NEUVIÈME LEÇON
15 février 1901.
Une (les causes qui foui la valeur de Polybe considéré comme historien de Rome et des Gaulois, est qu'il a écrit avant la date où l'histoire romaine a été défigurée par l'intercalation des légendes empr^inlées aux éloges funèbres. Cet abus paraît avoir commencé vers le début du premier siècle avant J.-C.
L'usage des oraisons funèbres existait déjà au temps de la république romaine et s'est continué sous l'empire (1). On appelait laudatio funebris le discours prononcé aux funérailles des grands personnages. On sait comment se célébraient les funérailles des patriciens et des nobles romains. Une sorte do mannequin en bois avec visage de cire, et revêtu de la toge du défunt, était porté sur un lit de parade. Les bustes de cire, imagines, des an-
(1) Marquardt, llandbuch der rômischen Alterthûmer, 2" édition, t. VII, p. 357-3G0.
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cêtres (1), faisaient coi'tège à l'image du mort. Au sortir de la maison, on se rendait au forum. Le lit de parade, surmonté de la représentation du mort, était placé sur la tribune aux harangues, autour on posait sur des sièges d'ivoire les bustes des ancêtres ; enfin, le fils du défunt ou un de ses plus proches parents, quelquefois à leur i)lace un orateur désigné par le Sénat, montait à la tribune et prononçait la laudatio funehris. Dans cet éloge du défunt, les ancêtres, présents [)ar leurs bustes de cire, n'étaient pas oubliés, et les lacunes de leur histoire étaient comblées par des légendes glorieuses que créait l'imagination de l'orateur, à moins qu'il ne les copiât sur d'autres récits du même genre; et ces légendes concernaient des personnages trop anciens pour qu'il fût possible aux auditeurs de contrôler la véracité de l'orateur.
Tite-Live, ainsi que plus tard Michelet, considérait l'histoire plutôt comme un exercice de rhétorique que comme une œuvre de science. Il se servit des laudationes funèbres pour dissimuler la sécheresse des annales romaines les plus anciennes ; il n'éprouva d'embarras que lorsque les laudationes funèbres d'une famille étaient en contradiction avec celles d'une autre famille. A la fin de son livre VIII, il raconte les événements de l'année 432 de Rome, 322 avant J.-C. ; et il dit, ch. 40, § 1, que suivant certains auteurs, les consuls L.
(1) Marquardt, UamUmch, 1' édition, t. VII, p. Vil, 353,
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Fulvius CurvLis et Q. Fabius Maximus , ayant vaincu les Samnites , obtinrent les honneurs du triomphe. C'est la doctrine qui a été adoptée officiellement à Rome , quand les Acta triumphorum ont été gravés sur marbre au Capitole, probablement aux environs de la date où se terminait l'histoire romaine composée par Tite-Live, an 745 de Rome, 9 avant J.-C. Dans ces Acta triumphorum^ on voit qu'en l'an 432 de Rome , les deux consuls de cette année, L. Fulvius Curvus et Q. Fabius Maximus, ont triomphé l'un des Samnites Quirina- Ips, l'autre des Samnites et des Apulei (1).
Mais à c6té de cette opinion , qui l'a officiellement emporté, il s'en était produit une autre, c'est que la guerre contre les Samnites avait été conduite celte année-là par le dictateur A. Cornelius Arvina et par lo maître de la cavalerie , magister equitum, M. Fabius Ambustus ; c'est à cette opinion que Tite-Live a conformé son récit, ch. 38 et 39 du livre VIII. Des deux systèmes, lequel est le bon? se demande l'éloquent et naïf historien. « Il n'est » pas facile, » dit-il, « de faire un choix entre les » deux versions ni entre leurs auteurs. Je crois, » continue-t-il, « que le souvenir des événements a » été altéré par les éloges funèbres et par les in- )) scriptions inexactes qui accompagnent les ima- » ges des ancêtres ; chaque famille , cherchant à » tromper le public par des mensonges , prétend
(1) Corpus inscriptionum lalinarum, t. 1 , 2° édit,, p. 45. 171.
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» attirer à elle la gloire des exploits et des hautes » magistratures. Or, quand la date est aussi an- )) cienne, l'historien contemporain, dont le récit » pourrait nous donner la certitude, fait défaut. »
La vérité est que les laudationes funèbres^ même quand elles ne se contredisaient pas entre elles, n'avaient aucune valeur historique. Une grande partie des développements donnés parTite-Live au récit de Polybe provient de cette source impure et doit être rejeté au rang des fictions.
Telle est l'origine des légendes, qui chez Tite- Live encombrent l'histoire des premières relations des Gaulois avec Rome.
Deux de ces légendes sont empruntées aux laudationes funèbres^ de la gens Manila. Le cognomen qui distinguait une branche de cette famille était Capitolinus ; les membres de cette subdivision de la gens Manlia imaginèrent ou l'on imagina pour eux, qu'un de leurs ancêtres, M. Manlius, consul en l'an 362 de Rome, 392 avant J.-C, avait deux ans plus tard dû le surnom de Capitolinus à un exploit des plus glorieux (1); c'était lors d'une tentative d'assaut faite par les Gaulois qui, après avoir pris Rome , assiégeaient le Capitole. M. Manlius s'était mis à la tête des quelques Romains qu'avait réveillés le cri des oies sacrées; d'un coup de son bouclier il avait précipité du haut du rempart le
(l) « M. Manlius cui postea Capitolino fuit cognomen. » Tite- Live, 1. V, c. 31, g 1; cf. 1. VI, c. 20.
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Gaulois audacieux qui, grimpant en avant de tous les autres, allait pénétrer dans l'enceinte môme de la citadelle (l). Mais le cognomen de Capitolinus existait dans la gens Manlia avant la prise de Rome par l^es Gaulois. Ainsi, en l'année de Rome 332, 422 avant J.-C, trente-deux ans-avant l'année 364 de Rome, 390 avant J.-C, où les Gaulois entrèrent à Rome, L. Manlius Capitolinus avait été tribun militaire avec puissance consulaire (2).
D'autre part, les Manlius n'avaient pas seuls le surnom de Capitolinus ; on trouvait aussi ce cognomen dans quatre autres familles romaines , les Quinctii , les Tarpeii , les Sestii , les Melii, et cela antérieurement à la prise de Rome par les Gaulois qui, suivant la chronologie romaine, eut lieu, comme nous l'avons dit, en l'an 364 de Rome, 390 avant J.-C.
Ainsi, un T. Quinctius Capitolinus aurait été six fois consul de l'année 283 à l'année 315 de Rome, c'est-à-dire de 479 à 439 avant J.-C. (3), et son fils aurait été investi du tribunat militaire, avec puis-
(1) Tite-Livo, 1. V, c. 47; édition donnée chez Tcubnor par W. Wcisscnborn, t. I (IS6'2), p. .303; D. Bouquet, t. I, p. 327 BC — . Diodorc de Sicile, 1. XIV, c. 116, g 6; édition donnée chez Didot par C. Miiller, t. I, p. 624, 1. 24-26; Cougny, t. II, p. 422-425; D. Bouquet, t. I. p. 314 CDE.
(2) Tite-Live, 1. IV, c. 42; Corpus inscriplionum latinarum, t. I, 1' édition, p. 112-113. Cf. De-Vit, Tolius latinitatis onomasticon, t. IV, p. 305.
(3) Tite-Live,]. II, c. 56, 64; 1. III, c. 2, 66; 1. IV, c. 8, 13. Corpus inscriptionum latinarum, t. I, 2" édition, p. 102-109.
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sance consulaire, en l'année 321 de Rome, 433 avant J.-C. (1) ; tout cela dans le siècle qui a précédé la prise de Rome.
Dans le même siècle , Spurius Tarpeius Montanus Capitolinus a été consul en l'année 300 de Rome, 454 avant J.-C, Publius Sestius Capitolinus deux ans après (2).
Parmi les tribuns militaires avec puissance consulaire de l'année 354 de Rome, 400 av. J.-C, le quatrième est Publius Melius Capitolinus (3).
Le surnom de Capitolinus, dans les cinq familles dont il s'agit, tient probablement à ce que les branches de ces familles , que ce surnom distinguait, avaient leur maison au Capitole.
On peut comparer le surnom de Capitolinus à celui d' Esquilinus chez les Licinii, les Minucii, les Sergii, les Verginii, à celui de Caeliomontanus chez les Verginii, à celui à.' Aventinensis chez les Genucii, à celui de Quirinius chez les Sulpicii. Esquilinus veut dire habitant. la colline dite Esqtiiliae, une des sept collines comprises dans l'enceinte de Rome ; Caeliomontanus , habitant le mont Caeiius ; Aventinensis, habitant le mont Aventin; Quirinius, habitant la collis Quirini, trois autres des sept collines romaines. Ces surnoms ne rappellent aucun exploit.
(1) Tite-Live, 1. IV, c. 43; Corpus inscriplionum latiiiantm, t. I, 2» édition, p. 112-113.
(2) Corpus inscriplionum latinarum, t. I, 2' édition, p. 104, 105; cf. Tite-Live, 1. III, c. 31, 32.
(3) Corpus inscriplionum latinarum, t. I, 2° édition, p. 116.
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Un rameau des Manlii se distingua par le surnom de Torquatus. On en expliqua l'origine par un collier, torques^ qu'un Manlius aurait enlevé à un Gaulois après l'avoir tué. En réalité, torquatus veut dire décoré du torques. Le torques ou collier, soit d'or, soit d'argent, est une récompense donnée chez les Romains par le chef militaire au soldat qui s'est distingué. C'est un usage bien ancien : en l'an 39U de Rome, 455 avant J.-C, L. Siccius Dentatus se vantait, dit-un, d'avoir obtenu quatrevingt-trois torques (1).
Ce qu'on a raconté du surnom de T. Manlius Tortjuatus est une légende étymologique, comme celle ({ue le surnom de Capitolinus a fait inventer. Elle a pénétré chez Tite-Live, 1. VII, ch. 9 et 10 (2); on y voit l'armée gauloise campée l)rès do Rome, sur une rive de l'Anio, affluent du Tibre, l'armée romaine sur l'autre. Un Gaulois anonyme, s'avancant sur le pont, provoque à un combat singulier celui des Romains qui sera assez hardi pour tenter l'aventure. Avec l'autorisation de T. Quinctius Pennus, dictateur, le jeune T. Manlius se présente, tue le Gaulois et se met au cou le collier, torques, du mort.
(1) Denys li'tlalicarnassc, 1. X, c. 37; édition donnée chez Didot, par A. Kicssling et V. Prou, p. C16; Pline, 1. VII, g 101; Paulys Realcncijclopuedie, l" édition, t. VI, p. 1166, 1167; Marquardt, Ilandbuch, t. II, 2* édition, p. 575.
(1) Edition donnée chez Teubncr par W. Weissenborn , t. II (1603), p. 'J-10; D. Bouquet, t. I, p. 3-28-329.