‹ Cours de littérature celtique (volume 2)Chapitre 14 sur 108 · ESCHYLE · texte numérisé non relu

ESCHYLE

liova. S'aùxà (xiiTtoTe IXXeiTOiv. Au delà habitent les Hy-

perboréens, ÛTièp Se xà xaura 'YTrepêopéouç xaôvixeiv; ils VOnt

jusqu'àrautremer,eîç ttjv exepav ôocXaaffav (1) c'est-à-dire jusqu'à la mer du Nord.

Les monts Rhipées, toujours couverts de neige, sont un terme générique, qui comprend non seulement les Alpes aux neiges perpétuelles , mais l'ensemble des montagnes de l'Europe centrale, notamment la Forêt-Noire et les Carpathes. Je dis d'abord la Forêt-Noire : on l'apprend par un passage du Prométhée délivré , écrit vers 460, parle célèbre poète tragique d'Athènes, Eschyle, AîdxuXoç (2). Du Prométhée délivré , on ne possède aujourd'hui que quelques fragments. Dans un de ces fragments, on voit que le Danube prenait sa source chez les Hyperboréens et dans les monts Rhipées : tov "IdTpov

œrjtJiv, ex tûv 'YTrepéopéiov xaxacpépecjôat xal tô3v Ptuaitov ôpwv (3).

Ce débris du Prométhée délivré, pièce aujourd'hui perdue , nous a été conservé par une scolie sur

(1) Etienne do Byzance au mot rirepedpeot ; édition donnée chez Teubner par Westermann en 1839, p. 290.

(2) Sur Eschyle, voyez Christ, g 151-160, p. 209-227; Croiset, t. III, p. 164-227..

(3) Dans l'édition Poelarum scenicorum graecoriim donnée chez Teubner par Guillaume Dindorf en 1869, 1" partie, p. 115, c'est le n" 197; dans l'édition donnée chez Didot par E.-A.-J. Ahrens, p. 192, c'est le n° 73.

8 10. HELLANICOS. 23

Apollonios de Rhodes, 1. IV, v. 284; du vers 284 au vers 287 (1), Apollonios développe la doctrine d'Eschyle , qui met la source du Danube dans le? monts Rhipées. Il écrivait dans la seconde moitié du troisième siècle avant notre ère (2), et il mélange dans ses vers les doctrines géographiques de son temps avec celles des siècles précédents. Le Danube prend sa source dans la Forêt- Noire, bien au nord des Alpes, où se retrouvent aujourd'hui encore les neiges éternelles mises par Damaslès sur les monts Rhipées (§ 8) ; et la Forêt- Noire est ainsi comprise, avec les Alpes, dans les monts Rhipées (cf. ci-dessous, p. 53).

Les monts Rhipées apparaissent aussi au cinquième siècle avant J.-C, chez Hellanicos de Lesbos , qui , comme Damastés de Sigée , met au delà de ces monts les Hyperboréens. C'est au fragment 96 de l'édition donnée par Charles et Théodore Miiller (3). Hellanicos, mort après l'année 407 avant J.C., est un des plus célèbres

(1) Voir à la page 83 do l'édition des Argonautiques, d'Apollonios donnée chez Didot par F. S. Lehrs à la suite de son édition d'Hésiode.

(2) Christ, g 568, 569. p. 532-535 : Croiset, t. V, p. 229-240.

(3) Fragmenta historicorum graecorum, t. I, p. 58; Etienne do Byzance, édition donnée par A. Westerman chez Teubner en 1839, p. 290.

représentants du cycle des historiens appelés logographes (1), dont Hécatée, plus ancien que lui, et Damastès de Sigée, son contemporain, ont fait partie et dont Hérodote a été le brillant adversaire. Il y a donc, au cinquième siècle, une doctrine généralement reçue, c'est qu'il y a au centre de l'Europe un groupe de montagnes , les monts Rhipées sur lesquels la neige ne fond jamais : x'^^" S' «ùtà (jLviTroTe IXXeiTcetv, que le Danube y prend sa source, et qu'entre ces monts et une mer septentrionale habitent les Hyperboréens , nom grec des Celtes, suivant toute vraisemblance (cf. ci-dessous, p. 52).

Hérodote , 'Hpt^Soxoç (2) , dans son livre IV, écrit , semble-t-il, entre les années 443 et 432 (3), à Thurii , l'ancienne Sybaris dans l'Italie méridionale, proteste contre cette doctrine : « Il n'y a pas plus de gens habitant au delà du vent du nord, — tel

(1) Sur Hellanicos, voyez Christ, g 229, p. 325; Croiset, t. II, p. 560-563; Fragmenta hisloricorum graecorum, t. I, p. xxiii- XXXVI, 45-69.

(2) Né en Asie Mineure, dans la ville d'Halicarnasso, en Carie, vers l'année 484 av. J.-C.

(3) Sur Hérodote, voyez Christ, § 230-234, p. 326-336; Croiset, t. II, p. 567-637; Cougny, Extraits des auteurs grecs concernant la géographie et l'histoire des Gaules, t. II, p. 2-15; Pétrie et Thomas Duffus Hardy, Monumenta historica britannica, or Materials for the History of Britaiii for the earliest Period, t. I (1848), p. I.

est le sens d'Hyperboréens , — qu'il y a de gens habitant au delà du vent du midi » (1. IV, ch. 36,

Comme conséquence, Hérodote rejeta aussi les

monts Rhipées. Pendant son séjour dans l'Italie méridionale, il avait entendu i)arlei' du mont Alpis, les Alpes, et du mont Carpis, les Carpathes, deux des principales chaînes de montagnes comprises avec la Forêt Noire sous le nom de monts Rhipées, mais il n'avait pas bien saisi ce que lui racontaient les voyageurs , et il a fait de VAlpis et du Carpis des rivières (1. IV, ch. 49, § 3) (?). S'il avait rétablij sous le nom d'Alpis et de Carpis, les monts Rhipées, il aurait fallu abandonner sa thèse émise entre 445 et 443 à Athènes, que le Danube, coupant en deux toute l'Europe, prend sa source prés de la ville de Pyrène, c'est-à-dire dans les monts Pyrénées (1. II, ch. 33. .§ 2) (3). Hérodote tenait peut-être à dignité de ne pas se contredire, et c'est pour cela qu'il n'a pas compris qu'Alpis et Carpis étaient des montagnes, et que les monts Rhipées pouvaient bien exister sous d'autres noms que les noms reçus jusque là dans la littérature grecque. Des noms comme Ilyperboréens et monts Rhipées pouvaient, quoique dépourvus de toute valeur scientifique, représenter des faits réels. Les Hyper-

(1) Edition donnée chez Didot par Guillaume Dindorf, p. 194, 1. 15-19.

(2) Ibidem, p. 198, 1. 6-8; cf. Cougny, t. II. p. 12-13.

(3) Ibidem, p. 83, I. 1-2; cf. Cougny, t. II, p. 12-13.

boréens de la littérature grecque, au sixième et au cinquième siècle, étaient les Celtes, qui jamais n'ont pris ni reçu de leurs voisins immédiats le nom d'Hyperboréens ; et ce nom est dû à une bypothèse absurde, c'est que le vent du nord soufflait du haut des monts Rhipées, c'est-à-dire des Alpes, de la Forêt-Noire et des Carpathes , et qu'au nord de ce massif montagneux, on ne sentait pas le souffle de ce vent si froid.

Une conception également fausse nous fait donner le nom de mont Atlas à une chaîne de montagnes de l'Algérie. Dans le monde grec, on a très anciennement conçu le ciel comme une voûte solide, une coupole supportée par des colonnes; une de ces colonnes était une cariatide masculine, une divinité, le dieu Atlas, Atlantos , « celui qui soutient, o de là le nom d'Atlas (1), transporté du domaine de la mythologie dans celui de la géographie quand, sous l'empire du système d'Evhémère (2), on a cru qu'une haute montagne, en

(1) Surl'Atlas mythologique dont le nom apparaît dans YOdyssée, 1. I, vers 52, 1. VII, vers 245, voyez un article de MM. Stoll et Furtwangler chez Roscher, Ausfùhrliches Lexicon der griechischen und rômischen Mythologie, t. I, col. 703-711, et un article de M. Wernicke dans l'édition de Paulys Realencyclopaedie donnée par M. Wissowa, t. II, col. 2119-2133.

(2) Evhémère vivait dans l'olympiade 116 (316-313 av. J.-C). Paulys Realencyclopaedie, l" édition, t. III, p. 369; cf. Croiset, t. V, p. 148-151; Christ, § 393, p. 556, où l'auteur insiste sur ce fait qu'Evhéraère fut contemporain du roi de Macédoine Cassandre, mort en 298 avant J.-C.

paraissant s'élever jusqu'aux cieux, avait donné naissance au mythe. De l'origine mythologique du nom, devons-nous conclure que la chaîne de montagnes algériennes n'existe pas? Nous raisonnerions comme Hérodote. Le nom de l'Océan Atlantique, voisin du point où peinait l'Atlas mythologique, a la même origine. Faut-il, procédant comme Hérodote, conclure que cet Océan n'existe pas?

Nous ne raisonnerons pas ainsi. Nous dirons avec Hécatée de Milet que, vers l'an 500 avant J.-C, les Celtes habitaient au nord des Ligures, chez lesquels était Marseille. Nous répéterons, d'accord avec Aristée de Proconnèse, Damaslés de Sigée , Hellanicos de Lesbos, qu'au sixième et au cinquième siècle, les Celtes, désignés en Grèce par le nom d'Hyperboréens, habitaient au nord des sources du Danube et de la Forêt-Noire, c'està-dire au delà d'une des chaînes de montagnes alors comprises sous le nom de monts Rhipées; que, voisins du grand fleuve et de la Forêt-Noire, les Celtes s'étendaient de là jusqu'à la mer du Nord ; nous ajouterons que, des côtes méridionales de la mer du Nord, ils avaient, dès le neuvième siècle, atteint les Iles Britanniques , si nous tirons du mot xaoratTepoç, chez Homèrc, les conséquences qu'en a conclues M. Salomon Reinach.

Hérodote était un écrivain de talent, de plus un homme consciencieux : il prit la peine de voyager pour vérifier l'exactitude des renseignements

donnés par ses prédécesseurs ; né en Asie Mineure, dans la ville d'Halicarnasse, il se rendit non seulement dans la ville d'Athènes, centre intellectuel du monde grec, mais en Egypte et en Italie.

La supériorité d'Hérodote, comme écrivain, sur l'école d'Hécatée de Milet, continuée au cinquième siècle avant notre ère par Phérécyde (1), Hellanicos de Lesbos, Acusilas (2), est constatée par Cicéron dans son traité De Oratore , 1. II, cli. 12 et 13, § 53-59. Ces anciens historiens de la Grèce, comme les premiers historiens de Rome, comme Caton l'Ancien, comme Fabius Pictor, comme Pison, nous dit l'orateur romain, ne se préoccupaient pas d'orner leur récit , ne demandaient qu'à être compris, ne visaient à d'autre mérite que la brièveté. « Hérodote, » ajoute-t-il, « est le premier qui ait su orner son style; il n'avait pas, que nous sachions, l'habitude de plaider comme avocat, et il est si éloquent que, sans émettre la prétention d'être fort en grec, j'ai grand plaisir à le lire. » Dans le traité De Legibus, 1. I", ch. l'^'", § 5, Cicéron appelle Hérodote le père de l'histoire , mais c'est toujours au point de vue de la forme qu'il se place : chez Hérodote, père de l'histoire, dit-il, et chez Théopompe, il y a des fa-

(1) Sur Phérécyde, voyez Christ, g 229, p. 324, 325; Croisât, t. II, p. 463, 478, 479; cf. p. 557, 558; Fragmenta historicorum graecorum, t. I, p. xxxiv-xxxvi, 70-99.

(2) Sur Acusilas, voyez Christ, g 228, p. 323, 324; Croisel, t, II, p. 548; Fraginenta hisloricorum graecorum, 1. 1, p. xxxvi-xxxvill, 100-103.

bles sans nombre, apud Herodotum , patrem historiae, et apud Theopompum, sunt innumerabiles fabulae.

Il ne faut se servir d'Hérodote qu'avec une très grande prudence, en sachant lire entre les lignes et sans le prendre à la lettre. Dans son grand et célèbre ouvrage, il y a sur les Celtes, comme nous allons le voir, deux passages très importants, l'un écrit à Athènes entre l'an 445 et l'an 443 avant notre ère, l'autre à Thurii en Italie entre 443 et

Dans le premier, Hérodote dit que le Danube, 'IffTpoç, commence chez les Celtes et à la ville de Pyréne, et qu'il coule en coupant l'Europe par le milieu. Il ajoute que les Celtes habitent hors des colonnes d'Hercule et sont voisins des Cynesli, dernier des peuples de l'Europe à l'Occident (l. H, ch. 33, § 2, 3) (1). Dans ce texte est une grosse erreur, c'est d'avoir mis la source du Danube prés de la ville de Pyrène, c'est-à-dire dans les Pyrénées (cf. ci-dessous, p. 53).

Cette erreur, sans être rétractée, n'est pas reproduite dans le passage écrit plus tard à Thurii en Italie : le Danube, "Iffxpoç, coule à travers toute l'Europe, il commence chez les Celtes, qui, après les Cynètes, sont le dernier peuple de l'Europe occidentale (1. IV, ch. 49, § 3).

(1) Edition donnée chez Didot par Guillaume Dindorf, p. 83, 1. 1-5; Cougny, t. II, p. 12-13.

De ces deux textes concordants quoique différents, deux faits résultent, le premier c'est qu'à la date où écrivait Hérodote, au commencement de la seconde moitié du cinquième siècle, le Danube prenait sa source dans le pays des Celtes qui ainsi se trouve être identique au pays des Hyperboréens, où quelques années plus tôt, en 460, Eschyle, dans son Prométhée délivré, mettait la source du Danube et les monts Rhipées (1).

La seconde conséquence à tirer des deux passages d'Hérodote que nous venons de citer est que, vers le milieu du cinquième siècle, les Celtes étaient déjà en possession des côtes occidentales de l'Espagne sur l'Océan Atlantique, où leur limite méridionale était marquée par le pays des Cynesii ou Cynetes, Kuvr^aiot, KuvviTeç, aujourd'hui Algarve, la plus méridionale des provinces du Portugal (2). A la date où écrivait Hérodote, les Celtes, par une conquête probablement récente, étaient devenus maîtres du nord-ouest de la péninsule ibérique, et vraisemblablement aussi du centre de cette presqu'île, laissant la région méridionale soumise à la domination carthaginoise et les côtes du nord-est sous l'influence des colonies et du commerce grec.

(1) Voir plus haut, g 9, p. 22 (cf. plus bas, g 16, p. 53).

(2) Kiepert, Lehvbuch der alien Géographie, 1878, p. 487.

TROISIÈME LEÇON 31 décembre 1900.

Dans la précédente leçon, citant les deux passages de l'ouvrage d'Hérodote qui attestent la présence des Celtes dans la péninsule ibérique vers le milieu du cinquième siècle avant J.-C, j'ai affirmé que c'était le résultat d'une conquête. Je veux dire que quelques années avant cette date, il n'y avait pas de Celtes en Espagne.

Cette doctrine était connue dans le monde grécoromain au premier siècle avant notre ère et au premier siècle après J.-C. Elle est enseignée par Varron et par Strabon. Varron, comme on sait, vécut de l'an 116 à l'an 27 avant J.-C. (1), il était, nous dit Quintilien, le plus érudit des Romains,

(1) Sur Varron, voyez Teuffel-Schwabe , Geschichle der rœmischen Lileraliu; 5* édition (1890), g IC4-1G9, p. 284-300; et dans le Handbuch d'Iwan Mueller, t. VIII, Martin Schanz, Geschiclile der rœmischen Lilteralur, \" partie, 2' édition (1898), § 182-193, p. 360-379.

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