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Alors, dit Tite-Live, les Gaulois, effrayés, gagnèrent la Campanie d'où ils revinrent l'année suivante en ravageant dans le Latium, tout près de Rome, les territoires de Labici, de Tusculum et d'Albe ; puis, en vue de Rome, sous les yeux des femmes et des enfants montés sur les remparts, les Romains livrèrent aux Gaulois une grande bataille et les mirent en fuite ; une seconde bataille, près de Tibur, où les Gaulois et les habitants de Tibur, leurs alliés, furent défaits, compléta le succès des Romains et fît, dit-on, obtenir les honneurs du triomphe au consul C. Poetelius Libo Visolus cette année même, l'an 394 de Rome, 360 avant J.-C.
Les mêmes honneurs auraient été décernés Tannée précédente au dictateur T. Quinctius Pennus, sous les ordres duquel était T. Manlius Torquatus, vainqueur du Gaulois. Les noms de T. Quinctius Pennus et de C. Poetelius Libo Visolus sont inscrits sous ces dates dans les Acta triumphorum du Capitole romain (1) et le triomphe du second est mentionné par TiteLive, 1. VII, ch. 11, qui donne à C. Poetelius le surnom de Balbus.
Tous ces récits de combats et ces triomphes sont imaginaires. Polybe nous apprend la vérité : trente ans après la prise de Rome par les Gaulois, une grande armée gauloise pénétra dans le Latium et atteignit Albe ; les Romains, surpris par l'arrivée
(1) Corpus inscriplionum lalinnvum, t. I, 2" édition, p. ii.
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inattendue de cette armée, n'eurent pas le temps de réunir des auxiliaires et n'osèrent pas attaquer les Gaulois (1). Il n'y eut donc ni combats, ni triomphes.
Il y a, du reste, dans le récit de Tile-Live un détail inadmissible, c'est que T. Manlius Torquatus, dans son duel avec le Gaulois, se serait servi de l'épée espagnole, hispano gladio , qui était courte et pointue, tandis que l'épée gauloise était longue et sans pointe. Les Romains paraissent n'avoir appris à faire cette distinction qu'à la bataille de Cannes (2), en 21G av. J.-C., c'est-à-dire cent quarante-cinq ans après la date du combat imaginaire livré au Gaulois provocateur sur le pont de l'Anio par T. Manlius Torquatus. En 360 avant J.-C., les Romains n'avaient encore livré bataille à aucune troupe originaire d'Espagne; leurs premières relations guerrières avec les habitants de la Péninsule ibérique sont postérieures d'un siècle et datent de la première guerre punique, 264-241 avant J.-C.
Vers le commencement du premier siècle avant notre ère, les deux légendes des Manlius, l'une brodée sur le surnom de Capitolinus, l'autre sur celui de Torquatus, avaient déjà pris place dans le recueil des récits imaginaires qui dès lors consti-
(1) « OJx èt<)X(Ji-/ioav àvT£$aY*T^'^ 'PwiJ-atot xà ffxpaTÔireÔa. » Polybe 1. II, c. 18; édition Didot, t. I, p. 81; Cougny, t. II, p. 64-65; D. Bouquet, t. I, p. 156 B.
[1) Polybe, 1. III, c. 314, g 3; édition Didot, t. I , p. 198; D. Bouquet, t. I, p. 103 E. Tite-Live, 1. XXII, c. 46, g 5.
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tuaient une grande partie de l'histoire romaine. Quintus Claudius Quadrigarius, qui écrivait entre les années 80 et 70 av. J.-C, avait inséré ces deux légendes dans ses annales (1); Cicéron mentionne la seconde de ces légendes comme un fait historique certain dans son traité, De officiis, ch. XXXI, .î^" 112, qui a été écrit Tan 46 avant notre ère.
Dans les récits de Claudius Quadrigarius et de Tite-Live, le Gaulois, sur le pont de FAnio, montre la langue aux Romains pour se moquer d'eux. C'était au premier siècle avant notre ère une idée que la peinture avait popularisée à Rome. Dans le traité de l'Orateur, écrit vers l'an 55 avant J.-C, Cicéron raconte une plaisanterie faite par lui et qui avait eu du succès. S'adressant à Forateur Helvius Mancia, son adversaire : « Je vais montrer » votre portrait, » dit-il. « — Faites-le voir, je » vous prie, » répondit Helvius. « Je montrai, » continue Cicéron, « je montrai du doigt sur le bou- » clier cimbre de Marins dans le Forum, [)rès des » boutiques neuves, un Gaulois tout contrefait qui » tirait la langue, et l'on se mit à rire; il n'était )) pas possible de plus ressembler à Helvius Man- » cia (2). » La légende de Manlius et du Gaulois tirant la langue, transportée aux Cimbres, vaincus par Marius, était donc populaire à Rome aii temps
(1) Hermann Peter, llisloricoruin romanoriim relUquiae , t. I, p. "20G-210; Ilisloricorum roynanorum fragmenla, p. 136-138. C2) De Oralore, 1. II, c. GO, g '2CG.
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de Tite-Live. Ce peut être une excuse pour l'historien rhéteur, mais cela ne rend pas vraie la légende; cela n'ôte rien à la valeur de la conclusion négative que nous tirons du récit de Polybe.
La légende de M. Valerius Corvus peut être traitée sans plus de respect. Comme celles des Manlius, c'est des annales de Q. Claudius Quadrigarius (1) qu'elle est passée chez Tite-Live, 1. VII, ch. 26 (2); on la trouve également chez un contemporain de Tite-Live , dans les antiquités romaines du Grec Denys d'Halicarnasse (3). Il s'agit de Tannée 349 avant J.-C, 405 de Rome.
L'année précédente, 350 avant J.-C, 404 de Rome, le consul M. Popilius Laenas aurait, dit-on, battu les Gaulois ot aurait en conséquence obtenu les honneurs du triouiphe. Il y a concordance sur ce point entre Tite-Live et les Acta triumpliorum (4). En l'an 349 avant J.-C, une autre victoire aurait été, prétend-on, remportée sur les Gaulois par le consul L. Furius Camillus, elle aurait été précédée par un combat singulier entre un Gaulois et
(1) Hermann Peter, Ilistoricoriim romanorum relliquiae, t. I, p. 211, 212; llistoricorimi romanoviim fragmenta, p. 139.
(2) Edition donnée chez Teubnor par Weissenborn, t. II (1863), p. 2G, 27; D. Bouquet, t. I, p. 331 CD.
(3) Denys d'Halicarnasse, 1. XV, c. 1; édition donnée chez Didot par A. Kiessiing et V. Prou, p. 70G; Cougny, t. II, p. 490-
(4) Corpus inscriptionnin lalinarum , t. I, 2* édition, p. 44; cf. Tite-Live, 1. VII, c. 24, 25; édition donnée chez Teubner par W. Weissenborn, t. II (1863), p. 24-26; D. Bouquet, 1. 1, p. 330-331.
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M. Valerius qui dut au concours d'un corbeau son succès ; de là le surnom de Corvus dans la Qe7is Valeria (1).
Tout est faux dans ces récits. Ce qu'il y a de vrai c'est que, onze ans après l'expédition gauloise, dirigée sur Albe en 360 avant J.-C, je dis onze ans, c'est-à-dire la douzième année après cette année 360, les Gaulois envahirent le Latium, les Romains réunirent contre eux une armée, et les Gaulois se retirèrent sans combat (2). La date est 349 avant J.-C., précisément l'année du prétendu combat singulier de Valerius Corvus, combat qui n'a jamais existé que dans les Laudationes funèbres de la gens Valeria et chez les honnêtes historiens qui ont, sans critique, admis dans leurs récits les erreurs commises volontairement par des faussaires dans les Laudationes funèbres.
Pourquoi le surnom de Corvus « corbeau » existe-t-il dans la gens Valeria! On pourrait demander aussi pourquoi on le trouve dans la gens Aquilia. Tite-Live, 1. VI, ch. 4, mentionne L. Aquilius Corvus dans sa liste des tribuns militaires avec puissance consulaire en l'année 365 de Rome, 388 avant J.-C. Les noms communs d'animaux apparaissent fréquemment comme surnoms dans l'onomastique romaine ; nous citerons d'abord des
(l)Tite-Livc, 1. VII, c. '20; edit. Wcissenborn, t. II, p. Q6-28. D. Bouquet, t. I, p. 331 CDE.
\1) Tolybc, 1. II, c. 18, g 7, 8; édition Didot, t. I, p. SI ; Coiigny, t. II, p. (;4-C.5; D. Bouquet, t. I, p. 15G BC.
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noms d'oiseaux : « aigle, » Aquila, notamment chez les Antonii, les Arruntii, les Juin, les Pontii, les Vedii (1), « coq », Gallus, qui dans le second surnom du consul Publius Volumnius Amentinus Gallus, 293 de Rome, 461 avant J.-C. (2), ne peut rappeler une relation quelconque avec les Gaulois arrivés en Italie soixante ans seulement plus tard. D'autres surnoms romains sont des noms communs de quadrupèdes : « loup », Lupus; « veau », Vitulus ; « petit chien », Catulus; « ânesse », Asina \ « porc », Verres. Le surnom de Lupus se rencontre dans neuf (jenlcs romaines, chez les Antii, les Conielii, les Curtii, les Flavii, les Julii, les Junii, les Numidii, les lintilii, les Virii (3). Quintus Mamilius, « le veau, » Vitulus, fut consul en l'an 492 de Rome, 162 avant J.-C. (4). Un des consul de l'année 512 de Rome, 242 avant J.-C., fut Caius Lutatius « le petit chien, » Catulus (5). Deux des Cornelius Scipio portèrent le surnom d'ânesse, Asina, l'un fut consul en l'an 494 de Rome, 260 après J.-C, l'autre obtint la même dignité en l'an 533 de Rome, 221 avant J.-C. (6). Enfin, tout le
(I) De- Vit, Tolius latinilalis onomaslicon, t. I, p. 398. ('.') Corpus inscriptionum latinarum, t. l , 1' édition, p. 104; cf. Dc-Vit, Tolius lalinilatis onomaslicon, t. III, p. 204.
(3) De- Vit, Tolius lalinilatis onomaslicon, t. IV, p. 218.
(4) Corpus inscriptionum lalinarum, t. I, 2' édition, p. 136.
(5) Corpus inscriptionum latinarum, t. I, 2° édition, p. 138; cf. De-Vit, Tolius latinilalis onomaslicon, t. II, p. 184.
(6) De-Vit, Tolius lalinilatis onomaslicon, t. II, p. 451; Corpus inscriptionum latinarum, t. I, 2" édition, p. 136, 140, 141.
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monde connaît le surnom du fameux C. Cornelius « le cochon, » Verres, préteur en l'an 680 de Rome, 74 avant J.-C, propréteur en Sicile pendant les trois années suivantes (1) ; sept discours de Cicéron l'ont rendu célèbre. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'un Romain s'appellât Verres , c'est-à-dire « cochon ». La gens Porcia, dont était le célèbre et vertueux Caton , tirait son gentilice d'un ancêtre appelé Porciis. Quand j'étais jeune, on parlait en souriant de M. Cochon, maire d'Eu, ou plus élégamment maire de la ville d'Eu. M. Cochon de Lapparent est membre de l'Académie des sciences. Le surnom romain de Corvus « corbeau », n'a donc rien d'extraordinaire et la légende inventée pour expliquer ce surnom chez les Valerii n'est que ridicule. On n'a pas en France imaginé, que je sache, un belliqueux exploit quelconque pour justifier des noms de famille, tels que Le Bœuf, Le Chat ou Le Cat, Le Coq, Le Lièvre, Le Loir, Le Loup ; on n'a pas cette prétention en Allemagne pour des noms comme Wolf, Hase, Hahn, etc.
(1) De-Vit, Toiiiis lalinilalis onomaslicon , t. II, p. 459; cf. Paitlys Realnicyclopaedie, 1" edit., t. VI, p. 2471.