pour sa mémoire. Il me semble qu'on peut y ajouter une églogue qu'on est surpris de no pas trouver dans le choix qu'ont ffît des poésies de Deshoulières les éditeurs des Annales poétiques.

La terre fattgoée, Impuissante , inuUle,

Préparatt à l'hiver un triomphe facile.

Le soleil sans éclat , précipitant son cours ,

Rendait déjà les nuits plus longues que les Jours;

Quand la bergère Iris , de mille appas ornée ,

Et, malgré tant d'appas, amante infortunée ,

Regardant les buissons à demi dépouillés :

Vous que mes pleurs , ditrelle, ont tant de fois moulUéi,

De l'automne en courroux ressentez les outrages.

Tombez , feuilles , tombez , vous dont les noirs ombrages

Des plaisiia de Tyrsis faisaient la sûreté.

Et payez le chagrin que vous m'avez coûté.

lieux toii^ours opposés au bonheur de fha vie.

C'est id qu'à l'amour Je me suis asservie.

Ici J'ai vu l'ingrat qui me tient sous ses lois :

Id J'ai soupiré pour la première fois.

Mais, tandis que pour lui Je craignais mes faiblesses,

n appelait son chien , l'accablait de caresses.

Du désordre où J'étais , loin de se prévaloir.

Le crud ne vit rien \ ou ne voulut rien voir.

11 loua mes moutons, mon habit, ma'houlelte;

Il m'offkit de chanter un air sur sa musette.

Il Toolut Bi*eoielgDer quelle berbe va pabeant, Pour reprendra sa force, an troupeau languissant; Ce que Cait le soleil des brouillards qu'il attire. Il*av^t41 rien, hélas! de plus doux à me dire?

Ces vers ont , si je ne me trompe , tous les caractères du style bucolique , la naïveté des sentiments , la douceur de la diction , et le choix des détails analogues. La suite y répond , malgré quelques fautes ; et de cette églogue, des trois idylles que j'ai préférées aux autres , et des vers adressés à ses enÊÂts « Dans ces prés fleuris, je composerais la couronne poétique et pastorale de madame Deshoulières.

Dans ses autres poésies, on peut distinguer les ▼ers à M. Caze pour sa fête, On dit que je ne stds peu bête; le rondeau qui commence par ces mots, jE^it^re (feux (/ra/><; et quelques-unes de ses stances morales, celles-ci, par exemple :

Les plaisirs sont amers d'abord qu'on en abuse.

11 est bon déjouer un peu; Mais U faut seulement que le Jeu nous amuse.

Un JoueuY, d'un oommun aven,

M*a rien d'humain que l'apparence; Et d'ailleurs il n'est pas si facUe qu'on pense D'être fort bohnéte homme et de Jouer gros Jeu. Le désir de gagner, qui nuit et Jour occupe ,

Est un dangereux aiguUlon.

Souvent , quoique l'esprit , quoique le cœur soit bon ,

On commence par étra dupe ,

On finit par être fripon.

Quel poison pour l'esprit sont les fausses louanga ! Heureux qui ne croit point à de flatteurs discours'! Penser trop bien de soi fait toml)er tous les Jours

En des égarements étranges.

L*amour-propra est , béias I le plus sot des amours : Cependant des erreurs elle est la plus commune. Quelque puissant qu'on soit , en richesse , en crédit , Quelque mauvais succès qu'ait tout ce qu'on écrit ,

Kul n'est content de sa fortune ,

Ni mécontent de son esprit

Les deux derniers vers de chacune de ces stances -ont ce mérite d'une vérité frappante , exprimée avec une précision ingénieuse, qui fait les proverbes des hommes instruits.

On a reproché avec raison à Fontenelle d'avoir dans ses églogues trop peu de cette simplicité qui sied aux amours champêtres , et de cette élégance que le talent poétique sait imîr à la simplicité. On voudrait qu'il mit à mieux faire ses vers tout le soin qu'il emploie à donner de Tesprit à ses bergers; qu'il songeât plus à flatter Toreille par des sons gracieux , et moins à nous éblouir de la finesse de ses pensées. Ses bergers en savent trop en amour, et il en sait trop peu en poésie. On est également blessé, et du prosaïsme de ses vers, et du raffinement de ses idées.

Moi qui fus toi^ours rigoureuse,

Je ne l'étais presque plus que par art, Qu'afin de redoubler son ardeur amoureuse. Puisqu'il m'a dû quitter, elel ! que Je suis heureuse

Qu'y ne m'ait pas quitUt un peu plut tard!

Encore quelques soins, U n'était plut poeilble

Que mon cœur ne se rendit pas.

Ten eusse été touchée , et maintenant , hélas ! Ce cœur regretterait d'avoir été sensible.

J'éprouverais miUe chagrins Jaloux.

Quel péril J'ai couru ! cependant , alnisée

Par des commencements trop doux , • Je ne soupçonnais pas que fyfmaae expoêée. Je tremble encore en songeant aiyouxd'bui

Que J'ai pensé dire à MirtUe

La chanson que Je fis pour lui.

Quoique à faire des vers Je ne sois pas habile. La cndnte que J'avais qu'eUe ne fût p» bien , ele.

Sont-ce là des vers ou de la prose rimée? Cest le cas de se rappeler la plaisanterie de Voltaire, à qui Fontenelle reprochaitd'avoir mis trop de poésie dûis son CEdipe : Cela se peut bien, et pour m'en corriger. Je vais relire vos pastorales.

De la voix de Daphné que U doux $on me touche I Je ne peux plus souffrir fef hâtes de ces boit. On sent aller au cceur ce qui tort de sa bouche, O dieux ! et J'entendrais, J'aime de cette voix!

On ne peutguère parler de tendresse en plus oaaavais vers. Un hémistiche aussi dur que le doux son me touche, pour exprimer ladoooeut*de la toîx! cette étrange expression , ce qui sort de sa bouche , pour dire ses paroles! cette chifte si plate i la fin d'un vers passionné, de cette voix! les hôtes de ces bois, quand il faut spécifier le chant des oiseaux ! Que de fautes en quatre vers!

raimals, et J*al parlé. Mes hommages, mes soins Paraissent plaire asses : moi-même , Je piais moins. Elle n'aime de moi que cette ardeur parfolte Qu'à quelque autre en secret peut-être elle souhaite. Qu'al'Je dit? quel soupçon ! pulsae-t-U l'offenser ! liais de mon émo au moins tâchons à le chasser. Enfin de ses mépris Je ne viens point me plaindre ; Mais, hélas! pour son cœur eUe n'a rien à craindre. Sa tranquille bonté regarde sans danger Un trouble qu'elle cause et ne peut partager. On fléchit les rigueurs , on désarme la haine; Biais comment surmonter la douceur inhumaine ?

Tout cela n'est-il pas beaucoup trop subtil pour des amants de village? Adraste veut convaincre Hylas que Climène aime Ligdamk.

Nous éUons rentre Jour, sous l'orme de SUène« Une assez grosse troupe où se trouva CUmène. On loua Ligdamis , chacun en dit du bien : Prends bien garde, berger, seule elle n'en dit rleo. Dès que d'un tel discours on eut/ait Vouveriure, Elle se détourna, rajustant ta coiffure. Où Je ne voyais rien quijûi à rajuster. Et flUgnit cependant de ne pas écouter.

Une soubrette de comédie ne penserait pas plus finement, et s'exprimerait en vers plus soignés. Hylas répond ,/€ me rviMb; et Adraste reprend avee Ironie:

Je remporte une grande victoire !

Une beUfl est sensible, et ta veux bien le ctoiie.

Ce langage est plutôt d'un petit^attre que d'un

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POtSIE.

berger : les vrais bergers ne parlent pas si légèrement des belles. Il est vrai que les bergères de Fon< tenelle sont quelquefois un peu coquettes , et il faut bien qu'elles le soient , puisque leurs amants sont si habiles. Florise donne à Silvie des leçons de la coquetterie la plus savante :

rérite de n'ayoir qn^ane même conduite : Mes fkyean poor 'fhamive ont im air inégal i le le prends à danser deux on trois fols de suite» Mais aprto Je prends son rlYal,

De ces défauts , qui dominent trop dans les églogués de Fontenelle , il ne s'ensuit pas qu'elles ne méritent aucune estime. Plusieurs se lisent avec plaisir, particulièrement la première, la neuvième, et la dixième. Dans les autres, il a une délicatesse spirituelle qui peut plaire, pourvu qu'on oublie que la scène est au village , et qu'on fasse souvent grâce à la versification. Mais dans les trois que je cite, il nous ramène de temps en temps à un ton plus vrai , et saisit dans l'amour des nuances qui ne s'éloignent point des couleurs locales. Alcandre , dont la mattresse est absente pendant qu'on célèbre une (été au hameau, s'exprime ainsi, seul et à l'écart ;

Qoels Jours! qnelie tristesse! et Ton penseàdesflfetes!

On danse en ce liameaa ! Qae Je me Uens beoreiu

D*ètie id solitaire , éloigné de oqs Jeox !

Et 4a*y ferais-Je? Quoi ! Je pounraia voir Doxlde ,

De louanges toi^oors et de doioeors avide,

Et Madonte , qoi croit qnlris ne la vant pas ,

Et Stélle , qui Jamais n'a looé ses appas ,

T brillef en sa place , y triompher de Joie I

Goûtes bien le bonbear qoe le sort voos envoie ,

Bergères , Jouissez de mille yramx offerts i

Dans rabsence d*Iris les moments tous sont ebeis.'

Qu'elle eût orné ces Jeui t que d'yeux tournés sur eUe !

Et qu'on m'eût rendu fier en la trouvant si belle !

EUe eût mis cet babil qu'elle-même a filé,

CbeM'OBUvre de ses doigts qu'on n'a point égalé.

Souvent , à cet ouvrage un peu trop attaebée,

Il semblait de mon chant qu'eUe fût moins touchées

U est vrai cependant que, pour mieui m'éoouter,

La beUe quelquefois voulait bien le quitter.

Elle aurait mis en norads sa longue chevelure;

La JonquUleà ces nœuds eût servi de parure.

Elle est Jaune , Iris brune : et sans doute l'emploi

De cueillir cette fleur ne regardait que mol.

Peut^tre dans ces Jeux elle eût bien voulu prendre

Le moment d'un r^sard mystérieux et tendre

Qu'avec un air timide elle m'eût adressé ;

Et de tous mes tourments J'étais récomprasé.

Peutrétre qu'à l'écart, si Je l'eusse trouvée,

D'une troupe Jalouse un peu moins observée ,

Elle m'eût en fuyant dit quelques mots tout bas

Avec sa douce voix et son doa& embarras , etc.

Ces deux derniers vers sont d'une ingénuité amoureuse , et tout ce morceau respire la tendresse pastorale. Mais cette églogue, qui ne contient que les plaintes d' Alcandre sur une absence, finit un peu froidement; et peut-être eût-il fallu quelque incident qui la terminât, car il faut toujours une espèce d'action dans toute poésie , qui se rapproche de la forme dramatique.

Lisidas, dans la seconde églogue, parle de l'indifférente Sitvanire :

Souvent contre P Amour, même contre sa mère , Contre Vaimable troupe adorée en Cytbèro, Elle tient des discours offensants et hardis : Je serais bien fftché de les avoir redits.

Ce dernier vers est un de ces traits propres à l'églogue : on les compte chez Fontenelle. Dans la dernière , qui est la plus Jolie après celle d'Ismène , Iris dit à son amant, en lui parlant de deux bergères qu'elle soupçonne d'infidélité :

Croyex-vous que , pour étro et fidèle et slncèn , On en trouve toudours autant dans sa bergère? Damon y gagnerait : nous sommes tous témoins Combien à Tlmaretle il a rendu de soins. L'antre Jour cependant elle vint par den^ère Au fier et beau Thamire ûter sa paneUère. Damon était présent; elle ne lui dit rien. Pour moi , de leurs amours Je n'augurai pas bien. Ces tours-là ne se font qu'au berger que l'on aime; Vous vous plaindriez bien , si J'en usais de même. On croit que Usidor a Ueu d'être content : rai vu pourtant Alphlse, elle qui l'aime tant, A qui Dapfanis mettait ses longs cheveux en tressa. La belle avait un air de langueur, de paresfe. Au contrain , Daphnie , d'un air vif , animé , 6'aoquittalt d'un emploi dont il était charmé. Alphise en ce moment rougit d'être surprise, ^ Je rougto aussi d'avoir surpris Alphise.

U y a bien ici quelque fin<ftse, mais pas trop, même pour une bergère; il n'y en a que ce que l'amour apprend à tout le monde. Si Fontenelle n'allait Jamais au delà, il n'y aurait rien à lui dire, si ce n'est que, dans ce cas même, il ne &ut pas que des églogues roulent toutes sur des sujeU de galanterie : il en résulte une couleur trop uniforme, et c'est encore un défout.

Celle qui passe pour la m^eure de toutes a pour titre Isméne. On a retenu le refrain des couplets qui la partagent,

Mali n'ayons point d'amour : n est trop dangenok ;

et ce refrain est toujours bien amené. £lle ne manque pas d'élégance, et l'idée en est ingénieuse. Il est vrai qu'elle forme une espèce de scène adroitement conduite, et qui pourrait se passer h la tille peut-être mieux qu'au village; mais les détails se rapprochent assez du ton pastoral. Elle n'est pas longue ; et aujourd'hui les églogues sont si peu lues, qu'on me pardonnera , je crois , de la rapporter.

Sur la Un dHin beau Jour, an bord d'une fontaiiie;, Corilas , sans témoins , entretenait Ismène* Elle alnuUt en secret, et souvent GorUas 8e plaignait des rigueurs qu'on ne lui marquait pas. Soyei content de mol , lui disait la bergéro ; Tout ce qui vient de voué est en droit de me plaire. Taime avec passion les airs que vous ebaotes ; Palme à garder les fleurs que vous me présentes. Si vous avez écrit mon nom sur quelque bétn. Aux traits de votre main J'aime à vous rooonnaltre. Pourries-vous bien encot ne pas voui croire beureu? Mais n'ayons point d'amour : tt est trop daogetiax.

GOURS DE LllTÉRATURE.

Je yeux bien yoos promettre ane amitié plus tendre Que ne serait l'amour qoe yoo« poarrtez prétendre. Ifoos pasKrons les jonn dans nos doux entretiens; Yos troupeaux me seront aussi ehers que les miens. Si de vos fruits pour moi vous cueillez les prémices , Yous aurez de ces fleurs dont je fais mes délices. Notre amitié peut-être aura i*alr amoureux ; Mais n*ayons potntti*amour . il est trop dangereux.

Dieux ! disait le oerger, quelle est ma récompense? Vous ne me marquerez aucune préférence.

Avec cette amitié dont vous flattez mes maux , Vous vous plairez eocor au chant de mes rivaux. Je ne connais que trop votre humeur complaisante. Vous aurez avec eux la douceur qui m*encbante , El ces vib agréments , et ces souris flatteurs Que devraient ignorer tous les autres pasteurs. Ah ! plutôt mille fols.... Non , non , répondaH-elle , Ismèoe à vos yeux seuls voudra paraître belle. Ces légers agréments que vous m'avez trouvés. Ces obligeants souris vous seront réservés. Je n'écouterai point sans contrainte et sans peine Les chants de vos rivaux , fussent-ib pleins dismène. Vous serez satisfait de mes rigueurs pour eux. Mais n'ayons point d'amour : il est trop dangereux.

Eh bien! reprenait-Il, ce sera mon partaga D'avoir sur mes rivaux quelque faible avantage. Vous savez que leurs cœurs vous sont moins aasuréi , Moins acquis que le mien , et vous me prélérez; Toute autre l'aurait fait : mais enfin , dans l'abeeooe » yous n'aurez de me voir aucune impatience. Tout vous pourra fournir un assez doux emploi. Et vous trouverez bien la fin des Jours sans moi. Tous me connaissez mal, ou vous feignez peut-être « Dit elle tendrement , de ne me pas connaître. Croyez-moi, Corilas, Je n'ai pas le bonheur De regretter si peu ce qui flatte mon cceur. Vous partîtes d'ici quand la moisson fut faite; Et qui ne s'aperçut que J'étais inquiète? La Jaloose Doris, pour me le reprocher, Parmi trente pasteurs vint exprès me chercher. Que J'en sentis contre elle une vive colère! On vous ra aconté : n'en faites point mystère. Je sais combien rabsence est un temps rigoureux. Mais n'ayons point d'amour : il est trop dangereux.

Qu'aurait dit davantage une bergère amante?

Le mot d'amour manquait : Ismène était contente.

A peine le berger en espérait-il tant ;

Mais , sans le mot d'amour, il n'était pas content

Enfin , pour obtenir ce mot qu'on lui refuse ,

11 songe à se servir d'une innocente ruse.

Il vous faut obéir, Ismène , et , dès ce Jour,

Dit-il en soupirant , ne parler plus d'amour.

Puisqu'à votre repos l'amitié ne peut nuire,

A la simple amitié mon coeur va se réduire.

Mais la Jeune Doris , vous n'en sauriez douter,

81 J'étais son amant, voudrait bien m'éoouter.

Ses yeux m'ont dit cent fois : Corilas, quitte Ismène;

Tiens Ici , Corilas , qu'un doux espoir t'amène.

Mais les yeux les plus beaux m'appelaient vainenent,

Paimais Ismène alors comme un fidèle amant

Maintenant cet amour que votre cœur rejette.

Ces soins trop emprenés, cette ardeur inquiète.

Je les porte à Doris , et Je garde pour vous

Tout ce que l'amitié peut avoir de plus doux.

Vous ne me dites rien? Ismène, à ce langage

Demeurait interdite, et changeait de visage.

Pour caehcr sa rougeur, elle voulut en Talo

Se servif avee art d'un voile ou de sa main ;

Elle n'empêcha point son trouble de paraître.

Eh ! quels eliarmes alors le berger vit-il naître !

Corilas, lui dit-elle en détournant les yeux,

Nous devions fuir l'amour, et 6'eùt été le mieux.

Mais, puisque l'amitié vous paraît trop paisible ,

Qu'à moins que d'être amant , voua êtes Inaenslble,

Que la fidélité n'est di«« Tott qifh oe prix , Je m'expose à l'amour, et n'aimez point Doris.

Parmi les poésies mêlées de Fontenelle, qui sont presque toutes mauvaises, ou trouve trois pièoes qui méritent d'être conservées : le Portrait de dariee, le sonnet de Daphné, et cet apologue de VAmour et de V Honneur, qui est peut-être la plus mgéoieuse de ses pièces détachées.

Dans l'âge d'or, que Ton nous vante tant. Où l'on aimait sans lois et sans contrainte , On croit qu'Amour eut un règne édatant Cest une erreur : il fut si peu content, Qu'à Jupiter U porta cette plainte :

J'ai des sujets, mais ils sont trop soumis» Dit-ll ; Je règne , et Je n'ai point de gloire. J'aimerais mieux dompter des ennemis :

Je ne veux plus d'empire sans victoire. A ce discours , Jupin rêve et produit L'austère Honneur, épouvantail des bellei, Rival d'Amour, eC chef de ses rebelles , Qui peut beaucoup avec un peu de bruit L'qpfant muUu le considère en face.

De près , de loin ; et puis , faisant un saut , Père des dieux , dit-U, Je te ronds gréoe; Tu m'as fait U le monstre qu'U me faut

J'ai rapporté ailleurs le $amiet de Daphmé; YWti k Portrait de Ctaricn :

Tespère que Vénus ne s'en fâchera pas; Assez peu de beautés m'ont paru redoutabtei. Je ne suis pas des plus aimables , Mais Je suis des plus délicats, rétais dans Page ou r^gne la tendresse ,

Et mon coeur n'était point touché.

QueUe honte ! il TaUâlt Justifier sans cesse Ce oqeur oisif qui m'était n^roehé; Je disais quelquefois : Qu'on me trouve un visage Par la simple nature uniquement paré, Dont la douceur soit Vive , et dont l'air vtf soit sage » Qui ne promette rien , et qui pourtant engage : Qu'on me le trouve , et J'aimerat

Ce qui serait enoor bien nécessaire.

Ce serait un esprit qui pensât finement

Et qui crût être uo esprit ordinaire , Tbnide sans sv^et, et par là plus charmant; Qui ne pût se montrer fil se cacher sans plaire :

Qu'on me le trouve, et Je deviens amant

On n'est pas obligé de garder de mesure

Dana les souhaits qu'on peut former :

Comme en aimant Je prétends estimer, .

Je voudrais bien encore un cosur plein de drottore.

Vertueux sans rien réprimer.

Qui n'eût pas besoin de s'armer

D'une sagesse austère et dure ,

Et qui de l'ardeur la plus pure

Se pût une fols enflammer :

Qtf ou me le trouve , et Je promets d*aloier.

Par ces conditions J'efArayais tout le monde : Chacun me promettait une paix si profonde. Que J'en serais moi-même embarrassé.

Je ne voyais point de bergère

Qui, d*un air un peu oourroofié.

Ne m'envoyât à ma chimère.

Je fie sais cependant comment l'Amour a fait : Il faut qu'il ait longtemps médité son projet; Mais enfin il est sûr qnli m'a trouvé QaTice, Semblable à mon idée, ayant les mêmes traits : Je crois pour mol quil me l'a faite exprès.

Oh ! qoe l'Amour ade n^Uoe!

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Ces trois pièces Talent mieux que la plupart de celles de plusieurs poètes qui ont eonseryé jusqu*à DOS jours la réputation d^écrivains agréables, tels que la Fare, Charleval , Lainez, Ferrand, Pavillon, Régnier-Desmarests, et quelques autres, distingués comme eux en différents genres do poésie légère, et dont pourtant il ne reste dans la mémoire des connaisseurs qu'un très-petit nombre de morceaux choisis. Les madrigaux de la Sablière sont d'une galanterie aimable, et ont même quelquefois TeX" pression de la sensibilité. Mais Gbaulieu a passé de bien loin tous ces écrivains : il est le seul qui ait conservé un rang dans un genre où tous ceux qui s'y étaient exercés comme lui sont depuis longtemps confondus péle-méle, et comme entièrement éclipsés par la prodigieuse supériorité de Voltaire, qui, de Taveu même de l'envie , ne permet aucune comparaison. Chaulieu du moins, malgré la distance où il est resté, est encore et sera toujours lu. Ce n'est pas un écrivain du premier ordre, et ce même Voltaire Ta très-bien apprécié dans le Temple du Goûtj en l'appelant le premier des poètes négligés. Mais c'est un génie original, un de ces hommes favorisés de la nature, et qu'elle avait réunis en foule pour la gloire du siècle de Louis XIV. Il était né poète, et sa poésie a un caractère marqué : c'était un mélange heureux d'une philosophie douce et paisible, et d'une imagination riante. Il écrit de verve, et tous ses écrits sont des épanchements de son àme. On y voit les négligences d'un esprit paresseux, mais en même temps le bon goût d'un esprit délicat, qui ne tombe jamais dans cette affectation, premier attribut des siècles de décadence. 0 a de l'harmonie , et ses vers entrent doucement dans l'oreille et dans le coeur. Quel cham\e dans les stances sur la Solitude de Fontenay, sur la Retraite^ sur sa Goutte î Son ode sur l'Inconstance est la chanson du plaisir et de la gaieté. Il a même des morceaux d'une poésie riche et brillante. Mais ce qui domine surtout dans ses écrits, c'est la morale épicurienne et le goût de la volupté. Les plaisirs dont il jouit ou qu'il regrette sont presque toujours le sujet de ses vers. Il a très-bonne grâce à nous en parler, parce qu'il les sent; mais malheur à qui n'en parle que pour paraître en avoir! Stà madrigaux sont pleins de grâce. Il tourne fort bien l'épigramme. Et, si l'on peut retrancher sans regret quelquesunes de ses poésies, qui n'aimerait mieux avoir fait une douzaine de ces pièces pleines de sentiment et de philosophie que des volumes entiers de ces poésies, aujourd'hui si communes, dont les auteurs semblent trop persuadés que quelques jolis vers

peuvent dédommager d'cBi long veAlage ou d'un jargon précieux et maniéré?

Voltaire a dit avec raison qu'il n'y avait point de peuple qui eût un aussi grand nombre de jolies chansons que le peuple français; et cela doit être, s'il est vrai qu'il n'y en a pas de plus gai. Cette gaieté a été surtout satirique ou galante. Quant à la satire, les couplets qu'elle a dictés sont partout : on les trouvera particulièrement dans un recueil en quatre volumes, publié de nos jours, où l'on a imaginé de rappeler et de caractériser les événements et les personnages du dernier siècle par les chansons dont ils ont été le sujet. Cette idée est prise dans le caractère français : on n'aurait pas imaginé chez les Romains, ni même chez les Athéniens, aussi légers que les Romains étaient sérieux, de trouver leur histoire dans leurs chansons. Celles d'Horace et d'Anacréon n^ont pour objet que leurs plaisirs et leurs amours; et les guerres civiles et les proscriptions n'ont point été chez les anciens des sijyets de vaudeville. Salvien, il est vrai, a dit des Germains, qu'ils consolaient leurs infortunes par des chansons <; mais il ne fait entendre en a(ùcune manière que ces chansons fussent des épigrammes; et la gravité, de tout temps naturelle aux Germains, ne permet pas de le supposer. Chez nous, la Ligue et la Fronde firent éclore des miliers de satires en chansons^ et la plupart de celles qui nous restent de cette folle guerre de la Fronde sont pleines d'un sel qu'on appellerait le sel français, si nous étions des anciens; car notre vaudeville est vraiment national, et d'une tournure qu'on ne retrouverait pas ailleurs. Le refrain le plus commun, le dicton le plus trivial a souvent fourni les traits les plus heureux. Ceux des chansons du temps de Louis XIV ont plus de finesse et de grâce que ceux de la Fronde , et le sel en est moins âcré. Mais quoi de plus gai , par exemple, que ce couplet contre Viileroi) sur le refrain si connu, Fendùme, Fendômef

TUIevol, TUlerol, A fort bIflD aenri le lol...

GolllMme, GuUlauiM.

T a-t-ll une rencontre plus heureuse, et une chute plus inattendue et plus plaisante? Et cet autre sur le même général , fait prisonnier dans Crémone :

Pabamblea, la noovflUe est bonne.

Et notre bonheur s^nt égû :

Nom avons twouTré Crémone , Et penla notre généraL

* CanUlemuit^finiuniatuatolaniwr.

COURS DE UTTEBATURE.

Ce tour d'esprit «st toujours le même en France , et n'a rien perdu de nos jours : témoin ce couplet sur la déroute de Rosbach , si prompte et si imprévue ; et e'est encore ici la parodie d'un refrain populaire trèsbien appliqué; c'est le général qui parle :

Mardi, mercredi, Jeudi, SotU tntêjûun de la eemainê :

Je m*assemblai le mardi; Mercredi, Je ftis en plaioe; Jefiislwttulejeodi.

Mardi, mercredi, etem

En un mot, on peut assurer qu'il n'y a pas eu en France un seul événement public, de quelque nature qu'il fût, qui n'ait été la matière d'un couplet ; et le Français est le peuple chansonnier par excellence. Il n'y a dans toute son histoire qu'une seule époque où il n'ait pas chansonné, c'est celle de la terreur : mais aussi ce n'est pas une époque humaine, puisque ni les bourreaux ni les victimes n'ont été des hommes; et dès qu'on a cessé d'égorger, le Français a recommencé à chanter.

n est à remarquer que cette facilité à faire des chansons est une sorte d'esprit tellement générale, et pour^insi dire endémique, que, dans cette multitude de jolis couplets de tout genre qui ont été retenus , le nom des auteurs a le plus souvent échappé à la mémoire. Tant de personnes en ont fait et peuvent en faire 1 Boileau accordait ce talent même a Linière. D'ailleurs les chansonniers de profession n'ont pas été renommés. Les Haguenier, les Testu, les Vergier, et autres du même métier, ne sont pas ceux qui brillent dans nos recueils; et nos chansons les mieux faites sont de ces bonnes fortunes de société que tout homme d'esprit peut avoir ; et beaucoup en ont eu de cette sorte.

La chanson galante et amoureuse avait, dans le dernier siècle, plus de simplicité, de sentiment, et de grâce; elle a eu dans le nôtre plus d'esprit et de tournure. Je ne sais si l'on pourrait citer une chanson de ce siècle aussi tendre et aussi naïve que celle-ci:

DeinoD boi^servoli^Q reotends le flageolet; De oe DoaTel hommage Je ne fuis plus TobJeL le rentnds qui fredonne Pour one antre que moi.

Hélat ! que J*étais bonne De lui donner ma fol !

autrefois rinfidèle Faisait dira à l'écho Que yétais la plus beUe Des filles du hameau ; Que J*étais sa bergftre; Qu*U était mon berger; Que Je serais légère Sans qu'U derfnt léger.

UnJonr(6*élaitmaf«le) Il vint de grand maUn.

De ileurs ornant ma tête, Il plaignait son destin.

Il dit : Teux-tu , cruelle.

Jouir de mes tourments?

Je dis : Sois-moi fidèle.

Et laisse fain au temps.

Le printemps qui vit naîtra Ses volages ardeurs.

Les a TU disparaître Aussitôt que les fleurs.

Mais , s*U ramène à Flore Les inconstants léphyis , Ne pourrait-il encore Raniener ses désirs?

Il y adans cette chanson une scène, une conversation et un tableau ; et comme tout est précis , quoique tout soit si loin de la sécheresse! Le troisième couplet surtout est charmant, et la cihanson entière est un modèle en oe genre.

Je citerai encore un couplet très-bien fait et beaucoup moins connu.^ L'idée en est très-Ingénieuse , et la tournure intéressante. U est de madame de Murât.

Faut-il être tant volage?

Ai -Je dit au doux plaisir.

Tu nous ftals , las 1 quel dommage!

Dès qu*on a cru te saUr.

Ce plaisir tant regrettable

Me répond : Eénds grAoe aux dieui :

6*ils m'avalent fait plus durable,

Us m'auraient gardé pour eux.

FIN DU PEBMISn YOLUMB.

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