LA HARPE. — TOMB I
Faisait taire des vents les bruyantes halelner, Quatre bœufs attelés, d*un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent
Les vers marchent aussi lentement que les boeufs qui traînent le char. C'est ainsi que le poème est écrit d'un bout à l'autre : partout le même rapport des sons avec les objets.
Ils passent de la nef la vaste solitude, Et dans la sacristie entrant, non sans terreur, En percent Jusqu*au fond la ténébreuse horreur. Cest là que du lutrin gU la machine énorme.
Cette épithète , si bien placée à la fin du vers , présente le lutrin dans toute sa masse.
Et d'un bras qui peut tout ébranler, Lui-même se courbant, s'apprête à le roder.
Vous voyez , vous entendez l'effort des bras qui le soulèvent : voyons-le dans la place qu'on lui destine.
Aussitôt dans le chœur la machine emportée
Est sur le l>anc du chantre à grand bruit remontée. *
Ses ate demi-pourris, que l'Age a reUUshés,
Sont à coups de maillet unte et rapprochés :
Sous les coupe redoublés tous les bancs retentissent;
Les murs en sont émus , les voûtes en mugissent ,
Et l'orgue même en pousse un loog gémissement.
Un poète moderne ■ , qui prétend que noXxe poésie se meurt de timidité, quoique le plus souvent elle ne soit malade que d extravagance, et qui a cru la faire revivre en lui rendant les vêtements bigarrés dont l'avait affiiblée Ronsard , a pourtant fait l'honneur à Boileau de s'approprier ce vers imitatif :
Et l'orgue même en pousse un long gémissement.
Seulement il a mis une Jorét à la place de l'orgue : et au lieu de gémissement, qui lui a paru trop usé , il a jugé à propos de ressusciter le vieux mot 6ruissèment, dont il ne reste plus que la racine bruire, et qui , lorsqu'on lui donne la valeur de deux pieds , a l'inconvénient de substituer deux syllabes à une diphthongue , ce qui forme un mot sourd et un rhythme indéterminé. Il a mis :
, Et la foiét en pousse un long 6nfitiemtffil.
Ainsi , en rendant à Boileau l'expression, l'effet et l'artifice du vers, il ne reste à celui qui l'a pris que le bruissement, qui n'est pas une invention merveilleuse. Ne valait-il pas mieux prendre le gémissement avec tout le reste, que de rajeunir àe cette manière la langue usée de Despréaux?
Je me suis un peu étendu sur le Lutrin, parce que cet ouvrage est, avec l'Art poétique, ce qui fait le plus d'honneur à Boileau; c'est un de ceux où la perfection de la poésie française a été portée le plus loin , enfin celui où l'auteur a été plus poète
* Roncher, Fauteur ^u poème des Mmt, qui d'aiUeùrs avatt du talent : U en sera parlé dans la suite de cet ouvr«0e.
que daos tous les autres. U n'en existait point de modèle. Qu'est-ce, en comparaison , que le combat des Rats et des Grenouilles , si peu digne d'Homère , et le Seau enlevé de Tassoni, production si médiocre et si froidement prolixe? Le seul dé&ut de ce chef-d'œuvre , c'est que le dernier chant ne répond pas aux autres : il est tout entier sur le ton sérieux i et la fiction y change de nature. Le personnage allégorique de la Piété est trop grave pour figurer agréablement avec la Nuit , la Mollesse et la Chicane. La fin du poëme ne semble faite que pour amener l'éloge du président de Lamoignon. Cette faute a été relevée il y a longtemps; mais un sixième chant défectueux n'ôte rien du grand mérite des cinq autres, ni du plaisir continu qu'on éprouve en les lisant.
Un homme d'esprit < , qui s'amuse quelquefois à insérer dans le Journal de Paris des lettres fort agréables , a proposé sur Boileau des questions assez singulières. Ce ne sont pas celles d'un détracteur de ce grand homme, car, après en avoir parlé comme tous les gens sensés, ce qu'il ajoute semble n'exprimer que la surprise et le regret que Boileau n'ait pas tenté tous les genres de poésie. Voici comme il parle à ce sujet :
« Poorquoi ce génie souple et fécond , qui a donné de si exceUento préceptes, n'a-t-il pas en même temps iborni des exemples des difiérents genres qa'il a traités ? Pourquoi n*avez-T0U8 pas de lui une seule égtogue, une élégie, une scène comique, tragique, ou lyrique? Pourquoi promettre toute sa vie un poëme ^ique à U France, et n'en pas essayer un seul chant? »
Tes pourquoi , dit le dieu , ne finiraient Jamais.
Heureusement toutes ces questions se réduisent à nne seule : Pourquoi Boileau n'a-t-il pas tout fait ? Cest peut-être la première fois qu'on s'est avisé d'une question semblable. On n'ajamals demandé pourquoi Horace n'avait point fait de poëme épique, ni Virgile des odes , ni Homère des tragédies. Tout le monde répondra : C'est que diacun a son talent. L'Art poétique conunenoe par établûr cette vérité éternelle :
La natore , ferUle en esprits exeellents , 8«tt entre lei aateon partager lei talents.
Et il recommande à chacun de bien connaître le sien :
Mais soovent ud esprit qui se flatte et qui s^aime, Méconnaît son génie et s'ignore soi-même.
Boileau n'est point tombé dans ce travers ; il n'a fait que ée qu'il savait faire : il faut lui en savoir gré , et lui pardonner de ne s'être compromis qu'une fois eo composant une mauvaise ode. S'il n'A essayé
^ M. de vmette.
ni l'églo^e ni l'élégie, c'est qu'il n'avait pas les inclinations pastorales ni l'imagination amoureuse. Si nous n'avons pas de lui une scène comique , tragique ou lyrique, c'est qu'on ne &it point une scène de ce genre : on fait une tragédie, une comédie, un opéra. Il en a laissé le soin à Racine, à Molière et à Quinault, qui s'en Wt fort bien tirés. Pour lui, il a fait des Satires ^ des ÉpUres, un Art poétique , et le Lutrin; et il ne s'en est pas mal acquitté. Est locus uniadque suus.
Je ne sais s'il a toute sa vie promis un poème épique; je n'en vois aucune trace dans ses œuvres ni dans sa vie. Mais je vois , par le magnifique morceau du passage du Rhin, qu'il était capable de soutenir le ton de l'épopée. La variété de l'Art poétique et la richesse du Lutrin peuvent justifier l'auteur des I questions, qui l'appelle un génie souple et fécond; mais Racine , bien plus sotq)le et ]^\ùs/éeond eocort^ n*a point tenté non plus de poëme épique. Si Je lui en demandais la raison , il me dirait qu'il a fait Phèdre et Iphigénie, et je trouverais la réponse fort bonne. Les pourquoi continuent.
« Pourquoioious parler harmonieusement du triolet, de la ballade, du rondeau, déjà passés de mode, et noos donner une description tedmique des rigoureuses lois du sonnet, cet Jieureua phénix dont U perfectkxi mfima serait si/astidieusef •
U n'a fait que nommer le triolet : il a parlé en quatre vers de la ballade et du rondeau. U le devait dans un Art poétique, oik il n'était pas permis d'omettre les divers genres qui avaient été les premiers essais de notre poésie naissante, parce que la naïveté, qui fait leur mérite, se rapprochait du seul caractère qu'ait eu notre langue pendant plusieurs siècles. La vogue en était diminuée depuis que Ronsard eut mis l'héroïque en honneur ; mais , loin qu'ils fussent /MS5«^5 de mode du temps de Boileau, Sarrazin. Voiture et 4a Fontaine les avaient fait revivre avec succès. Comment n'aurait-il point parlé du sonnet, quand ceux de Voiture et de Benserade avaient causé un schisme dans la France? Et s'il m'est permis de me servir aussi du pourquoi, pourquoi donc la perfection d'un sonnet seraitelle tàjas- Odieuse f l\ n'y a point de raison pour qu'une pièoe de quatorze vers ennuie parce qu'elle est parfaite : nous en avons quelques-uns de bons qui ne sont point ennuyeux. Enfin , si Boileau en a parlé Aormonieusement, comme de la ballade et du rondeau, vraiment il n'a fait que son devoir : quand on £ut des verseur quelque sujet que ce soit, il faut toujours les faire harmonieux.
Nous ne sommes pas encore à la fin des pourquoi.
« Pourquoi ne troove-t-on pas ches loi un seul fers
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
de dit syllabes?.. Pourquoi n'a- 1- il pas employé les rimes redoublées, les ^ers mèl^, les vers de biiit syllabes?» '
G*e8t quechaoan a son goât , etqa*il aimait mieux les grands vers; c'est qa*ils sont sans comparaison les plus difficiles de tous , comme les plus .beaux ; c'est qu*i] les faisait supérieurement.
« Pourqum est^ll étemellemeiit occupé de la facture do monotone alexandrin? »
Cest que Falexandrin est le vers de Tépopée, de la tragédie et de la comédie, de la satire et de Tépître, et par conséquent le plus important de tous , celui qui offre le plus de difficultés à vaincre et de mérite à les surmonter. S*il est monotone par luimême, Fart consiste à faire disparaître cette monotonie; et cet art, Boileau l'enseigna pendant toute sa vie.
Autres reproches :
« On regrette que ce grand peintre, an milieu des chefsd'œuvre et des merveilles de ce siècle , ne nous parle jamais des arts.... »
Cest qu'il ne se connaissait ni en peinture , ni en sculpture , ni en architecture , et qu'il n'aimait à parler que de ce qu'il savait. Cela est un ^u passé de mode aujourd'hui, mais ne l'était pas encore de son temps.
« Comment n'a-t-il pas au moins pressenti quelle force , quelle énergie, on pouvait donner à Tart des vers en les nourrissant des grandes idées d*une morale universelle et de la saine phUosophie?.... Comment Boileau, disciple d'Horace et contemporain de Pope, n'est-il jamais occupé du progrès des lumières et de la marche de l'esprit humain? » ,
Ce r^roche, s*tl était fondé, pourrait s'adresser à tous les grands poètes de son siècle. Voltaire , dans le nôtre , est le premier Français qui ait appliqué l'art des vers à la philosophie, et il a souvent abusé de l'un et de l'autre. Dans la marche de Vesprit humain, l'imagination précède ta réflexion, et les beaux-arts devancent toujours la philosophie. D'ailleurs , on ne fait pas tout à la fois ; et comme il a fallu créer l'algèbre avant de l'appliquer à la géométrie, de méme<avant de rendre les Muses françaises philosophes , il fallait d'abord leur créer une langue. Cest à quoi Despréaux et Racine se sont exercés; et s'ils avaient tout fait dans leur siècle, que serait-il donc resté au nôtre?
A l'égard de Pope, il n'avait que vingt et un ans quand Boileau est mort, et n'avait pas encore songé à son Essai sur l'homme. De plus , la littérature anglaise était presque inconnue en France, et l^pc lui-même et Addison sont les premiers poètes anglais qui aient mis la philosophie en vers, lorsque
tous les genres de poésie étaient depuis longtemps cultivés chez eux avec succès , tant la marche de Vesprit humain est partout ta même !
« On souffre de voir cet ami de la vérité si avare d'éloges pour les écrivains du premier ordre , et si prodigue de louanges pour la cour et les courtisans, v
A-t-ii été si avare d'éloges pour Corneille, Racine, Molière , Pascal , Aroauld ? Ceux des courtisans qu'il a loués en étaient-ils indignes ? C'étaient Montausier, la Rochefoucauld, le grand Condé, Pomponne, Dangeau, Vivonne, Colbert, Seignelay, Lamoignon. Qu'on nous dise quel est celui d'entre eux qu'il fût honteux de louer, et qu'on nous cite un homme de la cour dont l'éloge ait pu compromettre la muse de Boileau.
« Après toutes ces questions , il en resterait peut-être une plus importante encore. U serait fadie de montrer, le livre à la main , nombre d'expressions , nombre de façons de parler, qui sans doute étaient reçues an temps de ce célèbre satirique, et qui certainement sont aujoard'bui des fautes de français; ce qui, dans le fait, aecuse moins le goût très-épuré du pocte que l'instabilité de nos idiomes modernes. *•
Ce n'est plus ici une question, c'est une assertion; et, pour y répondre, il faut distinguer. Elle n'est pas sans fondement s'il s'agit de la prose de Boileau; s'il s'agit de ses vers, elle est très-légèrement hasardée. Boileau et Racine sont les deux écrivains qui ont fait en vers pour notre langue ce que Pascal avait fait en prose : ils l'ont fixée. Rien ne serait si difficile et si rare que de trouver chez eux des expressions qui aient vieilli. U y a pourtant des fautes de langage; mais c'étaient des fautes , de leur temps comme du nôtre. Au contraire, on trouve dans la prose de Boileau beaucoup de locutions, de tournures, qui sont aujourd'hui vicieuses et inusitées, et qui ne Vêtaient pas de son temps; et cela prouve seulement que le style soutenu a bien moins àHnstabiliié que le langage usuel , toujours soumis , à un certain point, aux variations de la mode, à l'esprit de société, et à ce qu'on appelle le ton du jour.
L'homme du monde, qui, sous le nom de M. Nigoodf a imprimé les questions précédentes, n'a point, comme on le voit, disputé à Boileau son mérite ; seulement il lui en désirerait un autre : et j'ai fait voir qu'on pouvait se contenter de celui .qu'il a eu. Les reproches sur ses jugements rentrent dans ceux que j'avais déjà discutés. Cependant l'auteur anonyme de la Lettre sur l'injlueëce de Boileau a bien envie de compter M. Nigood parmi ses complices, et en même temps il a grand'peur, je ne sais pourquoi , de passer pour son plagiaire. Dans un Avertissement des éditeurs { car on sent bien qu'il
faut des éditeurs pour une brochure de cette importance) , il apprend à l'univers que sa brochure a été achevée le V mai de cette année 1787.
« U s'est i^coDtré en deux ou trois endroits, disent les éditeurs, avec M. Nig(^<od, et c*est tant mieux pour Ton et pour l'autre. II est bon que de temps en temps on secow les fers des pr^ugés littéraires, et les Brutus sont rares dans tous les pays. »
On a vu qu'il n'avait point secoué de fers, ni combattu îïXïOlXïpréjugé ; mais on ne voit pas trop ce que font ici les Brutus. Les Brutus ^ placés si à propos , me rappellent cet avis au public, où , en lui annonçant des to6^/6« debouilUm, on faisait Féloge du grand Sully : et remarquez pourtant qu'on ne disait point que ces tablettes dussent se vendre à l'enseigne du grand Sully ; ce qui était le seul cas oà le grand SuUy pût se trouver là convenablement.
Les éditeurs commencent par donner une leçon à M. Daunou, de l'Oratoire, auteur du discours sur rinfluenee deJoUeau^ couronné par l'Académie de Mtmes.
« On ne doit point appeler écrivains obscurs et litté' rateurs subalternes tous ceux qui ont cri^i^ti^Despréaux , ou qui ne l'ont point admiré exclusivement, »
J'en demande pardon aux éditeurs; mais quand on parle de Boileau , il faut , comme lui , appeler les choses par leur nom; et dans cette phrase il y a un mensonge et une absurdité. M. Daunou, dont l'ouvrage est très-judicieux, n'a ^u manquer de sens au point de traiter d*écrivains subalternes ceux qui ont critiqué Boileau : car il n'y a point d*auteur, si grand qu'il puisse être, qu'on ne puisse critiquer : et, de plus, il n'a jamais existé personne d'assez inepte pour admirer exclusivement Boileau, ce qui veut dire en français n'admirer rien que Boileau. Je soupçonne qu'ils ont voulu dire admirer sans restriction , ce qui est très-différent , et ce qui pourtant n'est ni plus vrai ni plus raisonnable ; car il n'y a point non plus d'auteur qu'on ait jamais admiré sans restriction, attendu ce vieil axiome, qu'il n'y a rien de parfait dans l'humanité. Voici les propres termes de M. Daunou :
« Des littérateurs subalternes ont dit de Boileau : Ses plaisanteries sont triviales , ses critiques iiyustes, ses vues étroites, son Ame basse et jalouse, son tempérament est de glace. VÀrt poétique prouve que son auteur n'était pas poète, etc. Il
Il appelle cela des invectives, et il a raison. Les éditeurs appellent cela critiquer ou ne pas admirer exclusivement; ils ont tort : c'est proprement déraisonner et calomnier; et certes il n'y a que des littérateurs subalternes qui aient tenu un pareil langage. En changeant si étrangement le texte de
M. Daunou y ]b8 éditeurs ont donc fait un mensonge. Nous en verrons bien d'autres dans la Lettre; mais il ne faut pas encore quitter V avertissement, qui est très-digne de la Lettre. La dénomination d'écrivains obscurs, dans M. Daunou, est aussi employée très à propos.
R Ce n'est pas que Despréaux n'ait en , comme tons les grands hommes, des envieux et des détracteurs; mats que peuvent contre une estime générale, appuyée sur les plus solides motifs, les clameurs de quelques ^ivains obscurs ? Lit-on ai^ourd'hul la Critique désintéressée de Cotia, la Défense des beaux-^prits de Sainte-Garde? »
Cette phrase prouve la mauvaise foi des éditeurs : on voit snr qui tombe le titre d'écrivains obscurs. Mais que font-ils ? ils assodent à G>tin et à Sainte- Garde tous ceux qui , en rendant justice aux grands talents de Boileau, ont critiqué quelques-uns de ses ouvrages, et ne l'ont pas admiré sans resMction, et ils s'écrient avec emphase :
«c YolUire, Hdvétius, Fontenelle, d'AlenAert, Hoet» Thomas , MM. Marmontd , Condoroet , Dusaulx , ne sont ni subalternes ni obscurs. •
Bs appliquent ainsi à ces hommes célèbres ce que l'on a dit de Cotin et de Sainte-Oarde, ce que l'on a dit des envieux et des détracteurs de Boileau; et parmi ces envieux et ces détracteurs ils comptent les plus grands noms de la littérature. Comme cette même manière de raisonner, cette même énumération revient dans la Lettre, j'y reviendrai aussi eu finissant , et je promets que la réponse sera péremptoire.
De là, les éditeurs prennent occasion dé régenter M. Daunou sur ses expres^ipns de Httéraieurs subalternes et d*écrivcUns obscurs, qui semblent leur tenir fort au coeur, et apparemment ce n'est pas sans raison.
« Cette manière de s'exprimer peot avoir cours à TOfstoire, ou dans les collèges de l'Oraloire; mais à Paris oo parle plus poliment, et lorsqu'on se permet de Juger avec modération un écrivain qui a jugé presque tous ses contemporains avec assez d'amertume, on ne croit pas s'exposer à de pareils reproches. »
Vous verrez bientôt , messieurs, avec quelle mo- (^gra^ion s'exprime l'auteur de la tet^e; mais puisque les éditeurs veulent enseigner la politesse, comment n'ont-ils pas senti combien il était indéoeot de traiter avec tant de mépris une communauté aussi recommandable que 1 Oratoire dans les annales littéraires , un ordre qui a donné à la France Mallebranche, Massillon, et d'autres écrivains illustres , qui connaissent un peu mieux que les éditeurs la politesse et les convenances du style ?
Ils ont cependant raison sur un fait , et c'est la
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
seule vérité qull y ait dans cette brochure. Ils relèvent la méprise de M. Daunou , qui a confondu Qaude Perrault, l'architecte, avec Charles Perrault, Fauteur du parallèle des anciens et des modernes; et afin qu'il ne l'oublie pas, ils ajoutent :
» Il y a ea quatre Perrault, qui, tous quatre, étaient frères comme les quatre fils Aymon. »
Quelle platitude? elle sera sifilée à Paris comme dans les collèges de l'Oratoire.
Ils lui pardonnent pourtant cette erreur, mais non pas d*avoir dit que l'intérêt de la lUtérature exigeait les railleries du satirique contre les Perrault; et c'est là-dessus qu'ils prononcent les axiomes suivants :
« Jamais il ne Caot railler on homme de génie, et Tar* cfaitecte Perrault en avait. Jamais il ne fout railler un philosophe lorsqu'il cherche la vérité, et Perrault le philosophe Fa cherchée dans sod Parallèle. » <#
Malgré le respect que doit inspirer ce ton sentencieux et magistral, j'oserai proposer aux éditeurs quelques petites distinctions. Jamais U ne faut rail' ter un homme de génie : non, jamais, j'en conviens, s'il ne sort point des objets relatifs à son génie. Ainsi Boileau aurait eu grand tort de railler Perrault, s'il eût été question d'architecture; mais si l'architecte veut se rendre juge en poésie, et juge ridiculement , je ne sais s'il ne serait pas permis à toute force de a'en moquer un peu , et je crois même que nombre d'honnêtes gens prendraient cette liberté. Or, Claude Perrault prenait bien celle de dire beaucoup de mal des écrits de Despréaux, et de trouver fort lx)ns les jugements de son frère Charles , qui mettait Homère au-dessous de Scudéry. Pourquoi donc le poète, se trouvant sur son terrain , n'aurait-il pas eu le droit de prendre sa revanche? Newton valait -bien Claude Perrault : ne s'est-on pas moqué de son Apocab/psef Cela n'a pas empêché que sa théorie du monde ne soit admirable, comme la façade du Louvre est un monument superbe.
« Jamais U ne fout rallier on philosophe lorsqu'il cherche la vérité, et le philosophe Perrault l'a cherchée dans son Parallèle. »
Ah! messieurs les éditeurs! personne ne vous accordera jamais une proposition si malsonnante. Vous sentez bien que , depuis le mélange fortuit des atomes d'Ëpicure jusqu'aux monades de Leibnitz et aux tourbillons de Descartes , tous les philosophes vous diront qu'ils ont cherché la vérité; et le monde entier vous dira que l'on a osé mille fois se moquer des rêveries de la philosophie tant ancienne que moderne, sans croire commettre un sacrilège. Le monde entier vous dura qu'en cherchant la vé-
rite il est très-possible et très-commun de débiter mille folies, et qu'en consciedce il serait trop dur qu'il fût défendu de s'en amuser. Perrault, qu'il vous plaît d'appeler le philosophe, a pu chercher la vérité dans son Parallèle; mais à coup sûr il ne l'a pas trouvée; et, si jamais ouvrage a pu prêter à rire, c'est celui oùjl a rassemblé tant de paradoxes insensés. J'avoue qu'on l'a bien surpassé depuis dans ce genre; mais Boileau ne pouvait pas deviner l'avenir, et surtout la Lettre dont vous êtes les éditeurs y et dont il est temps de parler.
Elle est adressée à un homme de qualité qui a fait des vers élégants, qui aime ceux de Boileau, et qui, dans un discours aussi bien pensé que bien écrit, a détaillé les principales obligations que nous avions à l'auteur de l'^ért poétique. L'hommage qu'il lui rend a beaucoup scandalisé l'anonyme, qui lui dit d'abord :
R Vous me permettrez de vdr dans l'auteor du Lutrin on parodiste adroit des auteurs de l ' Iliade et de F Enéide; dans celui de VArt poétique , un imitateur higénieux d'Horace, de Lafrenaye-Vauquelin et de Saint-Génies; dans celui des Épitres, et surtout des Satires, un g^eur furUf d'idées et de mots épars çà et là; et dans tous ses écrits enfin, des geibes composées d'épis étrangers, et ramassés dans des domaines qui ne lui appartenaient à aucun titre. »
L'anonyme à son tour nous permettra ^car je ne suis pas seulàlui demander cette permission)devoir dans le Lutrin toute autre chose qu^une parodie , et dans l'épisode de la Mollesse quelque chose de plus que de Vadresse; de voir dans l'Art poétique, où il n'y a que soixante vers imités d'Horace, autre chose qu'une imitation ingénieuse ; de compter pour rien Lafrenaye- Vauquelin, dont la Poétique, souverainement plate, n'est le plus souvent qu'une languissante paraphrase d'Horace, et n'a rien fourni à Boileau qui vaille la peine d'être cité; de mettre à l'écart les satires latines de Saint-Geniez , qui n'ont rien de commun avec V Artpoétique, quoique Boileau en ait à peu près imité une douzaine de vers dans ses Satires et ses Épitres. Il nous permettra de lui rappeler ce que tout le monde sait, qu'il n'y a aucun de nos grands poètes qui n'ait emprunté plus ou moins, et qu'ils ne sont pas pour cela regardés comme des glaneurs furtifs, d'abord parce qu'ils ne s'en sont pomt cachés, ensuite parce qu'on n'appelle point gkh neurs ceux qui , possédant un champ fertile et des moissons abondantesi cueillent quelques fleurs dans le champ d'autrui. Enfin nous laisserons à Boileau le domaine de son Art poétique, de son Lutrin, de ses belles Épitres et de ses bonnes Satires, jusqu'à ce qu'on nous ait appris àqui ce dSontaine appartient plutôt qu'à lui.
Ce ne sont encore que de petites chicanes : voici bien mieux :
« Yoas croyez que TinflaeDce de Boileau a été trèsheureuse, et je ne vois que le mal qu'il a fait Vous croyez que les gens de lettres lui doivent de la reconnaissance, et j'admire la modération de ceux qui , partageant mon opinion, ne sont qnHngrats envers lui, et portent son Joug sans se plaindre. »
Si Boileau n*afait qtw du mal, sans doute l'anonyme va nous le prouver. Mais en attendant il aurait pu proGter de deux de ses vers, qu'il a trop oubliés !
Aimes donc la raison : que toqjours vos écrits Empruntent d^elle seule et leur lustre et leur prix.
L'anonyme répondra peut-être qu'il n'aime point dtt tout la raison; qu'il s'en pique même, et qu'il Ta nous le faire voir de manière qu'il ne sera pas possible d'en douter. Mais cet éloignêment ne peut pas aller jusqu'à prétendre qu'il faille se contredire en deux lignes. Or, c'est ce qu'il fait ici; car ceux qui partagent son opinion pensent sûrement qu'on ne doit aucune reconnaissance à Boileau, qui n'a fait que du mal. Comment donc peuvent-ils être ingrats envers lui? On n'est ingrat qu'envers celui à qui l'on croit devoir quelque chose : la phrase renferme donc un contre-sens évident. Je ne fais cette remarque qu'en passant, et c'est une bagatelle pour Tanonyme. Mais ce que j'ai déjà observé dans V Avertissement, et ce que je citerai de la Lettre, nous prépare une réflexion consolante : on dirait qu'il y a une sorte de providence qui condamne les contempteurs des grands hommes (je ne dis pas les critiques), non-seulement à heurter le bon sens dans leurs opinions, mais à les décréditer eux-mêmes, s'il en était besoin, par une ignorance honteuse des premiers éléments de l'art d'écrire. Poursuivons.
« V Art poétique 9 ditez-vons, est le plus beau monument qui ait été élevé à la gloire des Muses : je le crois oomme vous. »
Cestsans doute une concession oratoire, et l'auteur ne parle pas sérieusement. Comment ce qui n'est qu'une imitation ingénieuse de Lafrenayeyauquelinetde Saint-Geniez pourrait-il être un si beau monumentf Comment ce qui a fait tant de mal aux lettres serait-il à la gloire des Muses f C'est encore une contradiction ; et l'auteur y est sujet.
«De quoi servirait un palais qui oflrirait aux artistes les formes d'une architecture si parfaite, qu^elle inspirerait le désespoir au lieu d'exdter l'émulation? •
Voilà certainement le plus grand éloge possible de lArtpoétique. Ce n'est pas ma faute si l'on ne peut pas i'aecordcr avec le peu d'estime que l'auteur
a témoigné plus haut pour le même ouvrage, et ce serait une grande tâche de le concilier avec lui-même. Ce n'est pas ma faute s'il fait un motif de réprobation de ce qui a toujours passé pour être le comble de la gloire. On croit avoir énoncé le suffrage le plus flatteur lorsqu'on dit d'un ouvrage : C'est le désespoir des artistes. Point du tout : écoutez l'anonyme :
« L'Art poétique retarda les progrès qu'auraient pu faire les élèves ; il les arrêta à l'entrée de la cairière , el les empêcha d'atteindre au but que leur noble orgueil aurait dû se proposer. Les infortunés virent la palme de kûo, et n'osèrent y prétendre , de peur de manquer d'haleine aa milieu de leur course, et de trébnclier sur une arène que le doigt du législateur leur montrait partout seméed'écudls et d'abîmes, et plus célèbre mille fois par les droites que par les victoires. Boileau en effet e^que les règles de l'épopée , de la tragédie , de la comédie , de Tode , et de quelques autres genres de poésie, avec tant de précisîoo, de justesse et d'exactitude , que tout lecteur attentif se croit incapable -de les observer, et que la sévérité des préceptes fait peindre l'envie de donner jamais des exemples. Il fimt de l'audace pour entreprendre, du courage pour eiécater; et BoUeau enchaîne l'audace , et glace le courage. AVait-oa saisi, avant de le lire, la trompette héroïque ou la flûte champêtre , les crayons de Thalie ou les pinceaux de Melpomène ; à peine l'a-t-on lu , que les pinceaux tombent de la main, chargés encore de la couleur sanglante, que les crayons s'échappent honteux d'avoir ébauché quelques traits, et que la flûte et la trompette se ta£sent , on ne poussent plus dans les airs que des sons expirants ou douloureux, »
Il faut respirer un moment après cette coiuplamte lamentable. Malgré la couleur sanglante, et les crayons honteux, et tessons douloureux, malgré tout ce fatras amphigourique , certainement , messieurs, vous aurez été frappés de ce que dit l'auteur de la manière dont les préceptes sont tracés dans l'Artpoétiquey et vous vous serez dit à vous-mêmes : Est-ce donc un ennemi, un détracteur de Boileau, qui reconnaît si positivement le mérite qu'il a et qu'il devait avoir .^ Rien n'est plus vrai : mais suspendez votre jugement, et la suite vous conTaincra que c'est bien contre son intention que l'auteur rend cet hommage à Boileau. Vous entendrez ses conclusions. Pour le moment, ce qui est très-clair, c'est qu'il tire de cette perfection même l'influence la plus funeste pour les lettres. Cette manière de raisonner est si insoutenable, qu'il en coûterait trop de la combattre directement : prenons une méthode tout aussi sûre et plus agréable. Quand on veut prouver la fausseté d'un raisonnement sophistique, il sufGt d'en déduire les conséquences exactes. Le raisonneur se trouve, comme disent les logîdeos, réduit à l'absurde; et l'on flnit par rire au lieu d'argumenter. Ainsi donc, suivant la logique de
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l*anonynie« il fondrait dire à Cîoéron et à Quintilien, les plus grands mattres de Téloquence, qui en ont enseigné l*art avec tant de soin et d'étendue; à ceux qui ont tracé les règles de la peinture d'après les chefs-d'œuvre de Raphaël, de Michel-Ange et du Titien : A quoi pensez-vous avec vos préceptes si difficiles à suivre, et vos modèles si désespérants? Vous arrêtez les élèves à Ventrée de la carrière, vous en^ chaînez leur audace, vous glacez leur courage. Si TOUS voulez qu'on ait le noble orgueil d'être orateur, ou peintre, ou sculpteur, sans en avoir le talent , laissez chacun écrire et peindre et sculpter à sa mode. Pourquoi faites-vous de si beaux tableaux, de si beaux discours, de si belles statues, en suivant tous les principes de l'art , de la nature et du bon sens ? Vous voyez bien que cela est trop pénible , et que jamais personne n'en pourra faire autant, à moins qu'il n'ait du génie. Au reste , puisque vous en avez, faites comme vous voudrez ; mais du moins n'allez pas nous dire qu'il faut du bon sens dans le discours, du dessin, de l'ordonnance et de Texpreftsiou dans les tableaux, des proportions et de la grâce dans les statues; car aussitôt vous allez voir tomber la plume, les crayons, les pinceaux, le ciseau; et, pendant toute la durée des siècles, les élèves vous lieront entendre leurs sons expirants et douloureux.
Telle est la conséquence nécessaire des arguments de Tanonyme : elle est ef&ayante ; mais l'expérience de tous les siècles nous rassure un peu. Nous savons que, depuis Cicéron et Quintilien, il y a eu de grands orateurs que leurs préceptes n'ont pas effrayés, que leurs exemples n'ont pias désespérés; que, depuis Raphaël et Michel-Ange, nous avons eu une foule d'excellents artistes , qui tous avaient appris leur art à la même école, et avaient eu sans cesse les yeux attachés sur ces premiôita modèles. Enfin, c'est en voyant un tableau de Raphaël , en le considérant avec réflexion, que leCorréges'écric: J^^mof au5«<,ye^« peintrel Donc tout ce qu'on peut conclure des raisonnements de l'anonyme, c'est qu'en ^lisant P^ért poétiçus, il n'a pas pu dire : Et moi aussi , je suis poëtel
Mais ce qui peut être une consolation pour luimême, c'est un autre fait non moins incpntestable qui détruit ses inductions; et j'avoue que je ne puis concevoir qu'il n'a^t pas vu ce qui saute aux yeux. Quoi I V Art poétique a fermé la carrière ! Eh I depuis Boileau le nombre des poètes (je veux dire de ceux qui font des vers, et c'est tout ce que demande Fanonyme) s'est aocru au centuple. Il y en a une nation tout entière : d'innombrables journaux ne suffisent pas aux titres seuls de leurs ouvrages. Se plaindrait-
il par hasard qu'il n'y en eût pas assez ? Je le crois : il s'écrie douloureusement :
« Que de germes 11 a étouffés dans le champ de la poésie I * Que d'aigles jennes encore il a empêchés de grandir et de s'élever vers les cieux t Que de talents il a tués au moment peut-être où ils aUaient se produire I »
* Ehl mon Dieu) voilà une fatalité bien étrange. Il est bien malheureux qu'il ait tué tant de talents, qu'il ait laissé vivre tant de gens qui n'en ont pas , qu'il ait empêché tant d'aigles de grandir sur les sommets du Pinde, et qu'il n'ait pu empêcher tant d'oisons de croasser dans les marais.
L'anonyme excepte pourtant de cette fouR de meurtres commis par l'homicide Despréaux
« quelques honmies hardi, quelques heureux téméraires, qui ne se sont point laissé effrayer par de pareils obstacles, et qui, pliant les règles à leor génie , au. lieu d'asservir le génie aux règles, ont vu leur audace justifiée parle succès. »
Il aurait bien dû nous faire la grâce de les nommer : quant à moi , je ne les connais pas. Ce que je sais, c'est que les deux hommes qui ont le mieux écrit en vers dans le siècle qui a succédé à celui de Despréaux, sont sans contredit Voltaire et Rousseau. Celui-ci se faisait gloire de reconnaître Despréaux pour son mettre; l'autre, pendant soixante ans, n'a cessé de le citer comme l'orac^ du goût; et aucun des deux n'a songé à plier les régies à son génie, parce que ces règles, pour parler enfin sérieusement, et ramener les termes à leur acception véritable, ne sont autre chose que le bon sens, et ce serait une étrange en treprise que de plier le bon sens. La marche de nos nouveaux docteurs est toujours la même : ils cherchent à s'envelopper dans des généralités vagues, à égarer le lecteur avec eux dans les détours de leurs longues déclamations; Ils accumulent de grands mots vides de sens; ils parlent de tyrannie, à^esclavage. On dirait qu'il s'agit de conventions arbitraires, de fantaisies bizarres; et l'on est forcé de leur répéter ce qu'eux seuls ignorent ou veulent ignorer, c'est que tous les principes des arts, qui sont les mêmes dans Aristote, dans Horace et dans Boileau , ne sont que des aperçus de la raison confirmés par l'expérience. Qu'ils les attaquent , au lieu de s'en plaindre ; qu'ils en fassent vohr la fausseté ou rmutilité; qu'ils nous citent un seul écrivain distingué qid ne les ait pas habituellement suivis ; qu'ils osent nier que les ouvrages oùces principes ont été le mieux observés soient généralement reconnus pour les plus beaux : voilà ce qui s'appellerait aller au fait. Mais c'est précisément oi^ ils n*en veulent pas venir. Us en voient trop ledangei, et c'est
la preuve la pins somplète qu'en cherchant à faire illusion aux autres , ils ne peuvent pas se la faire à eux-mêmes. Un seul , il y a quelques années , soit persuasion , soit affectation de singularité , a essayé de combattre la théorie de Fart dramatique ; mais il s*est donné un si grand ridicule , que personne n*a été tenté de le suivre; et , bien avertis par cet exemple, tous les 'autres se sont promis de s*en tenir toujours à faire des phrases, sans s*exposer jamaisà raisonner.
Il s'ensuit que le vrai moyen d'empêcher qu'ils ne fassent des dupes, c'est de réduire leurs figures et leurs métaphores aux termes propres ; et dans le moment on voit tomber l'échafaudage de leur puérile rhétorique. S'ils prétendent que des hommes de génie ont pUé les règles , et' que le succès a Justifié leur audace, on leur dira : Cela ne peut être vrai que dans un sens que Roileau lui-même a prévu : c'est qu'ils auront négligé une des règles de Fart pour en observer une autre plus importante. Ils se seront permis une faute pour en tirer une grande beauté qui la couvre et la fait oublier. Ce calcul est celui du talent ; et Fauteur de l'Jrt poétique le connais* sait bien , quand il a dit :
Quelquefois dans sa ôoorse on esprit vigoareux , Trap resserré par Fart , sort des règles prescrites , Et de Fan même apprend k franchir leurs limites.
Remarquez cette expression , de l'art même» En effet, la raison, qui a dicté tous les préceptes de Fart , sait bien qu'elle ne saurait prévoir tous les cas sans aucune exception ; et comme le premier de tous les principes est d'atteindre le but où ils tendent tous, qui est de plaire, c'est la raison, c'est Vart qui prescrit au talent de proportionner l'application des règles à ce premier dessein ; d'en mesurer Fimportance, et de sacrifier ce qui en a le moins à ce qui en a le plus. C'est ainsi que d'heureux téméraires savent p/ier quelquefois les règles, non pas parce qu'ils les méprisent, mais parce qu'ils les connaissent.
Aussi ne sont-ce pas ceux-là dont l'anonyme veut parler ; car alors il aurait dit ce que nous savons tous, et ce qui d'ailleurs était contraire à sa thèse, bien loin de Fappuyer. Probablement les téméraires dont il parle n'ont pas été si heureux, puisqu'il n'ose pas les nommer : il les excepte seulement de ceux à qui ce terrible Boileau a arraché la plume des mains.
« Combien d'esprits timides, quoique profonds, n*(mk point osé s'immortaliser en écrivant , parce qu'il leur a trop fait sentir les difficultés de l'art d'écrire! «
Observons que ce n'est point ici une simple possibilité; c'est un fait répété vingt fois, et affirmé
comme la chose la plus positive. En vi^rité, il aurait bien dû nous faire part des révélations qu* il a eues à ce sujet. Pour s'exprimer ainsi sur ces esprits timides, quoique profonds, ou profonds, quoique ti^ mides, il faut bien qu'il les ait connus. Cependant ils n'ont pas osé s'immortaliser en écrivant. Comment donc, s'ils ont été si timides, peut-il savoir qu'ils ont été si profonds? Cela n*est pas aisé à deviner. Mais ce qui n'est pas plua facile , c'est de s'accoutumer à cette inconcevable manière, d'écrire, à ce ton si décidément affirmatif dans les propositions les plus inintelligibles, à ces faits avancés avec tant de confiance , sans la plus légère preuve , sans la moindre apparence de sens. Que Fon essaye, par exemple, d'en trouver un au passage suivant :
« Les règles sont en général détestées de tout le monde» et presque tout le monde s'y soumet. Pourquoi cela ? 11 me sera facile d'en donner la raison. Le smtiment de U liberté est gravé dans toutes les Ames , et rien n'a jamais pn Fy détruire. L'homme gyidé en tout par sa volonté, fait toujours avec grAce ce qu'il n'est pomt forcé à fiûre. Loi impose-t-on une tAcbe , ou lui donne-t-on des chaînes, le travail qui lui plaisait lui devient insupportable; et plus le joug est pesant, plus il s'efforce de le secouer. U s'ensuit de là, me direz-vous, que les règles de l'itrlpoéfiçice ne doivent point arrêter l'essor du poète, qodque qu'elles lui paraissent. Non : lorsque les règles sont ditées à tel point qu'on ne peut les braver sans être rtificule, qae la philosophie même craindrait d'en montrer les divers abus ; lorsque le temps leur a donné une sanction et des droits imprescriptibles, le poète alors n'ose ni les contredire ni les élader. »
Je reprends cette curieuse tirade, et, suivant toujours la même méthode, je réponds : Comme il s'agit des règles de la poésie , et qu'il est démontré qu'elles ne sont autre chose que le bon sens , jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé le contraire, dire que tout le m^onde déteste les régies et que tout le monde s'y soumet, c'est dire que tout le monde déteste le bon sens et que tout le monde s'y soumet : l'un et l'autre sont également faux. On ne déteste pas le bon sens, du moins l'anonyme nous permettra de croire que cette aversion n'est pas générale; mais il n'est pas toujours si aisé de se conformer au bon sens. Tout le monde, ou du moins le plus grand nombre, reconnaît que les règles sont bonnes, mais peu de gens sont capables de les suivre : voilà la vérité.
Le sentiment de la liberté est gravé dans toutes les âmes. Où en sommes-nous ? he sentiment de la liberté, quand il s'agit d'un poëme ou d'une tragédie! L'^r^po^^u^, un attentat contre la liberté de l'homme! Eh bien! messieurs, Fauriez-vous imaginé qu'on en vînt jusque-là ? Allons , puisqu'il est
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question de iiberté, rassurons Fauteur et protestons Kii que, malgré les Horace, les Despréaux, et tous les législateurs du monde , il sera toujours permis , très-permis de faire de mauvais vers, des drames extravagants et de la prose insensée, sans qu'il y ait aucun inconvénient à craindre, si ce n'est celui qu'il nous indique lui-même , c'est-à^lire un peu de ridicule; et il sait que pour bien des gens ce n'est pas une affaire.
L'homme fait tot^ours avec grâce ce qu'il fCest point forcé à faire* Ce petit axiome est un peu trop général et souffre exception. Tous ceux qui écrivent ne sont point forcés d'écrire , et pourtant tous ne le font pas avec grâce,
La philosophie même craint de montrer l'abus des régies. C'est que la philosophie, qui n'est que l'étude de la raison , ne voit point d'abus à être raisonnable.
L'auteur prétend que, si la Fontaine avait lu rjrt poétique,
« il n'aurait pas osé nous donner des contes délicieax qui en blessent les lois et les maximes, ni œs apologues dont les négligences adorables fonnent on contraste si scandaleux avec des beautés arrangées et des grâces tirées au cordeau. »
Pas un mot qui ne porte à faux. Il n'y a point de grâces tirées au cordeau; et Boileau, qui nous parle des grâces d'Horace, ne nous en donne pas cette idée. Los beautés arrangées sont propres aux ouvrages sérieux : il en faut d'une autre espèce dans les contes, et qui n'étaient pas inconnues à celui qui a si bien développé celles de la Fontaine dans son excellente dissertation sur Joconde. Ces contes ne blessent^ point les mcuchnes de l'Art poétique, où Ton ne parle pas du conte. Les Fables de la Fontaine ne sont point adorables par la négligence .-elles sont sévèrement travaillées, quoique le travail n'y paraisse pas; les fautes, même légères, y sont très-rares. L'auteur a confondu l'air négligé qui sied au conte avec la facilité qui sied à la fable ; et ce ne sont point les négligences qui rendent les apologues de la Fontaine adorables : ils ont cent autres mérites qu'apparemment l'anonyme n'a pas sentis.
Il se fait une objection :
« Horace a donc eu tort de composer on art poéH'
que? »
Mais l'objection ne l'embarrasse pas.
« Horace a eu tort, sans doute; et la preuve qu'il a eu tort , c'est que , depuis Horace , excepté Jovénal peut-être , il n'y a eu à Rome que des poètes extrêmement médiocres. »
Belle oonduflion , et digne de Pcxorde !
On avait cru jusqu'ici que la décadence des lettres à Rome avait eu pour causes principales la dégradation des esprits sous les empereurs , l'avilissement qui suit Tesclavage, l'effroi qu'inspirait un gouvernement sous lequel les talents de Lucain lui ont coûté la vie. Point du tout : c'est l'Art poétique d'Horace qui a produit cette fatale révolution. Si cette assertion est un peu extraordinaire , il ne faut pas nous en étonner : on trouve, un moment après, ces paroles remarquables : Je suis en train de dire des choses extraordinaires. Quand il a dit celles-là, il était en bon train.
Au reste, on peut lui rappeler que l'Art poétique d'Horace, tout destructeur qu'il ait pu être, avait paru avant que Virgile composât son Enéide. Cela est si vrai , qu'Horace, on parlant de Virgile , ne fait l'éloge que de ses Églogues et de ses Géorgiques, et le représente comme le favori des Muses champêtres. Pour l'épopée, il ne cite que Varius, dont nous avons perdu les ouvrages. Ainsi l'Enéide a au moins échappé à la funeste influence de la Poétique d'Horace , et c'est bien quelque chose.
«Ha fidlu une langue nouvelle, une régénération totale dans les expressions , et même dans les idées , pour effacer lo souvenir de la désespérante sévérité du législateur; et lorsque le Dante a donné ce beau monstre où renfer et le paradis doivent être un peu étonnés de se trouver ensemble , il n'y a pas apparence que V Épitre aux Pisons ait ir\flué en rien sur ses travaux. ^
Oh ! non , et l'on s'en aperçoit ; car la divine comédie du Dante est précisément le mons/rf dont Horace se moque dans les premiers vers de son Épitre aux Pisons; et là-dessus tout le monde est d'accord avec lui. Il est fort douteux que ce monstre soit beau parce qu'on y trouve deux ou trois morceaux qui ont de rénergie ; mais ce qui n'est pas douteux , c'est l'ennui mortel qui rend impossible la lecture suivie de cette rapsodie informe et absurde. On sait qu'elle n'a de prix, même en Italie, que parce que l'auteur a contribué un des premiers à former la langue et la versiflcation italienne. Cet avantage prouve le talent naturel ; mais , s'il y eût joint quelque connaissance de l'art, il eût pu faire un poëme qu'on lirait avec plaisir. Il se serait gardé, non pas de mettre ensemble le paradis et l'enfer, comme le dit Tanonyme, qui ne sait pas mieux juger les défauts que les beautés (ce rapprochement n'a rien de répréhensible en lui-même , et se trouve dans l'Enéide et dans la Henriade)^ mais de composer un long amas de vers sans dessein , sans action , sans inté^t , sans goût, sans raison. En un mot, il eût pu faire comme le Tasse; le Tasse, dont l'anonyme se donne bien de garde de parler; le Tasse, qui avait lu la
Poiiiquê d*Honice, et qui, dans le beau siècle de t la renaissance des lettres, a été un peu plus loin que le Dante, dans la barbarie du treizième; le Tasse, qui, en imitant Homère et Virgile, en se soumettant à toutes ces règles détestées de tout le monde, et qui ont tué tant de talents, a fait un poème de la plus magniOque ordonnance et du plus grand intérêt, un poëme rempli de cbarmes, que toute l'Europe lit avec délices, et que le^gens de lettres savent par cœur , comme l'Iliade et l'Enéide. Qu'en dites vous, monsieur Tanonyme? La Jérusalem ne vaut-elle pas bien votre beau monstre du Dante? Pourquoi ne nous en pas dire un mot? Il peut bien y avoir une petite adresse dans ce silence , mais il n'y a pas de courage. ^
Tous nos législateurs du jour ont un malheur : c*e8t qu'ils sont toujours écrasés par les faits autant que par les raisonnements. Mais ils ont une ressource bien consolante : nous ne disons que des vérités communes, et ils ont la gloire de dire des choses extraordinaires. Si Tauteur se tait sur le Tasse, en récompense il fait grand bruit de Milton. Il reproche à Boileau, comme une preuve de ses idées bornées, de n'avoir pas soup^nné quel parti l'on pouvait tirer de Tenfer et de Satan. U loue avec raison , dans le poète anglais , le caractère du prince des démons et la description de TÉden : ce sont en effet les beautés qui ont immortalisé Milton. Mais si de beaux morceaux ne font pas un poème; si celui du Paradis perdu, sans tous ses autres dé&uts, pèche encore par un vice dans le sujet; si , passé les premiers chants, il est si difficile de le lire; enfin, si tous les reproche^ que lui ont faits de bons critiques peuvent se démontrer, comme je me propose de le faire en son lieu , l'avis de Boileau demeurera justifié, et le poème anglais prouvera seulement qu'un homme de génie peut tirer de grandes beautés d'un sujet mal choisi, mais non pas en faire un bon ouvrage.
L'anonyme s'écrie à propos de Milton :
« Pourquoi vouloir enfermer le génie dans le champ des fthles anciennes , et lui défendre de s'en écartei* ? Croiton que, laphiUuophie ayant /ait main basse depuis longtemps sur tout cet oripeau mythi^ique , un poète serait ' bien venu à nous mettre en vingtquaCre chants la métamorphose dlo en vache» ou des filles de Minée en chiuve^-souris? Croit-on que les diauves^ouris et une vache fucaent des héroïnes bien intéressantes , et que toutes ces vieflles et absurdes chimères pussent nous tenir lieu de roerveifies plus récentes et plus vraisemblables? »
C'est uu petit artifice très-vulgaire, lorsqu'on ne peut avoir raison contre ce qui existe, de se battre
> Ceitoniolécisma:Ufiintal»olanient/tt<HeiiMfM«.
à outrance contre ce qui n'existe pas. Mais quand les géants aux cent bras se trouvent transforma en moulins à vent, on rit aux dépens de don Quichotte. Contre qui s'escrime ici Tauteur ? Qui jamais a prétendu renfermer l'épopée dans les tables anciennes ? Qui jamais a imaginé de faire un poème de vingt-quatre chants sur Jo changée en vache , ou sur les filles de Minée changées en chauves-souris? Quel imbécile a cru que la vache et les chauveê-^souris fussent des héroïnes intéressantes? Despiéaux, il est vrai , trouve que les noms de la Fable sont heureux pour les vers ; mais pour ce qui regarde le choix du sujet, voici comme il s'exprime :
Faltei choix d*nn héros propre à m*lntérener.
En valeur éelataut , en vertus magnifique ;
Qu'en loi, Jusqu'aux défauts , tout se montre héroiqiiB
Que ses faits surprenants soient dignes d*étre oub ;
Qu'il soit tel que César, Alexandre , ou Louis;
Non tel que Polynice et son perfide frère :
On s'ennuie aux exploits dW conquérant vulgaire.
Polynice est pourtant un sujet de la Fable; c'est celui qu'avait choisi Stace : Boileau le proscrit, et n'indique que des héros de Thistoiie. Il y a phis : il est si vrai que Tauteur de la Lettre s'élève id contre un travers chimérique, que, parmi les poèmes épiques modernes, étrangers ou nationaux, il n'y ai a pas un seul tiré de la Fable; ni le Tasse, ni Camoëns, ni le Trissin, ni d*Ercilla*, n'ont travaillé sur la mythologie. Le Saint-Louis, la Pucelle, le ClovU, VAlaric, le Jonas, le MfAse, le Chartemagne , le Childebrand, ne sont pas des sujets ùbaleux. A qui donc en veut-il ? que veuMl dire lorsque nous fait cette demande d'un air triomphant :
« Milton n'a-t4] pas été heureusement inspiré , lorsqu'il s'est élancé hors du cercle de puérilités H vantées, et que, semblable à la Fontaine, il a franchi des barrières qu'il ne connaissait pas? »
Je ne vois pas hors de qatWes puériliiés Milton a pu s'élancer, si ce n'est hors de celles de F Iliade et de r Enéide, qui ne laissent pas de nous intéresser encore; mais surtout je ne vois pas quel rapport on peut découvrir entre Milton et la Fontaine, ni comment l'un a été semblable à l'autre i ni quelles barrières a franchies la Fontaine, qui a fait des fables après Ésope et Phèdre, et des contes après Boccace et l'Arioste. Ce sont là des découvertes particulières à l'auteur, et qu'il devrait bien expliquer aux esprits étroits et timides qui ne les comprennent pas. Ces merveilles, pour me servir de ses termes, sont très-récen/es; mais elles ne sont pas trop vraisemblables.
* Nous devons à M. GUibert de Merlhiac U premièra ti*. duetlon française do poème de VJrauama de don àkmm de Erdlla , Paris , 1824 , in-s*.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Je ne sais pas non plus quand laphUasophie a fait fnain beuse iur l'oripeau mythologique. Je sais que nombre d*écnvai11ears compromettent tous les jours ce mot de philoBophie qu*ils n'entendent guère, et lui font faire des exécutions qu'elle n'avoue pas; qu'elle n'a pu/aire main basse sur des poëmes ûibuleux, puisque nous n'en avons point; qu'elle n'a point yîu7 main basse sur nos tragédies tirées de la Fable, qui sont encore l'ornement et la gloire de notre théâtre ; que les Métamorphoses d'Ovide sont on ouvrage charmant, lu avec grand plaisir, même par les philosophes; que Voltaire, qui ne manquait pas de philosophie , regardait ce poëme comme un des plus beaux monuments de l'antiquité, et qu'il estimait ces puérilités au point qu'il en a fait l'éloge dans une très-jolie pièce de vers consacrée particulièrement à ce sujet. Il est >Tai que le fréquent usage qu'on a fait des idées et des images de la Fable prescrit au talent de ne plus s'en servir que trèssobrement , et de chercher d'autres ressources , parce qu'il est dangereux de revenir sur ce qui est épuisé. Serait-ce là par hasard ce que l'auteur a voulu dire? Mais cette observation est aussi trop usée, et les philosophes n'y sont pour rien. Elle traîne depuis trente ans dans tous les livres, dans tous les journaux; et il est triste de n'avoir raison qu'en répétant ce qui est si rebattu , et le répétant hors de propos.
Il retombe dans le même défaut, lorsqu'à propos du Lutrin il emploie des pages à nous dire comme une nouveauté ce que tous les critiques ont repris dans le sixième chant, en admirant le reste du poème. Cependant il semble qu'il ne puisse pas renouveler une observation juste, sans que le plaisir d'avoir une fois raison après tout le monde le porte à passer toute mesure , au point qu'il finit par avoir tort. Il veut qu'on appUque au Lutrin ce vers fait sur V/istrate,
Et chaque octa en u pièce est ane pièce entière.
Mais comme ce vers serait très-injuste si VAstrate avait quatre actes supérieurement faits, Tauteur sera tout seul à l'appliquer à un poème dont cinq chants sont irréprochables , sur un seul défectueux. Il revient bientôt à son ton naturel, et voici luie découverte vraiment rare :
« Il existait dans notre langue, avant le Lutrin f un poème du mèdoe genre » et sans comparaison supérieur. »
Vous ne vous en doutiez pas, messieurs; ni moi non plus , et je ne l'aurais sûrement pas deviné. Mais la brodiure que j'ai sous les yeux me met à la source des lumières, et il faut vous en faire part, d'autant plus tôt , que Votre curiosité doit être proportionnée à l'impatience de connaître ce phénomène. Cost le
poème inUtulé />ti/6/ t^liicii y 0» /ïa jD^oi^ cfef 6o»(s rimes. Vous n'êtes guère plus avancés , et vous dites ; Qu'est-ce que Dulot vaincu? Mais Tauteur vous dira que ce n'est pas sa faute si Dulot vous est inconnu : vous verrez que ce sera encore la faute de Boileau. Quoi qu'il en soit , l'anonyme en donne un extrait très-détaillé. Mais , comme je ne suis pas aussi sûr de votre patience qu'il l'est de celle de ses lecteurs , je ne risquerai pas d'aller avec lui à la suite de Dtdot, Je me contenterai de vous assurer, de sa part, qu'on ne peut rien comparer à Dulot, dans notre langueypour le genre héroi-comique , si ce n*est le Vert-Vert peut-être ; qu'il n'y a rien dans notre langue de plus original et de plus comique que le premier chant ; qu'i/ n'y a pas dans le troisième un détail qui ne soit charmant; que c'est le plus poétique et le plus ingénieux de tous, et qu'il fatuirait le citer en entier pour en faire connaître toutes les grâces naives et pittoresques. Vous en croirez, messieurs, ce que vous voudrez, et ceux qui ne le croiront pas pourront y aller voir. Tout ce que je puis faire pour en donner une idée , c'est de vous citer une douzaine de vers , parmi ceux que l'anonyme rapporte lui-même comme les meilleurs :
Une fière amazone apparaît la première
Les deux la firent naître aussi laide que flère.
On i*appelle Chicane : autour d*eUe prfstéi ,
Sous son oommandonent marchent mille proeét.
Pot vient le pot on tète... .
Soutane avance après : elle est noire, éUe est belle ;
Cest dtt fameux Dulot la compagne fidèle....
Six corps restent enoor : Vun , le peuple des cruches ,
Portant sur leurs cimiers des panadies d*autruchor.
Cette geote est fantasque, et leur chef Coquemart,
Abandonné des siens, fait souvent bande à part
Deux barbes vont après , qui , grandes et hideiiHes,
Mènent deux bataillons de barbes belliqueuses.
C'en est assez, je crois, pour savoir à quoi 8*en tenir sur ce poème qu'on nous dit être dans le genre du Lutrin. L'épisode de la Mollesse est dans un goût un peu différent; mais cela n'eippêche pas que le plan de Dulot ne soit mieux conçu, et que Vordonnance ne soit plus sage que celle du Lutrin. On avoue pourtant que Dulot est très-inférieur pour le style; mais c'est , dit-on , que rien n'égale dans notre langue celui du Lutrin. On ne s'attendait pas à trouver ici un pareil éloge : mais , encore une fois, il n'est pas plus aisé de se rendre raison des louanges de l'anonyme que de ses critiques. Peut-être pcnsera-t-on que la Henriàae a des beautés d'un ordre supérieur à celles du Lutrin même ; mais quand l'auteur de cette diatribe s'avise de louer Despréàux , il faudrait être de mauvaise humeur pour le chicaner sur le plus ou le moins.
Quant à lui , il chicane sur tout : il &it un crime
à rauteur de VJrtpoétiqwe de n*ayoir pas parlé de répttre et du poeroe didactique; comme s'il pouvait y avoir des préceptes sur Tépître qui ne rentrassent pas dans les leçons générales qu'il donne sur le style, et comme si l'Art poétique lui-même n'était pas un modèle suffisant du genre didactique. II plaisante un peu cruellement sur un accident malheureux arrivé , dit-on , à Boileau dans son enfance ; et il assure que par cet accident Boileau perdit sa voix et son génie.
« Boileau mignarde son distique sur le madrigal, et pomponne la peinture de l'idylle.... Que fallait-il pour le contenter? D'harmonieuses billevesées, II ne songe pas qu*il faut que des vers disent quelque chose. »
Il faut que ce soit sans y songer que Boileau ait fait ce vers dont il répète la substance en vingt en* droits :
Et mon vers, bien ou mal , dit toujours quelque chose.
Il voudrait qu'au lieu de /'y^r^poeY^tte, Boileau eût composé l*Art des rois ;
« qu'il eût tant soit peu sevré Racine de Tencens qu'il lui prodigue, pour roflrir aux Antonins, aux Titus aux' Henri IV. *
On reconnaît bien ici le caractère des esprits faux , qui gâtent tout ce qu'on leur apprend , et abusent de tout ce qu'ils entendent. Depuis que l'art d'écrire est formé , des sages ont exhorté les poètes à mettre eu vers une morale utile aux hommes : on en conclut ici qu'il n'y a jamais eu rien de bon, rien d'estimable , que la morale en vers ; tout le reste n'est que billevesées. Si Ton eût conseillé à Boileau de faire rjrt des rois, sans doute cette entreprise lui aurait paru fort grande; mais peut-être eût-il trouvé ce titre un peu fastueux. Peut-être eût-il observé que VArt des rois se trouve dans Thistoire bien étudiée, plus que dans un poëme didactique, quel qu'il soit; que si les rois peuvent s'instruire dans les bons ouvrages d'économie politique ou dans une tragédie telle que Britannicus, ils pourraient bien trouver un peu d'orgueil dans le poète qui composerait l'Art des rois. Enfin Boileau aurait pu dire à l'anonyme : « Je me borne à faire l'Art des poètes, parce que je l'ai étudié toute ma vie. Vous, monsieur ,-qui savez sans doute comment il faut régner, faites l'Art des rois. » Et il aurait pu ajouter : « Il faut que vous ne m'ayez pas bien lu , puisque vous réclamez mon encens en faveur des bons princes. Voici comment je parle de ce Titus que vous citez , et dans une épître à Louis XIV :
Tel ftit eet empereur, sous qui Rome adorée VU renaître les Jours de Saturne et de Rhée ; Qui rendit de son Joug Tunlvers amoureux Qa'on n'aUa Jamais voir sans revenir heureux ;
Qui soupirait le soir, si sa main fortunée N^avait par ses bienfaits signalé la Journée.
« Vous voyez , monsieur, que , si je ne me pique pas de savoir l'Art des rois, je sais leur piroposer d'assez bons modèles. »
On a toujours mis au nombre des meilleurs morceaux du Lutrin le combat des chantres et des chanoines avec les livres de Barbin. On a cm voir beaucoup de gaieté et de finesse dans les allusions satiriques aux différents livres qui servent d'armes aux combattants. Le panég>Tiste de Dulot vaincu n'est pas à beaucoup près aussi content de cette plaisanterie du Lutrin. J'avoue que la critique qu'il en fait est peut-être beaucoup plus plaisante, mais c'est d'une autre manière. Il prouve très-sérieusement et en rigueur que le caractère moral des ouvrages ne fait rien à leur volume physique, et que par conséquent la plaisanterie du Lutrin est forcée et hors de nature.
« Je suppose qu'on rellAt pesamment les op^as de Quinault, qu'on mit sur la couverture nn large fermoir oà de gros dous seraient attachés, Boileau les prendraii-U pour des pommes cuites , si par hasard on les loi jeUit à la tète?»
Voilà de la fine plaisanterie. Eh bien! si cespommes cuites ne font pas la même fortune que 17»fortiat de Boileau , ce sera encore ce knalheur^iu Art poétique qui en sera cause.
« Quel rapport peut avoh* une choee paraunt qiiriliwOe avec ce qui n'est que matériel? »
Il conclut, et veut que l'on convienne avec tous les bons esprits que ces vers ne sauraient Jamais trouver grâce aux yeux de la raison.
Il faut pourtant que la raison de l'anonyme souffre que notre raison fasse grâce à ces vers, et même les trouve très-gais et très-agréables, il faut qu'il apprenne que ces vers , quoi qu'il en dise , ne sont pas une pointe ^ que le procédé de l'allégorie consiste à passer du physique au moral , et qu'il est reçu chez tous les bons écrivains, quand le sens en est clair et frappant. Veut-il des exemples, qu'il se rappelle l'épigramme de Rousseau contre BeDegarde :
Sous ce tombeau g(t un pauvre écuyer.
Qui tout en eau sortant d'un Jeu de paume En attendant qu'on le vint essuyer, • * De Bellegarde ouvrit un premier tome.
LÀ dans un rien tout son sang fut glacé. Dieu fasse paix au pauvre trépassé?
Assurément il n'y a rien de commun eittre un livre ennuyeux et une fiuxion de poitrine. Cependant l'épigramme est bonne, parce que tout le monde entend la plaisanterie et s'y prête volontiers. Voltaire s'est servi de la même figure , et s'en est servi
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
dans la prose , qui est moins hardie que la poésie. Je pourrais y joindre vingt autres exemples ; mais ceux-là suffisent. C'est cependant de cette prétendue £aute que Fauteur prend droit de faire cette exclamation :
« Boîleaa, qui s'est tant moqué de Ronsard, devait-il l'imiter même une seule fois? »
Qu*on imagine, si Ton peut, quel rapport il y a entre ce passage , fût-il défectueux , et Ronsard. C'est peut-être la première fois qu'on a mis ces deux noms ensemble. Je crois que l'auteur s'est bien félicité d'avoir amené ce rapprochement étrange : il devrait pourtant savoir que rien n'est si aisé que d'amener des injures par de faux raisonnements.
Le Lutrin essuie un reproche bien plus grave : c'est ce poème qui est cause que nous n'avons pas de poèmes épiques, et voilà l'ir\fluence des mauvais exemples de BoUeau, qui n'a fait que du mal. Un long paragraphe est employé à nous prouver que l'auteur du Lutrin n'a eu d'autre art que de tourner les belles choses en ricUcule, ile parodier V Iliade et r Enéide j et de les présenter sous un jour qui fasse rejaillir sur elles une sorte de mépris; que cet art devait plaire surtout à Boileau; que ce timide et froid écrivain a rabaissé Homère et Firgile jusqu'à lui; que son succès l'a justifié; que ce succès a été si grand, qu'il a fondé une école, etc. Une école d*où sortiraient des ouvrages dans le goât du Lutrin pourrait être assez bonne. Malheureusement je n'en connais pas de cette espèce, et le maître est resté tout seul avec son chef-d'œuvre. Je conçois qu'il sera toujours difRcile d'imiter cet ouvrage vraiment original , et marqué au coin de ce talent particulier que Boileau possédait éminemment , celui de faire de beaux vers sur de petits objets. Mais qu'il s'y soit attaché pour rabaisser les grandes choses ,je le croirai quand l'anonyme m'aura convaincu qu'Homère , qui , dans le Combat des rats et des grenouilles y a parodié son Iliade, a voulu rabaisser l'épopée. Qu'il en ait r^ailli du mépris pour l'héroïque , je le croirai quand on m'aura fait voir que cette parodie faite par Homère a empêché Virgile de faire V Enéide, et que le Lutrin a empêché Voltaire de faire la Henriade.
Si Boileau pouvait lire cette Lettre ^ ce passage n'est pas celui qui l'étonnerait le moins. Cet admirateur passionné d'Homère et de Virgile ne se serait pas attendu qu'on l'accusât d'avoir fait rejaillir le mépris sur VlUade et V Enéide; et qu'on parlât de cet art de rabaisser les grandes choses comme d'uil art qui devait surtout bd plaire. Mais combien sa surprise serait plus grande encore quand il verrait que l'auteur de cette terrible Lettre a dévoilé enfin
un secret dont qui que ce soit ne s'était douté , ni du vivant de Boileau, ni depuis plus de quatre-vingts ansqull est mort! Oui, messieurs, il est temps de vous communiquer enfin cette grande et mémorable découverte qui couronne toutes les merveilles dont nous sommes stupéfaits. Nous croyons bonnement que Boileau a fait ses ouvrages. Pauvres gens que nous sommes !
« Racine a fait en se jouant f au du moins a extrêmement perfectionné les écrits de Boileau. L'épisode de la Mollesse et TÉpltre sur le passage du Rhin sont absolument dans la manière racinienne.... Racine, Molière, la Fontaine, Chapelle, Furetière, ont mis les ouvrages de Boileau, sans qu'il s'en aperçût lui-même, dans Vétoi olà on les a tant admirés, »
Ceci n'est point simplement une conjecture; c'est une conviction : et l'anonyme, pour nous convain" are que Boileau faisait ses vers en compagnie, et qu'il ne peut avoir à lui en propre que la moitié de ses beautés , nous assure qu'il n'y a qu'à lire sa prose, qui est plus que médiocre. Il avoue pourtant que cette idée peut paraître bizarre. C'est à vous, messieurs , de juger quelle qualification elle peut mériter.
Je pense qu'à présent vous ne pouvez plus être étonnés de rien , et vous trouverez tout simple que l'auteur, après ce qu'il vient de nous découvrir, ait tenté de prouver que Boileau était moins poète que Chapelain. Pour cette fois cependant, il ne veut pas prendre absolument cette tâche sur lui ; il met en scène un raisonneur de même force, qui argumente ainsi :
« L'ode est, de tous les genres de poésie, celui qui demande le plus de talent dans un poëte, celui qui suppose le plus d'inspiration , et par conséquent de génie. Boileau n'a jamais fait que de mauvaises odes ; et o^lle que Chapelain a adressée au cardinal de Richelieu , est très-noble. Donc Chapelain était plus poète que Boileau. »
On dira que cet argument est si ridicule, qu'il ne mérite pas de réponse. J'en conviens : mais il est appuyé sur une proposition qui a été fort souvent répétée pendant un certain temps, et que la littérature subalterne fait encore sonner assez haut pour en imposer aux esprits vulgaires. Je m'y arrête pour faire voir que , même en réfutant ce qui paraît n'en pas valoir la peine, on peut détruire des préjugés qui ne laissent pas d*avoir quelque crédit , et fournissent quelquefois des armes à l'envie. C'est elle, messieurs, qui, dans le temps des démêlés de Rousseau le lyrique avec Voltaire, dicta dans vingt brochures, dans des feuilles aujourd'hui oubliées, ce principe si faux, que Tode est le genre de poésie qui demande le plus de ta-
COURS DE UTTÉRATURE.
lent; et depuis on a répété cette sottise dans des dictionnaires et des poétiques. Il fallait qu'on fût bien pressé de mettre les Psaumes et VOde à la Fortuwe au-dessus de Zaïre et de la Henrlade, pour oublier qu'un bon poëme épique, une belle tragédie, exigent un talent infiniment plus varié, plus étendu , plus fécond , une verve bien plus soutenue, une imagination bien plus inventive, une âme bien plus sensible ,. une tête bien plus forte que toutes les odes anciennes et modernes. Aussi jamais les Grecs et les Romains n'ont-ils balancé sur la préférence; et Horace lui-même, Tlmitateur de Pindare, reconnaît si bien la supériorité d'Homère, qu'il recommande seulement de ne pas compter pour rien les autres poètes.
« Si Homère a lo premier rang , dit-fl , la muse de Pindare et d*Alcée n'est pas dans l'cabU. •
S'il veut parler des beaux jours de la Grèce, il les appelle le siècle du grand Sophocle^. Il élève Pindare au-dessus de tous les poètes lyriques, mais il ne le compare jamais au père de l'épopée , ni aux fameux tragiques grecs. Parmi nous , personne , dans le dernier siècle, ne s'était avisé de placer Malherbe au-dessus du grand Corneille. C'est de nos jours que la malignité plus raffinée a créé de nouvelles doctrines pour confondre tous les rangs.
Mais que dites-vous , messieurs, de cette phrase? BùUeau n'a fait que de mauvaises odes. Ne diraiton pas qu'il en a fait un bien grand nombre? le langage de la haine a toujours quelque chose qui ressemble au mensonge. Boileau n'a jamais fait qu'une ode, à moins qu'on ue donne le nom d'ode à trois stances contre les Anglais, qu'il fit en sortant du collège. Mais personne n'ignore que des stances ne sont pas une ode , et ces vers contre les Anglais sont .intitulés Stances. Enfin, cette ode de Chapelain est-elle en effet très-beUe, comme on nous le dit? Boileau, plus réservé, dit seulement qu'elle est assez belle; et bien loin qu'on puisse lui imputer de n'en pas dire assez, il suffit de la lire pour se convaincre que la disproportion entre le style de cette ode, qui, en général, est assez pur et assez nombreux, et l'horrible barbarie des vers de la Pucelle, a rendu Boileau beaucoup trop indulgent. Cette ode a quelques belles strophes; mais le plus grand nombre pèche encore par le prosaïsme , par les chevilles , par une langueur monotone. La marche en est exacte , mais froide ; les idées se suivent^ mais ne procèdent point par des mouvements lyriques. En un mot, c'est, à peu de chose près, une
I Qtta/«i temporihut maoni viguêre Sophoelis.
pièce fort médiocre , que cette ode dont on veut se faire un titre pour guinder Chapelain au-dessus de Despréaux.
Au reste, l'anonyme, qui nous avait annoooé une démonstration, n'ajoute rien à ce bel argument, qu'il abandonne tout de suite en avouant que c'est vn sophisme. Comme il nous a accoutumés à ses contradictions, il n'y a rien à dire. Nous sommes encore trop heureux qu'il veuille bien ne pas nous prouver que Chapelain est plus poêle que Boileau.
En revanche, il nous démontre, et toujours par l'organe du même interlocuteur, que c'est à Chapelain que nous devons Racine, parce que Chapelain, qui disposait des grâces, lui procura une pension de six cents livres pour son Ode sur le mariage du roi , et engagea le jeune poète à corriger une strophe où il avait mis des Tritons dans U Seine. Il faut louer Chapelain d'avoir fait une trèsbonne action , d'avoir encouragé un talent naissant, et d'avoir ôté de la Seine les Tritons qui s'y trouvaient par une inadvertance que l'anonyme appelle une incroyable bévue. Mais Molière encouragea aussi la jeunesse de Racine, lui donna cent louis de sa première tragédie, et lui fournit même le plan d'une autre; et personne n'a jamaiis prétendu que l'on dût Racine à Molière On ne doit un homme teà que Racine qu'à la nature, à qui l'on n'a pas souvent de pareilles obligations; et si l'auteur de la Lettre perd beaucoup de paroles et de papier à nous convaincre que Boileau n'a point appris à Racine à faire Iphigénie et Phèdre, c'est qu'apparemment il aime à prendre une peine inutile et à répondre à ce qu'on n'a pas dit. On a dit, et avec raison, qu'un critique et un ami tel que Boileau avait contribué à former le goût et le style de Racine» et il serait également superflu de le prouver ou de le nier.
Notre anonyme, toujours prodigue d'exclamations, et toujours à propos, s'écrie sur ce procédé de Chapelain : Quelie grandeur d'Ame! queUe noblesse! Peut-être cet enthousiasme paraîtra-t-il un peu exagéré quand il s'agit d'une pension de six cents livres, procurée par un homme alors le doyen et l'arbitre de la littérature à un jeune débutant qui avait célébré son roi avec succès ; mais l'exagération est excusable quand on loi^e les bonnes actions. Ce qui ne l'est pas c'est de les tourner en reprodies injustes contre un autre, c'est d'en conclure que ron doit à Chapelain mille fois plus de respect qu'à Despréaux. Ce n'est pas tout : il compare à cette conduite de Chapelain avec Racine celle de Boileau avec Chapelain ; il voudrait que Boileau eût appris aussi à l'auteur de la Pucelle k ûire mieux des
SIECLE DE LOUIS XIV. — POESIE
▼en, au lieu d^aller partout décrier tel ouvrage dès que les ouze premiers chants eurent paru.
« Et peut-être, dit-il, Chapdain serait-il deyena aussi granad que Racine et BoUeau. »
Cest dommage que cette belle spéculation ne puisse * guère s*accorder avec les faits et les dates. J'ai déjà remarqué, messieurs, que l'auteur ne s'en tire pas mieux que des raisonnements. Quand la Puceile parut (en 1656), Chapelain avait soixante-cinq ans, et Boileau en avait vingt. Il éXah alors dans l'étude d'un procureur. Et voyez, je vous prie, jusqu'où peut nous égarer l'envie de montrer de la grandeur iTàme. On voudrait qu'un clerc de procureur se fût fut à vingt ans le guide et l'aristarque d'un poète plus que sexagénaire; qu'un jeune inconnu eût été offrir ses leçons à l'auteur le plus célèbre de son temps. Je ne parle pas de l'impossibilité de donner du goût, de l'oreille, du talent enûn, à un homme de cet Age : le dieu des vchts lui-même eût échoué près de Chapelain. Mais quelle opinion, messieurs, peuton prendre de c^ux qui débitent de semblables rêveries avec tant de sérieux et de pathétique; qui dénaturent ainsi tous les faits et toutes les idées, pour injurier à plaisir; qui veulent que Boileau, dont les satires ne parurent que dix ans après la Puceile, ait couru par/ou/ pour la décrier, lorsqu'il était, comme il le dit lui-même, dans la poudre du greffe f Est-ce ignorance de ce qu'il y a de plus aisé à savoir? est-ce un dessein formé d'écrire contre là vérité? est-ce défaut absolu de sens , impossibilité de lier ensemble deux idées? est-ce tout cela réuni ? que l'on choisisse : les faits parlent. Us sont sans réplique.
Enfin comment concevoir cette aveugle animosite qui poursuit un homme tel que Despréaux près d'un siècle après sa mort, et l'attaque à la fois dans ses écrits, dans son caractère, dans sa personne; qui fait d'une dissertation littéraire un factura diffamatoire, un libelle furieux, contre un écrivain respecté qui ne peut plus se défendre? Oui, messieurs ; les sarcasmes et les outrages ne tombent pas ici seulement sur l'écrivain, mais sur l'homme. Que l'auteur en effet appelle les saphirs du Tasse ce qui paraît à Boileau du clinquant; qu'à propos d'une satire où le poète n'a voulu parler que de la rime, il lui reproche de n'avoir pas connu le talent de Molière, et qu'il oublie le touchant hommage que Boileau a rendu à sa mémoire dans VÈpUre à Racine f et les jolies stances qu'il lui adressa cont re les critiques de l'École des Femmes ; que , troublé par une espèee de délire qui le met sans cesse en opposition avec lui-même, il l'appelle tantôt un
esprit timide, étroit, borné, tantôt un grand poète : qu'il nous dise ici que sa tête ne renfermait que des hémistiches; là, qu'il Sivail un Jugement et un sens exquis; qu'il prenne tout le monde à témoin de \di froide monotonie de l'écrivain qui dans Vart poétique a su si bien se ployer à tous les tons; que, selon lui , Chapelle qui de sa vie ne fit un vers hexamètre, Furetière qui n'en a pas fait un bon, aient fait pour Boileau une foule de beaux vers , lorsqu'ils n'en faisaient pas pour eux; que DuM vaincu lui paraisse au*des6us du Lutrin; qu'il pousse même l'indécence jusqu'à dire que k plaisanterie connue de Despréaux sur VAgésilas était k coup de pied de Vàne : on répond suffisamment à toutes ces folies par le rire de la pitié et du mépris. Mais a-tron le droit d'hnprimer d'un écrivain qui fut toujours si jaloux de la réputation d'honnête homme, et à qui jamais on ne l'a contestée, qu'il pUta les grands et les heureux du siècle, et se moqua de la vertu dans tindigenee et du talent sans appui? Boileau secourut la vertu et le talent dans l'indigence : il fut le bienfaiteur de Patru. On sait qu'il prêtait de l'argent même à Unière, qui s'en servait pour aller au cabaret faire un couplet contre lui : on sait qu'il déclara qu'il renoncerait à sa pension, si l'on retranchait celle de Corneille, et qu'il réussit à la lui faire conserver. On ose l'accuser d'avoir Intfoué Corneille! Il dit dans son Discours au Roi :
(Kd , je sais qu*eDtre ceux qui fadrestent l«un veUlas , Paiml les Pelletiers on compte des Corndiles.
Il dit dans ses Ëpttres :
Ed Tain ooDtre le Cid un ministre se ligue; Tout Paris pour Chimèoe a tes yeux de Rodrigue. L'Académie en eorpa a beau le ceusuier ; Le public révolté s'obsUne à l'admirer.
Il dit dans l'Art poétique :
Que GomeiUe, pour lui ranimant son andaoe, Soit eocor leComeUle et du Cid et d^fforaee.
Il dit à Racine :
De ComeUle vieilU tu oousoles Paris.
Il dit à ses vers :
1^4 comme les vers de Cinna , â^Jndromaqtig , Tous croyes à grands pas, clies la postérité, Gourir, marqués au ccin de r'immndalité.
Ces hommages si éclatants et si multipliés ne8on^ ils pas l'expression d'un sentiment vrai , et peuventils être batànciés par un hétas! sur YAgésÙasf
Non, non : les grands hommes du sièéle de Louis XIV se respectaient mutuellement , malgré la concurrence, et même malgré Pinimitié. Ils étaient justes les uns envers les autres; et ceux du nôtre, quoi qu'en veuille dire l'anonyme, l'ont été envers
Despréaux. Ce n'est pas aux gens instruite que Fanonyme s'adressait lorsqu'il a. dit en unissant :
« Comment se Tait-il quo la plupart de nos écriTains philosophes ee soient déclarés contre lui ? »
Et il nomme Voltaire, Vauvenargues , Helvétius et Fontenelle. Il est contre toute raison de compter ce dernier, ennem* déclaré de Boileau , et de regarder ses^épigrammes comme un jugement. C'est comme si l'on donnait pour une autorité sa mauvaise épigramme contre VAthalie de Racine. Il les haïssait tous les deux ; c'est tout ce qu'on peut en conclure : ce n'est pas ici le lieu d'examiner à quel point cette haine pouvait être fondée. L*auteur de la Lettre ajoute :
« Pomt|uoi Boileau n'a-Ml jamais pu captiver Vadmi» ration de MM. Marmontel , de Ckmdorcet , Dusaulx , Tabbé Delille, iferderi^u
Je ne m'arrête pas à cette association de noms peu faits pour aller les uns avec les autres : c'est un petit charlatanisme aujourd'hui fort usité par les faiseurs de feuilles et de pamphlets, qui , affectant de mêler les noms les moins faite pour se trouver ensemble , s'efforcent en vain de confondre les rangs sur la liste de la renommée, à qui l'on n'en impose pas. Mais ce que je ne dois pas omettre , c'est que ce passage, messieurs, est ce qui m'a déterminé à entreprendre la réfutation dont je vous ai fait les juges. Dans ce grand nombre d'auteurs nommés, bien des gens ne se rappellent pas, ou n'iront pas chercher exprès les endroits relatifs à la question , et surtout n'imagineront pas aisément qu'on se hasarde ainsi à citer des autorités qui, du moment où elles seront vérifiées , accableront celui qui a voulu s'en appuyer. Cette énumération insidieuse et mensongère est donc très-propre à faire illusion. L'auteur y a bien compté, puisqu'il a conservé ce trait pour le dernier, comme celui qui pouvait produire le plus d'impression. Et où en serions-nous , si Ton pouvait se persuader que tant d'esprits éminents aient pu faire cause commune avec l'inconnu qui vient d'outrager si indignement un des plus vénérables fondateurs de notre littérature? Il importe de mettre la vérité en évidence : les témoignages qu'on invoque ici contre Despréaux vont achever son éloge et constater l'opinion. Il est de fait que le peu de reproches que lui font ceux qui lui rendent d'ailleurs la plus éclatente justice porte entièrement sur quelques points avoués par tous les gens sensés, sur deux ou trois jugemente trop peu mesurés , sur l'infériorité de ses satires par rapport à ses autres ouvrages, et n'a rien de commun avec cet amas de folles invectives dont je ne vous ai même rapporté qu'une partie.
Commençons par celui qu'il faut toujours placer avant tous, par Volteire.' Ouvrons le Temple duk Goût
Là régnait Despréaux, leur maître en l'art d'écrin : Lui qu^arma la raison des traits de la saUre , Qui , donnant le précepte et Texemple à la toi» , Établit d*ApoUon les rigoureuses lois. ^
Lisons le Discours sur r Envie.
On peut à Despréaux pardonner la saUre;
Il Joignit I*art de plaire au malheur de médire :
Le miel que celle abeiNe avait tiré des fleurs
Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs.
Mais pour un lourd frelon, méchamment imbécile.
Qui vit du mal qu*il fait , et nuit sans être utile.
On écrase a plai»ir cet insecte orgueilleux ,
Qui faUgue Toreille et qui choque les yeux.
Ce contraste entre le bon poëte qui écrit des satires en vers élégants, et les mauvais satiriques eo mauvaise prose, se présente si naturellement à Fesprit, et l'application en est si fréquente, que nous la retrouverons dans plusieurs des écrivains que je citerai.
Dans le poëme de la Guerre de Genève, Paateor s'adresse à Doileau :
Grand Nicolas , de Jnvénal émule, Peintre des mœur» , surtout du ridicule , Ton style pur a de quoi me tenter :
Il est trop beàa ; Je œ puis l*lmiter.
Passons des ters à la prose : on y exprime son avis avec plus de développement; on y considère les objets sous toutes les faces. Écoulons l'article Art poétique dans les Questions sur V Encyclopédie, L'auteur commence par y réfuter un philosophe de ses amis > , qui avait appelé Boileau un oersificateur,
« Il faut rendre jnstioe à Boileau. S*fl n'ivail été qa'oa versiAcateur, il serait à peine conna. H ne serait pas de ce petit nombre de grands hommes qui feront passer le siècle de Louis XTV à la dernière postérité. Ses dernières Satires * , fies belles Épi très, etsurtoht son Art poétique, sont des chefs'd*œuvre de raisoh autant que de poésie Sapere est et principium et/ons. L'art du versificateur est ik la vérité d*une difliculté prodigieuse , surtout en notre langue, où les vers alexandrins marchent deox à deux, où il est rare d'éviter la monotooie, où il faut absolument rimer, où les rimes agréables et nobles sont en trop petit nombre, où un mot hors de sa place , une syllabe dure gftte une pensée heureuse ; c*esl danser sur la oofde avec des entraves : mais le plus grand succès dans cette partie de Tart n*est rien, 8*11 est seul. L'Art poétique de Boileau est admirable, parce qu'il dit toujours agréablement des choses vraies et utiles, parce qu'il donne leojours le précepte et Texemple , parce qu'il est varié, patte que l'auteur, en ne manquant jamais à la porelé de la langue ,
> Diderot
* Il veut parler de la neaviènwet de Ifr^hnitième.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
« Sali 4'aoe voix légère, « Passer do grave au doux , du plaisaDt au sévère.
« Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût, c'est qu'on sait ses vers par coeur; et ce qui doit plaire aux pliilosophes, c'est qu'il a presque touyoura raison.... On oserait présumer ici que VArt poétique de Boileau est supérieur à celui d'Horace. La méthode est certainement une heauté dans un poète didactique : Horace n'en a pohiL Nous ne lui en ferons pas un reproche , puisque son poëme est une épitre familière aux Pûmus, et non pas un ouvrage r^uher comme les Géorgiques. Mais c'est un mérite de plus dans Boileau , mérite dont les pliîlosophes doiyent lui tenir compte. L*Art poétique latin ne parait pas, à beaucoup près , si travaillé que le français. Horace y parle presque toujours sur le ton Ubre et fiunilier de ses autres épttres : c'est une extrême justesse d'esprit, c'est un goût fin; ce sont des vers heureux et pleins de sel, mais souvent sans liaison, quelquefois destitués d'harmonie; ce n'est pas l'élégance et la correction de Virgile. L'ouvrage est très-bon ; celui de Boileau parait encore meilleur ; et si vous en exceptez les tragédies de Racine , qui ont le mérite supérieur de traiter toutes les passions et de surmonter toutes les difficultés du théâtre, FArt poétique de Boileau est sans contredit le poëme qui fait le plus d'honneur k la langue française. » .
Je ne joindrai pas à un morceau si décisif et si frappant une foule de passages où Voltaire énonce le même avis en d'autres termes ; je nMnsisterai pas sur le Commentaire de Comeilley où non-seulement les préceptes de Boileau , mais ses jugements, qui nous ont été transmis par tradition , sont cités sans cesse comme on cite les lois dans les tribunaux. Mais je crois devoir remarquer, dans Tarticle qu'on vient d'entendre, la différence du ton de Voltaire et de celui de Fanonyme : elle est en raison inverse de celle des lumières. Voltaire veut-il donner la préférence à VArt poétique de Boileau, comment s'exprime-t-il .' On oserait présumer..,. Comparez cette réserve avec la confiance insultante, la morgue magistrale, la hauteur dédaigneuse d'un inconnu qui juge Boileau. Observez que dans cette longue diatribe , où l'on contredit le jugement de deux siècles, on ne trouve pas une fois la formuledu doute ; qu'en renversant tous les principes reçus , toutes les notions du bon sens , on ose attester tous les bons esprits. Ce seul trait, entre mille autres, suffirait pour prouver que l'auteur ne doute de rien.
Sur quoi donc peut-il s'appuyer quand il dit que Voltaire s'est déclaré contre Boileau? Sans doute sur deux vers échappés à sa vieillesse, deux vers qui ne sont qu'une saillie d'humeur, et qui ne peu- .vent jamais, aux yeux de la raison et de la bonne foi , démentir tant d'hommages réitérés et soixante ans d'admiration. On les lui a reprochés justement ces vers : ils commencent VÉpitre à BQileau,
LX UARI>fi. — TOME I.
Boileau, correct auteur de guelqueâ bons écrite; Zoile de Quinaolt , et flatteur de Louis; Mais oracle du goût dans cet art dlfllcile Où s'égayait Horace , où travaillait Virgile, etc.
Le premier est un éloge mince , le second est injurieux. Mais, je vous le demande, messieurs, estce dans ces deux vers qu'il faut chercher la véritable opinion de Voltaire, ou dans les morceaux si détaillés que vous avez entendus, et dans tout le reste de ses ouvrages? Celui qui vient de parler avec tant d*admiration de l'Art poétique , croyait-il en effet que son auteur ne fât que correct, et que son mérite se bornât à quelques bons écrits? Du moins ces deux vers, qui ne sont que le caprice poétique d'une imagination mobile, ont-ils pu laisser à l'a^» nonyme une sorte de prétexte, mais je cherche en vain celui que peuvent lui fournir Vauvenargues et Heivétius, qu'il range parmi les détracteurs de Boileau. Voici tout ce qu'on trouve dans l'excellent livre du penseur Vauvenargues, un des esprits les plus jfidicieux de ce siècle.
« Boileau prouve, autant par son ouvrage que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai. Mais cette expression si touchante appartient moinsà la réflexion, sujette à Terreur, qu'à un sentiment très-mtime et trèsfidèle de la nature. La raison n'était pas distincte, dans Boileau, du sentiment : c'était son instinct Aussi a-t«lle animé ses écrite de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.... Boileau ne s'est pas contente de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages; il a enseigné son art aux autres; il a éclairé tout son siècle; il en a banni le faux goût autant qu'il est permis de le bannir de chez tous les hommes. Il fallait qu'il fût né avec un génie bien singulier iH>ur échapper, comme, il a foit, aux mauvais exemples de ses contemporains , et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à l'exactitude de la versification ne font pas peut-être attention que ses vers sont {deins de pensées, de vivacité , de saillies, et même d'invention de style. Admirable dans la justesse , dans la solidité et la netteté de ses idées , il a su conserver ces caractéres dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force; ce qui prouve inoontesteblement un grand telent.... Si l'on est donc fondé à reprocher quelque défaut ^ Boileau , ce n'est pas , à ce qu'il me semble , le défaut de génie ; c'est au contraire d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit, plus de feu et de vérité que d'élévation et de délicatesse, plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaieté, et plus d'agréoient que de grâce. On l'attaque encore sur quelques-uns de ses jugements qui semblent it^justes; M je ne prétends pas qu'il fût infaillible. »
Voilà l'article entier qui regarde Boileau, messieurs : vous semble-t-il d'un homme qui se déclare contre lui? Pensez-vous que Boileau en eût été mé«
content? Cette distinction si délicate et si Juste des dilîférentes qualités qui dominent plus ou moins dans ses ouvrages est en effet d*un philosoplie et d'un homme de goût. Y a-t-il un seul mot qui soit d'un détracteur? J'ai quelque obligation à i*ano- .nyme, je Ta voue, de m'avoir fourni l'occasion de mettre sous vos yeux cet intéressant morceau, où j'ai eu le plaisir de retrouver en substance tout ce que j'ai tâché de développer dans l'analyse des écrits de Despréaux. Si je ne me suis pas exprimé aussi bien que Yauvenargues, je suis du moins plus assuré de mon opinion, quand elle est si conforme à la sienne.
Voyons Helvétius. Il parle, dans une note, de ce nkéme accidentqui est le sujet des railleries agréables de l'anonyme. Il en parie en physicien observateur, et croit y voir la cause du défaut de sensibilité du poète, et de son peu d'amour pour les femmes. Mais ce qui prouve qu'il n'en tire pas d'autres consé» quences contre son talent, c'est ce qu'il en dit dans son chapitre sur le Génie.
« La Fontaine et Doileaa ont porté pea d'invenUon dans le fond des sujets qu'ils ont traités ; cependant l'un et Tau* tre sont , avec raison , mis au rang des génies : le premier, par la naïveté, le sentiment et l'agrément qu'il a jetés dans sa narration ; le second , par la correction , la force et la poésie de style qu'il a mise dans ses ouvrages. Quelques reproches qu'on fasse à Boilcau, on est forcé de convenir qu'en perfectionnant infiniment l'art de la versitication, il a réellement mérité k titre d'inventeur. »
Vous attendez peut-être quelque restriction qui puisse servir d'excuse à l'anonyme. Non , messieurs. J'ai cité tout : il n'y a pas un mot de plus. Je laisse à vos réflexions le soin d'apprécier les moyens honnêtes et nobles qui sont d'usage aujourd'hui pour tromper le public et décrier ce qu'on admire. Pour moi, je ne m'y arrêterai pas : je me réserve dans la suite de traiter particulièrement des abus honteux qui déshonorent les lettres dans ce siècle, et que le siècle précédent n*a point connus ; et dans ce nombre je serai obligé de compter l'habitude de se permettre le mensonge sans scrupule et sans pudeur.
On a (dans V Avertissement) nommé d'Alembert parmi les détracteurs de Boileau. Écoutons d'Alembert. Je vous préviens, messieurs, que vous altez retrouver à peu près les mêmes idées que dans Voltaire, Vauvenargues, Helvétius, c'est-à-dire celles qui sont diamétralement opposées à tout ce que l'anonyme a voulu établir; mats cette uniformité d'avis est précisément ce qu'il importe de constater. Après avoir dit, comme nous le disons tous, que les satires de Boileau sont la moindre partie de sa gloire, il continue ainsi :
« 11 sentit qu'U faut être, en vers comme en prose, l'écrivain de tous les temps et de loua les lieux.... Il produisitnoes ouvrages qui assurent à jamais sa renommée. Il fit ses belles Épltres, où il a su entremêler à des louanges finement exprimées des préceptes de littérature et de morale rendus avec là vérité la plus frappante et la précision la plus heureuse; son Lutrin, où avec si peu de matière il a répandu tant de variété , de mouvement et de grâce ; enfin , son Art poétique, qui est dans notre langue le code du bon goût, comme celui d'Horace l'est en latin ; supérieur même à celui d'Horace , non-seulement par l'ordre si nécessaire et si parfait que le poète français a mis dans son ouvrage, et que le poète latin semble avoir trop négligé dans le sien , mais surtout parce que Despréaux a su faire passer dans ses vers les beautés propres à chaque genre dont il donne les règles.... Noos n'examinerons point si l'auteur de ces chefs-d'œovre mérite le titre d'homme de génie qu'U se donnait sans &çon à luimême, que dans ces derniers temps quelques écrÎTsins lui ont peut-être injustement refusé, car n'est-ce pas avoir droit à ce titre que d'avoir su exprimer en vers harmonieux, pleins de force et d'élégance, les arrêts de la raison et da bon goût , et surtout d'avohr connu et développé le premier, en joignant l'exemple au précepte, fart si diOicile et jusqu'alors si peu connu de la versification française? Despréaux a eu le mérite rare, et qui ne pouvait appartenir qu'à un homme supérieur, de former le premier en France , par ses leçons et par ses vers , une école de poésie. Ajoutons que , de tous les poètes qui l'ont précédé ou suivi , aucun n'était plus fait que lui pour être le chef d'une pareille école. En effet , la correction sévère et prononcée qui caractérise ses ouvrages , les rend singulièrement propres à servir d'étude aux jeunes élèves en poésie. Cest sur les vers de Despréaux qu'ils doivent modeler leurs premiers essais.... Despréaux, ibndateur et chef de t'éoole poétique française, eut dans Racine un disdple qui lui aurait suffi fiour lui assurer l'immortalité, quand il ne l'aurait pas d'ailleurs si bien méritée par ses propres écrits. >
Cest à l'anonyme maintenant à concilier, comme il le pourra , cette doctrine avec la sienne. Le philosophe , à propos des mauvais satiriques , en vers ou en prose, qui se sont faits si maladroitemeut les singes de Boileau, fait une réflexion qui sûrement ne paraîtra pas ici hors de propos.
« Il y a (dit-il) entre eux et lui cette différence Irès-acheuse pour eux , qu'il a commencé par des satires , et fini par des ouvrages immortels, et qu'au contraire ils ool conunencé par de mauvais ouvrages , et fini par des satires plus déplorables encore. Conduits à la méchanceté par l'impuissance , c'est le désespoir de n'avoir pu se donner d'existence par eux-mêmes qui les a ulcérés et dédttlnés contre l'existence des autres. ■
L'auteur de la Lettre a pris pour épigraphe un passage tiré d'un fort beau discours de M. Dusaulx sur- les poètes satiriques. Il ne manque pas de le ranger aussi parmi ceux dont Boileau, dît-il, n'a
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
jamais pu capikoer l^admiraHa». Gependant les réflexions du traducteur de Juvénal ne portent que sur les satires de Boileau , dans lesquelles il désirerait, avec raison , un fond plus moral. D'ailleurs , il reconnaît en lui Thomme fait pour apprécier les ouvrages f et guider les auteurs; ce qui est directement le contraire des opinions de Tauteur de la l£ltre : et bien loin de refuser à Boileau son admiraiUm, voici comme il finit :
« Respectoi» la mémoire de ce iameax critfqoe : s'il est contraiiit de céder h ses deTanders la palme de la satire, ils ne saoraient hd rien opposer de plus parfidt que l'Àri poéHque et le Lutrin. »
L'anonyme appelle aussi M. de Condorcet à son secours, et cite son éloge de Claude Perrault. Ouvrez cet éloge, et vous y verrez qu'en blâmant la satire, en blâmant le poète de n'avoir pas rendu justice à l'architecte, il n'attaque en rien le mérite littéraire de Despréaux, ni les services qu'il a rendus ant lettres, et qu'il explique comment Claude Perrault n'était pas plus juste envers Boileau que Boileau envers lui , par la différence des objets qui les occupaient. Son résultat est dans cette phrase :
« Boileau, qui est un grand poète poor les gens de goû^ et les amateora de la poésie , n'est presque qu'un versifies* teur pour oeux gui ne sont que pMlosqphes. •
N'est-ce pas dire clairement que ceux qui ne sont que philosophes ne sont pas juges compétents du mérite d'un poëte?
J'ai exposé en commençant cette analyse, l'avis de M. Marmontel : quant à M. l'abbé Delille, pour nous prouver que Boileau n'a Jamais pu captiver son admiration j l'on nous renvoie à une satire sur le luxe, où il dit que Cotin a été quelquefois <mmoU à la rime. On sent combien cette preuve est concluante. Mais l'auteur de la Lettre ^ fidèle à ses petites ruses de guerre, se garde bien de citer les deux vers tels qu'ils sont :
Mali IfttaM là OoUn , misérable TtcUme , Immolée au boa goût, quelquefois à la rime.
On a conservé l'hémistiche quelquefois à la rime, mais on a soigneusement supprimé immolée au bon goût, et il devient évident, du moins pour l'auteur de la Lettre, que celui qui s'est permis cette légère plaisanterie ne peut pas admirer Boileau. Nous savons que l'anonyme ne raisonne jamais autrement; mais ceux qui connaissent le traducteur des Géorgiques savent qu'il n'y a point d'auteur dans notre langue qu'il ait plus étudié que Boileau, ni dont il estime davantage la versification.
Il ne reste donc plus que M. Mercier : pour ce coup l'anonyme a raison. Il est avéré que M. Me^
cler n'admire point du tout Boileau; et si Ton nous demande pourquoi , nous dirons de notre côté : Pourquoi ce même M. Mercier méprise-t-il souverainement Racine, qu'il appelle un/roid petit belesprit f Pourquoi a-t-il si peu d'estime pour Molière qui n'a déchiffré que quelques pages du grand livre de l'homme, et qui ne s'est Jamais élevé Jusqt^au drame? Pourquoi nous invite-t-il à brûler notre théâtre? etc. etc. Nos pourquoi ne finiraient Jamais, Ainsi nous répondrons à l'anonyme que, si Boileau, Racine et Molière n'ont Jamais pu cap* tiver l^admiralion de M. Mercier, c'est un malheur dont on peut croire qu'ils auraient la force de se consoler.
J'ai fini la tâche que j'avais entreprise, et j'ose croire qu'elle n'a pu paraître inutile ni déplacée. S'il n'entre pas dans le plan que je me suis proposé, de parler des productions du talent des auteurs vivants, c'en est une partie nécessaire de discuter leurs opinions. Je l'ai déjà fait plus d'une fois , et je compte le faire encore ; car on n'établit les vérités qu'en détruisant les erreurs, et ces vérités sortent plus claires et plus brillantes du choc de la discussion. Il est à propos d'ailleurs de réprimer de temps en temps les scandales littéraires. Un homme qui juge Despréaux avec le ton d'un maître, et le déchire avec la fureur d'un ennemi; qui traite comme de petits esprits, comme des gens à préjugés imbéciles, ceux qui honorent l'auteur de l'Jrt poétique, un tel homme insulte tout une nation éclairée : et j'ai vengé la cause de tous les Français raisonnables, en vengeant celle de Despréaux. J'ai confondu la mauvaise foi , en faisant voir que celui qui osait attribuer ses propres opinions à nos plus illustres littérateurs, avait calomnié leur justice, en même temps qu'il calomniait le talent de Boileau. Cette brochure forcenée n'est que l'explosion de la haine secrète d*une 'troupe de révoltés, qui ne détestent dans Boileau que l'autorité de la raison. Jamais il n'eut plus d'ennemis qu'aujourd'hui, parce qu'il n'en peut avoir d'autres que ceux du bon goût, et que leur audace s'est accrue avec leur nombre : l'expérience atteste le mal qu'ils peuvent faire. Les Romains autrefois, dans les temps de calamités publiques , faisaient descendre du Capitole et tiraient du fond de leurs temples les statues des dieui( tutélaires, que l'on portait en pompe par la ville, à la vue des citoyens qu'elles rassuraient. S'il est permis, suivant l'expression d'un ancien, de comparer de moindres choses, à de plus grandes, les lettres ont aussi leurs jours de calamité; et quand l'image révérée de Despréaux vient de paraître dans œ Lycée, 01^ nous appelons avec lui tous les dieux des
arts pour les opposer à la barbarie , n*est-ce pas le moment de repousser les outrages et les blasphèmes qae des barbares osent opposer au culte que nous lui rendons?